LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 11, le paradis

1835, l’Eratière; commune  d’Aubigny

Marie Anne Tessier

La journée du lendemain se nommait le paradis, si c’est cela moi je veux bien me damner.

Il faisait encore nuit quand ma mère me secoua, elle avait une drôle d’allure, les traits tirés, le cheveux défaits, mon père en mettant sa culotte sifflotait réjouit, il avala sa soupe et un coups de tue vers et s’en alla aux champs.

On retira le linge du cuvier avec une sorte de pince et on le mit à égoutter sur des tréteaux de bois. Tellement c’était lourd que j’avais l’impression de brasser une bûche de chêne.

Ensuite nous devions aller au lavoir du village, mon père nous avait attelé une charrette légère pour nous économiser quelques allers et retours avec une brouette.

Aujourd’hui il y avait affluence, il faut dire que chaque paysanne faisait sa grande buée à la même époque. Pire qu’au marché pour avoir une place et ça piaillait, ça rigolait, ça se chamaillait, on eut dit que chaque femme attendait ce moment avec impatience.

Moi je n’avais qu’une hâte c’était de rentrer, heureusement je retrouvais quelques copines avec qui je pouvais échanger. Il y avait la sœur à Charles Guerin, la Marie, elle me donna de ses nouvelles et cela égailla ma journée.

Ce diable de linge il fallait maintenant le battre pour le dégorger, à genoux dans des caisses de bois, le linge sur une planche les blanchisseuse frappaient en cœur et souvent en chantant. Il fallait avoir le coup de main et visiblement je ne l’avais guère. Je me fis disputer un couple de fois.

Ensuite rinçage à l’eau claire, non de dieu, l’eau était glacée et j’avais l’impression de perdre mes doigts. Après essorage, moi j’en étais dispensée ainsi que ma grand mère, pas assez de force, nous dit on. Ma mère et ma tante tordirent le linge dans tous les sens.

Mon oncle Jean nous ramena le linge à la maison, moi je montais dans la carriole où brinquebalée je faillis m’endormir.

La dernière opération était d’essarder le linge, l’étendre si vous préférez, encore un dernier effort pour clore cette journée que nous appelions le paradis.

Il y en avait tellement que nous en mimes un peu partout, sur les cordes dans la grange, sur la barrière et même sur les buissons.

Quelques draps furent même posés sur l’herbe du pré, ma mère attachait beaucoup d’importance à faire sécher ses propres draps comme cela, elle appelait cela la blancheur  » grand pré  ».

Purgatoire, enfer et paradis, les deux premiers noms sonnaient bien et correspondaient à la dure réalité, le troisième avec cette journée au lavoir puis l’étendage ne correspondait vraiment pas.

Pour vous dire la vérité si le fait d’être une femme consistait à avoir du sang visqueux qui vous descendait sur les cuisses et se faire des grandes buées, alors je préférais rester une drôlesse quitte à n’avoir jamais de galants.

D’ailleurs au sujet de ce sang qui avait dégouliné et qui venait de mon intimité, personne ne m’avait expliqué le pourquoi du comment.

Je décidais donc de partir à la chasse aux renseignements, ma mère me dit que cela arrivait régulièrement tous les mois, c’était bon signe me dit elle. Pourquoi c’était bon signe, elle ne voulut pas m’en dire plus. Bon j’avais fait la liaison moi même, pas de menstrues voulait dire qu’on était grosse.

Physiquement personne ne put m’expliquer pourquoi, c’était comme cela un point c’est tout.

Ce que j’arrivais point à comprendre c’est le pourquoi de notre impureté, certes c’était dégueulasse mais ma grand mère m’avait mis une gifle parce que j’avais touché au beurre,  » tu vas le gâter  »  dit elle. Ensuite je n’eus pas le droit d’aller faire la traite, le lait aurait pu tourner. Le comble,  ce fut que je n’aille pas à la messe, heureusement tante Sophie était aussi impure que moi et resta à la métairie avec moi.

Elle me confia entre femme que mon oncle ne pourrait la toucher à cause de cela. Devant mes yeux exorbités elle m’expliqua le sens qu’elle donnait au mot toucher.

J’en appris plus en quelques heures avec ma tante qu’avec tous les sermons de ma mère.

Elle me fit comprendre ma tante qu’il ne fallait pas se presser à prendre un amoureux car les enfants arriveraient et qu’il en serait fini de la tranquillité.

Pour sur t’es trop jeune, gare toi des mâles comme du choléra.

Peut être qu’elle avait raison mais moi j’étais toujours entichée du Charles Guerin.

Un jour juste avant les moisson je le vis arriver dans la cour de la ferme avec son père, je laissais mon panier d’œufs en plan et je me cachais comme une godiche.

Il était beau, grand,  musclé, le teint halé du soleil de printemps lui donnait un air de vieux loup de mer, comme les pécheurs des sables que l’on voyaient au marché vendre leur poisson. Ses yeux étaient d’un bleu translucide, peu commun chez nous. La grand mère disait qu’il avait les yeux du diable le Guerin. Moi je penchais plus tôt pour ceux d’un ange.

Que venaient faire les deux hommes chez nous, peut être encore discuter de ce fameux secret. Je ne savais, les trois hommes se mirent à table et ma mère leur servit la gnôle.  De peur que ces foutues femelles ne révèlent quoi que ce soit, mère et grand mère furent jetées dehors.

