LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 15, le mariage avec ma veuve

 

On décida que les noces auraient lieu après la saison du sel en septembre, entre temps nous aurions la Suzanne et moi amplement le temps de faire connaissance.

Notre première vraie rencontre fut le fruit du hasard, un jour que j’amenais des grains d’orge à faire moudre au moulin du roc, il se trouva qu’elle venait faire de même.

Mon cheval qui s’appelait Jean rappelons le, mais qui n’était plus celui de ma jeunesse piaffait d’impatience pendant que je discutais avec Nicolas Chabot le meunier. La discussion portait évidemment et comme toujours sur le cour de sel qui conditionnait la vie aux Portes .

Le meunier était indirectement touché mais si nous ne pouvions le payer il ne pouvait point vivre.

Si le sel était vendu normalement le saunier touchait son tiers et il pouvait régler ses dettes au meunier.

L’habitude était le paiement à l’année, rien ne se payait au moment de l’achat. Nous vivions à crédit.

Seulement voilà il fallait bien s’acquitter un jour, alors si le sel ne se vendait pas on s’arrangeait avec le créditeur. Le Nicolas Chabot il était point à plaindre et possédait quelques terres. Des vignes, des terres à orge et aussi un lot de marais qu’il faisait exploiter par des journaliers. Bref il avait toujours besoin de main d’œuvre et on le payait en journées de travail. Moi j’étais en compte avec lui et en échange de la farine qu’il me remettait je devais aller relever une digue qui menaçait de s’écrouler et noyer ses aires saunantes.

Hors donc la Suzanne venait faire la même chose que moi, chaque saunier faisait pousser sur ses bosses de l’orge pour sa consommation personnelle. Nous n’avions pas des récoltes terribles et certaines années nous n’en avions pas assez pour faire notre pain. Les autorités le faisaient venir de Marans par la Sèvre Niortaise, mais de toutes façons nous n’avions pas d’argent pour l’acheter.

J’attendis donc que ma promise en termina avec le farinier et nous avons fait retour ensemble.

J’avais quelques appréhensions, mais je les perdis, Suzanne était agréable et bonne diseuse et je me suis tout de suite dit que nous pourrions nous entendre. Nous étions presque voisins et nos aisines respectives étaient accolées. Je rentrais mon cheval et le délestais des sacs de farine puis j’aidais Suzanne à faire de même. Nous étions fort proches l’un de l’autre et il me vint l’idée de goûter à ce fruit mûr. Je fus un peu brusque mais le baiser que nous échangeâmes fut une révélation. Une envie d’amour irrépressible me vint et je m ‘hasardais à quelques caresses. Suzanne se laissa faire et je la couchais dans la paille pour une étreinte fougueuse, passionnée et fort courte. Je ne sais si elle fut si comblée que moi mais nous primes l’habitude en attendant de faire couche commune de nous retrouver dans la paille.

Le 29 septembre 1729 on convola, l’église Saint Eutrope était pleine, ma mère fatiguée et désapprobatrice tirait une tête de gisante.

Mon vieux parrain voûté et amaigri me faisait l’honneur de sa présence et mon cousin Pierre Barbier me servait de témoin.

Du coté de Suzanne, ses filles se pavanaient et roucoulaient insolemment en cherchant le regard des hommes. Ses beaux frères Jean Rousseau et Clément Bouriau étaient là avec leur famille.

Jacques Poitevin à qui revenait l’initiative des tractations avait l’honneur du premier banc avec le commandant de la milice Jean Lemée.

La présence de ce dernier faisait pâmer la Suzanne qui ainsi s’enorgueillissait, vous pensez un notable pour son troisième mariage.

Nous sûmes nous amuser et nous empiffrer, aucune ombre au tableau, sauf ma mère qui rentra très tôt. Catherine et Anne mes belles filles jouèrent toute la journée à énerver les hommes, Suzanne me demanda de faire preuve d’autorité en les gourmandant. Je ne fus guère efficace, la Catherine me titillant avec insolence et une réelle effronterie. Une bonne torgnole voir plus aurait pu la remettre en place mais fille en chaleur devient diablesse.

En soirée nous nous éclipsâmes pour la nuit de noces nous n’étions plus des lapins de six semaines et j’avais déjà goûté à Suzanne mais je ressentais comme une appréhension. C’était devenu officiel et nous n’aurions plus à faire cela comme deux drôles dans la paille ou sur la mousse des arbres de trousse chemise.

La maison que j’allais occuper était bien plus grande que celle où j’avais toujours vécu, la pièce principale était plus vaste et le lit clos de rideau plus grand et plus confortable. Mais surtout elle possédait une chambre supplémentaire pour mes brus, je ne me serais pas vu vivre avec ces deux jeunes femmes dans ma chambre. Cela aurait été gênant pour elles comme pour moi et leur mère.

Ce n’était pas mes filles et comme on le verra par la suite le pressentiment que j’avais au sujet de Catherine s’avéra exact.

Si Suzanne était moins jolie que Marie Anne, en amour elle était plus experte et ouverte à toutes sortes d’expériences. Nous passâmes une bonne nuit et nous n’eûmes pas à subir la visite des noceurs en goguette car la vérification de la perte de virginité de Suzanne eut été une perte de temps.

La noce se prolongea le lendemain mais avec moins de monde le labeur ne pouvait attendre.

Le soir les filles revinrent chez elle et je crois qu’elles avaient abusé du fruit de la sainte vigne car elles n’ont fait que rignocher en nous adressant des sourires en coin.

