
Pendant tous ces préparatifs, Marie-Anne se ronge les sangs, espérant encore séduire Antoine et faire échouer le mariage. Un soir, par hasard, ils se croisent ; elle croit parvenir à ses fins : un frôlement, un regard, et « mon Antoine » est pris dans ses rets. Est-ce l’odeur envoûtante des bêtes, de la paille qui se décompose doucement, ou simplement le désir exacerbé par la longue abstinence et l’attente du mariage, qui fait que, l’instant d’un souffle, leurs corps se rejoignent ? Mais un bruit, peut-être une présence, et Antoine s’éloigne des bras de la tentatrice. À la suite, elle abandonne la lutte et jure d’attendre son heure.
Le premier jour, à l’heure dite, les invités se regroupent. Ils viennent des villages environnants : Saint-Sauveur-de-Nuaillé, Le Gué d’Alleré, Mille-Écus, Rioux, Bouhet. Tous sont en habit du dimanche, celui que l’on porte pour la messe. Certains ont amené des victuailles en guise de cadeau, pour participer. Les temps sont durs pour tout le monde, mais une noce est une noce : il faut faire honneur et non honte. Question de principe : Antoine et Marie vont se saigner aux quatre veines. Chez les Esnaud, ce premier marié de la fratrie doit montrer, par une noce opulente, l’honorabilité de la famille.
Tout est d’ailleurs respecté : Marie a eu son bouquet de noce, accroché la veille à sa porte, et Antoine a payé à boire aux jeunes du village qu’il n’a pas pu tous convier.
Les voilà maintenant sous la nef de la vénérable église. Ils ont dit « oui » devant Dieu au père Pendergrast, qui, avec son léger accent de par-delà la Manche, a officié.
Sous le dais déployé par de jeunes habitants d’Anaïs, Antoine regarde son épouse avec fierté et amour. Le curé lui apporte la bénédiction. Ce dais de drap blanc, ce poêle, les anciens l’appellent « l’abri-fou ».
Puis vient la remise de l’anneau, un bijou symbolique : un simple rond de cuivre qu’Antoine s’applique à passer au doigt de Marie. Il fait attention, car il est de tradition de dire que si l’anneau passe mal la première jointure du doigt, la femme sera maîtresse en son foyer. Mais tout se passe bien : Marie n’est pas pleine de malignité et ne fait pas exprès de courber son doigt.
Avant de partir faire bombance, on signe le registre. C’est rapide : aucun des mariés ne possède l’art de l’écriture, seul l’oncle Giraud appose sa griffe à côté de celle du prêtre.
Le convoi s’ébranle à la sortie de l’église. Il n’y a pas loin à aller, mais la mariée doit biser ceux qu’elle rencontre et Antoine doit verser à boire aux soiffards, qui, un moment, abandonnent leurs champs pour saluer le couple.
La fête bat son plein : on boit, on chante, on danse. Les mariés ont ouvert le bal. Ensuite, la mariée doit accepter tous les danseurs qui se présentent à elle : il y aurait offense à refuser. Le marié a le même devoir auprès des femmes. L’usage oblige également à ne pas oublier de remercier les mariés pour cette danse, sinon gare à la balancine. Tous jouent le jeu, et aucun convive ne se retrouve la tête en bas, secoué par des compagnons avinés.
Vers minuit, Antoine et Marie s’éclipsent. Ils ont maintenant d’autres occupations. N’entrons pas dans les détails, mais tôt le matin, ils sont découverts par les noceurs, qui leur font boire un innommable breuvage en chantant des chansons paillardes.
La vie à deux commence, enfin presque, car Marie, la belle-mère, est omniprésente dans le ménage. Elle est encore la patronne, car le couple a été relégué dans une soupente au-dessus de la pièce principale. C’est transitoire, mais cela permet un peu d’intimité au couple.
Un peu plus d’un an plus tard, le petit Antoine voit le jour. C’est un bon petit braillard, qui donne quelques chances de survie.
L’année suivante marque la mort du père. Antoine devient chef de famille et, avec le pécule hérité, il achète une paire de bœufs à la foire d’Aigrefeuille. L’investissement est de taille, mais il partage la charge avec son demi-frère Jean Lidier.
En 1759, naît et meurt la petite Marie-Anne. Marie-Anne Rouhault et Jean Drapier portent la petite sous les fonds baptismaux, mais aussi dans la terre fraîche du cimetière. En ces temps durs du règne de Louis XV, la mort d’un bébé est chose commune, et l’on ne s’attarde pas en des deuils impossibles.
L’année suivante naît un petit Jean. Le bonheur est à son comble, mais dans ce monde de rudesse, on n’est jamais loin de la roche Tarpéienne.
Après une nouvelle grossesse et une fausse couche, la santé de Marie décline rapidement. Elle s’éteint le 8 décembre 1762, après avoir reçu les saints sacrements.