
Le roi, son conseil et toute la clique des revenants font tant et si bien que le Corse s’échappe de son île et joue son dernier coup de dé. Les revoilà partis sur les chemins dans leurs carrosses dorés, fuyant, apeurés, et nous laissant dans les mains revanchardes d’un joueur d’échecs invétéré. Le roi podagre et sa nièce acariâtre, le duc d’Artois, vieux dauphin bigot, leur servant boiteux, ci-devant prince de Bénévent, oui, tous fuient à faire crever leurs chevaux.
Les nouvelles sont vagues, et Napoléon est déjà à Lyon lorsque, au Gué-d’Alleré, l’on apprend sa fuite. Personne, finalement, n’arrête celui qui incarne une certaine grandeur de la France. L’on en discute dans toutes les auberges et tous les foyers de France ; chacun a son avis, mais, le 20 mars 1815, il est à Paris. L’inquiétude concernant une reprise de la guerre est immédiate.
Le temps manque et les hommes aussi ; alors les édiles, en province, restent en place. Boutet, comme chaque matin, gagne sa mairie.
Moi, par contre, je change de métier. On m’enlève ma charge de percepteur et je deviens instituteur. Personne, sauf mon fils, ne commente cette nette régression dans l’échelle sociale. Mais je suis las de courir après l’argent des autres et je ne supportais plus les augmentations constantes des taxes. C’est injuste, car jamais je n’ai pris une position bien tranchée sur quoi que ce soit. Je m’imagine aisément qu’un revenant du vieil ordre avait un protégé à placer.
Même si ma position est modeste, je dois prêter serment à l’Empereur et avoir l’aval de mon maire et du préfet. Mon allégeance à Napoléon ne fait pas défaut et, bien sûr, Boutet, le maire, acquiesce sans broncher.
Pour sûr, le métier d’instituteur ne nourrit pas son homme, mais mon statut de propriétaire terrien, d’adjoint municipal et d’ancien percepteur en impose à la population. Je ne suis en rien débonnaire et les drôles du village me craignent immédiatement, mais l’on s’accorde aussitôt pour dire que je suis un bon maître.
Le trois mai 1815, je revêts mon plus bel habit, celui dans lequel je veux être enterré. Je rejoins mon compère de toujours, Nicolas Perotteau.
Nous faisons route ensemble car, en ce mercredi, nous allons accomplir une chose peu banale : être les témoins du mariage des futurs habitants du château.
Nous avons été sollicités, avec Antoine Louis Turgnier, le charpentier, et Pascal Nicolas Favreau, cultivateur, pour représenter les mariés.
Je ne connaissais en vérité absolument pas ce Balthazar Petit, ancien aspirant de marine et fils d’un greffier en chef du siège royal de la police à Rochefort. L’on sait juste que la famille descend d’un ancien greffier du comté de Benon. Schéma classique d’une petite bourgeoisie marchande et de fonctionnaires qui épouse, dans son intérêt, les rejetons de familles seigneuriales d’autrefois.
Marie-Félicité de La Porte est finalement moins moche qu’on ne l’aurait cru ; son visage est rayonnant. À près de trente-huit ans, elle devient châtelaine, propriétaire et enfin femme. Les notaires des familles ont joliment bouclé l’affaire. D’ailleurs, des membres de la famille, il n’y en a guère, et c’est entourés de paysans que ces deux-là se marient.
Il est décidé qu’ils habiteront dans la vieille maison au toit qui fuit et aux vitres de fenêtres cassées. Pierre Renaud, le fermier, fait un peu grise mine, car Balthazar semble vouloir se mêler de la gestion des terres.
Boutet, sans se départir de son sérieux, marie les deux propriétaires et le curé Ricard les bénit devant Dieu.
Le banquet de noces se tient au château et Marie-Rose, conviée avec son mari, pénètre dans les lieux pour la première fois. L’ancien châtelain, tout en nous côtoyant, tenait à conserver ses distances avec nous. Nous sommes plus près d’une aimable gêne que d’une confortable aisance ; à voir l’endroit, le luxe n’est plus de mise. D’ailleurs, ne dit-on pas que l’une des sœurs de Félicité est morte à Marsais, un petit village proche de Surgères, dans la misère en exerçant le métier de lingère ? Jean croit difficilement à cette fable, mais sait-on jamais.
Fin juin, visiblement, l’on est débarrassé de Napoléon. La bataille tragique de Waterloo a anéanti tous les espoirs de l’Empereur. C’est la consternation pour les uns et la joie pour les autres ; au village, l’on ne prend guère position. La Charente-Inférieure n’est pas politiquement très marquée.
Certains veulent aller voir l’Empereur déchu à Rochefort avant qu’il ne s’embarque pour les Amériques. Le maire Boutet fait tout son possible pour qu’aucun jeune ne se risque à cela. Il a raison et, de toute façon, l’Empereur se livre aux Anglais.
La France est de nouveau sous le joug des armées étrangères. L’occupant s’installe comme chez lui ; il pille, viole et vole.
La main qui s’abat sur la France est plus lourde que lors de la précédente Restauration. La Terreur blanche s’installe et des massacres se perpétuent. Heureusement, ici, aucune occupation et aucune représailles n’émaillent la tranquillité de la région. Toujours très calmes, les gens du village, courbés sur leurs charrues, se contentent de subir.