Complétement idiot, car mon père sur l’oreiller ne savait pas tenir sa langue et lui raconterait en détail l’ensemble de la conversation.

Les conspirateurs fixèrent quelque chose et les Guerin s’en retournèrent chez eux.

Bon dieu le soir dans ma couche j’ai repensé à cette apparition divine, pas moyen de m’endormir, j’étais torturée par une force invisible. Mon ventre me faisait mal et une curieuse sensation m’envahissait, non pas comme un lendemain de ventrée de choux mais quelque chose de plus doux, une chaleur qui m’irradiait et me faisait monter une suée. Entre mes jambes il se passa quelque chose de bizarre, j ‘y portais ma main, j’étais mouillée, ce fut instinctif je ne savais ce que je faisais, rien que ma paume immobile et ce fut une sorte d’apothéose.  Sous mes draps, je pleurais, je riais, je jouissais.

Peut être que cette journée fut pour moi le paradis, sans le purgatoire et sans l’enfer.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 10, Je deviens une femme

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 9 , mes premiers émois

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 8, la mort de papa

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 7, fille de la campagne

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 6 , Les tractations de mariage

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 10, Je deviens une femme

1835,  L’ératière,  commune  d’Aubigny

Marie Tessier

Comme je vous l’ai déjà dit moi j’étais amoureuse de Charles Guerin, je ne l’avais plus vu depuis le mariage de ma cousine avec son oncle. Il ne s’était pas occupé de moi m’avait dédaigné pour une grande brindille, très moche. Ce qu’il ne savait pas c’est que je les avais suivis jusqu’au bois.

Vous parlez se cacher comme cela, juste pour se fouiller dans la bouche, non vraiment il me dégoûtait et jamais je ne ferais cela avec lui.

Nous étions maintenant en 1835 juste après la fête des rois, nous avions mangé une brioche ce jour là je m’en rappelle car l’événement nous les femmes cela nous marque un peu. J’étais avec maman et heureusement seule avec elle quand j’ai senti quelques choses de chaud me couler le long des cuisses. Je hurlais en ignorant ce qui se passait, elle me fit remonter ma jupe et s’aperçût tout de suite que j’avais mes premières menstrues. Elle me fit essuyer avec un torchon de lin puis me prévint que désormais j’étais une femme. Ça je le savais, elle précisa que je pouvais avoir des enfants et qu’il fallait que je fasse attention aux hommes. J’avais un peu peur et j’étais aussi contente car une interdiction était faite pour être transgressée alors je me disais au fond de moi que le Charles Guerin je pourrais peut être le séduire.

Ma sœur mise au courant par ma mère avisa à grand renfort de commentaires toute la tablée.

Comme si mes menstrues regardaient mes oncles et mes petites sœurs, je lui décochais un coup de pied mais le mal était fait. Tout ces mâles y allèrent de leurs réflexions autorisées comme si mon intimité les regardait. Mais nous vivions en communauté et l’on savait presque tout sur les autres.

Donc j’étais dans la communauté des femmes, cela me valait le désagrément d’une forte surveillance, adieu la liberté enfantine.

Puis je commençais à faire le même travail que ma mère ou ma tante, au printemps et en automne nous faisions la grande lessive. C’était le travail de deux ou trois jours, épuisant, harassant et peu ragoutant.

Au cours de ces mois nous avions accumulé un tas de linge sale impressionnant, les réserves sorties de la grande armoire semblaient inépuisables.

Ce travail dantesque ne se faisait donc que deux fois dans l’année, mais entre temps, il y avait quelques lessives intermédiaire.

Ma fille maintenant que tu es femme, tu vas faire la buée avec nous. Elle en avait de bonne ma mère comme ci les autres années je feignantais à coté d’elle, bon admettons.

Le premier travail était le triage, mettre le linge blanc avec le blanc, draps, torchons, serviettes, mouchoirs, chemises et le linge de couleur.

Il fut décidé que ma grand mère m’apprendrait le tri, comme ci j’avais besoin de la vieille pour reconnaître une couleur, bon admettons.

Le linge était entassé dans une petite remise, il y régnait une forte odeur, terre, sang, merde, poussière séchée qui émanait de ce vieux linge. Il faisait aussi très chaud, comme peuvent l’être les premier jours du printemps. Rapidement nous nous sommes retrouvées couvertes de sueur, ma grand mère ne sentait pas très bon, une odeur de rance me monta au nez. Ajouté au remugle du linge je faillis vomir.

Pendant ce temps ma mère et ma tante remplissaient le grand baquet, il était immense et il fallut une multitude de voyages pour le remplir.

Avant de mettre l’eau maman et tante entassèrent le linge en un savant empilement, le plus sale en bas et le plus délicat au dessus.

Le tout était recouvert d’eau froide, c’était important qu’elle le soit car avec de l’eau chaude la crasse aurait coagulé. Remplir d’eau la cuve eut put être un jeu rigolo et rafraîchissant si il n’avait pas fallu puiser l’eau au puits.

Par contre le moins marrant c’était de frotter les pièces les plus sales avec une brosse sur une planche à laver. J’étais pas bégueule mais là il faut dire que ce n’était guère appétissant.

Mes jeunes mains à ce rythme furent toutes fripées, je ne sentais plus mes épaules.

