UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 31, une décevante nuit de noce

Marie François Isidore Groizier

Commune de verdelot département de la Seine et Marne

1824

Nous étions à trois semaines de nos noces et ma future belle mère m’aboyait dessus dès que j’approchais. Pas moyen de toucher  ma femme, cette Augustine que d’aucun au village disait facile en sa jeunesse s’érigeait en véritable garant du pucelage de sa fille.

Eh moi je m’en foutais du moment que c’était moi qui l’avait cueillie.

J’avais quand même obtenu l’autorisation d’aller au mariage de mon futur beau frère à Vendières dans le département voisin , ce fut une belle fête et j’espérais que la mienne se passerait aussi bien. Personnellement étant originaire de ce bourg je ne fus guère dépaysé, j’ étais en pays de connaissance.

On arriva enfin à nos noces,  le jeudi 17 novembre nous étions un brin fébriles, le maire Chardon étant empêché ce fut son adjoint monsieur Beguin qui nous attendait pour onze heures du matin.

C’était parfait,  le temps d’expédier la cérémonie religieuse et nous pourrions manger et boire dignement toute la journée et toute la nuit.

C’est mon oncle Marcel,  tuilier à Orbais dans la Marne qui me servit de témoin principal et mon frère François,  marchand de peaux de lapin que nous appelions pinpin, en deuxième. Ma femme eut son oncle Nicolas André Perrin,  celui qui lui ressemblait tant et un autre oncle qui se nommait Jacques Coffinet, propriétaire à Montdauphin qui était lui le frère de la mère de Rosalie.

Toute la fratrie était là, cela nous fit du monde à nourrir mais vraiment quel plaisir de donner de la joie à tous.

Rosalie Joséphine Cré

commune de Verdelot département de Seine et Marne

1824

Nous avions fait tout bien, ma mère pouvait être contente et monsieur le curé aussi, rien aucun écart, pure comme à la naissance, mon voile immaculé. Non je pouvais être fière de moi, physiquement irréprochable. Au niveau de la pensée je n’étais pas aussi blanche, plus d’une fois j’avais ressenti des envies pas très catholiques, plus d’une fois j’avais espéré qu’il ait un brin de folie. Lorsqu’il m’a embrassée pour la première fois je me suis sentie couler comme un beurre au soleil. Lorsqu’il m’a prise par la taille pour une danse j’ai éprouvé une sensation étrange, indéfinissable, cette évanescence je ne n’ai d’ailleurs pas retrouvée, l’instant avait été magique et inoubliable.

J’espérais trouvé en mon mari le chemin de la satisfaction, mais bon dieu que cela fut pénible. Pénible mais troublant, nous arrivâmes dans le haut lieu de mon sacrifice, à nous une chambre prêtée. Il faisait un froid de tombe et l’obscurité presque totale. Isidore alluma une faible chandelle et s’assit comme au spectacle. Au bout d’un moment gênant je compris que telle une vestale je me devais d’offrir à mon mari un effeuillage impudique. Mais allez vous mettre le cul à l’air alors que jamais vous n’avez même montré une jambe à un individu du sexe opposé. La nature se défend, votre cerveau ne comprend pas, mais l’affaire était entendue, je m’offrais tremblante en spectacle.

Presque nue j’avais gardé ma chemise j’attendais qu’il me rendit la pareil en m’offrant une scénette de son cru. Mais rien ne vînt, croyait-il cet impudent que j’allais le déshabiller moi même, croyait-il que j’étais une galante à l’immense expérience, que j’allais d’une main experte faire glisser ses oripeaux de marié. Non pas, pétrifiée au fond de mon lit j’espérais qu’il se dépêche et qu’enfin cet animal masculin se dévoile à mes yeux ébahis. L’idiot souffla la bougie, puis s’allongea à mes coté. A défaut de se dévoiler j’espérais le voir agir mais pétrifié mon tuilier avait le vit baissé. Heureusement son honneur reprit vigueur et me gratifiant de quelques pâles caresses il me grimpa dessus. Lorsqu’une vierge effarouchée rencontre un puceau pressé, il n’y a rien à espérer. Au bout d’un moment poussé par mon instinct féminin je pris au sens propre comme au figuré les choses en mains. Me faisant guide sans trop savoir où j’allais, je poussais le Isidore vers la bonne porte. Un effort, un ahanement et je n’étais plus demoiselle mais madame. Visiblement il adora, moi je me refusais à toute conclusion tant que la vitesse d’exécution ne diminuerait pas.

Naïvement je crus que nous allions recommencer, mais le pauvre harassé par tant d’émotions dormit du sommeil du juste. Le matin comme par une extraordinaire mutation, il entra naturellement en action, sale, fatiguée n’ayant que peu dormi je ne fus guère qu’un compromis.

La fête reprit le lendemain et le soir même je dormais à L’Aulnoy Renault, passant de la promiscuité parentale et celle encore plus gênante de promiscuité beau parentale.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 29, Ces innocents premiers émois

 

 

Rosalie Joséphine Cré

commune de Verdelot département de Seine et Marne

1823

J’avais vingt ans et mon amoureux se nommait François Isidore Groizier. Il habitait à coté de chez nous. Nous avions fait un premier pas et nous avions l’autorisation de nous marier. Mais pour l’instant rien ne pressait. Enfin si, quelque chose que je n’ose pas nommer. Au départ François me tenait gentiment la main, on parlait, on faisait des projets d’avenir. Lui, voulait devenir compagnon tuilier comme son père, moi j’aurais bien aimé posséder une terre,un bout de vigne que nous aurions pu léguer à nos héritiers. Nous n’étions pas d’accord là dessus. Mais il me disait où prendrais-tu l’argent pour acheter une terre? Il n’avait pas tort alors on en rigolait et on s’imaginait que la ferme château de L’Aulnoy Renault nous appartenait, ainsi que toutes les terres qui se trouvaient autour. Quelle bêtise que tout cela, nous ne possédions rien du tout et c’est d’ailleurs pour cela que nous devions attendre pour nous marier.

On aimait se promener, mais invariablement lorsqu’il faisait beau nous finissions sur un tapis de mousse. Sur ces lits improvisés on s’usa nos bouches, ce n’était plus les bécots du début, ma bouche était la sienne et la sienne était mienne.

Puis au fils du temps il me caressa, d’abord timidement, puis avec assurance. Je me laissais faire mais il n’avait pas le droit de le faire peau à peau. Cela me rendait déjà folle, je résistais, mais j’éprouvais tellement de sensations bizarres que j’aurais bien poursuivi l’expérience plus avant.

Moi je n’osais pas toucher François, je me laissais faire. Mais un jour d’été ,il faisait une chaleur de braise, François tomba sa chemise, je pus admirer son torse musclé, son ventre dur et ses bras costauds. Ce qui me fascina le plus ce furent ses poils soyeux et denses qui couvraient sa poitrine.

Ce jour là je me décidais à franchir un pas, mes doigts jouèrent avec ses bouclettes puis sans plus trop savoir ce que je faisais ma main joua aussi avec ceux de son ventre.

François ne bougeait plus, tétanisé, je voyais qu’il se passait quelques choses, mais je n’étais qu’une sotte, ignorante de tout.

Puis il décida que comme il avait dénudé le haut de son corps je me devais de faire pareil.

Quoi, comment osait-il me demander une chose pareille, cela n’avait rien à voir, une femme ne montrait pas ses seins. Je ne savais même pas si Maman montrait les siens à papa.

