LE CHANSONNIER ROUGE, ÉPISODE 8, LA CHANSON DES VIGNERONS

LE CHANSONNIER ROUGE, ÉPISODE 7, LA RÉVOLUTION DE 1848

LE CHANSONNIER ROUGE, ÉPISODE 6, LA MORT DU VIEUX

LE CHANSONNIER ROUGE, ÉPISODE 5, A LA FORTUNE DU MÊME POT

Tout en restant un peu à l’écart, il suivit néanmoins les événements brûlants qui se déroulaient dans la capitale parisienne. Les émeutes meurtrières du mois de juin, qui opposèrent les ouvriers et les soldats de Cavaignac, l’attristèrent au plus haut point.

Le 10 décembre 1848 eut lieu l’élection du premier président de la République française : c’est le prince Louis-Napoléon Bonaparte qui fut élu très largement.

Paradoxe : la France républicaine du mois d’avril votait pour un prince. Les mesures que prit le président n’allaient pas dans le sens de la République. Son premier gouvernement était monarchique et aucun ministre n’était républicain.

En janvier 1849, il fut décidé de refaire des élections pour remplacer l’Assemblée nationale constituante par une Assemblée législative.

Le comité central des travailleurs socialistes de Niort porta le nom de Claude Durand sur sa liste. Le 1er mai 1850, le journal L’Œil du peuple publia sa profession de foi.

« C’est plus qu’un devoir pour moi, homme de travail et de dévouement, de répondre à cet appel ; surtout quand l’avenir est aussi gros d’orages, et que l’on voit toutes les aristocraties se donner la main pour étouffer le socialisme, ce souffle régénérateur que la révolution de Février a jeté dans le monde […] Car il faut bien le dire, jusqu’ici il n’y a eu que les habits dorés de représentés ; cependant les vingt-cinq millions de prolétaires qui produisent les fortunes de France valent bien la peine qu’on s’en occupe. Chers campagnards, puisque mes sympathies vous sont acquises, criez donc avec moi : Vive la République démocratique et sociale ! Seule forme de gouvernement possible, qui respectera les personnes, la famille, la propriété et protégera en même temps l’avenir des pauvres et la fortune des riches ; cette République, enfin, qui nous rendra le milliard d’indemnité qui fut alloué aux émigrés pour avoir été chercher les Cosaques ; qui emploiera cette somme au remboursement des 45 centimes ; qui réformera les mauvaises lois qui ruinent les vingt-cinq millions de producteurs pour enrichir huit ou dix millions de fainéants qui pavanent dans des calèches ; qui mettra l’organisation du travail à la place de l’aumône, qui allongera les vestes sans rogner les habits. La République de tous, par tous et pour tous… »

Claude ne fut pas plus élu que l’année précédente et obtint 1 816 voix sur 56 851 votants. C’était pour sûr un échec, mais son influence grandit dans le canton de Mauzé avec 606 voix. Beau score local : le père Durand sortait finalement vainqueur chez lui.

Le parti de l’ordre gagna largement, mais le spectre rouge restait menaçant. Dans les Deux-Sèvres, seuls Méchain et Charles conservèrent leur siège.

Claude Durand n’avait pas trouvé la célébrité en devenant député, mais l’on parlait indirectement de lui, et assez souvent, même trop pour les autorités.

Il existait, il est vrai, un foyer socialiste à Mauzé, et ce courant de pensée avait grandement infiltré la Garde nationale. Les autorités incluaient Claude Durand dans le mouvement des icariens, adeptes du socialiste Étienne Cabet ; il l’était certainement, mais rien ne prouve qu’il en fût pour autant un membre très actif.

Claude, pendant sa courte campagne, avait composé une chanson qui, localement, était reprise. On l’entendait dans les manifestations, dans les cabarets ; ce n’était qu’une simple chanson dédiée aux vignerons. Un peu subversive, parfois vindicative envers les possédants, mais qui n’était pas pour autant un appel à la révolte ou au crime.