Le soir j’étais tellement usée et fatiguée que je fus dispensée de traite .

Cette première journée s’appelait le purgatoire et moi dans ce purgatoire je n’avais pas demandé à y aller.

Pour un peu je me serais couchée toute habillée, mais j’étais tellement crasseuse que je dus faire un dernier effort pour puiser de l’eau fraîche et me débarbouiller.

Nous avions mis le grand baquet dans la pièce principale, le linge y trempa toute la nuit.

Après une nuit agitée ce fut le branle, tout le monde au boulot, les hommes furent expédiés dehors .

Notre cuvier était placé sur la  » selle  », un genre de trépied qui nous permettait de placer une petite  » seille  » pour récupérer la  » lessi  » . On commença par vider l’eau de trempage en enlevant la bonde de paille. Il fallut faire quelques tours pour jeter l’eau dans la cour.

J’étais déjà exténuée et ma grand mère me traitait de fainéante. L’opération suivante était le coulage, alors là du travail de précision que l’on ne me laissa point faire. Cela consistait à faire couler de l’eau sur le linge, de plus en plus chaude au fur et à mesure.

Moi j’étais avec ma tante à faire chauffer l’eau sur le feu de la cheminée, quand il ne fallait pas aller chercher de l’eau il fallait aller chercher du bois, un vrai calvaire avec beaucoup de station.

Maman avait mis la  » charrée  » sur le dessus dans un linge de chanvre, cette cendre de bois fruitier était recueillie comme un bien fait tout au long de l’année, cela servait de détergent.

La température de l’eau était importante , il ne fallait pas cuire la saleté, toute la journée on versa de l’eau dessus  ce foutu linge, on récupérait la lessi avec la seille et on la reversait dessus encore et encore. Pour augmenter la blancheur du linge chacun avait sa technique, mère utilisait une décoction d’ortie. La blancheur du linge faisait la réputation de la paysanne, si vous ameniez du linge jauni au lavoir vous vous attiriez une réputation de souillon. Moi cela me faisait rire ce linge immaculé, nous étions au vrai pas très propres sur nous, j’imaginais les pieds de grands mère, eux qui n’avaient point vu d’eau depuis !!!! dans des draps tous blancs.

Nous avions tellement de linge que nous ne pûmes terminer l’ouvrage, on ferma la bonde et on recouvrit le cuvier avec des sacs de grains, cela conservait la chaleur et la vapeur.

Il était fort tard ,ma mère était trempée et n’avait qu’une envie, dormir et dormir encore. Mon père de voir ma mère avec un corsage mouillé qui lui épousait les formes était assez énervé.

Ma grand mère en se retirant dans sa pièce murmura  » m’étonnerais qu’elle dorme de suite la marie  »

Nous appelions ce coulage l’enfer, le nom était fort bien choisi, chaleur, humidité, vapeur et brassage du linge nous sciaient les bras et nous épuisaient à petit feu.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 9 , mes premiers émois

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 8, la mort de papa

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LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 9 , mes premiers émois

1832, métairie de l’Auroire, village d’Aubigny

Charles Guerin

Ce qui caractérisa cette année fut le départ de mon oncle Louis Tesson, la métairie se vidait peu à peu. Notre vie était un peu comme le balancier de l’ horloge de notre maire Guerineau, les fermes se remplissaient avec les naissances puis se vidaient au gré des mariages des uns et des autres, pour évidemment se remplir de nouveau avec les enfants de celui qui restait.

Oncle Louis rencontra l’âme sœur sur la commune des Clouzeaux, l’élue s’appelait Marie Anne Tessier, c’était  je crois une famille apparentée aux Tessier d’Aubigny, mon père était copain avec le chef de la famille et leur petite me tournait autour comme une mouche sur une ……..

La noce se fit d’ailleurs chez les parents de la fille, un beau brin de paysanne de vingt huit ans, il avait bon goût l’oncle.

Lui avait déjà trente trois ans, il commençait à être temps, les années couraient vite et on ne savait de quoi demain serait fait. Remarquez mon oncle Charles avait convolé à trente et un ans, Jean à trente trois et mon père à 34 ans, je crois que c’était l’age moyen. J’appris plus tard que cela limitait considérablement les naissances.

En février avant le carême le mariage fut donc célébré, cette période était propice aux unions, la terre était au repos et les paysans avaient un peu plus de temps à consacrer aux festivités.

Comme je vous l’ai dit le carême n’était pas commencé, non pas que les couples respectaient encore cette période comme les vieux d’autrefois en faisant abstinence. Mais le curé Pelletier montait bonne garde sur le sujet. Mon père que la religiosité n’empêchait pas de dormir, fit remarquer qu’attendre trente trois ans pour se marier et ne pas pouvoir boulotter sa femme parce que le Jésus était mort à Pâques c’était à mourir de rire.

Quoi qu’il en fut les mariages en février étaient fort nombreux et celui de mon oncle fut fort réussi, la noce dura deux jours, et l’on resta sur place à dormir, dans la paille de la grange nous étions fort bien.Devant l’absence de surveillance j’avais réussi à goûter un peu aux différents vins et gai comme un pinson je m’étais essayé à la danse

J’avais comme cavalière une lointaine cousine à la mariée, même age que moi, mais me toisant d’une tête, petite femme déjà faite avec de jolies petits tétons enserrés dans son corsage rouge. Premiers émois quand elle me prenait la main, première confusion de grand dadais non dégrossi.

