UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 47, autour de la forge

 

Arrivé au village Stanislas ne se tenait plus, il fallait qu’il annonce la nouvelle. Cela tombait bien car on croisa le vieux Joseph et son tambour. Il apprit la nouvelle de ma grossesse comme il aurait apprit celle de la grossesse de la reine Amélie. C’était flatteur mais apprendre cela au garde champêtre revenait à le dire à tout le canton. Il n’y avait pas plus bavard que ce gendarme en retraite. Il avait été tenu au secret toute sa vie et maintenant il se rattrapait, imaginant que les secrets qu’il entendait en tant qu’employé municipal ne comptaient pas de la même manière.

Il avait d’ailleurs triste mine notre bonhomme avec son ancienne veste de militaire, son pantalon rapiécé de cul terreux, son képi écrasé par les ans et assombri par la crasse. Il avait encore gardé la raideur de son ancien état et semblait se mettre au garde à vous quand on lui parlait. Il avait parait-il une jolie écriture mais c’est à peu près tout ce qu’on lui attribuait d’intelligence.

Donc nous étions tranquilles, le bourg serait au courant, j’espérais simplement que je verrais mon père avait qu’il ne l’apprenne par voix municipale.

Sur la place on croisa ma tante Marie Modeste, on lui annonça la nouvelle. D’un air pincé elle me dit que cela ne l’étonnait pas car de tous temps les gens de peu avaient beaucoup d’enfants.

Stanislas lui répondit en souriant oui ma tante comme les animaux. En partant, il lui lâcha un sonore vieille bique. La chère se cabra sous l’insulte, une pluie d’excréments ne l’aurait pas plus douchée que cette amicale injure. Pour sûr nous serions définitivement en conflit avec.

Au village il y avait deux maréchaux ferrants, Jacques Robin et Auguste Guillon, ils se répartissaient le travail et même si peu de monde avait des chevaux, la tâche était immense.

Mon père préférait Guillon, pas tant pour le travail, mais parait-il que sa goutte était meilleure et le verre plus grand.

Il nous fallut attendre car Auguste était déjà occupé avec le cheval du brigadier de gendarmerie François Vergelin. Mon œil se porta sur la magnifique monture, nous n’avions pas de chevaux mais en gens de la campagne on pouvait quand même en reconnaître la beauté. Haut, une robe noire et une douceur qui facilitait le ferrage. Vergelin pour le tranquilliser lui causait et lui caressait l’encolure. Alexandre Guesdon le charpentier qui s’était arrêté pour regarder le travail susurra à Stanislas, si il caresse la croupe de sa femme comme il caresse l’encolure de son bicadin elle doit pas s’emmerder.

Mon mari évidemment rigola de son rire gras, ils allaient nous faire avoir des ennuis ces deux là si ils ne se taisaient pas.

Un groupe s’était formé autour de la forge, comme partout on parlait de la terre et des bêtes. Mais quand le gendarme fut parti et qu’Auguste mit l’un des bœuf sous le travail ils parlèrent politique .

Contrairement au cheval qui tenait sur trois pattes il fallait assujettir le bœuf. Puis Auguste avec sa tricoise retira les clous des vieux fers.

Moi j’observais cela de loin car Magdeleine Cornevin la femme d’Auguste était sortie avec ses mioches pour bavasser un peu avec moi, elle avait une petite Julie qui se mouchait dans sa robe et une autre qu’elle nommait Désirée encore à la mamelle.

Comme mon mari avait déjà annoncé à la cantonade que j’étais prise, je pus en parler avec Magdeleine. Elle me demanda comment nous l’appellerions. Ma foi je n’en savais fichtrement rien, sur le chemin nous n’en avions pas discuté, tout à la joie de l’annonce.

Sans y paraître, j’observais la scène et le spectacle qui s’y jouait, le maréchal d’un coup de lime expert enlevait l’excédent de corne. Derrière le feu ronflait, Auguste en bon artisan avait les fers qui convenaient, sans sourciller d’une main sure, il l’appliqua sur l’onglon de la bête puis le cloua.

Nous avions épuisé notre source de commérage quand les hommes terminèrent. Auguste offrit le coup et ils se serrèrent la main.

On devait rentrer rapidement car déjà la lumière du jour n’était plus la même, elle blêmissait, palissait et doucement faisait place à son ennemie, la nuit.

Comme je le craignais, mon père avait rencontré le garde champêtre qui l’avait félicité d’être une nouvelle fois grand père. Papa fut vexé jusqu’au trou du cul et il resta muet toute la soirée. Ce n’est qu’au moment de se coucher qu’il lâcha, je vais pas nourrir une trallée de drôles, il va falloir ralentir, sinon il faudra partir. Devant mon air décontenancé il me dit, oui si Antoine vient avec sa femme et fait des enfants il faudra leur laisser la place. Je le savais que je n’étais que sa fille et qu’Antoine était son héritier mais tout de même, Stanislas et moi on ne donnait pas notre part au chien question travail. On trimait dur et encore pour pas grand chose, car c’est à peine si mon mari était gagé.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 47, l’annonce à Stanislas

Le matin, je vous l’ai dit, mon mari devait aller au village pour ferrer les bœufs. Cela avait été un long débat de savoir si il fallait le faire. Contrairement aux chevaux ce n’était pas obligatoire, cela dépendait du travail qu’ils effectuaient et de la route où chemin qu’ils empruntaient. Le père n’était pas pour, mais le propriétaire de la métairie qui l’était aussi des bêtes, exigea que cela soit fait.

Stanislas sortit les animaux et se dirigea sur le village, moi je l’avais guetté et bien décidé à lui asséner la nouvelle je décidais de l’accompagner un bout de chemin.

Ce n’était nullement dans mes habitudes et il fut surpris et heureux. D’autant qu’il faisait un temps de chien, des bourrasques de vent nous obligeaient à nous courber pour avancer. Une pluie fine et persistante nous fouettait le visage. Par moment la violence des éléments nous faisait fermer les yeux. Bientôt nous fumes dégoulinant et la moitié du chemin n’était pas fait. Les bœufs s’enfonçaient dans la boue du chemin et la marche se ralentissait. Je perdis un sabot et l’on mit un long moment à le retrouver. Stanislas commençait sérieusement à gueuler  que je l’empêchais de poursuivre rapidement. Revêtu d’un ample manteau de laine noir qu’il avait hérité de son père, il ressemblait à l’un de ces grands oiseaux noirs avec des ailes immenses qui en se repliant les protégeaient. S’ajoutant à cela son grand chapeau qui lui cachait le visage et qui l’aurait fait se confondre avec un contrebandier. Contrairement à moi, il ne paraissait pas souffrir du froid. J’étais d’ailleurs bien moins couverte que lui ce qui le mettait du reste en colère.

