LE CHANSONNIER ROUGE, ÉPISODE 4, LE MARIAGE

C’est le 23 février 1823 que la noce se présente à la mairie. Il est dix heures du matin et le froid vif fait frissonner la jeune mariée. Revêtue d’une belle robe blanche tissée, d’un jupon brodé et d’un châle de dentelle, elle a froid et attend avec impatience que le maire, Augustin Giraud, leur permette d’entrer.

Sur sa tête, sa coiffe rehausse son port. Des branches fleuries, brodées au point lancé, forment poétiquement ce qu’on appelle des fontaines d’amours. Le toquet sur le devant est bordé d’une dentelle pailletée droite, et des longs pans de mousseline volent au vent d’hiver. Elle est fière qu’on lui permette de porter un aussi beau chef et pense en elle-même qu’il n’y en a pas de plus beau dans toute la contrée.

Claude porte un joli costume qu’il a fait faire chez Louis Clairouin, le tailleur d’habits. Sombre et bien taillé, il avantage son allure et le ferait presque passer pour mince. Ses cheveux mi-longs lui donnent encore un air poupin. L’impression générale est qu’on marie deux enfants.

Marie était au bras de son oncle à la mode de Bretagne, Benjamin Lamarre. Lui était fier comme un paon, vaguement de la famille mais sûrement ami. Ce marchand moulier avait offert un joli cadeau et remplaçait un peu le père qu’elle avait perdu.

Jacques Bonneau, le bourrelier, était le second témoin de Marie, oncle breton également. Il se gaussait d’importance et de plaisir en observant de loin sa femme, Louise, dont il voyait osciller la coiffe. Il se faisait déjà un plaisir de voir son épouse en difficulté et de la voir se retrouver les cheveux au vent après un coup de vent. Il l’imaginait même relever son jupon et courir sur la place après sa coiffe envolée. Cela n’arriva évidemment pas, et il porta son regard ailleurs.

Jacques Geoffriau, très en verve, dialoguait avec Claude. Il en était le premier témoin et aussi son oncle par sa femme. Il avait été témoin de sa naissance et était un familier de la maison.

Antoine Valinçant, sec comme un coup de trique, déjà usé par le dur métier de scieur de long, ami de Claude et ayant travaillé avec le père de Claude, était le deuxième témoin de Claude. C’était aussi un proche, un presque de la famille, qui, malgré la différence d’âge avec le marié, était dans son intimité. Il avait su, avant tous, que Claude aimait Marie Magdeleine. Il savait écouter ses longs monologues du futur chansonnier et avait rapidement compris.

Il y avait du monde et du beau sur la place. Le père avait invité des clients importants, et des notables du village lui faisaient l’honneur d’être présents. Une belle noce, en vérité : de la famille, des connaissances, et un marié fier et amoureux de la drôlesse qu’il tenait maintenant dans ses bras. Une nuée de coiffes blanches apportait une note joyeuse aux sombres costumes des hommes. Des carrioles attelées attendaient leurs maîtres.

Le bel équipage de Monsieur Charles Rivière, propriétaire du château et invité d’honneur, attendait, lui, un peu à l’écart, jurant par sa beauté sur les frustes charrettes de ferme. D’ailleurs, le châtelain, qui s’entretenait avec le notaire et maire, retardait quelque peu la cérémonie et froissait l’ordonnancement voulu par la mère de la mariée.

Avant que de prendre trop de retard pour l’église, on entra enfin. Le maire gratifia l’assemblée d’un beau discours administratif. Claude en avait un en tête, bien plus joli et poétique. Il s’était promis de le déclamer à sa jeune femme avant de prendre possession d’elle charnellement.

On échangea les consentements, puis Claude, solennellement, signa d’une magnifique signature de lettré l’acte de mariage. Sa jeune épouse, non moins appliquée, en fit une belle également, ainsi que tous les témoins. Claude sentait qu’il avait fait le bon choix : sa femme, sachant écrire, lire et compter, saurait l’aider dans ses affaires.

Ensuite, il fallut bien passer à l’église. Claude n’était pas un familier des lieux, mais il était encore de mise de se faire bénir par le curé et de se lier à sa femme devant Dieu.

Le banquet se fit chez l’oncle Bonneau, le frère de la belle-mère de Claude. Lui et sa femme, la Marguerite Lamarre, leur avaient mitonné de bons petits plats. On mangea et mangea encore : des volailles, des anguilles des canaux et des grenouilles au bon beurre, copieusement aillées, firent le régal de tous. Un petit vin de Benon et un trou charentais d’eau-de-vie de Mauzé poussèrent le tout.

La mariée ouvrit le bal avec le père de Claude. Du visage de celui-ci perlèrent quelques larmes. C’était son seul fils qui se mariait, et chacun sourit de son émotion.