Il va sans dire qu’il ne se passa rien de concret, aucune caresse, aucun baiser, de plus nous avions la petite Marie Anne Tessier qui ne me quittait pas d’une semelle.

Dans ma paille après fête je fus un peu agité, pensant et repensant à ma cavalière.

Le lendemain les ripailles reprirent, avec un peu de mal au début, puis l’alcool chauffant de nouveau les esprits, avec plus de ferveur.

Dans un coin le Victor Epaud un laboureur des Clouzeaux parlait avec volubilité à mon père et à Henri Tessier. Était il encore question de ce fameux secret et de cette recherche près du moulin ?

Quel était le rapport avec Victor Epaud ce lointain cousin de ma nouvelle tante. Je percerai bien un jour ce mystère en interrogeant ma mère.

Moi en ce jour béni, je réussissais à m’évader avec ma cavalière de la veille et je l’enlevais jusqu’au bois de la laudronnière entre chez moi et le village des Clouzeaux. Je connaissais bien cet endroit car pas très loin de l’Auroire. Ce fut pour moi une journée initiatique, à l’abri des regards j’embrassais pour la première fois une fille, oh pas un simple bécot comme les enfants mais un véritable baiser avec la langue, j’avais l’impression de la posséder complètement. Ce ne fut pas le cas, elle n’accepta même pas que je la caresse un petit peu. J’en fus dépité mais j’espérais revoir ma belle pour pouvoir en profiter complètement.

Nous rentrâmes en nous faisant le plus discrets possible,  mais cela ne fut pas possible la peste Tessier nous avait dénoncés, ma petite amie eut droit à une paire de gifles et moi à une engueulade carabinée.

Le soir nous étions à la maison et j’eus droit à toute les plaisanteries du monde, mon père et mon oncle Jean m’embêtèrent avec cette première rencontre féminine.

Nous nous sommes couchés de bonne heure, le lendemain il y avait ouvrage. Il va sans dire que je ne trouvais pas le sommeil. Le souvenir de ma rencontre provoqua en moi une émotion importante et machinalement ma main y remédia, c’était la première fois, ce ne fut pas très long. La surprise de ce plaisir me fit pousser un cri. La famille n’était pas loin, je n’osais pas bouger, heureusement personne ne se réveilla, mais troublé, les mains poisseuses j’étais comme un imbécile.

Le désavantage d’avoir quatorze ans dans notre univers était que nous étions des hommes pour le travail mais que nous étions toujours des enfants aux yeux de tous, moi je considérais cela comme inadmissible.

En effet nous effectuions le même labeur que les adultes et bien sur nous n’étions pas payés, c’était comme une avance sur ce que le père nous donnerait plus tard. Donc pas d’argent et pas de liberté car le patriarche décidait de tout. Pour les femmes, nous les jeunes nous faisions carême. Aucune possibilité d’avoir une petite aventure pour nous déniaiser, seuls quelques uns d’entre nous avaient la chance de tomber sur une servante peu farouche ou une veuve ayant un retour de flamme. Certains forçaient un peu leur chance en coinçant une pauvrette qui ne pouvait se plaindre à personne. Moi je ne résonnais pas ainsi et je respectais la gente féminine, mais je ne me voyais pas attendre jusqu’à l’age de trente ans comme mes parents.

Donc le lendemain je ressassais mon infortune de n’être pas plus vieux, mais il fallait que je me livre à quelqu’un sur le sujet. Celui qui pouvait être à même de me répondre était mon oncle Louis celui qui venait de se marier. Justement de visite sur la commune pour remercier des convives de sa noce, je profitais d’un temps d’isolement pour l’interroger sur la façon la plus sure de patienter.

Il me raconta que sa main avait été sa meilleure conseillère mais qu’il n’était pas exclu que je rencontre une paysanne délurée qui accepterait de dévoiler ses charmes et qui m’accorderait quelques privautés. Mais il conclut qu’à vouloir chasser trop tôt le bon gibier pouvait passer à coté.

Bref j’avais compris, j’étais trop jeune, travaille, sue, épuise toi et surtout ne pense pas

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 8, la mort de papa

1831,  La Poissolière à Saint Julien des Landes

Jean Aimé Proux,

Les adultes en avaient presque terminé avec les travaux d’hiver, le froid était déjà très vif en cette fin Novembre.

Comme nous vivions avec le soleil, les journées de travail étaient moins longues. Du repos mon père n’en voulait pas, depuis son veuvage il tournait en rond dans la métairie, soupirant, s’ennuyant.

Il se réfugiait volontiers dans les travaux les plus rudes les plus sales, s’enfonçant chaque jour dans une sorte de dépression.

Nous avions cru qu’au mariage de l’oncle Jean Letard mon père se serait trouvé une femme, une fille de laboureur de la Mothe Achard , prénommée Louise. Ils avaient dansé ensemble et je crois qu’ils s’étaient revus, mais soit qu’il fut trop tôt dans la tête de mon père soit qu’une incompatibilité quelconque qui ne met pas arrivée aux oreilles fut rédhibitoire aux deux parties, rien ne se fit et père resta seul dans sa couche à se morfondre.