La soirée ne fut que provocation, les deux sœurs chacune à leur tour pénétrait dans la pièce principale sous un prétexte ou un autre. Une fois ce fut une soif irrépressible, l’autre fois fut l’opération pot de chambre. Puis pour finir la Catherine en chemise de dessous, les seins tressautant dans l’échancrure de son vêtement  se précipita dans la petite cour de devant pour copieusement vomir ses agapes.

Elles avaient  gagné, Suzanne et moi nous restâmes bien sages pour ne pas déranger ces demoiselles.

Le lendemain la mère et les filles eurent une explication musclée, Catherine et Anne se prirent chacune une taloche pour leur comportement de la veille. Il faudrait bien qu’elles se fassent à ma présence. Je ne leurs avais porté aucun préjudice et leur mère était bien libre de convoler avec qui elle voulait, mais bon ce ne fut point facile.

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 11, Péril de mort.

 

Mes deux femmes donc se partageaient les tâches, Marie Anne allait chercher l’eau au puits qui se trouvait au bout de la ruelle et ma mère allait à l’aisine prendre le bois de chauffe ou le petit bois pour cuisiner.

Quand je rentrais ma mère était penchée sur le chaudron accroché à une crémaillère dans l’âtre, je la revois tournant la soupe, ma Marie Anne assise sur son coffre cousait, filait, épluchait, jamais inactive. Nous avions un coffre de bois blanc avec un dressoir dessus, c’est un héritage de feue ses parents, ce bois nous venait du nord par bateau. Ces pays de brume qui n’avaient d’ensoleillement suffisant pour faire naître le sel nous l’achetaient et en retour nous fournissaient en bois de sapin.

Autant vous dire que miséreux comme nous étions, les meubles n’étaient pas changés très souvent et nous les réparions comme nous pouvions avec les moyens du bord.

Marie Anne se tenait toujours à coté de ce buffet comme si elle le surveillait, objet de mémoire lui rappelant sans doute ses parents.

Sur le dressoir nous avions quelques assiettes d’étain, des tasses, des chopines et quelques cuillères.

Nous n’avions  qu’une fourchette, vous savez ce pic à plusieurs branches, je le laissais à ma femme moi je préférais manger à la cuillère ou avec mes doigts. Ma mère mangeait seule après nous, pour pas déranger, puis elle sortait dans la nuit se rendait à l’aisine saluait notre cheval et faisait ses besoins, ensuite elle rentrait prenait une chandelle de rouzine et montait au galetas pour dormir. Nous nous profitions un peu mais  ne tardions guère, les journées étaient longues et le sommeil nous venait rapidement.

Nous attendions aussi que ma mère s’endorme et un léger ronflement venant de l’étage nous indiquait que je pouvais soulever le jupon de Marie. Mais silence n’allons pas la réveiller.

A la fin de l’année 1724, après une année de vie commune et de nombreux ébats, ma femme s’inquiéta de ne plus avoir ses menstrues.  Quand je posais une question sur le sujet ma mère offusquée et ma femme honteuse me répondaient invariablement que cela ne me concernait pas. Vous parlez que cela ne me concernait pas, la Marie Anne pendant cette période elle voulait pas et était d’une humeur de chien. De plus elle s’essuyait avec un bouchon de paille comme pour les chevaux.

Enfin bref ne plus en avoir signifiait qu’elle était grosse, tout le monde était fou de joie, moi quand on m’expliqua que le drôle allait naître en pleine saunaison je rigolais  moins.

Bon, grosse ou pas le labeur n’attendait pas, les femmes continuaient jusqu’à la délivrance leurs activités.

Marie Anne prit énormément de poids et se traîna lamentablement les derniers mois. Le 3 août 1725, il faisait une température à faire échauder le marais, nous étions avec Marie Anne sur la vissoule quand elle sentit couler quelques choses entre ses cuisses. Elle se mit à hurler, ma mère et d’autres femmes arrivèrent en courant.

Toutes savaient à quoi s’en tenir, elles entraînèrent ma femme hors du marais et la reconduisirent à la maison. L’accouchement était commencé. On me signifia que je ne servirais à rien et que je reste au sel. Ce que je fis volontiers. De toutes les façons sans ma récolte de sel ce petit on pourrait pas le nourrir alors……..

Le soir quand je rentrais, les inquiétudes se lisaient sur tous les visages, l’enfant n’arrivait pas. Marie Relet la sage femme en sueur, les cheveux défaits s’activait de tout son savoir. Puis au prix d’un effort intense la tête apparue, ma femme était exsangue et hurlait ses dernière forces.

Ensuite rien le bébé était coincé, la matrone qui en avait vu d’autres sut que l’enfant étant ainsi , que la mère était en péril de mort.

En vertu des pouvoirs que lui avait conférés le curé, elle pratiqua le petit baptême ou l’ondoiement de l’enfant alors qu’il était encore dans le ventre de sa mère coincé comme un pantin ridicule.

L’âme de Pierre fut sauvée par ces quelques paroles mais sa vie était encore en suspend. Marie Relet tira de toutes ses forces sur la tête du bébé pendant que Marie Anne en une dernière poussée tentait d’expulser son fils récalcitrant. En un dernier effort, Pierre, noyé dans le sang, l’urine et la merde se retrouva dans les bras de la sage femme.

Petite chose rouge et frêle, il lâcha un faible braillement. La grand mère s’en occupa le frotta avec du vin puis comme il ne donnait guère de signe de vie elle lui en mit quelques gouttes dans la bouche. Elle l’emmaillota ensuite soigneusement dans des langes.

