
Claude Durant, parfois, avait l’honneur d’être invité chez l’illustre écrivain. Avec un peu de condescendance et un peu de moquerie, on lui faisait chanter sa chanson des vignerons. Hugo savait bien que ces vers étaient de bien piètre qualité, mais il disait à ceux qui lui faisaient remarquer que c’était ce qui en faisait une œuvre si particulière et intéressante.
Bien que Claude ressentît parfois quelques offenses, il se sentait imprégné d’une fierté légitime à côtoyer une telle force littéraire.
Lui aussi se fondit dans la magnificence des paysages ; lui aussi demeura de longues heures à méditer sur les rochers ; lui aussi se soûla du bruit des vagues.
Il s’imprégna, comme l’autre, de l’odeur de la marée qui descend et des effluves du large lorsque les eaux remontaient et venaient lécher les falaises crénelées de ce confetti de terre.
Sous l’influence du grand poète, Claude Durand modifia sa façon d’écrire : finie la spontanéité, terminée la tendre puérilité du néophyte. Au milieu de tant de talents, au contact de ces nombreux prosateurs, il voulut lui aussi faire du beau, se transformer en alchimiste des mots. En bref, il voulut faire du Hugo ; mais n’a pas du génie qui veut, et il dut rester illustre anonyme parmi ces illustres reconnus.
Pendant cet exil forcé, il recevait aussi des nouvelles : sa famille allait bien ; il devint même grand-père. Sa fille aînée, Marie, qui s’était unie à Pierre Guigneux, ce jeune bourrelier de la grande rue avant le coup d’État, lui avait donné un petit garçon. Claude aima tout de suite ce prénom, Firmin ; il le trouva original. Lui qui n’avait pas versé une larme à l’arrivée de ses enfants s’abandonna à la tristesse. Seul, fixant le lointain, là-bas vers l’infini, il eut mal à lui-même. D’habitude plutôt optimiste, il sombra dans une noire anxiété. Des questions l’assaillirent, des interrogations le rongèrent ; sans réponse, il se tourmentait encore et toujours.
Puis il y avait aussi les adieux définitifs : ceux qui rentraient en France, mais aussi ceux qui, malheureusement, ne reverraient jamais leur patrie.
Le 20 avril 1853, Claude entourait Victor Hugo ; ils étaient avec une foule nombreuse au cimetière Saint-Jean, le jardin de repos de l’île de Jersey. Autour d’un trou, tous communiaient dans la tristesse d’avoir perdu Jean Bousquet. Ce cafetier du Tarn-et-Garonne, socialiste, franc-maçon et ayant nommé son cabaret « La Montagne », était devenu ami de Victor Hugo en Belgique. Il succombait d’une fluxion de poitrine, mais le grand versificateur parla de mort par chagrin.
Claude avait retiré son haut-de-forme et, la tête penchée, les yeux tournés vers la bière, fixait le néant qui les attendait tous. Hugo fit du Hugo et déclama l’un de ses grands textes. Chacun pleura à sa façon, sur Jean Bousquet évidemment, mais aussi sur son propre destin.
Le 19 juillet 1853, l’illustre exilé invita l’illustre vigneron.
Cher vigneron, cher poète, cher proscrit,
Je vous invite, au nom de ma vigne, de
mes vers et de mon exil, à venir prendre
le thé ce soir, à Marine Terrace. C’est ma fête,
à ce qu’on dit. Ce sera ma fête
si vous venez.
Oui, n’est-ce pas ?
Victor Hugo
Venez à huit heures et demie.
Le 26 juillet de la même année, la même foule se pressa au même endroit ; on y ensevelissait une femme. Fille d’aristocrate portugais, puis ouvrière, révolutionnaire en 1848, féministe, poétesse, Louise d’Ataïde, dite Louise Julien, était tout cela. Hugo la magnifia dans « Actes et Paroles », et Claude regretta sa conversation et sa présence. La liste de ceux qui succombaient à l’attitude despotique de Napoléon le Petit s’allongeait. Le soleil généreux et le vent purificateur ne permettaient pas d’oublier.
En début d’année 1853, la colonie des exilés bruissa d’un événement d’une importance capitale à leurs yeux. Parmi les habitants de la petite île, ils repérèrent un espion et provocateur à la solde de Napoléon III. Il convenait de le juger. Le 21 octobre, les proscrits s’assemblèrent et statuèrent que le nommé Julien Hubert était un espion et qu’il serait condamné à mort. Il ne le fut évidemment pas, et l’on dit que ce fut le magnanime Victor Hugo qui obtint sa grâce.
C’était la première fois que Claude s’érigeait en juge, et il ne goûta guère à cette fonction.
C’est à peu près au même moment que Claude reçut un courrier de son épouse lui demandant d’accorder à sa fille la permission de s’unir avec un serrurier du bourg.
Claude aurait préféré un vigneron ou un fils de négociant, mais il ne refusa pas la main de sa petite Zoé au jeune Pierre Édouard Gaboriau. Il connaissait bien la famille.
Durand se rendit au vice-consulat de France à Jersey et, devant Richard Laurent Cochelet, le vice-consul, il donna son accord.
Le 16 janvier 1854 eut lieu l’union devant le maire, Louis Petiteau. Comme il se doit entre gens qui ont du bien, un contrat de mariage fut passé la veille des noces entre les parties, chez le notaire Marie Omer Jarlot. Claude et Marie Magdeleine constituèrent une dot de 1 658 francs pour leur deuxième fille, comme ils l’avaient fait pour la première.
Le temps commençait à être long pour notre vigneron ; certains avaient déjà été graciés, comme Joseph Maichin, le Niortais, qui avait déjà quitté Jersey depuis un an.
Pourtant, Claude dut attendre encore et encore, et ce ne furent pas les événements qui participèrent au départ de Victor Hugo et de sa famille dans l’île voisine de Guernesey qui le firent sortir de sa langueur.
Victor Hugo, en cette fin d’année 1855, avait pris position en faveur de trois proscrits qui avaient ouvertement protesté contre la visite de Napoléon III à Londres et celle de la reine Victoria à Paris. Il fut donc expulsé de Jersey par ordre du gouvernement britannique, comme ceux qu’il avait défendus.
Durand resta en dehors de tout cela, car il souhaitait demander un recours en grâce.
Le moment attendu depuis quatre ans arriva enfin et, le 30 mai 1856, Claude put enfin se blottir dans les bras de sa femme et retrouver l’ensemble des siens.