Moi j’avais ma grand mère et ma tante cela me suffisait comme femmes de toutes façons je m’étais fait une raison de la disparition de ma jeune mère.

La coupe du bois occupait à plein temps mes oncles Jean et Pierre ainsi que mon père. Ils avaient obtenu l’autorisation du propriétaire Monsieur Fruchard de tailler à ras une haie. Comme toujours l’on ferait moitié moitié, les métayers ayant simplement en plus la sueur et la fatigue.

Ce jour là le soleil tombait lentement vers son gîte, l’obscurité naissait et il fallait en finir. Mon père avec sa machette finissait d élaguer un arbre qu’il se faisait fort d’abattre le lendemain. Mais fatigué, maladroit il se tailla profondément le bras. Il hurla de douleur et mes oncles accoururent, ils lui portèrent les premiers soins.

Mon père fit le dur ce n’était rien, ils rentrèrent à la Poissolière. Grand mère Chaillot examina la vilaine plaie et décida de la laver. Demain j’irais chercher des herbes et je te panserais lui dit elle.

Tout de même le père était secoué, il se coucha presque sans manger.

Le lendemain, grand mère lui fit sa décoction, plantes, vinaigre un peu des deux je crois, cela ne sentait pas bon. Comme de bien entendu il repartit au travail.

Le soir il fut pris d’une fièvre, il suait et tremblait, la blessure purulente c’était visiblement infectée.

On courut au village chercher une vieille matrone, accoucheuse, sorcière, faiseuse d’ange on lui prêtait bien des qualités qu’elle n’avait pas.

Elle vint, regarda, psalmodia un bizarre charabia et déclara tout net qu’il fallait prévenir monsieur le curé. Belle consultation en vérité qui nous coûta une volaille. Pierre alla au village et à la lueur d’une chandelle ramena le père Bougnard.

Le curé frigorifié se fit verser une goûte avant d’administrer à mon père la prière des morts. Formalité, papa pouvait partir au ciel sereinement, c’était tout de même un peu tôt, mon père ne partit pas tout de suite. Il agonisa presque deux jours, son bras était tout noir et puait la charogne.

Ma grand mère dans sa grande mansuétude m’obligeait à le veiller, vous parlez d’une sinécure. Mon frère qui était plus vieux avait réussi à se débiner. Vouloir accommoder l’enfance et la mort en voilà une idée saugrenue, d’autant que papa ne reconnaissait plus personne.

Puis enfin il partit, délivrant de sa présence de moribond l’atmosphère empestée de notre humble demeure. Une question se posa, dut- on confectionner une bière en bois ou simplement à l’ancienne entourée d’un drap de lin blanc le corps nu et raidi de Louis mon père. Pour gagner quelques sous, la vieille opta pour un drap que nous avions à profusion, mon oncle aussi radin que sa mère aurait volontiers adopté la même position. Grand père en patriarche trancha, de belles planches séchaient dans la remise elles furent amenées au menuisier du village qui les transforma en magnifique caisse.

Le 28 novembre 1831, ci gît Louis Proux, feu mon père, par pur hasard on put le placer à coté de feue ma mère, en espérant que sous la terre froide de Vendée il put encore lui faire des niches.

En rentrant du cimetière grand mère à la cantonade, nous fit  » bon ce n’est pas tout ça mais que va t’ on faire des drôles. »

Mon frère Louis 9 ans pleura d’un coup comme si on l’eut rossé, la peur de l’abandon sans doute, moi, je m’en fus me réfugier dans les jupes de ma tante Marie Jeanne. Rose et Marie mes petites sœurs ne comprirent pas ce qui se passait. En fait il n’y avait guère de possibilité que de nous garder, seul mon frère âgé de 9 ans aurait pu être placé comme domestique. Cela faisait des bouches à nourrir en perdant la force de travail considérable de mon père. On tenta une petite approche chez les frères et sœurs de mon père, mais mon grand père reçu une fin de non recevoir.

Nous continuerions donc notre vie à la Poissolière. Bien ce ne fut plus la même chose mais tante Marie Jeanne s’occupait de nous comme une mère, mes petites sœurs avaient encore besoin d’un peu de tendresse avant que d’être jetées dans le monde des servantes et des domestiques de ferme

Pour suppléer le manque de bras dut à la mort de mon père, les adultes discutèrent si l’on ne devait pas embaucher un domestique de ferme ou une servante assez costaude pour supporter les plus durs travaux. Par mesure d’économie il fut décidé qu’on louerait un journalier pour les labours et les moissons, pour le restant de l’année il faudrait que mon frère et moi fassions un peu plus d’effort.

Pour sur que nous allions en faire, mais je n’avais que sept ans et mon frère neuf. Sans la protection de ma tante et la surveillance de mon grand père mes deux oncles nous auraient bien fait crever.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 7, fille de la campagne

 

1830, L’ératière, commune d’Aubigny

Marie Anne Tessier

A la métairie, ce qui revenait souvent dans les conversations c’était l’avancement des travaux agricoles, les animaux et aussi l’insurrection de 1793.

Les hommes entraient alors dans des discutions animées, les femmes assises écossaient les mogettes en ouvrant grand leurs oreilles. Nous les enfants nous écoutions aussi religieusement ces histoires bien souvent enjolivées et où se mêlaient déjà une part de folklore.

