L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 5, LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ

Si j’ai bien compris, demain les interrogatoires commencent à l’abbaye. Je ne suis pas certain d’être interrogé. Ma mère m’a dit : « Tu es trop jeune pour l’avoir tué. » Qu’en sait-elle, après tout ? J’ai bien assez de force et, depuis quelque temps, je crois comprendre, à quelques manifestations nocturnes incongrues, que je pourrais disposer d’une femme.

Ce n’est que spéculation, car je ne vois pas, dans l’immédiat, dans ma grasse ignorance, comment je m’y prendrais. L’amour est encore un mystère pour moi, mais peu à peu la brume se dissipe et, par recoupements, je pense avoir compris.

Nous entendons soudain un hennissement. C’est Jean-Jacques de La Porte, seigneur du Rétail. Il possède des terres à Benon et les fariniers lui payent des droits pour les moulins. C’est sans doute à ce titre qu’il se trouve ici. Tout le monde est surpris. À ses côtés caracole le sénéchal du comté, Pierre-Louis Moyne. C’est lui aussi un grand personnage, car il détient le pouvoir de justice. Si quelqu’un trouve l’assassin, ce sera lui qui le jugera.

Il est accompagné de deux sergents en armes. Grégoire Dubois, un petit homme replet, prend en charge les chevaux, tandis qu’André Poupard suit son chef comme son ombre.

À la vue de tous ces personnages importants, les chapeaux se soulèvent et les têtes s’inclinent. Le sénéchal du comté représente le comte de Benon. Ce dernier se nomme Jean-Baptiste Bertin, ministre d’État de notre roi Louis XV. Il a acheté le comté à Marie-Hortense de La Tour d’Auvergne, qui était veuve de Charles-René-Armand, duc de La Trémoille. La famille du comte est puissante et bien en cour. L’oncle Gilles dit qu’il a aperçu le comte lors d’un voyage à Poitiers. En tous les cas, sur Benon, personne ne l’a jamais vu.

Le trou est creusé ; on y jette plutôt qu’on n’y dépose le corps de la jeune fille. Nous sommes au nouveau cimetière. Celui qui entoure l’église Saint-Pierre est plein ; la terre repousse les os comme de mauvaises pierres des champs. Les habitants répugnent à être enterrés à celui de la Grenouillère, loin de l’église, trop près des charbonniers. Nous, les Hillaireau, comme tous ceux qui dépendent de l’abbaye royale de la Grâce-Dieu, nous sommes enterrés au cimetière du Clos. Mon grand-père Clément, jadis garde des bois, y est inhumé, et l’on voit encore la croix de bois qui signale sa tombe.

L’enterrement terminé, on se disperse. L’oncle est interpellé par le sénéchal. Bien qu’il ne dépende pas juridiquement de lui, il tremble devant ce personnage et bégaye un peu. La fille a été trouvée dans le bois qui est sous la responsabilité du garde, et Moyne se pose la question de savoir pourquoi on n’a pas retrouvé les vêtements de la morte.

Moi, je rôde et j’écoute. Je suis encore trop jeune pour qu’on prête attention à moi, alors j’en profite.

D’ailleurs, j’arrive à me soustraire à la surveillance de ma mère et m’approche de mon copain André Fleurisson. Lui, la morte, il la connaissait bien, intimement, me précise-t-il. Décidément, cette petite servante était visiblement connue de tout le monde.

Venant d’André, c’est sûrement une forfanterie, mais ce dernier semble quand même en savoir beaucoup. On se donne rendez-vous tous les deux dans l’après-midi pour échafauder un plan d’action. Car moi, je viens de me fixer comme objectif de retrouver l’assassin de celle qui m’a ouvert les yeux sur une certaine vie.

L’après-midi, j’ai beaucoup de mal à me sauver. Il fallait que j’aide mon père à nettoyer des poêlons en cuisine, la souillon qui le fait d’habitude étant indisposée. J’arrive quand même à partir et je retrouve André au carrefour de Malpoigne et des Varennes.

Nous décidons de fouiller le bois de l’Abbé. Mal nous en prend : nous tombons nez à nez avec les sergents du comté qui, eux aussi, cherchent des indices. André, qui veut se justifier, se prend une calotte monumentale. Le père Turpineau ne rigole pas avec l’autorité. Toutefois, l’on remarque que ces nigauds n’ont rien trouvé et nous décidons, par aventure, de leur abandonner le bois pour partir en direction du ruisseau de la Roulière, sur la paroisse du Gué-d’Alleré.

Il nous est assez difficile de suivre le ruisseau. Les berges ne sont pas entretenues ; il y a d’importants ronciers et je ne tiens pas à déchirer mes chausses. Ma mère, qui pourtant ne tend pas à la perfection, veut que, du côté de l’habillement, je sois exempt de tout reproche. C’est une question d’honneur : le fils du cuisinier et le neveu du garde doivent être un exemple de tenue.

Malheureusement, je viens d’apercevoir quelque chose. Je dois rentrer dans l’eau et ma veste en fait les frais. C’est une robe, déchirée, maculée de boue, sans doute celle de la morte, emportée par le courant et restée coincée dans les branches. C’est une bénédiction. Doit-on la donner aux gardes ou à mon oncle ?

André dit qu’on doit la garder pour nous, car c’est notre enquête. Je suis un peu perplexe. De quoi parle-t-il ? Ce n’est pas un jeu. Je réfléchis un petit peu. Trouver le criminel serait une manière de rendre hommage à la splendeur que j’ai découverte à la lumière de la lune.

Bien, c’est décidé : André Fleurisson et Jean Hillaireau seront enquêteurs. Autant dire que la tâche sera ardue, car nous n’avons aucune idée de la manière de procéder.

Cacher les vêtements est un bon début. Nous nous dirigeons vers l’endroit où le ruisseau de l’Abbaye se jette dans la Roulière. Nous soulevons un gros rocher et cachons la robe.

À voir l’état de la robe, on peut imaginer qu’elle s’est défendue avec toute la force de son jeune âge. Déchirée, elle lui a sûrement été arrachée de force. Comment n’a-t-on pu l’entendre si près des bâtiments conventuels ? Le bois de l’Abbé n’est pas une forêt impénétrable, mais plutôt un aimable taillis où le prieur aime se promener. Pourquoi Marie se trouvait-elle là-bas ? Elle n’avait rien à y faire.

Avec André, nous penchons pour un probable rendez-vous qui aurait mal tourné. Les adultes sont assez bizarres dans leur comportement.

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 1, SUR LES TERRES DES ABBÉS

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 2, LA MORTE DU RUISSEAU

L’HOMME DE L’ABBAYE,Épisode 3, DANS LE SILENCE DE L’ÉGLISE

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 4, L’ENTERREMENT