
Élisabeth, tristement, regardait la charrette qui, brancards levés, ne serait pas cette année attelée par Jacques. Presque neuve, caractéristique avec ses roues hautes, propre et soignée comme une bête, elle semblait attendre le retour de la période de distillation avec impatience. À côté gisait, comme une vache près de vêler, une grosse chaudière en cuivre. Légèrement ternie aux endroits léchés par le feu, elle présentait ailleurs une brillance de miroir. Aussitôt, une poussée de tristesse l’assaillit, repensant aux grotesques grimaces qu’elle et Jacques faisaient devant cette glace improvisée et qui les entraînaient dans de longs fous rires.
Le long du mur, comme un gros chapeau, reposait le chapiteau, sorte de couvercle que l’on mettait au-dessus de la chaudière pendant la chauffe. Non loin, dans de la paille propre, le tuyau de raccord et le serpentin de cuivre attendaient que des mains de brûleur habiles viennent les utiliser.
Sa veste de grosse laine était là, mais lui n’était pas là.
Son chapeau de feutre à grands bords pendait à un vieux clou, mais lui n’était pas là.
Le bâton qu’il utilisait pour marcher, tortueux et noueux, semblait danser en l’attendant, mais lui ne venait pas.
Le fouet en cuir de vache, amoureusement tressé, qu’il utilisait pour faire doucement marcher ses bœufs, suspendu à la vieille poutre, paraissait émettre une complainte amoureuse, attendant enfin qu’une poigne habile le saisisse. Mais lui ne venait pas.
Elle sentait les effluves de raisins et de vin. Elle se repaissait de l’odeur végétale des rafles. Toutes les fragrances pénétraient en elle et faisaient renaître les moments de bonheur avec Jacques. Se rapprochant, elle enfouit son visage dans la vieille pelisse et s’enivra des parfums intimes de Jacques.
Cette perception lui provoqua des frissons et elle repensa à leur fusion des corps lorsqu’ils ne faisaient qu’un, lorsqu’elle le laissait pénétrer en elle dans une fusion d’alchimistes. Instinctivement, elle toucha son ventre et, pour la première fois, crut percevoir des mouvements de celui ou de celle qui ne connaîtrait jamais son père.
Dans sa démence, dans sa débauche de souvenirs, elle entendit une voix, sa voix. Elle se retourna, mais ne vit rien. Des larmes lui vinrent. Était-ce ce foutu vent d’automne qui lui jouait des tours ? Était-ce les feuilles qui, en tourbillonnant, se moquaient de sa tristesse ? Ou bien était-ce le ruisseau qui, gonflé par les eaux diluviennes des derniers jours, chantait une mélopée funèbre pour l’âme de Jacques ?
C’était peut-être tout à la fois.
Dans un coin abandonné, une touque habillée d’osier contenait un reste d’eau-de-vie de marc. Elle en enleva le bouchon de paille et huma son méchant contenu. Elle se souvint que Jacques s’autorisait, le matin, un verre de cette eau-de-vie de pauvre. Cela tuait les vers, affirmait-il.
Elle fut tentée de goûter le breuvage, mais n’osa. Cette dernière coulée, comme l’huile du saint chrême, comme le sang de la Crucifixion, était sacrée.
Elle fit demi-tour. Des affaires à régler. Principalement celle de savoir qui allait reprendre le matériel de Jacques, qui allait exploiter l’autorisation qu’il avait obtenue de brûler, de distiller le mauvais vin du terroir du Gué-d’Alleré pour en faire une eau-de-vie acceptable.
L’avenir l’inquiétait. Son mari, Jacques, bien que marchand brûleur, n’avait pas eu le temps nécessaire pour constituer un capital important. Elle s’en sortirait, à l’évidence. Elle prendrait un autre mari, se ferait aider par sa famille, elle irait de l’avant.
Elle s’assit sur la margelle du vieux puits et, en rêve, elle écouta Nicolas lui conter l’histoire de ses vignes et de ce terroir.
Autrefois, le vignoble de La Rochelle et de Surgères était d’une qualité exceptionnelle, concurrençant celui de Bordeaux. Le chemère et le chauché faisaient merveille. Le premier produisait un joli blanc, souvent commercialisé, et l’autre, sous deux formes, le chauché gris et le chauché noir, pouvait produire soit du blanc, soit du rouge.