J’étais outrée, humiliée, vexée. Lui rigola et tenta une autre approche en me proposant de se mettre tout nu. J’en restais bouche bée. Bien que mon envie soit grande de voir un homme tout nu et que jamais de ma vie je n’en avais vu, hormis les garçons et leur petit asticot quand ils se baignaient dans le Morin, je préférais rentrer.

A qui demander conseil, certainement pas à ma mère. Il y avait bien Marie Louise ma tante mais nous n’avions pas d’amour l’une pour l’autre et je m’en méfiais comme de la peste.

Je ne revus plus François de quelques jours, j’avais peur qu’il ne veuille plus de moi, c’était terrible. Était-ce cela faire l’amour?

Depuis ma tendre enfance ma mère me rabâchait qu’avec les hommes on devait attendre d’être mariée, mais comme elle ne me disait pas ce que je devais attendre je me posais des questions.

Le curé à l’église tonnait chaque dimanche que nous devions résister à la tentation, que nous devions faire la chose que dans le but de procréer. Le reste n’était que péché, concupiscence.

La finalité m’échappait mais j’avais compris que l’homme ne devait pas aller trop loin avec une jeune femme .

Une autre chose me turlupinait et le curé ne donnait pas de réponse là dessus, la virginité de Marie.

Un matin je me décidais à poser cette question à ma mère, car j’étais inquiète. Est ce que je pouvais avoir un enfant avec François Isidore sans qu’il me touche comme la vierge Marie avec Joseph.

Je n’avais jamais vu ma mère en joie comme cela, elle se mit à rire. Entre deux hoquets, elle me disait qu’est-ce que tu es niaise ma pauvre fille. Je n’eus évidemment pas de réponse, je me débrouillerai toute seule.

A table ma mère raconta cela à tout le monde, cela fit la soirée. Mon cousin Nicolas pourtant plus jeune que moi avait une réponse et à l’oreille me dit qu’il m’apprendrait tout ce qu’il savait. Je lui en étais reconnaissante, il n’était pas comme ces idiots d’adultes qui se moquaient.

Le lendemain il me demanda de le rejoindre au pacage, innocente que j’étais je m’y rendis.

Gaillardement il m’expliqua que le mieux serait que nous le fassions pour que je sois moins gourde le jour de la nuit de noces. Où avait-il apprit tout cela, lui le jeune berger. Un instant je faillis lui dire oui, il m’embrassa sur la bouche et il me prit dans ses bras, tout de suite je sentis son machin contre mon corps, mais bizarrement sa bouche n’avait pas le même goût que la bouche de François. Elle me dégoutait, ses mains devenaient objet de contraintes plus qu’objet de désir.

Quand à cette chose qui semblait grossir à chaque fois que j’ étreignais un homme, elle me dégoutait.

Je m’enfuis en courant et là aussi je fis encore rire.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 30, l’explosion de la cellule familiale

Nicola Perrr

Nicolas Perrin

commune de Verdelot département de Seine et Marne

année 1824

Cette année aura vu un changement à la tête de l’état, le gros Louis Stanislas Xavier avait fini par pourrir. Notre roi impotent 18ème de sa lignée, dont on disait qu’il se faisait torcher le cul par un tamponneur d’ailleurs très fier de sa charge avait cessé son existence terrestre.

Cela n’eut pas été trop grave, nous aurions pu nous en remettre si à sa succession nous n’avions pas eu son frère, le pédant, le fier, l’ultra, le catholique Charles Xème du nom.

Celui là aussi fringant que son frère ne l’était pas, allait nous promettre de biens belles choses.

Plusieurs possesseurs de biens nationaux de la commune tremblaient à l’idée d’avoir à restituer ses biens que d’aucun considérait comme mal acquis.

Moi je n’avais que ma peau de mouton mais une chose était sure j’étais décidé à lutter pour ma liberté de penser.

A la maison Marie Louise s’était remise lentement d’un accouchement difficile et de la perte de son bébé trois semaines plus tard. Cette Lucie Louise était le troisième petit ange que nous perdions, c’était dans l’ordre des choses . Toutes les familles en perdaient autant, il ne fallait pas se formaliser, l’essentiel était qu’ils soient baptisés avant de monter au ciel.

Enfin cela c’était de la bondieuserie de grenouille de bénitier, moi je savais que ces frêles dépouilles enterrées à même le sol formaient engrais très rapidement, quand à leurs âmes je préférais les repérer dans les constellations et j’imaginais que ces petits êtres que nous n’avions pas vu vivre, grandissaient dans les astres.

Pour sûr je ne parlais pas comme cela devant Marie Louise, elle m’aurait écorché vif.

En novembre ce fut un joli chambardement chez nous, François et Augustine mariaient leur fille Rosalie à un de nos voisin de Pillfroid Isidore Groizier et leur fils François à une domestique nommée Marie Caroline Crapart.

Évidemment les mariages étaient des chambardement sans nom dans les familles, mais là nous allions toucher des sommets.

Jusqu’à présent nous avions fait toit commun avec mon beau frère, mais la fratrie élargie que nous formions, allait se resserrer en deux entités, celle de François Cré mon beau frère , ses enfants et la mienne.

J’allais donc m’installer dans une petite maison juste à coté et les futurs couples à leur grand plaisir allaient rejoindre l’abri tutélaire de la maison de leur père.

Marie Louise dansait de joie, enfin une autonomie d’habitat.

Par contre j’étais un peu dépité Rosalie, ma nièce préférée allait s’éloigner de mon intimité.

Marie Louise Cré, femme Perrin

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1824

J’étais aussi fier que Charles X notre roi, lui installait ses fesses sur les planches glorieuse et orgueilleuses, formant trône en son château des Tuileries, moi je posais les miennes sur une chaise de paille auprès de mon nouveau foyer.

Qui était le plus heureux des deux ? Je ne savais pas mais en tous les cas ma joie était grande.

Mon univers n’était point vaste mais il était le mien, plus d’Augustine l’arrogante et aimante et plus cette Rosalie copie conforme de son oncle.

J’allais être délivrée de mes vieux démons et de l’image qui me revenait sans cesse de mon Nicolas collé le long des jambes de cette foutue Augustine.

J’espérais profiter pendant quelques années de la liberté d’être la seule femme maîtresse de mon navire avant que ne m’arrive une belle fille qui voudrait tout révolutionner.

En attendant il convenait de se faire belle pour le mariage de mon neveu et de ma nièce.

La maison ne fut qu’atelier de couture, j’amenais aux noces toutes ma trallée, Denise 15 ans, Louis 13 ans, Nicolas André 20ans, Joséphine 10 ans. Nous n’étions que des petites gens mais il n’était point question de paraître mendiants. J’avais ma fierté plutôt ne pas y aller que d’avoir des robes rapiécées et des pantalons ravaudés.

Le premier mariage avait lieu à Vendières dans l’Aisne, par la haie des Gueux il n’y avait que 8 kilomètres, on les avala gaiement et rapidement, mon frère et les siens firent de même.

Je connaissais déjà la mariée elle travaillait comme domestique de ferme, je la voyais à la messe et bientôt j’allais la voir tous les jours.

Rosalie Joséphine Cré

commune de Verdelot département de Seine et Marne

1824

Le mariage de mon frère à Vendières allait me servir de répétition générale au mien, j’étais énervée comme une puce, tous ces préparatifs et tous ces changements.

D’abord ce fut le déménagement de mes oncles et tantes et de la famille Perrin, nous habitions ensemble depuis tant de temps. Nicolas était comme un second père et Nicolas André était comme un frère ami ou ami frère. Il était un peu plus jeune que moi, mais nous nous racontions tout et lorsque nos loisirs nous le permettaient nous faisions tout ensemble.

