UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 60, une liaison dérangeante

Louise Aimée, fille de Médéric et Marie Louise Augustine Perrin

Commune de Verdelot, hameau de Pilfroid.

1883

Moi de toujours j’étais la petite fille idéale, aucun mot plus haut que l’autre, fille soumise à maman, fille obéissante à papa. Je travaillais là où on me disait de travailler, j’avais été à l’école apprendre quelques rudiments de savoir. J’étais très liée à ma petite sœur, elle avait deux ans de moins que moi mais elle me dépassait en maturité . D’ailleurs elle devint femme en même temps que moi, nous dormions ensemble et nous partagions nos secrets. Le grossissement de nos seins fut pour nous un jeu délicieux au parfum d’interdit. Dans le silence de notre couche nous comparions notre pilosité au moyen de caresses innocentes et nous comparions la grosseur prometteuse de nos seins. Nous étions complètement différentes, elle était brune, charnue, à la poitrine forte, sa toison était riche dense et d’un noir de jais. Moi j’étais blonde comme les blés, mes seins ressemblaient à deux petites poires quand à mes poils ils ne formaient qu’un mince parterre à l’herbe rare. Je l’enviais et je la jalousais mais je l’aimais aussi d’un amour fou et inconditionnel.

Je m’étais donc dit que comme j’étais la plus vieille je devais me marier avant elle. Je me pris donc d’amitié pour un compagnon tuilier de l’Aulnoy Renault. Il était beau, grand, le sourire enjôleur, aucune fille n’avait d’indifférence pour lui. Mais c’est moi qui fut l’élue il me promit le mariage mais voulait afin qu’il n’y ai pas tromperie goutter un peu du fruit qu’il posséderait légalement.

Il faut bien être niaise, je l’étais assurément.

Un soir de janvier on se donna rendez vous, le temps nous était compté, on s’embrassa avec délectation.

Ce moment fut d’une intense complexité, j’avais comme de la fièvre, mes yeux mi clos ne voyaient que voyage. Mon ventre était noué mais je sentais sourdre en mes reins comme une source d’eau vive. L’atmosphère était comme ouatée, irréelle.

Pourtant la réalité me rattrapa quand mon amoureux me bascula dans la paille, j’étais sans défense mon corps le voulait même si mon instinct me disait non. Nous fîmes cela sans façon.

Je n’eus plus de nouvelle du garçon car le lendemain il était parti sur Paris. Il fallut bien que je me console. De toute façon ce fut une bonne chose que cet homme parte car j’étais évidemment amoureuse de mon berger . Je lui fis d’ailleurs savoir en me battant comme une blanchisseuse avec une rivale. Maman disait que j’étais la honte de la famille. Peut-être pas car ma sœur fit aussi des siennes

Mes pauvres parents furent dépités lorsqu’ils apprirent que ma sœur s’était aussi donnée à un homme et que sa jeunesse à la fertilité démoniaque avait fait qu’elle tomba enceinte. Mais Marie avait eu de chance la matrone avait interrompu la grossesse, mon père n’en avait rien su et ma sœur n’avait eu qu’à déplorer une bonne trempe mise par maman.

Moi j’attendais un geste de mon cousin voisin et confusément je savais qu’il arriverait mais que forcément comme nous étions liés par le même sang il y aurait encore des problèmes.

Joseph Alexandre Napoléon Perrin

Commune de la Saulsotte département de l’Aube

Année 1883

Ma liaison avec ma nièce n’était pas du goût de tout le monde, le maire du village me fit tout un problème et finit par enregistrer Louise comme étant ma femme, si cela lui faisait plaisir.

Moi je goûtais un sacré menu, la Louise avait quatorze ans de moins que moi, en d’autres époque cela nous eut valu  charivari. Les autres hommes étaient bien jaloux, leur femme ne pouvait tenir la comparaison. Ce que j’ai pu en entendre de commentaires.

Heureusement mes moutons ne parlaient pas et plus que jamais je les aimais, avec eux je n’étais jamais déçu.

Ma fille Joséphine lasse de supporter ma liaison était partie comme domestique à Provins. Enfin finalement elle était devenue ce que toutes les jeunes filles devenaient, une domestique de ferme, une servante, une pauvresse offerte à la concupiscence patronale et à l’avidité sexuelle de la valetaille. Je sais de quoi je parle , j’ai été l’un de ces ouvriers agricoles.

Par contre ce que je n’ai pas su tout de suite c’était que ma fille avait gardé des liens avec le fils du belge. Quand je dis des liens je suis assez modéré, le Victor Hacgeman il avait lutiné la Joséphine avant qu’elle parte et ma foi je ne sais comment il s’y prenait mais la relation avait duré. Comme de juste une relation qui s’éternise entre un homme et une femme finit toujours par une grossesse . Couillonne comme jamais ,ma fille accoucha à l’hôtel dieu de Provins d’un garçon qu’elle nomma Théophile. Quand vous arriviez pour accoucher sans père je vous dis que les sœurs ne vous faisaient pas de cadeau, une moins que rien, une trainée à la cuisse bien légère.

Le Victor je lui aurais bien casser la gueule mais il promit de régulariser. Mes fils, qui en ce moment se trouvaient à la maison, étaient fous de rage aussi , Joseph, Louis et Jules voulaient le tuer, mais à quoi bon risquer le bagne ou le rasoir national pour une fille perdue.

Elle me fit d’ailleurs remarquer que vue ma situation je n’avais rien à lui dire, une paire de gifles clôtura la conversation.

Le petit bâtard se fit malgré tout une place dans la vie, il n’y était pour rien et on va voir que finalement son père tint parole.

Mais bizarrerie de la vie , c’est aussi à cette époque que Louise ma nièce, maîtresse , femme vint à me quitter pour s’installer à Resson le hameau juste à coté du Courtiou. Est ce pour m’emmerder je ne sais pas mais ma fille Joséphine vint s’installer chez elle , moi qui les croyait fâchées. Décidément les femmes et leurs mystères. Donc ma maîtresse éleva mon petit fils bâtard et abrita les amours de ma fille avec le fils du belge. Il n’y avait aucune moralité à tout cela et  je retournais à mes moutons.

Mais comme un malheur n’arrive jamais seul j’appris que mon fils Jules avait engrossé une gamine de Verdelot, foutu maladroit et foutu idiot.

Mais enfin c’était son problème et pas le mien. Par contre lorsque je connus l’identité de la tentatrice je vis rouge. Ce n’était que la Louise la fille de ma sœur Marie Louise , ma nièce, sa cousine germaine. La honte je vous dis, ces deux idiots allaient nous faire des enfants tarés.

Il paraît que ma sœur était couverte de honte. Mon beau frère voulait embrocher mon fils la situation était tendue.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 59, une vie honteuse

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1883

La mort du vieux n’était plus qu’un lointain souvenir, je n’avais plus mes parents et  mon mari n’avait plus les siens.

C’était libérateur car nous n’avions plus à nous préoccuper de ce qu’il fallait bien appeler une charge mais aussi inquiétant car nous aussi on avançait en âge et notre tour approchait.

