UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, Semaine 3, la cocue

 

La cocue

 

Lors de la maladie de Marie je n’avais guère vu mon mari, il avait du travail certes, mais le soir il rentrait souvent après mon père et mes frères. Je me demandais évidemment si la Victoire Durant n’y était pas pour quelque chose.

Alors un jour je me rendis à la petite vélinière pour la faire avouer. Cela tourna de suite au vinaigre et on alerta tout le voisinage. Notre dispute fut clairement la discussion de la semaine dans tout le village. Moi je fus la risée de tous et au village ce bougre d’idiot de Guillon Auguste le maréchal ferrant me fit des cornes lorsque je passais devant sa maréchalerie.

Heureusement pour moi l’attention du village fut détournée par une naissance illégitime, Antoinette Michaud du bourg d’Avrillé mit au monde un garçon qu’elle nomma Hippolyte Amédé.

Les supputations allèrent bon train, on soupçonna même Théodore Lallemand le contrôleur au sel et âgé de soixante six ans. En rigolant bien sûr car les femmes du village disaient que ce vieux ne pouvait plus rien faire. Par contre les pères potentiels étaient légion car il parait que l’Antoinette avait le feu où je pense et qu’elle n’était pas cruelle avec les hommes qui savaient faire tinter quelques sous dans leur gousset.

Il fallut quand même que le Stanislas soit sur la liste, avec aussi il est vrai mon père. L’explication entre lui et Marguerite fut spectaculaire, pour une femme qui ne pouvait plus rien faire . Mon père un peu penaud et peut-être pas si innocent faillit se faire corriger par sa furie. Il est vrai qu’avec son gros ventre il n’osait pas répondre. Moi je ne voulais pas en rajouter et je différais mon explication avec Stanislas.

Elle eut lieu le lendemain lorsqu’il me rejoignit dans l’étable, il croyait me faire fête mais il fut bien reçu et finit par m’avouer qu’il avait bien une maîtresse et comme pour se défendre me dit que ce n’était pas Victoire ni Antoinette. Je n’en sus pas plus, il me promit de ne pas recommencer.

Moi séduite par ce beau parleur j’oubliais tout et remontais même mon jupon. Il faut évidemment être gourde, mais comme à l’église, faute avouée, faute pardonnée. Par contre je me jurais bien qu’un jour moi aussi je commettrais cette entorse au contrat.

Tout cela n’était qu’occupation de commère mais il fallait bien rire des gens, d’ailleurs l’Antoinette n’était même pas du village alors la réputation en était un peu sauvegardée.

Il s’avéra que tout cela n’était que racontars, la pauvrette ne se faisait nullement payer, n’était point légère et avait simplement été un peu forcée par un patron entreprenant.

Pendant que je suis à parler du village, notre maire s’appelait Henri Chabanon, c’était un monsieur âgé d’environ 62 ans propriétaire de nombreuses métairies. Les hommes retiraient leur chapeau devant lui et nous les femmes nous baissions respectueusement la tête.

Son adjoint Charles Gouin aussi propriétaire était tout aussi impressionnant. Nous n’étions point du même monde, à la messe tout ces messieurs avaient leurs bancs réservés et le curé pour un repas chez eux se serait transformé en diable. Je les revois arriver, presque en cortège avec leurs servantes et domestiques tenus de les suivre au divin office. Souliers vernis immaculés comme si la boue des chemins ne collait que sur les sabots des gueux. Robe de parade qui portait autant de froufrous sur une seule que sur toutes celles de nous autres les paysannes.

Mon père disait qu’autrefois on ne se courbait que devant les nobles et que maintenant nous devions nous courber aussi devant les bourgeois. Moi je pensais qu’on se courbait simplement parce qu’ils étaient possédants.

Pendant que j’y suis, découvrons un peu le village au du moins sa population. A l’heure où je vous parle nous sommes neuf cent quarante et un habitants c’est déjà un gros bourg. Il y a cent cinquante quatre couples mariés, cela en fait des tromperies potentielles . Par contre et c’est un fait il y a plus de veuves que de veufs, trente cinq pour vingt. Stanislas dit que c’est parce que l’on travaille moins.

Je ne sais comment il en est venu à un tel raisonnement j’échangerais bien sa journée avec la mienne. Non moi je crois que c’est parce que nos hommes boivent beaucoup et qu’ils en tombent malades. C’est des suppositions ils sont peut-être simplement plus fragiles malgré leur force apparente.

 

Mais ce qui pose problème c’est qu’il n’y a que deux cent quarante trois filles contre trois cent trente cinq garçons. Comment voulez vous que chacun trouve une femme? Alors chacun cherche une solution, beaucoup s’en vont ailleurs, d’autres vont voir des mauvaises filles. Certains commettent des actes irréparables en forçant des filles et en prenant les femmes des autres. Non vraiment cette non parité engendre des difficultés sociales et gare aux coucous des autres communes qui viennent voler dans notre nid. Il y a beaucoup de bagarres entre les garçons des villages, comprenez vous chacun défend son cheptel.

Au village nous avons toutes les professions et nous n’avons pas besoin d’aller voir ailleurs.

Nous avons Jean Poreaud le tisserand, Morisset le forgeron, les Tubin dont l’un aux mains délicates est tailleur d’habits et l’autre allez savoir pourquoi est avec ses mains calleuses tailleur de pierres.

Nous avons Auguste Guillon le maréchal celui qui s’était moqué de moi et qui attirait les hommes du village autant par son efficace travail que par son eau de vie.

Nous avions Grasset Jean le boucher qui nous servait d’équarrisseur, nous à la Gaborinière on faisait pas appel à lui, on tuait notre goret et nos bestiaux tous seuls.

Il y avait aussi les boulangers Renous, bien que beaucoup de métairies eurent leur propre four la tendance allait vers le pain cuit par un spécialiste. Nous on avait pas de four alors on leur achetait notre pain pour la semaine.

Mais nous avions aussi un instituteur, un facteur, un garde champêtre, des cantonniers, et aussi des gendarmes.

Le village était donc coloré, disparate et ne présentait pas que des paysans aux sabots crottés. Il y avait bien d’autres personnes mais nous les croiserons sûrement pendant notre récit.

 

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, Semaine 3, la rougeole

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, Semaine 2, partie 2, ma brouille avec Stanislas

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, Semaine 2, les Garaches

 

2 réflexions au sujet de « UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, Semaine 3, la cocue »

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