
Le curé, à genoux, priait comme chaque matin pour la félicité de ses paroissiens, un petit cérémonial convenu entre lui et son grand Christ de bois qui, la tête penchée, en un rictus de souffrance et d’acceptation, le regardait.
Prière efficace, car aucune sépulture en ce début d’année n’avait chamboulé l’ordonnancement du cimetière.
Il se releva, les jambes ankylosées. Il avait maintenant à se rendre à Rioux, l’une de ses annexes, pour y célébrer une union.
C’était la Marie Robin, la fille de Jacques et de Marie Giraud, dite Robine.
Se rendre à pied à Rioux, par ce mois de février où le Seigneur semblait vouloir déverser toutes les larmes de son corps, n’était pas des plus attrayants. Un froid de gueux, une bise à décoiffer tous les cocus du canton et un chemin détestable, fait de fondrières.
Cela ne l’arrangeait pas de desservir ce hameau et celui de Mille Écus. Disons un particularisme local, hérité d’un temps où ces petits regroupements formaient des paroisses distinctes.
Rioux possédait son église, édifice malheureux qui prenait l’eau de toute part et qui menaçait ruine. La fabrique, distincte de celle du bourg principal, criait la misère et, si elle avait été un être de sang, elle eût péri de faim. Aucun travaux en vue et une vétusté indigne d’un lieu sacré.
Le cimetière ne valait guère mieux : un champ où la végétation reprenait le dessus, une croix en bois qui finissait de pourrir, un vieux sarcophage qui, de bouleversement en bouleversement, refaisait surface. Il fallait, à la réflexion, aimer sa terre pour se faire enterrer ici et se marier dans cette bicoque insalubre.
Mais les gens de Rioux, liés par une histoire ancienne avec Saint-Sauveur de Nuaillé et Saint-Martin de Nuaillé, tournaient les yeux vers ces paroisses plutôt que vers celle à laquelle ils étaient affiliés. Les mariages se négociaient assez peu entre ceux de Rioux et du Gué d’Alleré. On eût dit qu’une frontière invisible et infranchissable les empêchait de se lier.
Trempé, crotté et en colère, Jean-Baptiste arriva. Son enfant de chœur était déjà là et s’amusait à mettre des coups de pied dans un vieux nid dégringolé de nulle part.
Il entendait les grincements tristement joyeux du violoneux qui menait le convoi parti de chez les Robin.
Le gars à marier était un étranger de Saint-Martin de Nuaillé. Ce journalier, voleur de fille, était veuf et les gars du coin acceptaient difficilement qu’on les prive d’un ventre à procréer. Ils se foutaient pas mal que ce voleur d’âme et de corps fût veuf et dans le besoin d’une compagne pour élever ses enfants.
Ils verraient s’éloigner cette faraude et son baluchon avec un dépit non feint, en pensant au jupon qu’ils ne remonteraient pas et au ventre qu’ils auraient pu ensemencer.
Les enfants de Pierre avaient sept et six ans. Une présence féminine était, à l’évidence, une nécessité. Cela faisait pitié que ces drôles sales, morveux, aux blouses déchirées, qui étalaient leur détresse dans les fouaillons des femmes étrangères à leur sang.
Puis ce n’était pas le rôle d’un père que de s’occuper de drôles aussi jeunes, en un temps où la misère pouvait frapper à votre porte aussi soudainement qu’un orage de printemps.
Pierre Contant, trente-trois ans, journalier laborieux, se tuant au travail sur la terre des autres, sans espoir, sans possibilité d’élévation. Chaque matin, se lever, marcher le long des chemins, puis s’échiner sur la terre d’autrui, couper les haies qui ne sont pas siennes, tailler la vigne qui ne donnera pas son vin. Gestes répétitifs et épuisants, qui le font quitter la maison alors que la nuit allonge encore ses bras obscurs et qui le font rentrer ivre de fatigue alors que le jour étire ses dernières lumières.
Oui, il lui fallait une femme et, aussitôt après la mort de sa Jeanne, il s’était mis en quête de celle qui aimerait ses deux petits et qui accepterait d’en porter d’autres.
Le hasard, le bouche-à-oreille, la famille, le curé, il ne savait pas bien, avaient fait que le Pierre était venu s’aboucher avec le Jacques Robin pour qu’il lui donne sa fille. Entre gens de peu, ils avaient ergoté un bon moment.
Marie s’inquiétait de la possibilité de voir s’envoler ce prétendant à la belle tournure et ne comprenait pas que négocier du vide prenne autant de temps.
Elle avait la chance que ses futurs beaux-enfants soient encore jeunes. Elle pourrait doucement les amadouer avant, peut-être, de s’en faire aimer.
L’autre avantage, et non des moindres à ses yeux, c’est qu’elle n’aurait pas de belle-mère sur son dos, car cette dernière avait eu la délicatesse de mourir des années auparavant.
Elle serait donc libre derrière son potager et son âtre. Une châtelaine dans son taudis, maîtresse en son foyer, menant son homme et dirigeant d’une main ferme les petiots qu’elle lui ferait. Oui, elle avait bon espoir que tout cela…
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