
Comme le commun des mortels, j’ai mon lot de contrariétés. La petite Marie-Anne ne dépasse pas les vingt mois et je l’enterre dans la terre humide du cimetière de l’église.
Mais ma femme est de nouveau prise ; c’est le balancier infernal entre la vie et la mort. La désolation n’est pas que chez nous, les Hillaireau : la mortalité infantile est particulièrement forte cet automne-là. Le temps humide et froid favorise la propagation des épidémies. On a beau être dur et résigné, avoir un enfant froid et immobile dans son berceau est au-delà des larmes. Heureusement, la plupart des gens de chez nous n’ont pas le temps de se pencher sur leur sort, car une maternité chassant l’autre, chacun finit par se concentrer sur le vivant plutôt que sur le néant.
D’ailleurs, les prêches du curé Dénéchaud vont dans ce sens, et il présente la mort des petits comme un don que l’on fait à Dieu. Moi, sans être athée, je n’ai pas la même perception des choses de la vie. Au cours d’une discussion, je lui en fais part, mais lui, dans son incommensurable certitude, s’est fâché. Pour un peu, il m’excommunierait du haut de sa chaire à la messe du dimanche. Marie-Anne, dont le cul est béni entre toutes les femmes, me boude lorsque je me dispute avec le curé. J’ai droit à la soupe à la grimace et il ne m’est point facile d’avoir accès au-dessous de ses jupons.
À l’auberge, en compagnie de mes copains, je discute à l’infini de tout et de rien.
Les difficultés quotidiennes paysannes sont au cœur des grandes déclamations de notre groupe d’amis. Le groupe de paysans dont je fais parti, commente la réunion de la première Assemblée des notables du 22 février 1787, sans bien percevoir, à la vérité, les réelles difficultés financières de la royauté. Pour nous, la France s’arrête à l’Aunis et les seuls problèmes que l’on voit sont surtout dus à l’archaïsme des institutions et aux différences de fiscalité entre les provinces.
Moi, en tant que brigadier, je perçois bien l’iniquité du recouvrement des impôts et je sens sourdre un mécontentement parmi les masses des petits.
Avant que ne s’évaporent les notables de Calonne sans, bien sûr, avoir trouvé une solution, au Gué d’Alleré, Marie-Anne, en parturiente appliquée, souffre le martyre. Elle pousse, crie, croit mourir. Le temps se fait long. Je fais les cent pas, retourne sans cesse dans ma tonnellerie pour y engueuler mon ouvrier Pierre. Soudain, la digue se rompt et une touffe de cheveux noirs apparaît. L’enfant crie aussitôt ; il est bien doté et je jubile d’avoir un beau petit mâle.
Il n’y a pas de discussion : il se prénommera Jean-Pierre. Jean comme son père et Pierre comme son parrain.
D’ailleurs, Pierre Boutard est bien surpris de devoir être le parrain du fils du patron. Il ne peut refuser cet honneur, en espérant qu’à l’avenir il se fasse un peu moins bousculer.
Pour la marraine, l’on désigne Marie Jutteau ; elle fait partie de la garde rapprochée familiale. Comme pour le premier enfant, notre curé Dénéchaud fait office.
Quoi qu’on en dise, la prospérité est manifeste. Quand le vin va, tout va, et les tonneaux se fabriquent abondamment. Je ne tremble pas pour la royauté et les finances de l’État ; mes affaires sont prospères : un peu de vignes et beaucoup de bois de Benon débité en merrains. Il n’empêche que l’orage monte peu à peu. La deuxième Assemblée des notables n’a rien donné et le roi décide de la convocation des États généraux.
Réunir la noblesse, le clergé et le tiers état n’a rien de nouveau, mais la royauté s’en était passée depuis 1614 ; autant dire la préhistoire. C’est comme un ballon de baudruche qui éclate, une onde de choc qui trouble les villages les plus tranquilles. Enfin, nos cœurs vont pouvoir s’ouvrir.
On s’agite, l’on discute. Par mon degré d’alphabétisation, je sens que j’ai un rôle à jouer, dans le village et pourquoi pas ailleurs. Il va falloir nommer des députés et écrire des cahiers de doléances. Qui de mieux que moi pour les rédiger ? Qui de mieux que moi pour influencer ces paysans incultes ? Je me sens pousser des ailes et pressens que je pourrais avoir un rôle à jouer.
Marie-Anne n’est pas peu fière de moi, bien qu’elle s’inquiète souvent de ne pas me voir rentrer. Chaque endroit devient forum et même les champs ne sont pas exempts de servir de lieu à des discussions enflammées. Les avis divergent et, l’autre jour, sur la place du château, on en est presque venu aux mains.
La noblesse et le clergé désignent à part leurs délégués. De Gascq joue les importants et le curé se transforme en conspirateur. Nous, les gueux du tiers ordre, nous nous réunissons dans l’église du village, début février 1789, pour y rédiger le cahier de doléances. Ceci fait, la fabrique désigne deux délégués qui devront emmener le document à l’assemblée qui se réunira au siège de la sénéchaussée de La Rochelle. Là-bas, on fusionnera l’ensemble des cahiers et l’on désignera les députés de la province.
Le curé ne voit pas d’un bon œil son église envahie par des braillards en sabots, mais la fabrique n’a que ce lieu pour se réunir. Bizarrement, Mille-Écus et Rioux font bande à part et se réunissent de leur côté dans leurs églises délabrées et presque abandonnées. C’est faire fi de la réunion des paroisses, mais enfin, puisque le progrès est en marche et que tout va changer, laissons faire cette étrangeté.
