
Les filles étaient les poupées de leur père, il les adorait et leur cédait tout ; seule Marie-Magdeleine avait une quelconque autorité et c’était elle, par quelques fessées judicieusement assénées, qui rétablissait un semblant d’ordre dans la maison. Lui ne leur lisait que des poèmes et les prenait sur ses genoux lorsqu’il écrivait ses textes.
En cette époque, c’était Charles Rivière, devenu maire de la ville après avoir succédé à Jean-Louis Mirambeau, l’instituteur qui tenait le haut du pavé. Il représentait en effet assez bien la royauté bourgeoise qui était sortie du caniveau parisien lors des Trois Glorieuses de juillet 1830.
Le département des Deux-Sèvres avait assez bien accepté cette nouvelle donne et, à Mauzé, l’on se fichait assez que l’on fût passé d’un roi de France à un roi des Français. Le nord du département avait un peu chouanné pour les jupons de la duchesse du Berry, mais cela ne fut que broutille et enfantillage. Le sud, par contre, était tenant de ce changement de régime, excepté un fort groupe de républicains qui, de fait, attendaient son heure.
Claude, qui jusqu’à maintenant ne se préoccupait guère d’une appartenance à un groupe, commençait à louer un mode de gouvernement où le peuple aurait un avis et serait amené à le faire connaître au moyen d’un vote.
Certes, il ne manifestait aucune hostilité envers le régime, mais ses pensées se mouvaient vers un autre monde, un peu plus égalitaire, un peu plus tourné vers le peuple, un peu moins centré sur les intérêts d’une caste.
Cette dernière, peut-être par intérêt commercial personnel, n’en développait pas moins le département : les routes se faisaient meilleures, l’on créait des chemins et les foires se faisaient belles et opulentes.
L’on peut dire que, même si la misère régnait encore, la stabilité permettait l’essor : les marais étaient assainis, la charrue s’améliorait et le prix des bestiaux augmentait.
Par contre, la hausse des grains ne favorisait guère les ouvriers et il fallut que les pouvoirs publics remédiassent à ce qui aurait pu se transformer en disette en engageant de forts subsides.
Un deuil frappa la famille en 1833 : son beau-frère Jean-Pierre Lamarre offrit son âme à Dieu ; l’âge de quarante-deux ans, pour se faire ensevelir dans la terre grasse du cimetière, était un peu faible. Catherine restait veuve avec un enfant.
À Mauzé-sur-le-Mignon, le commerce des eaux-de-vie fleurissait et chacun, pourvu qu’il fût entreprenant, en profitait.
Notons que les maires, en cette époque et pour les villes de l’importance de Mauzé, étaient nommés par le préfet. Ils étaient choisis parmi les conseillers municipaux élus pour six ans et renouvelables par moitié tous les trois ans. La stabilité était donc presque certaine et le maire acquis au pouvoir en place.
En ce début d’année 1834, il y avait aussi les bonheurs de la famille à laquelle on appartient : le jeune Sylvain, celui qu’il avait accueilli de manière forcée dans sa chambre, prit femme dans une famille Bonneau. Claude fut témoin et apprécia la petite Marie-Anne qui entra dans cette famille élargie.
Puis, en août, ce fut Marie-Magdeleine qui fut heureuse pour sa sœur Catherine. Bonheur de la voir heureuse de se remarier enfin, mais bonheur aussi pour elle, car enfin elle se débarrassait de nouveau de sa rivale de toujours. Ce n’était pas qu’elle eût été traumatisée par une concurrence entre elle et sa sœur, mais elle sentait confusément que Claude avait toujours regardé sa sœur autrement. Depuis que Catherine avait perdu son premier mari, elle traînait son veuvage et son port altier, dans ses habits de deuil, faisait tourner les têtes. Sans s’en rendre compte, elle excitait les hommes et Claude ne faisait pas exception. Le regard qu’il portait sur elle était différent de celui qu’il portait en général sur les femmes et c’était cela précisément qui l’inquiétait. Sa sœur était une belle femme qui dégageait un quelque chose qu’elle n’avait pas elle-même ; Claude se troublait à chaque fois qu’il humait son odeur ou qu’elle l’envoûtait en lui contant des sornettes. En ce qui la concernait, elle ne savait pas parler, ne savait pas chanter, ne savait rimer, alors que Catherine en avait les capacités.
Catherine se maria donc avec un meunier originaire de Saint-Hilaire-la-Palud, André Bernard, plein d’avenir, qui ne pensait guère à regarder tourner les ailes de son moulin, mais plutôt à faire commerce du grain. En attendant, Claude voyait moins sa belle-sœur, trop occupée à son jeune ménage.
L’après-midi du 7 octobre 1834 apporta un plaisir immense à la maisonnée Durand : enfin un garçon ! Jacques-Claude fut déclaré presque aussitôt devant le maire. Claude et ses amis George Cantard, le scieur de long, et Marc-Antoine Geoffriau, le tisserand, fêtèrent dignement l’exploit de Marie-Magdeleine et revinrent gris en leur foyer.
Le vieux Claude, toujours alerte, déclara qu’il pouvait s’en aller, car la dynastie Durand était établie ; encore fallait-il que l’enfant passât le cap dangereux de la petite enfance.
Claude, dans ses vignes et à la tête de ses affaires, vivait sereinement dans son écrin de la Grande-Rue et des rives du Mignon. On le saluait, car tout le monde le connaissait et l’appréciait ; pour un peu, il se serait cru un notable.
Arriva l’année 1840 ; sans qu’ils l’eussent voulu, Claude et Marie-Magdeleine allaient être de nouveau parents. D’après les calculs savants que seule une femme est capable d’effectuer, l’enfant arriverait en septembre. Pendant les vendanges, pesta Claude. Oui, riposta sa femme, pendant de foutues vendanges ! Ce n’était qu’une petite querelle, car elle aussi appréciait le moment unique de partage et de convivialité que présentait la récolte du raisin.
Malheureusement, un drame survint : en juin, alors que Marie-Magdeleine promenait déjà son ventre proéminent, sa mère tomba malade, s’alita et, hélas, ne se releva plus. Ce fut une perte cruelle pour Claude l’Ancien, lui-même affaibli par l’âge.
Les familles Bonnaud et Durand enterrèrent Élisabeth. Claude fut attristé et se rappela l’arrivée de celle qu’il désira et qu’il magnifia dans ses rêves cachés de jeune homme ; c’est comme un poème que l’on termine et que l’on range dans un tiroir.
Pour le père de Claude, ce fut comme un commencement, ou plutôt une glissade irrésistible vers une fin. Il n’avait plus la force de rien, son physique ne suivait plus ; alors il abandonna la ferme volonté qui toujours l’avait animé, à moins que ce ne fût le contraire.
Quoi qu’il en soit, son jour vint, chez lui, le 7 novembre 1840, entouré des siens ; le vieux lâcha la rampe. Il était connu et apprécié, le vieux scieur de bois exilé des monts du Forez et noyé dans la masse des natifs du marais. Tout le monde enviait sa situation prospère, sa réussite, son intelligence et son don inné des affaires ; il n’était pas si fréquent qu’un moins-que-rien du bois, un tâcheron de la planche, ne s’enrichît. Ce fut un défilé devant la dépouille. Claude ne pleura pas sur les mânes de son père, mais coucha un joli texte de sa plume rapide et alerte. Il enferma le texte au fond d’un tiroir de son lourd bureau et se traîna pour la veillée funèbre.















