LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 29, la mort de Prosper et d’Élisabeth

C’est aussi en ces années que je me rapprochais de ma voisine Hermance, je ne voyais plus en elle une ennemie, car visiblement les roucoulades de mon mari l’avait laissée de marbre. Nous nous rendions des coups de mains mutuels, couturière elle me reprenais les vêtements des enfants pour qu’ils passent de l’un à l’autre, elle s’occupait aussi de mes robes car voyez vous j’avais une tendance à m’évaser. Moi je lui apportais un peu de  légumes du jardin, des œufs, parfois une volaille et je lui lavais aussi son linge.

Elle me parlait de choses de femmes et ce qui se faisait, à Paris, les corsets, l’invention d’une sorte de brassière pour tenir les seins, des culottes pour mettre en dessous des robes. Elle me subjuguait mais pour ma part ce genre de frivolité me serait toujours inaccessible. Moi je trouvais cela commode de ne rien mettre sous la robe, je pouvais pisser debout par contre pour tenir les seins qui évidemment nous tombaient sur le ventre je ne dis pas.

Elle me racontait aussi ses histoires d’amour et pour l’heure elle avait un amant de presque vingt ans son age. Il était fougueux ne lui  demandait rien, ce n’est que du bonheur me dit elle. Jamais elle ne voulut me dire qui il était, j’avais beau fouiller dans ma mémoire, la surveiller de loin et parfois de près car rappelez vous nous avions des cabinets communs, rien mais alors rien.

Pour ma part je ne lui révélais pas toute mes aventures et certainement pas mes émois avec une autre femme.

Mon fils Charles était maintenant en age de faire le service, il fut sauvé car son frère Victor était toujours en Cochinchine. Exempté, mais il devrait faire quelques périodes au 5ème commis comme son frère aîné.

Puisqu’il faut parler un peu de la famille l’année 1888 fut riche en événements tragiques.

Le vendredi 20 janvier j’étais à la maison à faire mon rangement quand apparut sur le seuil le grand couillon d’Alfred mon neveu, je ne l’avais plus vu depuis un moment et je le trouvais bien changé. Il me dit   »ma tante le père il vient de passer ». Je fus stupéfaite et je l’interrogeais pour savoir ce qui c’était passé car après tout Prosper n’avait que soixante deux ans. Il m’expliqua que selon le médecin son cœur avait cessé brutalement de battre, vous parlez d’une explication évidemment que le cœur s’est arrêté. Bon il n’empêche que le Prosper je l’aimais bien et qu’il fallait que je prévienne son frère. Heureusement il n’était pas loin car il faisait une coupe de bois sur un terrain de la ferme des Vignier. Cela lui mit un coup et pour la première fois je vis des larmes dans les yeux de mon bonhomme. On se rendit à Vaux et on assista Élisabeth, toilette mortuaire, veillée funèbre.

Louis le fils de Prosper fut très efficace et prévint les autres membres de la fratrie.

Pour l’enterrement je revis Jean Louis, Ferdinand, Germain et Almédorine, le Prosper fut enterré dignement entouré de ses enfants et de ses frères et sœurs, tous se firent le serment de se revoir comme à chaque fois pour les enterrements. Mais chacun avait sa vie et on retourna à notre labeur.

Charles avait le cœur gros d’une telle perte c’était le frère qui était le plus proche de lui. Puis il faut bien se l’avouer la perte d’un proche vous rapproche de votre propre mort.

En mai, Élisabeth arriva en pleurant chez nous, toute de noir vêtue, vieillie, elle si belle faisait peine à voir. Son Alfred venait d’être emprisonné après avoir montré son sexe à une jeune fille. Ce gamin il faut en convenir n’était pas très futé, âgé de vingt ans à l’état civil il agissait comme un écolier de douze ans. Faire montre d’impudicité n’était pas bien vu et cet égarement le marqua du sceau de l’infamie. Il était prévu qu’il passe en jugement en septembre en attendant il était libre.

Élisabeth était désespérée, elle ne vivait plus, la mort de son mari l’avait déjà amoindrie et maintenant la honte accablait ses épaules. Elle vivait recluse pensant que tous allaient la juger. Elle avait engendré un idiot et un pervers, pour une mère cela faisait beaucoup. Mais que faire justement du fautif, il fut éloigné chez l’un de ses oncles en attente de sa comparution.

La pauvre qui ne luttait plus, pour rien, tomba malade, au début simple faiblesse, elle se coucha rapidement, fièvre, toux, délire. Je la veillais jour et nuit, relayée par ses filles, Juliette, Louise, Eugénie et par Zélina sa belle fille. Elle ne fut jamais seule, ce fut long et pénible, le temps à l’extérieur était exécrable et la faible luminosité de la chambre ajoutait à la morbidité de l’attente. Maigre, parcheminée, blanche comme un linceul, seuls ses yeux maintenant bougeaient. Lorsqu’ils parvenaient à fixer votre regard vous aviez l’impression que son âme pénétrait en vous. Vous en étiez mis à nu et ne faisiez plus qu’un avec elle. Jamais je n’oublierais ces tristes instants. Elle mourut ma bonne Élisabeth en me tenant la main, avait elle encore la perception que c’était moi , sa Victorine, celle qui n’avait pas de secret pour elle, celle qui partageait les siens.

J’avais perdu une amie, une sœur, heureusement ma voisine Hermance prenait sur moi un ascendant constant, et deviendrait je pense ,ce que Élisabeth avait été pour moi.

L’enterrement fut lugubre, la pluie nous accompagna, les sols étaient détrempés et il me sembla lorsque que les employés du cimetière descendirent le cercueil que nous le plongions dans  une eau fangeuse. Quelques pelletées de terre, adieu ma Belle. Son fantôme longtemps me hanta et je me jurais de ne plus m’aventurer au hameau de Vaux.

En septembre Alfred écopa d’un mois, il les fit mais ne ressortit pas car une autre affaire lui fut imputée. Il n’avait rien eu de mieux à faire qu’a brûler une meule de foin, cet incendie lui valut la cour d’assise et surtout de prendre trois ans. Son idiotie lui permit d’échapper à une peine plus importante, heureusement que sa mère était morte.

En rêve je voyais son corps décharné, gratter désespérément le couvercle de son ultime résidence pour aller frapper ce méchant rejeton qui jetait une ombre sur la réputation sans tache de la lignée de Prosper. Une nuit dans mon sommeil ses griffures me réveillèrent et j’ hurlais ma peur, Charles gueula que ce n’était que des souris.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 28, une vie enfin paisible.