Je prends les choses en main. Les idées fusent, les récriminations aussi. Le ton est respectueux envers le roi ; c’est un brave homme et puis on est habitué. Qui serait plus apte que lui à conduire nos destinées ? De ces phrases lancées sous les voûtes vénérables de Saint-André, j’en tire un résumé : plus de justice, plus d’égalité fiscale ; les paysans veulent vivre de leur travail sans ployer sous le joug des dîmes ou des droits seigneuriaux. C’est en fait la même litanie partout. Devant une telle avalanche d’idées convergentes, tous sont sûrs que le bon roi versaillais va les écouter. Je tente par ma voix d’influencer l’assemblée, mais entre hostilité et incrédulité certains sont plus que récalcitrant a ce que je me mette en avant.
Je suis désigné ainsi que Jean Beaujean. Nous devons nous rendre fin mars à La Rochelle.
Marie-Anne est encore grosse et bien poussive. D’après la matrone et les conclusions des femelles de lavoir, un petit va arriver en juin. Ma joie d’être de nouveau père est un peu estompée par l’excitation de faire l’Histoire.
Les villageois continue de se réunir et de palabrer. Tous, au village, sont d’accord qu’il faudrait une foire ou une assemblée au village ; cela en ferait une attraction au même titre que les foires d’Aigrefeuille ou de Courçon. D’ailleurs, irrémédiablement, le pôle d’attraction communautaire se déplace du village moribond de Benon vers celui, plus actif, de Courçon. Je m’y rends souvent ; cela fait une trotte, mais ma soif inextinguible de palabres ne se tarit que là-bas.
Je me rends à La Rochelle. Qu’on ne s’y méprenne pas, c’est un rude voyage qui prend bien cinq bonnes heures ; je dormirai là-bas.
Pour Marie-Anne, c’est comme si je partais aux Amériques. Elle est alitée et la souffrance que lui causent la chaleur et son gros ventre exacerbe son inquiétude. Pour elle qui, comme beaucoup de femmes, vénère le roi, me voir m’attaquer aux privilèges immémoriaux de la royauté est un sacrilège. Depuis que je m’efforce, avec les autres, de changer le monde, elle égrène les chapelets.
Je dois donc m’arracher à ses bras et à ses plaintes. Ces femelles sont toujours en train de se plaindre alors que le sort de la royauté se joue.
Dans la capitale de l’Aunis, c’est un beau désordre. Des centaines de délégués ont afflué et, dans la rue du Palais, cœur de la ville, on se presse pour entrer dans le bâtiment qui abrite la sénéchaussée.
Finalement, les petites communes plient sous l’influence des villes plus grandes. À La Rochelle se trouvent élus pour le tiers un représentant parmi les plus purs de la noblesse : Griffon de Romagné, chevalier et seigneur de Romagné, conseiller du roi, maître ordinaire en la Chambre des comptes de Paris, lieutenant général en la sénéchaussée et au siège présidial de la ville et gouvernement de La Rochelle.
L’autre représentant est aussi caractéristique d’un monde en train de s’écrouler, à savoir Alquier (Charles-Jean-Marie), procureur du roi au bureau des finances, premier avocat du roi en la sénéchaussée, maire et colonel de la ville de La Rochelle.
Je suis un peu déçu. Rien de vraiment neuf ; chacun y a défendu les intérêts de sa caste. De Gascq, seigneur du Gué, a un sourire aux lèvres lorsqu’il croise ses paysans. Il se dit que ces idiots n’arriveront jamais à rien. Pour sa part, il a voté pour Ambroise-Eulalie de Maurès, vicomte de Malartic, chevalier de Saint-Louis, lieutenant-colonel, commandant du bataillon de garnison du régiment de Poitou. Il le connaît bien et sait qu’il fera dans la continuité.
Au presbytère, le père Dénéchaud se gausse aussi de ses bêtes paroissiens. Pour leur part, les membres du clergé ont voté pour Charles-Jean-Baptiste Pinnelière, prêtre, docteur en théologie et curé de Saint-Martin-de-Ré. Le choix l’emporte par la modestie du personnage, fils de marchand.
Je portais en moi le rêve d’être député, mais mon illustrissime anonymat n’a pas joué en ma faveur. Qu’importe, je ferai carrière au Gué d’Alleré ; après tout, cela m’a plutôt bien réussi jusqu’alors.
J’avoue que mon ambition m’a quelque peu voilé l’esprit. Pourquoi quiconque aurait-il voté pour moi ?
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 14, DE PAROISSIEN À CITOYEN
Comme le commun des mortels, j’ai mon lot de contrariétés. La petite Marie-Anne ne dépasse pas les vingt mois et je l’enterre dans la terre humide du cimetière de l’église. Mais ma femme est de nouveau prise ; c’est le balancier infernal entre la vie et la mort. La désolation n’est pas que chez nous,…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 13, MONSIEUR LE BRIGADIER
Je suis maintenant un homme installé, pas encore un notable ni un bourgeois, loin s’en faut, mais je suis de ceux qui, en ces temps, oscillent entre plusieurs conditions ou, du moins, qui aspirent à de nobles destinées. Mon intelligence et ma capacité, pas si fréquente, à savoir lire, écrire et compter ont fait que…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 12, LE MARIAGE
Finalement, le problème ne viendra pas de nos biens, mais de notre sang. Le curé Demaizay, à qui rien n’échappe, a établi que Marie-Anne et moi avions un double lien de consanguinité au quatrième degré. Cela peut paraître anodin, mais c’est des plus sérieux ; il nous faut donc une dispense de consanguinité, délivrée par…
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