L’enfant était  prêt à vivre, enfin presque ……

Pour Marie Anne ce fut un long calvaire, elle était déchirée , sale et épuisée. La sage femme la lava comme elle put avec du vin chaud et lui fit une sorte de pansement avec du tissu.

Elle resta dans un état léthargique quelques jours, quand à Pierre je l’avais déposé moi même dans la terre sablonneuse du cimetière de l’église. Pour une première fois le traumatisme était grand mais bon il avait été baptisé et n’était après tout qu’un enfant de trois jours.

Le parrain Mathieu Mounier le meunier et la marraine Genevive Valleau m’accompagnèrent en sa dernière demeure.

De perdre un enfant n’était pas une affaire en soit, cela arrivait à de nombreuses femmes. Ma mère par exemple n’avait eut que moi de viable ce qui faisait peu pour assurer une descendance en notre temps d’extrême dureté. Non le problème c’est que Marie Anne pouvait se retrouver abimée et n’être plus en mesure d’en faire d’autres. Bon nous n’en n’étions pas là, il fallait qu’elle se rétablisse vite, pour deux raisons, l’une économique car nous avions besoin de sa force de travail et l’autre plus terre à terre si vous voyez ce que je veux dire.

Mais bon ce n’était  pas tout j’avais  du sel à faire.

Comme je vous l’ai déjà dit la solidarité villageoise jouait à plein, pendant que j’étais au chevet de ma femme et que j’enterrais mon petit Pierre mes voisins avaient fait mon sel.

De magnifiques coubes* rosés s’égouttaient sur le chemin. J’allais remercier mon entourage, c’était à charge de revanche, les ennuis étaient comme un balancier qui chaque fois revenait de façon immuable.

Vissoule : chemin situé dans les aires saunantes

Coube : Tas de sel placés sur le chemin

Aisine : endroit regroupant les communs et les animaux

Rouzine : résine, chandelle faite avec de la résine

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 12, le prix de notre labeur et le prix de notre malheur

La saison se termina nous avions fait une bonne récolte et les pilots sur les tasseliers étaient conséquents.

Mais bonne récolte ne voulait pas dire gros profit, encore fallait t’ il que le sel soit vendu.

Autant vous dire tout de suite que nous, pauvres malheureux, , nous ne nous occupions pas de la vente et que les marchands s’enrichissaient grassement sur notre dos.

Non seulement nous n’avions aucun regard sur les ventes mais en plus nous devions attendre pour percevoir un salaire que notre sel soit l’objet d’une tractation commerciale.

La raison pour laquelle nous étions pauvres, résidait dans le système du colonage que j’ ai expliqué au début de mon histoire.

Notre rémunération était au tiers, c’est à dire que nous percevions le tiers du fruit de la vente, moins les frais de charroie et les droits. Ces droits du propriétaire nous amputaient d’environ un quinzième de notre profit.

Seulement comme je vous l’ai dit, c’est le propriétaire qui vendait et si il ne voulait pas vendre car le cours du sel était trop bas, et bien le fruit de la récolte restait sur la bosse. Croyez moi, il pouvait y rester longtemps et pour mon compte un pilot que j’avais récolté était resté 5 ans sans être vendu.

Moi je crevais famine car pas de vente donc pas d’argent.

Rien à y faire, même chapeau bas le négociant ne voulait rien savoir, quand les ventres étaient vides et que la populace commençait à bouger ces messieurs nous faisaient l’aumône de nous permettre de vendre un peu de sel localement, sur notre tiers évidemment.

Ce n’était pas la panacée car le sel était toujours au plus bas quand on nous autorisait à ce genre de vente .

Le sel rapportait beaucoup d’argent, mais pas aux mains calleuses.

Dans les villages nous avions un habitant élu qui gérait les aumônes faites aux pauvres, le 24 février 1726, ding dong ding dong au son de la cloche, de manière accoutumée, nous fûmes convoqués à Saint Eutrope pour l’élection de ce brave homme.

L’homme en question fut Jacques Poitevin un marchand, « ce procureur des pauvres » c’était son appellation s’occupait de distribuer les aumônes aux plus démunis, comme par exemple la rente perpétuelle accordée par feu François Caillo écuyer de Beauvais et qui s’élevait à 50 livres.

Cela pouvait prêter à sourire, si cela avait été un sujet moins dramatique que la misère. Car en effet  c’était un de nos affameurs qui se chargeait de nous distribuer de quoi ne pas mourir de faim.

Pour l’heure j’avais de la chance mon sel était parti et j’avais touché ma part, j’allais pouvoir payer quelques dettes. Car voyez vous sur notre belle île, on n’avait pas grand chose à part le vin et le sel.

Très peu d’élevages et très peu de légumes, toutes les parcelles étaient couvertes de vignes ou de marais, nous importions tout et le trafic, par La Rochelle la côte vendéenne et Marans par la sèvre Niortaise , nous offrait le débouché de l’ensemble du marais poitevin.

Marie Anne était à peu prêt remise de son accouchement, nous avions été longtemps sans avoir de rapports, nous avions réessayé, mais la douleur était vive, alors nous faisions sans. Heureusement pour notre couple d’autres jeux de l’amour vinrent au secours de notre envie mutuelle.

La patience avait été bonne conseillère et Marie Anne pleine de vigueur un soir me laissa la posséder.