Le village de Chailly était un bourg très calme mais parfois quelques faits divers venaient égayer notre quotidien , en mai le Kléber Boyer un copain à Charles se rendit compte que son cellier avait été fracturé et que son vin avait disparu, vous parlez d’une affaire, il s’est répandu en invective dans tout le village. Au bout du compte c’était son beau frère le triste sire de Casimir Legal, récidiviste , mauvais bougre, buveur, bagarreur, voleur, qui avait fait le coup. Cette fois la justice eut ma main lourde, trois ans de prison, on serait un peu tranquille moi ce gars il me faisait peur.

En juin c’était la fête patronale, avant les moissons et aussi avant la saint Jean. Tout le village y participait, du plus petit jusqu’au plus grand. Il y avait des chevaux de bois pour les petits, il fallait modérer les enfants car nous avions des moyens limités mais bon de temps en temps un petit plaisir. Le soir il y avait bal avec orchestre, on appelait cela les bals Dumoulin. Toute la jeunesse du village et des environs s’y retrouvait, Émile et Victor jouaient les gros bras et cherchaient promise ou aventure galante, mon petit Charles avec son duvet au menton faisait un peu nigaud. Nous les mères de famille on faisaient vieilles potiches avec nos maris invariablement à la buvette.

Moi j’eus de la chance, mon fils me fit virevolter le temps d’une valse et il fallut vraiment que mon bonhomme eut atteint un degré d’alcoolémie avancé pour qu’il consente à me servir de cavalier pour le reste de la soirée.

Sous cette tente illuminée nous tendions à oublier nos peines, chacun s’était fait beau et avait revêtu ce qu’il avait de mieux. Ce fut pour moi un moment merveilleux et il me sembla que mon homme redevint un moment amoureux, il me serrait de très près.

En fin de soirée il y eut une bagarre au sujet d’une fille, Dieu merci les garçons surent garder leurs poings dans leurs poches.

Sur Coulommiers je croisais maintenant les enfants de Prosper, Louis et Eugénie ils s’étaient mariés et une nouvelle génération arrivait, pour ce qui est des miens mon aîné ne donnait plus guère de nouvelles, il était parti dans le sud du département à Avon près de la ville de Fontainebleau. Apparemment il se débrouillait plutôt bien et voulait se lancer dans le commerce de fourrage. C’est peut être lui qui ferait sortir cette famille d’une torpeur ancestrale.

En début d’année 1886, mon fils Victor fit ses bagages, faisant son service au 2ème régiment d’infanterie de marine depuis deux ans, il avait le malheur de partir en Cochinchine. J’étais inquiète et je me permis d’interroger le maître d’école de Gustave sur la situation là bas, visiblement nous avions conquis le pays mais des zones étaient encore instables et des combats y faisaient toujours rage.

De toutes façons nous serions sans nouvelle de long mois, mon autre fils Émile avait eut plus de chance car son frère aîné étant au service il en fut dispensé.

La maison était fort animée, Charles et Émile se disputaient fréquemment et mon mari devait taper souvent du poing sur la table. Moi j’aimais bien ses vives discutions sur tout et rien, bien que la politique et les travaux agricoles soient souvent les sujets centraux des engueulades.

Ma fille Marie allait sur ses douze ans, presque une femme maintenant, elle avait ces règles et une poitrine naissante. Je devais la surveiller et la protéger des convoitises, d’autant que bien jeune elle ne comprenait pas encore le mécanisme animal qui se déclenchait chez les hommes à la vue d’une telle fraîcheur. Il fallut d’ailleurs que je lui explique fermement qu’à la maison elle montre maintenant un peu plus de pudeur et qu’il était indécent de se balader le cul à l’air ou de pisser au pot devant ses grands frères.

Par contre dans les travaux quotidiens elle me fut d’un grand secours, elle me gardait les plus jeunes ce qui me permettait de m’octroyer des petits moments de liberté.

Elle était très douée à l’école et sœur Célestine me fit remarquer qu’il serait dommage de la mettre aux champs. Moi cela ne me posait pas de problème mais le père l’entendrait il de cette oreille.

Car voyez vous en théorie l’autorité émanait des hommes, nous étions des inférieures et bien que quelques femmes essayaient de s’émanciper du joug masculin nous n’avions guère voix au chapitre.

Mais nous avions quand même quelques atouts en notre faveur, je ne vous fais pas un dessin et nous influions sur la vie de façon indirecte. Moi à la maison mon mari était le seul à ne pas savoir lire et écrire, tant que j’avais été la seule cela ne l’avait pas dérangé mais maintenant que ses enfants maîtrisaient les pleins et les déliés il éprouvait comme une sorte d’humiliation. Il n’y avait pas de livre à la maison bien sur mais nous avions les journaux, nous lisions l’éclaireur de l’arrondissement de Coulommiers, nous avions ainsi les nouvelles nationales et celles du coin. Moi ce que j’aimais par dessus tout c’était l’histoire qui paraissait sous forme de feuilleton, encore une fois je m’évadais de mes tracas quotidiens.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 27, grand mère et mère à la fois

Parlons maintenant de mes voisins puisque nous allions faire puits et cabinets communs

Etienne Labarre un charretier de quarante neuf ans et sa femme Joséphine quarante sept ans et qui professait comme manouvrière. Ils vivaient avec leurs deux filles Joséphine vingt ans et Victorine treize ans. Autant vous dire que mes grands dadais de fils étaient aux arrêts devant les atouts de la Joséphine, la garce savait jouer de la croupe et je peux vous dire qu’elle trouvait toujours un nigaud pour lui remonter son seau d’eau. Mon fils Charles fit ami ami avec la petite, ils devinrent inséparables. Moi je devins copine avec la mère qui souvent travaillait avec moi. Puis il y avait le vieux Alaix le sabotier il avait un petit atelier mais travaillait souvent dans la rue. Il vivait avec sa femme la Célestine, une vacherie toujours à gueuler après tout le monde et qui visiblement ne savait guère chier dans le trou, nous laissant les lieux dans un état.

Mais celle que je vais vous décrire le plus précisément est celle que nous nommions la veuve, ou la grande Hermance. Cette couturière de trente sept ans, élégante, bien mise, les cheveux noirs coiffés en chignon, un petit nez retroussé, une bouche pulpeuse aux dents blanches. Toujours guindée dans un corsage saillant portant la poitrine haute, une fine silhouette et un joli cul. Pas de galants mais de nombreux admirateurs. Mon Charles la regardait comme un curé regarde une statue de la vierge, ou comme un carabin son premier cadavre, il en bavait d’admiration et semblait la guetter lorsqu’elle sortait faire ses affaires. Je fus profondément humiliée qu’il la regarde ainsi alors que moi il m’ignorait totalement. Pour sur la comparaison ne jouait pas en ma faveur mais rappelons le quand même, chaque soir tel un métronome il se satisfaisait de moi. Si elle s’avisait, je vous dis qu’elle serait moins belle avec les yeux en moins.