D’autant j’en étais sûre, nos propres enfants penseraient exactement ce qu’on avait pensé. J’en avais à vrai dire un peu froid dans le dos.

Je n’avais aucun enfant de marié mais ils étaient tous partis de la maison, enfin pas très loin tout de même. Cela faisait une drôle d’impression de se retrouver seuls. Le soir mon homme tardait souvent à rentrer. Je savais ce qu’il en était, lui n’aimait pas les maisons vides alors il prolongeait sa vie en extérieur, cela aurait pu me convenir mais souvent  il revenait saoul.

Ce n’était qu’une question de quantité, il pouvait être gentil, mais aussi très méchant. Quand il était simplement éméché il avait l’amour gai. Je l’entendais arriver en chantant, puis souvent il me disait des bêtises, me susurrait des cochonneries. Il me prenait par la taille me pinçait, ce n’était qu’un jeu , une joute amoureuse. Je savais comment cela se terminerait, inévitablement. Satisfait il me laissait là pantelante, la plupart du temps j’étais heureuse de cette brièveté mais quelques fois le plaisir me venait et là je n’étais qu’insatisfaction et frustration.

Parfois monsieur était ivre mort, j’avais de la chance quand il s’endormait dans son assiette, sinon il devenait violent. Tous les prétextes étaient bons, la soupe était froide il me la jetait au visage, un objet n’était pas à sa place et c’était la crise. Il me prenait par les cheveux, me giflait.

Parfois il défaisait sa ceinture et je savais alors que j’aurais des traces pendant plusieurs jours.

Il n’était plus question d’amour, il me forçait comme un soldat une putain. J’avais mal mais que faire nous subissions. Le lendemain il avait oublié, était gentil alors je lui pardonnais. Puis il recommençait, c’était cela ma vie. Heureusement le temps des grossesses était passé pour moi, alors les ardeurs sexuelles de mon ivrogne de mari étaient moins graves.

Un jour il fut bien malade et comme il ne tenait plus debout il fallut bien qu’il se couche. Il se retrouva dépendant de moi pour tout, c’était du travail en plus pour moi mais j’avais ma petite vengeance. J’ai quand même bien cru le perdre et là je me suis dit que ce gros rustaud au visage bouffi pourrait sacrément me manquer.

Mais  la maladie de Médéric  nous laissa sans le sou, car sans travail évidemment nous n’avions pas d’argent. Heureusement la solidarité villageoise nous sauva quelque peu. L’un nous donnait des légumes, l’autre du pain et encore un autre des noix. On puisa dans nos réserves de viande de cochon salé et l’on put faire la jonction. Je ne sais si c’est le travail ou le vin qui avait manqué le plus à mon mari, toujours est-il,  qu’il recommença ses périples éthyliques.

On fut aussi confrontés à la honte.

J’avais deux filles Louise Aimée l’aînée et Marie Clarisse. La première plus âgée voyait un de nos voisins. Je ne savais pas encore lequel mais je finirais bien par l’apprendre. La diablesse avait le feu où je pense et je craignais pour sa réputation. Mais à surveiller l’une on néglige l’autre. C’était un dimanche et nous faisions toilette, les garçons avaient-été conviés à sortir et nous nous retrouvions entre femme. J’ai bien vu qu’il y avait un problème Marie n’était pas comme d’habitude. Chaque semaine la toilette était pour mes filles un jeu, elles s’aspergeaient, se jetaient les serviettes, exposaient leur jeune nudité. Elles étaient souvent indécentes et il fallait que je me fâche pour qu’elles ne se mettent pas toutes nues. Ma mère m’avait appris à me laver morceau par morceau et jamais je ne quittais ma robe, la relever suffisait bien nous n’étions pas des catins.

Mais ce jour là ma fille faisait la mijaurée, se cachait de moi et de mes yeux de femme, Louise qui savait tenta de me masquer la vérité, mais ces deux là n’étaient pas très douées. Le ventre de Marie portait j’en étais sûr un fruit, d’ailleurs ses jolies seins s’étaient alourdis foi de femme, la diablerie était pleine.

Je lui mis une belle paire de claques qui l’a surprise autant que moi, elle restait devant moi ébahie la poitrine à l’air.

Je ne sus que dire et je ne sus quoi faire. Nous pouvions encore à ce moment ne rien dire aux hommes et agir entre nous.

Secret de femmes en quelque sorte, je tentais de lui faire avouer la vérité, qui était le père

A Verdelot une femme était spécialiste et je lui conduisis ma fille. Dans une chambre la matrone experte fit ce qu’il fallait et délivra ma petite, la réputation de la famille était sauve.

Mais en fait j’avais été leurré de belle manière car quelques jours après mon aînée vint me trouver en pleurant, elle aussi était enceinte. J’en restais les bras ballant, les salopes, les trainées, me faire cela.

Louise comme sa sœur ne voulut rien dire, j’espérais que ce ne fut pas le même homme qui avait défloré ces deux grandes niaises. Nous retournâmes voir la faiseuse d’ange, mais cette fois son œil acéré et ses mains crasseuses mirent un autre diagnostique. C’était trop tard.

Il fallut l’annoncer au père et croyez moi ce fut une belle empoignade. Il lui mit d’abord une sacrée correction, les coups volèrent, il voulut la jeter dehors toute nue pour l’humilier et tenta de lui arracher ses vêtements. Il serait sûrement arrivé à ses fins si le jeune Jules alerté par les cris et le vacarme n’avait franchi d’autorité le seuil de notre porte.

Mon mari se calma et nous fîmes face à la honte. Certes cela arrivait souvent et beaucoup de ceux qui rigolaient derrière notre dos avaient des misères de mêmes .

La garce mit son bâtard au monde le 9 octobre 1883, croyez vous que le vilain chiard soit mort, non il était bien vivant et gueulait pour réclamer sa pitance laiteuse.

Mes deux filles n’étaient plus pucelles et l’une était chargée d’un marmot, pour sûr elles allaient restées vieilles filles.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 58, la mort du vieux grincheux

chez son père hameau de Pilfroid

Commune de Verdelot

1879

Il faut bien dire que j’en avais un peu honte de ce vieux grincheux et je l’avoue, alors qu ‘il était couché sur son lit de misère je ne lui jetais guère de regards compatissants.

Oui ce vieux bonhomme que j’appelais père me faisait honte, sale, dépenaillé, mal habillé, la chemise toujours sortie du pantalon, la braguette ouverte. Il se traînait lamentablement d’un pas lent appuyé sur sa canne. Cette dernière nous semblait toujours sur le point de céder et de le faire choir. Il n’avait plus toute sa tête, disait des sornettes aux gens qui passaient.

Il venait aussi à s’oublier, mon dieu quelle répugnance et quelle déchéance, lui le tuilier de l’Aulnoy, homme fier, héritier des guerriers gaulois qui s’installèrent le long du Morin.

Ma femme Marie Louise avait charge de faire sa lessive, mais les chemises pisseuses et les frocs merdeux de son beau père étaient presque trop pour elle. Il fallait que je gueule pour qu’elle obtempère à faire cette buée répugnante.

