LES QUATRE VIES DU GARS ANTOINE, ÉPISODE 4, LA DEUXIÈME VIE

LES QUATRE VIE DU GARS ANTOINE, ÉPISODE 3, LE MARIAGE

LES QUATRE VIE DU GARS ANTOINE, ÉPISODE 2, UNE RENCONTRE AMOUREUSE

LES QUATRE VIES DU GARS ANTOINE, ÉPISODE 1, UN GARS DU BOURG D’ANAIS

Antoine est seul avec deux enfants en bas âge. Heureusement, sa mère est encore de ce monde et sa sœur Marguerite n’est pas encore mariée. Elles suppléent filialement à l’éducation des petits de la défunte.
Antoine ne compte pas rester veuf, et une femme dans son entourage se rappelle journellement à lui.

Celle qu’il a éconduite il y a quelques années, celle qui se dressait entre lui et la jolie Marie. Elle ne s’est pas mariée, on dit même qu’elle l’attend, raide dans sa condition de vierge vieillissante.

Pour Antoine, la pureté virginale n’est pas un critère. Il veut une femme travailleuse, qui veillera sur ses fils, gérera son ménage et s’entendra un peu avec sa mère, la vieille Marie Paronneau. Le reste n’est pas à dédaigner : la soupe est meilleure quand le pot est joli.

Marie Magdeleine remplit tous les critères : vigoureuse, hanche large pour laisser passage à une trallée de drôles, poitrine généreuse aux bouches affamées et aux mains calleuses d’Antoine. Sa réputation de coureuse n’était à la vérité que pure calomnie ; rien ne vient entacher son nom, et elle est digne d’être épousée.

La chose est rondement menée : elle habite juste à côté. Ils ne mangent pas au même pot, mais Marie Magdeleine, le soir, amène toujours quelques douceurs aux fils d’Antoine. Au fil des jours, tout devient évidence : pourquoi retraverse-t-elle la rue tous les soirs ? Elle pourrait tout aussi bien rester.

Les convenances ne le permettent pas, mais se marier avec un veuf est chose fort ordinaire. On convient de tout, et le mariage se fera le 20 juin, avant les moissons.

Il ne s’est écoulé que six mois depuis que Marie est ensevelie sous l’humus du vieux cimetière, mais qu’importe. Un soir, alors qu’elle apporte un bol de fraises des bois aux petits, elle trouve Antoine seul. La conversation se prolonge au-delà de toutes convenances, puis dure et dure encore. Antoine, qui n’en peut plus, et Marie Magdeleine, prise d’un désir depuis toujours refoulé, enfreignent les commandements de l’Église. Marie, dans sa découverte, a l’ingénuité d’une débutante et s’offre. Antoine, comme il guiderait ses bêtes, à la voix et au toucher, l’amène au sillon de la jouissance.

Le mariage arrange tout le monde. Les deux familles se retrouvent volontiers : les Esnaud et les Rouhault ont la même condition, se plient aux mêmes exigences de la terre. Ils se courbent sous le même joug de la pression fiscale, crèvent le nez dans la même terre et chient au même fumier.

La mère de la mariée, Marie Juseau, respire un peu mieux : elle redoutait fort de voir sa fille enceinte des visites que celle-ci rendait à Antoine. Elle n’est pas dupe et a été femme avant d’être mère.

C’est le curé Pendergast, toujours fidèle, qui les attend sur le parvis de l’église, presque au pied du tertre de la défunte Marie. Les sœurs d’Antoine sont toutes là : Jeanne, Marguerite et Augustine. La première est mariée avec Mathieu Jollivet, un journalier qui travaille sur le domaine de la Chausselière, dans la paroisse de Vérine.

La dernière, Augustine, qui n’a que vingt ans et n’a point encore de galant, se tient à côté de sa sœur Marguerite. Elle a revêtu ses plus beaux vêtements, car aujourd’hui c’est noce double. Antoine Clémenceau va aussi lui passer l’anneau ; il est lui aussi journalier. C’est un peu un étranger, car il vit avec sa mère au Moulin Besson, un monde complètement différent du coteau du bourg : en haut les vignes, en bas les cultures qui supportent les débordements du Gilan.

Il y a beaucoup d’avantages à faire un mariage commun : les frais en sont diminués, et par le nombre, le cortège en impose. C’est un peu un village entier qui participe à l’événement, d’autant qu’en ce jour Antoine Juseau, veuf également, se remarie avec Jeanne Moynet. Les noces se rejoindront bien à un moment ou à un autre. La jeunesse fera bombance et les garçons bomberont le torse sur les deux aires de danse.

D’ailleurs, Augustine sent que son heure d’être courtisée va venir. Elle piaffe d’impatience, gonfle sa poitrine et joue l’extravagante.

Pour un peu, Antoine et Marie Magdeleine n’auraient pu se marier, si aucun empêchement civil ou canonique n’était venu créer le moindre problème. Le curé Pendergast en souleva un quand même.

Marie Magdeleine avait été choisie comme marraine pour la fille d’Antoine : il y avait donc là une affinité spirituelle. Elle était devenue la mère spirituelle de la petite d’Antoine, sa commère même si l’enfant n’avait pas vécu. Le lien était indéfectible et nécessitait une dispense d’affinité spirituelle délivrée par Monseigneur l’évêque. On ne badine pas avec ce genre de chose, qui, il faut bien le dire, est aussi source de revenus pour le clergé.

Tout est dans l’ordre : les deux mariages sont célébrés, et Antoine n’est plus veuf.

La vie reprend son cours. Les difficultés s’étaient accumulées, et Antoine avait dû, pour ne pas vendre ses bœufs, reprendre pour quelque temps un travail de journalier. Un vrai crève-cœur, mais la ténacité est nécessaire pour osciller entre une vie de misère et une vie de laborieux.

Bientôt, Marie Magdeleine est ronde. La grossesse est difficile et s’annonce mal.

Le 4 mai 1764, l’on sauve la mère, mais la petite ne vit pas. Heureusement, la sage-femme l’ondoie, lui évitant ainsi d’errer pour l’éternité dans les limbes.

Pour Marie, la perte de ce premier enfant est une lourde peine. Sa santé devient chancelante, et jamais elle ne se remet de cette épreuve.

Le 7 mai 1765, elle rend, selon la formule consacrée, son âme à Dieu. Le lendemain, en présence d’Antoine et de son frère Gilles Rose, on la glisse dans sa dernière fosse. Une prière, quelques pelletées de terre, et le lit conjugal est de nouveau vide.