Ce n’est pas tout il faut que je vous dise, je viens d’être grand mère, à quarante et un ans c’est jeune, la Zaepffel lui a fait un marmot, lui est encore au service et c’est pendant une permission que la pisseuse a été conçue. Bon je n’étais pas persona grata et ma belle fille s’est débrouillée avec sa mère. Vous auriez vu leur tête quand avec Charles on est allés voir la huitième merveille du monde.

Bon en gros j’avais perdu mon fils aîné, mais il faut que je vous dise maintenant que j’étais de nouveau enceinte. Car voyez vous le Charles si ses yeux en avaient que pour la veuve bah pour son machin je faisais encore l’affaire.

Cette grossesse n’allait certes pas m’embellir, ce fut un long chemin de croix, un ventre comme jamais j’en avais eu un, des jambes enflées comme des brioches , j’étais essoufflée, poussive et pour sur incapable de travailler dans une ferme, d’autant que le Gustave à quatre ans était une vraie terreur. Rien n’y faisait, mes taloches il en rigolait, de toutes façons je n’arrivais guère à l’attraper, la ceinture du père il la bravait. Une fois seulement ce sale garnement a eu ce qu’il méritait, je l’ai coincé lui ai baissé la culotte et avec une brassée d’ortie je lui ai fait sentir qu’il ne commandait pas encore la maison. Cela ne l’a pas ralenti longtemps.

Le 27 mars 1882 j’arrivais à terme, on nomma l’enfant Daniel, j’espérais simplement ne plus à revivre cela.

Avec ce nouveau fil à la patte mon univers se réduisait encore, c’est à croire que jamais je ne pourrais penser qu’à moi.

Je n’étais qu’un ventre, un réceptacle, une machine à enfanter, moi qui autrefois ne rêvais que de voyages et d’aventures je me retrouvais le cul en l’air au lavoir à laver les langes pleines de merde de mes enfants successifs. Les rives du grand Morin n’étaient point un rivage enchanteur et aucune sirène ne m’y attirait. Mon Charles lui non plus ne correspondait pas à mes critères d’adolescente, ce n’était pas un prince charmant mais un simple paysan, buveur, malodorant, un peu brusque, plus pressé à sa satisfaction qu’à me prodiguer des caresses. Mais n’allez pas croire que je n’aimais pas ce bonhomme renfrogné, il avait aussi du bon et m’aimait à sa façon.

J’étais donc partagée entre le rêve de grands voyages et la quiétude de mon âtre, entre les conversations intéressantes et protestataires des ouvriers papetiers et le rire de mes enfants. Je me voyais faire l’amour dans des draps blancs avec un amant passionné mais j’aimais aussi être brusquée, troussée par mon rude botteleur. N’allez pas croire que nous les paysannes ignorantes et sabotées nous n’étions pas traversées de troubles sentiments.

En parlant de cela un jour à Coulommiers je croisais ma camarade de cellule celle qui par quelques gestes m’avait fait connaître le parfum de la transgression. Nous nous mimes à bavasser de tout et de rien, elle s’était aussi mariée et espérait dans un avenir proche avoir un petit. Nous n’étions évidement pas faite pour nous côtoyer et encore moins pour étaler à la vue de tous une nature profonde assez troublante à la majorité. D’ailleurs je ne connaissais guère cette ambivalence, en prison j’étais malheureuse, et ce moment de chaleur m’avait réconfortée au delà du possible. Il ne me serait pas venue à l’esprit que je puisse être touchée par cette déviance médicale digne de Sainte Anne . Pourtant il a suffit d’un regard , d’un effleurement de main pour que je ressente à nouveau de pointilleuses vibrations. Nous sommes restées comme deux godiches, j’avais la même impression que lorsque j’ai été touchée la première fois par un homme. Mais bon laissons ces sales choses, nous nous sommes séparées et je suis retournée à mes champs, à mon homme et à ma troupe.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 26, fille de lesbos

Charles allait il me jeter dehors, mes enfants me tourner le dos et puis mon aîné qui se mariait avec une fille de gendarme non vraiment j’avais honte de moi. Un soir que je pleurais, la petite Louise celle qui avait volé un pain s’approcha et me prit dans ses bras, cela me fit une sensation bizarre, pas désagréable, comme une caresse de plume, comme un chuchotement.

Le lendemain j’étais comme attirée par elle et instinctivement je recherchais le contact, aussi perdue que moi elle l’accepta, nos mains se rencontrèrent et mues par une attirance animale elles partirent en exploration. C’était la première fois qu’une femme me touchait, bien plus sensuelle que les grosses pattes de Charles la main de Louise douce, chaude, irrespectueuse des convenances, sauvage tint à se frayer un passage dans ma forêt humide. Ce fut une explosion encore inconnue, un spasme de plaisir, l’interdit, la promiscuité, la peur, la honte firent que je commettais péché . Mon âme de voleuse était maintenant fille de Lesbos.

Honteuse mais repue de plaisir, je me promettais de me confesser, et de me repentir. Il me fallut bien sortir, je n’en menais pas large en arrivant à Vaux, Charles était là entouré des garçons et de la petite , l’animosité était palpable, aucun ne m’adressa la parole hormis Marie qui n’avait pas compris la situation. J’aurai largement préféré que Charles se mette à hurler, à me battre, tout plutôt que cette humiliation silencieuse. On me fit la tête des semaines et j’eus le plus grand mal à trouver du travail .

Le plus dur fut les noces à Auguste, ma commère ne m’adressa pas la parole et le gendarme fit comme si je n’étais pas là.

Mon fils à l’issu de cette triste cérémonie alla habiter chez ses beaux parents avant de partir au service.

Je ne savais pas que je ne le reverrais plus guère.

Se voir rejetée et traitée de voleuse est d’une dureté sans nom dans notre société ou justement tout le monde vit en communauté, j’en souffrais énormément et me refermais sur moi même.

Ce fut donc avec plaisir que je pris la nouvelle que m’annonça Charles. Nous allions déménager à Chailly en Brie.

Bon ce n’était pas le bout du monde non plus, le village n’était qu’à une portée de sabots de Coulommiers. Il était situé un peu au sud est, dans la grande plaine céréalière.

Il y avait quand même huit cent soixante quinze habitants ce n’était pas tout petit, Charles avait loué une maison dans la rue principale du bourg, mais la commune s’étendait sur de nombreux hameaux que nous visiterions tout à tour en travaillant. Il y avait la Couture, Champbretot, les Sables, Salerne, Montigny, la Bretonnière, Buisson, le petit Aulnoy, le Matroy.

Mais ce qui nous fit bouger c’était la présence de très grosses fermes, celle du vieux château, la Sauvagère et Florianne. Mon mari et les garçons trouvèrent à s’y embaucher aussitôt.

Le blé et l’avoine couvraient une grande partie des sols ainsi qu’un peu de betteraves qui alimentaient la sucrerie de Coulommiers.