Nous avions honte de l’auteur de nos jours mais en même temps nous aurions eu honte de ne pas nous en occuper.

D’ailleurs un sermon à l’église rappela à mon épouse que nous devions de nous occuper de nos vieux. Le rouge lui était monté aux joues et elle était rentrée en pleurant certaine que le curé l’avait ciblée devant l’assemblée.

Maintenant grabataire, nous savions qu’il allait mourir, mais dans combien de temps. Je n’avais pas que cela à faire, le travail n’attendait pas.

Marie Augustine le veillait mais elle aussi avait des tâches qu’elle ne pouvait ignorer. Puis elle n’était pas très attentionnée avec lui, le rudoyait, lui fourrait de force sa nourriture dans la bouche et le laissait dans sa merde plus longtemps qu’elle n’aurait du.

Heureusement ma tante Marie Louise vieille peau décharnée, incapable de fournir un travail s’était opportunément proposée à s’occuper de son frère.

Elle n’avait rien à en retirer ce n’était pas elle qui hériterait du magot alors je ne savais pourquoi elle s’en occupait.

Cela traîna et traîna encore, novembre passa, lui non. Puis enfin il se décida, l’agonie commença. Pendant qu’il se mourait tranquillement, je fouillais la maison car ce vieux saligot pouvait bien avoir caché quelques pièces. Ce n’était quand même pas mes frères et sœurs qui allaient en bénéficier. C’était moi qui l’avait supporté le plus longtemps. D’ailleurs j’étais le seul sur place, alors cela me revenait de droit mais foutu vieillard têtu où l’avait-il caché son trésor. Je me décidais à lui extirper son secret mais rien ni fi, bougre d’intriguant j’avais même l’impression qu’il se moquait de moi.

Le curé vint et interrompit mes recherches, non seulement je ne trouvais pas son argent mais c’est moi qui devrait payer ou du moins avancer les frais des obsèques.

Pour sûr quelques vieilles planches feraient l’affaire, je les aurais bien clouées moi même mais le qu’en-dira-t-on m’obligea à emmener mes planches chez le menuisier. Bon le cercueil était prêt, mais lui, yeux tournants, pâle expression, sourire crispé tenait bon encore.

Il lâcha prise dans la nuit du 6 décembre dans les environs de deux heures du matin. Nous le savions car la Marie Augustine c’était levée pisser et il râlait encore. Nous l’avions donc découvert de bon matin alors que ma tante arrivait pour s’occuper de lui.

J’allais pouvoir récupérer la paillasse où il était mort. On prévint la famille et les voisins, tout le monde me félicita de l’avoir pris chez moi pour ses derniers jours. Il est vrai, je m’en enorgueillissais. Un enterrement demande beaucoup de travail, mais heureusement c’était plutôt affaire de femme et je pris le temps de faire une ultime recherche chez lui, rien rien pas même des peaux de lapins.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 57, la mort de Louis

 

commune de Gault département de la Marne

Année 1878

Je le savais, on le sait tous ou du moins pour être précis on le sent, c’est une sensation bizarre qui me travaillait depuis plusieurs jours.

Cela a commencé par un retour en arrière sur ma vie, assis à l’ombre d’une tonnelle devant chez moi je me suis revu enfant alors que je gambadais dans le village de Gault. Il n’avait guère changé d’ailleurs ce village, mêmes maisons, façades immuables s’ouvrant sur des familles qui habitaient là depuis des lustres. Le vent et les senteurs qui flottaient dans la chaude atmosphère me semblaient également les mêmes. Pour un peu j’ aurais senti l’odeur de ma défunte mère, mélange de saleté et de propreté, odeur de savon mêlé à l’odeur prégnante de la sueur. Parfum voluptueux de femme lié aux flagrances de la cuisson de notre cuisine aux relents aillés.

J’avais du mal à me souvenir de ses traits, bien que l’une de mes filles y ressemblait un peu. Je la devine cependant , fantôme lointain hantant mes songes et me susurrant à l’oreille une comptine.

Il y a aussi l’image de mon père parti déjà depuis plus d’un demi siècle, pas d’odeur ni de visage à mettre sur mon souvenir, mais une voix rien qu’une voix, sonore, tonitruante qui me faisait peur et me faisait rire, que c’est loin tout cela maintenant.

C’est lui aussi qui m’a apprit mon métier, mes premières lattes je les ai fendues sous ses yeux et je crois me remémorer sa fierté de mon beau travail accompli.

Mais de tout mon passé c’est sûrement ma vie dans les bois que je regrette le plus, notre hutte, la puanteur des végétaux en décomposition qui se transformait en un parfum merveilleux. La confraternité des gens des bois, bûcherons, fendeurs, charbonniers, sabotiers, ils sont tous morts ceux qui buvaient avec moi, pourris dans la terre du vieux cimetière.

Bizarrement tout revient dans l’ordre, ma femme Catherine que j’ai dépucelée pendant que nos soldats mouraient de froid et de faim dans les steppes de Russie sous le commandement du généralissime tyran Bonaparte. Cette belle vie qu’elle m’a donnée, des beaux enfants, des bons moments. Bien sûr je me mets à idéaliser ce n’est pas bon signe.

Il y a eux, les enfants puis les petits enfants, j’en vois certains, ceux qui habitent au Recoube à un jet de pierre de ma maison.

Les autres, ceux de mon fils Thomas je les connais à peine, pareil pour ceux de la Clémentine celle qui s’était mariée avec le sorcier Perrin, foutu berger que je n’aimais guère.

Henriette n’en avait eu qu’un en deux mariages je ne savais pas où était cette foutue bonne femme ni ce qu’était devenu son chiard.

La fille de Julie venait me rendre visite de temps à autre, oh c’était rare mais elle savait toute fois qu’elle avait un vieux grand père.

Heureusement il y a avait Zoé, la seule qui s’occupait de moi, son mari le Louis Paris venait boire la goutte avec moi, c’était un cérémonial. Lorsqu’il passait avant d’embaucher à l’aube son verre l’attendait sur la table, sans bruit il avalait le liquide et demandait invariablement  » comment va papa. »

Ma fille cuisinait pour moi et je mangeais le midi avec eux, pour le soir, un morceau de pain un oignon et un bout de fromage me suffisaient grandement. Celle que je préférais s’appelait Irma, petit brin de femme insolente et qui avait la réputation d’ailleurs non usurpée de provoquer la panique chez les mâles du village. Elle passait me biser tous les matins en allant travailler à la ferme et faisait de même le soir. Rituel que j’attendais avec impatience.

J’avais aussi des arrières petits enfants ceux de Zoé ,la fille de Zoé, ils venait avec leur mère, jouaient sur mes genoux, me volaient ma pipe et mettaient ma casquette.

Mais voilà que je ne me sens pas bien, mes jambes se dérobent sous moi, je tombe je veux crier mais rien ne sort .