C’était le seul garçon avec qui j’avais le droit de me déplacer, il me servait de chaperon enfin normalement il aurait dû.

Il n’y avait que ma tante Marie Louise que je ne regretterai pas, celle là quelle carne. Sans que je ne sache pourquoi, elle m’avait toujours cherchée noise.

Il était prévu que mon frère et sa femme s’installent avec nous, enfin pas avec moi car moi j’allais aller chez les parents Groizier.

Donc organisation, déménagement et inquiétude car voyez vous le terrible moment arrivait.

Pas celui de la cérémonie, non celui là je le connaissais , non l’autre ou j’allais me retrouver peau à peau, à faire des choses que je ne connaissais pas avec un homme que j’aimais certes mais qui visiblement n’était pas plus savant que moi.

Le 3 novembre nous étions avec  toute la famille réunis en l’église de Vendières. J’avais obtenu de haute lutte que mon futur soit présent à la noce, cela pouvait paraître évident mais cela ne le fut pas, car ma mère toujours suspicieuse pensait qu’il pourrait se passer des choses avec lui.

Pardi, quinze jours plus tard, après ces ignobles contrats, il pourrait me faire ce qu’il voulait, sans que personne ne puisse intervenir, je serai sa chose, son objet. Je pensais que c’était injuste car si la chose se passait mal ou que je n’aime pas il faudrait que je fasse avec le restant de ma vie. Cette intimité que jeune fille l’on ne pouvait partager, sacrée, interdite et bien elle appartiendrait en propre à un jeune mâle presque inconnu. Vraiment curieux cette vie que l’on nous imposait.

Au cours de la noce de  mon frère, il me fit beaucoup danser et il but aussi beaucoup. Je n’ai pas eu un moment d’intimité avec lui, ma mère me surveillait comme un corbeau surveille son cadavre.

Je n’eus même pas le droit d’aller réveiller les mariés. Par contre mon futur, éméché, arriva au matin à pénétrer dans la pièce ou je me trouvais, je partageais ma couche avec une sœur de la mariée. Il s’était mis en tête de me voler un baiser et de découvrir ma poitrine. D’abord il se trompa et embrassa le bras de ma voisine, nous fumes pris d’un fou rire qui réveilla tout le monde. Ma mère oubliant qu’elle était en chemise de nuit sortit de son lit en hurlant. Elle resta pétrifiée devant Isidore, en fait ce fut ma mère la première femme de la famille que mon futur mari vit presque nue.

Ce fut un sujet de rigolade pendant un moment et le reste de sa vie cette andouille me mimera la réaction de ma mère.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 28, Rosalie m’est promise

 

Marie François Isidore Groizier

Commune de Verdelot département de la Seine et Marne

1822

La jeunesse est le temps de la recherche constante d’une compagne, moi je ne dérogeais pas à la règle. J’étais précoce et  bien avant d’avoir du poil au menton je regardais les filles avec des  yeux bien différents des autres garçons de mon age .

Je préférais de loin la compagnie des femmes à celle des hommes, c’était bizarre mais j’étais mieux autour d’un jupon qu’autour d’un halo de fumée de pipe.

J’avais d’abord admiré ma belle mère, je recherchais son contact, me frottais à son cotillon, je humais avec délectation ses odeurs fortes. Je me serais bien glissé le long de son corps lorsqu’elle dormait et je rêvais de poser ma tête sur sa poitrine.

Ce que j’aimais par dessus tout lorsque j’étais petit, c’était le bain. Ma belle mère nous déshabillait et nous nous mettions dans la grande bassine à lessive, elle nous lavait en nous aspergeant d’eau qu’elle avait fait chauffer sur le foyer de la cheminée. Une véritable délectation, un sentiment de honte aussi lorsque une timide manifestation physique surgissait, en tout cas un souvenir impérissable. Mais le bain était plutôt annuel que journalier et les années passant je me nettoyais tout seul.

Puis mon regard se porta sur nos voisines, Madame Cré, Madame Perrin, Madame Hardy, je les trouvais toutes belles bien que certainement, elles ne le fussent guère.

Je rôdais, amoureux de l’une , amoureux de l’autre, elles ne me regardaient pas je n’étais qu’un sale morveux, boutonneux, dépenaillé, une mauvaise herbe poussée n’importe comment.

Puis j’en arrive maintenant à Rosalie, nous avons grandi en même temps, dans le même village, le même hameau, le même quereux. Au départ elle ne m’intéressait guère , puis nous avons grandi et c’est elle qui ne s’intéressait plus à moi.

J’avais l’impression qu’elle était un peu comme ma sœur, puis un soir lors d’une veillée nous nous sommes trouvés assis l’un à coté de l’autre. Bercés par la voix mélodieuse de Nicolas le berger nous nagions dans une sorte de paradis. Je sentais son souffle chaud, j’entendais sa respiration. Elle n’osait me regarder, elle n’osait bouger, mais pourtant lorsque mes doigts touchèrent les siens je sentis que son corps se détendait, entrait en communion avec le mien.

Ce soir là, nous nous sommes séparés sans que l’un de nous n’eut prononcé une parole. Mais nous savions à l’évidence que notre vie serait commune, que nos âmes ne feraient qu’une.

Le jeu commença, j’étais le chat , elle était la souris, ou l’inverse elle se faisait chatte et moi faible rongeur.

Je recherchais sa présence, elle se trouvait à chacun de mes pas. Sans le vouloir,comme inconsciemment nous nous rencontrions. Timide elle n’osait m’adresser la parole, alors je dus vaincre mon peu d’éloquence. Elle était déjà sous mon charme mais je dus la convaincre qu’elle devait être mienne.

Au village on prenait généralement femme dans les environs, c’était une coutume. Nous étions d’ailleurs limités par nos déplacements. D’autre part comme les filles étaient rares nous ne pouvions sans crainte de jalouses bagarres, voler une femme d’une autre commune. Il nous fallait aussi respecter quelques règles élémentaires et ne pas péter plus haut que nous n’avions le cul. Un journalier n’emportait pas la fille d’un gros laboureur, un tuilier n’enlevait pas la fille du meunier. Là je pouvais aisément prétendre à une union, une fille de berger, travailleuse de la terre, imprégnée de l’odeur des animaux pouvait bien convoler avec un manieur d’argile. Il me fallait simplement économiser quelques francs pour mettre dans la balance et convaincre François Cré son père.

Un soir à table, j’abordais le sujet du mariage, il me fallait convaincre d’abord mes parents afin qu’ils acceptent de me laisser mes gages pour que  je constitue mon pécule.

Ils me regardèrent avec stupéfaction comme si je leurs demandais l’impossible. Ma belle mère me dit, c’est la Rosalie Cré. Je devins rouge comme une pivoine et devant cette réaction intempestive je n’eus pas à leurs répondre, ils avaient deviné.

Commença alors une longue attente, on enlevait pas d’assaut une fille aussi facilement. Le père alla voir François Cré le berger et ils causèrent un bon moment. Je fus agréé par la famille alors je pus en toute liberté faire une cour assidue à Rosalie.

Je ne m’en privais pas et tous mes moments de libres je les passais avec ma future.

 

 

UNE VIE PAYSANNE, Épisode 27,

 

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1820

Quelle mouche a piqué Nicolas de vouloir appeler mon fils Napoléon, il ne m’avait pas prévenu évidemment. Contrairement à d’habitude, je me permis d’émettre des doutes sur l’intelligence d’une telle démarche.

