L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 4, L’ENTERREMENT

Le lendemain, je file aux nouvelles. Ce n’est pas dur d’en obtenir, tout le monde ne parle que de cela. Le prieur Gillet est en grande conversation avec le curé de Benon, le père Devazais. J’entends quelques bribes de conversation : on doit enterrer la gamine décemment ; elle ne peut rester plus longtemps allongée sur une table dans la bibliothèque. Déjà plusieurs novices ont été surpris à zyeuter le fruit défendu. Il faut que cela cesse, car sinon la réputation de ce lieu va en pâtir.

Le prieur penche pour une inhumation dans le cimetière neuf de Benon, car le hameau de la Roulière en dépend, mais le curé de Benon, sous prétexte qu’elle est morte dans l’enclos de l’abbaye, soutient qu’elle doit être enterrée dans le cimetière qui jouxte l’église de la communauté.

Gillet ne tient pas spécialement à ce qu’une jeune femme morte assassinée, violée et trouvée nue salisse son lieu sacré. Si l’abbé apprend cela, sa place sera bien discutée et il sera renvoyé. Finalement, le curé de Benon, qui n’est qu’un humble parmi les humbles, cède au puissant prieur. La petite sera enterrée cet après-midi.

Le meunier Fleurisson est chargé de prendre le cadavre pour le conduire au cimetière. Il a fait une belle comédie, disant que cette traînée n’est pas de sa famille et que, par conséquent, il ne donnera rien à la fabrique pour les obsèques. L’empoignade est belle et l’on croit que le farinier géant va l’emporter sur le frêle curé. Mais, de sa voix vibrante, le petit fait honte au grand et le farinier en rabat de son importance.

Comme, pour l’instant, personne n’a retrouvé les habits de la morte, on décide de la coudre dans un drap de lin. Là encore, Pierre Fleurisson conteste, disant qu’on va le tondre, qu’on va lui enlever la dot de sa fille ; mais, là encore, il consent. Sa femme, Anne Micou, se charge de coudre le linceul.

La charrette est enfin arrivée. Mon père et mon oncle pénètrent dans la bibliothèque et en ressortent avec le maigre paquet qu’ils chargent sans précaution, tel un fagot de bois, sur les planches disjointes, blanches de farine, des moulins de la Roulière.

Je suis révolté au fond de moi par ce manque de délicatesse, d’autant que je m’étais caché dans la pièce où la matrone de Benon et ma mère ont procédé à la toilette de la morte. La vision que j’en ai eue a un peu effacé celle, idyllique, de mon rêve nocturne. Marie l’assassinée n’était plus qu’un morceau de viande qui, au gré des heures qui passent, se faisande.

Miraculeusement, j’ai eu l’autorisation d’assister à l’inhumation. Ma mère, qui exceptionnellement sort de la Grâce-Dieu, accepte de me conduire là-bas avec elle.

À chaque fois que je vais au village, c’est un peu une fête. Celle-ci sera funèbre, mais elle sera.

Au cimetière, il y a la tribu des Fleurisson. Le patriarche a consenti à arrêter les ailes de ses deux moulins. Il est là, se pavanant comme un coq dans un poulailler ; il parle fort, se montre aux autres. C’est un maître, il faut qu’on l’écoute.

Sa femme, que tout le monde appelle la Micou, n’est que petitesse à ses côtés. Les plaisanteries vont bon train sur eux, car certains disent qu’il doit bien lui briser les reins quand il la prend. Elle fait aussi très jeune par rapport à son vieux grigou de mari. Sans qu’on sache réellement pourquoi, il y a bien vingt ans d’écart et quelques-uns pensent que cela aurait mérité un charivari.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : la farinière, toute menue qu’elle soit, est une femme qui se penche sur les affaires du moulin, et pas une once de farine ne sort sans qu’elle le sache.

Dans ses jupons, il y a leur fils aîné, Pierre. Il est plus jeune que moi et je l’ignore complètement.

Puis il y a la veuve Fleurisson. Mon père, qui la connaît bien, la nomme la veuve Anne. Elle a été la troisième épouse de Jean Fleurisson. Elle ne vit pas au moulin mais au hameau de la Roulière. Enfin, elle vivote plus qu’elle ne vit, car sa parentelle n’est guère généreuse avec elle.

Si je me moque pas mal de la veuve, sa fille, prénommée Anne comme elle, ne me laisse pas indifférent : dix-huit ans et une beauté à couper le souffle. Les autres filles du village ne sont que de pâles copies de cette splendeur.

Avec les autres garçons du village, on monte des expéditions pour tenter de l’apercevoir. Certains garçons plus âgés font même de vilaines choses, mais j’en reparlerai plus tard. Les commères d’église disent même, en chuchotant, que l’oncle lui tournerait autour, qu’il prendrait bien sa nièce comme servante et qu’il voudrait prendre sa nièce comme il prendrait ses servantes.

Ensuite, comme à un défilé bien ordonné, viennent Jean-Baptiste Fleurisson, dit le Jeune, et ses fils Jean, André et Pierre. Ces trois-là sont mes camarades de maraudes.

Ce qui frappe, c’est l’air triste de Jean-Baptiste. On a l’impression qu’il a perdu une fille, une femme ou autre chose. On entend des murmures à ce sujet. Ce veuf à l’allure un peu niaise, dominé par son frère, aurait-il eu des velléités sur l’énigmatique  morte ? On n’en sait rien pour sûr, mais, pour un peu, il pleurerait.

Pour terminer la revue des gueules farinées, il y a la reine Anne, une harpie, une saleté qui, un jour, m’avait giflé parce qu’elle pensait que je l’observais. Quelle idiote ! Moi, zyeuter une vieille de quarante ans avec un mioche à la mamelle ! Elle ferait mieux de surveiller son mari, qui lui fait porter des cornes de la taille du grand cerf qui nargue les chasses du château.

Pour moi, meuniers, c’est une cour avec ses bouffons, mais nous ne sommes pas là pour rire, car le paquet dans le lin blanc attend de pénétrer dans sa dernière maison.

Curieusement, il y a peu de monde de l’abbaye. Mon père a été retenu ; le prieur, à l’évidence, ne se déplace pas pour une si vile personne, et aucun des moines n’a eu l’autorisation de suivre la cérémonie. Une femme violée, nue : une vraie malédiction pour la communauté.

Par contre, mon oncle Gilles est là, pénétré de cette obligation de rendre grâce à cette malheureuse. Il est avec l’officier du comté. Les deux observent la foule en silence, espérant peut-être découvrir le criminel. Ce n’est pas impossible, mais je trouve qu’il faut être assez perturbé pour suivre l’enterrement de celle qu’on a tuée.