
Le 5 décembre 1793, l’église Saint-Sulpice laisse place au temple de la Raison. Les beaux parleurs se succèdent en chaire. La Aubry, cette fois, ne tient pas le rôle : c’est une beauté bien plus consistante, bien plus vraie. Sur une sorte de trône, à demi nue, ne laissant rien ignorer à la concupiscence masculine et à la jalousie des bourgeoises compassées, Sophie parade.
Antoine l’a persuadée, ou lui a ordonné. Alors servile, docile ou actrice en devenir, gorge généreuse sous un voile de tulle, bras blancs frissonnant sous la voûte glaciale, en maîtresse de maison, elle devient la Raison.
Quand le charabia prend fin, quatre bras la transportent rue de Sèvres et rue Saint-Placide. La foule rit, chante, se moque de cette bourgeoise en presque tenue d’Ève. Le peuple est graveleux à souhait, les hommes préférant voir une femme dénudée qu’une chasse en bois peint, fussent-elle la représentation de notre bonne Mère. On se dirige vers les Tuileries, mais les porteurs se reposent un peu près d’un reposoir improvisé. De cet autel, Sophie magnifique toise la foule : elle a froid, maudit son homme tout en étant fière de lui. Des hommes et des femmes du peuple dansent : ils sont sales, ivres, répugnants. Elle ne se souvient pas d’une telle trivialité lors des processions catholiques.
On repart. Les porteurs tanguent de fatigue sous le poids du fardeau et de l’alcool qu’ils ingurgitent. On arrive à la salle des machines, ancien théâtre du château des Tuileries où siège la Convention nationale. La représentation reçoit un accueil, mais ne raccompagne pas, comme lors de la première à feue Notre-Dame.
Sur le retour, au carrefour de la Croix-Rouge, la sobriété n’est plus de mise. Les hommes sont saouls et les poissardes de mauvaise vie également. On organise un autodafé de statues volées à l’ancienne religion. Sophie est fatiguée, souillée d’être déshabillée par des yeux avides. En arrivant au temple de la Raison, les porteurs trébuchent : c’est le drame. Sophie, déesse de la Raison, chemise presque sur la tête, seins exposés, gît au sol. On se précipite pour la relever : elle a le bras cassé.
Elle est furieuse. Antoine Momoro aussi. Les porteurs tremblent pour leur vie : un mot du citoyen et ils passeront au rasoir national. Sophie jure, au grand dieu, qu’on ne lui fera jamais endosser ce rôle. Une bourgeoise, mère de famille, ne devrait pas se commettre à ce rôle de catin de théâtre. Pourtant, elle le refera quelques fois encore, Antoine sachant se montrer persuasif.
Mais la Terreur entraîne d’autres terreurs. Robespierre et ses affidés, dans un jeu savant de bascule, doivent se débarrasser des enragés, des exagérés, des hébertistes. Momoro, président des Cordeliers, est arrêté le 14 mars 1794, et le 24, il passe de vie à trépas.
Sophie, la fière déesse au teint raphaélique, est maintenant veuve. En prison à Port-Libre, elle se morfond, résignée, attendant son sort.
Par chance, les buveurs de sang ont cure de cette déesse de pacotille et la libèrent. Elle fait le gros dos un temps, obtient la tutelle de son fils et retrouve finalement, dans les bras d’un autre, la sérénité qui sied à une mère de bonne famille.
Elle a trente ans : ce n’est rien, lorsqu’elle convole en secondes noces avec Jacques Marie Botot, dit Dumesnil, capitaine de gendarmerie chargé d’emmener les condamnés à la guillotine, puis commandant en second des Invalides.
Ils auront une petite fille en 1798, prénommée Stéphanie Joséphine Adèle. Puis, le temps faisant son œuvre, le couple se délitera et Sophie se séparera de son époux, devenu général de brigade en 1804. Le vieux soldat conservera la garde de sa fille et l’ex-déesse de la Raison s’installera avec Jean Joseph Clotilde Lelouche au n°1 de la rue Assas.
Sophie accouchera de son architecte d’une autre fille, qu’ils prénommeront Joséphine Clotilde Sophie. Mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille : séparée de Lelouche, elle vit des gages de son fils dans un modeste appartement au 2 de la rue Magloire. Elle y décède le 20 décembre 1808, à quarante-trois ans.
Peut-être a-t-elle un temps regretté de n’être plus cette déesse descendue de l’Olympe, beauté évanescente qu’on promenait semi-nue dans les rues d’un Paris enflammé. Mais de déchristianisation, il n’y eut pas. Le culte de l’Être suprême, instauré par l’Incorruptible et qui succéda à celui de la déesse Raison, ne sera qu’une vaine tentative. On conserva encore longtemps l’ancienne religion.
De cette idée, plus rien ne subsiste : Antoine Momoro est enfoui sous un monceau de mémoires oublieuses, et la belle Sophie, qu’un instant d’utopie avait fait sortir de l’anonymat, l’est également.