L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 19, LA FIN DE LA TERREUR

Elle arrive le onze juin ; de fait, personne n’est triste, tant l’évidence de sa mort prématurée saute aux yeux. Louis Augeron, tout emprunté, est venu constater le décès ; Hillaire Brodu et Pierre Dubois ont signé le registre. Ensuite, comme sur un oisillon tombé de son nid sans avoir jamais volé, l’on jette quelques pelletées de terre pour l’enfouir, et l’on tourne le dos à celle que, finalement, on a peu connue, à celle qui n’a pas vécu.

À peine remis de cette indifférente tristesse, nous souffrons de nouveau. Avec plus de dépit que lors du départ de la poupée sans véritable vie, nous voyons la vie de notre deuxième garçon se déliter au point de rendre l’âme le 20 juillet. Le petit Jean-Pierre, qui illuminait notre foyer par ses facéties et sa joie, rejoint, en une vilaine motte de terre fraîche, l’ombre séculaire de l’église du Gué-d’Alleré.

Les outrances parisiennes affectent finalement assez peu le village, et l’insurrection des bandits de Vendée n’affecte guère que La Rochelle, qui est la base arrière de l’armée des côtes de l’Océan. Non, ce qui nous embête, c’est la diminution des commandes d’eau-de-vie, due au blocage des côtes par les Anglais. Aucun navire ne part plus vers les pays du Nord ni vers le Royaume-Uni ; c’est un manque à gagner énorme. J’en subis les conséquences dans ma tonnellerie ; heureusement que je possède des terres. Ici, tout le monde est un peu cultivateur. En ce monde de la terre, les frontières entre les différentes activités sont ténues.

Installés autour d’une table bancale de l’estaminet de François Coudrin, Collardeau, Augeron, Beaujean et moi discutons à perdre la raison de la situation politique à Paris et dans les grandes villes. La radicalisation est manifeste ; les têtes roulent dans le son, le peuple grogne et s’abreuve de sang. La France est dirigée par les comités, Sûreté générale et Comité de salut public. Les hébertistes et les Enragés tombent, puis le souffle tumultueux de Danton s’éteint. Les tribunaux d’exception, par des verdicts iniques, font s’amonceler les cadavres. A Paris comme partout en France les comités et les jacobins font régner la terreur

Ici, rien de tout cela, mais nul n’est à l’abri d’une dénonciation ; à Rochefort et à La Rochelle, la guillotine est dressée.

Au village, à la vérité, ce qui gêne la grande majorité, c’est la fermeture de l’église et l’interdiction du culte. Non pas que tous soient experts et adeptes en bondieuserie, mais l’on a quand même le sentiment que les avocats de Paris nous volent ce patrimoine culturel et cette croyance séculaire bien ancrée dans nos âmes.

D’ailleurs, l’autre jour, je suis passé devant l’abbaye de mon enfance ; j’ai de nouveau emprunté le chemin où je gambadais. Il n’y a plus de moines ; les derniers sont partis, et les terres ainsi que les bâtiments appartiennent à un entrepreneur de Niort qui se nomme Thomas Jean Main. L’ensemble a été vendu comme bien national en 1791 pour la modique somme de 350 100 livres. Il faut bien dire que tout est à l’abandon. Je me glisse jusqu’à l’église : des vitraux ont été cassés, des herbes folles envahissent les allées. Dans le vieux cimetière, il est maintenant impossible de repérer les tombes des ancêtres et des moines. La nature reprend ses droits, impitoyable et sans respect des lieux saints. Je me demande si les terres arables sont, elles aussi, laissées à l’abandon. Je pense que cet homme d’affaires a acheté l’ensemble pour en tirer profit et que cette déshérence ne sera que provisoire. Pendant un moment, je suis tenté d’explorer le bois de mon enfance et de retrouver la robe de ma petite morte. Un roncier gigantesque m’enlève toute velléité de poursuivre. Puis je ne suis plus un enfant, même si, parfois, dans un sommeil trouble, je revois la divinité, nue, couchée, roide et désirable sous la lumière lunaire.

Marie-Anne souffre et prie en silence ; elle exècre le régime qui gouverne la France. Moi, en tant que premier adjoint municipal, je ne peux me permettre de manifester une quelconque hostilité contre les séides de Robespierre. En ce temps où rien n’est sûr, une simple dénonciation d’un villageois mécontent, et vous vous retrouvez au cachot, ou pire, dans la lunette de la guillotine.

C’est Louis-Jacques Augeron qui a pris la place de Joseph Rouhault. À mes yeux, ce journalier sans terre n’est pas censé représenter la population. Je suis de la vieille école et j’estime que seule la terre fait la richesse et le pouvoir. Pourtant, Louis-Jacques est lettré et se débrouille à merveille au milieu des décrets et des lois qui tombent en cascade.

Il n’empêche que je suis un peu jaloux et que j’attends mon tour avec impatience.

Au village, certains jeunes sont tentés de s’enrôler dans les bataillons de volontaires pour aller combattre les bandits vendéens. L’on considère que je fais partie des tièdes et des timorés ; c’est un peu vrai, et j’ai hâte que la modération revienne.

