
La vie se déroule maintenant comme un rêve. Les paysans lèvent leur chapeau à mon passage et ma femme peut marcher la tête haute pour aller à la messe. Les églises sont d’ailleurs toutes rouvertes. Ce Bonaparte, on peut en penser ce qu’on veut, mais il y a du bon.
Je suis reçu, avec Marie-Rose, chez le maire Boutet, mais je ne me sens guère à l’aise chez lui. Peut-être avons-nous eu une éducation différente. Entre la réussite personnelle et la réussite familiale, je crois qu’il y aura toujours une barrière infranchissable. Mon père était cuisinier, mais celui de Boutet, magistrat.
Le Consulat se termine, vive l’Empire ! Le bougre de Corse se sacre lui-même à Notre-Dame de Paris. Certains grincent un peu des dents. Avoir renversé un roi pour voir naître un empereur… Enfin, on verra bien.
En attendant, la guerre, et toujours la guerre. On gagne sur terre, mais l’on se fait étriller sur mer. Le port de La Rochelle marche au ralenti. Ce n’est pas comme cela que les eaux-de-vie vont s’écouler. Je pense que des fortunes vont s’écrouler.
Au Gué d’Alleré, après boire, les paysans gueulent contre le pouvoir. Les futailles restent dans les chais et les gamins vont crever en Autriche et en Prusse. Un jour, Marie-Rose ose dire qu’elle regrette le roi. Je lui aurais bien asséné une paire de gifles. Je suis percepteur par la grâce de l’Empereur, et les foutus jupons de Marie-Rose sont indirectement payés par le bon vouloir de l’ogre corse.
Austerlitz, Iéna… L’Autriche et la Prusse sont à genoux. Au parvenu des Tuileries, tout le monde mange dans la main.
Mon fils aîné, François, ne rêve que d’une chose : partir faire carrière militaire. Il lui prend le désir d’aller renifler le corsage des Parisiennes et des Polonaises. Je ne veux pas en entendre parler. J’ai tout fait pour le faire exempter. Crever dans un champ pour conquérir un pays qui ne nous appartient pas dépasse la sottise. Nous étions bien partis avec ce Napoléon, mais j’ai l’impression qu’au bout du compte il va nous mettre dans un fameux merdier.
L’opposition entre lui et moi est terrible. Du haut de ses dix-huit ans, il me tient tête. Un jour, nous manquons d’en venir aux mains.
Le destin va nous départager. Au début de l’année 1807, François attrape une mauvaise fièvre. Il doit garder le lit.
Un jour bon, un jour mauvais, je fais venir un médecin ainsi que Joubert, son témoin de mariage. Personne ne se prononce. Bientôt, il entre en agonie. Marie-Rose, sa belle-mère, ne le quitte pas. Je suis dévasté et tente de faire bonne figure, tant bien que mal. Le dix-huit janvier 1807, il entre dans une semi-conscience dont il ne sort plus.
Le soir, à dix heures, alors que dansent les chandelles, entouré du curé, de son père, de sa belle-mère et de son frère, François sursaute, baragouine ses dernières paroles et retombe sur son oreiller.
Il n’aura pas la mort glorieuse qu’il appelait de ses vœux. Boutet, le maire, constate le décès et, le lendemain, on accompagne le défunt. Je ne me suis jamais recueilli sur la tombe de sa première femme et je ne me souviens pas de l’endroit où elle repose. Heureusement, d’autres, plus attentifs au respect des disparus, parviennent à localiser le tertre où pourrit une croix de bois. François sera donc enterré à côté de sa mère.
Il me reste un fils. Celui-là ne doit pas mourir, car sinon à quoi bon accumuler des biens si l’on n’a personne pour vous les reprendre ? Seulement, cet idiot tire le mauvais numéro. Nous sommes en 1811 et, depuis l’accession de Bonaparte au pouvoir, les guerres se sont succédé, toujours plus nombreuses, toujours plus lointaines. L’on dit que l’Empereur veut faire plier la Russie.
Je dois lui trouver un remplaçant. Je peine un peu, car ils sont de moins en moins nombreux à vouloir rendre ce service. Mais un solide gars des marais conclut l’affaire avec moi. C’est le petit privilège de l’aisance que de pouvoir envoyer mourir le fils d’un autre pour de l’argent. La somme est tout de même coquette, mais bon.
D’ailleurs, le lascar ferait bien de se marier. L’on n’envoie pas les hommes mariés contre les cosaques. Deux protections valent mieux qu’une.