Qu’est ce que nous nous sommes passés, les murs ont tremblé, les enfants ne savaient plus où aller, Augustine était opportunément sortie. Nous nous sommes insultés comme jamais, il était dans une colère noire et j’ai cru qu’il allait me battre. Mais non il est sorti en me disant tu m’emmerdes et je ne l’ai pas revu pendant plusieurs jours.

François l’avait cherché pendant un moment, ou plutôt avait fait semblant de le chercher car ces deux là, ils étaient copains comme cochons. Ferait mieux de surveiller sa femelle cet imbécile.

Il rentra, appela son fils Napoléon et pour nous ce fut Joseph.

En attendant il faillit bien perdre son travail, car quand on est con on est con, il travaillait pour la ferme de monsieur Chardon.

Ce dernier voulut apaiser les esprits et ne pas énerver les paysans du coin qui ma foi étaient quand même un peu Bonapartiste.

Outre la naissance de mon fils, un évènement arriva en France, un Bonapartiste trouva le moyen de poignarder le duc de Berry.

L’assassin se nommait Louvel, moi ce duc je ne le connaissais évidemment pas mais il s’avérait que c’était l’héritier du trône.

Il faut donc que je vous explique, notre roi Louis XVIII n’avait pas été foutu de faire des enfants, c’est quand même pas bien difficile mais passons. Alors quand il passerait l’arme à gauche ce qui compte tenu de son état actuel allait bientôt arriver cela serait son frère Charles comte d’Artois qui prendrait sa place sur les planches dorées.

Lui il avait deux fils, l’avenir était donc assuré. Mais dans ces familles qui venaient de je ne sais où, rien n’était normal. Le fils ainé qu’on appelait Angoulême et bien ils l’avaient marié à Marie Thérèse la fille du feu roi raccourci. Mais comme rien n’était simple, les gazettes disaient qu’elle avait le cul serré et que lui avait l’aiguillette nouée.

Il restait donc ce fameux Berry qu’on avait marié à une sienne cousine lointaine, quand à la sortie de l’opéra il fut poignardé, sa femme ne savait pas qu’elle était pleine.

Ce crime fut donc considéré comme un régicide, car si la duchesse n’avait pas un garçon la branche ainée s’éteignait.

Le Nicolas pris de vin dansa devant la maison , si il continuait il allait finir par se faire arrêter.

Pour une fois mon frère se montra ferme et le fit rentrer.

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault le soigny département de la Marne

Année 1820

C’était bien simple, moi des enfants j’en avais pas besoin, je n’avais pas de terre à transmettre ni à cultiver, j’avais mes outils et je tenais pas à les transmettre trop rapidement.

Ma femme était encore enceinte et était sur le point d’accoucher, j’espérais que cela se passerait mieux que la fois d’avant.

Je lui avais suggéré de le faire passer, mais cette idiote par foi chrétienne ne voulait pas. Je pense plutôt qu’elle avait peur. Oui c’était bien interdit on était d’accord, mais beaucoup le faisait alors pourquoi pas nous.

Ce n’était d’ailleurs pas vraiment un enfant de l’amour car voyez vous j’avais l’impression que ma femme n’en avait plus pour moi.

J’avais même du me fâcher pour qu’elle m’accepte. Ce soir là se refusant pour une énième fois je l’avais un peu contrainte. Oh je ne l’avais pas frappée, mais disons que je m’étais ouvert la voie en usant de mon autorité.

Après tout Catherine m’appartenait légalement, j’en faisais ce que je voulais et il n’était absolument pas question qu’elle serre les cuisses en permanence.

Julie Alexandrine arriva donc le 1 décembre 1820, je n’avais pas de chance c’était une fille et en plus elle allait vivre.

Catherine costaude laissa la petite en garde à ma mère et reprit le travail aux champs et en forêt.

Elle revenait simplement lui donner le sein de temps en temps.

Moi au niveau travail j’en avais par dessus la tête, l’économie avait repris , le souvenir des guerres s’estompaient et les étrangers avaient quitté les lieux.

Bon il est vrai que l’époque était moins joyeuse, l’église tentait de reprendre en mains ses ouailles, sûrement pour mieux nous diriger, et ne pas aller à l’église était assez mal vu. Moi je préférais aller boire un canon avec les copains à l’auberge plutôt que d’entendre des conneries en latin. C’était donc encore un sujet de vives tensions entre Catherine et moi.

Une autre source d’engueulade était que je voyais mon frère et sa femme et que je les invitais à partager nos repas le dimanche. Catherine n’aimait pas mon frère, car il lui avait manqué de respect lorsqu’il était encore garçon. Parlons plus crument, il l’avait une fois surprise à se laver, cela l’avait outrée et elle pensait qu’il la guettait partout et en tout temps.

Quand à notre belle sœur Marie Guerin, elles s’étaient jetées quelques grossièretés à la figure et depuis elles pinçaient du bec. Quelle engeance que ces bonnes femmes, moi j’aimais mon frère, on travaillait ensemble et ce n’était pas nos femmes qui allaient nous séparer. Si il le fallait je finirais bien par lui mettre une trempe à la Catherine et je pense que mon frère ferait de même. Nous aurions bien le dernier mot.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 26, Le petit Poléon

 

Catherine Berthé, femme Patoux

Commune de Gault département de la Marne

Année 1818

La vieille était encore là, on ne se débarrasse pas si facilement des mauvaises herbes. Que ne s’était-elle pas remariée ! Un veuf lui aurait bien fait son affaire, mais non après son veuvage la douairière avait tiré le rideau et tel un fantôme vêtu de noir s’affairait en mon intérieur.

De son corps, seules ses mains ridées et tordues apparaissaient encore agiles malgré les épreuves qu’elles avaient subies. Son visage sans sourire, les joues creusées par le manque de dents et les sillons creusés par des années de dur labeur, nous apparaissait chaque matin comme celui d’une sorcière qui va au sabbat.

Si encore elle avait assumé uniquement son rôle de grand mère et qu’elle était restée à l’écart de notre couple c’eût-été merveilleux.

Mais elle se mêlait de tout et moi je n’étais pas disposée à l’accepter. Alors c’était engueulade et bouderie, puis semblant de réconciliation. Si elle avait pu s’installer chez son autre fils, cela aurait évité quelques orages. Pourquoi donc l’avions-nous emmenée à Perthuy alors qu’elle avait vécu toute sa vie à Recoude

Moi en ce moment j’étais grosse de plusieurs mois et j’avais même du cesser les moissons car je n’arrivais à me tenir debout qu’avec peine. La vipère me fit remarquer que j’étais une feignasse et que nous allions crever de faim. Elle n’avait qu’à moins manger.

Le 25 aout ce fut enfin la délivrance, dire que j’ai vécu un martyr ne serait pas exagéré. La sage femme s’aperçut rapidement qu’il y en avait deux et qu’ils étaient en danger.

Alors quoi, sauver la mère ou sauver les petits? On nous sauva finalement tous les trois . Bon la nature est bien faite car la science de la matrone était plus que faible face à un un accouchement aussi difficile. Ce n’était donc pas grâce à elle que nous vivions.

Enfin vivre était peut-être un grand mot dans le cas de Marie Julie et d’Auguste Ferdinand, ils étaient minuscules et n’avaient sûrement pas fait leur temps dans mon ventre. Moi je n’avais plus de fondement,  la fatigue avait eu raison de moi et je me trouvais bien incapable de donner le sein. J’avais perdu beaucoup de sang et ma conscience naviguait entre la vie et la mort.