Mais qu’est que tu fais là , tu peux pas t’occuper de tes gamelles ou de tes vaches. Tu vas nous attraper la mort et nous serons bien avancés. Il n’avait pas entièrement tort.

Avant qu’il ne me renvoie je devais enfin lui dire. Sur une portion un peu plus roulante je lui lâchais un, je suis grosse. Il continua sa route sans ciller, avait-il seulement entendu.

Je suis enceinte, je suis enceinte. Est-ce le vent ou l’indifférence, mais cet idiot ne répondait pas.

La colère me gagnait , je passais devant lui et lui bloquant le passage je lui hurlais au visage, je suis pleine, je suis en espoir. Il s’arrêta net comme si il se retrouvait paralysé, rien aucune réaction.

Nom de dieu à qui avais-je affaire?

Mais soudain son visage s’éclaira, je vis tout d’abord ses yeux s’illuminer, on eut dit des yeux d’enfants devant une confiserie. Ils s’éclairaient d’une lumière nouvelle, je n’avais jamais vu une telle intensité dans son regard.

Puis sa bouche s’ouvrit toute grande et un sourire heureux barra sa face trempée et cramoisie de froid. Là aussi une belle surprise, je revoyais l’image de lui lorsque presque enfant il me faisait tourner dans les danses villageoises. Un air coquin et satisfait de lui même, j’avais devant moi l’expression de son meilleur jour.

Tu es sûr, tu es sûr, puis il se mit à sauter d’un pied sur l’autre puis il me fit virevolter en une sarabande joyeuse. Je vais avoir un garçon, je vais avoir un petit mâle.

Moi je n’avais pas évoqué le fait d’avoir un garçon, il était trop tôt, on verrait comme il serait placé pour supputer le sexe. Toutefois je ne croyais guère en ces dires, car on se trompait une fois sur deux si vous voyez ce que je veux dire.

Stanislas me prit dans ses bras me souleva et m’embrassa à pleine bouche. C’en était terminé du ferrage des bœufs, plus rien ne comptait que mon ventre. Figurez vous que lui aussi voulait le toucher. J’entrouvris mon paletot pour qu’il appose ses mains. Mais lui aussi voulait sentir quelques mouvements et mettre ses grosses pattes sur mon ventre arrondi. Je me débattis, il faisait vraiment trop froid, puis pour satisfaire son plaisir j’acceptais. Mon Dieu imaginez la scène , moi troussée jusqu’au ventre et lui mon taiseux posant délicatement ses battoirs pour percevoir les mouvements de son héritier. J’en rigolais , j’en étais fière, mais au niveau des sensations je ne fus pas transpercée par la même réaction que la veille avec Aimé.

Maintenant que la chose était dite je n’avais pas besoin d’aller plus loin et je voulais retourner à la Gaborinière, voir si je trouvais mon père et mon frère pour leur faire part de la nouvelle. Mais Stanislas insista pour que je reste avec lui jusque chez le maréchal ferrant. C’était bien la première fois que je l’accompagnais de cette façon. L’atelier du maréchal n’était guère un endroit où les femmes allaient, l’atmosphère d’un tel endroit était exclusivement masculine et d’ailleurs notre arrivée provoqua la surprise.

 

 

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 46, Aimé ou Stanislas

 

Étrange est bien le mot pour ce que j’ai fait. Comme à la maison je ne pouvais m’exprimer sans déranger mes laboureurs et qu’il fallait bien que je le dise à quelqu’un,  un soir sous un prétexte fallacieux je suis sortie de la maison et je me suis dirigée directement vers la grange. Le froid régnait en maître mais la paille malgré tout, tempérait le frima.Ce n’était plus la douce quiétude de l’automne ni la douce fraîcheur de l’été. Il y faisait très noir et avec ma faible chandelle je n’y voyais pas grand chose. Toutefois je connaissais bien les lieux et j’aperçus enfin derrière une barrière de gerbes de blé une petite lueur qui semblait danser au gré des courants d’air qui balayaient l’endroit.

Aimé était allongé sous une bien maigre couverture, la jeunesse suppléant au manque d’épaisseur de sa protection. Il avait toutefois gardé sa veste. Il faudrait que j’en parle à mon père, il faisait un froid de sépulcre et l’on ne pouvait laisser un homme fusse t-il un domestique gîter dans un tel lieu.

De même par mesure d’économie, mon père ne lui fournissait qu’une faible source d’éclairage et il m’expliqua qu’il devait souffler la camoufle de très bonne heure. Là aussi je me faisais fort de faire le nécessaire.

Il parut surpris de ma présence car il savait que mon mari était à la maison. J’étais fermement décidée à lui annoncer que j’étais grosse, mais je ne savais comment lui dire.

Je me sentais ridicule, de devoir annoncer à mon amant que j’étais enceinte sans lui faire croire que c’était de ses œuvres. D’ailleurs je n’en savais rien, mais comme je m’imaginais que son ignorance des choses de la vie l’empêcherait d’avoir un quelconque  doute, je pouvais me confier.

Oui je sais ce n’était pas très lumineux comme idée.

Je m’assis sur le bord de sa couche comme lorsqu’on borde un enfant. Je n’avais pas prévu qu’il prenne ma main et c’est dans cet appareil que je dus lui dire.

Mais cela resta un long moment comme coincé entre mon cerveau et ma bouche. Je n’y arrivais pas. Lui qui ne pouvait se douter de mon drame intérieur, m’embrassa la main. Comme un éclair frappe, il réveilla mes sens. Comment se débarrasser d’un fardeau quand maintenant vous désirer jouir. Je me ressaisis et le repoussais en le traitant d’idiot.

Non je ne suis pas là pour cela,  je dois te dire quelque chose. Il me regarda et sans doute s’imagina que je terminais notre liaison car ses yeux s’embuèrent et une grosse larme se détacha finissant comme une offrande sur ma main.

Je m’entendis finalement lui dire, Aimé je suis enceinte. Il me regarda fixement, je n’avais nullement réfléchi au fait qu’il pourrait se croire le père. Pourtant son visage d’enfant rayonna, immédiatement, je crus revoir le visage de Stanislas à ma première annonce. J’en étais consternée, qu’allait-il faire, qu’allait-il dire?

Il se leva en transe et se mit à danser autour de moi, il était fier d’être père, fier d’être mon amant, fier d’être un homme capable de cela, alors qu’il n’était qu’un enfant placé chez des maîtres.

La situation m’échappait, je me devais de faire cesser ce vacarme et surtout je devais rentrer avant qu’on trouve bizarre que je sois sortie.

