L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 3, LE JOURNALIER

La condition de journalier ne signifie pas à tout coup la misère, mais elle conditionne, en revanche, une abnégation de chaque jour dans l’exécution d’un travail épuisant. Cela, Louis Barbateau le sait bien en cette journée du 16 janvier 1751, où une obligation familiale va l’obliger à interrompre la coupe de bois qu’il effectue pour les Poirel, châtelains du Gué-d’Alleré.

Non pas qu’il ne s’attendît pas à ce que Jeanne fît son devoir d’épouse en lui mettant au monde un troisième enfant, mais ces affaires de femmes n’étaient pas pour lui et il n’était pas du genre à jouer les guetteurs au trou, à faire les cent pas en attendant qu’arrive cette foutue délivrance.

Sa charge, à lui, était de nourrir son monde. Les quelques journaux qu’il possédait en propre ne lui permettaient pas, à proprement parler, de ne pas crever de faim. Alors, comme tant d’autres, il se louait à la journée chez les gros, chez les gras, chez les riches.

Il ne manquait pas de travail. Les laboureurs à bœufs, les fermiers, les nobles et les bourgeois embauchaient ces semi-serviles, ces ventres creux.

Lui ne se considérait pas comme tel. Les conditions oscillaient. Son père, Jacques, était laboureur à bœufs, et lui le deviendrait. Chaque sou gagné, chaque piécette baignée de sueur le rapprochait du bel attelage et de la paire de bœufs de labour qu’il guignait à la foire de Nuaillé-d’Aunis. Lui se foutait bien d’une quelconque appellation. Journalier, laboureur à bras, laboureur à bœufs, il était Louis Barbateau, fils de Jacques.

Entendons qu’un journal faisait ici, en Aunis, environ un demi-hectare. Ce n’était que gageure de ne pas mourir de faim lorsqu’on n’en possédait que deux. Heureusement, il était solide et le labour à bras ne le rebutait pas. Seulement voilà, on avait beau crever de misère sur son sillon, l’on avançait tout de même moins vite qu’avec de beaux bœufs bien musclés, et les surfaces humainement cultivables se réduisaient à des peaux de chagrin.

C’est Louis Turnier qui, échevelé, crotté, en sueur malgré le froid, vint le dénicher dans la haie vive qu’il rabattait. En maugréant, il suivit son ami, hache et cognée sur le dos. Bien sûr, heureux de trouver sa bonne femme en pleine santé, il se paya d’un baiser sur le front. Le bébé, un beau mâle bien membré, au dire d’Anne Margat, sœur de la parturiente, avait l’air de se porter à merveille.

Dûment emmailloté, dûment vivant, le baptême s’imposait. Anne serait marraine et Louis Turnier parrain, puisqu’il se trouvait là.

Il fallait maintenant dénicher le curé Dénécheau, le déranger sans attirer ses foudres.

Louis marmonna que tout cela n’était que fadaises qui, une fois encore, allaient coûter, mais rien à faire, ni possibilité d’esquiver cette corvée.

L’on trouva le bon pasteur, qui psalmodia son cérémonial et fit entrer le petit Louis dans la communauté chrétienne.

Déjà deux baptêmes en quinze jours. Ces paroissiens, ma foi, copulaient d’importance.

Pour tenir les hommes, quelques prières, une soupe dans l’âtre, une chemise de lin à trousser et un pichet de vilaine piquette : la recette était simple. Aucune révolte, tout marchait droit. L’âme humaine, selon l’Évangile de saint Dénécheau, était d’une simplicité déconcertante.

Louis, après la collation offerte aux parrains, aux marraines et à quelques voisins, serait bien reparti tailler sa haie, mais le regard de sa femme le cloua sur place et, en maugréant, il s’assit à la table usée de vieux bois fruitier.

Instinctivement, d’un revers de la main, il balaya les miettes de la galette offerte en offrande aux invités, les recueillit dans sa paume et alla les jeter aux poules.

Puis il attrapa un pot rempli de noix et, pour s’occuper, les écalla. Travail de femmes, travail de veillée, mais il ne savait pas rester à ne rien faire. Mal à l’aise, il regarda son épouse. Elle dormait, apaisée, avec un rictus de bonheur qui lui donnait un air de marionnette de foire. Point belle, mais jolie, grasse comme une oie, appétissante comme une belle miche de pain dorée, il se disait que cette reine consentante lui ferait une trallée de drôles.

Cette pensée le ramena à son enfance et à sa pauvre mère qui, vaillante, le bassin large et les mamelles généreuses, avait donné vie à dix-neuf enfants. Que de maternités en vingt-deux ans de mariage ! Les rigolards des tavernes affirmaient que, chez Jacques Barbateau, chaque coup tiré portait. Sa mère, épuisée, était morte depuis longtemps, mais son père, toujours plein d’entrain, après un remariage avantageux avec une jeune femme, avait tranquillement conçu son vingtième enfant.

Il ne connaissait plus exactement le prénom de chacun des survivants, mais lorsqu’il saluait quelqu’un à Benon, il y avait de fortes chances qu’il s’agît d’un parent.

Il ne voulait pas cela dans son ménage. Les enfants l’effrayaient, lui faisaient peur. Mais tout était à craindre : en quatre ans, ils en avaient eu trois. Il avait connu sa femme plus souvent enceinte que ne portant pas d’enfant. Peut-être devrait-il écouter ce foutu curé qui, dans ses sermons, prêchait l’abstinence ou, à tout le moins, la modération.

Mais il n’y avait rien à y faire. Maudite tentatrice ! Le devoir conjugal n’en était pas un, et son appétence pour les dessous de Jeanne ne risquait pas, dans l’immédiat, de disparaître.

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 3, LE JOURNALIER

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L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 2, ANDRÉ

André ne comprenait pas pourquoi, du haut de ses sept ans, il devait s’occuper de sa mère alitée. Lui qui, déjà, malgré son jeune âge, ne rechignait jamais au travail, estimait que cette garde était affaire de femmes. Jamais il ne rechignait à nourrir les volailles du poulailler, malgré sa peur du gros coq noir.…

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 1, LE CURÉ DENÉCHEAU

Pierre François est assis face à sa cheminée. Un feu puissant, alimenté de bon bois sec, réchauffe la pièce principale de la cure. Cela n’a pas été sans mal, car le froid qui règne sur la région a refroidi les vieux murs de la bâtisse, et sa sotte de servante a encore laissé mourir le…