
Les nouvelles qui viennent de Paris sont sporadiques. Le roi a réuni ses États le 5 mai 1789 dans la salle des Menus-Plaisirs. Les choses sérieuses vont pouvoir commencer.
La grande question qui se pose est, à l’évidence, celle du vote par tête ou du vote par ordre. Les ordres privilégiés sont pour le second. Le bras de fer est engagé ; des personnalités émergent du flot boueux du tiers.
Au Gué d’Alleré, comme dans toute la France, on surveille davantage les récoltes que les nouvelles qui arrivent. Les fenaisons avancent doucement.
Chez nous, comme prévu, Marie-Anne arrive à son terme. Elle est pachydermique et ne peut plus se traîner. Heureusement, la petite bonniche est là.
Le 21 juin 1789, elle met au monde un garçon qu’on nomme François, comme son parrain, François Gouvreau, cellérier de l’abbaye de la Grâce-Dieu. Il a déjà été parrain pour notre première fille. Marie Babin, une connaissance, devient marraine.
Puis arrive de Paris le séisme qui emporte tout. Le 20 juin, le tiers état, voulant se réunir dans la salle des Menus-Plaisirs, a trouvé porte close. Les députés se sont alors portés vers la salle du Jeu de paume et ont prêté serment de ne pas se séparer avant d’avoir donné une constitution à la France. Ils se proclament Assemblée nationale constituante. L’acte est majeur : la Révolution commence. Les députés disent tenir leur pouvoir de la nation et non du roi.
Au Gué, l’on tient conseil de guerre chez moi. Tous les hommes entrent et sortent de la tonnellerie ; on s’agite, on boit, on discute, on se dispute.
Les questions sont multiples : qu’est-ce que la nation ? Que va faire le roi ? Raisonnablement, il ne peut pas mettre tout le monde à la Bastille. L’on dit pourtant qu’il fait venir des troupes.
En Aunis, l’on ne connaît les nouvelles qu’après plusieurs jours. Il paraît que, le 23 juin, lors de la séance royale, le roi a tenté de reprendre la main. C’est trop tard. Les députés ne veulent pas partir de la salle et un député d’Aix-en-Provence lance une célèbre apostrophe. J’aurais bien voulu trouver une telle formule : « Nous sommes ici par la volonté du peuple, et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes. » C’est beau, et la phrase vole de bouche en bouche.
Au village, le curé Denechaud tente de calmer l’ardeur de certains, mais, en vieux malin, il sent que son monde vacille.
Le seigneur du coin n’a jamais autant bougé. Il fait des allées et venues entre son château et La Rochelle. Lui aussi a un mauvais pressentiment. Ses paysans le regardent narquoisement et l’on sent monter une pointe de rébellion.
Il n’a pourtant pas encore à s’inquiéter. Les paysans du coin lui portent toujours du respect et c’est tranquillement que, le 30 juin, il assiste au mariage de sa servante Élisabeth Moinier.
Mais à Versailles et à Paris, les événements se précipitent. Le roi fait masser des troupes et renvoie le populaire Necker. Le peuple se soulève et prend la citadelle symbole qu’est la Bastille. L’ancien monde s’écroule. Au Gué d’Alleré, on affûte les faucilles pour la moisson ; les raisins sont beaux et l’on peut se réjouir.
La paroisse devient municipalité par la loi du 14 décembre 1789. Le vote est censitaire et masculin. Je suis nommé dans la nouvelle municipalité mais, à mon grand regret, je ne deviens pas le premier maire de mon village. Cela ne fait rien : nous ne sommes plus une paroisse mais une commune ; le curé n’est plus un élément central. Marie-Anne chouine un peu devant cet effondrement. Elle n’y comprend rien et, parfois, j’ai envie de la gifler.
Une nouvelle aristocratie naît doucement : celle des urnes, celle des citoyens. Les droits seigneuriaux sont abolis. De Gascq n’est plus seigneur du Gué d’Alleré ; il est désormais comme tout le monde. Enfin, il reste propriétaire terrien et ses domestiques lui vident encore son pot de chambre.
Il n’y a plus non plus de province d’Aunis, l’unité territoriale étant désormais constituée des 83 départements. Le Gué d’Alleré se situe dans le département de la Charente-Inférieure.
En février, donc, les édiles du village tiennent leurs premières séances. Ils sont un peu embarrassés ; la tâche est lourde. Un flot de décrets et de lois tombe de Paris comme une pluie de printemps.
On s’est réuni à l’église, car la nouvelle commune n’a pas d’autre lieu de réunion.
Les ombres du curé Denechaud, dans son presbytère, et d’Étienne de Gascq, dans son château juste à côté, pèsent sur le nouveau maire, Joseph Rouault.
Le pauvre tente de présider. Je me tiens à sa droite en tant que premier officier municipal. À sa gauche se trouve le père André Bontemps, deuxième officier. Pierre Collardeau est procureur de la municipalité et Jean Beaujean le greffier. Jean Chaboury et Pierre Petit sont aussi membres du conseil.
Cette toute nouvelle municipalité fleure bon la terre et l’artisanat. Jean est tonnelier, Collardeau charpentier ; André Bontemps et les autres sont laboureurs ou vignerons.
Le curé et le seigneur ne siègent point au conseil, non qu’ils ne soient plus respectés. On va encore à la messe et tout le monde fait ses Pâques. Quant au seigneur, on lui garde toujours du respect et l’on soulève son chapeau à son passage. Mais tout de même, l’atmosphère se tend un peu. L’on apprend que quelques châteaux ont été brûlés ici et là et qu’on a dansé autour des brasiers formés par les vieux parchemins des droits seigneuriaux.
Il se passe beaucoup de choses en France pendant cette période, mais au Gué la vie suit malgré tout son cours. Le village dépend administrativement du gros bourg de Courçon. Fini le village mourant de Benon avec son siège de comté.
En 1791, l’Assemblée nationale constituante décide de se séparer et d’organiser l’élection d’une Assemblée législative, les députés actuels ne pouvant se représenter.
Bien sûr, l’élection se fait de façon censitaire et il faut payer l’équivalent de trois journées de travail pour prétendre accéder au vote. Il faut aussi avoir vingt-cinq ans. Je m’implique énormément. Je n’ai ni l’envergure ni la notoriété nécessaires pour être député moi-même, mais j’entends bien faire valoir mon avis.
Pour l’heure, il faut que l’assemblée siégeant à Courçon nomme des délégués secondaires qui iront élire les députés du département à La Rochelle.
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 15, UN RÉVOLUTIONNAIRE DE VILLAGE
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L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 14, DE PAROISSIEN À CITOYEN
Comme le commun des mortels, j’ai mon lot de contrariétés. La petite Marie-Anne ne dépasse pas les vingt mois et je l’enterre dans la terre humide du cimetière de l’église. Mais ma femme est de nouveau prise ; c’est le balancier infernal entre la vie et la mort. La désolation n’est pas que chez nous,…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 13, MONSIEUR LE BRIGADIER
Je suis maintenant un homme installé, pas encore un notable ni un bourgeois, loin s’en faut, mais je suis de ceux qui, en ces temps, oscillent entre plusieurs conditions ou, du moins, qui aspirent à de nobles destinées. Mon intelligence et ma capacité, pas si fréquente, à savoir lire, écrire et compter ont fait que…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 12, LE MARIAGE
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L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 11, APPRENTI TONNELIER.
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