Il s’autorisa à se taire lorsque j’eus consenti à le laisser poser ses mains sur mon ventre. A ce stade il ne risquait pas de sentir une présence mais il voulait prendre possession de quelque chose qu’il croyait lui appartenir. Ses mains chaudes sur ma peau m’horrifièrent et me calmèrent à la fois.

Calvaire car je ne savais comment j’allais faire cesser la croyance qu’il avait d’ être père et bonheur de savoir qu’un homme prenait en compte mes désirs. Jamais mon mari n’avait mis ses mains sur mon ventre pour sentir le bébé et je n’avais jamais vu non plus mon père faire un tel geste.

Je finis par rentrer à la maison où d’ailleurs la conversation sur le même thème se poursuivait. Mon père leva à peine la tête et Stanislas qui avait cru que j’étais partie voir si Napoléon se portait bien en son enclos me demanda si il allait bien. Je lui dis oui, mais il a un peu froid. La conversation cessa immédiatement et l’on me regarda comme une bête de foire. T’es pas un peu gourde dès fois de t’inquiéter du cochon. Tu vas voir dans quinze jours il aura plus froid. Mon sang s’était retiré de mon corps et je sentais une méchante sueur me couler dans le dos. J’avais failli me livrer.

Heureusement qu’ils étaient à leurs affaires car jamais je ne ressortais le soir pour voir les bêtes. Seul Antoine eut un doute, cela se vit sur son visage. Celui là malgré son manque d’intelligence pouvait percevoir des choses que les autres n’imaginaient même pas. Quelle serait sa réaction si il me surprenait le cul à l’air avec le valet de la maison, complicité ou dénonciation. Je préférais ne pas savoir , désormais il faudrait que je fasse attention.

Mais croyez moi la leçon portera et dès le lendemain j’annoncerai la nouvelle quoi qu’il m’en coûte.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 46, l’annonce qui ne vient pas

Cette fois j’étais presque sûre de moi, au niveau de mes menstrues, elles s’étaient taries. J’avais beau calculer, et encore calculer il y avait loin depuis les dernières. Mais je creusais ma mémoire, peut-être que je me trompais, j’ajoutais une marge d’erreur puis je recalculais. Mais sans conviction, car je savais que maintenant je portais.

A ce premier signe manifeste s’étaient bien sûr rajoutés mes malaises et mes vomissements. Mais là aussi cela pouvait provenir d’une légère indisposition.

Mais quand vous rajoutiez à cela un gonflement de votre poitrine et qu’un petit bedou commençait à poindre vous étiez bien sûr du fait.

A l’allure où allaient les choses je ne pourrais pas cacher longtemps aux miens ma nouvelle grossesse.

J’étais à peu près certaine que mon mari l’accueillerait avec joie, nous n’avions pour l’instant que la petite Marie et je savais que mon mari comme tout homme voulait un petit mâle.

Alors le soir je me décidais à l’annoncer à Stanislas, à table l’atmosphère ne s’y prêta pas et comme je préférais l’annoncer à mon mari seul j’attendis que nous soyons seuls dans notre couche.

Mais au lit rien ne se passa comme prévu, monsieur n’était pas disposé à m’écouter mais s’écoutait plutôt à disposer de moi. Si seulement il prêtait plus attention à mon corps il aurait remarqué mes rondeurs.

Après l’heure ce n’est plus l’heure et l’annonce se ferait le lendemain.

Mais le lendemain ce fut bien pire au niveau disponibilité, mon père voulait commencer les labours alors il pressa tout le monde.A  peine la soupe avalée qu’ils partirent tous. Je me retrouvais comme une imbécile avec mon secret. Mais il n’était pas dit que je le garderais encore longtemps.

Les gelées étaient maintenant arrivées, la vie se ralentissait un peu mais le travail des labours lui n’attendait pas. Celui qui labourait comme il faut , faisait une bonne récolte et je crois que mon père en ces choses s’y entendait fortement.

A la Gaborinière nous étions complètement enclavés, pas de route mais simplement un chemin bordé d’arbres. Comme disait mon père, un chemin pour embuscade de patauds. D’ailleurs il se disait, ou plutôt il se contait aux veillées qu’un matin de 1793 peu de temps après la grande insurrection, un groupe de soldats de l’armée républicaine se fit surprendre dans ces halliers.

Ceux qu’on nommait les bleus, revenaient d’une expédition où ils avaient commis les pires atrocités, ivres du vin qu’ils avaient volés, ivres de sexe des viols qui avaient commis et ivres de sang des assassinats qu’ils avaient perpétrés, ils ne firent guère attention en pénétrant dans ce chemin.

L’épaisseur de la haie, cachait et cache toujours le soleil, en plein jour on y voyait aussi peu qu’à la tombée de la nuit. Dans cet endroit que de cachettes potentielles, ce fut un jeu pour nos gars du pays que de se soustraire à la vue de ces soldats peu attentionnés et peu accoutumés à ce bocage aux multiples facettes.

Les nôtres, que les parisiens nommaient les blancs, firent un carnage, tout ce qui ne fut pas tué à l’aide des vieilles pétoires fut égorgé avec des couteaux , des faucilles ou des faux. Plus personne n’est capable quarante ans après de nommer les hommes qui en furent, plus personne d’ailleurs ne situe exactement où c’était passée l’attaque.

Mais les vieux la situent vers la Gaborinière, ils en sont sûrs, alors histoire imaginée ou amplifiée par l’imagination des conteurs ou histoire transposée d’un autre lieu vers le notre, nul ne pouvait savoir, mais tous en étaient sûr et tenaient la vérité.

En tous cas moi quand je passais à travers cette sylvestre muraille je regardais à droite et à gauche pour éviter toutes mauvaises surprises et j’écoutais d’une oreille attentive tous les changements de bruits qui pouvaient en sortir.

Je digresse, mais je n’avais qu’une idée, prévenir mon monde, alors que mon monde justement ne respirait plus que par ces foutues labours.

Ils ne parlaient que de cela, la terre de la Sablaie était trop lourde, celle du Cormier serait assurément trop grasse si il pleuvait dessus. Quand à la Fougerousse il n’en était pas de pire à travailler.

Puis il y avait les bœufs à faire ferrer, une véritable perte de temps disait mon père. Antoine disait, si le père ne courait pas la gueuse ses bœufs seraient déjà prêts.

Ce n’était que discussions sur cette terre, moi cela m’ennuyait à mourir car vous vous doutez bien tous les ans revenait le même discours.