Moi à la dérobé j’observais ma grand mère Malard qui était la seule à survivre de cette période. Elle avait souvent des larmes qui coulaient le long de ses rides, cela formait comme un petit ruisseau qui cheminait entre deux petits vals. Je me demandais pourquoi elle pleurait et le lendemain ma mère avec ses mots m’expliqua, ta grand mère a été violée par des soldats. Le mot me parut extraordinaire, merveilleux et comme étranger mais je n’en connaissais pas le sens. Éblouie par cet aura je ne regardais plus ma grand mère de la même façon, c’est complètement idiot mais c’était ainsi.

Un dimanche nous nous rendîmes à la messe avec toute la famille, cela valait le coup d’œil, de toutes les métairies et fermes arrivaient des paysans endimanchés.

Les plus riches portaient souliers, les autres des sabots et nous étions même obligés de nous mettre de coté quand passaient les carrioles des riches propriétaires comme notre maire le Pierre Guerineau ou même les meuniers Chaillot et Tessier. Les hommes se saluaient en soulevant leur chapeau les femmes baissaient la tête quand c’était des hommes et adressaient des joyeux bonjours à leurs commensales féminines.

Nous les enfants on courait partout, devant, derrière en un véritable cortège, un jour on croisa les Guerin de l’Auroire, nos parents se saluèrent et moi jeune oie je tombais en pâmoison devant le beau Charles, il avait treize ans, moi sept, ce fut le coup de foudre, enfin pour moi, car lui ne me regarda même pas. Mais je me promis d’en faire mon homme .

Comme je vous l’ai dit la principale occupation c’était la messe du dimanche, non pas que nous étions tous des fervents catholique mais ce jour était interdit au travail. Toute la population se retrouvait au village, la famille, les amis, tous se groupaient autour du saint édifice.

Le plaisir était en général partagé, les habitats étaient dispersés et il était hors de question de perdre son temps en vaines marches pour aller voir tel ou tel autre. Alors cette convergence dominicale ressemblait à une vrai fête.

Les couples se formaient souvent à la sortie de la messe, les filles à marier se promenaient et les garçons tentaient leur chance en les abordant, si il y avait accord, le rituel pouvait commencer.

Mon père et mes oncles allaient boire à l’auberge puis allaient jouer au palet, les parties étaient endiablées. Le but était de lancer des palets sur une plaque en plomb, moi je trouvais cela bête comme jeu. Mais enfin ce que font les adultes est souvent un peu idiot.

Les femmes pendant ce temps discutaient de tout et de rien, elles faisaient le lien entre les fratries dispersées. Tout le monde se connaissait, le travail au champs, les corvées, les foires, la messe, les sépultures, le changement fréquent de métairie, la loué, la famille, tout concourait à ce que chacun se reconnaisse.

Pour sur il y avait aussi des inimitiés ancestrales, convoitises des mêmes terres, convoitises des mêmes hommes ou femmes. Jalousie, haine, ressentiments divers liés au comportement des uns et des autres pendant la révolution. Certains avaient pactisé avec les républicains et avaient fait foi des lois républicaines, d’autres s’insurgèrent contre la levée en masse de 1793, quitte à mourir, autant mourir chez soi. A la campagne les enfants épousaient souvent les querelles de leurs parents, alors les haines perduraient.

Mon père Henri avait comme copain Pierre Guerin, ce dernier était plus vieux mais les deux hommes s’entendaient à merveille, gros travaux ensemble, tournée des cabarets et des caves et mêmes discutions endiablées sur la politique Française.

Mais je crois qu’ils avaient aussi un autre point commun, pendant la révolution, Pierre Guerin avait connu mon grand père Jean et ils avaient fait le coup de feu ensemble.

Mais apparemment il y avait autre chose entre les deux hommes, Jean sur le point de mourir avait confié un secret à son fils Henri et lui avait dit d’en parler à Charles Guerin.

Un jour où il n’y avait pas grand choses à faire sur les exploitations les deux hommes partirent en direction du moulin du Beignon sur la comme de Saint Flaive des Loups, toute la journée ils avaient arpenté les chemins creux, les fossés, les bois et  une métairie ruinée.

Pourquoi faire, je n’en savais rien, mon père rentra dépité et dit qu’il leurs manquait des renseignements et qu’ils les obtiendraient bientôt si ils retrouvaient la trace d’un certain André Peaud. Tout cela était bien mystérieux pour mes oreilles enfantines et chaque fois que je tentais d’en savoir plus on me répondait que cela ne me regardait pas.

Que pouvait il y avoir au moulin de si mystérieux.

J’étais tranquille quand mes parents décidèrent que je devais aller à l’école, vraiment curieux cette prétention à vouloir me faire écrire et lire alors que  nos métairies n’avaient jamais vu le moindre livre ni morceau de papier. Les contrats étaient affaires de notaires et mes parents faisaient une simple croix  ou topaient dans la main de l’autre partie. Nous autres nous avions toujours vécu comme cela pourquoi m’embêter moi, surtout que nous les femmes nous n’avions rien à voir là dedans, c’était les hommes qui discutaient de tout. Maman me disait apprend à écouter ton père car il faudra que tu écoutes ton mari. Elle me prenait pour une godiche, je savais malgré mon jeune age comment les femmes s’y prenaient pour diriger les hommes.

