
Il n’empêche, je suis celui qui va peut-être faire arrêter la bête fauve. André Fleurisson, quand il l’a appris, est venu me voir pour une mise au point. Ce dernier sait évidemment que je n’ai vu personne et que j’ai tout inventé ; il menace de tout dire à son père. Moi, je le menace d’une copieuse correction.
Tout aurait pu aller pour le mieux si les gens du comté n’avaient pas arrêté un aide-farinier de chez les Fleurisson.
Cela dépasse le simple mensonge ; je me vois déjà la tête dans un carcan puis conduit aux galères.
Je dois dire que les jours qui suivent sont un véritable enfer pour moi, mais je m’imagine aisément que ceux du présumé coupable sont sûrement plus inconfortables. Je ne sais pas si on a appliqué la question à ce pauvre malheureux car, ayant demandé à mon père puis à mon oncle, aucun n’a voulu me répondre.
Puis, finalement, c’est André Fleurisson qui m’a délivré de mon tourment en racontant que le farinier n’avait pas quitté la Roulière le jour de la mort de Marie. Les gens du comté l’ont finalement laissé repartir et plus personne ne l’a revu depuis. Je crois que c’est mieux pour lui, car les villageois ne comprennent pas qu’on l’ait relâché et un mauvais sort lui aurait été réservé. Puisqu’il avait été arrêté, c’est bien qu’il était coupable de quelque chose. En attendant, le mystère reste entier ; rien de rien, toutes les questions restent en suspens. Que faisait la servante des Fleurisson dans le bois de l’Abbé ? Avec qui avait-elle rendez-vous ? Qui fréquentait-elle ? Le meurtre était-il prémédité ? L’agresseur avait-il un complice ? Aucune réponse à l’ensemble de ces questions. Marie était une fille sage, bien qu’apparemment sa virginité eût été perdue avant son viol ; aucun prétendant ne virevoltait autour d’elle. Elle était belle et attirante, et les hommes la convoitaient, au premier rang desquels figurait son patron. Celui-ci avait juré devant Dieu qu’il ne l’avait jamais touchée et qu’elle était comme sa fille. André était un peu plus réservé sur son oncle car il le savait enclin à courir après les femmes.
On ne parle bientôt plus de l’infortunée, sauf que moi, je pense toujours fortement à elle. Son corps me hante et, la nuit, en songe, je la caresse, je la possède. Le matin, parfois, je me retrouve souillé et j’en ai grande honte.
Mais une série d’événements trouble encore un peu plus la sérénité de notre abbaye, ou pour le moins de notre famille. Ma tante Jeanne, au mois d’août, accouche de deux bébés. C’est un chambardement énorme. Ma mère, qui assiste la parturiente, est dans un état second. Je ne suis en rien concerné par tout ce remuement et j’en profite pour m’éclipser vers les moulins de la Roulière. Apparemment, le fait d’avoir des jumeaux est assez rare, mais, d’après ma mère, ce qui l’est encore plus, c’est leur survivance.
Personne n’est disponible pour le baptême ; alors c’est le curé Demazais qui officie. Sous une chaleur torride, on emmène les petits vers les fonts baptismaux.
Mon oncle Gilles, pour l’âme des petits, fut bien inspiré de les emmener rapidement à l’église car, le vingt août 1774, Françoise cessa de vivre. Mort assurément rapide, car la tante Jeanne n’avait même pas eu le temps de faire ses relevailles. Je ne pus voir le cadavre car ma mère jugea que ce n’était pas utile. C’est dom Jousselin qui officia pour l’inhumation dans le cimetière de l’abbaye.
Je suis triste pour mon oncle et ma tante, d’autant que huit jours après, ma cousine Marie-Jeanne, une petite de deux ans encore au sein, passe à son tour. Ma tante est dévastée et mon oncle fuit sa peine dans les bois. C’est encore dom Jousselin qui préside à l’enterrement. Mais il n’est pas dit que le malheur doive s’arrêter là. Le six septembre, c’est Pierre, le petit survivant des jumeaux, qui meurt à son tour. Ma mère, fataliste, dit que cela devait arriver, ajoutant que, de mémoire, elle ne connaissait aucun jumeau qui ait survécu.
Mais comme jamais rien n’est simple, un autre événement me mortifie davantage que la perte de trois cousins en bas âge. La mortalité infantile fait des ravages et chaque famille perd des enfants ainsi ; c’est une fatalité et il n’y a rien à y faire.
Non, moi qui m’éveille à la vie amoureuse, je me suis entiché d’une belle inaccessible et cette traîtresse va bientôt se marier. Je suis fou de rage à l’idée de perdre cet amour platonique. Je me crois définitivement différent ; mon corps s’est éveillé au souvenir du corps d’une morte et maintenant je deviens dingue d’une vieille.
La belle en question, c’est Marie Fleurisson, une cousine de mon copain ; elle a vingt et un ans. Comme je n’en ai que quinze, je ne suis guère le poids. Elle ne vit plus au moulin mais avec sa mère au bourg ; son père est décédé voilà quelques années. La vie n’est guère tendre et elles doivent travailler toutes les deux pour subvenir à leurs besoins. Mais cela reste malgré tout des Fleurisson et elles bénéficient de la protection occulte de ceux des moulins. Cela a une importance, comme vous allez le voir.
J’ai quand même tenté ma chance à de multiples reprises, mais je suis maladroit ; je bégaie lorsque je parle à une fille et je rougis comme une pivoine. La sauvage me regarde, me sourit, puis rigole en voyant mon trouble.
Un jour, elle s’est même moquée de moi en me prenant la main et en la posant sur sa poitrine afin que je sente les battements de son cœur. J’ai été aussi troublé que la nuit où j’ai vu le corps nu de Marie.
Puis il y a cet idiot d’André qui me raconte des choses folles sur elle. Il dit qu’il l’a vue toute nue, que ses seins sont magnifiques, que ses fesses sont des tableaux d’église.
Je ne le crois guère, mais je suis obligé de l’écouter lorsqu’il me vante la beauté de son conin. Je suis comme un affamé devant une assiette de soupe ou comme un bagnard à qui l’on rompt sa chaîne.
Je me suis confié à mon cousin Gilles. Je n’ai guère bien fait car il en a parlé à tout le monde. Un soir, au repas, mon père m’en a plaisanté et m’a dit que, lui vivant, personne de la famille n’épouserait un Fleurisson. Ma mère m’a également grondé et en a parlé au père Jousselin. Comme je n’avais rien dit en confession, il m’a tiré les oreilles. Je ne savais pas que c’était un péché de penser à une femme ; maintenant, je le sais.
Le cousin Gilles, pour se faire pardonner, m’a montré comment se satisfaire lorsqu’on pense à une fille. Je n’ai pas osé tout de suite mais j’avoue que, depuis que je m’y suis essayé, mes rêves sont plus doux. Ils vont de Marie à Anne, mais le résultat est le même : une extase, parfois en demi-teinte car la peur d’être surpris par mes parents est un élément que je prends en compte.
Bref, la belle Anne a été ravie par Pierre Petit, un farinier de presque trente ans, deux fois mon âge, avec une position, des biens et, disons-le, un physique plus engageant que le mien. La lutte est inégale et, avec colère, je m’incline.
Le 21 novembre 1774, c’est la fête chez les Fleurisson. Mes parents sont invités aux différents repas et, par conséquent, j’y suis aussi…







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