Au début de l’année 1727 des espérances naquirent et effectivement la rondeur de son ventre et ses appétissants tétons qui forcissaient à mon grand plaisir nous laissa espérer une naissance pour l’automne prochain. Bien qu’apeuré par une complication éventuelle je fêtais la nouvelle avec quelques sauniers de mes amis. Le vin n’était pas d’un fort tirage mais il vint à bout de notre inhibition et nous chantâmes à tue tête des chansons grivoises dans les petites rues endormies du village. Autant vous dire que le comité d’accueil ne fut guère aimable et qu’en guise de rapprochement chaleureux je n’eus que les pieds froids de Marie qui repoussaient toutes mes avancées.

Encore une fois elle dut assumer sa grossesse pendant la saison de sel, elle souffrit le martyr, son ventre était énorme, la sage femme pensait qu’il y avait des jumeaux. Ces jambes se mirent à gonfler et bientôt la marche lui devint impossible.

Elle s’alita, ma mère ne fut pas très complaisante et me disait que j’avais épousé une flemmarde. Il fallut que je me fâche pour que cette vieille bourrique comprenne que la nature avait ses droits.

Le 29 septembre Marie Anne commença le travail tôt dans la matinée, en soirée Marie Relet l’accoucheuse était fort inquiète car rien ne venait, le col était dilaté mais décidément le corps de ma femme ne semblait pas fait pour l’enfantement.

Puis tout se précipita Pierre David arriva ainsi qu’une petite mort née que l’on ne nomma même pas.

Notre garçon au faible souffle de vie fut baptisé valablement par la sage femme

Il eut le brave petit la chance d’être baptisé.

Le curé intransigeant ne voulut point que j’enterre les deux petits ensemble, Pierre David avait le droit à une sépulture chrétienne, mais notre petite fille sans nom pouvait être jetée aux gorets ou sur le tas de fumier de l’aisine.

Après d’âpres négociations et l’intervention du procureur des pauvres qui plaida notre cause, j’obtins que la petite soit ensevelie dans un coin abandonné du cimetière, sans signe distinctif. De toute façon m’a t’ il dit la malheureuse resterait à tout jamais dans les limbes et ne monterait pas au paradis.

Je croyais guère à toutes ces fadaises, mais sait on jamais. La Marie Anne était désespérée.

Moi aussi j’étais abattu, l’idée d’un garçon prenant ma suite dans mes beaux marais s’éloignait, la Marie Anne avait 41 ans et deviendrait de moins en moins féconde. C’était un inconvénient de prendre une vieille, comme le faisait gentiment remarquer ma mère. Certes j’en avais conscience mais moi dès le départ j’avais décidé dans ma tête dure de saunier que c’est la Savariau que j’épouserais

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 10, balade dans les aires saunantes

Schéma Pierre Tardy sur sel et sauniers d’hier et d’aujourd’hui

 

 

Bon avant de poursuivre le récit de ma petite vie il est temps que je vous explique le fonctionnement d’un marais salant.

Commençons par le début , l’eau remonte dans le chenal, si la marée est suffisante, une porte nommée porteau est ouverte et l’eau de mer passe sous la levée par l’intermédiaire d’un essai.

Pour vous éclairer cet essai est une canalisation en pierre.

L’eau arrive dans la vareigne de régulation puis avec un jeu de planches permettant de garder les niveaux dans un vaste bassin ou prise que l’on nomme vasais.

L’eau n’a pas encore un taux de salinité élevé donc il y a des poissons, mais je vous en reparlerai plus tard. L’eau est à son premier degré de décantation.

Ensuite par l’intermédiaire des groumas ou gros mat qui ne sont que de courts tuyaux de bois l’eau pénètre dans la métière.

Cette dernière est un bassin de concentration et de décantation, c’est nous les sauniers qui réglons le passage du flux dans les gros mats au moyen d’une planchette percée de trous que l’on bouche ou débouche avec des chevilles, il ne faut pas croire c’est tout une technique et même un art.

Les métières sont des bassins rectangulaires coupés par des levées de terre herbue que l’on nomme vette. Les compartiments ainsi formés s’appellent conches.

Il est évident que le niveau d’eau est moindre dans la métière que dans le vasais, à chaque fois que l’on passe d’une prise à une autre le niveau de l’eau diminue et la concentration en sel augmente.

Mais poursuivons notre promenade, l’eau continue son circuit et passe dans le champs de marais par une pompe nommée amissaunée, le réglage du débit est très pointu.

Le marais est de forme rectangulaire plus ou moins grand, il y a de nombreux petits bassins séparés par des petites levées. Ce sont les pièces et les chemins.

L’eau qui sort de l’amissaunée passe dans un petit ruisseau appelé mort, puis serpente à travers les tables puis les muants qui sont des petits bassins coupés par des gardes vent et des marcambelles. ( petites levées transversales et longitudinales )

Tout cela a pour but d’allonger la viraison ( le voyage de l’eau de le marais ), en effet il y environ 20 à 30 centimètres d’eau dans les tables et il n’y en a plus que 5 à 15 dans les muants.

On est presque arrivés à la fin , des muants l’eau passe dans les aires saunantes par les morvaires ou bouches d’aires qui ne sont que des coupes dans le chemin ou le travers et qui sont obturées par des planches avec un trou que l’on bouche avec un bouchon nommé vertoc.

Encore une fois c’est nous qui réglons tout cela il faut être vigilant, je terminerais par la fin du circuit que l’on nomme le russon d’écourt et qui retourne dans le chenal. C’est par ce chemin que nous faisons partir l’eau de pluie qui a recouvert le marais tout l’hiver et les eaux d’orage estivales qui font chuter la salinité.