Lui n’est pas forcément prêt ; c’est donc moi qui me mets en chasse d’un bon parti pour lui. Il ne faut pas croire que la chose soit si aisée. La dot doit être conséquente. Je suis percepteur, propriétaire, vigneron et cultivateur.
Notre famille est entre le fumier aux sabots et le parquet ciré. Une classe intermédiaire, en quelque sorte. C’est un travail de tous les instants que de s’élever.
La drôlesse doit aussi être d’une bonne famille, mais encore avoir une solide constitution : hanches larges pour l’enfantement, mamelles point trop plates pour l’allaitement des héritiers et croupe généreuse pour le plaisir du futur maître. De bouche à oreille, la nouvelle se répand que le fils Hillaireau cherche à se caser. Le parti peut séduire : il n’est pas feignant, a belle tournure et possédera, à la mort de son père, un bel apanage fait d’une grande maison, de belles terres à blé et de jolis pieds de vigne. Les pères ou curateurs des prétendantes se mettent sur les rangs.
À la foire de Courçon, je vois venir à moi le père Gaudin, fermier du Vieux-Maillé, à Taugon. Il a une fille à marier. Après un peu de graveleux maquignonnage et quelques chopines, Pierre Henry et moi nous tapons dans le dos. L’affaire, nous en sommes sûrs, ira bon train.
La semaine suivante, j’attelle ma carriole pour me rendre à Taugon. Le voyage est d’importance ; la route est longue et bien mauvaise. Je n’aime guère ces marais insidieux, pestilentiels et générateurs de maladies. Je déteste ces huttiers et ces cabaniers, êtres primaires, moitié humains, moitié poissons, avec leurs airs patibulaires de mangeurs de grenouilles et d’anguilles, tous contrebandiers et descendants des Colliberts.
Pierre est à côté de moi à rêvasser, à la fois pressé de voir celle qu’on lui destine et mécontent de se voir imposer celle qui va se glisser dans son lit. D’autant qu’une drôlière de Mille-Écus, sans rien lui promettre cependant, lui en a montré plus que la décence ne commande. Frustré, il compte bien retarder cette union qu’il ne désire pas de tous ses vœux. Je lui explique que la félicité conjugale lui permettra de disposer d’une femme quand il le voudra, sans avoir à attendre la volonté changeante d’une paysanne au cul chaud.
L’on se traîne : la Moussaudrerie, la Roulière, Benon, la traversée de la forêt, la descente sur Courçon. Tout cela est paysage connu. Ensuite vient l’aventure : les canaux, les champs inondés, les roseaux qui remplacent les ceps et une sorte de fantasmagorie née des brumes qui montent des eaux stagnantes. Les deux Gué d’Allérien peuvent se croire en territoire étranger.
Enfin l’on arrive. La ferme est entourée d’eau, presque une île. Pierre Henry nous accueille sur le pas de sa porte. Elle est là, à côté de lui, qui semble danser d’une jambe sur l’autre. On se présente. Louise rougit, embarrassée, et ne sait que dire.
L’intérieur est spartiate : terre battue, poutres noires, cheminée fumeuse. On boit la goutte, puis l’on passe à table. Louise sert les hommes en compagnie de la bonniche et, une fois encore, l’on soupèse et compare les biens. Les deux promis n’osent se regarder et n’ouvrent guère la bouche.
Après le repas, Louise et Pierre sont laissés à eux-mêmes. Le moment est embarrassant. Mon fils, beau parleur sur son domaine, devient gauche et parfait idiot devant cette grasse jeune fille à la poitrine opulente qui semble vouloir s’échapper à chaque respiration. Elle lui fait visiter son chez-elle : les vaches, les cochons, le pailler. Elle s’anime, sourit, parle de ces eaux qui l’entourent et ne lui font pas peur.
Une bien belle personne, en vérité. Il est conquis et me le fait savoir. Alors, si les deux enfants le veulent, les accordailles se feront. Mademoiselle Gaudin sera la mère des futurs Hillaireau.
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 22, A LA RECHERCHE D’UNE BELLE FILLE.
La vie se déroule maintenant comme un rêve. Les paysans lèvent leur chapeau à mon passage et ma femme peut marcher la tête haute pour aller à la messe. Les églises sont d’ailleurs toutes rouvertes. Ce Bonaparte, on peut en penser ce qu’on veut, mais il y a du bon. Je suis reçu, avec Marie-Rose,…
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