Le temps me semble très long, j’ai même l’impression que j’ai dormi. Il fait jour et je suis encore dans mon lit, bizarre il y a Zoé Adélaïde et Zoé Eugénie, que font-elles là, on n’est pas dimanche, elles devraient travailler. Je veux leur demander mais j’ai la bouche comme fermée impossible de prononcer un son. Mais que fait mon gendre Paris c’est pas l’heure de la gnôle et puis le curé.

L’ignoble corbeau noir me jouerait-il un mauvais tour, venant juste avant la grande faux. Oui, c’est cela car j’en vois qui déjà me pleure, il ne faut pas, je lève un peu ma main, elle retombe.

Mon esprit est maintenant confus, je vois des mains qui se tendent, des sons, il fait beau il y a du soleil puis bizarrement il fait noir.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 56, la nièce maitresse

Commune de la Saulsotte département de l’Aube

Année 1875

Bien des année étaient passées depuis la guerre , les prussiens étaient repartis chez eux, la France s’était appauvrie mais se remettait doucement.

C’est maintenant le maréchal de Mac Mahon qui dirige la France, c’est un héros des guerres du Bonaparte. Il y a une assemblée, avec des légitimistes, des orléanistes, des bonapartistes, et des républicains, allez choisir dans une telle confusion.

A la maison Célestine était malade, cela faisait des semaines qu’elle se traînait, toussant beaucoup. Elle s’amaigrissait à vue d’œil, pourtant nous lui laissions les meilleurs morceaux. Lorsqu’elle toussait ses quintes de toux devenaient spectaculaires. Puis un jour elle cracha du sang dans son mouchoir.

On ne s’en inquiéta pas beaucoup, c’était sûrement normal. Elle n’avait plus goût à rien, ne souriait plus. Blanche, diaphane, maigre, ma fille lui reprenait sans cesse ses robes, ses seins qu’elle avait eu magnifiques n’étaient plus que peau distendue, lorsque je la caressais je sentais ses cotes. D’ailleurs même faire l’amour lui était désagréable, alors on arrêta.

Puis vint le jour où elle se coucha, ce fut une belle panique et l’on couru enfin chercher un docteur.

Celui ci nous l’examina sommairement, regarda ses glaires, la fit tousser, prit son pouls et posa quelques questions.

Il nous diagnostiqua la tuberculose avec une mort prochaine et rapide . Nous étions ainsi fixés, ce fut ma fille Joséphine qui la veilla et s’occupa d’elle, Joséphine n’avait que dix ans mais fit merveille, elle lui faisait avaler le peu de nourriture qu’elle acceptait, l’épongeait quand elle suait alors qu’elle grelottait . Elle ne pouvait la changer seule alors une voisine compatissante venait l’aider en cette tâche ingrate.

Cela dura tant et plus, cette maladie gagnait toujours et un jour Marie Célestine décida de cesser le combat. On fit venir le curé de la paroisse, il lui administra l’extrême onction, c’était du galimatias pour moi que cette imposition d’huile sacrée.

Tranquille avec son Dieu, elle nous laissa ma fille et moi, je ne savais où étaient ses enfants du premier lit alors on organisa le départ entre nous.

Mes fils m’assistèrent ainsi que ma famille de Verdelot.

J’étais bien seul et le soir lorsque je me couchais dans mes draps froids je faillis appeler Joséphine pour qu’elle se blottisse le long de moi. Mais comme je ne l’avais jamais fait du vivant de sa mère je n’osais pas en vertu d’une mâle attitude.

Je retournais à mes chers moutons et ma fille put reprendre l’école de l’instituteur Étienne Grenet au Courtioux.

Mais la mort de ma femme ne fut pas le seul événement marquant de cette année là. Je vous ai dit que ma famille était venue m’assister. Parmi elle se trouvait une nièce nommée Louise c’était la fille de Denise. Il se trouvait qu’elle aussi était veuve, alors entre veufs, on décida de s’entraider. Elle vint s’installer chez moi provisoirement.

Bientôt cette charmante prit possession des lieux et apporta un halo de lumière dans notre triste quotidien. Bien sûr au village cela jasa, elle était beaucoup plus jeune que moi et plus d’une fois je dus chez Noël le cabaretier me fâcher pour faire taire les allusions graveleuses.

Pourtant insidieusement sans que nous prêtions garde, elle et moi nous nous rapprochions. C’était normal nous vivions intimement, la maison était petite et elle me connut de la tête aux pieds. C’est elle qui me faisait mon repas et lavait mes chausses. Quand on vide le pot de chambre d’un homme c’est sûr on en connaît rapidement les secrets.

Ma fille vit cela avant moi et me reprocha mon attitude, mais je n’avais rien fait.

Un soir où nous nous savions seuls Louise me fit clairement comprendre que nous pourrions.

J’en avais bien envie mais c’était ma nièce. Ce fut elle qui me guida dans cette relation presque incestueuse. Elle s’allongea sur la table remonta son blanc jupon et laissa paraître le fruit que je devais manger.

Dès lors son statut avait changé de nièce domestique elle devenait nièce maîtresse. On jugea cela très mal mais elle comme moi on s’en fichait pas mal. Joséphine nous battit froid un bon moment et assista silencieuse à nos ébats nocturnes.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 55, la débacle

Commune de Montpothier département de l’Aube

Année 1870

J’avais laissé mon fils Jules chez ma sœur à Verdelot, c’était comme un lien entre moi et ma terre natale,et puis elle avait besoin d’une petite main pour l’aider.

Cela ne lui ferait pas de mal de voir autre chose que les cotillons de ma femme et la bouille de sa fille. Remarquez j’aurais pu le mettre dans une ferme un peu plus près de chez nous mais bon n’en parlons plus.

Ma nièce était maintenant bien joliette, un joli brin de fille, non de dieu si j’avais vingt ans de moins, le Jules il allait s’en mettre plein les mirettes.

Bon là n’était pas l’essentiel, le Napoléon il nous avait déclaré la guerre aux Prussiens. Aux yeux des vieilles badernes d’état major, des yeux des messieurs de la cour et des siens propres, il croyait que cela serait formalité.

Le couillon se trompait ferme, il n’était pas Bonaparte, n’avait pas de Murat, de Davout, ni de Lannes et  surtout les prussiens de 1870 n’étaient plus ceux de 1806. Il pensait qu’en quelques semaines il dicterait sa conduite au roi de Prusse et ses soldats croyaient dur comme fer qu’ils ripailleraient au cul des berlinoise après quelques marches victorieuses.

C’était un spectacle de voir passer la troupe et les équipages des officiers, pleins de gloriole et pleins de fierté. Ils le seraient moins dans quelques semaines.

Le 17 juillet ce fut officiel, on était en guerre, avec un peu de jugeote on aurait pu savoir qu’ils pouvaient aligner 500 000 hommes alors que nous n’en avions que 300 000. Avec un peu d’intelligence nos stratèges auraient pu savoir que cette armée qui venait de battre le Danemark puis l’Autriche était redoutable.

Nous aurions pu savoir également que l’artillerie sonnerait le glas de notre flamboyante cavalerie.

Mais non, sabre au clair, nous nous fîmes écraser glorieusement.