On trouva des mamelles et on emmena les petits au baptême

Je ne sais combien de jours je me suis promenée aux limites de la vie, mais peu à peu je suis revenue  parmi les miens, ma belle mère s’était dévouée nuit et jour pour me sauver.

Je l’avais jusqu’à maintenant vu avec des yeux d’une importune, je la voyais maintenant comme une mère de remplacement.

Pour les petits aussi le balancier du destin oscilla, mais en notre époque il était bien rare que les jumeaux survivent et mes enfants ne firent pas exception. Le garçon mourut le 9 septembre et la fille le 11 septembre, finalement nous n’en furent guère peinés car leur débilité nous aurait rien donné de bon. Pour qu’ils deviennent improductifs et à charge pour nous autres autant qu’ils meurent, avant qu’un attachement nous lie.

Je ne pus reprendre ma place pour les vendanges et je trainais mon ennui d’un siège à l’autre.

Louis se morfondait dans son désir, il fallut que je me plie à sa volonté, j’avais mal, je n’y trouvais aucun plaisir et j’avais parfois des saignements, mais sa seigneurie posait ses grosses pattes sur moi et malheur si je faisais mine de refuser.

Nicolas Perrin

commune de Verdelot département de Seine et Marne

année 1820

Nous étions débarrassés depuis l’année dernière de toute occupation étrangère. Je devais le reconnaître le gros Louis et sa clique de traitres avaient assez bien œuvré.

Le retour de l’empereur, nous avait couté assez cher mais la gloire n’a pas de prix. Certes en ces années les napoléonides faisaient encore profil bas. Mais les paysans ou les ouvriers, qui avaient été à Waterloo, étaient déjà auréolés d’un beau prestige. Les anciens qui avaient fait les campagnes victorieuses pouvaient bomber le torse. Moi j’avais combattu dans les armées républicaines et j’aurais foutu une volée à tous ceux qui se seraient moqués.

A la maison nous avons eu des hauts et des bas et ma femme qui avait perdu l’une de nos filles à l’age de 15 mois se remettait à peine. Il est vrai que ce petit bout de femme née en 1817 et qui était morte l’année suivante emportée par une rougeole avait laissé vide notre foyer.

Le berceau était vide et il arrivait encore que Marie Louise ne le berce.

Heureusement son ventre s’était rempli à nouveau. Je ne sais si cela lui faisait plaisir mais en toute conscience je crois qu’elle n’avait pas le choix.

Marie Louise, au vrai ne m’accueillait plus comme avant, c’était une vérité dans notre couche où parfois j’avais l’impression de faire l’amour à une bûche mais aussi dans la vie courante.

Il y a encore quelques temps, elle venait à ma rencontre lorsque je rentrais du travail, se pendait à mon cou, m’effleurait les mains, me souriait tout le temps.

Maintenant ce n’était que froideur, elle me parlait oui mais ne m’entretenait que de choses utiles.

Notre vie était comme forcée, que pouvait-elle me reprocher, je ne buvais pas, je ne la battais pas et je lui remettais scrupuleusement ma paye.

Pour mes petites incartades avec Augustine elle ne pouvait être au courant, alors quoi?

Le 10 février 1820 nous arriva un fils, il était en pleine santé, sa mère allait aussi fort bien et c’était d’un air joyeux que j’allais le déclarer en mairie. J’avais une idée en tête et je n’en avait pas fait part à ma femme. D’ailleurs c’était moi qui décidait du nom de mes enfants.

Le maire Chardon toujours en place me demanda les prénoms que je voulais donner à mon fils. Joseph Alexandre Napoléon, le secrétaire ce foutu instituteur Berthemet nota scrupuleusement.

Mais finalement la plume lui tomba presque des mains, vous vous rendez compte il avait écris sur le saint registre le nom de l’usurpateur. Le maire avait blêmi, ses lèvres tremblaient, on eut dit que l’irréparable venait de se commettre et que le roi en personne allait lui taper sur l’épaule.

Il me dit que je ne pouvais faire cela, moi je lui certifiais le contraire. J’avais beau être respectueux au Chardon je lui aurais mis mon poing sur le nez. Mais l’instituteur et son fils qui me servaient aussi de témoins apaisèrent ma rage. Le secrétaire finit par rayer le nom de Napoléon sur l’acte.

En entrant à la mairie je ne voulais que rendre hommage à notre empereur et jamais en notre quotidien je n’aurais appelé mon fils Napoléon. Mais comme ces foutus royalistes m’avaient emmerdé sur le sujet désormais je nommerais mon fils Napoléon.

Marie Louise en pleura, Augustine fut outrée, François Luc en rigola, Nicolas mon fils ainé en fut honteux et ma petite Joséphine l’appela Poléon.

Non de Dieu ,j’étais bien maitre chez moi et vive l’empereur.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 25, Oncle ou père?

 Rosalie Cré, fille de François Isidore Cré et d’Augustine Coffinet

commune de Verdelot département de Seine et Marne

1817

J’avais 14 ans et au regard des femmes qui m’entouraient j’étais des leurs. Je n’étais pas idiote et je savais de quoi il en retournait. Augustine ma mère me mit en garde sur mon attitude, je ne devais plus me comporter comme une fillette, je devais également cesser de jouer avec les garçons et me comporter comme leur égale.

En résumé, je devais travailler, faire le ménage, aller à la messe, au lavoir et attendre encore quelques années pour qu’un garçon me courtise et me demande en mariage.

Le tout sans avoir aucune mauvaise pensée, être une bonne fille et être une bonne chrétienne.

Tout en moi s’insurgeait, si Maman croyait que j’allais rester tranquille sans m’amuser, moi ce que j’aimais c’était courir la campagne avec les garçons et avec mes copines. Je grimpais aux arbres et adorais affoler ses balourds de garçons en offrant mon cul blanc à leur regard.

On jouait parfois aussi aux adultes, on s’embrassait et on faisait aussi pas mal de bêtises que la bienséance réprouvait. Un jour ,je me souviens nous étions à observer les garçons qui se baignaient tout nus dans le petit Morin. Avec un groupe de filles, on s’approcha et on vola les habits des baigneurs pour les déposer sur la place devant l’église. Vous pensez bien que le spectacle des nigauds les fesses à l’air, marchant en tentant de cacher leur minuscule anatomie nous fit beaucoup rire.

Ce fut d’autant plus rigolo que parmi les piégés se trouvait François Isidore Groisier, mon voisin, lui cela ne le fit pas rire car il dut remonter sur Pilfroid en tenue d’Adam et croyez moi lui, il était déjà apte à manger la pomme.

Sa mère en le voyant s’étrangla et tout le hameau sut le fin mot de l’histoire.

Ce qui fut moins marrant pour moi c’est que quelqu’un me dénonça. Un jour, il me rattrapa sur le chemin et il se jura de se venger à moins que je lui offris le même spectacle qu’il m’avait involontairement donné.

Vous parlez si c’était la même chose, je me disais qu’il allait falloir que je fasse attention à lui mais ce n’était guère facile car il habitait la maison à coté de la mienne.

A la maison nous vivions Papa, Maman et mes trois frères en compagnie de la tante Marie Louise la sœur de mon père , de son mari Nicolas Perrin et de leurs enfants.

