SOPHIE DÉESSE DE LA RAISON, ÉPISODE 1, LE VENT QUI SE LÈVE

En ce jeudi 5 décembre 1793, il règne sur la France un froid polaire,enserrant les choses et les êtres d’un étau puissant, Paris la capitale ne faisant en rien exception.

Sophie debout à sa fenêtre, observe le jour qui doucement se lève. Elle gratte et dessine comme lorsqu’elle était enfant des volutes sur le givre qui s’est formé à l’intérieur de la chambre pour mieux voir l’activité de la rue, qui doucement s’anime. Elle aperçoit frissonnante les premières charrettes qui ont franchi les barrières de l’octroi et les passants frigorifiés qui dans un nuage de vapeur se noient dans le jour qui déploie ses ailes. Les marchands malgré une sourde peur qui tient les entrailles installent leurs étals. Le climat politique terrible du moment n’excluant pas le négoce.

En chemise, elle grelotte et entend son mari Antoine qui l’appelle à le rejoindre sous la chaleur des couvertures. Sophie ne se méprend nullement et sait qu’elle va devoir passer encore sous les fourches caudines du devoir conjugal. Non pas qu’elle répugne à cet acte si naturel, mais plutôt à son déroulement rapide et surtout à la non-réciprocité des plaisirs qui peuvent en découler.

D’autant qu’aujourd’hui l »ordonnancement bien réglé sa journée ne se déroulera pas de la même façon que les autres jours, et cela ne manque pas de l’inquiéter.

Avec Antoine, son mari, ils sont mariés depuis sept ans, un mariage teinté d’amour et d’affairisme. Elle était bien jeune pour convoler avec ce vieux qui lui comptait quinze années de plus. Hyménée précoce et perte de sa fleur du devant marquèrent Sophie aussi sûrement que le passage de l’autorité paternelle à celle, non moins contraignante, de son époux.

Au vrai, mademoiselle Fournier, née le 30 mai 1769 à Auxerre, se prénomme Marie Françoise Joséphine. Son père et son grand-père sont fondeurs en caractères d’imprimerie. Bien en place, affaires luxuriantes, la famille est connue de tous, imprimeurs, écrivains, gens de lettres et de loi.
Le décor est planté, jeunesse inconnue mais qu’on devine empreinte d’instruction et de culture.

Le sourire de la demoiselle, qu’on surnommait Sophie, fut-il suffisant pour attirer dans ses rets cet imprimeur au nom espagnol, à moins qu’on ne songe plutôt à la puissance attractrice de cette fratrie bien implantée ?

Quoi qu’il en soit, le 10 janvier 1786 tous les proches se rassemblèrent à l’église Église Saint‑Nicolas‑du‑Chardonnet à Paris pour amener à l’autel les deux jeunes gens.

Sophie devenait, devant Dieu et les hommes, madame Momoro, épouse d’Antoine. Lui est imprimeur, et sa notoriété dans son monde n’est pas moindre.

Sophie, rapidement, devient mère : le 13 décembre de la même année, elle met au monde son fils Jean Antoine, passant en peu de temps de l’enfance à la parentalité.

Les années qui suivent vont être pour elle un continuel enchantement, prise dans le tourbillon des idées qui fusent et qui se développent, elle boit sa vie dans le sillon de celle d’Antoine.
Lui, au milieu de son imprimerie, est au cœur de tout, au cœur de l’orage qui gronde**,** au cœur d’un mouvement irrésistible qui va bientôt recouvrir de son crêpe le monde ancien. Profitant d’une notoriété certaine dans sa profession, il écrit quelques romances et quelques ouvrages spécialisés. Le couple reçoit beaucoup, et la jeune femme qu’est Sophie est émerveillée par l’importance que prend son mari.

Survient enfin l’effondrement souhaité par certains et redouté par d’autres : sous le coup de la dette publique et des idées nouvelles, la monarchie, sous sa forme ancienne, s’engloutit peu à peu dans les méandres de la nouvelle Assemblée nationale constituante.

Antoine Momoro et son imprimerie profitent de la toute nouvelle liberté de la presse ; son activité se transforme et se mue en un outil de diffusion d’idées révolutionnaires.

Sophie suit cela avec attention tout en surveillant les premiers pas de son fils. Son époux se lance dans la politique ; elle, sans idée particulière, boit ses diatribes et, un peu inquiète, se glisse dans les siennes.
Lui publie bientôt le « Bulletin de l’Assemblée » et « L’Observateur du Club des Cordeliers ». Elle ne le voit plus qu’en coup de vent : il est membre influent et écouté du Club des Cordeliers et du cercle social. Son influence grandit, et il obtient pour son imprimerie la concession des travaux d’imprimerie et de typographie de la commune de Paris.

Sophie est un peu inquiète de sa vénération pour le docteur Jean‑Paul Marat, son extrémisme lui fait peur. Il devient, de par sa position d’imprimeur, un outil puissant pour le Club des Cordeliers et la diffusion de ses idées. Après la fuite du roi et son arrestation à Varennes-en-Argonne, Antoine veut la déchéance du roi. Au cours de rares dîners, Sophie exprime son angoisse, car, au fond d’elle-même, et comme beaucoup d’autres, elle reste convaincue qu’une monarchie constitutionnelle serait bonne pour le pays. Antoine se moque : lui a d’autres idées, plus innovantes, plus dans l’air du temps. Il se rapproche des extrêmes, des Jacques‑René Hébert et des Jacques Roux. Il publie « Le Père Duchesne ».

Si Sophie exècre ce médecin genevois,nauséabond et répugnant de purulence, elle n’en conchie pas moins le cauteleux Père Duchesne. Ce nabot tiré à quatre épingles, poudré et frisé, est l’inverse de l’image qu’il veut donner.

Elle connaît aussi le redoutable Danton originaire d’ Arcis-sur-Aube, avec sa voix de stentor, et le gracile journaliste Camille Desmoulins. C’est tout le Club des Cordeliers qui défile au domicile ou à l’imprimerie. Antoine est au centre de tout et se démène comme un diable.

Auteur d’une pétition demandant la déchéance du roi après sa fuite, Momoro est incarcéré ; Sophie est morte d’inquiétude et comprend dès lors que son monde peut basculer.

Mais l’imprimeur de la liberté est bientôt libéré, la Révolution avance comme un fleuve en crue.