
Jeanne sort de sa maison. Elle emprunte le chemin qui mène vers l’abbaye, court, fuit et tente de s’échapper. Elle est à moitié dévêtue, pieds nus, en cheveux. Personne ne peut la retenir. Où va-t-elle ?
Son mari, Jean Neraudeau, s’est absenté un moment pour aller prévenir le curé Dénécheau. Il n’en a pas pour longtemps, l’église et le presbytère sont tout proches.
Elle continue de courir. Sa chemise de nuit est mouillée et lui colle à la peau, laissant deviner l’indécence de ses chairs. Elle n’en a cure. Elle n’en a pas fini avec sa folie, avec cette fuite éperdue. Elle ne sent plus ses pieds nus dans les innommables ornières où stagne une eau sale et glacée.
Soudain, elle glisse, tombe, et un cri de douleur s’échappe de sa poitrine. Ses genoux sont ensanglantés, son poignet lui fait mal. Elle ne se relève pas. Elle ne veut plus continuer à vivre. Sans elle, c’est impossible. Elle l’aime tant.
Au-dessus d’elle, dans un ciel noir de novembre, des nuages fantasmagoriques s’engagent dans une danse diabolique. On dirait des corps qui se mêlent. Les formes sont imprécises, mais son imagination, mise à mal par le désespoir, lui permet d’y voir toutes les extravagances.
Sur la haie, dénudée de son manteau de feuilles, un couple de corbeaux croasse et semble se moquer de cet animal qui, le cul dans l’eau, contemple les nuages. Le vent est fort. Les scénettes qui se jouent là-haut se font et se défont. Elle distingue clairement un homme et une femme qui se fondent l’un dans l’autre. Il y a copulation, il y a fornication. Devient-elle folle ?
On peut y voir ce que l’on veut. Tout va trop vite. Une masse noire, l’eau qui perce et qui soudain s’abat. Au-dessus d’elle se déversent des cataractes de pluie. Les oiseaux moqueurs ont battu des ailes et sont partis se mettre à l’abri sous d’autres cieux.
Jeanne est seule, assise au milieu du chemin des Charbonniers, sur les terres du fief Goton. Ses cheveux imbibés d’eau ressemblent à une sinse. La rude toile de chanvre qui la parait des attributs de la civilisation n’est plus qu’une transparence. Des larmes coulent maintenant sur ses joues, se mêlant aux eaux diluviennes qui la noient peu à peu.
Ce qui lui arrive est habituel, tellement habituel que plus personne n’y prête attention. Mais cette habitude, cette loi de la nature, cette clause divine n’en est pas moins l’épreuve la plus dure qu’une femme puisse subir.
Elle est là-bas, dans son berceau d’osier que Jean a tressé pour leur premier-né. Elle n’a pas eu le courage, après l’avoir veillée des semaines entières, de la regarder maintenant qu’elle n’est plus. Elle l’a laissée les yeux clos, sa chair chaude et douce se durcissant peu à peu.
Jean revient de chez le curé. Sa femme n’est pas là. Des voisines entourent le bébé et le préparent pour son grand départ. Personne ne sait où elle est partie. Nul ne l’a vue s’élancer sous la tempête.
Jean remarque que les vêtements de sa femme sont encore posés sur le lit et que sa capeline est toujours accrochée au clou, près de la porte. Même ses sabots gisent aux pieds de l’âtre.
Il est comme fou. Il sort à son tour, cherche sa femme des yeux, mais le rideau de pluie l’empêche de bien voir. Il l’appelle. On se rassemble autour de lui et chacun crie le prénom de Jeanne.
Le frère de Jeanne s’élance vers la Roulière, mauvaise, presque en crue. En cette saison, elle peut engloutir n’importe qui.
Puis Jean a soudain une illumination. Il part sans prévenir les autres, pour la rejoindre au plus vite, avant qu’elle ne prenne froid et qu’elle aussi ne se laisse glisser vers les fonds de l’enfer.
Pourvu qu’elle se trouve là-bas, près de la haie où, pour la première fois, il lui a pris les lèvres, où, pour la première fois, il s’est nourri de sa bouche.
Il court, s’enfonce dans la boue, manque de choir. La pluie l’aveugle. Il entrevoit les ailes immobiles du moulin David, les champs inondés du fief Goton. Au loin, il lui semble distinguer une masse blanche.
Il accélère. Son souffle est court, son cœur bat une vilaine chamade.
C’est elle. Assise dans l’eau, dans l’argile rouge du chemin. Elle tremble, elle pleure.
Il défait sa veste et la lui pose sur les épaules, puis la prend dans ses bras. Longtemps, il reste ainsi. Enfin, ensemble, ils se relèvent.
Deux êtres meurtris par le désespoir de la perte de leur petite Marie-Jeanne. Quatre mois d’amour et d’inquiétude, de lutte et de sacrifice n’ont pas suffi. La mortalité chez les tout-petits est effrayante.
Comme deux pauvres hères, comme deux êtres brisés, ils s’en reviennent vers leur humble masure. On se précipite sur eux. Les femmes s’agrippent à Jeanne, la déshabillent promptement, la sèchent, puis la revêtent de ses habits de deuil.
La petite est là aussi, belle comme le jour qu’elle ne verra plus, belle comme les nuages qui, là-haut, s’entrelacent.
Nous sommes le 5 novembre 1751, et c’est la dixième inhumation de l’année dans le petit cimetière du village.
Le curé Dénécheau couche de son écriture indécise ces quelques mots :
Marie-Jeanne Neraudeau, quatre mois, fille de Jean et de Jeanne Chevillon, inhumée au cimetière du Gué-d’Alleré.