Boutet est toujours aux commandes, inamovible et disant oui à tout.
Marie-Rose ne se sent pas bien ; elle s’alite, se relève. La toux qu’elle a de persistante semble gagner du terrain ; elle maigrit. Bientôt diaphane, elle sent sa fin. Je me jette à corps perdu dans l’éducation de mes élèves pour tenter d’oublier un instant ce que je vais retrouver chez moi en rentrant. Le docteur est sûr de lui : jamais Marie-Rose ne guérira.
Le dix avril 1816, elle entre en agonie et, le onze, à dix heures du jour, elle décède.
J’enterre ma deuxième épouse, accompagné par l’ensemble du village. Les enfants que j’instruis ont la gentillesse de former comme une haie d’honneur.
Je me sens vieux et fatigué, une triste silhouette, en vérité. Je vivais avec Marie-Rose depuis si longtemps.
Seul, je n’aime pas l’être ; alors je fréquente l’auberge de Pierre Daunis plus que je ne le devrais. Je bois énormément et reste assis, sans but, de longues heures.
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 25, MONSIEUR L’INSTITUTEUR
Le roi, son conseil et toute la clique des revenants font tant et si bien que le Corse s’échappe de son île et joue son dernier coup de dé. Les revoilà partis sur les chemins dans leurs carrosses dorés, fuyant, apeurés, et nous laissant dans les mains revanchardes d’un joueur d’échecs invétéré. Le roi podagre…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 24, LES NOUVEAUX CHÂTELAINS
Reste que, maintenant, la paix va régner et le commerce maritime va reprendre. Je suis un peu inquiet pour ma charge de percepteur. Je ne me suis jamais senti bonapartiste, mais j’ai tout de même bénéficié de cette sinécure pendant son règne. On verra bien. On enterre le vieux De Gascq, sans tambour ni trompette.…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 23, L’EMPIRE QUI VACILLE ET LE TEMPS QUI FILE
Le douze novembre 1812, alors que la France impériale se meurt dans les neiges russes, Pierre Noël Aubin Hillaireau, vingt et un ans, épouse mademoiselle Louise Gaudin, dix-neuf ans. C’est Pierre Petit, l’adjoint, qui marie les deux jeunes gens. Je suis vexé que ce ne soit pas le maire Boutet. Après tout, je suis quand…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 22, A LA RECHERCHE D’UNE BELLE FILLE.
La vie se déroule maintenant comme un rêve. Les paysans lèvent leur chapeau à mon passage et ma femme peut marcher la tête haute pour aller à la messe. Les églises sont d’ailleurs toutes rouvertes. Ce Bonaparte, on peut en penser ce qu’on veut, mais il y a du bon. Je suis reçu, avec Marie-Rose,…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 21, LE PERCEPTEUR ET MARIE-ROSE
Ma nuit de noces est une belle surprise. Ma petite Rose n’est pas aussi vierge qu’elle est supposée l’être. Mais, après tout, je n’ai jamais discuté de cela avec elle, et ce détail n’a pas été couché sur le contrat de mariage rédigé par le notaire. Je découvre une femme en pleine plénitude de ses…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 20, LE POUVOIR ET LA MORT
Même si la chute des robespierristes apporte un vent meilleur, la Révolution n’en est pas terminée pour autant. Les prêtres réfractaires meurent toujours et la guerre n’est pas finie. C’est la fin de la Convention nationale. À sa place siègent désormais deux assemblées : le Conseil des Cinq-Cents et le Conseil des Anciens. L’exécutif est…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 19, LA FIN DE LA TERREUR
Elle arrive le onze juin ; de fait, personne n’est triste, tant l’évidence de sa mort prématurée saute aux yeux. Louis Augeron, tout emprunté, est venu constater le décès ; Hillaire Brodu et Pierre Dubois ont signé le registre. Ensuite, comme sur un oisillon tombé de son nid sans avoir jamais volé, l’on jette quelques…
L’HOMME de L’ABBAYE, ÉPISODE 18, LA FIÈVRE RÉVOLUTIONNAIRE
Je suis assez peu dans mon foyer. Entre ma tonnellerie, la municipalité et les courriers que j’attends à l’auberge, je n’ai que faire des banalités de Marie-Anne. Elle m’apprend tout de même un soir où, fatigué, j’étais en droit de profiter de la tranquillité d’un doux foyer, qu’elle porte encore. Je suis en colère qu’elle…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 17, LA CHUTE DE LA ROYAUTÉ
Je profite, avec mes compagnons, d’un peu de temps pour me promener sur le port de La Rochelle. Tout nous intéresse : les couleurs chatoyantes des gréements, les navires qui dansent à la cadence des flots, la blancheur des pierres et les masses protectrices des vénérables tours. Nous trois, Gué-d’Allériens, passerions bien notre temps à…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 16, UNE NOTABILITÉ NAISSANTE
C’est en groupe que l’on marche sur Courçon. La route est longue et Marie-Anne ne me reverra qu’à la nuit tombée. Il a beaucoup plu et le chemin est gras. L’on passe par la Moussauderie, puis par Linoizeau et la Roulière. Les gars Fleurisson suivent le mouvement et abandonnent à leurs aides les ailes de…