Je n’étais donc pas en mesure de les intéresser, après tous ces soucis étaient assumés par les femmes seules. Peu importait à mon père et à son propriétaire que je fusse sur le point d’être mère.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 45, une jeune trouble fête

 

Je me sentais un peu fatiguée depuis mon malaise à la Cornetière, je commençais à ne plus m’illusionner sur mon état. D’autant que maintenant, j’étais nauséeuse et que j’avais l’impression de prendre un peu de poitrine. Rien de bien visible mais quand on fait attention à son corps on en perçoit les plus petits changements.

J’oscillais entre attendre et le révéler maintenant, quitte à me dédire si mes règles revenaient quand une nouvelle vola de bouche en bouche . Notre roi était mort, tout allait être remis en cause les hommes en étaient sûr. Mon père ne se tenait plus de joie, Antoine disait qu’il fallait prendre les armes et Stanislas se mettait à espérer une république. C’est Caillaud qui leur apporta finalement la confirmation de la mort du roi. Seulement ces idiots, bêtes à manger du foin avaient confondu, ce n’était pas le Louis Philippe qui avait cassé sa pipe, non pas, mais le Charles celui qui s’était sauvé.

Les bras leurs en tombèrent et une discussion vive s’engagea. Le père croyait qu’un jour notre roi légitime remonterait sur le trône et pour lui de légitime il n’y avait que la branche du frère du roi décapité. Mon frère disait que le fils de Charles X, le duc d’Angoulême était une fiotte incapable de régner et que son fils le duc de Chambord serait seul capable de devenir roi un jour.

D’ailleurs tous dans la région pensaient que Louis Philippe d’Orléans notre roi actuel était un usurpateur, le fils d’un traître qui avait voté pour la mort de notre bien aimé Louis XVI. Nous étions donc bien tristes de savoir que ce n’était pas le bon qui était mort.

Charles en exil depuis 6 ans était à Prague quand le choléra se répandit dans la région, le fuyant il se réfugia en Autriche dans la ville de Goritz. Mais la maladie le rattrapa et à 79 ans il rendit son âme qu’il avait grande à Dieu. Vous parlez d’un méli-mélo qui devait hériter du trône, son fils ou son petit fils, ce fut une belle bagarre qui ne servirait à rien car jusqu’à preuve du contraire , le trône était occupé par leur lointain cousin.

Autant vous dire que l’annonce éventuelle de ma maternité n’aurait pas intéressé grand monde.

Les journées maintenant raccourcissaient mais le travail ne baissait pas d’intensité pour autant, mon père avait du retard sur les semailles. Il fallait absolument les terminer avant qu’il ne pleuve trop ou bien qu’il ne fasse trop froid. Papa disait que son retard était dû aux jours chômés et aux mauvaises conditions climatiques. Nous pensions plutôt qu’il était préoccupé par un autre genre d’affaire.

La journalière qu’il avait remarqué s’avéra apparemment remarquable. Antoine les avait vus et en a moqué mon père qui s’était mis en colère.

Qui était donc cette femme qui lui faisait oublier ses devoirs de bon métayer. On eut grand peine à le savoir mais un jour Caillaud commit la bévue de nous le dire.

Ce n’était pas une femme mais une enfant, elle était de six ans ma cadette, une moins que rien, une coureuse. J’étais dans une colère folle, comment pouvait-il, lui qui avait une fillette de cinq ans, s’accoquiner avec cette foutue pucelle. J’en étais toute retournée, je voyais bien cette mijaurée tenir le ménage de mon père, nous évinçant de la maison. Je ne voyais que trop bien avec quels arguments elle allait le tenir. Le père serait tenu par la braguette un point c’est tout. Ce n’était que pure folie toutes ces années d’écarts. Il nous certifia que rien ne s’était passé, que jamais il ne prendrait compagne si jeune. Personne ne le crut évidemment car il continua à s’absenter. Pour nous tromper il finit par s’inventer une histoire avec une veuve. Comme on ne voyait pas bien de quelle veuve il s’agissait on ne le cru pas une seconde.

Heureusement Antoine et Stanislas étaient de bons ouvriers agricoles, ils surent quoi faire et semèrent les blés de façon remarquable. Jamais Père n’avait manqué à tel point à son travail. La journalière en question se nommait Marie Raffin, c’était la fille d’une famille de sans le sou, ses parents étaient décédés tous les deux sur Avrillé, il y avait de cela quelques années. D’ailleurs je me souviens vaguement d’eux. Maintenant la diablesse habitait Poiroux, autant vous dire qu’elle ne possédait rien à part le jupon qui lui protégeait à peine le cul. Enfin si, je m’exprime mal, comme bien elle possédait d’indéniables atouts, sa jeunesse, ses formes, son insouciance et son pucelage. Bien que connaissant mon père ce dernier avantage serait rapidement jeté aux orties. Bref, je pense qu’il en était fou et qu’il se serait damné pour elle.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 44, la fête des morts

 

Au matin je sentais le froid qui me mordait les pieds, dans l’agitation de mes rêves la couverture avait bougé. L’atmosphère de la maison changeait au cours des saisons, en novembre elle n’était pas à son avantage, vous n’aviez pas envie de sortir de votre abri protecteur. Instinctivement je me rapprochais de la chaleur de Stanislas. Celui ci à moitié réveillé y vit une invite, cela je le compris rapidement son éveil sensuel était assez évident. Moi je ne voulais que chaleur, cet animal croyait que j’allais lui faire l’amour le jour de la fête des morts.

Non, je me décidais à l’interroger sur un départ éventuel du jeune valet. Pas très futé mon homme se pausa quand même la question de savoir pourquoi alors que nous étions au lit je lui demandais de tels renseignements.

Pour contrer son doute je me fis un peu câline. Peut-être que l’église tolérerait que je lui fasse don d’une caresse en lieu et place de mon corps. Ceci fait contenté, heureux, le bougre se rappelant ma question m’affirma qu’à sa connaissance le départ du valet n’était pas prévue.

Je redevins sereine et au retour de l’étable je pus me préparer pour la messe du matin. Mon père n’était pas là alors ce fut toilette pour tout le monde. Je commençais par moi, il y avait un peu de travail car exceptés les mains et le visage l’eau ne m’avait guère effleurée depuis un bon moment.

En me débarbouillant l’ensemble du corps je me disais qu’il serait rudement agréable d’avoir une immense bassine où nous pourrions nous tremper. Je crois qu’il en existait chez nos princes, mais à ma connaissance il n’y en avait pas non plus au château de la Guignardière.

Puis propre comme un sou neuf je passais ma sœur à la patouille. Un grand bac, de l’eau chaude et je lui mis le cul dedans. Elle y joua un long moment, je m’assurais que l’eau restait à température et qu’elle n’avait pas froid. Mon Dieu ce qu’elle était crasseuse, l’eau n’était plus très claire. Je me disais toi ma petite gorette tu vas voir la bassine un peu plus souvent.