Moi ce que j’aimais c’était les nombreux moutons. Il y avait aussi beaucoup de vaches, fromage de Brie oblige et de nombreux paysans faisaient la noria sur Coulommiers pour écouler le nectar blanc.

De nombreux propriétaires avaient aussi planté des pommiers et des poiriers, on faisait du bon cidre et la cueillette offrait un peu d’emplois saisonniers.

Notre maison n’était guère luxuriante, en bordure de la grande route, ce qui nous apportait le désagrément d’avoir soit de la poussière soit une boue fangeuse qui pénétraient par la porte basse, disjointe et brinquebalante. Une grande pièce en bas, sombre et noire, une petite chambre à coté et un étage mansardé desservi par un rude escalier de bois noir, vermoulu et pentu. Nous y serions tout aussi entassés qu’à Vaux , d’autant que les garçons presque adultes avaient besoin maintenant, de plus de place. Nous avions aussi un jardin avec un puits commun à plusieurs maisons ainsi que des cabinets d’aisance également partagés.

Charles mon homme et ses fils , Émile 20 ans, Victor 18 ans, Charles 14 ans, et Joseph 11 ans travaillaient comme botteleurs, c’étaient leur spécialité mais évidemment ils faisaient aussi tous les autres travaux exigés dans une ferme.

Ma Marie allait à l’école de madame Prevost, c’était une bonne sœur, moi je m’en foutais et de plus je crois qu’elle était plus ou moins de la même congrégation que les sœurs qui m’avaient appris à écrire et à lire à Provins.

Gustave à trois ans était dans mes jupons et je l’emmenais partout.

Avec cet exil on ne m’appelait plus la voleuse et ma réputation se rétablit pour l’instant. Mais ce qui m’embêtait c’était l’absence d’Élisabeth que je ne voyais plus qu’occasionnellement.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 25, prise la main dans le sac

Un peu après je me rendis compte avec surprise que Charles buvait beaucoup moins, était il devenu raisonnable?  Par contre il était toujours aussi peu présent, je ne m’inquiétais pas outre mesure car il travaillait comme un forçat à sa chaîne pour que les enfants puissent avoir le nécessaire.

Mais un jour à l’embauche je perçus sur le visage d’une jeune vachère l’esquisse d’un sourire moqueur. Mes sens de femme en éveil je me promis de faire attention. Je découvris le pot aux roses ou plutôt on me le fit découvrir. C’est ma petite nièce Eugénie qui me révéla que le Charles folâtrait avec une servante de ferme. Les bras m’en tombèrent , que faire m’en prendre à ma rivale ou à mon traître de mari? Pour sur je n’allais pas passer sous silence cette trahison, en faisant abstraction que j’avais déjà fauté moi même.

Le soir ce fut une belle fête, je gueulais, tempêtais, trépignais, menaçais, pleurais, me jurais d’aller trucider cette jeune salope et à lui de lui couper les c…

Le Charles tête basse repenti, n’en menait pas large et pliait comme un roseau du Morin. Il finit par partir mais je savais qu’il reviendrait .

Le matin sa place était vide, j’envoyais les garçons pour le chercher, ils le trouvèrent à l’ouvrage comme chaque jour, il revint le soir on n’en parla plus mais je me jurais que je lui rendrais la pareille avec bon qui me semblerait, quand à sa pouffiasse je me fis serment de lui faire bouffer son jupon qu’elle levait trop facilement devant les pères de famille.

Évidemment je ne tenais plus la comparaison avec cette jeune fringante mais est ce une raison?

Finalement les choses rentrèrent dans l’ordre, Charles ne revit plus la jeunette du moins je crois et moi je fis montre de clémence.

En 1880 mon premier né Auguste dut tirer au sort, oh ce n’était plus comme au temps de nos grands parents où la chance vous permettait d’être exempté, depuis 1872 chacun partait mais le tirage décidait de la durée, de cinq ans à six mois. Pour sur ce n’était pas la même chose.

Tirage au sort, conseil de révision et une beuverie, mon fils est rentré à l’aube en faisant un bruit pas possible.

Il reçut sa feuille de route quelques semaines plus tard, affectation cinquième section des commis et ouvriers, casernement Orléans. Pas vraiment une affectation guerrière mais bon pour qu’une armée marche il fallait bien une intendance.

Mon Auguste cela ne l’arrangeait pas car il avait rencontré une jeune fille du hameau, complètement fou amoureux de cette fille aux mains blanches. Cette gamine n’était pas une paysanne et jouait les élégantes, couturière de métier, il est vrai qu’elle portait des jolis habits. Elle était en outre jolie et tous les gars lui tournaient autour. Allez savoir pourquoi la beauté choisit notre Auguste.

Le père était gendarme à cheval à Coulommiers, d’origine Alsacienne il avait un drôle d’accent. Mon mari disait qu’il ne voulait pas de boche dans la famille, alors il fit un peu la tête. Mais bon, même si Auguste devait avoir l’assentiment de son père pour se marier, il pouvait aussi s’en passer.

Le mariage fut prévu en juin , Auguste devait partir en fin d’année.

Maintenant il est temps de vous conter ma nouvelle mésaventure.

Début mars 1880, je passais devant une boutique de vêtements rue du faubourg de Melun, moi qui n’était pas coquette je m’arrêtais pourtant devant un joli corsage plein de dentelles. Je n’avais pas le premier franc pour l’acheter alors un coup de folie je l’attrapais et le fourrais sous mon corsage.

Pour sur ce n’était pas malin et je n’étais visiblement pas très douée, l’employée du magasin me vit et hurla . Je détalais rapidement, tout le monde criait à la voleuse, je fus rapidement arrêtée, ceinturée et ramenée de force dans la boutique. On me força à rendre le corsage mais on voulut vérifier si je n’avait rien pris d’autre, le propriétaire voulait me mettre à poil et me filer une correction, sa femme opta pour la police.

Je fus conduite derechef au poste de police et je traversais tout Coulommiers les mains liées avec des menottes. Le honte s’abattit sur moi, mon dieu qu’avais je fait ?

Ce ne fut pas long le 2 mars je me prenais quinze jours de prison, mais fini la gloriole de ma première incarcération ou j’avais défié l’autorité. Maintenant je n’étais qu’un simple voleuse de rue.

Je me retrouvais de nouveau le cul à l’air pour la fouille ignominieuse et fut ensuite jetée dans une cellule. Elle était encore plus sinistre que la première, sale, puante, graffitée d’obscénité.

Cette fois pas de putain mais une pauvre femme à moitié démente qui râlait en permanence blottie dans un coin, c’était terrifiant. Je n’étais pas la seule voleuse, une mère de famille qui avait volé un pain et une autre qui avait chipé des fruits dans un verger. La justice était dure avec les femmes et le vol n’était pas très bien vu. Mieux valait être un homme, eussiez vous tripoté une gamine que vous n’auriez pas été condamné plus que nous avec nos fruits, notre pain et notre corsage.

