
Le prieur nous a conté l’histoire de l’abbaye : elle date de 1136. Pensez donc qu’elle est ancienne, même s’il faut bien avouer que peu de pierres des bâtiments d’origine subsistent.
Moi, quand j’écoute cela, je trouve miraculeux qu’un duc d’Aquitaine appelé Guillaume X fît don de terres à Bernard de Clairvaux après avoir reçu la grâce en recevant une hostie. Bon, c’est un peu plus compliqué que cela : le prieur, dom Louis Gillet, nous a parlé du schisme d’Anaclet, des deux papes rivaux, enfin de toute une histoire qui m’a émerveillé mais qui ennuyait les autres enfants du clos.
L’abbaye s’est donc construite grâce à ce don, puis s’est développée au gré des années et des autres terres données par ceux qui cherchaient ainsi l’absolution de leurs péchés terrestres.
Environnée par la forêt d’Argenson, les moines bénédictins ont essarté, déboisé la forêt et asséché les marais, transformant un endroit isolé en un centre d’attraction économique, social et religieux.
Nous sommes dans le comté de Benon, mais les terres de l’abbaye sont indépendantes, et les gens qui y travaillent, comme ma famille, y sont attachés. Les moines de l’abbaye sont de l’ordre des cisterciens.
Les bâtiments de notre vénérable endroit ont été, au cours des siècles, grandement remaniés ; la guerre de Cent Ans puis les guerres de Religion ont occasionné des dégâts dont elle a failli ne pas se relever.
Notre abbé, actuellement, se nomme François Henri de la Broue de Vareilles ; il est chanoine et trésorier honoraire du chapitre de la cathédrale de Metz, conseiller d’honneur du roi au parlement du Dauphiné et conseiller du roi en tous ses conseils.
Il n’est pas encore venu ici ; c’est un haut personnage issu d’une famille de Poitiers.
Je m’apprête à pénétrer avec mon cousin Charles dans le réfectoire destiné aux moines et aux visiteurs, où je sais que mon père nous donnera de quoi nous rassasier, lorsque nous entendons un cri déchirant.
C’est un jeune novice qui revient du parc ; son visage ne fait qu’un avec sa robe blanche, il semble terrifié. À le voir, on croit qu’il vient de voir un revenant. Un mutisme total succède aux hurlements déchirants qui nous ont alertés. L’oncle l’encourage à parler, à dire ce qu’il a vu ou entendu, mais rien ne vient : il est tétanisé. On le fait asseoir sur un banc et là, dans un lieu qu’il sent réconfortant, il raconte.
Charles, mon oncle, et le prieur, qui venait d’arriver, se dirigent aussitôt vers le parc ; nous, curieux, nous décidons malgré l’interdiction de les suivre à distance. L’abbaye, d’ailleurs, est maintenant en émoi ; le vieux Jean Dallet, en boitant, quitte son service et veut en avoir le cœur net.
Le jeune moine est abandonné, tous se ruent vers le bois. Sans savoir pourquoi, mus par une sorte d’instinct, la population de l’abbaye pressent un drame, ou pour le moins un événement qui viendra troubler les eaux plates de la tranquillité monacale.
On descend vers le ruisseau, toujours rien. Mathieu Hillaireau, mon cousin, nous a rejoints, ainsi que Jean, son beau-père, Jacques Moinard, le métayer de l’abbaye.
Maintenant, on fouille les fourrés, les berges du petit cours d’eau. C’est moi qui ai le privilège, ou le malheur, de trouver l’objet de la terreur du moinillon.
Une femme nue flotte sur le ventre, comme gonflée ; coincée par une branche, elle n’a pu se livrer au courant. Je reste muet, je n’avertis personne, subjugué par ce corps. Les cheveux de la morte, mêlés à des herbes hautes, forment une masse mouvante qui danse au gré du courant. Par moments, les fesses rondes de la femme se soulèvent en une indécence fascinante. Je n’ai jamais vu de femme nue ; je bois cet instant, même si je sais que c’est mal d’observer une femme à son insu.
J’appelle enfin ; tout le monde arrive. On forme un groupe autour, comme pour la cacher. Mon oncle prend la décision de descendre dans l’eau pour retirer le corps. Il n’y a plus rien à faire ; il la tire vers la berge. Elle est trop lourde, on doit l’aider. Je la touche : c’est froid, cela me répugne. Je ne sais pas où poser mon regard ; ils vont de ses seins à sa toison, de sa tête à ses pieds.
Elle repose dans l’herbe ; sa crinière brune enveloppe sa tête. Qui est-elle ?
Le prieur fait un signe de croix et ânonne une prière ; Charles et moi sommes paralysés. Mon regard est sur son sexe : c’est fascinant, c’est transgressif, c’est mal. J’aurais préféré faire la découverte du corps d’une femme d’une autre façon, mais c’est ainsi. L’oncle me donne une bourrade et m’envoie chercher une brouette pour la transporter. Je ne bouge pas ; une gifle arrive et me sort de ma torpeur.
Lorsque je reviens, la femme est recouverte du manteau de mon oncle Charles ; il m’a volé ce spectacle terrifiant et magnifique.
En cortège, comme lors d’une inhumation au cimetière, l’on amène la morte dans la bibliothèque. C’est un drôle d’endroit pour y déposer un corps ; elle gît maintenant sur la table. Aux pieds du meuble, une flaque d’eau se forme. Maintenant, on me chasse : je n’ai rien à faire ici. Mais j’ai eu le temps de voir ses yeux ; ils sont entrés dans ma tête et me fixent. D’un vert très pur, je ressens de leur part une sorte d’appel. C’est bête, mais mon trouble, en y pensant, va croissant.
Bien sûr, maintenant, on ne parle que de cela ; on envoie chercher au bourg de Benon l’officier de la sénéchaussée.
Il revient quelques heures plus tard avec le greffier Joseph Boutet, Henri Richard, le garde forestier, et André Petit, le notaire.
Tous vont évidemment voir la morte ; on palabre, on tourne autour, nul ne la connaît.
Elle est toute jeune, et sa mort est bien suspecte. Que ferait une femme nue dans le ruisseau de l’abbaye ? Bientôt, les messieurs du village discutent d’autres choses ; on oublie la malheureuse, on parle même de manger un morceau. Puis, soudain, le prieur a une idée : il va faire défiler les gens de l’abbaye devant le corps. Tout le monde se connaît ici ; les villageois se fréquentent, ce serait bien étrange qu’on ne la reconnaisse point.
Moi, je sais déjà qui elle est, car mon idiot de cousin Charles m’a poussé du coude en me disant : « C’est Marie, la servante au Fleurisson. » Je suis bouche bée, je ne sais que dire, et d’un coup je deviens jaloux de lui : cet imbécile aurait fait l’amour à cette beauté plus vieille que lui. Je m’empresse aussitôt de lui demander des détails, ce que je n’avais pas fait jusque-là. Lui voit l’occasion de se vanter ; je le hais.
Un journalier a reconnu la morte : c’est bien une servante aux fariniers de la Roulière. On les envoie quérir.