Vous voyez donc qu’il faut vraiment connaître le circuit de l’eau pour pouvoir obtenir un bon sel, beaucoup de travail en commun avec les autres villageois, car il est évident qu’un seul saunier ne peut entretenir les chenaux qui s’envasent et les levées qui s’écroulent. Le vasais appartient également à plusieurs saunier et il faut bien l’entretenir.

Il faut donc que les sauniers soient très liés, leurs intérêts sont communs. Cela rejoint donc ce que je disais précédemment, un saunier se marie avec une saunière, il y va de notre préservation.

N’allez tout de même pas croire que tout le monde s’aime et se fréquente, loin s’en faut mais chacun mettra ses dissensions à l’écart si une levée s’écroulait ou que nos marais étaient en péril.

Celui qui dérogerait à cette règle serait mis au ban de la communauté et ne pourrait faire face à ces propres obligations en étant mis de coté.

Le jeudi 6 janvier 1724, j’ai entendu la cloche de Saint Eutrope, le bedeau y mettait du cœur à l’ouvrage, nous savions par la fréquence et le nombre de coups, de quoi il retournait.

De toute façon le curé Pailla nous avait déjà averti lors de la messe du dimanche.

Je n’avais rien entrepris ce jour là car je n’aimais pas abandonner un ouvrage en cours et ces sons de cloches étaient un signal impératif.

Toute la gente masculine se pressa à l’église, il ne manquait personne, nous les Rétais nous étions libres et fiers et ces rassemblements faisaient partis de nos privilèges immuables.

Le curé monta en chaire et déclara que l’élection du fabriqueur allait commencer. C’était la première fois que j’y participais. Le fabriqueur de la paroisse ou marguillier était celui qui au sein d’un conseil de fabrique gérait l’argent de la paroisse, aumônes, dons, biens mobiliers et entretien de l’église.

Bon moi je savais ni lire ni écrire alors vous pensez bien que je n’avais aucune chance. De toute façon nous en revenions toujours au même. Les places de décideurs étaient prises par les plus riches et vous pensiez bien que ces places n’allaient pas échapper à la nouvelle élite des Portes à savoir le Jean Lemée celui qui me commande à la milice.

Il est accolé de Louis Relet, qui est saunier c’est bien la seule concession accordée à notre métier. Les anciens Jacques Dubois et François Renaud terminent les comptes de leur cession et les habitants les plus notables signent de leur nom.

A la maison tout allait pour le mieux ma mère s’entendait avec ma femme à peu prés bien, certes il y avait un conflit de génération et de préséance, mais Marie Anne était bonne et prête à toutes les compromissions pour être tranquille

Par contre pour ce qui concernait notre intimité propre et notre relation amoureuse cela posait d’énormes problèmes, la présence de ma mère dans le galetas pendant que nous faisions l’amour était rédhibitoire pour elle et je dois l’avouer pour moi aussi. Nous tentions de voler quelques moments lorsqu’elle n’était pas là mais c’était relativement rare.

Nous faisions comme la majorité des couples qui s’entassaient avec leurs enfants et leurs vieux dans des logements exigus. Tout le monde connaissait cela depuis des générations et des générations et chacun a eut pourtant une descendance.

 

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 9, ma promenade à Saint Martin et mon mariage

 

c’était une véritable expédition, plus de quatre heures de marche à travers les chemins des marais,

Il nous fallait, passage obligé rejoindre le martray et sa passe , nous changions d’île et nous changions de décors. Jusqu’à Ars en ré je connaissais, vasais, chenaux, métières et aires saunantes.

Les odeurs m’étaient familières, les oiseaux nombreux dont je connaissais les noms par cœur.

Nous débouchâmes près du lieu dit le Chabot, avec ses moulins, puis on longea la Tricherie avant de pénétrer dans le bois d’Ars en ré. Puis majestueux le clocher de l’église qui servait de guide aux bateaux venant du large. Nous n’avions guère le temps de nous émerveiller, à la sortie, les moulins de la Boire.

Sur le chemin se dressait enfin la redoute du Martray, nous bloquant le passage, point de contrôle obligé. Les soldats nous contrôlèrent et nous reprîmes notre progression, sur la droite le pertuis d’Antioche et sur la gauche le Fier, notre Fier qui au loin étendait ses chenaux tels des tentacules.

Nous laissâmes la Davière et le Boutillon, mes jambes étaient lourdes, heureusement la pause que nous fîmes à la Couarde me revigora quelque peu, avec mes compagnons de route nous nous sommes régalés d’un quignon de pain et de quelques fèves, les chevaux se sont abreuvés et nous sommes repartis.

Au loin encadrée par les ailes du moulin des Charbolles et de celles des moulins des Chaffard nous entrevîmes la Citadelle.

Enfin, les murs de la forteresse nous apparaissaient, fossés, bastions , contrescarpe, portes, tout me subjuguait, comparativement la redoute des Portes était bien petite. Une animation cosmopolite régnait sur la petite ville, campagnards venus vendre leurs produits, vignerons livrant leurs barriques, sauniers apportant des pleines basses de sel, soldats du roi, miliciens de Ré, marins et filles de joie.

A travers des venelles nous arrivâmes sur les quais du port, lieu de notre destination finale.

On m’indiqua une échoppe où je pus acheter mon bel anneau pour ma Marie Anne. J’étais à peine sorti, fier et heureux qu’une grasse femme, fardée outrageusement, les mamelles presque à l’air m’aborda et me demanda si j’étais prêt à lui accorder du temps.

