LES QUATRE VIE DU GARS ANTOINE, ÉPISODE 2, UNE RENCONTRE AMOUREUSE

Si vous avez manqué le début

LES QUATRE VIES DU GARS ANTOINE, ÉPISODE 1, UN GARS DU BOURG D’ANAIS

Pour l’heure, Antoine se moque de tout cela : son père est le chef de famille et gère comme il peut les différentes charges qui grèvent et l’empêchent d’investir ou de s’étendre. Le rêve ultime serait d’acheter une paire de bœufs et une charrue, devenir laboureur à bœufs et tenter d’acquérir une mince parcelle supplémentaire.

Pour l’instant, Antoine visualise davantage la croupe ondulante de Marie que les seules, encore improbables, perspectives de futurs bovins.

Ce matin enfin, Marie se décide à engager la conversation. Si elle attend qu’Antoine, le taiseux, fasse le premier pas, elle sera, à n’en pas douter, vieille fille, ou son oncle et son beau-frère la donneront à un autre.

La première glace est rompue, et le flot de la rivière de la vie peut couler en toute sérénité. Finalement, la chose est facile, tant ces deux-là se connaissent depuis longtemps. Ils ont joué ensemble lorsqu’ils étaient enfants et participent aux mêmes veillées actuellement.

Marie, qui n’est point sotte, sait qu’une autre prétendante pourrait bien lui voler son homme. Elle et Marie-Anne Rouhault ne s’entendent guère : cette dernière, étrangère du Gué d’Alleré, vit avec sa mère et ses frères sur Anais depuis peu. Elle est feu, alors que Marie est eau.

Cette sainte en apparence, cette innocente aux yeux de tous, n’est qu’une mijaurée qui, en secret, échauffe le sens des hommes et n’hésiterait en rien pour parvenir à ses fins.

Elle court après Antoine comme un soldat après la gloire, un vicaire après une cure, ou un taureau une vache à monter. Si elle remonte ses jupons, Antoine lui cédera tout et la mariera promptement. Le père Prentergast, curé du village, lui a déjà tiré les oreilles plus d’une fois et a averti sa mère que la conduite de sa fille n’est sûrement pas des plus pures. Marie ignore si l’insolente et provocatrice Marie-Anne Rouhault a été punie, mais elle craint cette ennemie sournoise.

L’avantage de Marie réside dans l’extrême proximité qu’elle entretient savamment chaque matin en se laissant rattraper par Antoine. Un jour, sans préméditation, enveloppés par la brume qui les isole des autres travailleurs, Antoine lui prend la main. Ce geste simple s’apparente à une demande en mariage. Silencieux, ils glissent jusqu’aux grandes maisons.

Le lendemain, c’est une débauche de sentiments, car il lui vole un baiser. Le reste plane comme une hirondelle de printemps. Antoine en parle à sa jeune sœur, qui le répète à ses parents. Puis, promiscuité oblige, le haut bourg d’Anais est au courant de l’idylle naissante. Les accordailles se font : l’oncle Giraud et le père Esnaud s’entendent autour d’une chopine. Marie aura en dot une petite parcelle de vigne, un vieux buffet, profusion de draps et de chemises ; elle vivra chez les parents d’Antoine, qui héritera des terres de son père à son décès.

Tout est parfait : le père Prentergast va se charger de les préparer spirituellement. Le curé, qui dessert la cure d’Anais, est un religieux de l’ordre du Carmel. Normalement, cet ordre est plutôt contemplatif, mais les hasards d’une vie dédiée à Dieu l’ont conduit ici, sur cette petite colline, dans ce prieuré oublié. Il avait été vicaire du père Lunéau à Benon de 1744 à 1746 et tenait cette prébende à la suite du père Grellier.

Implanté depuis dix ans, cet Irlandais de naissance connaît parfaitement sa population. Antoine travaille souvent sur les terres de la cure et récolte pour le père le raisin destiné au futur vin de messe.

Les futurs époux et leurs familles conviennent d’une date : ce sera le 1er mars 1756. Pour être précis, cette date a été l’objet de longues discussions et a été comme imposée par le curé. Marie, sa mère et sa future belle-mère n’étaient pas d’accord pour un mariage un lundi, car cela donnerait, avec certitude, des enfants morchoux, voire pire, contrefaits. Pendergast repoussait ces balivernes d’un autre âge. D’autant que le mercredi et le vendredi, personne n’en voulait non plus, car c’étaient des jours d’abstinence. Pour le samedi et le dimanche, il ne fallait pas compter ; le jeudi, banni par la populace et appelé Jean-Jeudi, était également impossible. Il ne restait donc que le mardi. Le prêtre eut finalement gain de cause.

Il reste maintenant à inviter les noceurs. Marie et Antoine se choisissent des convives qui, à force de rasades de vin, finiront par faire le tour de tous les invités.