
Nicolas est maintenant seul depuis cinq ans. Le temps a passé sans qu’il se préoccupe de se chercher une âme sœur. La bonniche qu’il a embauchée pour tenir son ménage supplée largement à la présence d’une régulière. Elle lui fait sa soupe, s’occupe de la maison, des bêtes de la basse-cour et de l’étable.
Accessoirement, elle le rejoint dans sa couche, une vraie bonne pâte qui ne rechigne pas à relever ses cotillons quand l’humeur de Nicolas est badine et qu’il est pris d’une envie de femme pressante.
Pourquoi donc s’échiner à découvrir, à trouver une bégueule qui râlera tout le temps, qui l’empêchera de tourner en rond ? Non, il ne veut pas repartir en négociation de maquignon, en accordailles ; il veut jouir de ses terres et de ses biens sans qu’une femelle ne l’emmerde.
La petite bonne tournicote et n’en finit pas de lui amener son eau chaude. C’est dimanche et il fait toilette. La servante fait partie des meubles, et il se met nu devant elle sans aucun problème de pudibonderie.
Au physique, il a changé et n’est plus celui qui a épousé Marie-Magdeleine et Marie-Thérèse. Son ventre est devenu proéminent, une bonne graisse de jouisseur et de buveur.
Le vin de La Rochelle, en rasades gouleyantes, a à peine étanché sa soif, et les plats mijotés que lui concocte sa servante le rassasient à grand-peine. Il boit comme une outre, mange comme quatre et ripaille après la messe.
Son visage boursouflé trahit le bon vivant, celui qui se repaît de bouillon gras et de vin bouché. Il est rougeaud, le Nicolas, et ressemble plus à un moine qu’à un ascète qui trime aux champs.
Soudain, il s’écroule ; la bassine choit et l’eau mouille le corps de Nicolas affaissé en un amas de chair. La bonne crie, s’agite ; elle vérifie si monsieur n’est pas mort et sort en hurlant sur le devant de la maison.
Les voisins viennent à son secours. On porte péniblement Nicolas sur son lit ; la scène est grotesque. Personne ne pense à couvrir sa nudité et l’on dialogue devant ce presque gisant de ce qu’on doit faire. Lui revient un peu à la vie, retraverse le Styx. Il gémit doucement et l’on réalise que le docteur serait utile.
On l’envoie chercher ; il habite à Saint-Sauveur-de-Nuaillé. Il ne sera pas là tout de suite, pensez donc, le chemin n’est pas très bon. En attendant, une voisine s’aperçoit qu’il est nu comme un ver ; elles en rigoleront au lavoir, mais pour l’instant elle le couvre.
Trois heures ont passé. Esculape est enfin arrivé. Le verdict tombe : attaque d’apoplexie. C’est sans appel. Finies les agapes, eau plate et bouillon clair.
L’alerte a été chaude. Nicolas réfléchit et se penche sur sa situation : il a bien failli passer et n’a personne à qui transmettre ses biens. Cette fois, c’est bien décidé, il va se mettre à la recherche d’un ventre.
Il pense bien sûr à la bonniche, mais depuis qu’il la possède elle n’a jamais été grosse ; alors il se dit qu’elle n’est pas fiable. Puis, retombant dans ses travers, il se dit qu’il lui faut une fille jeune, aux hanches larges et généreuses, mais que l’apport d’une pièce de vigne ne serait pas non plus malvenu.
La recherche commence et elle s’avère plus facile que les fois d’avant. Une petite qu’il connaît fort bien ferait parfaitement l’affaire. Elle a vingt-trois ans, est issue d’une famille implantée au Gué-d’Alleré depuis longtemps et a une belle complexion.
Madeleine Beaujean n’est pas immédiatement séduite par l’idée de se retrouver dans la couche de ce barbon, mais elle n’a pas voix au chapitre et son père, Jean, détenteur de l’autorité, n’entend pas être contrarié.
Marie-Thérèse, sa mère née Jouinot, tente de la rassurer. Après tout, il n’est pas si vieux ni si décrépit. Hormis ses derniers ennuis de santé, il est plein de vigueur.
Madeleine n’est pas convaincue, car la réputation de son futur n’est pas des plus fameuses et, en plus, plane l’ombre de cette servante qui lui sert la soupe et qui lui sert de femme.
Jean le père, Nicolas le futur, Antoine son frère ainsi que Jacques Beaujean, le cousin germain et adjoint au maire de la commune, négocièrent au mieux et surtout au plus juste.
Dans ce genre de discussion, il faut faire gagnant-gagnant, et les familles Turgnier et Beaujean s’y entendent à merveille.
La noce a lieu le mercredi 20 novembre 1816, vingt-quatrième année du règne du roi Louis XVIII. Cette fois, c’est le maire en personne qui va les marier. Monsieur Boutet-Des-Touches a enfin consenti à ne pas déléguer à son adjoint.
Nicolas est fier et se redresse comme un coq sur un tas de fumier. Il a tant attendu ce moment : une jeune femme belle et ayant une belle dot. De surcroît vierge et oie blanche à souhait. Il pourra façonner l’objet et en disposer à sa façon et selon ses envies.
Madeleine Beaujean est là, qui illumine de sa grâce la petite place de la mairie. Ses cousins Beaujean et Daunis l’entourent et semblent la protéger. Ce dernier a le même âge que la mariée ; ils sont cousins mais aussi amis.
Un temps, ils ont marivaudé ensemble et rêvé d’un mariage impossible. Madeleine lui a octroyé quelques faveurs : des baisers, des caresses et, un jour d’ultime folie, a dévoilé un pan de ses chairs blanches. Pour les corps, l’union était possible, mais pour les familles et le curé le scandale aurait été total. Alors à quoi bon s’entêter ?
Les parents de la mariée sont là, bien vivants, et se montrent à tous. Leur fille a droit à un beau mariage et eux ont le droit d’en être fiers.
Les parents de Nicolas ne sont plus de ce monde, mais avec ses frères ils forment une fratrie soudée qui rayonne sur le village.
La seule ombre au tableau pour Nicolas est la honte qui lui monte au front lorsque les témoins sont invités à signer l’acte. Lui ne sait ni lire ni écrire et cela le mortifie. C’est comme une blessure visible, une flétrissure.
Madeleine ne sait pas écrire non plus, mais c’est une femme à qui cet art ne servirait vraiment à rien.
Les voilà mariés maintenant. Il n’y a plus qu’à guincher et à bâfrer un peu, puis s’éclipser et aller faire son devoir de défloraison.
Nicolas profitera largement de sa belle épouse et rejoindra la terre de ses ancêtres le 26 janvier 1851. Madeleine lui survivra vingt-deux ans et le retrouvera en 1873.
Ensemble, et malgré tous leurs efforts, ils n’eurent que deux filles. Désespérant au fond de lui-même de ne pas perpétrer son nom et de transmettre à un mâle le fruit d’une vie de labeur, il dut reporter son affection sur ses gendres.
Il n’eut la chance de connaître qu’une seule de ses petites-filles.