LE CHANSONNIER ROUGE, ÉPISODE 3, LES BEAUX ATOURS DE MARIE

LE CHANSONNIER ROUGE, Épisode 1, l’enfance

LE CHANSONNIER ROUGE, Épisode 2, La jeunesse

D’ailleurs, il serait mentir de dire qu’il n’éprouve pas une certaine attirance envers la belle Catherine et une complicité envers la sage Marie-Magdeleine.

Il se lie aussi fraternellement avec Sylvain et Louis et les aide à progresser en lecture et en écriture.

Tout en travaillant à la tonnellerie, il aide son père à gérer ses affaires et, plus particulièrement, l’assiste dans la rédaction des courriers et la tenue des comptes, car Claude l’Ancien n’a pas eu le bonheur d’apprendre les arts de l’écriture et du calcul.

Notre tonnelier lorgne au quotidien le cul de Catherine et fait part de ses sentiments à son ami et cousin Jean Geoffriau. Les deux, à temps perdu, dialoguent de longues heures tout en battant la campagne. Ils ont le même âge et les mêmes aspirations. Jean est cultivateur et s’occupe des quelques vignes de son père Jacques, le tisserand, et Claude, tonnelier et vigneron, s’occupe des siennes et de celles de son père, marchand de bois. Jean, à la messe, ne s’occupe pas des atours de Catherine, mais de ceux de Marie-Magdeleine. Bien que jeune encore, son charme s’affirme déjà. Les deux, en rigolant, se voient bien se lier avec les deux sœurs. Claude en fait une chanson, mais, devant la médiocrité des rimes, la jette au Mignon.

En ce temps-là, l’antique château de la ville a été racheté par Charles Rivière, un gros négociant, à un autre gros négociant nommé Théodore Martell. Il est dans un tel état que la famille Rivière demeure dans l’ancienne Auberge du Faisan, dans la Grande Rue. Cela en fait les voisins de Claude. Ce sont des gens aisés et madame Rivière ne cesse de répéter que son mari est percepteur à vie des contributions et de l’octroi municipal. Bien que née dans l’île de Saint-Domingue, elle n’en demeure pas moins issue d’une famille de Mauzé. La châtelaine a de l’allure et Claude, en la voyant passer, cesse de cercler ses barriques et lève son chapeau. Le soir, tout en la désirant et en s’imaginant fureter dans ses belles soieries, il la brocarde dans quelques vers rageurs. Il se jure, par ailleurs, de ne jamais baisser la tête devant une telle engeance. La Révolution a permis au peuple de se libérer des chaînes de la noblesse ; il n’y a donc aucune raison de se laisser de nouveau asservir par une bourgeoisie affamée de profits.

Pour l’instant, ces honorables négociants ont besoin de tonneaux et Claude Durand, comme les nombreux autres tonneliers de Mauzé, s’efforce de satisfaire à la demande. Il n’est pas encore temps de lutter contre tout ce beau monde.

C’est d’ailleurs un autre combat que doit mener Claude : une lutte épique se prépare au sein du foyer de la Grande Rue. Épopée homérique de l’amour, Catherine la sémillante vient d’avoir dix-huit ans. Elle virevolte, jouant de ses sourires et charmant son monde ; elle joue avec Claude, le titille, le bouscule. Ce ne sont que joutes où les deux s’enlacent, se poussent, se tirent aux vêtements. Claude, ignorant de la chose féminine, ne sait que faire de ces soupirs, de cette poitrine qui se soulève, de cette respiration haletante et du parfum de femme qui émane du corps en fusion de Catherine. Lui, certainement, en mâle naissant, la désire et l’aurait bien un jour séduite. Peut-être l’aurait-il prise dans une de ces fureurs adolescentes ; peut-être auraient-ils tous les deux mûri leurs amours dans des promenades sages dans les marais. Peut-être qu’en enfants sages, ils auraient fait part de leur désir à leurs deux parents pour qu’un accord, débouchant sur une union, leur permette d’assouvir leur attirance mutuelle. Tout cela aurait pu se faire si la belle Catherine avait été seule ; mais, toujours d’un pas lent, une silhouette fugace apparaît et trouble de sa présence la vierge sérénité amoureuse des deux êtres qui se cherchent.

Un papillon, en cette année de 1822, est prêt à sortir de sa chrysalide : une femme naît sous la fillette. Claude observe d’abord d’un œil amusé la mue qui, sous ses yeux, s’effectue. Marie-Magdeleine ne ressemble guère à sa sœur et peu parient que, derrière cette ligne androgyne, va surgir une nymphe. Claude, qui pour affaire a posé ses bagages à Niort, la préfecture des Deux-Sèvres, est étonné, à son retour, de découvrir qu’une nouvelle femme s’active derrière le potager. Évidemment, la transformation de l’enfant ne s’est pas faite en ces quelques jours d’absence, mais, comme lorsqu’on revient d’une séparation, il découvre une nouveauté dont il tombe soudain amoureux. Tout le monde remarque l’attention que Claude prodigue à Marie, et en particulier Catherine. C’est dès lors une sourde rivalité et, un après-midi, Catherine ose une approche féminine, plus proche du désir primaire animal que des saintes Écritures. Claude la repousse, comme on repousse un plat qu’on s’interdit, et alors elle sut que le tonnelier ne serait pas sien.

Elle en a du dépit, mais elle aime sa petite sœur et elle aime aussi Claude, et se pare aussitôt des oripeaux d’une marieuse.