Bon je me suis morfondue, la crasse, la soupe dégueulassasse, la folle de la cellule, mes menstrues au mauvais moment, la corvée de tinette rien  qui ne soit pire que la pensée de ma sortie.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 24, entre disparition et naissance

Il me fallut bien sortir et affronter ma famille, bon il n’y avait pas mort d’homme, j’avais juste montrer mon cul à un agent.

Je traversais la ville en ayant l’impression bizarre que tout le monde me jugeait, au hameau de Vaux lorsque je pénétrais chez moi les enfants me firent fête, Charles se leva et m’embrassa. Au coin de la cheminée une jeune femme assise la poitrine à l’air offrait le sein à ma dernière. J’en ressentis une vive jalousie, le sentiment quelle me volait mon enfant. Ce n’était qu’une impression car en fait il n’y avait aucune intention malveillante et me rendait service gratuitement. Il s’avéra un peu plus tard mais nous en reparlerons qu’elle me volerait ou plutôt emprunterait mon mari.

Ce soir là ce fut la fête à la maison, les enfants furent en joie, Prosper et Élisabeth passèrent la soirée avec nous. Avoir osé défier l’autorité me gratifiait à leurs yeux, moi j’étais à la fois fière mais aussi un peu honteuse de mon comportement. Ce savoir remarquée c’est bien mais faire de la prison n’est quand même pas anodin . Peu, à part ceux qui étaient passés par là savaient l’humiliation que l’on ressentait pendant la fouille corporelle.

Ce soir là Charles et moi on fit l’amour avec vigueur comme si nous ne l’avions pas fait depuis des lustres.

La vie reprit son cours mais je vous dis que je n’en menais pas large quand je retournais à Coulommiers place du marché.

Quelques sourires encourageants, mais aussi quelques réflexions de bien pensantes et de culs coincés. Certains maquignons du marché aux veaux m’encouragèrent à renouveler mon exploit afin que je leur remontre encore une fois mes beautés cachées.

Puis tout se termina, l’attention publique se portant sur autres choses.

Charles et son frère se rendirent à une démonstration de moissonneuses mécaniques à la ferme de Pierrelez, ils y virent également une curieuse machine fonctionnant à la vapeur et que battait le grain.

Mon homme fut émerveillé mais aussi apeuré car ces foutues engins allaient remplacer les bras des hommes et alors qu’allaient devenir lui et les milliers de journaliers.

Je le rassurais en lui expliquant que nous n’en étions pas là et il me répondait invariablement mais foutue bonne femme t’y connaît rien alors tais toi.

Comme toujours chez nous les femmes nous pensions que quelques années sans naissance marquaient enfin la pleine liberté, puis stupéfaction ces saloperies de pertes mensuelles s’arrêtaient de nouveau. C’était tout bon ou tout mauvais, chez moi encore jeune ce fut mauvais j’étais encore grosse.

Charles se fit engueuler et mes aînés se demandèrent bien pourquoi, le pauvre penaud finit devant ma colère par claquer la porte pour aller boire au cabaret. Le soir venu j’envoyais Auguste pour me le ramener. Le salopiaud était ivre mort et nous l’avons couché tout habillé, moi je me suis glissée à coté de mes filles et nous avons chantonné comme des petites folles pour nous endormir. Moments de tendresse bien rares qui me faisaient oublier que pour la dixième fois j’allais souffrir et me traîner.

Mais outre le malheur de tomber enceinte, une tragédie nous avait atteint de plein fouet, en février 1878, ma petite princesse Blanche, celle que secrètement je chérissais le plus vint à se plaindre d’un mal de tête violent, je ne savais que faire. Puis survint une grosse fièvre, qui la fit s’aliter, Émile alla me chercher un médecin. La petite avait les symptômes de la fièvre typhoïde, le bon docteur craignait pour sa vie. Elle eut ensuite de violentes douleurs au ventre, elle faisait sous elle et j’étais sans cesse obligée de la laver. Complètement affaiblie, hagarde, elle nous quitta le 11 février 1878.

J’eus un moment de grande torpeur, cette disparition et ma grossesse m’avait anéantie, je n’étais plus bonne à rien.

Il faisait une chaleur épouvantable quand ce cinq août 1878 j’entrais en travail, trempée de sueur sur mon lit, j ‘hurlais de douleur, l’air ne rentrait pas et dans ce four j’ai cru périr. Mes voisines firent sortir mes deux filles encore petites pour assister à ce genre d’événement. Mon joseph huit ans fut également invité à déguerpir, les autres de mes garçons presque hommes étaient au champs avec leur père.

Un médecin vint m’assister, moi je préférais une femme mais bon ce praticien aux mains blanches, policé et bien vêtu fut efficace et Gustave Abel vit le jour sans aucun problème. Moi j’étais exsangue, fatiguée, plus bonne à rien, j’avais l’impression d’être une vache qui vêlait. Plus aucun sentiment de féminité, vidée, ruinée, anéantie je ne désirais que dormir et que plus personne ne me touche et en particulier le Charles.

Je fus longue à m’en remettre et c’est cette année là que mon corps changea inexorablement. Évidemment pas à mon avantage, j’ai pris du poids, mes hanches se sont élargies, mon cul déjà avantageux le devint encore plus. Ma poitrine de fait ne supporta guère ce nouvel affront, tombante, énorme, craquelée, douloureuse elle n’était plus un atout de charme mais une masse informe se cofondant avec mes bourrelets ventraux. J’avais lu dans un un journal qu’à la capitale certaines femmes utilisaient une sorte de brassière pour se maintenir les seins. Nous dans le trou du cul du monde la gravité faisait des ravages dans notre allure et peu de femmes mères de famille penchées sur la glèbe avaient encore une poitrine orgueilleuse.

Bref je me traînais physiquement et moralement c’était comme une sorte de rituel après chaque maternité.

J’avais refusé de me rendre à l’église pour la cérémonie des relevailles, je trouvais cela avilissant cette histoire d’impureté, il était temps que nous jetions aux orties ces inepties.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 23, la prison

En juin 1876 je me suis rendue sur le marché de Coulommiers pour y vendre des œufs et quelques légumes, nous étions nombreuses à faire cela et le mercredi jour du marché les chemins qui menaient à la ville étaient fort empruntés.