Je changeais ensuite mon bébé mais il n’était pas question que je le trempe dans l’eau, elle était bien trop jeune. Puis je suggérais à mon mari de se baigner. Il me regarda comme si je lui avais dit de se jeter au feu. Puis en rigolant me dit qu’il allait se mettre tout nu dans la grande bassine à buée et que je n’aurais qu’à le lessiver. Je n’avais plus le temps de répondre à ses idioties, nous devions partir à la messe.

Là bas la foule se pressait, aucune femme n’aurait manqué cette messe pour les morts, c’était sacrilège de manquer à nos morts en ce jour qui leur était dédié.

A la sortie en famille nous allâmes au cimetière. Blotti autour du cimetière sous la protection tutélaire de notre seigneur l’enclos sacré attendait notre visite. Ce n’est pas que nous avions beaucoup de morts à nous en cet endroit, mais je savais y trouver ma mère et ce n’était pas si mal. A vrai dire peu de tombes étaient recouvertes d’une pierre tombale, celle de maman à l’ouest assez bien exposée n’en portait pas . Papa avait juste planté une croix de bois, aucun nom n’apparaissait et pour cause, nous étions les seuls à savoir qu’elle se trouvait là. Elle nous avait quittés il y a presque vingt ans, j’avais sept ans. Je n’en garde pas un souvenir précis, peut-être une vague silhouette, un léger parfum. Mais sans que je puisse dire pourquoi je la sentais encore près de moi. Alors je révérais sa tombe et souvent je venais m’y recueillir. Je n’avais pas besoin comme tant d’autres d’attendre la fête des morts pour venir ici. Je m’y attardais alors un moment et je lui parlais, cela me faisait du bien.

Groupés autour de ce jardin du souvenir, nous nous recueillîmes. Nous avions sans doute chacun notre manière, on sentait bien que mon père était dans un ailleurs, que mon frère se fichait de l’instant comme il se fichait de tout ce qui ne lui était pas personnellement destiné. Stanislas lui je l’avais déjà perdu depuis l’office, quand à ma petite sœur Thérèse  elle trouvait bien le temps long dans cet endroit qui ne lui disait rien qui vaille. Moi mon attention fut fixée par une petite fleur qui malgré le froid persistait à s’ouvrir au monde. J’y vis comme un signe du destin comme une persistance. Car finalement le culte des morts n’était que l’espérance d’une vie éternelle que nous avions obtenue par la mort de Jésus notre seigneur.

J’abandonnais ma contemplation et l’on se rendit sur la tombe de ma belle mère, la terre n’était pas encore entièrement tassée et nous nous trouvions donc en face d’un petit tertre. On expliqua à Thérèse que se trouvait là sa maman. Elle ne parut pas comprendre et son attention fut reportée sur un chien qui avait échappé à la vigilance de ses maîtres.

Là aussi petite prière, mais cette visite mortuaire commençait à lasser les hommes. On eut dit qu’ils entendaient tinter les verres de l’auberge. Allons boire aux morts dit mon père, volontiers lui répondirent Stanislas et Antoine. Au loin j’aperçus Aimé un petit bouquet de fleurs à la main se penchant vers une croix. Je me demandais quel mort il honorait, je ne lui connaissais pas de famille sur Avrillé.

Je voulus un instant me rendre sur la tombe de ma petite sœur, ce n’est pas parce qu’elle n’avait vécu que quatre jours que nous ne devions pas nous arrêter un instant sur sa dépouille. Mais le croyez vous, je n’ai retrouvé aucune trace de l’endroit où on l’avait jetée. Plus la moindre trace, rien rayée, j’en fus triste et je quittais le champs clos en ruminant de bien tristes pensées

Contrairement aux autres membres de la famille je reviendrais .

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 44, la Toussaint

 

Généralement, en ces dates la température chutait de beaucoup, c’était ainsi, les éléments commandaient. Cette année 1836 ne ferait sans doute pas exception, il était dit que nous entrerions au mois de novembre sous l’égide du froid.

Ce fut brutal et nos corps eurent un peu de mal à s’habituer. La maison était une véritable glacière, mon père contrôlait son bois comme il vérifiait le niveau de son vin dans ses barriques. De la température lui il s’en foutait car dans la maison il n’y était jamais. Par contre sa fille se prit d’une vilaine toux et la mienne mouchait bien vert.

Il fallut que je parlemente, que je boude, que je me fâche pour qu’enfin il consente à me laisser chauffer cet antre mal calfeutré et ouvert à tous les mauvais vents.

Le 31 octobre nous fêtions la Toussaint, mon père gueulait encore, car cette année cela tombait un lundi. Nous n’allions pas travailler pendant trois jours. Les hommes disaient que j’avais pris mes quartiers d’hiver à l’église, ce n’était pas faux entre les messes du dimanche, celles de la Toussaint et celles de la fête des morts du lendemain j’avais l’impression d’avoir épousé le seigneur.

La fête de la Toussaint portait bien son nom, et était bien sot celui qui ne voulait pas comprendre. Les saints étaient fort nombreux et en dresser une liste était une gageure, quand je disais dresser c’était histoire de dire, moi qui n’avais pas la science de l’écriture. Devant cette abondance l’église décida de leurs accorder une fête à tous, saints reconnus ou non reconnus. C’était un moyen de faire comprendre au peuple que chacun pouvait arriver à une sainteté universelle.

Moi malgré mes prières je ne risquais pas d’être une sainte, mon corps était marqué du sceau de l’ignominie car possédé par deux hommes. Bon bon je faisais de mon mieux pour résister à la tentation et cela pouvait être mis à mon crédit.

Il y avait interdiction formelle de travailler, hormis le soin des bêtes mais cela je l’ai déjà dit.

Tous à la messe, le village en son entier, encore et encore disaient les mystiques, toujours toujours disaient les septiques.

Le texte des évangiles lu en ce jour se nommait les  »béatitudes » c’est un certain Matthieu qui l’a écrit, il y a bien longtemps. Vous le connaissez sûrement cet écrit :

Heureux les pauvres en esprit,
car le Royaume des Cieux est à eux.
Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
Heureux les affligés,
car ils seront consolés.

Moi je l’aimais beaucoup cela entrait en moi et me faisait réfléchir.

Personne n’eut l’idiotie de mourir en ce jour de commémoration des saints, il n’aurait pu être enterré, car nous avions interdiction de brasser la terre.

Toujours cette référence à la mort qui nous les femmes nous empêchait de faire la lessive, rapport au linceul voyez vous.

