LA PESTE BLANCHE, Épisode 2, la maladie de la misère


 

Zélie est à peine arrivée que ses petits, Camille et Félicitée, pénètrent dans la pièce. Mon Dieu, dans quel état se trouvent-ils ! Dégoulinants et tout noirs de poussière de charbon, elle sait d’où ils viennent.

D’ailleurs, ils déposent fièrement leur butin, et elle leur met une paire de taloches à chacun.

Ces maudits bandits ont encore été chaparder des boulets de charbon sur la voie de chemin de fer qui mène à l’usine de charbon de monsieur Delmas. C’est formellement interdit et le contremaître de l’usine leur fait la chasse. Mais, si elle se doit de les corriger pour l’exemple, elle sait aussi que tout le monde le fait et que, lorsque l’argent manque, c’est la seule façon de se chauffer.

Comment nettoyer les deux charbonniers ? Impossible d’aller chercher de l’eau à la seule pompe qui se situe au bout de la rue. Tant pis, ils iront se coucher la gueule noire et les mains crasseuses, ils n’en mourront pas.

La malpropreté et la malnutrition jouent également un rôle très important dans la propagation de cette maladie. C’est la maladie de la pauvreté, et la révolution industrielle, en durcissant les conditions de vie et de travail, a accéléré le phénomène.

Son mari n’est évidemment pas rentré, il file un mauvais coton, toujours à picoler chez Courtin ou dans le quartier Saint-Nicolas. Quand elle l’a connu, il était peigneur de laine ; maintenant, il travaille comme journalier ou tâcheron sur les quais, ou dans les usines du voisinage. Le travail ne manque pas aux courageux ; bon, lui ne l’est pas et préfère boire. Il faut souvent qu’elle envoie Pierre pour le récupérer ; il n’aime pas, cela lui fait honte. Alors, en dédommagement, il lui met une volée.

La petite Félicitée se met à tousser, elle a peur qu’elle n’attrape le même mal que sa grande sœur. D’ailleurs, le docteur qu’elle a vu pour Julie chez les sœurs de la Charité m’a explicitement recommandé de l’isoler, car ce qu’on nomme la tuberculose est très contagieux.

La tuberculose pulmonaire est la plus fréquente, mais, à partir des poumons, le bacille se diffuse dans tout l’organisme.

Elle aurait bien aimé, mais ils n’ont que deux pièces et les lits manquent, donc Julie dort avec Félicitée.

La petite est solide, elle n’attrapera pas cette foutue saloperie.

Lors de la primo-infection, une fatigue se déclare et une perte de poids s’installe ; une douleur thoracique apparaît, ainsi que de la fièvre.

Il ne pleut plus maintenant et elle doit ressortir pour détroquer les huîtres ; toutes les femmes du voisinage font de même.

Elles vendent leurs huîtres à un marchand qui passe avec sa charrette ; elles les mettent par mille dans de grands sacs de jute. Elles ont déjà les mains abîmées, cette opération de séparation les achève.

Ce n’est qu’à la nuit tombée que le labeur est achevé. Les enfants ont allumé la lampe à pétrole et chacun, à cette faible clarté, s’occupe comme il peut.

Félicitée a de la fièvre et s’est blottie le long de sa sœur Julie ; elle est morte d’inquiétude, et son bon à rien de bonhomme ne rentre pas.

La tuberculose pulmonaire installée, une toux persistante et des sudations nocturnes viennent s’ajouter aux autres manifestations, qui, elles, s’amplifient.

Elle ne sait où Louis a traîné, mais il est dans un triste état ; pendant qu’elle s’échine à pêcher et à détroquer ces foutues huîtres, que son petit Pierre passe son temps au Marais Perdu à pêcher les anguilles au lieu d’aller à l’école, monsieur fait la tournée des grands-ducs, la poche toujours vide et le gosier plein.

Elle ne peut lui faire part de ses craintes concernant Félicitée, tellement il est pris de boisson. Avec Marie-Louise, qui est enfin rentrée, elles ont toutes les peines du monde à le mettre au lit.

En cours de soirée, le poêle s’arrête et immédiatement un froid vif et humide vient envelopper la cabane.

Ils sont tous entassés : Julie dort avec Félicitée, Marie-Louise avec Camille. Pierre dort seul sur un matelas qu’ils étendent à la nuit venue. Elle, évidemment, dort avec son bonhomme ronfleur. Vous parlez d’une vie, pire qu’au temps des rois ; ces baraquements de la ville en bois sont dignes d’une autre époque, mais c’est tout ce qu’ils ont trouvé.

Les deux filles toussent toute la nuit, l’état de Julie devient préoccupant. Le lendemain, Zélie va voir les sœurs qui se trouvent à Tasdon. Par leur intermédiaire, un médecin accepte de venir à la ville en bois.

Lorsqu’il passe, Julie n’est plus que le pâle reflet d’une jeune fille : squelettique, exténuée, crachant du sang et toussant à se déchirer les poumons.

Le docte savant déclare qu’elle est perdue et qu’il faut l’isoler, car très contagieuse.

À la vue de Félicitée, il dit que, pour celle-là, il est aussi trop tard et qu’ils sont des inconscients de les avoir fait dormir ensemble.

En gros, il aurait fallu qu’elles dorment dehors, car ils n’ont qu’une pièce ; non, vraiment, faire de longues études pour débiter des âneries pareilles.

Ils ont bien du mal à payer la consultation, mais, dès le lendemain, ils se font prêter une charrette pour conduire les deux mômes à l’hôpital Saint-Louis de La Rochelle.

Ce n’est guère long : Julie meurt une semaine après et Félicitée un mois plus tard.

On les couche au cimetière de Saint-Éloi et, heureusement, aucun des autres enfants ne sera touché par cette saloperie.

Il existe aussi la tuberculose ganglionnaire, c’est ce qu’on appelait communément la scrofule ou les écrouelles, que nos saints rois étaient censés guérir en les touchant. Croyance en nos rois thaumaturges qui a perduré jusqu’au XIXe siècle, car Charles X, roi de 1824 à 1830, pratiqua encore cette cérémonie.

Pour être précis, il existe également une tuberculose urogénitale, une tuberculose ostéoarticulaire, une tuberculose cutanée et une méningite tuberculeuse.

Le premier vaccin fut essayé avec succès en 1921 par Albert Calmette et Camille Guérin de l’institut pasteur de Lille. On baptisa se vaccin BCG comme bacille de calmette et Guérin

Ce vaccin ne deviendra obligatoire en France quand 1950.

Pour la guérison de la maladie il fallut attendre 1943 avec la première guérison par antibiotique la  » streptomycine » grâce aux travaux d’un microbiologiste américain nommé Selman Walksman.

Il ne faut pas non plus oublier la pratique barbare du pneumothorax qui pour soulager le patient quelques temps occasionnait souvent des lésions irréversibles. Cette pratique ayant été arrêtée dans les années 1950.

C’est également en cette fin du 19ème siècle que les sanatoriums fleuriront, offrant aux malades une cure par le soleil, le vent, la lumière et aussi l’isolement. En France le premier fut fondé à Berck en 1862.

Même si on la vue la tuberculose était une maladie de la pauvreté amplifiée par l’alcoolisme, la promiscuité et la malpropreté elle n’en touchait pas moins les couches supérieurs de la société.

La tuberculose à l’échelle mondiale est encore un fléau et vient en tête des causes de mortalité.