Je m’installais au même endroit que d’habitude et j’attendis le client, le premier à se présenter fut le placier, car vous vous doutez bien que les emplacements n’étaient pas gratuits. Je n’avais nullement l’intention de ne pas payer mais voilà je n’avais encore rien vendu et je n’avais pas un sou vaillant. Il me demanda de partir et je lui répondis qu’il n’en était pas question, le ton monta et les femmes prirent mon parti. Il menaça de me verbaliser, alors évidemment je dus céder, mais en partant je ne sais ce qui m’a pris j’ai remonté mon jupon et je lui ai montré mon cul. Une belle tranche de rigolade pour l’assemblée, les femmes applaudissaient et les hommes sifflaient, un beau tumulte. L’homme avait la loi pour lui je me retrouvais bientôt au poste. Je faisais moins la fière et l’on m’avertit que j’allais être poursuivie pour outrage à agent administratif et que je passerais en correctionnelle le lendemain.

Je m’apprêtais à passer une première nuit en cellule, lorsque la femme du concierge du tribunal entra pour vérifier si je n’avais rien de dangereux sur moi. Elle me demanda de lever les bras et fit courir ses mains sur tout le haut de mon corps. Je sentais bien qu’elle éprouvait du plaisir à faire cela s’attardant sur ma poitrine. Je dus ensuite remonter ma robe pour lui prouver que je n’avais rien de caché sous mon jupon. Je lui dis, tu veux quand même pas que je me foute à poil, elle me répondit d’un air menaçant on verra cela plus tard ma belle, on verra cela plus tard.

Le lendemain j’avais pas très bonne mine, pas peignée, sale, la tête de quelqu’un qui n’avait pas fermé l’œil de la nuit.

Dans la salle je cherchais désespérément l’un des miens, mais personne. On m’appela à la barre, Victorine Tondu femme Trameau née le 11 mai 1840 à Lizines département de Seine et Marne, je répondis un oui mal assuré.

Les faits sont les faits, j’avais tort et cela ne fut pas long, huit jours de prison plus le paiement des frais de justice. Le coup fut très dur et je me mis à pleurer, j’avais deux filles aux seins qui allait les nourrir?

Je me retrouvais de nouveau face à la femme du gardien de prison, elle avait un grand sourire, fouille à corps qu’elle me dit, déshabillez vous entièrement. Je tentais bien de refuser mais quand elle fit mine d’en appeler à la garde j’obtempérais aux ordres. Je n’étais pas pudique mais là c’était vraiment humiliant, nue comme un vers mes habits en tas à mes pieds. Cela ne s’arrêta pas là car de ses doigts sales elle fouilla aussi mes deux intimités. Elle me fit mal et j’étais couverte de honte.

On me jeta dans une cellule infâme déjà occupée par plusieurs femmes, la pièce était étroite, assez haute éclairée seulement par une haute fenêtre grillagée. Plusieurs paillasses sur des lits à étage, formaient le seul mobilier. Dans un coin un baquet avec une planche, une grosse femme sans plus de gêne y faisait ses besoins, l’odeur épouvantable ne semblait guère l’incommoder, elle continuait de converser avec une qui semblait son amie. Ces deux n’étaient point des saintes femmes, condamnées pour racolage sur la voie publique elles parlaient un langage cru et imagé, encore vêtues des atours de leur spécialité, robe de couleur criarde, corsage qui ne retenait guère leur opulente poitrine,jupon froufrouteux et bas noirs.

L’une était grosse l’autre maigre, l’une était jeune l’autre beaucoup plus vieille, elles auraient pu être mère et fille.

Comme je m’asseyais sur une paillasse libre la grosse aboya qu’elle ne voulait pas de moi à cet endroit. Je ne bougeais pas, elle extirpa son cul du baquet et vint me souffler au visage qu’en prison une hiérarchie existait et qu’il fallait s’y contraindre. Je ne voulais surtout pas déclencher une esclandre et je pris un autre lit qui malheureusement était à proximité des lieux d’aisance.

Une vieille femme, petite , ratatiné comme une poire séchée, vêtue à l’ancienne de noir, bouche édentée, peau parcheminée, mains enfantines mais tordues et flétries par des décennies de vilains labeurs. Elle semblait terrorisée par les deux mégères tarifées. Elle avait été arrêtée pour mendicité, la pauvreté était un délit sous notre belle république naissante.

Face à mon grabat une paysanne, visage rougeaud, cheveux en bataille, poitrine nourricière tombante, mains abîmées, robe terreuse, bas crottés et malheureusement un tablier ensanglanté.

La pauvresse en attente de transfèrement avait entaillé sévèrement son mari. Ce dernier, salopard patenté la battait comme plâtre et la trompait effrontément. Ce n’était que justice mais hélas ce n’était pas la justice. Elle risquait gros, peut être la peine capitale. Nous avec nos délits mineurs nous faisions office de farceuses.

C’est dans cet univers que je dus passer mes quelques jours, je restais à rien faire sur mon lit, je rêvassais mais aussi me tracassais pour mes petites. Qui allait les nourrir, comment Charles allait il faire et puis à ma sortie comment réagirait il, autant de questions sans réponses. La pitance était horrible mais bon quand on a faim. Le plus dur pour moi fut ces fameuses tinettes, chier en société n’avait jamais été mon rêve mais la nature vous pousse à certains avilissements. Finalement les deux putes devinrent mes amies, elles me faisaient rigoler et aussi un peu fantasmer en me racontant leurs pérégrinations professionnelles. Pour un peu elles me recrutaient. La pauvre grand mère restait désespérément silencieuse et la meurtrière guère causante.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 22, une neuvième maternité

L’hiver passa je pus me reposer un peu car au temps froid il y avait moins de travail pour les journalières. Cela posait problème car voyez vous même les pauvres mangent l’hiver, de plus nous devions trouver du bois, Charles faisait des coupes et se tuait en plus de son labeur pour pouvoir nous ramener quelques fagots. Les vieux disaient qu’autrefois on pouvait facilement se servir dans les forêts, maintenant les propriétaires à l’aide de gardes vous en chassaient et les procès étaient légion.

On l’appela Blanche notre petite, cela lui allait parfaitement, blonde comme les blés, des yeux d’un bleu d’azur et un teint d’une blancheur diaphane. Minuscule, pesant guère plus que quelques plumes, elle semblait bien désarmée pour affronter la vie rugueuse d’une jeune paysanne.

Mon beau frère Prosper à cette époque devint vigneron et à force d’économie acheta même quelques arpents, il en était fier pour sur de sa piquette et lorsqu’on se retrouva tous la première fois pour vendanger, les frères Trameau arboraient un franc sourire et une légitime satisfaction.

Cela se révéla une bien mauvaise affaire et une rude idiotie, le Prosper s’était fait promptement rouler, en effet il put acquérir cette petite parcelle car les prix avaient fort chuté depuis qu’une petite bestiole ravageait les vignobles.

De fait l’année suivante la vigne au Prosper était ravagée, il aurait fallu investir après arrachage dans des nouveaux pieds greffés qui eux aussi comme le phylloxéra venaient des Amériques, mais la piquette Seine et Marnaise ne valait pas la peine d’un tel investissement. Le vignoble disparut peu à peu, mon beau frère désespéré se serait bien vu finir sa vie au bout d’une branche, heureusement Élisabeth veillait et elle sut conjurer cette mauvaise passe.

