
André ne comprenait pas pourquoi, du haut de ses sept ans, il devait s’occuper de sa mère alitée.
Lui qui, déjà, malgré son jeune âge, ne rechignait jamais au travail, estimait que cette garde était affaire de femmes. Jamais il ne rechignait à nourrir les volailles du poulailler, malgré sa peur du gros coq noir. Jamais non plus il ne reculait lorsqu’on l’envoyait avec son frère Jean ramasser du bois mort. Il courait aux champs, il courait aux bêtes, toujours au grand air, au vent. Il se pourléchait de la pluie qui lui cinglait le visage. L’hiver, il soufflait sur ses doigts gourds pour continuer l’ouvrage ordonné par le père, déjà un rude paysan, un fils de l’Aunis. Son frère, un jour qu’il lâchait sa beuche tant la morsure du temps le faisait souffrir, lui conseilla de se pisser sur les doigts. Aussitôt fait et dûment racontée, la chose fit rigoler toute la maisonnée et le meurtrit de honte.
Bien qu’il ne fût pas d’accord avec cette claustration forcée, il lui était bien obligé d’obéir à son père. Nicolas Bontemps savait se faire respecter de sa progéniture et maniait le jonc avec dextérité. Sa mère, qui, trois semaines auparavant, lui avait donné un petit frère, n’était pas très en forme. Tout cela, il le comprenait bien, mais la vision de sa maman, pâle comme une morte, l’effrayait un peu. Assis à côté d’elle, lui épongeant sa sueur fétide de fiévreuse, lui remontant son oreiller, lui donnant la becquée, il trouvait sa place incongrue. Sa mère, qui ne pouvait se déplacer dehors, faisait ses besoins dans un pot qu’il lui revenait, à l’évidence, de vider. La nature est la nature, mais l’idée même que celle qui lui avait donné la vie puisse générer de tels reliquats le répugnait.
Puis il y avait son frère Nicolas, qui dormait ou gueulait dans son berceau d’osier. Lorsqu’il braillait trop, il l’extrayait de sa vannerie et le donnait à sa mère qui, sans honte, d’un sein magnifique, tentait de le faire taire. Lui baissait les yeux, rouge, confus d’en voir trop.
Marie Jouinot, sa tante, passait bien, matin, midi et soir, pour soutenir sa sœur et lui prodiguer des soins de femmes, mais le reste du temps, tout lui incombait. Un matin que tous étaient partis, il alla visiter le tas de fumier et profita du soleil qui dardait ses magnifiques rayons sur la maison familiale. Certes, en ce 14 janvier, le gel était bien présent et l’eau des fossés ainsi que celle de la rivière étaient immobilisées par cette main de froidure.
Il s’attarda et sa pensée vagabonda. La veille, le curé Dénécheau leur avait parlé du roi Louis XV qui, là-bas, dans un château, régnait sur la France.
Le roi, qui gouvernait déjà la France depuis trente-six ans, était l’arrière-petit-fils du bâtisseur du palais qu’il habitait. Ce monarque, qu’on nommait le Bien-Aimé, ne l’était visiblement plus et le curé l’exécrait en le vouant aux gémonies. André se foutait bien d’aimer ou de ne pas aimer ce roi. Versailles était bien loin et son horizon, à lui, se bornait à la butte du château de Benon. Il se demanda tout de même s’il faisait aussi froid dans le palais de Louis que dans sa petite maison. Sans malice, la question lui vint de savoir si le fils du roi allait chercher le bois pour nourrir la cheminée. D’ailleurs, ce roi avait-il un fils et une épouse ? Le curé, remonté contre lui, n’avait pas évoqué une filiation mais, comme un soudard, avait juré contre une certaine marquise de Pompadour.
André, qui avait de la mémoire, avait retenu par cœur ce qu’avait dit le curé de la paroisse.
« Autrefois de Versailles
Nous venait le bon goût,
Aujourd’hui la canaille
Règne et tient le haut bout.
Si la Cour se ravale,
De quoi s’étonne-t-on ?
N’est-ce pas de la Halle
Que nous vient le Poisson ? »
Il ne voyait pas bien le rapport entre le roi et le Poisson mais, visiblement, son père, qui lui asséna une gifle, avait bien compris que l’allusion touchait plutôt la favorite du roi qui, de son vrai nom, s’appelait Jeanne-Antoinette Poisson.
Lorsqu’il demanda ce qu’était une favorite, André se vit menacer d’une correction. Son frère Jean, un peu plus vieux, lui souffla que ladite Jeanne était la maîtresse du roi.
André ne comprit la chose que le soir, dans le lit, lorsque son frère se fit plus explicite.
Donc, en cette année 1751, le roi avait une femme, un fils et de nombreuses filles, ainsi qu’une maîtresse qui n’en était plus une, plus d’autres maîtresses qui, elles, en étaient vraiment.
Bien joli tout cela, mais ce beau cénacle avait-il froid, et le fils du roi veillait-il sur sa mère ?
Soudain, il se souvint de sa mission. Il n’avait pas la moindre idée du temps qu’il avait passé à rêvasser au roi de Versailles.
Il descendit la marche et pénétra dans la pièce sombre. De la cheminée ne parvenait qu’une faible lueur, et il se dépêcha d’y jeter un fagot. L’unique source lumineuse de la pièce de terre battue était la petite fenêtre qui se trouvait au-dessus de la porte, les chandelles étant utilisées avec parcimonie. André reprit sa place sur la petite chaise auprès de sa mère. Elle dormait d’un sommeil profond, belle comme une princesse de conte ; sa poitrine se soulevait doucement avec une impudique régularité. On aurait dit la Vierge en bois peinte de l’église. André détournait bien le regard mais, mû par une attirance venue du fond des âges, il se complaisait à ne voir dans le corps de sa mère que le corps d’une femme. Tout n’était que confusion en son esprit. Il n’avait que sept ans, mais en lui fourmillaient déjà les détours et les brumes de ses futures émotions.
Un moment, il détourna le regard de l’objet de sa fascination et ses yeux se portèrent sur le petit Nicolas. Les yeux clos, un rictus aux lèvres, une couleur pâle virant au bleu et un filet de bave aux lèvres, André hurla.
Nicolas était le deuxième fils que Jeanne perdait. Le couple était dans la moyenne : la vie, la mort.
À quoi bon se lamenter ? Ils refirent un Nicolas qui, comme le premier, ne franchit pas le cap de l’enfance. André oublia sa confusion, devint un homme et un expert en tonnellerie. Il oublia son petit frère, se maria et fit souche à son tour, l’année 1751 bien loin derrière lui.
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 2, ANDRÉ
André ne comprenait pas pourquoi, du haut de ses sept ans, il devait s’occuper de sa mère alitée. Lui qui, déjà, malgré son jeune âge, ne rechignait jamais au travail, estimait que cette garde était affaire de femmes. Jamais il ne rechignait à nourrir les volailles du poulailler, malgré sa peur du gros coq noir.…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 1, LE CURÉ DENÉCHEAU
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