Cela faisait une belle tablée, bien que je percevais que cette sainte table n’allait pas durer une éternité et que les deux couples allaient devoir se séparer ou bien s’écharper

Moi je n’avais des problèmes qu’avec ma tante Marie Louise, disons même clairement qu’elle ne pouvait pas me sentir. A moi les plus dures corvées, les réflexions, les engueulades. J’étais une souillon, une garce qu’il allait falloir dresser à coups de ceinture.

J’avais passé l’age des corrections mais toutefois je faisais quand même profil bas car avec une telle saleté on ne pouvait savoir. Ma mère plutôt indolente ne prenait guère ma défense, comme si elle avait abandonné à sa belle sœur, les droits qu’elle avait sur moi .

Mon père n’était jamais là et d’ailleurs que je sache, ce ne sont pas les hommes qui étaient chargés de l’éducation des enfants. Il se moquait de tout et aimait plus ses moutons que nous autres.

Le plus affectueux était oncle Nicolas, je l’aimais beaucoup et je pense que c’était réciproque.

D’ailleurs c’est bizarre j’avais les mêmes yeux que lui, un bleu translucide, qui vous perçaient de part en part. Maman disait les Cré et les Perrin vous devez bien avoir un peu de sang en commun.

Jusqu’à maintenant rien ne m’avait paru bizarre mais lorsqu’en examinant avec attention les hôtes de notre tablée, je m’aperçus que je ressemblais plus à mes cousins qu’à mes frères.

Une autre fois alors que j’arrivais au lavoir, une vieille édentée cria tout fort, tient voilà la fille au Nicolas.

C’était parti, je ne savais plus où me mettre, le Nicolas c’est qu’un trousseur de filles. J’étais confrontée à toutes les médisances paysannes et ces bonnes femmes coincées du cul à l’église, devenaient ordurières quand elles avaient les mains dans l’eau, le battoir à leur coté et les fesses en l’air. De respectables mères de famille, elles se transformaient en sorcières pleines de fiel.

De ce jour j’eus un doute sur ma naissance, l’adage maman sûr, papa peut-être, s’appliquait-il à moi?

D’autant qu’un jour en rentrant à la maison j’avais trouvé ma mère en présence de l’oncle et son attitude était un peu confuse. Rouge comme un coquelicot, les cheveux défaits et la robe un peu froissée. Nicolas me regarda d’un air impénétrable, me sourit et sortit sans plus de manières.

Oncle ou père, un terrible secret que peut-être je ne percerais jamais.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 24 , Le jeune Isidore

 

Marie Louise Cré, femme Perrin

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1816-1817

La situation s’était stabilisée, pour tous, la terreur blanche qui régnait sur le royaume se calmait un peu.

Quelques traitres avaient été fusillés, le rougeaud de Sarrelouis, le jeune fou de Grenoble.

La foule avait aussi massacré le maréchal Brune celui qui s’était fait parait-il des moustaches avec les poils du conin de la duchesse de Lamballe.

La présence des étrangers nous pesait évidemment, mais la discipline avait repris le dessus et ils étaient devenus plus corrects.

Par contre notre situation économique n’était pas bonne et malgré le bon salaire de Nicolas nous avions du mal à remplir la marmite.

Il avait fait froid, il avait beaucoup plu et les moissons n’étaient pas toutes rentrées en octobre.

Certains paysans ont même laissé leur avoine dans les champs. Notre bon roi a donné 1300 francs de sa cassette personnelle pour nos indigents.

Heureusement nous n’en faisions pas partie, j’aurais eu bien trop honte.

Le curé Nicot tentait de reprendre ses ouailles en mains, mais persuader Nicolas ou mon frère de faire leurs Pâques tenait de la gageure.

Ces deux là ne voulaient pas retomber sous la coupe des curaillons et malgré toutes les processions et la tentative de reprise en mains des âmes, eux et beaucoup d’autres hommes ne reprirent le chemin de la pleine religiosité.

Nicolas n’avait aucune fierté à louer un banc à l’église et il se moquait bien de ceux qui avaient cette prétention. Non, lui le dimanche c’était à la table du cabaret qu’il entendait Dieu.

Mon berger était le diable incarné et physiquement en vieillissant il lui ressemblait.

L’année 1816 fut en tous points catastrophique, et en 1817 le prix du pain avait considérablement augmenté, c’en était presque insupportable et sur la place du village en mai l’orage de la révolte a fait trembler les autorités. On s’est rassemblés, on a hurlé et on a dirigé notre colère vers le château de l’ Aulnoy Renault qui appartenait à notre maire Monsieur Chardon et à la Bonnerie une grosse ferme. On a tout pillé, tout saccagé, seulement l’émeute était importante et les autorités firent appel aux cuirassiers de la garde pour protéger les marchés et on arrêta les meneurs.

Nicolas fut promptement interpellé, toujours aux premières loges celui là. Ses convictions Bonapartiste étaient bien connues , il allait sûrement payer pour les autres.

A Château Thierry sur le marché les gardes ont tiré sur la foule, c’était évident, ce n’était pas arrivé sous Napoléon.

Mais notre bon Louis fut magnanime et amnistia les insurgés, mon Nicolas revint la queue entre les jambes et absolument pas guéri de sa révolte. En attendant nous les pauvres, on mangeait de l’avoine, heureusement des secours arrivèrent et monsieur Chardon put distribuer un peu d’aumônes royales.

Pour le bien de tous monsieur le maire fit paver le chemin qui mènait de Verdelot à Villeneuve, pavés de misère pour son propre intérêt disait Nicolas.

 

Marie François Isidore Groizier

Commune de verdelot département de la Seine et Marne

1817

Je venais d’avoir 15 ans et j’étais l’ainé de la fratrie, nous étions comme beaucoup d’autres une famille recomposée ; ma mère nous avait quittés prématurément à l’age de 32 ans, je ne me rappelle plus d’elle car je n’avais que trois ans quand elle est morte.

Papa s’était remarié un mois après le décès de ma mère avec une femme dont je ne me souviens plus non plus car elle est morte 9 mois plus tard.

Mais mon père qui décidément ne pouvait guère rester longtemps tout seul se remaria pour la troisième fois deux mois après le décès de sa deuxième épouse.

Pour résumer il s’était marié trois fois en un an, belle performance tout de même.

Ma belle mère se nommait Marie Victoire Profit et elle avait donné trois filles et un fils à mon père.

Hélas pour eux mon demi frère Alexandre était mort à l’age d’un an et ma demi sœur Joséphine également.

Nous étions donc une petite famille de trois enfants, mes sœurs avaient respectivement 8 et 3 ans. Ma belle mère je pense, me considérait comme son fils du moins c’est l’impression que j’en ai gardée.

Papa était compagnon tuilier et travaillait à la tuilerie de l’ Aulnoy Renault, j’aimais ce grand monsieur qui chaque matin partait avec sa besace sur le dos et ne revenait que fort tard le soir.

Heureusement la tuilerie était à deux pas du hameau de Pilfroid où nous demeurions et je pouvais ainsi aller l’observer pendant qu’il travaillait. Il acceptait aussi parfois que je le rejoigne pour partager son casse croute. Je m’asseyais alors fièrement parmi ces hommes rudes et je les écoutais raconter leur vie et leurs exploits. Mon père était plutôt silencieux mais souvent rigolait à gorge déployée de quelques bêtises.

La tuilerie ne fonctionnait que d’Avril à Juillet alors mon père comme les autres hommes se louait pour les gros travaux, tous à vrai dire étaient polyvalents et personne ne restait à ne rien faire.

Moi je voulais devenir tuilier comme mon père mais lui pensait que je devrais suivre la trace de mon grand père Jean le colporteur. Il disait que cela rapportait plus et comme mes oncles pratiquaient ce négoce il m’eut été facile de suivre leur trace.