Cela ne dura guère. L’appât du gain fit que l’on produisit toujours plus. La diminution de la qualité, corollaire de la surproduction, et l’augmentation de la taxe au tonneau firent que l’on s’orienta vers la distillation. Les temps furent difficiles. Le vignoble se dégradait, l’on distillait. Plus l’on distillait, plus le vignoble se dégradait : un cercle vicieux, en somme.
Pour faire cette eau-de-vie, plus besoin de cépages de qualité. Le gel de 1709 fut déterminant. L’on replanta avec de la folle, du balzac, du chalosse, du montil en blanc, du dégoutant, du griffarin et du teinturier. Les noms chantaient aux oreilles d’Élisabeth et elle visualisait les enchevêtrements des ceps que son mari et elle possédaient. Ces dénominations poétiques ne cachaient pas son désarroi, comme l’arbre ne cache pas la forêt.
Jacques, son homme, était un expert en distillation. Chacun lui confiait son vin avec la certitude que la blanche qui en sortirait serait la meilleure. Il maîtrisait sa chauffe, jamais trop forte, jamais faiblissante. Il savait comme personne refroidir cette vapeur d’alcool qui voyageait dans son serpentin comme une caravelle sur l’océan.
Alchimiste de talent, commerçant avisé, vigneron novateur, il aurait pu transmettre à un fils toutes ses connaissances.
Mais voilà, l’adversité passa et, le 21 juillet 1751, tout s’écroula.
Élisabeth ne vécut plus pour elle et se consacra à ses enfants. Aucun homme ne la remaria et elle s’éteignit le 13 août 1786.
Elle eut une vie faite de malheurs. Marie-Anne, sa deuxième fille, mourut à treize ans en 1760. Sa troisième fille, Marie-Jeanne, mourut à cinq ans en 1754. Quant à son dernier enfant, posthume, fils et espoir de sa mère, Nicolas, le Seigneur de toutes choses, le rappela à lui à vingt mois.
Seule Anne-Élisabeth passa le seuil de la jeunesse et fonda une famille avec un tonnelier. Le sang de Jacques le brûleur se transmit par elle en d’innombrables branches, dont l’une verra l’un des siens devenir négociant en eaux-de-vie.
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 16, JACQUES LE BRULEUR
Élisabeth, tristement, regardait la charrette qui, brancards levés, ne serait pas cette année attelée par Jacques. Presque neuve, caractéristique avec ses roues hautes, propre et soignée comme une bête, elle semblait attendre le retour de la période de distillation avec impatience. À côté gisait, comme une vache près de vêler, une grosse chaudière en cuivre.…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 15, LA MÈRE ÉPLORÉE
En cette fin d’après-midi, la chaleur est encore épouvantable, insoutenable, lourde. Pas de vent, mais même pas une brise légère qui viendrait apporter un ersatz de fraîcheur. Les feuilles des marronniers sont immobiles, semblant retenir leur souffle. Cette haute canopée est comme une cathédrale de pierre, sculptée pour l’éternité dans une absence de mouvement éternel.…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 14, LA MARANDAISE
Le curé se demandait bien comment ce grand escogriffe de Jacques Margat avait fait pour rencontrer une femme qui venait de si loin. Il faillit lui demander, mais avant, il convenait de convenir de l’heure du baptême du petit Pierre Jacques Urbain qui venait de naître. Ceci fait, il le regarda partir en se posant…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 13, LES ENFANTS QUI PASSENT.
Au domicile de Nicolas, l’on s’agite, on discute. La petite est passée dans la nuit. On s’y attendait, tellement chétive qu’elle était. La bonne âme qui lui donnait le sein en l’absence de sa mère l’a trouvée bien silencieuse, bien roide, sans couleur. Sans s’inquiéter, au départ, outre mesure, laissant la lumière succéder à l’obscurité…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 12, ON TOND BIEN LES MOUTONS
Pierre Boucherie a trente ans, il va convoler, c’est le bel âge pour le faire, bien que cela commence à être un peu tardif. Sa promise, que le 3 mai 1751 il va conduire à l’autel, se nomme Marie-Anne Charré. Mariage de raison plus que d’amour, elle possède quelques lopins de terre, quelques pieds de…