Ce n’était donc pas un jour très gai, il faisait froid, très froid, les grolles dans les arbres se moquaient même de nous. Il eut-été malvenu de boire et de jouer ce jour alors les hommes s’embêtaient ferme. Il ne leur restait plus que la discussion

Le soir que je revenais des vêpres; les hommes étaient autour du feu à manger des noix, le tableau était beau, mon père plaisantait en m’appelant sainte Angélique. Le pauvre si il savait.

Antoine était resté au village car les jeunes hommes devaient se relayer pour sonner le glas toute la nuit jusqu’à la messe du lendemain.

Heureusement nous étions loin du village, vous parlez de dormir avec une sonnerie pareille. Puis mes deux idiots se mirent à raconter des histoires terrifiantes pour faire peur à Thérèse. Ce n’est pas eux qui allaient devoir se lever cette nuit.

Au lit Stanislas continua ses bêtises en me mettant ses pieds froids sur le ventre, me demandant de réchauffer un pauvre défunt.

J’avais aussi forcé un peu le feu afin que cette nuit les trépassés puissent se réchauffer. Je n’étais pas spécialement peureuse , mais dès que l’on parlait de cela je n’étais guère rassurée.

Outre les  morts qui me tarabustaient un peu, un autre sujet me préoccupait beaucoup plus. Souvent en cette période de l’année l’on reconduisait ou non les domestiques. Je ne savais pas quelle sorte d’arrangement mon père avait avec la famille d’Aimé Traineau. Allait-il partir ou rester, moi j’avais envie des deux. Qu’il parte et tout redeviendrait tranquille, je retrouverais une sérénité de femme mariée, il me resterait simplement la culpabilité de l’avoir fait. Par contre si il restait je savais que mon attirance pour lui demeurerait et certainement nous commettrions d’autres folies. De ne pas savoir me torturait et  après tout je ne savais pas ce que lui pensait réellement de moi et de notre folie. Peut-être n’étais  je qu’un corps , qu’un réceptacle pour sa jeune fougue amoureuse. Il n’avait peut-être aucun sentiment pour moi hormis mes attributs féminins. C’était méchamment travaillé par ces pensées noires que je trouvais un mauvais sommeil. Mais le rêve le plus récurent lorsque j’étais dans cet état de nervosité était que je me faisais surprendre par mon père dans une position fort incommode. Mais le plus bizarre c’est que je n’arrivais pas à déterminer où j’étais et surtout quel homme s’était coulé en moi. De plus sans que je puisse intervenir , muette, immobile je présentais que mon père nous observait depuis le début. Puis à chaque fois cet homme que je pensais être mon père se muait en quelqu’un d’autre. Imaginez la tête que j’avais au matin, Stanislas me regardait en me disant, on dirait que tu as fait des galipettes toute la nuit. En quelque sorte, il avait bougrement raison.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 43, la noce.

 

Il faut bien dire que nous avions grand faim, médire sur son monde ouvre l’appétit. Les mariés malgré leurs faibles moyens avaient fait les choses bien, une grande table de bois avec une jolie nappe, des assiettes qu’ils s’étaient fait prêter. Nous commençâmes par de magnifiques pâtés. Nous n’étions guère habitués à telle opulence, les terrines furent promptement avalées, on aurait dit un vol de mouettes un jour de semailles. Le vin coulait dans nos gosiers avec la rapidité d’un fleuve en cru. Je m’aperçus quand il alla pisser que le Stanislas,  il ne marchait guère plus droit. Nous avions à peine commencé la noce que ce bougre de cochon était déjà à moitié saoul. Les danses commencèrent, et je fus entraînée dans cette farandole. Mon mari tanguait comme un navire en haute mer ce qui je dois le dire le rendait très drôle. Moi je me grisais de cet amusement et lui avec l’effort se dégrisait de son enivrement. Du coin de l’œil je vis le petit valet qui chantait louange à une grande brindille de son age. Que pouvait-il lui trouver, pas de taille, pas de sein.

On regagna nos places, pour les volailles, il n’y avait pas à dire les choses étaient bien faites. Tout le monde s’amusait, les chants arrivèrent et l’on fit un tour de table de chansons paillardes. Mon Stanislas en entonna une bien grasse, j’étais morte de honte , mais lui en grand benêt rigolait à s’en fêler une côte.

Tout l’après midi on ripailla et l’on dansa, les hommes étaient maintenant fin saouls et mon mari ne faisait pas exception. Antoine mon frère avait disparu depuis un moment, mais Aimé me renseigna à ce sujet. Le coureur avait flairé une bonne affaire et une pauvre malheureuse peut-être enivrée allait lever son jupon.

Aimé continuait sa cour auprès de la jeunette, peut-être que je ne lui suffisais pas. Stanislas en se relevant venait de dégringoler, cela fit rire l’assemblée mais moi j’eus honte. Il m’empoigna sur la piste de danse , je ne voulais pas, il se donnait en spectacle et on riait de lui. Certes il n’était pas seul à être dans cet état, je pense que le marié s’était aussi fait surprendre par le traitre vin blanc. A moins qu’il ne récupére, il n’allait pas lui faire grand mal à la Marie Jeanne.

Mais le tournoiement de la ronde fit rendre ses dernières armes à mon mari, il héla Aimé pour qu’il prenne sa place et me fasse danser. Prendre sa place il en était bien question effectivement. Le pauvre arriva la mine contrite. Visiblement la danse n’était pas son fort et comme lors de notre première fois je dus prendre les choses en main. Après quelques pas il n’eut plus qu’yeux que pour moi. Fini la gamine, il se sentait en confiance dans les bras d’une vraie femme. Moi aussi maintenant je lui appartenais. Il fallait faire pourtant bonne contenance nous étions au milieu de la foule. Au milieu mais pourtant seuls, je le déshabillais des yeux, la tête me tournait, je faillis tomber mais il me retint . Je sentis son corps adolescent se raidir au contact de ma lascive poitrine. On reprit notre place Stanislas n’avait rien vu car en pleine discussion sur les vendanges qui venaient de se terminer.

Heureusement notre attention fut détournée par l’arrivée de la brioche. Quel ravissement que de voir le marié portant à bout de bras cette gigantesque brioche, pesant bien ses vingt kilos, il la fit tourner habillement au son du violon. Puis chaque homme la fit tourner également, je redoutais ce moment, mon idiot serait -il capable de tenir ce gâteau à bout de bras en tournoyant. Miracle ou habitude de l’ébriété il tint ferme et montra ses talents de danseur. Aimé et cela l’arrangeait ne fut pas considéré comme un homme, il ne fut pas convier. Cela me fit sourire car je pouvais le dire c’était bien un homme. Ensuite on plaça la mariée au centre de la brioche et quatre hommes la soulevèrent pour également la faire tournoyer.