Un soir à la maison on discuta ferme, ma tante Victoire n’avait plus quelque chose et cela signifiait qu’elle promenait. Je pataugeais un peu, alors ma sœur  me déniaisa un peu sur mes connaissances, la tante elle est enceinte bougre d’andouille me dit elle.

Mon père dit que les diables n’avaient pas chômé, la grand mère Mallard  s’inquiéta pour la disponibilité des lits et mère lui répondit que pour l’instant rien ne pressait et que l’on verrait plus tard.

En fait ce fut tout vu mon oncle Charles et sa femme Victoire quittèrent la métairie et le bébé naquit à Saint Georges du Pointindoux, cela me fit bizarre cette séparation familiale, mais ce ne serait que provisoire.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 6 , Les tractations de mariage

1830, Saint Julien des Landes, La Poissolière

Jean Aimé Proux

Sans maman qu’allions nous faire, grand père accepterait il de nous garder car après tout mon père n’était métayer que parce qu’il avait épousé maman sinon il serait encore domestique de ferme.

Il fallait que je trouve une solution et je crois qu’elle passait par un remariage de mon père avec sa belle sœur, mais comment faire. Je m’ouvrais du problème à mon frère aîné, il me répondit que ce n’était pas nos affaires et que mon père avait peut être mieux à faire.

Bon si ce dernier n’avait aucune vue sur Marie Jeanne moi j’en avais, je ne la quittais jamais. Le matin lorsqu’elle se levait pour préparer le repas des hommes, je me glissais hors du lit où mon frère dormait encore et j’allais la rejoindre. Je me nichais près de l’âtre et sans un mot je l’observais. C’était notre moment. Puis tout le monde arrivait, les yeux moitiés fermés, les cheveux en bataille.

Les hommes sortaient pisser sur le tas de fumier et telle une rangée d’hirondelles sur une barrière, alignés presque par ordre de taille, ils rigolaient grassement à celui qui allait le plus loin. Invariablement on se moquait de moi,  » Aimé c’est une drôlesse y préfère pisser avec les filles  »

Je râlais mais c’était vrai, chaque matin Marie Jeanne m’emmenait faire en même temps qu’elle.

Impudicité de sa part , non certes pas, j’étais encore un bébé disait elle. J’avais le sentiment que cela ne durerait pas encore très longtemps, la grand mère pudibonde y mettrait les oh là.

Ensuite chacun allait travailler, Marie Jeanne allait à la traite, je la suivais. Lorsqu’à sa suite je pénétrais dans l’étable j’étais immédiatement saisi par l’odeur acre qui s’en dégageait, pisse, bouses, fumier en décomposition, odeur corporelle des vaches. Nous en étions comme envoûtés et il nous fallait quelques minutes pour nous y habituer.

Le jour à peine levé, nous ne devinions qu’avec peine la forme des animaux, pas question de prendre une chandelle, trop dangereux et pas assez économique. Mon grand père disait les pis des vaches c’est comme la queue d’un homme on la trouve bien dans le noir.

Outre l’odeur envoûtante, la prégnance de la chaleur qui venait vous saisir vous irradiait d’un bonheur indéfinissable. Lourde, humide, chargée de miasmes elle vous pénétrait hiver comme été.

Marie Jeanne prenait son tabouret et avec dextérité tirait sur les trayons des vaches. J’étais toujours là pour la première tirée, odorant, chaud, gras ce lait presque jaune ravissait mes papilles.

Au champs je n’avais pas le droit de la suivre, je traînais à la Poissolière en étendant chaque jour mon champ d’investigation.

Le soir lorsque je pensais que tout le monde dormait, je descendais de mon lit et gagnait la couche délicieuse de ma tante presque mère, de ma tante presque ma fiancée. Jamais elle ne me repoussait, je me lovais le long de son corps chaud, je m’inondais de son parfum corporel. Elle me grattait la tête et je m’endormais serein.

En juillet 1830 ce fut un beau chambardement, le tocsin sonna et les hommes coururent au bourg, un incendie, une guerre, un mort ou l’arrivée imminente d’une catastrophe. Cela ramenait aux jours lointains et mon grand père Pierre ressortit même son vieux fusil.

Cela ne fut qu’une révolution Parisienne mais tous furent inquiets la dernière fois cela avait commencé de la même manière.

On apprit que les morts s’amoncelaient et que le roi Charles avait abdiqué pour son fils. Tout le monde conjecturait, mais les adultes se disaient que le père ou le fils c’était bien pareil, du moment qu’il n’y avait pas une république. Mon père n’y comprenait rien pas plus que les autres d’ailleurs.

A la Poissonière il fut décidé que l’on ferait comme les beaux messieurs des châteaux et comme le curé Bougnard.

L’effervescence redescendit un peu lorsque l’on apprit qu’un roi nommé Louis Philippe avait succédé à celui qui occupait le trône. Voila qui se terminait bien et moi je me pris une torgnole par grand mère lorsque je dis que c’était bien la même chose. Le curé à la messe avait dit que ce roi n’était point le légitime alors ma grand mère qui croyait aux paroles du bon père comme à l’évangile ne jura que plaies et bosses pour l’intrus.

Cela avait animé les soirées des adultes,  justement un soir au détour d’une porte mon grand père Pierre raconta une aventure qu’il avait eu pendant l’insurrection, je ne compris pas tout car les  hommes chuchotèrent mais il fut question d’un coffre et de patauds.