D’ailleurs c’est de son foyer que vint un peu de joie, car ils marièrent leur première fille Eugénie, cela faisait longtemps que nous n’avions participé à une noce et ma foi un peu d’ivresse et de bonheur ne faisait pas de mal en notre univers morose.

Cette période fut pour moi assez terne mais ma vie en général n’était guère colorée, je sentais moi qui avait toujours été regardée que les hommes ne se retournaient plus quand je passais, j’en formais un genre de dépit.

Mais je me promettais de remédier à cela d’une façon ou d’une autre. Je crus même discerner un changement dans l’attitude de mon mari. Beaucoup moins assidu qu’il était le Charles, je me posais même la question de savoir si il avait trouvé une gueuse. A chaque fois que monsieur me dédaignait je me faisait un malin plaisir de le titiller pour voir si ma foi sa vitalité il la gardait pour moi.

Finalement rien d’anormal mais j’étais mal placée pour lui faire une quelconque leçon, bien que bizarrement je trouvais normal de le tromper alors que je n’acceptais pas qu’il aille voir ailleurs, l’esprit humain est souvent tordu.

En tous cas la vie suivait son cours et je peux vous dire que c’est bien lui qui me mit pour la neuvième fois enceinte. Misère pour mon corps et misère pour nos finances, malgré les salaires d’Auguste, Victor et Émile nous avions du mal à joindre les deux bouts. Mon bonhomme travaillait du lever du jour au coucher du soleil, il s’épuisait et son corps déjà se courbait, il ressemblait de plus en plus à Prosper et à leur propre père.

Le quinze août 1875 naquit une autre fille et devinez quoi on l’appela Marie, je n’étais pourtant pas une grenouille de bénitier mais bon un instant de bondieuserie ne pouvait faire de mal.

J’étais encore une fois sans possibilité de travail fixe, certes je faisais toujours quelques lessives, quelques ménages et quelques menus travaux dans les fermes mais bon la petite dernière bien langée pouvait rester dans son lit mais la Blanche bougeait pas mal et le Joseph que j’arrivais pas à sevrer correctement ne me quittait pas non plus d’une semelle de sabot.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 21, une vie simple

Pour les gros travaux on travaillait un peu en famille, le fait que les enfants participaient nous permettait de maintenir la tête hors de l’eau.

Mais bon dieu que cela était dur à vivre, la terre et les animaux demandent un soin constant, le soir quand on rentrait dans notre sombre maison, j’avais comme la misère collée aux sabots. Pas le temps de me reposer j’entamais une autre journée.

La maison comportait deux pièces, la principale, de terre battue était sombre, basse, peu aérée, elle sentait mauvais. Odeur de soupe refroidie, flagrance de cendre froide, parfum des corps entassés, mal lavés, effluves animales des amours parentales, fumet des vases de nuit, exhalaison humide de la terre, puanteur des tas de fumiers qui se permettait de pénétrer par la porte disjointe et les vitraux cassés, et émanation de fumée d’une cheminée, mal faite et qui tirait très mal.

En entrant je ravivais les cendres pour faire chauffer le repas et tenter de donner un peu de chaleur, les garçons allaient au bois et parcimonieusement alimentaient l’âtre.

Charles pendant que je m’activais au potager s’installait à notre unique table et commentait la journée, tout y passait, la météo, les choix de culture des patrons, la fainéantise des uns et les animaux. Mon mari était aussi un grand contemplateur du physique des autres et ses descriptions faisaient le bonheur des enfants, le moindre que l’on puisse dire c’est que son langage était imagé.

Des seins trop gros, un cul proéminent, des dents gâtées, un gros nez, une maigreur, un comportement, faisaient ses délices. Nous aimions l’entendre et nous rigolions à gorge déployée.

Nous avions près de la cheminée notre lit, une paillasse devrais je dire, des draps de toile qui vous irritaient, une grosse couette remplit de plumes et un matelas fait de paille et de son. Très ancien il avait quatre colonnes qui supportaient des rideaux de serge vert et qui nous permettaient une fois tirés d’avoir un peu d’intimité.

De l’autre coté du mur celui qui donnait sur la cour, se trouvait un évier avec son écoulement extérieur, tout ce qui servait à la vie quotidienne se trouvait là et dans une commode brinquebalante.

De l’autre coté à touche touche deux lit, un double avec Victor et Charles et un petit pour Charles.

La pièce servait à tout, dormir, manger, veiller, se laver, faire ses besoins, il y en avait partout du désordre, Charles gueulait toujours à ce propos, mais qu’y faire. Dans la deuxième pièce trônait le lit d ‘ Auguste et Émile, plus grange que chambre on y entassait un peu de tout, outils, baquet à lessive, réserve alimentaire.

Souvent nous étions à moitié asphyxiés par la fumée de la cheminée nous étions obligés d’ouvrir la porte et ainsi perdions le peu de chaleur que nous procurait ce mauvais tirage.

Nous avions donc un jardin et un poulailler, mais c’était encore du travail pour moi, d’autant que je n’aimais pas les poules et que pour dire vrai j’en avais peur. Une fois le Charles pour rigoler m’a enfermée dedans, j’ai hurlé tant que j’ai pu. Tout le monde se moquait, une paysanne qui ne peut tuer une poule faisait un peu tâche comme une couturière qui n’aurait pas sû enfiler une aiguille.

Nous arrivions quand même à passer de bons moments, les garçons se battaient, hurlaient se chamaillaient, il y avait de l’animation, puis nous passions à table, Charles avec un peu d’alcool dans le sang parlait politique, il n’était jamais d’accord avec son fils Auguste qui commençait à avoir lui aussi une opinion. Mon mari allez savoir pour quoi souhaitait le retour de la monarchie et mon fils lui voulait la continuation de la troisième république. C’était mouvementé, puis quand nous ne ressortions pas pour une veillée chez Prosper on allait se mettre au lit, c’était épique, les hommes en rang d’oignon allaient pisser dans la cours et faisaient concours à celui qui allait le plus loin, mon bonhomme se gaussait de gagner et se moquait d’eux. Jusqu’au jour ou il s’avéra que la nature avait été plus généreuse pour l’un de ses fils et de ce jour il ne fit plus le malin.

Moi j’attendais que la foire se termine et que tout le monde soit couché, mon plaisir était de faire quelques pas avec ma belle sœur qui habitait juste à coté. Je rentrais ensuite dans la maison entièrement plongée dans l’obscurité et je pouvais me déshabiller pour me glisser en chemise au coté de mon Charles qui soit dormait, soit m’attendait comme un animal en rut

N’allez pas croire que nous étions malheureux, la vie était dure oui,nous n’avions pas grand chose, les repas étaient frugaux mais nous savions rire et profiter des quelques moments d’apaisement que la vie nous offrait.

