L’HOMME QUI AIMAIT LES VIEILLES, ÉPISODE 2, LE DEUXIÈME MARIAGE

Nicolas a quarante-deux ans et est prêt à de nouvelles aventures matrimoniales. Il a pris un peu d’embonpoint, son teint est devenu couperosé, et des ridules au coin des yeux lui donnent un brin de maturité. Il a un peu les dents gâtées et songe, tout en repoussant l’échéance, à se faire enlever quelques chicots par l’arracheur de foire. Mais finalement, il n’a guère changé depuis qu’il a passé la bague au doigt à Marie Magdelaine.

Il n’est pas seul. Son beau-fils François et sa belle-fille Madeleine sont encore avec lui. François l’aide efficacement et Madeleine assure avec application les travaux du ménage.

Au sujet de l’héritage, c’est un peu l’imbroglio. Les enfants doivent hériter de leur mère. La part du gâteau est grosse et Nicolas chouine en permanence de la perte de revenu qui va s’ensuivre. À l’auberge et dans son entourage, on en rigole et on le chahute. Sa situation est loin d’être précaire, mais tous le connaissent et se moquent de sa peur de manquer ou de déchoir.

Un soir de goguette, ses amis, en riant, lui suggèrent d’épouser une autre veuve. Lui ne serait pas contre : il est passé maître dans l’art de tourner des contrats, alors un de plus ne lui ferait pas peur.

Des veuves sur le marché, il n’y en a guère, et il préférerait une jeunette au ventre fécond. Alors il fait un tour d’horizon, consulte ses connaissances, en parle sur les marchés du canton. Après tout, il est un bon parti : pas trop vieux, bien pourvu et d’une bonne famille.

Un dimanche après la messe, alors qu’il joue aux quilles, une vague connaissance l’accoste. L’homme a un peu bu et Nicolas écoute volontiers ses élucubrations. Celui-ci a appris qu’il cherche femme et dit connaître une veuve. Nicolas est étonné, car il habite au village depuis toujours et n’a entendu personne parler d’une prétendante. Tous autour de lui attendent la suite.

C’est la veuve Néraudeau.

L’éclat de rire est général.

La veuve Néraudeau ! Mais elle est vieille !

Oui, mais elle est veuve et a des terres.

Elle a l’âge de ma mère.

Oui, mais elle n’a pas d’héritier.

Chacun y va maintenant de sa blague. Marie-Thérèse Boisson, veuve Néraudeau, est rhabillée pour l’hiver. C’est une vieille carne qui fréquente l’église et aide le curé. On la dit d’une âpreté aux affaires sans nom. Les journaliers qui se crèvent pour elle sont mal payés, mal nourris. On lui suppose beaucoup de biens, mais elle vit comme une ventre-creux. Mal habillée, sale, la mine triste, elle déambule dans le village comme une apparition de cimetière. Elle est veuve depuis deux ans et les plus anciens disent qu’elle a au moins soixante-cinq ans.

Nicolas se dit que jamais il ne s’abaisserait à se marier avec une femme qui a vingt-deux ans de plus que lui. Il préfère rester seul et patienter encore un peu.

Le soir, après une forte rasade de vin de la Roulière, il a pris une bonne casquette et n’a plus les idées très claires. Seul près de sa cheminée froide, il pense à la veuve et égrène les inconvénients et les avantages que lui apporterait la vieille.

D’un côté, les terres, les bas de laine et la promptitude qu’elle mettrait sans doute à mourir. Les Boisson ont pignon sur rue au village et sont apparentés à presque toutes les familles du Gué-d’Alleré.

Voilà pour la bonne face. Mais la noire silhouette lui fait peur ; la décrépitude physique qu’il imagine le dégoûte. Jamais il ne pourra s’unir charnellement avec cette femme qui ressemble trop à sa propre mère.

Sa nuit est agitée. Il fait un mauvais rêve : à côté de lui, une femme maigre et décharnée, la poitrine dégoulinante d’une peau fripée, monte sur le lit pour le chevaucher. Le spectre mène sur lui une bacchanale lubrique en rigolant honteusement d’une bouche complètement édentée.

Il doit aller au chef-lieu de canton pour une affaire de haie qui empiète sur la parcelle d’un voisin avec qui il ne peut s’entendre. Le notaire va régler cela : des actes écrits valent mieux que de vaines paroles. Sur le chemin, il la croise et, machinalement, la salue. Il se dit qu’elle n’est pas si abîmée, pas si crasseuse.

À Courçon, il avise une connaissance commune et parle de la veuve Marie-Thérèse avec lui. En repartant, il n’a plus la même image d’elle. Le doute s’installe en lui : il flaire une bonne affaire. Ses propres terres et celles de la Boisson feraient de lui un propriétaire important. Il prendrait banc à l’église, siégerait avec Boutet au conseil municipal. Une si jolie perspective cacherait les malheureuses années qu’il aurait à passer avec elle.

Après quelques semaines de tergiversations, il se décide à faire sa demande et se rend chez la veuve.

La rencontre ayant été préparée en amont, elle n’est pas surprise. Les deux passent plus de temps que prévu ensemble et, lorsque la nuit arrive, ils en sont presque à discuter de quel côté ils vont dormir.

Une date est convenue, rendez-vous est pris chez le notaire. Ce sera treize mois après le décès de Marie Magdelaine. Nicolas n’aime pas les hésitations.

Au village, c’est un beau tollé. C’est une honte, tout le monde en parle. Les plus jeunes veulent lui réserver un charivari, tous se moquent. Les neveux de Marie-Thérèse veulent s’opposer, si besoin par la force, à cette union contre nature. Les femmes sont les plus méchantes et les allusions de dessous de ceinture sont florès. Le curé sermonne Marie-Thérèse et la met en garde contre un possible adultère : un jeune coq ira toujours voir les jeunes poules dans un autre poulailler. Le maire engueule Nicolas et le prévient que sa réputation va en pâtir.

Finalement, rien n’y fait. Le 17 juin 1811, Nicolas Turgnier, veuf de Marie Magdelaine Favreau, épouse Marie-Thérèse Boisson, veuve Néraudeau.

Malgré la différence d’âge, Nicolas ne dédaignera pas sa nuit de noces et ne boudera pas la couche de Marie-Thérèse. Une femme reste une femme en dépit des années qui passent.

Puis elle saura être une femme de bon goût en disparaissant rapidement. Sans faire de manière, cinq ans plus tard, elle le rendra veuf de nouveau.