L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 23, L’EMPIRE QUI VACILLE ET LE TEMPS QUI FILE

Le douze novembre 1812, alors que la France impériale se meurt dans les neiges russes, Pierre Noël Aubin Hillaireau, vingt et un ans, épouse mademoiselle Louise Gaudin, dix-neuf ans.

C’est Pierre Petit, l’adjoint, qui marie les deux jeunes gens. Je suis vexé que ce ne soit pas le maire Boutet. Après tout, je suis quand même quelqu’un.

Les témoins sont mes amis, membres du conseil municipal : Jean Beaujean, Nicolas Perroteau, André Roch Petit et Mathieu Gillet.

Le sieur De Gascq, bien que diminué physiquement, fait une brève apparition qui témoigne de mon importance dans le village. Malgré le froid, on se presse sur le pas des portes pour voir passer la noce des Hillaireau. Une grande partie de la population est conviée à boire un coup, et les jeunes du village vont pouvoir danser tout leur soûl. Les filles du village n’ont, à la vérité, pas le sourire aux lèvres de voir s’échapper un si beau parti.

Je suis au bras de Marie-Rose et mon cœur est empli de bonheur. Pierre, avec son beau-frère Mathieu Gillet, se tient une belle casquette. On rigole gauloisement de sa capacité à assurer son devoir.

Le lendemain, à voir la mine réjouie de Louise et l’air bonasse de Pierre, toute la noce restante présume que la petite a été fort dépucelée. Il ne reste plus à ces deux-là qu’à faire des petits.

Le nouveau couple, comme de coutume, s’installe chez nous. La cohabitation entre Marie-Rose et la jeune Louise est tumultueuse ; celle entre moi et mon fils s’en dégrade d’autant.

Napoléon a perdu son armée dans les glaces de l’empire d’Alexandre. Tout vacille et les campagnes grondent. Il faut au parvenu corse toujours plus d’hommes.

Mais là où l’on trouve encore des gamins à faire tuer, une difficulté presque insurmontable se présente devant le stratège génial. Il lui manque des chevaux pour sa remonte de  cavalerie, et sans eux il ne pourra jamais parfaire ses victoires potentielles. J’ai peur qu’on me réquisitionne les miens. Ils sont le signe de ma réussite et de ma prospérité, et je me suis tant donné pour les obtenir que je ferai tout pour les soustraire à une éventuelle réquisition.

Ma foi en Napoléon s’est éteinte au gré de ses défaites. L’empereur reste, à n’en point douter, le meilleur sur le champ de bataille, mais la marée des armées étrangères risque de submerger la France. Je discute de cela avec Marie-Rose, mais cette sotte femelle n’y comprend goutte. Pour elle, l’Empereur est un dieu, et elle ne voit pas l’abîme qui s’ouvre sous ses pas.

Le maire Boutet dit que tout va finir mal. On peut le croire, mais on garde tout de même espoir. Pour une fois que nous sommes du même avis.

L’Empire a beau s’effondrer, les frontières françaises bientôt franchies, chez nous la vie suit son cours. Mon fils attend un heureux événement. Comme je dis aimablement en parlant de ma belle-fille : « La dinde va pondre un œuf. »

L’être humain est ainsi fait. Malgré les difficultés, il n’en poursuit pas moins son chemin. Chacun rentre chez lui après son travail, mange, fornique, défèque, engendre et meurt. Napoléon aura beau y faire, les Bourbons pourront bien revenir sur le trône, ou bien un autre avocat sanguinaire prendre de nouveau le pouvoir, les choses continueront ainsi.

Le premier de la nouvelle génération arrive le 1er septembre 1813. C’est Pierre André qu’on le nomme. Je n’ai pas eu mon mot à dire. Je suis heureux, mais je sais que ce n’est pas mon fils et que je n’aurai pas voix au chapitre sur son éducation.