J’avais été à l’école de monsieur Berthemet, j’étais donc un petit privilégié car je savais lire et écrire. Enfin cela c’est ma belle mère qui le disait. Elle disait aussi que c’était pitié de perdre son temps assis sur un banc à tracer des lettres alors qu’on pouvait aider ses parents.

Nous vivions au hameau de Pilfroid, la population y formait une sorte de communauté. Les hommes travaillaient dans les mêmes fermes, les femmes poussaient la brouette jusqu’au lavoir ensemble et nous la jeunesse on grandissait en s’ébattant dans les mêmes lieux. Lorsque vous alliez tirer de l’eau au puits il y avait un voisin, lorsque vous posiez culotte il n’était pas rare de vous faire surprendre. Cela allait quand c’était un copain ou un homme mais quand c’était une fille alors l’humiliation était profonde.

Nous savions tout, les menstrues de l’une, la fausse couche de l’autre, la volée qu’un tel venait de se prendre par son père. Les engueulades entre époux, les violences conjugales, nous participions à ces remue-ménages avec bonheur parfois tant la situation était comique mais aussi parfois avec tristesse lorsque les bornes étaient dépassées.

La règle était de ne se mêler de rien mais c’était difficile.

Depuis quelques temps déjà j’étais tuilier, Papa m’avait emmené alors que j’avais douze ans. J’étais un privilégié car d’autres étaient au travail depuis bien plus longtemps.

Je me considérais comme un homme, bien qu’aux yeux des miens je ne n’étais qu’un enfant.

Ah oui j’oubliais mon père se prénommait Christophe, je crois bien que c’était le seul homme de la commune qui portait ce prénom, sûrement une originalité de mon grand-père le marchand forain.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 23, La fin d’une époque et le début d’une autre

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault le soigny département de la Marne

Année 1814

Mon premier fils était né en mai, nous l’avions nommé Thomas Alexandre, c’est toujours impressionnant une première naissance. Il est arrivé à 10 heures du matin. Avec mon père et mon frère nous avons fait les couillons un bon moment devant la porte. Il n’était pas question qu’un homme participe et même le père n’était pas le bienvenu. Ma femme m’avait prévenu,si cela se passe mal je ne veux pas de médecin.

Bon Dieu quelle pudicité.

Avec le frère et le père nous sommes allés le déclarer au père Pelletier le maire du village.

Ce dernier d’ailleurs s’inquiétait beaucoup sur sa situation, la royauté avait fait son retour et il craignait pour sa place.

Il n’avait rien à craindre car sa prudence,pendant que nos troupes se battaient dans le secteur, ressemblait beaucoup à de la peur.

Nous, avec l’ensemble de la famille, on s’était enfuis une fois en forêt, nous avions retrouvé dans notre clairière un bonne partie du village et nous avions dormi dans les cabanes de bucherons.

Catherine a eu beaucoup de mal à suivre et on a cru un moment qu’elle allait nous faire l’enfant dans les bois. Ma mère n’était guère inquiète car apparemment elle était née de cette façon.

Avec le frère nous n’avions pas été rejoindre les combattants, par peur, par lâcheté ou par une sorte d’indifférence. Moi je n’aimais pas la violence, je me foutais bien de Napoléon et encore plus de ses frères et sœurs qui régnaient sur des pays qui ne leur appartenaient pas. Alors le retour d’un roi qui se nommait Louis XVIII pourquoi pas. Il fallut quand même qu’on m’explique qui avait été Louis XVII et là même les grandes gueules du village qui d’habitude savaient tout on eut du mal à savoir que c’était le fils de celui qui était passé sous le rasoir national.

Bon j’étais donc père de famille, fendeur de lattes et évidemment comme tout le monde manouvrier pour les grands travaux, labours, moissons, battages et même vendanges.

Mon frère Charles était fiancé et se marierait l’année prochaine, cela ferait un peu de place à la maison et surtout il arrêterait de reluquer Catherine.

 

Catherine Berthé, femme Patoux

Commne de Gault département de la Marne

Année 1814

J’avais failli accoucher dans les bois, car tous devant l’avance des armées étrangères nous nous étions enfuis.

C’était la fin d’une époque, la gloire s’en allait mais la tranquillité reviendrait sûrement.

Pour moi aussi à titre personnel le changement fut radical, un bébé, cela vous changeait le cours de votre existence.

Nous avions mis le berceau à coté de notre lit, Thomas hurlait toute la nuit, c’était infernal et l’humeur dans la maison s’en ressentait.

Ma belle mère excédée venait à mon secours et berçait l’enfant. Nous n’étions guère frais quand nous nous levions.

Comme il ne se calmait pas vraiment, le Thomas on le mit entre moi et mon mari. Le bougre s’arrêtait de chanter immédiatement. Le lendemain j’avais droit à tout, vous allez en faire une poule mouillée, c’est sûrement ton lait qui n’est pas bon, cela ne vient pas de notre coté, moi je faisais autrement. Le tout agrémenté à chaque fin de phrase par ma pauvre fille.

Je n’en pouvais plus, soit elle cassait sa pipe, soit nous déménagions, en tous cas ce fut une source de dispute avec Alexandre.

J’avais le sentiment que cela n’allait pas se résoudre immédiatement.

En plus j’avais des ennuis avec Charles, le frère, je trouvais qu’il ne me regardait pas de façon convenable. Son regard n’était pas celui d’un beau frère, mais celui d’un homme qui cherche une femme, qui la désire.

Nous vivions entassés les uns sur les autres et il fallait quand même que chacun se respecte. Lui ne le faisait pas, toujours à roder autour de mes jupons, toujours à fourrer son nez dans nos affaires féminines. J’avais hâte qu’il s’en aille.

Un jour les hommes ont bien manqué de se battre et seule l’autorité de ma belle mère sur ses fils avait réussi à conjurer le drame.

 

Nicolas Perrin

commune de Verdelot département de Seine et Marne

année 1815

Je ne tenais plus de joie quand j’ai appris que l’empereur s’était évadé de son royaume Elbois, je le savais qu’il allait nous délivrer de cette foutue engeance qui prétendait nous diriger.

Il remonta sur Paris avec célérité, même le traitre Ney ne put le contraindre à rebrousser chemin.

Le 20 mars il était aux Tuileries et reprenait les rênes du pouvoir. Mais est-ce que cela sera comme avant ?

Au village il y avait les pours et les contres, moi j’étais prêt à aller combattre aux frontières, mon beau frère la poule mouillée disait que c’était malheur de ce retour. Ce fut une belle empoignade, au cabaret où nous manquâmes de nous battre.

Au village le maire Mr Chardon perdit sa place, forcément comme la plupart il avait honteusement retourné sa veste.

C’est Pierre Maucler un cultivateur qui d’ailleurs était l’adjoint de Chardon qui prit sa place, au moins il était au courant des affaires.

Bon à la décharge de l’ancien maire, il n’a été remplacé qu’au mois de juin et c’est lui qui avait tenu la place pendant tout l’empire.

Comme prévu l’Europe entière nous tomba dessus, mais notre empereur prit les devants et monta en Belgique pour les vaincre à tour de rôle. Hélas il n’était plus le même, il prit à son service des traitres et des médiocres.

Dès le 21 juin 1815 on a vu passer des soldats débandés, vaincus, blessés, une belle déroute.

Waterloo, arriva que nous n’avions pas fini de fêter la victoire de Ligny.