Du temps j’en aurais bien eu, mais l’argent j’en manquais et cette brave dame eut été déçue de ma bourse plate.

Au retour après que j’eus conté ma rencontre chacun se moqua bien de moi et tous m’affirmèrent que j’aurais bien pu laisser quelques piécettes pour me déniaiser et avoir l’air moins bête lors de ma nuit de noces. Pour sur mais moi j’avais juré fidélité et cochon qui s’en dédit .

La noce arrivait à grand pas et les préparatifs avançaient . Ma mère et les femmes de la famille Savariau feraient à manger, chez nous c’était bien trop petit alors je louais au père Chabot une grange où il remisait des grains. Avec mon futur beau frère on s’employa à la rendre belle et agréable.

Le lundi 23 novembre 1723, il faisait un temps de chien, de la pluie et du vent, c’était pas de chance mais bon on ferait avec. Le convoi se forma devant la maison et nous allâmes à Saint Eutrope.

Le père Pailla nouveau curé des Portes nous maria avec solennité, j’étais très ému et je crois que Marie Anne aussi, c’est sûrement banal de dire cela de son mariage, mais moi cette femme contrairement à d’autres je l’ai choisie.

Si je précise celà , c’est que beaucoup d’unions étaient un peu arrangées, on évitait ainsi le morcellement excessif de nos salines et puis de toutes façons personne ne voulait d’une fille de saunière si on n’était pas saunier soit même . Nous étions miséreux et éloignés de tout, la misère ne se partage pas, gardons la pour nous.

Comme je vous l’ai dit par ailleurs nous devions attendre un age assez avancé pour convoler, nous régulions ainsi les naissances en retardant les rapports sexuels et puis nous devions aussi cumuler un petit pécule pour pouvoir nous installer. Moi j’avais de la chance j’étais seul et je possédais la saline de feu mon père, j’étais donc relativement intéressant sur le marché des célibataires.

Bien assez bavasser de tout cela, revenons à ma cérémonie. Mère, était droite comme un i, la Catherine Gougeon pleurait comme si elle se mariait de nouveau avec mon père, j’en étais tout attendri.

Comme autre famille, j’avais le Michel Giraudeau avec sa femme Catherine Bonnevin, Pierre Barbier et son épouse Renée Gaillard, c’étaient des cousins sauniers et ils nous avaient aidés de leur mieux lors du décès de mon père.

J’avais aussi la chance d’avoir mon parrain Pierre Besnard lui aussi saunier, le curé m’a dit tu sais c’est rare d’avoir son parrain pour son mariage c’est un bon signe que vous donne le seigneur.

Tu parles d’un bon signe, mais bon j’anticipe.

Du coté de ma femme il y avait le Gabriel, frère et tuteur de mon épouse avec tous ses enfants.

Le village nous faisait fête lorsque nous passâmes dans les rues du village.

La fête fut belle, les femmes s’étaient surpassées, le vin coula à flot et enivrés par les danses et l’alcool les convives se désinhibèrent. Les chants retentirent et des idylles se nouèrent.

Les noces entraînaient d’autres noces et souvent les parents pendant les agapes jouaient les maquignons marieurs.

Bien, il était temps de s’éclipser moi je n’avais guère bu car je faisais le service et il était hors de question que je déçoive Marie Anne sur ce que vous savez.

Ce soir nous avions la maison pour nous, le grand lit de ma mère devenait le notre. Après avoir allumé la chandelle on se retrouva comme deux nigauds assis sur la paillasse. J’étais paralysé, heureusement, gentiment, elle prit l’initiative. Baisers, caresses eurent raison de mon impatience, il était temps de conclure. Ce fut une véritable révélation et nous retournâmes au bonheur plusieurs fois. Nous étions unis par dieu à l’église et par cette relation charnelle nous validions notre union.

Marie Anne serait maintenant la Gautier, car ma mère pour les gens s’appelait la veuve Gautier.

Il était maintenant temps de reprendre le travail, Marie Anne irait avec ma mère ramasser le sart et ensuite m’aiderait au marais. Gabriel Savariau avait perdu deux bras et nous avions topé pour nous apporter une aide mutuelle lors des gros travaux.

Cela compenserait le départ de sa sœur, tout se calculait dans notre petit monde…..

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, ÉPISODE 8, La conquête de ma femme

 

Marie Anne Savariau la belle que je convoitais avait été recueillie par son frère et sa belle sœur lors du décès de ses parents. Lui s’appelait Gabriel et était comme de juste un saunier et la mégère à l’anguille sa femme se nommait Grisard Marie.

Je continue, mon récit, ma mère comme toutes les femmes, allait à la côte pour ramasser le sart* . De bon matin le soleil à peine levé après avoir effectué quelques tâches ménagères, elles allaient en général chercher leur cheval à l’aisine* puis en une longue procession, se dirigeaient sur le bord de l’océan, ma mère se rendit chercher notre brave Jean puis rejoignit  les autres. Les plages étaient  toutes pleines de ce varech d’épave mais maman avait ses habitudes et le cueillait  au petit bec.

Une autre femme choisissait cet endroit et elle m’intéressait au premier chef.

Nous avions besoin de ce varech ou ce sart comme on voudra, pour fumer nos cultures d’orge, la terre de marais n’était pas très bonne et sans cet apport de nourriture notre terre n’aurait rien produit.

Ces longues algues se détachaient et s’échouaient sur le sable d’où cette appellation de varech d’épave.