Nous étions tous heureux, chacun oubliait ses peines et ses tracas, heureux moments de liesse qui faisaient pendant à la dureté de nos vies.

Chacun eut son morceau et toujours avec ce vin blanc du cru nous nous délectâmes. Moi même je dois dire j’étais un peu grise, sans boire autant que mon mari je m’étais surprise à boire ce breuvage que pourtant je n’aimais guère. Il circula un alcool de fruits beaucoup plus fort, le bouilleur de cru en était assurément fier, mais bon dieu que c’était fort. On dansa fort tard, je n’avais plus de force et mes jambes se refusaient maintenant à toutes poursuites. Stanislas dormait sur sa chaise, en face Aimé me fixait et semblait me quémander la faveur de mon corps. C’eut-été une folie que je faillis commettre tant ses yeux m’appelaient. En effet subitement je  l’invitais du regard à me suivre.

Je pris la  direction du bois Fourgon. Mais avant qu’il ne me rattrape et que nous fussions réunis, mon frère Antoine était sur mon chemin. Il revenait de je ne sais où, ayant le sourire d’une bonne fortune. Il me demanda où j’allais et je prétextais une envie pressente. Il me dit va, je t’attends, c’en était fini de ma dangereuse escapade. Lorsque je revins à table, Aimé était à sa place et mon mari réveillé. L’on rentra tous ensemble, mon père avait couché ma petite sœur et le bébé dormait.

Le lendemain mon père nous secoua pour aller au labeur. Stanislas avait une triste allure, moi bien qu’un peu fatiguée je pus me remettre sur pieds bien plus vite.

Après une si belle noce il nous faudrait rendre l’invitation aux mariés et les faire venir à notre table.

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UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 43, Enfin une distraction

 

Ce qui est bien lorsque vous vous rendez à un mariage qui n’est pas le votre c’est que vous n’avez pas la responsabilité de l’organisation , ni les gros frais qui vont avec. Vous y allez avec un réel plaisir, détendus et prêts à faire bombance.

Ce fut comme cela que Stanislas prit l’invitation.  » Nom de dieu cela fait longtemps que je n’ai pas dansé. »

Le mariage avait lieu le mardi à 10 heures du matin à la salle de la maison commune. Mon père pourtant invité déclina en prétextant un achat à Talmont. On se regarda qu’avait-il à acheter là bas.

Mon frère et le valet étaient aussi invités. Moi ma préoccupation était ma robe, j’avais légèrement grossi et j’avais l’impression que cette dernière allait craquer. J’aurais l’air bête si les coutures venaient à céder pendant que je dansais la ronde. Stanislas lui me voyait bien me ridiculiser , pour rire un peu. Par contre lui il ne fallait pas qu’un bouton lui manque au gilet et au pantalon, je suis point bégueule  mais j’ai quand même ma fierté, il racontait bien n’importe quoi cette espèce d’andouille.

J’étais en pleine couture quand le petit valet vint frapper à la porte, il resta penaud devant nous, peut-être ne s’attendait-il pas à trouver Stanislas. Il se balança d’un pied sur l’autre en triturant son chapeau qu’il avait ôté comme chaque fois qu’il rentrait chez ses maîtres. Ben voilà j’ai point de sabots pour la noce et je peux quand même pas y aller les pieds à l’air. Normalement c’était le maître qui assurait l’entretien de son valet, mais mon père jugeait qu’il dépensait trop pour eux. Alors Aimé n’avait pas voulu s’attirer les foudres. Nous personnellement nous n’avions absolument rien mais Stanislas bonne pâte possédait des souliers et il se décida à prêter ses sabots au domestique. C’était assez cocasse de penser qu’après avoir partagé la même femme ils partageaient les mêmes sabots. Mais bon je gardais cela pour moi.

Le jour dit on se rassembla à la mairie d’Avrillé. Les mariés, de petits gens n’eurent pas droit à l’honneur d’être mariés par le maire. C’est l’adjoint monsieur Gouin qui officia. Cela ne changeait rien ils étaient de la même engeance, propriétaires et maîtres de tout et de tous.

Marie Jeanne la mariée était sublime, couturière elle s’était confectionnée une robe de princesse, son tablier rouge brodé était un régal pour les yeux de tous. Évidemment les hommes ne regardaient pas ses habits mais ses belles rondeurs. L’on eut dit une belle brioche gonflée à souhait. Sa poitrine que sa robe mettait en valeur était comme une offrande. Sa taille joliment tournée lui faisait un maintien de reine. Ses fesses sculptées, musclées attiraient l’attention des hommes. Stanislas, je l’entendis, murmura à Antoine  » on doit être bien dedans  » . Je lui mis une bourrade dans les côtes et il rigola de plus belle.

De plus, de haute taille elle dépassait d’une demie tête son futur. Le Tessier il faut bien le dire faisait un peu pale figure. Son costume était ce qu’il avait de plus traditionnel, mais sa façon de le porter le rendait gauche. Son visage à lui était du plus banal, on ne se retournait pas sur lui et ses insignifiants traits faisaient qu’on ne le remarquait pas. Il en allait différemment de l’épousée, sa beauté planait au dessus de tous, une statue d’église, un tableau des maîtres de la renaissance.

Antoine mon coureur de frère apprécia à sa juste valeur, il a intérêt à l’enfermer ou à bien la surveiller, car les cornes vont lui pousser. Une si belle femme dans le lit d’un journalier c’est un gâchis.

Je vous ai dit mon plaisir à venir à ce mariage et ce, pour deux raisons, je vais bien m’amuser mais je vais pouvoir aussi observer les gens qui m’entourent. J’adore cela, je peux comparer, me moquer, admirer. C’est un spectacle absolument gratuit.

Je vous ai parlé des mariés, mais voilà la mère du mariée, Marie Jeanne Favreau, c’est une journalière, elle demeure au village. Elle n’a qu’une soixantaine d’années mais paraît son siècle, elle trotte plus qu’elle ne marche, pourvu que je ne devienne pas comme elle.

Du coté de la mariée il n’y a plus personne, père et mère décédés, mais comme elle est majeur elle n’a pas de consentement à obtenir, juste le sien cela peut simplifier et supprime les désaccords.

Maintenant passe le témoin Pierre Touvron, on le connaît bien il est métayer à la Guignardière, c’est un copain de ripaille de mon père et comme ils ont le même propriétaire ils se côtoient forcement.