Cette fois c’était la vraie fin, notre empereur abdiqua et moi je redevenais un peu orphelin.

Au village j’ai bien failli me faire massacrer par une bande de blancs exaltés. Les royalistes allaient se venger sur nous.

Puis les armées étrangères arrivèrent de nouveau et s’installèrent à demeure. Ils étaient comme chez eux, pillaient , violaient, exigeaient. Les autorités revenues dans leurs bagages acceptaient tout.

Fini la gloire, le reste de l’armée Française fut démobilisée sur la Loire et de nombreux soldats revinrent dans nos campagnes.

Pour l’instant ils durent faire profil bas car l’heure de la vengeance des médiocres était arrivée.

Napoléon retourna dans une île et moi je m’en retournais à mes moutons.

De toutes façons, il nous fallait bien avancer, Buonaparte ou gros Louis, les bêtes demandaient une attention constante.

Mais à tout moment nous croisions les envahisseurs et nous n’en serions débarrassés qu’au prix d’un dédommagement faramineux. C’était encore nous les pauvres qui allions devoir nous saigner aux quatre veines.

UNE VIE PAYSANNE, Épisode 22, les envahisseurs

commune de Verdelot département de Seine et Marne

année 1814

Cela faisait quelques jours que nous étions dans la forêt, nous ne dormions que très peu et mangions encore moins. Il faisait froid, ma peau de mouton était trempée et me pesait.

A tout moment nous nous attendions à ce qu’ils arrivent. Pour moi c’était impensable, nous les avions repoussé en 1792 alors nous devions encore nous unir pour les renvoyer chez eux.

Mais visiblement cette fois l’épreuve était trop grande et les envahisseurs trop nombreux. Notre empereur avait joué le meilleur de sa partition, un vrai génie. Ses petits soldats, jeunes Marie Louise encadrés par les vieux briscards d’Espagne avaient fait des merveilles.

Nous les paysans, on les aidait de notre mieux, on les guidait sur des chemins inconnus afin qu’ils surprennent les cosaques ou les prussiens. On les ravitaillait comme on pouvaient, et parfois nous faisions aussi le coup de feux contre des isolés.

Je me souviens nous avancions silencieusement lorsque au détour d’un chemin l’on vit le spectacle étrange de quatre sauvages vêtus de peau de bêtes et armés d’arc et de flèches. Ces hommes aux yeux bridés, le crane rasé où seule apparaissait une queue de cheval étaient descendus de leur monture pour se reposer un moment.

On se concerta visuellement et on leur fondit dessus, nous n’avions pas d’arme à feu mais des couteaux bien aiguisés. Le mien entra dans le dos de celui qui semblait être le chef. Comme un mannequin de chiffon il s’affaissa, un filet de sang coulant de sa bouche.

Tous étaient morts et on les enterra vivement sous une bonne couche de feuilles, on chassa leur chevaux et on s’éloigna rapidement.

Ces kalmouks, soldats irréguliers servaient d’éclaireurs aux troupes régulières de soldats serfs des armées d’Alexandre.

Il fallait partir, nous pouvions être pris à tout moment et être fusillés. Nos actions ne servaient à rien, mais au moins nous avions le sentiment de participer à un effort général.

Enfin général le mot était un peu fort, beaucoup de gens étaient las des guerres et espéraient leur cessation.

Nous en discutions autour de notre maigre bivouac, si Napoléon partait, qui aurions nous à la place, son jeune fils avec la grosse oie blanche Marie Louise comme régente, le frère du roi décapité dont personne ne connaissait le visage ou le traitre Bernadote aux mains de la girouette Talleyrand et à la botte du tsar Alexandre.

Nous ne savions pas et pour sûr personne ne nous demanda notre avis. Nous allions subir encore et encore, cela nous en avions l’habitude mais cette fois sans la gloire. Fini les riches plaines Italiennes, les grasses vallées Allemandes, les steppes polonaises, l’immensité Russe et les montagnes Espagnols.

J’étais triste et aussi inquiet pour ma famille, qu’allait-il advenir lorsque tous ces sauvages assoiffés de vengeance se seraient déversés sur nous?

Marie Louise Cré, femme Perrin

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1814

Nicolas ce fou était parti avec d’autres pour arrêter les envahisseurs qui déferlaient sur notre beau pays, moi au fond de moi même je me disais cela fait 20 ans que nous faisons cela il fallait bien que cela nous arrive.

Comment avec leur couteau, leur faux ou leur vieille pétoire pourraient-ils arrêter qui que ce soit.

Ils allaient se faire tuer et moi me retrouver veuve avec quatre enfants dont un qui n’avait qu’une semaine.

Comment pouvait-il être d’une telle inconséquence? Mon frère lui n’était pas parti et mon père qui était trop vieux non plus.

Il n’ y avait que cet enflammé de Nicolas dans notre entourage qui avait fait ce choix, je crois qu’il avait rejoins une bande de tuiliers qu’il avait connu quand il avait exercé ce métier à la tuilerie de l’Aulnoy.

Moi en tout cas, Prussiens ou Russes, il fallait bien que je donne à téter à ma petite Joséphine, une mignonne blondinette, frêle comme un jeune roseau des rives du Morin.

Puis ils sont finalement arrivés, des cavaliers prussiens ont traversé le village le jeudi 10 février 1814, ils se sont comportés comme des soldats c’est à dire en soudards, exigeant tout, farine, bétails, argent, et bien entendu des femmes.

De fait pendant un mois ils n’ont fait qu’entrer et sortir, le maire à comptabilisé treize de leur passage. Ils devenaient de plus en plus exigeant et ma belle sœur Augustine faillit en faire les frais.

Un jour qu’elle puisait de l’eau au puits en compagnie de la petite Rosalie deux cavaliers Russes s’arrêtèrent et exigèrent de l’eau fraiche pour leur chevaux.

Après les chevaux ils demandèrent à manger pour eux, nous n’étions guère riches et le pain dur qu’elle leur présenta ne satisfit pas leur prétention. Ils voulurent une compensation et ce fut Augustine qui devait la leur procurer. Sous la menace ils la firent déshabillée, nue comme un ver la belle sœur, elle n’en menait pas large. Heureusement son frère, mon père et quelques autres rentraient à ce moment. Ils se firent houleux et les soldats battirent en retraite pour ne pas se faire embrocher.

Ce fut un moindre mal qu’Augustine eut montrer son cul à tout le voisinage en lieu et place de se faire prendre par deux cosaques.

Nous n’étions plus guère rassurées nous autres, on décida de ne plus aller au village qu’accompagnées par des hommes. La peur s’empara de nous.

Le 27 mars l’église fut pillée, les habitants molestés, on dit même que plusieurs paysans de Bellot on été fusillés et que d’autres sont morts dans les derniers combats.

Nous n’avions plus de calice, de ciboire, ni d’ostensoirs. Le curé pleura son argent massif.

Quand à mon Nicolas il pleura son empereur. Le 1er avril il abdiqua et notre maire Antoine Chardon le propriétaire du château de l’Aulnoy Renault put se permettre d’écrire Buonaparte l’usurpateur en lieu et place de sa majesté l’empereur Napoléon. Les grands et les riches ont beaucoup lus à perdre que nous c’est pour cela que leur fidélité n’épouse en fait que leurs propres intérêts. D’ailleurs sa femme madame la châtelaine était une anglaise cela expliquait sûrement tout.

Nicolas rentra au bercail avec nos voisins les Groizier, il se fit tout petit pour un temps en ruminant à la traitrise.