Nous étions parfois aussi obligés de l’arracher à l’estran* et on l’appelait le varech de coupe. C’était un dur travail dans l’eau froide, les mains pleines d’engelures, les pieds en sang des coupures sur les rochers. Ma mère comme les autres préférait le ramasser sur la plage, il n’y avait qu’à se baisser, puis à le charger sur le cheval. Une fois le cheval ou la carriole chargés pour ceux qui en avaient, il fallait ramener la récolte au marais où nous les hommes le rependions.

Ma mère entreprit la Marie Grisard sur mon sujet, ce ne fut pas facile et il fallut qu’elle remette la question à l’ordre du jour à chaque sortie pour la récolte.

Un jour que je rentrais après les métives* ma mère m’attendait assise sur une chaise devant la maison, il faisait frais et de nombreux sauniers après leur souper étaient ressortis pour parler et profiter du frais.

La mère occupée à coudre une de mes guenilles pour la prolonger un peu me fit un grand sourire de sa bouche édentée, ce n’était pas très fréquent et je m’en étonnais.

Elle me fit, » tu peux avec la Savariau, la famille s’opposera pas ». Pour un peu je l’aurais bisé mais je me retins et je partis en courant voir mes comparses de la milice.

Dès le dimanche suivant j’entrepris la conquête de Marie Anne, ce fut long car la belle était farouche, non pas qu’elle fut pudibonde ou pincée,non simplement elle se savait désirée et je n’étais point seul sur l’affaire.

Un soir que j’étais de retour du Roc je passais devant le moulin du Nicolas Chabot,et je vis la Marie Anne glousser avec une grande brindille de garçon meunier. Mon sang ne fit qu’un tour et je m’apprêtais à lui mettre une rouste lorsque le propriétaire du moulin sortit. C’était une personnalité influente dans le village et je n’allais pas m’en attirer une iniquité. Marie Anne fut charmée de voir que je pouvais me battre pour elle.

Désormais elle ne fréquenta plus que moi, les choses avancèrent lentement, on commença par échanger quelques mots, puis je la raccompagnais chez elle.

Ensuite le dimanche nous allions à la côte et à l’abri des regard nous nous offrîmes des baisers.

Évidemment comme tous les autres nous étions tentés d’aller plus loin, j’avais 23 ans et elle 27 ans.

Je n’avais jamais connu de femme charnellement et on peut dire que j’étais complètement ignorant de tout. Je n’avais pas eu de frère pour me renseigner, ni de sœur à qui j’aurais pu voler un moment d’intimité. Il n’y avait que ma mère comme élément féminin et jamais je ne me serais permis de l’observer en cachette.

J’étais donc à tout prendre un grand benêt.

Marie Anne était aussi vierge, du moins c’est ce qu’elle prétendait, mais nettement moins nunuche que moi. Elle avait déjà vu des hommes nus et n’ignorait rien de l’anatomie masculine. Bref en théorie elle savait faire.

Je la découvris peu à peu car nous en étions maintenant aux caresses. Je passais à l’exploration de ma belle et ses jambes musclées par le travail au marais furent ma première découverte.

Elle ne me laissa point monter trop haut le long de ses cuisses, je la savais nue sous sa robe et j’étais comme fou. Pour le haut du corps je ne pus qu’entrevoir ses charmes.

Par contre la diablesse savait m’agacer et une fois….

Pour finir avec le sujet nous resterons vierges tout deux jusqu’au mariage.

Heureusement il fut fixé le lundi 8 novembre 1723. Tout était prêt, le contrat chez le notaire était passé, j’avais offert un petit anneau de cuivre que j’avais acheté à Saint Martin.

Marie Anne qui entre autres talents savait coudre se confectionna une robe avec un coupon que lui offrit sa belle sœur.

Il restait un problème de taille comment nous loger?  Chez Marie Anne il y avait déjà un couple et des enfants qui avaient notre âge donc pas question de nous établir la bas. La maison où j’habitais était bien petite, une seule pièce en bas et encore presque enterrée car il nous fallait descendre quelques marches pour y accéder. Il fut donc établit que nous dormirions en haut dans le galetas au milieu des grains et des fruits qui séchaient. Lorsque nous aurions des enfants nous tenterions de trouver une maison plus grande avec peut être une pièce supplémentaire pour loger maman.

En attendant il faudrait partager notre intimité avec ma mère, deux femmes à la maison pour diriger cela n’allait pas être de tout repos. Bon en théorie, ma mère devait s’effacer mais là j’avais un mauvais pressentiment. De toutes les façons on ferrait comme tout le monde.

Maintenant il faut que je vous conte mon épopée à Saint Martin, comme je vous l’ai déjà dit mon horizon n’allait pas si loin et je profitais d’une livraison de sel pour m’y rendre.

 

 

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 7, Je deviens milicien

 

Maintenant il est temps de vous raconter ma fierté du moment, les filles avaient beau se moquer de moi, j’étais devenu un homme, physiquement bien évidemment et aussi dans ma tête. J’étais responsable de mon marais et bien qu’ayant encore besoin de mes pères pour certaines tâches je me débrouillais pas plus mal qu’un autre. Hors donc quand on était un homme dans l’île de Ré on devenait milicien, c’était une sorte de service armée et militaire que nous devions au roi. A partir de 16 ans et jusqu’à l’age canonique de 60 ans nous y étions tenus. Ce service nous l’assumions bien car nous estimions qu’il était une compensation aux exemptions fiscales dont toute l’île bénéficiait.