Au Gué-d’Alleré, il n’y a pas, comme à Saintes, Rochefort ou La Rochelle, de comité de surveillance, mais une simple dénonciation suffirait à entraîner l’application de la loi des suspects.

L’ancien ci-devant De Gascq n’en mène pas large au château. Lui et sa femme n’ont pas émigré et conservent leurs terres, mais, par mesure de prudence, restent confinés chez eux.

Fin juillet, alors que les blés plient sous le soleil et que les paysans aiguisent leurs faux et leurs faucilles, la nouvelle tombe, terrible, surprenante. Au départ, on n’y croit pas ; c’est une fausse rumeur, comme il en arrive tous les jours.

Je fais sonner le tocsin. Les villageois accourent ; je leur crie la nouvelle : Robespierre est mort ! Robespierre est mort ! Comme délivré, le peuple exulte. « C’est la fin de la Révolution ! » chantent les plus optimistes. La majorité, plus prudente, n’a pas d’opinion, mais les poignées de main s’échangent et l’on finit à l’auberge.

En rentrant chez moi, je prends dans mes bras Marie-Anne et l’entraîne vers le lit. Elle se débat, crie un peu, se rebelle en disant qu’elle n’est pas une catin, mais, émoustillée, se laisse soulever le jupon. Chacun fête comme il veut la chute du tyran.

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 19, LA FIN DE LA TERREUR

Elle arrive le onze juin ; de fait, personne n’est triste, tant l’évidence de sa mort prématurée saute aux yeux. Louis Augeron, tout emprunté, est venu constater le décès ; Hillaire Brodu et Pierre Dubois ont signé le registre. Ensuite, comme sur un oisillon tombé de son nid sans avoir jamais volé, l’on jette quelques…

L’HOMME de L’ABBAYE, ÉPISODE 18, LA FIÈVRE RÉVOLUTIONNAIRE

Je suis assez peu dans mon foyer. Entre ma tonnellerie, la municipalité et les courriers que j’attends à l’auberge, je n’ai que faire des banalités de Marie-Anne. Elle m’apprend tout de même un soir où, fatigué, j’étais en droit de profiter de la tranquillité d’un doux foyer, qu’elle porte encore. Je suis en colère qu’elle…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 17, LA CHUTE DE LA ROYAUTÉ

Je profite, avec mes compagnons, d’un peu de temps pour me promener sur le port de La Rochelle. Tout nous intéresse : les couleurs chatoyantes des gréements, les navires qui dansent à la cadence des flots, la blancheur des pierres et les masses protectrices des vénérables tours. Nous trois, Gué-d’Allériens, passerions bien notre temps à…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 16, UNE NOTABILITÉ NAISSANTE

C’est en groupe que l’on marche sur Courçon. La route est longue et Marie-Anne ne me reverra qu’à la nuit tombée. Il a beaucoup plu et le chemin est gras. L’on passe par la Moussauderie, puis par Linoizeau et la Roulière. Les gars Fleurisson suivent le mouvement et abandonnent à leurs aides les ailes de…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 15, UN RÉVOLUTIONNAIRE DE VILLAGE

Les nouvelles qui viennent de Paris sont sporadiques. Le roi a réuni ses États le 5 mai 1789 dans la salle des Menus-Plaisirs. Les choses sérieuses vont pouvoir commencer. La grande question qui se pose est, à l’évidence, celle du vote par tête ou du vote par ordre. Les ordres privilégiés sont pour le second.…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 14, DE PAROISSIEN À CITOYEN

Comme le commun des mortels, j’ai mon lot de contrariétés. La petite Marie-Anne ne dépasse pas les vingt mois et je l’enterre dans la terre humide du cimetière de l’église. Mais ma femme est de nouveau prise ; c’est le balancier infernal entre la vie et la mort. La désolation n’est pas que chez nous,…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 13, MONSIEUR LE BRIGADIER

Je suis maintenant un homme installé, pas encore un notable ni un bourgeois, loin s’en faut, mais je suis de ceux qui, en ces temps, oscillent entre plusieurs conditions ou, du moins, qui aspirent à de nobles destinées. Mon intelligence et ma capacité, pas si fréquente, à savoir lire, écrire et compter ont fait que…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 12, LE MARIAGE

Finalement, le problème ne viendra pas de nos biens, mais de notre sang. Le curé Demaizay, à qui rien n’échappe, a établi que Marie-Anne et moi avions un double lien de consanguinité au quatrième degré. Cela peut paraître anodin, mais c’est des plus sérieux ; il nous faut donc une dispense de consanguinité, délivrée par…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 11, APPRENTI TONNELIER.

Une année passe sans qu’aucun crime ne soit commis dans le comté. Moi, je regrette qu’il ne se passe plus rien. Mon enquête est au point mort et je crois que les officiers du château en sont au même point. Je deviens un expert en tonnellerie. Enfin, entendons-nous : je maîtrise les tâches subalternes et…