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault département de la Marne

Année 1870

Je n’aurasi jamais cru que cela arriverait de nouveau, être envahis par ces prussiens, par ses uhlans. J’avais le pressentiment lorsque la guerre s’est déclarée que cela tournerait mal.

Le 2 septembre le Badinguet se retrouve encerclé à Metz, c’est la capitulation et la chute de l’empire. C’est la fin d’un monde, vive la république. Le Napoléon, le petit se retrouve aux mains des prussiens et la Montijo régente en crinoline se sauve en Angleterre. Les troupes vont déferler sur Paris et j’espère que la capitale résistera mais en attendant la calamité allait s’abattre sur nous autres, nous étions dans la coulée et la voie de pénétration étrangère.

Les massacres, les pillages, les viols et la faim allaient revenir, j’aurais bien pu mourir avant, tout de même.

Au village ce fut la panique, on fit des réserves qu’on cacha soigneusement, certains allèrent dans les bois cacher leurs pucelles, moi je restais sur mon banc à chiquer du tabac et je n’hésiterais pas à leur cracher sur les bottes.

Marie François Isidore Groizier

Commune de Verdelot département de la Seine et Marne

1870

Je me souviens, j’avais treize ans pendant la première invasion, lorsqu’au détour d’un chemin près du château de la Roche je les ais vus, deux grands soldats ivres et braillards. L’un la maintenait l’autre était dessus. La pauvre en est devenue à moitié folle.

Elle n’avait pas été la seule la pauvre Jeanne, d’autres avaient subi le même sort. Maintenant cela allait recommencer, je m’inquiétais pour mes petites filles, mes filles et mes brus.

Pour sûr j’allais attraper le fusil à mon âge, on a plus rien à perdre. Avec d’autres, on allaient se poster et faire le coup de feu.

Cette guerre allait mettre en l’air ma nouvelle activité, comme j’étais plus bon à rien à la fabrication des tuiles on m’avait fait comprendre que l’on ne m’embaucherait plus. Alors il me fallait bien vivre et je me fis vendeur de peaux de lapin. Je ne sais pas si c’est cela qui fit mourir ma Marie Céline toujours fut-il que je me mis laborieusement à arpenter la campagne environnante pour récolter mes peaux. Ces foutus teutons allaient sûrement m’en empêcher. C’est que je passais d’une ferme à l’autre d’une maison à l’autre, j’en collectais une grosse quantité et je revendais à un grossiste, tout le monde y gagnait, avec les poils on en faisait des chapeaux. Je ne sais pas si avec la guerre le commerce allait tenir.

Au village ce fut une belle panique, comme partout ce n’était que fuite, les femmes voulaient sauver leur vertu, les riches voulaient sauver leurs biens.

La guerre était perdue, je me foutais bien de la république et de l’empire , comme tout le monde je me préoccupais plus des vignes et surtout des vendanges qui étaient à réaliser que de la situation politique.

Les biens matériels et notre subsistance étaient mon unique obsession. Bien sûr je n’aurais pas tolérer que l’on touche à ma femme et à mes filles, mais pour les reste.

Ce n’était que ballet de gardes nationaux et de mobiles, certains y croyaient encore mais l’immense majorité ne pensait qu’à rejoindre la Loire en une hypothétique défense.

Des cavaliers prussiens, badois et bavarois se présentaient pour des réquisitions, enfin je m’exprime mal, ils venaient chercher les biens qu’ils nous avaient imposés.

Les maisons étaient aussi pillées, ces barbares brisaient tout, s’enivraient et se livraient à toutes les extrémités.

Nous eûmes une belle frayeur ,une de mes petite fille qui habitait Villeneuve sur Bellot était tombée nez à nez avec une patrouille . Les salopards l’avaient coincée et elle avait déjà le cul à l’air quand un officier avait surgi et à l’aide de sa cravache avait éloigné les soudards. Dans un français approximatif il s’était excusé. Mais malheureusement d’autres filles n’eurent pas cette chance et après les viols ce fut la honte des grossesses sans père.

On apprit rapidement que l’empereur avait capitulé à Sedan le 2 septembre, c’était bien fait pour lui.

C’était la république avec un gouvernement provisoire, il nous fallait continuer la lutte. Sinon la récolte en raisin fut bonne et chacun fit ce qu’il avait à faire .

Nous étions envahis et le gouvernement encerclé dans Paris, comment allait-on vendre notre récolte?.

Il s’en suivit une période de vache maigre, les prussiens nous volaient tout, heureusement on était malins et à Pilfroid je crois que personne n’eut à subir la famine. Ce n’était pas le cas à Paris et dans les grandes villes comme Coulommiers.

Puis il faut bien se l’avouer on avait perdu, la guerre cessa, l’Alsace et la Lorraine devenaient allemande et nous avions un nouvel empire en Europe.

Nous avions aussi une indemnité de guerre à payer et les envahisseurs devaient rester jusqu’au total remboursement .

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 54, la guerre de 1870

 

Marie Louise Perrin femme Groizier

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1870.

Cela faisait trois ans et je me mettais à espérer de rester plate, de rester vide, enfin de ne plus en avoir.

Neuf enfants en dix neuf ans cela compte un peu quand même, je n’en voulais plus c’était certain.

Cela nuisait un peu au plaisir que j’aurais pu avoir lorsque Médéric me faisait l’amour, je n’étais guère épanouie redoutant tellement une nouvelle maternité.

Puis alors que je pavoisais au lavoir de pouvoir lever mon jupon, d’attiser mon mari sans honte et sans peur cela arriva de nouveau.

Mes menstrues disparurent, mais tout d’abord je ne m’en préoccupais pas car j’étais assez irrégulière sur le sujet. Mais je ne me voilais pas la face très longtemps, mon ventre s’arrondissait, mes seins s’alourdissaient et moi je mollissais.

Le dixième était en route, le Médéric rigola en disant que j’avais l’habitude. Mais moi je pensais que j’allais y laisser la peau.

J’en avais perdu trois en bas age j’étais dans la moyenne, on en perdait toutes. Louis avait maintenant seize ans, Louise huit ans, Marie six ans et mon petit Jules trois ans.

Mais ce qui allait supplanter la nouvelle de ma grossesse, dont par ailleurs tout le monde se moquait, c’était les bruits de bottes et la guerre qui menaçait.

Il n’y avait aucun risque que mon fils y participe et mon homme qui était déjà un vieux machin non plus. Je ne voyais donc aucun danger pour nous autres.

On voyait déjà quelques mouvements de soldats et Jules trouvait ce spectacle fort à son goût.

Jules Joseph Perrin fils de Joseph Alexandre Napoléon

commune de Verdelot hameau de Pilfroid

chez sa tante Joséphine Desobeaux née Perrin

année 1870

Je ne savais trop pourquoi mon père m’avait emmené chez tante Joséphine, jusqu’à maintenant je ne l’avais jamais quitté et je n’avais jamais quitté non plus les jupes de ma mère adoptive Céline Cordoin. Positivement je l’aimais, elle était douce, gentille et avait toujours pour moi une petite attention.