C’était à vrai dire une sacrée corvée, car en période de troubles nous devions fournir 600 hommes, alors que nous n’étions que 4000 environs. Bien sur nous n’étions destinés qu’à défendre notre territoire et il n’aurait point été question de nous envoyer en Flandre ou au Palatinat.

Dans l’île il y avait quand même des troupes régulières, nous étions là pour leur prêter main forte.

Dans l’ensemble nous étions heureux d’appartenir à cette troupe, cela apportait de la cohésion et comme une identité rétaise en somme.

Notre organisation était calquée  sur les troupes royales, fantassins dont je faisais parti, dragons et canonniers.

Nous avions un fusil avec une baïonnette et un ceinturon, en dehors des gardes nous avions des entraînements et des défilés. Il faut quand même dire que des fois nous aurions eu autres choses à faire que de parader avec nos pétoires, le sel , il fallait bien l’extraire et s’en occuper avec amour.

Nos chef comme de juste étaient ceux qui possédaient nos marais ou qui vendaient notre sel, des notables en quelque sorte. Notre commandant aux Portes était Mathieu Grisard, un notaire dur en affaires et dur avec les gens, il se prenait un peu pour un maréchal de France, ce bougre d’idiot si cela se trouve il n’avait jamais été plus loin que La Rochelle.

Dans cette famille de notaires ils étaient commandants de père en fils, en effet juste avant le Mathieu, il y avait eu son frère Jean, guère plus aimable par ailleurs.

Comme adjoint le capitaine Vincent Mounier, il était marchand et lui aussi ne manquait pas de presser les pauvres sauniers que nous étions.

Mais le plus con il faut le dire était le Jean Lemée, sous lieutenant qu’il était, c’est lui qui nous faisait marcher de long en large et qui nous entraînait, moi je pense qu’il nous faisait perdre notre temps. Mais bon pas le choix.

Donc un beau jour je me suis retrouvé de garde à la redoute, c’est un espèce de petit fort qui a été construit en 1673 pour interdire un débarquement anglais sur le banc du bûcheron.

Pas très loin il y a un bois qu’on nomme trousse chemise depuis qu’un milicien à montré son cul à l’escadre Anglaise, enfin c’est ce qui se dit.

J’étais donc bien fier de ma nouvelle occupation, bien, c’était un peu long, j’ai eu froid et évidemment je n’ai vu aucun anglais .

Par contre pour les filles cela donnait un peu de prestance, lorsque j’ai revu Marie Anne je sortais d’une garde, j’ai paradé comme un coq et comme elle était seule elle n’a pas fait la méchante, nous avons parlé un peu.

Elle était vraiment belle, plus âgée que moi elle me fascinait, il fallait à tout prix que j’en fasse ma femme.

Curieusement elle n’avait pas de prétendant, j’avais donc toutes mes chances.

Un soir que je rentrais avec les frères Relet et Séjourné de la côte où nous avions traînés nos sabots, je rencontrais Marie Anne qui revenait de la plage de trousse chemise où elle avait ramassé du varech. Ma foi quelle vision, elle était trempée et ses effets lui collaient à la peau. La cueillette à la côte était éreintante et devenait très pénible lors des grands froids. Quoi qu’il en soit les vêtements mouillés marquaient les lignes pures de son corps. Son jupon et son tablier dégoulinaient d’eau, sa coiffette et sa caline* avaient été remises à la hâte et rattrapées de justesse lorsqu’elle avait glissé sur un rocher plein d’algue. Sa mine était déconfite, elle avait froid et l’on voyait des larmes poindre sur son visage.

Devant tant de pitié je me débarrassais de ma veste et lui posait sur ses épaules. Un sourire récompensa mon audace, la glace était rompue.

Bon pour tout dire sa mère grimaça et murmura un semblant de merci. Qu’est ce qu’elle s’imaginait cette foutue matrone que sa fille qui portait des haillons rapiécés serait demandée par un officier ou par un marchand.

Si un de ceux là s’intéressait à elle, cela ne serait pas pour l’épouser non mais pour prendre son joli pucelage.

Moi au contraire je la marierais et je lui prendrais sa fleur, elle était fille du sel et saunier et saunière sont faits pour s’accorder.

Dès ce moment je lui fis une cour éhontée.

Au fond de moi même je savais que Marie Anne serait ma femme, il restait évidemment deux obstacles de choix pour que je réussisse, la convaincre elle et ensuite convaincre les tuteurs.

Pour Marie Anne je pensais que mon charme opérerait et qu’elle me céderait rapidement, bon je me trompais lourdement là dessus.

Pour son oncle je pense que le fait d’avoir quelques livres de Marais à sauner était plus que suffisant.

Mais pour sa tante qui me détestait, allez savoir pourquoi depuis l’histoire de l’anguille je ne savais pas trop à quoi m’en tenir.

Je décidais de m’ouvrir de la chose à ma mère. Ce fut une réponse assez catégorique, elle me dit tu es trop jeune et puis les Savariau y sont pas des bons sauniers. Pourquoi aux yeux de ma mère n’étaient ils pas bons, cela restera un mystère, sans doute un vieil antagonisme entre les familles et qui venait peu être d’un autre temps.

Dans nos villages isolés par les eaux toutes les familles sont apparentées même si les intéressés ne le savent pas forcement.

Il fallait donc que je convainque ma mère de m’aider dans ma conquête. Ce fut un long travail de sape mais au bout de quelques semaines je parvins à mes fin.