
Pierre, fourbu de fatigue, s’est échappé un moment ; il se cache du courroux de son père, qui n’aime guère que l’on prenne des moments de repos en pleine matinée. Depuis que le soleil a point, il charge ses foutus sacs pleins jusqu’à la gueule d’une belle farine fine et blanche qui fait la fierté du père Antoine Moreaud. À en crever une mule, à la vérité, que de mettre sur son dos des sacs de cent kilos ! Pourquoi employer des domestiques si l’on fait mourir à petit feu le fils du patron ?
Ce futé de Pierre Gaschet, mauvais servant qui sait magnifiquement rouler dans la farine son patron, ou le Louis André, son commensal, petit, râblé, méchant comme un brochet et glissant comme une beurnouille, un jeune drôle de dix-sept ans bien capable, comme lui, de porter de telles charges.
Pierre voit glisser au loin la plate d’un pêcheur et se dit que lui aussi aimerait, une perche à la main, se faufiler entre les îles. Il rêve un instant de lancer ses filets au gré du courant, de se sentir libre comme les oiseaux qui tournoient au-dessus du moulin pour voler quelques graines échappées des mains avides des cultivateurs qui viennent faire moudre leurs blés.
Au lieu de cela, comme un forçat lié à sa chaîne, il trime et trime au rythme de la grosse meule de pierre qui, en gémissant, écrase ce blé nourricier venu des coteaux de Vouharte.
Il a vingt-six ans en cette année 1840 et voudrait maintenant fonder famille et jouir des reins généreux de celle qu’il a choisie. Il n’est pas né ici, il n’est pas de cette terre coincée entre la Charente et les coteaux : il est de Vars. Non pas précisément du village de Vars, mais plutôt du village de Servolle. Un bien grand mot pour un si petit endroit : pensez, une seule maison noyée dans les vignes, à proximité du logis noble de Scée.
Pierre ne se rappelle de rien, car Antoine a acheté le moulin de Vouharte en 1818 et il n’avait que quatre ans quand ils ont entassé leurs affaires sur une charrette pour quitter la terre qui les nourrissait depuis des siècles. Si lui ne se souvient pas, son père supplée à cette absence en rabâchant des histoires d’autrefois.
À Vars, les Moreaud, il y en a des dizaines, et dans cette forêt de Pierre et de Jean, le bon curé les désignait par leur hameau : Pierre était donc un Moreaud de Servolle. Cette terre, ancienne seigneurie en bordure du fleuve, appartenait au monsieur de Scée, Sébastien Dumas. Lorsqu’il était contrarié, Antoine magnifiait ce lieu qu’il avait pourtant abandonné.
Les Moraud de Servolle n’étaient pas gens de rien : ils possédaient attelages et bœufs et, au gré de mariages avec d’autres familles de laboureurs à bœufs, ils arrondissaient leurs biens. Antoine n’était pas l’aîné et voulait son indépendance ; alors il partit.
En cette année 1818, l’économie repartait ; la confiance revenait au fur et à mesure que les armées étrangères libéraient notre sol. Les moulins sur la Charente, déjà nombreux, se multipliaient : on disait qu’il y en avait plusieurs centaines. Il n’échut pas à Antoine le plus important, mais qu’à cela ne tienne : de la persévérance et du travail, et le tour serait joué.
Au loin, Pierre voit sortir son père de la salle des meules : courtaud, déjà voûté, le visage sanguin imprégné d’une colère constante.
Il sait qu’il va, tel un taureau, foncer sur lui pour l’agonir de reproches ; il en a l’habitude. Il baissera la tête et obéira, de mauvais gré, mais il obéira. Aujourd’hui, l’orage est particulièrement fort : le père est fort en colère. Rien ne va ; sa gisante a été mal repiquée et il a perdu un client. Cela, il ne le supporte pas. Sur la commune, il y a trois moulins, et pour le père, c’est comme si vous lui arrachiez un œil qu’un cultivateur choisisse les meules du François Cheminaud à Touzonne ou celles du Jean Albert à Bréchignac.
Pierre se prend une engueulade d’une verdeur inaccoutumée, comme si cela était de sa faute. Il ne dit rien et repart travailler, ayant plus en tête sa Marguerite que les meules de son père.
Sa mère, qui tant bien que mal tempérait les ardeurs du vieux meunier, n’est plus là pour lui adresser un sourire d’encouragement, morte prématurément deux années auparavant. Elle aussi, depuis son mariage avec Antoine en 1813, subissait les mauvaises humeurs de l’acariâtre Antoine. Guyot était son nom de jeune fille ; elle était de Vindelle, où son père était cultivateur. Un peu plus âgée que son époux, Marie avait marié Antoine tandis que son frère Pierre mariait la sœur d’Antoine, principe simple du double mariage qui dispensait les parents de fournir une dot.
Elle n’avait jamais ressenti d’amertume particulière à un tel destin de meunière et s’était trouvée fort heureuse avec son bougon et les deux enfants qu’il lui avait faits.
Pierre retrouva le sourire quand il vit arriver la charrette du père Courtin.
Le Michel faisait partie de la trâlée de Courtin qui vivait dans le voisinage ; tout le bourg de Vouharte et le hameau du Breuil leur étaient apparentés d’une façon ou d’une autre. Cela aurait fait une belle jambe à Pierre si ce corpulent cultivateur, au large chapeau rivé sur la tête et à l’ample sarrau bleu, n’eût été le père de son aimée.
Il ne s’agit donc pas de bailler aux corneilles et de bader : les sacs de grain ne vont pas se descendre tout seuls, et ce n’est visiblement pas le gringalet de François, dernier né de la fratrie Courtin, qui remuera ces poids de gueuses.
Antoine, d’une poignée vigoureuse, salue son client et l’invite au logis pour boire une goutte. Le moulin est aussi un lieu de convivialité où circulent les nouvelles. C’est Pierre et le domestique Gaschet qui doivent se coltiner la mouture.
Le jeune François lui, sous couvert d’une envie pressante, s’est coulé derrière les têtards qui plongent leurs racines dans l’eau riche de la belle Charente. Il est vraisemblable qu’il va se planquer, jouer la feignasse et laisser Pierre se coltiner les lourdes charges au milieu de la poussière et du bruit.