Je vais passer dans la catégorie des ancêtres. Déjà que mon fils veut prendre les commandes de l’exploitation et y introduire quelques idées neuves…

Malgré de belles victoires, le dieu de la guerre est vaincu. La marée de la coalition déferle sur la France ; les régions du Nord et de l’Est sont envahies.

Noël est sinistre. Ici, on ne craint pas les cosaques, mais plutôt une descente, un débarquement de ces foutus Anglais. Les côtes sont bien défendues, mais maintenant que l’Empire vacille, une armée de traîtres s’élève. Encore dans l’ombre, mais bien présente, on reparle des frères du feu roi. On ne les connaît pas, mais certains les inviteraient volontiers à revenir. Je ne vois pas d’un bon œil les événements qui surviennent ; pour moi, l’Empire, malgré la pression de la conscription, reste encore le meilleur régime.

Au conseil, l’atmosphère est différente. Le maire Boutet est clairement royaliste et ne s’en est jamais caché. Comme un animal blessé qui mord encore, Napoléon vole de victoire en victoire. Avec rien, avec des gamins presque pieds nus, sans cavalerie, avec des chefs d’armée qui pensent déjà au lendemain, il fesse les Prussiens, puis les Russes et les Autrichiens. Mais on n’arrête pas la mer avec ses mains.

Nous attendons les journaux avec impatience. Puis, fin avril, la nouvelle arrive : l’Empereur a abdiqué. Les cosaques bivouaquent sur les Champs-Élysées et le maréchal Blücher veut faire sauter le pont d’Iéna. Napoléon va se pelotonner sur son île d’Elbe, tandis que le frère du nouveau roi pérore dans Paris en attendant que le gros Louis XVIII fasse son entrée.

Ici, pas de fête, seulement une calme résignation. Boutet reste maire et le préfet Richard demeure en place pour l’instant. L’épuration va se faire, on en est sûr.

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 21, LE PERCEPTEUR ET MARIE-ROSE

Ma nuit de noces est une belle surprise. Ma petite Rose n’est pas aussi vierge qu’elle est supposée l’être. Mais, après tout, je n’ai jamais discuté de cela avec elle, et ce détail n’a pas été couché sur le contrat de mariage rédigé par le notaire. Je découvre une femme en pleine plénitude de ses…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 20, LE POUVOIR ET LA MORT

Même si la chute des robespierristes apporte un vent meilleur, la Révolution n’en est pas terminée pour autant. Les prêtres réfractaires meurent toujours et la guerre n’est pas finie. C’est la fin de la Convention nationale. À sa place siègent désormais deux assemblées : le Conseil des Cinq-Cents et le Conseil des Anciens. L’exécutif est…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 19, LA FIN DE LA TERREUR

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L’HOMME de L’ABBAYE, ÉPISODE 18, LA FIÈVRE RÉVOLUTIONNAIRE

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C’est en groupe que l’on marche sur Courçon. La route est longue et Marie-Anne ne me reverra qu’à la nuit tombée. Il a beaucoup plu et le chemin est gras. L’on passe par la Moussauderie, puis par Linoizeau et la Roulière. Les gars Fleurisson suivent le mouvement et abandonnent à leurs aides les ailes de…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 15, UN RÉVOLUTIONNAIRE DE VILLAGE

Les nouvelles qui viennent de Paris sont sporadiques. Le roi a réuni ses États le 5 mai 1789 dans la salle des Menus-Plaisirs. Les choses sérieuses vont pouvoir commencer. La grande question qui se pose est, à l’évidence, celle du vote par tête ou du vote par ordre. Les ordres privilégiés sont pour le second.…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 14, DE PAROISSIEN À CITOYEN

Comme le commun des mortels, j’ai mon lot de contrariétés. La petite Marie-Anne ne dépasse pas les vingt mois et je l’enterre dans la terre humide du cimetière de l’église. Mais ma femme est de nouveau prise ; c’est le balancier infernal entre la vie et la mort. La désolation n’est pas que chez nous,…