L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 6, L’INTERROGATOIRE

Lorsque je rentre à l’abbaye, je suis pour le moins attendu. Mon père, les mains croisées, observe mon arrivée. Ce n’est pas bon signe et l’état de mes vêtements ne plaide pas en ma faveur. Je sais que cela va être orageux et que ma mère va s’en mêler lorsqu’elle verra la déchirure de ma chemise.

La paire de gifles que je reçois n’est qu’un prélude au reste. Mon père a été interrogé par le sénéchal et, visiblement, je devais l’être aussi. Ne pas être là pour un si important personnage est impardonnable. Pour moi, cela l’est, car je n’étais pas au courant. Tous les habitants de l’abbaye ont été interrogés, même les plus jeunes. Je n’en saurai pas plus, si ce n’est que mon père doit me conduire au château de Benon pour que le sénéchal prenne ma déposition. Faire quitter les cuisines à mon père n’est guère facile ; c’est un peu comme si l’on enlevait le roi de son trône.

Il y règne d’ailleurs en maître absolu et espère que je prendrai la suite. Pour moi, il n’en est pas question, car je préfère courir les bois comme l’oncle Gilles.

Bien sûr, il est peu probable que j’obtienne satisfaction, mais je m’évertue à mal faire les tâches qu’il me confie. Cela le désespère et me vaut de sacrées corrections. Je ne céderai pas et je serai autre chose que lui.

Ne pas admirer le métier de son père n’est pas le détester pour autant. Mais lui ne comprend pas que l’on puisse préférer l’odeur de l’humus à celle du graillon. La cuisine doit être réservée aux femmes ; d’ailleurs, à la maison, mon père ne fait strictement rien, se conformant aux usages masculins en la matière.

Mon père est le deuxième garçon vivant de la lignée des Hillaireau qui s’est installé à l’abbaye. Le premier, Charles, était de son vivant garde de la forêt ; mon père n’ayant eu d’autre choix que d’aller en cuisine.

Le grand-père Clément, que j’ai un peu connu, est arrivé à l’abbaye avec ma grand-mère Madeleine un peu après la mort du roi Louis XIV. Il était tonnelier de formation, mais devint garde des bois et des chasses de l’abbaye. La famille est originaire de Ferrières-d’Aunis ; c’est à une demi-lieue de l’abbaye. J’ai là-bas un grand nombre de cousins.

Le grand-père Clément, lors de son installation ici, avait réussi à faire entrer son jeune frère François comme domestique. Cela fait donc presque soixante ans que des Hillaireau se promènent sur les terres de la Grâce-Dieu.

Mon père a une cinquantaine d’années. Comme son jeune frère Gilles, il est de forte constitution, grand et gras. Son ventre est aussi tendu qu’une outre, sa force est herculéenne et il briserait ma frêle mère d’une seule main. Sa figure est encore belle, bien que son teint soit gâté par la couperose et que son nez, avec l’âge, soit devenu un appendice qui ressemble à un groin. Il est certain que, si les paysans du village souffrent parfois de disette, il n’en est guère de même des moines de l’abbaye et des gens qui travaillent pour eux. Mon père dit que, pour bien cuisiner, il faut goûter ses plats, et sur ce chapitre il est imbattable. Il n’est pas avare non plus des vins de la région. Le cru de la Roulière, le vin du Gué-d’Alleré et le merveilleux Chauché des environs de La Rochelle font le bonheur du prieur et de mon père.

Mais, encore une fois, malgré les avantages, je ne serai pas gâte-sauce.

Comme je vous l’ai dit, je n’en ai pas fini avec la justice maternelle. Ma culotte est déchirée ainsi que ma chemise, et il n’est pas question que je me présente ainsi à la sénéchaussée.

Me voilà en chemise dans la cuisine. Ma mère, avant de prendre une aiguille, va cueillir une brassée d’orties devant la maison et m’applique une cinglante correction sur mes jambes nues, tandis que je protège à grand-peine mon illustre séant, pourtant cible privilégiée de mon implacable mère. Comme si cela ne suffisait pas à mon humiliation, la fille du métayer que je courtise en silence pénètre dans la maison pour faire reprendre une couture à ma mère, qui s’y entend. L’objet de mes désirs me voit en mauvaise posture, les jambes et le derrière constellés de boursouflures urticantes. Aucun trou de souris où me cacher ; la blessure est cuisante, ma mère s’en réjouit et la belle en sourit.

Le château, ou du moins ce qu’il en reste, se dresse sur une petite élévation. On y voit encore les douves, mais l’ensemble n’a plus aucune importance militaire. Cependant, un comté est un comté, et toute une administration gravite autour de son siège. Plus bourgeois que nobles, ces fonctionnaires forment un ensemble assez homogène et tendent à vouloir effacer leur roture par des noms de terre qu’ils enrubannent de fioritures.

Mais ces personnages, même s’ils ne sont pas nobles, ont de l’importance et mon père lève son chapeau à de nombreuses reprises.

On me fait entrer dans une vaste pièce. Je suis embarrassé : mes sabots ont souillé le beau carrelage de pierres rouges. Je suis terrorisé et je m’interroge quant à ma présence.

Ce n’est pas le sénéchal qui m’interroge, mais un sergent nommé Jean Robelin. Je ne le connais pas, mais, pour sûr, il m’impressionne. Évidemment, on ne me soupçonne de rien ; comment le pourrait-on ? Mais les habitants de l’abbaye me désignent comme celui qui passe son temps à courir dans les bois.

Le sergent me demande donc si j’ai vu quelqu’un le jour de la mort de Marie. À vrai dire, je ne me souviens pas si j’ai été dans le bois ce jour-là, mais je signale quand même que j’y avais vu Marie.

Le sergent, qui flaire une piste comme un louvetier, dresse l’oreille. Les questions fusent : quand ? avec qui ? que faisait-elle ? Je n’en sais rien, car, en fait, je ne sais même pas pourquoi j’ai dit que je l’avais vue. Robelin appelle un autre sergent qui repose les mêmes questions. Je dois inventer un peu ; j’en viens même à la description d’un homme qui tenait la main de la servante.

Heureux, les deux hommes me rendent à mon père. Sur le chemin du retour, c’est un nouvel interrogatoire. La nouvelle passe de bouche en bouche : grâce au petit Hillaireau, le criminel va être arrêté. Je fais l’important et je gonfle le torse devant la petite métayère. J’ai l’impression que cela ne lui fait aucun effet et n’efface en rien la vision qu’elle a eue de moi corrigé par ma mère.

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 1, SUR LES TERRES DES ABBÉS

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 2, LA MORTE DU RUISSEAU

L’HOMME DE L’ABBAYE,Épisode 3, DANS LE SILENCE DE L’ÉGLISE

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 4, L’ENTERREMENT

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 5, LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