
Claude assit près de la cheminée observe les nouveaux arrivants. Silencieux il les voit tentaculaires se mouvoir dans son environnement.
Il ne sait pas si c’est une bonne chose ou une mauvaise mais l’évidence d’un changement qui va le bouleverser dans son quotidien le déconcerte un peu.
Habitué qu’il est à la solitude, il devine que cette promiscuité qui se profile ne va plus lui permettre de profiter de l’aubaine que lui a attribuée la vie.
Depuis que sa mère Marguerite est morte il y a presque deux ans il vit seul avec son père. Seul enfant survivant du couple, il se demande souvent pourquoi lui le dernier arrivé a survécu à la mortalité infantile qui a touché ses quatre frères et sœurs. Lorsqu’il y réfléchit, il y voit comme un signe du destin, une prédisposition divine à la vie.
Lui est né en 1801 et a donc seize ans lorsque sa mère l’abandonne et le laisse dans un cruel désarrois, en plein âge de structuration, alors qu’autour de sa maman il se construit un idéal féminin la maladie peu à peu lui enlève.
Amoureux fou de sa mère, la désirant sans le savoir, l’admirant sans lui laisser paraître et l’aimant sans lui dire, il se laisse aller à une vague de désespoir lorsqu’il l’emmène en un long convoi vers sa dernière demeure.
Il y a un avant et un après comme on dit communément, sa mère qui sentait confusément que son fils était différent favorisait cette propension qu’il avait à la solitude, au rêve et à l’imagination. Au contraire de son père qui ne comprenait que la matérialité des choses, elle comprenait l’inclinaison de son fils vers l’apprentissage des mots et de l’écriture. Elle le regardait des heures tracer à l’aide d’une plume les pleins et les déliés et dérouler les belles phrases que dans son analphabétisme elle ne pouvait comprendre. Elle le protégeait des hurlements de son père qui ne voulait pas que son fils devienne un curé, un écrivaillon ou un clerc. Lui ne voyait que par son négoce, son affaire, il comptait que son fils fasse preuve d’intelligence et l’aide à développer ce que miraculeusement il avait construit.
Claude comprenait bien les attentes de son père et sa fierté lorsque aviné il oubliait ce qu’il avait dédaigné et qu’il se vantait de l’érudition de son fils unique. Mais il préférait se réfugier dans le parfum de sa mère, se laisser glisser dans sa mouvance et surtout bader aux corneilles et faisant chanter dans sa tête les jolis mots qu’il apprenait.
Son père bien qu’il n’épouse pas entièrement ses vues il le vénère néanmoins. Portant le même prénom que lui il se rend compte de la beauté de son parcours.
Claude Durand son père n’est pas né comme lui sur le bord de la rivière Mignon mais à Marcoux sur les contreforts du Mont Forez. Pourquoi a-t-il fait ce long déplacement pour venir s’échiner sur les bois de la forêt de Benon ou ceux des marais de la région poitevine, il n’en a pas la moindre idée. Son père taiseux et besogneux ne prenait guère le temps d’évoquer sa jeunesse et son arrivée en 1782 à Mauzé sur le mignon porte d’entrée de la province de l’Aunis.
Le père qui n’avait pour lui que son baluchon de rouleur et sa force de travail devint scieur de long. Le métier n’était pas une sinécure et exigeait une force physique considérable, ces forçats du bois se devaient de débiter des troncs d’arbres dans le sens de la longueur. Les scieurs de long travaillaient à deux, l’un qu’on nommait le chevrier se tenait debout sur la chèvre et celui qu’on nommait le renardier se plaçait en bas. Le tronc placé sur une chèvre, les deux devaient synchroniser leur mouvement pour que la grande scie nommée niargue morde avec efficacité sur le tronc à débiter.
Claude Durand solide montagnard faisait merveille et ne manquait jamais de travail.
Il trouva femme en la personne de Marguerite Barré une fille du village, cela marqua définitivement son attachement à la région. Douce y était la vie malgré la dureté des temps. La révolution arriva et celui qui ne savait même pas tracer son nom sur une feuille de papier parvint à force de travail et d’intelligence à devenir son propre maître. Le bouleversement révolutionnaire eut pour conséquence de brouiller les lignes et permit à certains audacieux de sortir de leur condition primitive. Cela ne se fit pas en un jour pour Claude Durand car en 1801 à la naissance de son dernier il n’était encore que scieur de long. Toutefois il n’est plus le besogneux d’avant 1789 et possède quelques terres de bonnes vignes.Il s’en faut de beaucoup pour que la famille soit riche mais le labeur et une vie quotidienne faite d’économie font que le couple formé par Marguerite et Claude sort peu à peu de la condition de laborieux qui fut la leur avant les grands événements.
L’empire du grand Napoléon écroulé sur lui-même, le paix revient sur le pays et le commerce moribond des eaux de vies peut repartir de plus belle, Mauzé sur le Mignon est un pays de vigne et son eau-de-vie n’avait rien à envier à sa cousine de La Rochelle. Alors on plante et on replante, ceux qui possèdent des terres les couvrent de pieds de vigne. L’on récolte, l’on distille et l’on négocie.
Le commerce du vin génère l’artisanat de la tonnellerie et cette dernière nécessite du bois.
Claude Durand devient marchand de bois et son fils Claude Durand junior devient tonnelier. La boucle est bouclée d’autant qu’eux aussi vendangent aussi leurs quelques arpents.