C’est un rude bonhomme bien campé sur des jambes arquées, travailleur infatigable et buveur effréné

Le second témoin s’appelle Denis Rivalin c’est le frère du marié, il ne porte pas le même nom car ils n’ont que leur mère en commun. Il est journalier, je le connais un peu moins . Brave homme aux dires de tous, une tête un peu drôle, un gros nez, des yeux un peu bridés assez bizarres et une bouche en cul de poule. Se redressant comme un coq tant il était fier de participer à un acte officiel. La mariée ayant peu de famille prit un cousin éloigné pour son témoin. Personne ne le connaissait vraiment, un fermier de Moutier les Maufaix, paraissant assez imbu de sa personne et regardant les gens présents en se demandant pourquoi il venait se commettre en une telle compagnie. Pour terminer Pierre Aimé Ydaix lui aussi journalier sur la commune. La rumeur lui prêtait le fait qu’il aurait convoiter Marie Jeanne, probablement des idioties. Je le voyais mal assorti avec une telle jeunette, elle jeune, lui vieux, elle belle lui moche, elle célibataire et lui marié. Ils étaient amis et cela ne nous regardait pas de savoir comment.

Le père Gouin fit son discours, fidélité, mutuelle assistance, consentements. Les deux dirent oui et s’en était fait de leur vie. Une chaîne en fer n’était pas plus solide que les liens qui venaient d’être noués. Quand vous avez un mari il faut le garder, pour le meilleur et souvent pour le pire.

On sortit de la mairie, et l’on reforma le cortège. Un violoneux nous entraîna joyeusement, n’étant pas de la famille proche l’on se mit en fin de cortège. On dut faire grimper quelques vieux sur une charrette, c’en était pitoyable, mon dieu ce que c’est de vieillir.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 42, une autre sœur

 

Mon père maintenant que l’essentiel était fait pour ce mois,  s’absentait souvent et même  de plus en plus souvent.

Avec Stanislas nous avions l’impression d’être maître chez nous. Le soir mon frère disparaissait également et nous étions seuls à la grande table. Sans les deux petites nous aurions pu avec Stanislas nous retrouver lui garçon et moi fille. C’était étrange car cela ne nous était guère arrivé. Nous vivions dans un monde de promiscuité, personne n’avait sa chambre propre, il y avait toujours l’ombre envahissante d’un père ou d’une mère. Pour nous c’était le père, les frères et les enfants. Donc quand ils étaient partis et que les petits dormaient enfin, nous redevenions des jeunes amoureux. Stanislas plutôt balourd se transformait en troubadour, me contait des sornettes, me susurrait des mots doux et ce faisait caressant. Bien sûr cette attention n’avait qu’un but, je le savais mais cela me faisait bon de penser que ce paysan aux mains dures et aux ongles en deuil pouvait se changer en jeune prince. Si je faisais abstraction de ses trahisons je pouvais même envisager de regretter les miennes.

Je vais maintenant parler de ma petite sœur, elle n’avait que la moitié de mon sang et je n’avais guère aimé sa mère. Mais cette ravissante poupée avait bien sûr besoin de quelqu’un qui s’occupe d’elle. Sa maman était partie seulement depuis sept mois et son souvenir ne s’était pas encore estompé. Parfois elle s’arrêtait au beau milieu de l’une de ses occupations et se mettait à pleurer. Moi seule pouvais la consoler, mon père était trop bourru pour le faire et la plupart du temps occupé ailleurs. La nuit elle faisait des cauchemars, hurlait, prise dans les bras de terreurs enfantines. Elle se mit souvent à pisser dans son lit. C’était un drame car honteuse elle ne voulait pas le dire devant les hommes, alors elle me regardait d’un air suppliant qui voulait dire aide moi Angélique. Alors discrètement je la changeais et changeais ses draps. Je voyais qu’elle m’en était reconnaissante. Peu à peu elle devenait ma fille. La nuit sans que nous y prenions garde elle se faufilait entre Stanislas et moi. Elle fuyait ses démons, si vous aviez pu la voir, comme elle me serrait. Si elle avait pu rentrer en moi elle l’aurait fait. Stanislas comprenait en brave homme qu’il était et avait accepté cette petite belle sœur toujours dans nos jambes.

Elle me rendait de menus services et me surveillait Marie dans son berceau. Elle n’avait rien à faire si ce n’était de la garder. Pendant mes absences la tante et la nièce restaient seules à la maison. Aucun risque, Marie était emmaillotée, loin de la cheminée et hors de porté d’un chien errant ou d’un prédateur quelconque. Thérèse bien sage jouait des heures autour du petit berceau. Moi si mon travail ne me retenait pas trop loin je passais les voir. Cela me sécurisait, quand il faisait beau elles venaient d’ailleurs avec moi. Mais en extérieur bien qu’elles soient plus près je n’étais jamais tranquille.

Comme je vous parle de ma petite sœur, il est peut-être temps de parler de ma grande sœur enfin pour la comparer à Thérèse car en fait elle à sept ans de moins que moi. Elle se nomme Rose Esther, elle est tailleuse d’habit, cela fait plus d’un an que je ne l’ai plus vue, elle n’est même pas venue à l’enterrement de sa belle mère. Elle n’ habite pas très loin , mon père l’a placée à Talmont voilà maintenant une paire d’années. Chez nous c’est tout l’un ou tout l’autre, soit on vit encaquer comme des harengs soit on s’éloigne et l’on ne se fréquente pas. Elle a donc vingt et un ans et elle ne fréquente pas encore. Mon père n’en parle pas car quand il l’évoque il est triste car voyez vous la Rose ressemble à si méprendre à sa défunte mère. Contrairement à moi qui ai pris des Herbert, elle a tout pris des Neau. Enfin c’est mon père qui le dit. Il faudra bien qu’elle nous rende une visite un jour, ce n’est quand même pas à nous de nous déplacer. Mon père dit souvent, elle va nous revenir un jour et je lui trouverai un mari. Moi mon avis c’est qu’elle ne va pas avoir besoin de lui, mais bon ce n’est que mon avis.

J’aurais d’ailleurs pu être moi même placée si mon père n’avait eu besoin de main d’œuvre pour sa métairie. C’était le lot de tous, les garçons devenaient valets et les filles servantes ou bien couturières. Selon les maisons où vous tombiez, il n’y avait guère de différence, domestique de ses proches ou domestiques chez des étrangers.

Un matin on eut la visite de Jean Tessier dit Napoléon;un jeune journalier qui travaillait souvent avec mon père. Il avait fait les fenaisons avec nous et aussi les moissons, un rude travailleur et un bien bel homme. Oui bon je m’égare, il est venu pour nous inviter à son mariage avec Marie Jeanne Chancelier. Cela se fera la semaine prochaine et je serai bien content que vous soyez là. J’acceptais volontiers, il y avait un moment que nous n’avions pas fait de noces et faire la fête nous dégourdirait les jambes et nous libérerait l’esprit.