Le souvenir le plus attendrissant sans doute était celui des bains que nous prenions avec Marie sa fille, ma presque sœur. Maman Céline nous déshabillait et sans pudeur nous trempions dans une vaste bassine qu’elle alimentait en eau chaude. Moments merveilleux et inoubliables bien que sur la fin je me jugeais un peu grand pour me montrer nu devant une fille surtout lorsque mon attribut indiscipliné se dressait sans que je puisse contrôler quoique ce soit. Cela faisait rire Maman et glousser Marie.

Maintenant je me retrouvais chez des étrangers, je n’avais guère vu ma tante depuis ma naissance et mon oncle Ferdinand il faut bien le dire me faisait un peu peur.

Grand , bourru, le teint rougeaud, le verbe haut, toujours à peloter ma tante et à dire des choses grivoises il ne me témoignait guère d’attention.

Ma tante elle n’était qu’une grande revêche et je m’aperçus que sa main était plus leste aux taloches qu’aux caresses. Elle me secoua rapidement et je me retrouvais avec un nombre de tâches domestiques à faire assez important, d’autant que je devais aussi aller à l.école.

Heureusement il y avait la cousine Marie, mon rayon de soleil, je n’avais jamais fréquenté de fille de cet âge là. Ma sœur aînée était presque partie lorsque j’ai commencé à marcher et ma sœur d’adoption Marie ne pouvaient me donner d’élément de comparaison.

Non la cousine avait quinze ans et je fus stupéfait par sa poitrine, subjugué, hypnotisé. Elle ne correspondait pas à l’image que je me faisais d’une cousine. Nous dormions tous dans la même pièce et je dévoilais de grand talents pour l’apercevoir en chemise. Dès que je voyais un morceau de sa peau blanche ne fusse que l’une de ses chevilles cela me mettait en transe.

Quand dans l’obscurité de la nuit je l’entendais se lever pour pisser dans le pot de chambre j’avais toujours un sentiment de honte mais aussi de désir.

Je me sentais donc un peu étranger dans cette famille, un peu voyeur, comme un intrus.

Mais bientôt la présence d’un petit garçon au sein de cette communauté devint un problème de moindre importance.

Le canon allait bientôt tonner et mon oncle disait qu’on se vengerait bientôt de Waterloo. Cela ne me disait rien, moi à part Verdelot, Montpothier, Bouchy le repos je ne connaissais rien de rien.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 53 , la dure réalité de la vieillesse

Louis Patoux

commune de Gault département de la Marne

Année 1868

Non de dieu où ai-je mis mon tabac, toujours la même rengaine, je ne me rappelais de rien. J’oubliais tout des petites choses de la vie, je disais bonjours à une personne alors que je l’avais croisée plusieurs fois.

Bref je n’étais plus bon à grand chose, fendre les lattes n’était qu’un lointain souvenir, pousser la charrue, manier la faux n’étaient que de l’histoire ancienne.

J’étais là sur mon banc à regarder le monde défiler devant moi, un monde qui ne m’appartenait plus. J’étais là mais j’étais mort, je regardais défiler la bobine du reste de ma vie. Elle n’était plus bien grosse, l’écheveau serait bientôt vide.

Les gens me saluaient , respectueux, certains les plus vieux m’adressaient encore la parole, mais à quoi bon je n’avais plus rien d’intéressant à dire. Mes souvenirs, mon expérience tout le monde s’en moquait, les jeunes savaient mieux que nous.

Alors à quoi bon persister dans une vie qui se dérobait, je me levais le matin, lapais ma soupe avec un peu de pain dedans. Je mangeais chichement, l’appétit était parti avec ma vitalité et avec ma femme. Lorsqu’il me prenait l’envie je me mijotais un lapin, cela me faisait la semaine, car oui je savais cuisiner même si c’était affaire de femme. Moi je n’en avais plus alors il fallait bien se débrouiller.

Ce qui était pire, c’était les soirées, mornes, longues, froides et ennuyeuses. De temps à autre j’allais bien dans une des ces veillées mais ces commérages de bonnes femmes, ces ragots venus des feuilles de la capital m’exaspéraient.

La nuit il me prenait parfois le geste de toucher si Catherine était là, non la place était froide, vide. Alors je me levais quelque soit l’heure et au chaud sous ma couverture assis sur mon fauteuil de paille je mirais la lune et les étoiles à travers la ramure des arbres qui croissaient dans la haie qui cernaient mon petit jardin. C’était beau et ce spectacle radieux sans cesse renouvelé illuminait un peu mon morne quotidien.

J’avais certes encore mes enfants, mais soyons clair ils ne me gratifiaient pas d’un amour filial à toutes épreuves. Il me semblait qu’ils avaient été plus tournés vers leur mère d’ailleurs Henriette me l’avait dit un jour, tu ne nous as pas élevés. Foutre connerie, je me levais chaque matin à l’aube pour pouvoir payer ce qu’elle se mettait sur le cul. Pardi que je ne l’avais pas torchée, je me crevais dans les bois pour nourrir cette marmaille affamée.

Je ne les voyais quasiment plus, mon fils aîné avait disparu de mon environnement, viendrait-il à mon enterrement?

Henriette ne me considérait guère et depuis qu’elle forniquait avec son patron elle se croyait en lévitation. Julie m’invitait parfois à Chatillon sur Morin pour un repas, son mari venait me chercher en carriole, j’y passais un moment agréable mais je doutais que ce fut réellement partagé. D’ailleurs ces bougres de couillons me croyant sourd avaient évoqué devant moi la lenteur de la venue de leur héritage. Cela m’avait un peu soufflé et j’avais refusé les invitations suivantes.

C’était dans Zoé que je puisais les dernières ressources pour continuer à vivre, elle habitait encore au village et son mari n’était pas trop con. Elle passait me voir, m’apportait des bricoles, non pas qu’elle soit venue tous les jours, elle avait quand même à faire.

Mes petites filles venaient également me faire des risettes comme si j’étais sénile. Bref une sacrée accointance que cette famille. Il me venait à regretter ma Clémentine la seule avec qui j’avais des affinité, cette idiote était partie nous plantant là comme des pauvres malheureux.

Il faut quand même dire que malgré ces passages, ces petites attentions, j’étais quand même bien seul. Il est néanmoins vrai que la solitude à mon age mène directement au tombeau.

Joseph Alexandre Napoléon Perrin

Commune de Montpothier département de l’Aube

Année 1868

J’étais jeune père de famille et je me coulais en les reins de ma charmante femme que je devais marier ma première fille.

Un jour Clémentine vint me trouver pour me demander l’autorisation de se marier avec un gars de Sancy les provins pauvre comme job mais riche du travail de ses mains. Je n’avais aucune raison spéciale de refuser et les noces furent programmées le 8 décembre 1868 . J’étais à mon bonheur retrouvé, mais j’avais une pensée pour ma pauvre Clémentine qui évidemment aurait été comblée par cette union.

Mais curieusement quand ma fille fut repartie heureuse de mon consentement je me remémorais le visage de ma mère sur son lit de mort.