Bons villageois, votez pour la Montagne :
Là sont les dieux des pauvres vignerons,
Car avec eux, bonnes gens de campagne,
Seront rasés les impôts des boissons.

Bons, bons, vignerons,
Aux prochaines élections,
Il faut, campagnards,
Nommer des Montagnards.

Les Montagnards pour nous sont la lumière,
Drapeau du riche et de la pauvreté ;
Car si les p’tits n’ont pas le nécessaire,
Pour tous les gros, plus de sécurité.

Bons, bons, vignerons, etc.

N’écoute plus cette aristocratie,
Qui convertit les sueurs en écus ;
Quand tu voudras, usure et tyrannie,
Dans un seul jour tout aura disparu.

Bons, bons, vignerons, etc.

Pauvre ouvrier, tu construis pour ton maître
De beaux châteaux, de somptueux palais ;
Tu fais aussi des prisons pour t’y mettre,
Car tu sais bien les gros n’y vont jamais.

Bons, bons, vignerons, etc.

C’est encore toi, pauvre, qui fais la guerre ;
Tu forges aussi des fers au genre humain ;
À l’occasion, c’est toi qui tues ton père,
Et bien souvent tu refoules la faim.

Bons, bons, vignerons, etc.

Ouvre les yeux, paysan, l’on escamote
Les plus beaux fruits de la riche moisson ;
Tu sèmes, hélas ! c’est l’oisif qui récolte,
À lui la fleur et pour toi le gros son.

Bons, bons, vignerons, etc.

Quand l’élection sera démocratique,
Tous les impôts des pauvres ouvriers
Seront payés, dans notre République,
Par les richards et par les gros banquiers.

Bons, bons, vignerons, etc.

Dans tout hameau, des banques agricoles
Existeront pour toi, bon paysan.
Gratis aussi on aura des écoles,
Et de l’argent au plus à deux pour cent.

Bons, bons, vignerons, etc.

Cette chanson n’en fit pas pour autant le Rouget de l’Isle de l’Aunis et était appelée à rester cantonnée entre les murs de Mauzé-sur-le-Mignon.

Ce furent les autorités de Niort qui, de fait, lancèrent et firent le succès de ces quelques lignes.

En février 1850, alors que le tour de vis conservateur donné par le président de la République pour faire taire les oppositions se faisait plus dur, une bande de jeunes socialisants de Mauzé se trouva mêlée à une manifestation organisée par Jean Fayet, commandant de la Garde nationale. Lors de ce défilé presque carnavalesque, une représentation de la Liberté fut promenée et la chanson de Claude Durand reprise en chœur.

Cette Liberté, coiffée d’un bonnet phrygien et les poignets attachés par des chaînes, accompagnée de la chanson revendicatrice de Claude, ne plut pas aux autorités de Niort.

Louis Leroy, menuisier et meneur du parti socialiste, Jean Fayet, cordonnier et militant révolutionnaire, et Jean-Jacques Goutière, cordonnier, se retrouvèrent devant la cour d’assises de Niort pour actes de rébellion et d’excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres.

Ce n’étaient que peccadilles et les jeunes furent acquittés, mais la chanson était lancée et elle était maintenant chantée partout à Niort. On l’entendait sur les places, dans les rassemblements, dans les cabarets. Le journaliste Amy, dans son journal L’Œil du peuple, s’en empara et publia la chanson en son intégralité.

Le procureur de la République ordonna la saisie des journaux. Ils avaient été presque tous vendus et il n’en restait, dit-on, que 8. Amy fut arrêté et se retrouva devant la cour d’assises en compagnie de Claude Durand.

L’affaire fut donc jugée et le journaliste comme Claude Durand furent acquittés.

Pour les autorités, incontestablement, le remède fut pire que le mal : la chanson, jusqu’alors chantée uniquement dans les Deux-Sèvres, fut entonnée dans toute la France.

On s’en empara et elle devint comme un hymne à la résistance contre les intentions impériales du prince-président.