LE CHANSONNIER ROUE ÉPISODE 11, LE RETOUR A LA VIE EN AUNIS

Il reprit sa place au sein de sa communauté mauzéenne, mais se garda bien de se lier à une quelconque trame insurrectionnelle. Il restait personnellement sous étroite surveillance, mais son action perdurait à travers ceux qui étaient persécutés pour avoir repris le « Chant des vignerons ».

Comme un bonheur n’arrive jamais seul, il eut la joie, l’année de son retour, de marier son unique fils, Jacques Claude, le 17 novembre 1856. Il y eut une presse considérable pour apercevoir le désormais célèbre chansonnier, qui vola un peu la vedette à son fils.

Ce fut l’adjoint au maire, Jean Mignot, qui officia à la mairie en remplacement du maire, Jean Aimé. Claude y vit une lâcheté des autorités.

Toute la Grand-Rue de Mauzé était en ébullition. Pierre Guigneux et Édouard Gaboriau, les beaux-frères, servirent de témoins. La mariée, Zélia Françoise Berton, fille de Saint-Pierre-d’Amilly, était magnifique.

L’on banqueta, on dansa et l’on but beaucoup de vin des vignes du père Durand.

Il remercia d’ailleurs sa femme du travail accompli en buvant, avec force démonstrations, les cuvées vinifiées pendant son exil et ses marivaudages avec le grand Hugo.

Tous réunis, la vie pouvait se poursuivre. Les trois enfants de Claude habitaient Grande-Rue, à proximité de chez lui. Il les voyait journellement et oubliait peu à peu ses mécomptes avec les autorités. On le surveillait bien encore un peu, mais son aversion pour les autorités impériales diminuait.

Pour sûr, il continuait d’écrire et ses cahiers se remplissaient comme les foudres de ses chais ; le vin coulait à flot, les vendanges étaient belles.

Au niveau de la célébrité, sa chanson des vignerons le dépassa et le submergea ; elle resta l’hymne de contestation pendant tout l’Empire.

Lui restait le même, malgré les années qui fuyaient. Marie avait deux fils maintenant, Firmin et Louis. Zoé en avait trois : Marie, Firmin et Édouard. Quant à son fils, il n’en avait qu’un qui, à son grand désespoir, fut appelé Jules et non Claude.

Pour notre chansonnier, la vie publique était terminée. Même si sa chanson des vignerons servait encore de chant contestataire contre le Second Empire, il ne s’occupait plus désormais que de ses vignes.

Bien sûr, sa verve d’écrivain ne se tarissait pas et de nombreux textes sortirent de son imagination ; de nombreux manuscrits jonchèrent son bureau.

Ses enfants étaient tous mariés quand l’Empire s’écroula comme une vieille bâtisse vermoulue. Son fils Jacques Claude était déjà trop âgé pour être dans les rangs des malheureux qui combattirent.

Au départ, la guerre fut lointaine et Claude suivait les événements comme tout le monde dans les journaux. Puis les combats se rapprochèrent : l’on vit des blessés dans les hôpitaux de Niort. L’inquiétude était palpable, d’autant que de méchants bruits couraient sur le comportement des Prussiens. Les filles Durand craignaient, comme toutes, d’être violentées ; des esprits stupides s’imaginaient le pire : les Allemands ne mangeaient-ils pas les enfants ?

Claude retrouva sa prose et écrivit « L’Appel aux armes » :

Aux armes, aux armes,
La France a battu le rappel !

Aux armes, aux armes,
La France a battu le rappel !

La République a décrété,
comme en quatre-vingt-douze,
la patrie en danger.

Aux armes !

Il se commit aussi à un chant patriotique nommé « La Barbarie aux prises avec la civilisation » :

Bazaine, à Metz, a vendu son armée,
Napoléon a vendu la France à Sedan.
Des paysans, voilà donc l’épopée
qu’on vient de ramasser dans la boue et le sang.

La République proclamée, Claude Durand n’avait plus d’ennemi à poursuivre. Il resta quand même, pour tous, le chansonnier rouge de 1848 et le pourfendeur de l’ignominieux Empire.

Mais peu à peu, il est vrai, la jeune génération de Mauzé l’ignora et ne voyait en lui que l’aimable vieillard de la Grand-Rue.

Son petit-fils Firmin Claude, le bourrelier, lui vouait un véritable culte et écoutait à l’infini les histoires de son grand-père dialoguant avec le grand Victor Hugo.

Sa petite-fille Marie Alida l’aimait aussi particulièrement et cette belle jeune fille, devenue femme, le cajolait d’un amour filial intense.

