
Comme chaque matin, Antoine quitte sa couche, mû par une sorte d’instinct animal qui lui ordonne de se lever. Nul besoin des soins de sa sœur Jeanne, qui chaque matin se donne pour mission de réveiller sa fratrie. Pas besoin non plus du vieux coq, qui, paresseux, secoue ses plumes couvertes de rosée en attendant de répondre à l’un de ses congénères des poulaillers voisins.
Par-dessus sa liquette, il enfile son pantalon rapiécé. Le froid de la rude toile le fait frissonner. Il fait noir et il tâtonne pour trouver son gilet ; la lune, timidement et presque en s’excusant, éclaire par la lucarne de la porte, ne lui apportant qu’une vague lueur. À côté de la cheminée se trouve l’alcôve de ses parents, la seule entourée de rideaux de serge, intimité conjugale oblige. Il entend son père, qui se réveille peu à peu, et sa mère, qui, telle une chatte surveillant sa couvée, se dresse doucement sur sa couche de plumes.
Dans un autre coin, dans le désordre et la confusion, gisent Jeanne et Marguerite ; elles dorment encore, au milieu des rêves de leurs vingt ans. Il aperçoit la jambe nue de l’une et la tignasse brune de l’autre. Les deux, emmêlées, sont comme les deux doigts d’une main, inséparables. Antoine aimerait parfois pénétrer leur intimité pour s’imprégner d’un monde féminin qu’il connaît assez peu, mais une barrière infranchissable l’en empêche.
Sa petite sœur Augustine, sur une paillasse jetée à la volée, finit sa nuit de petite fille. Antoine observe un instant le visage plein de tourments de sa sœur, sûrement encore dans un cauchemar enfantin.
Il aime cet instant fragile où tout lui appartient. La vie semble suspendue, et il s’en délecte avec bonheur. Il se chausse de ses sabots et sort un instant pour satisfaire ses besoins naturels. Entre-temps, sa mère s’est levée ; elle est habillée, prête à répondre aux besoins domestiques de sa nichée. Elle a ravivé le feu ; la soupe qui emplira son ventre avant d’aller aux champs est encore tiède. Elle lui tend son bol de bois et, comme un jeune chiot, il lape son breuvage.
Maintenant, la maison Esnaud est en mouvement : les filles, presque nues, se chamaillent déjà ; Augustine urine au pot, à peine cachée derrière le lit. Antoine en sourit, mais le père tempête et crie pour la première fois de la journée. Ici, chacun connaît ses tâches, pas de feignants : le père ira finir une pièce de terre à proximité du champ de la Garenne, la mère s’occupera de la maison, du poulailler et de la vache. Jeanne descendra au logis des Rivières pour faire la servante, et Marguerite fera de même dans une ferme des Grandes Maisons. Augustine aidera sa mère, mais ira traire les vaches de la grande métairie voisine.
Antoine, heureux comme un pinson, descend par le chemin des Grandes Verseines pour passer sa journée dans les vignes du champ Brillouet. Son père et lui sont laboureurs à bras, mais la petitesse de leur bien les oblige à se louer ailleurs. Le travail ne manque pas pour les courageux : la vigne, qui pullule dans le coin, demande beaucoup de soin et de main-d’œuvre. En général, on ne meurt pas dans la région, du moins en temps normal.
Juste devant lui, une drôlière à l’allure familière descend également le chemin pierreux qui mène à cette partie de la paroisse. C’est la môme Pinet, une orpheline qui vit chez sa sœur et son beau-frère Pierre Moquet. Elle est journalière et ne possède que son jupon et son pucelage, mais sa tournure, sa gouaille et ses atours généreux lui attirent de nombreux prétendants. Marie, comme chaque matin, traîne le pas et attend Antoine. Aucune parole, mais les regards et les sourires parlent d’eux-mêmes. Il y a fort à parier que cet idiot d’Antoine, s’il se décide, emportera le joli lot.
Pierre Moquet est du même âge qu’Antoine ; ils se connaissent et s’apprécient depuis toujours. Les deux feraient de fameux beaux-frères. Mais à trop attendre, Marie pourrait voir ailleurs si l’herbe est plus verte. Elle est sérieuse, mais les hommes qui cherchent femmes sont nombreux et la concurrence rude. Heureusement, ici, on n’aime pas trop les étrangers, et ceux de la paroisse du Gué d’Alleré et de ses annexes, Rioux et Mille Écus, bien que peu éloignés, le sont déjà assurément. Au bourg d’Anaïs, l’on fait déjà la différence avec ceux des Grandes Rivières et des Rivières, et encore davantage pour ceux au-delà du curé.
Inconsciemment, les gens du bourg se considèrent supérieurs à ceux du bas, peut-être en raison de l’antériorité de l’habitat ou de la présence de l’église et du cimetière. On ne sait même plus si, au vrai, le mélange des familles ne fait pas perdre la trace de l’origine exacte, et l’on retrouve le même patronyme dans toute la paroisse.
Antoine n’a pas vraiment conscience que l’endroit où il vit est foulé depuis des temps immémoriaux. Les labours autour de l’église font ressortir de temps à autre de vieilles pierres que l’on dit tombales, provenant, selon le curé, de l’époque des rois fainéants, voire d’avant. L’église date en ses fondations du XIᵉ siècle ; allez savoir si, en dessous, ne traînent pas des traces d’une ancienne chapelle ou d’un culte païen.
Anais et son petit prieuré appartiennent à l’abbaye de Nouaillé, dans la province du Poitou. Les maîtres des lieux ne sont pas pires que ceux des autres endroits. Le bas-peuple y crève plus ou moins partout sous le poids des diverses impositions.