C’était bien irrationnel qu’un mariage vous fasse revivre un décès mais bon l’esprit humain est tortueux alors pourquoi pas.

Maman nous avait quittés sans crier garde juste avant les vendanges de 1866, je veux dire par là qu’elle s’était éteinte pendant son sommeil sans que nous imaginions une seconde qu’elle allait passer. Pourtant c’était bien une évidence elle était née alors que le roi Louis XVI faisait encore de la serrurerie à Versailles et que l’Autrichienne qu’on avait décollée en 1793 roucoulait avec un gentilhomme Suédois.

C’était ma plus jeune sœur celle qui est mariée à un manouvrier de Verdelot qui l’avait découvert roide comme un banc de pierre. Il paraît qu’elle avait un sourire aux lèvres et que ses traits étaient rajeunis. Il faisait une chaleur à crever ce jour là et tous décidèrent de l’enterrer au plus vite. Il était évident que je ne pouvais pas arriver à temps alors on vint me prévenir que le lendemain. Quand j’ai vu arriver mon beau frère j’ai cru qu’il était arrivé malheur à ma sœur. Je fus presque soulagé d’apprendre que ce n’était que ma mère. Enfin ce n’est qu’une expression ma mère avait quatre vingt six ans alors c’était dans l’ordre des choses.

Quelques temps après je suis retourné dans mon village natal pour signer des papiers chez le notaire. La mort de la mère ne  nous apporta aucune richesse, mes sœurs se disputèrent pour quelques jupons et moi ma foi sans trop savoir pourquoi je ramenais un pot de chambre et un vieux plat en étain. Quand je suis arrivé à la maison ma femme m’a regardé d’un air dépité en me disant je pisserai jamais derrière ta mère fout moi cela dans la grange.

Avant de partir j’avais quand même été sur la tombe de ma mère, celle de mon père était perdue à tout jamais car nous n’avions même pas pris la peine de mettre une croix de bois sur le monticule de terre.

Je revis ma famille au mariage de ma fille car elle avait voulu que les choses soient grandioses.

Car on jugeait de l’importance de la famille au nombre d’invités. Vu la foule cela allait lui couter drôlement cher, mais enfin c’était sa bourse.

J’étais venu avec ma nouvelle femme et ma fille ne l’avait jamais vue. Par contre je n’avais pas emmené ma petite fille de trois ans car le voyage à pieds était très long.

On passa plusieurs jours de félicité, c’était une noce heureuse et j’espérais qu’il en serait de même pour leur vie.

Ma fille qui était domestique à Bricot la ville allait quitter cette emploi et venir trimer sur les terres de Sancy lès Provins. Mêmes sueurs, mêmes peines mais sur une autre terre,de plus ma fille allait goûter les joies d’une vie avec des beaux parents. J’en rigolais dans le restant de mes dents. Il fallut refaire le chemin en sens inverse, il fallait traîner Jules qui sur ses frêles jambes d’enfant avait bien du mal à nous suivre.

Nous en avions parlé pendant la fête, il existait maintenant un engin qu’on appelait chemin de fer et qui sans doute allait relier toutes les ville entre elles. Pour l’instant moi j’en avais pas vu et à Montpothier il n’y avait pas trace de voie ferrée.

Mais nous savions bien que cela existait car bon nombre de manouvriers avaient quitté la terre pour poser les rails et faire les travaux.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 52, le remariage de Joseph

Commune de Montpothier département de l’Aube

Année 1864

J’avais aimé Clémentine, mais comme d’autres je ne pouvais rester seul, il me fallait une compagne pour tenir mon intérieur, mon ménage et surtout s’occuper de mon dernier qui avait à peine 4 ans. Jusqu’à là je l’avais trimbalé un peu partout et je l’avais même confié un temps à ma sœur Denise à Verdelot. Il était temps que je le reprenne.

Cette absence féminine me pesait aussi au physique, j’avais besoin de faire l’amour et depuis mon veuvage je m’étais mis à examiner les femmes sous un autre angle. Celle ci voudrait-elle de moi . L’idéal pour moi serait une jeune veuve.

J’avais après la mort de Clémentine déménagé sur la commune de Montpothier dans le département de l’Aube. J’avais trouvé un troupeau à m’occuper et justement l’un des bergers qui travaillait avec moi me dit qu’il connaissait une veuve assez jolie, point trop fanée et pas farouche.

Le Louis Giroux s’apprêtait à me présenter sa connaissance. Un soir donc on organisa un simulacre de rencontre, nous feignîmes de tomber sur la veuve de façon impromptue.

Deux trois tirades, quelques banalités, mais la promesse de nous revoir. Pour nous revoir nous nous sommes revus, j’habitais les Petites Maisons et un soir je la trouvais sur le pas de ma porte . Je vous fais grâce de la suite, des charmes elle en avait, elle me les fit découvrir. Elle était libre, moi aussi, alors nous fîmes fis de tous les ragots possibles. L’amour c’était bien mais nous ne tenions pas à rester dans l’illégalité et la morale nous commandait de régulariser. Le mariage se fit donc dans la commune le 24 mai 1864. Ce fut Bénony Bardin qui me servit de témoin, c’était mon patron et de plus le jour des noces on convint tous deux qu’il prendrait ma fille Clémentine comme domestique.

La noce fut gaie on but le vin d’André Drouin mon deuxième témoin. Ma femme Marie Celestine Cordoin fut assistée par Louis Giroux et par un autre berger de notre entourage Alexandre Bacquet.

On fit le repas à l’auberge nous n’étions pas très nombreux car nous avions limité les invitations, après tout c’était notre second mariage.

La nuit de noces fut torride, non je plaisante j’avais déjà mangé de ce bon gâteau. Ne croyez pas que j’étais repu, car ma femme était un joli brin de muguet. Oui elle avait quarante cinq ans ce n’était plus de la première jeunesse mais le travail manuel l’avait conservé, si elle était mure elle n’était point blette.

Seulement comme moi elle amenait un passé dans la corbeille, moi j’avais mon petit Jules et elle me ramenait sa fille Marie âgée de cinq ans. Là aussi c’était une histoire, alors qu’elle était journalière à Villenauxe une petite ville pas très loin d’ici elle se laissa conter fleurette, puis une chose en amenant une autre le jupon fut retroussé et la jeune veuve se retrouva avec un polichinelle dans le tiroir. Veuve avec enfant illégitime le tableau se chargeait et son horizon se rétrécissait. Avant que d’aller plus loin il faut préciser que Celestine avait quand même eut le ventre bien fertile et qu’elle avait donné sept enfant à son défunt mari. L’aîné avait dix ans et travaillait comme valet dans une ferme des environs, le suivant et les trois suivantes avaient également été placés. Brigitte la petite dernière avait onze ans, elle était bien petiote pour faire servante mais bon c’était le lot de tous, les miens étaient aussi disséminés dans les fermes environnantes. Un enfant chassait l’autre dans nos petites baraques, cela faisait une bouche à nourrir de moins et une place dans un lit. Célestine s’était aussi endurcie en perdant deux petits.