Je vous ai déjà dit que j’étais de nouveau grosse, autant dire que cela n’arrangeait personne, je commençais à avoir l’espoir de ne plus en avoir et je repartais dans mes pensées d’une vie meilleure.

Ce fut long et douloureux, les travaux d’été furent pour moi un calvaire, d’autant que j’avais le Joseph dans mes jupons.

En octobre le bébé arriva, j’étais tellement habituée à avoir des garçons que je n’ai guère prêté attention, le nourrisson n’était pas appareillé c’était donc bien une fille. J’étais partagée entre le bonheur et le désespoir. Mais tout de suite je me suis dis que cette petite devrait avoir ce que je n’avais jamais eu.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 20, les botteleurs

 

Autrefois à l’époque de nos grands mères la disparition des petits passait pour normale, maintenant l’amélioration de la médecine, la vaccination et les accouchements réalisés par des professionnels réduisaient considérablement la mortalité. Nous on avait pas de chance, la tuberculose et une mauvaise grippe.

Il nous fallait maintenant nous ressaisir, notre couple battait de l’aile, Charles buvait comme un trou, et moi je ne pensais qu’à un autre homme.

Tout d’abord Émile fut mit au travail, il savait lire et écrire et c’était bien assez. Victor et Charles allaient maintenant à l’école, il ne me restait que Joseph dans les jambes. Le bougre ne marchait pas encore mais je décidais de travailler quand même, je l’emmenais partout, au lavoir où toutes les femmes s’extasiaient, au champs où je posais son berceau au bord des sillons ou bien à l’abri dans une grange. Il aurait bien pu se passer n’importe quoi car en fait je ne pouvais guère le surveiller.

Un jour un chien qui voulait me le renifler fit tomber le couffin, le gros briard aurait bien pu le bouffer mais on le retrouva blottit le long de mon bébé. Depuis ce moment c’est le chien qui me le surveilla, ils ne se quittèrent plus.

Je travaillais depuis plus d’un an, et nos quatre salaires réunis nous sortirent la tête de l’eau provisoirement. Je me croyais même libérée de la tutelle qui nous ruinait la vie à nous les femmes.

Quelle idiotie, je n’avais que trente trois ans, l’age ou notre fécondité est explosive et ou nos sens sont les plus exacerbés. Car oui avec le Charles nous ne nous entendions pas beaucoup mais dès que nous étions derrière nos rideaux nous redevenions complices.

Tout cela pour dire que je me retrouvais encore avec un enfant dans le ventre.

Ce fut aussi l’année de notre retour à la campagne, Prosper nous trouva une petite maison à coté de la sienne, il y avait un bout de jardin, quelques fruitiers, un grand poulailler et des clapiers. C’était comme un paradis comparativement à notre taudis de la rue des Capucins.

Nous étions encore sur la commune de Coulommiers et notre éden se nommait le hameau de Vaux, c’est juste à coté de Montplaisir, la ville à la campagne ou la campagne à la ville.

Cela ne changeait rien à notre condition pécuniaire, mais la vue des arbres et des champs permet peut être de supporter la misère mieux qu’au milieu des murs de brique.

Mais incontestablement c’est la présence d’Élisabeth qui me réjouissait le plus, certes depuis sa mésaventure avec la patrouille Allemande elle n’était plus la même. Elle n’avait plus goût à rien, ne partait plus dans des fous rires incontrôlés et son beau sourire qui faisait sa beauté ne venait plus illuminer son visage.

Je tentais de la ramener à la vie, je lui racontais des bêtises, je lui contais mes exploits avec Charles.

Autrefois elle aussi me faisait part de sa vie intime, maintenant en pleurant elle me confiait qu’elle avait répugnance à faire la chose. Ce qui la rendait malade c’est qu’elle savait que Victor n’avait rien à voir avec cela et qu’il n’était pas juste qu’il pâtisse de ce dégoût .

Nous en parlions de longs moments et je pense que cela lui faisait du bien de libérer sa parole. Un matin radieuse alors que nous partions en direction de la pièce de terre qu’on nous avait assignée la veille elle me confia qu’elle avait renoué avec le plaisir à la plus grande joie de son mari.

Nous formions maintenant un petit groupe à partir de Vaux pour aller travailler, nos hommes étaient ouvriers agricoles mais se gaussaient d’être des botteleurs. Ce n’était qu’une spécialité mais pour eux c’était une fierté et se définissaient comme tels.

Prosper quarante huit ans marchait fièrement avec ses fils Louis vingt quatre ans et Émile vingt deux, mon mari emmenait Auguste quatorze ans et Émile douze ans, les six hommes se ressemblaient assez, même allure, même taille et surtout cette particularité marquante d’être tous blonds avec des yeux bleus.

D’ailleurs les frères de Charles et Prosper étaient aussi tous blonds. Moi et Élisabeth qui étions brunes n’avions pu assombrir ces champs de blé ondulants sur leur tête.

Les hommes devant , nous nous fermions la marche, mes nièces, Eugénie dix sept ans, blonde, les yeux gris le port altier, la poitrine en avant des jeunes filles, Alexandrine treize ans, grande comme une brindille, plate comme une limande, insolente, provocatrice, une tignasse de blé mur et un visage parsemé de taches de rousseur qui la faisait surnommée la diablesse, Louise onze ans, toujours dans les jupons de sa mère, d’un caractère timide et craintif. Élisabeth avait, elle les cheveux d’un noir de jais, approchant doucement la cinquantaine ses hanches s’étaient élargies et son postérieur ne faisait pas pitié. Sa poitrine assez forte et non retenue tombait nonchalamment sur les multiples redondances de son gros ventre. C’était donc une forte femme mais qui de visage faisait beaucoup plus jeune et qui conservait une sorte de beauté paysanne. Moi à coté je ne paraissais pas, au régime des soupes maigres j’avais plutôt tendance à maigrir. J’étais aussi un peu plus grande que ma belle sœur. Ma poitrine faisait ma fierté, malgré les tétées mes seins restaient fermes, Charles en raffolait. Par contre ce qui me chagrinait c’était l’apparition de fils d’argent dans mes cheveux et aussi dans ma toison. Se soucier de ces détails, alors que nous étions penchés dans les rangs de betteraves ou courbées pour rassembler les blés pourrait paraître bizarre mais j’étais malgré mon allure un peu souillon soucieuse de ces quelques détails qui pourtant ne devraient à nous filles de la terre ne pas nous sembler importants.

Bref je portais en permanence mon boulet âgé de trois ans, le Joseph il était feignant et braillait à chaque fois que je le posais. Heureusement sur place il faisait sa vie et était surveillé par tous