Ce fut d’ailleurs elle qui ouvrit le bal des mariages en 1876. Claude en était très fier. L’heureux élu était bijoutier dans le village ; il n’avait pas les mains rêches des travailleurs de la terre et possédait quelques biens. Ce fut avec plaisir qu’il se rendit à la noce et qu’il signa, toujours avec sa belle écriture, en bas de l’acte de mariage.

Ensuite vint le tour de Firmin Claude en 1879. Claude Durand ne participa pas à la noce, car le bougre épousa une Mauzéenne qui habitait Paris avec ses parents domestiques. Le grand-père, qui n’avait rien contre les petites gens, maugréa un peu contre ce retour en arrière dans la promotion sociale. Le charme de Marie Buisson, lorsque le couple s’installa à Mauzé, lui enleva toutes ses préventions.

Le mariage des petits-enfants était une chose, mais l’arrivée des arrière-petits-enfants en était une autre.

La vieillesse prenait une autre dimension ; elle sortait un peu du cadre. Il n’était pas si courant qu’il y eût quatre générations vivantes dans une famille.

Mais pour Claude, les pensées étaient ailleurs : elles étaient pour sa compagne de toujours, Marie Magdeleine, qui, elle, n’avait pas eu la chance de voir arriver la nouvelle couronne de feuilles des vignerons du Mignon.

Ce fut tristement qu’au mois de janvier 1879 on déclama, au cimetière du village, la belle épitaphe que le vieux poète avait composée pour l’amour de sa vie.

Il était entouré des siens, certes, mais se sentait seul avec sa vieillesse. Les mots, toujours les mots, lui agrémentaient ses jours. Bien qu’encore alerte, l’on voyait qu’il peinait lorsqu’il visitait ses vignes et ses chais. Son fils gérait les affaires, mais le vieux avait encore son mot à dire, bien que le fléau venu des États-Unis d’Amérique le dépassât bientôt entièrement.

Ses vignes, ses belles vignes dont il était si fier et auxquelles il avait donné les plus belles années de sa vie, furent, comme celles des autres exploitants, détruites par le phylloxéra.

Comme les autres, il tenta le tout pour le tout, mais rien n’y fit : son époque se terminait avec la disparition de ce magnifique vignoble. Là où couraient des vignes, l’on vit des animaux et du blé. Claude était dévasté par ce fléau et on le vit désormais se traîner sur les pentes de la Grand-Rue en marmonnant sans doute ses chansons.

Édouard Gabriel Guigneux se maria en 1887, puis Édouard Léopold Gaboriau en 1889. Il ne participa à aucun des deux mariages : l’un se fit à Saint-Georges-du-Bois et l’autre en Vendée. On jugea que la route serait trop longue et lui n’en avait, de toute façon, pas envie.

En 1889 se maria aussi son dernier petit-fils, Jules Auguste Durand ; il prit lui aussi femme à Saint-Georges-du-Bois.

Le désagrément de vivre très vieux, c’est que cela augmente le risque de voir partir les siens, en jugeant que la mort se trompe de numéro.

En 1890, sa fille Marie, âgée de 60 ans, décéda alors qu’il en avait quatre-vingt-neuf. Il trouva cela complètement injuste et pria pour qu’à son tour, ce Seigneur à qui il n’avait pas beaucoup parlé dans sa vie le rappelât enfin auprès de sa Marie Magdeleine.

Claude Durand s’éteignit chez lui le 24 février 1895, à l’âge de 93 ans. Là aussi, on lut l’épitaphe qu’il avait écrite et il eut les honneurs de la presse qui, un peu tard, se rappelait qu’un chansonnier de talent, compagnon du grand Victor Hugo, vivait depuis si longtemps dans un bourg oublié.

Que reste-t-il de lui ? Sa descendance et une plaque sur sa maison qui lentement se délite. La chanson des vignerons, qui a fait sa renommée, a disparu des mémoires ; et que dire alors de « La Barbarie aux prises avec la civilisation », « L’Éloge à René Caillié », « Le Mandat impératif », « Le Glas du vieux monde », « Jersey », « L’Esclavage », « L’Idée nouvelle », « La Misère et l’Ignorance », « La Garibaldienne », « La Marseillaise de la paix » et « Les Droits du seigneur » ?

Puisse-t-il se faire que ces quelques lignes fassent ressurgir notre personnage et que, près du pont, non loin de l’impasse du château de Mauzé, vous n’aperceviez sa silhouette et que ce noble tonnelier, vigneron, propriétaire et chansonnier ne soulève son chapeau pour vous saluer.

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