Moi, qu’elle fut chargée de famille ne me dérangeait guère, ce n’était pas comme si nous avions tous nos enfants avec nous. Le dimanche certes nous avions une sacrée tablée car les plus jeunes étaient lâchés par leur patron respectif et ils venaient donc nous rejoindre pour la journée.

J’avais donc une nouvelle famille, Jules fut ravi d’avoir une copine. Pour l’instant nous les installâmes dans le même lit, ils étaient jeunes, on les séparerait plus tard.

Avec Célestine on avait aussi décidé de quitter Montpothier et de retourner dans la Marne à Bouchy le Repos.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 51, un double adultère

Marie François Isidore Groizier

Commune de Verdelot département de la Seine et Marne

1863

J’avais maintenant la soixantaine bien sonnée pourquoi allais-je m’enticher d’une nouvelle bonne femme qui me restait d’ailleurs à séduire. C’était folie de jeune adolescent alors que j’étais grand père. Une folle sénilité avant l’age, mais que voulez vous c’était irrésistible, il fallait que je tente ma chance avec cette réplique de défunte Rosalie. Jusqu’à lors je ne la remarquais pas, maintenant je la voyais partout.

Ma femme Céline grand bien lui fasse ne m’intéressait plus guère, ses genoux cagneux, ses seins tombants, ses poils blancs et sa répugnance à l’acte en lui même avaient eu raison de mon appétit.

C’en était-elle rendue compte, qu’elle tenta de modifier son comportement, elle se fit câline, entreprenante sous la couverture . Mais l’aventure n’était plus là, c’était mécanique,je faisais mon affaire puis me retournais. Céline avait soixante quatorze ans une vie derrière elle, elle faisait ce qu’elle pouvait mais moi je voulais Denise. Une dernière brise à ma vie, un sursaut avant le plongeon final vers la déchéance de la vieillesse.

Un soir que je rentrais chez moi exténué par une journée de labeur, recouvert d’un gangue de poussière, je la vis surgir de l’ombre d’une haie vive. Elle aussi rentrait chez elle, je lui adressais  un sourire et lui fis un compliment sur son allure. Elle rigola me disant que l’on ne devais pas dire pareille bêtise à une femme. J’avais capté son attention et chaque soir nous fîmes retour commun en nos logis.

Je n’avais rien à lui apporter, j’étais vieillissant, déjà courbé par des douleurs dorsales, chauve comme le cul d’un bébé, je n’avais plus guère de dents mais qui en avait à mon age. Cherchait-elle un exotisme que je ne pouvais lui offrir, un dérivatif à son couple qui pourtant semblait heureux, je n’avais aucune réponse, je n’en voulais d’ailleurs pas, j’avais besoin de son corps et de sa fantomatique ressemblance avec Rosalie.

A force de rencontres, de sourires, de paroles, j’obtins l’insigne honneur de profiter de ses atouts. Elle était un peu plus jeune que moi mais elle aussi commençait à être atteinte par les stigmates des années qui filaient inexorablement.

Pour que nous puissions nous unir il nous fallait ne plus tarder, nous avions vécu proche l’un de l’autre sans nous deviner, il était temps de réparer cette erreur.

Denise était mère et grand- mère mais encore femme, lorsqu’elle se dévêtit devant moi osant dévoiler ce qu’elle cachait à son mari, s’offrant toute nue comme une fille, je fus stupéfait par le spectacle de cette belle nature, une poitrine qu’aucune bouche n’avait altéré, fière et triomphante comme une pucelle que personne n’avait explorée. Tout son corps était une invite à l’amour je n’y voyais aucun défaut. Ce fut merveilleux, parfumé de troubles interdits de ce double adultère. Perclus de fatigue, repus de sexe nous rentrâmes retrouver nos vie respective, Céline me parut bien vieille, bien moche et bientôt suspicieuse.

L’adultère féminin était passible de prison et vous mettait irrémédiablement au ban de la société, pour l’homme c’était un peu différent, une gauloiserie, de la gaudriole qui ferait tourner en ridicule le mari. Il nous fallait montrer de prudence malgré notre désir ardent.

Marie Louise Cré, veuve Perrin

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1864

Mon dieu que j’étais bien lasse, je n’étais plus bonne à rien.

Je savais que mon heure allait venir, inéluctablement la faucheuse noire et méchante viendrait frapper à l’huis de ma porte. Je la laisserais entrer, nous nous saluerions et je partirais avec elle.

Le bon de l’histoire c’est que j’allais rejoindre mon Nicolas parti depuis bien longtemps maintenant. Je ne savais pas si j’avais fait le tour de mon histoire, de ma vie, non vraisemblablement pas.

Mes enfants semblaient heureux en ménage, pour le Joseph je ne savais pas car veuf , il venait de se remarier et je ne la connaissais pas.

Les petits poussaient derrière nous comme on dit, d’ailleurs en parlant de cela, peu me révérait, issu de mon sang ils me saluaient à peine. Des torgnoles se perdaient mais les parents en rigolaient, alors l’ombre que j’étais devenue passait tête basse.

A partir d’un certain age vous n’êtes que transparence, objet de gêne, vous avez fait votre temps, laissez place.

Moi aujourd’hui je mets mes plus beaux habits, ceux des noces, je vais suivre le premier pèlerinage de Verdelot en honneur de notre dame de pitié. Jusqu’à présent, nous pouvions prier la sainte statue de bois et son fils dans un autel de l’église. Nous lui demandions d’intercéder pour nous.

C’est l’abbé Pichelin qui décida de sortir la statue pour qu’elle soit conduite en procession à la fontaine aux fièvres. Cette eau réputée miraculeuse coulait près du prieuré où anciennement se trouvait la statue.

Elle était très vieille notre bonne dame, récemment repeinte elle portait un joli manteau de soie bleu.

Au village on disait que le curé qui avait voulu la faire transporter du prieuré à l’église avait utilisé un char avec des bœufs mais qu’au milieu du gué du ru de la Venture le chariot s’était immobilisé et que rien n’avait pu faire repartir les bœufs. C’est le curé avec ses habits sacerdotaux et accompagné de quatre jeunes filles qui avait réussi à sortir la statue de ce mauvais pas. Les jeunes filles avaient alors soulevé notre sainte vierge comme une plume.

C’est en l’honneur de ce jour que tous les troisièmes dimanches de septembre on effectuerait une procession.

Je me rendis à l’église, heureusement un voisin me hissa sur sa carriole, cela m’ôta le poids d’une première marche. L’église était pleine des gens du village mais de nombreux pèlerins étaient venus d’ailleurs.

Je m’installais avec mes filles, la messe fut magnifique, ensuite quatre gamines du village portèrent la statue, comme j’aurais aimé que l’une de mes petites filles soit choisie.

On marcha donc jusqu’au Prieuré et sa source, il y eut une autre messe, c’était beau, jamais je n’aurais pu manquer cela. Les larmes me vinrent et je me promettais d’effectuer ce rituel chaque année qui me restait à vivre.