A la table quand les hommes évoquaient cette période que d’ailleurs bien peu avait connu, ma grand mère Marie Jeanne debout près du potager se fermait et se mettait à psalmodier une prière.

Je ne sus que bien plus tard qu’elle avait été déshonorée, forcée par deux républicains en goguette. Bien étrange période ou un même peuple s’entre-tua et ou se réveilleront les pires instincts.

De mes oncles et tantes aucun n’était marié et il va s’en dire que les conversations sur le sujet allait bon train.

Moi je n’en perdais pas une miette, car je n’avais pas encore abandonné l’idée que mon père refasse sa vie avec Marie Jeanne ou bien même et plus bêtement encore que cette dernière m’attende.

Pour mon oncle Jean les négociations étaient déjà entamées avec une famille de la Mothe Achard, ce fut assez long car voyez vous la belle n’était point paysanne et alors là chez les Letard, il y avait comme un problème. En fait il y avait deux problèmes la soupirante était couturière et les parents cabaretiers. Autant dire aux yeux de la grand mère qu’ils tenaient un bordel et que leur fille n’était que catin. Moi avec mon frère on trouvait cela un peu curieux car les hommes allaient tous au cabaret après ou pendant la messe sans que les femmes n’y retrouvent à dire et de plus elles avaient recours à des couturières pour leur robe de mariage. Mais la grand mère en démordait pas. Elle n’eut pas le dernier mot mon grand père commandait encore un peu et en plus l’oncle Jean mit semble t ‘il la charrue avant les bœufs.

A cette occasion je me pris une gifle magistrale de l’amour de ma vie la tante Marie quand j’eus demandé pourquoi mon oncle avait mis cette fameuse charrue devant les bœufs avec une catin.

Ce soir là autant vous dire que je restais dans mon lit. Jean devint donc fiancé avec Véronique Seguin, je l’appris un dimanche quand grand père, les oncles Jean et Pierre ainsi que mon père rentrèrent complètement saouls du petit bourg de La Mothe Achard. L’accord avait été entériné entre les parties après force coups d’un petit vin aigrelet qui venait de la région Nantaise.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 5, naissance et mort à l’Auroire

1831, Aubigny, village de l’Auroire

Charles Guerin

En cette fin d’année 1831 la tante Sophie ne pouvait plus se traîner tellement son ventre était gros, à chaque pas on eut dit qu’elle allait déposer son bébé sur le sol.

De la bonne graine disait mon père, à peine un an de mariage et déjà un petit Tesson. Bon dès que maman n’était pas là il parlait un peu plus fleuri en disant en substance que la Sophie l’aimait bien être culbutée. Maman plus économe de mots trouvait que leur histoire était belle et que le couple serait prolixe.

La petite angélique arriva après la fête des rois et ne devança ma petite sœur Rosalie que d’un gros mois. Car voyez vous ma mère avait aussi trouvé le moyen d’être grosse. C’était le septième enfant du couple en vingt un ans rien de très remarquable en soits. Moi avec mes yeux d’enfant j’avais toujours l’impression que ma mère était enceinte ou qu’elle allaitait. J’appris incidemment en écoutant les femmes à la buée qu’elles faisaient exprès de garder leur enfant aux seins pour ne pas retomber enceinte trop tôt. Subtilité de bonnes femmes me confia mon oncle Pierre à qui je posais les questions qui me tracassaient .

Lorsque ma sœur arriva en mars j’étais déjà un vieil habitué des naissances, pensez donc j’avais dix ans lors de la précédente grossesse de ma mère, maintenant j’allais sur mes treize ans. Je n’ignorais rien des mises bas chez les génisses et j’avais même aidé mon père une nuit où la Belouze avait eu quelques difficultés.

Par contre si je savais à peu près tout, certains détails m’échappaient encore, en guise d’anatomie féminine je n’ avais guère comme référence que le sexe de ma petite sœur que j’observais pendant qu’elle était au baquet. Je me demandais donc comment un bébé pourrait passer par un tel endroit.

J’avais bien tenté d’en savoir un peu plus en zieutant ma grande sœur Marie Anne mais rien n’y fit elle était prudente

L’accouchement se passa très mal et fut fort long, toutes les femmes étaient à l’intérieur pour assister ma mère et nous les hommes nous étions à nous geler dehors. La sage femme, noble ignorante qui n’avait de connaissances que son expérience fit ce qu’elle put, au bout de vingt quatre heures la petite arriva enfin. Mon père fut heureux de ne pas perdre ma mère, par contre l’arrivée d’une pissouze ne le fit pas sauter de joie.

Moi je m’étais endormi dans la paille de l’étable et personne ne pensa à me prévenir, j’en fus un peu chagriné.

Pour se rattraper mon père décida de m’emmener avec lui à la mairie déclarer l’enfant, mes oncles Louis et Jean devaient servir de témoins. Nous primes la route après avoir fait un casse croûte.

Maman dormait épuisée, ma sœur Marie Anne s’occupait du bébé. Nous devions impérativement déclarer l’enfant auprès de monsieur le maire Pierre Guérineau. Nous étions mardi et il y avait foule au village nous nous arrêtions sans cesse pour donner des nouvelles, pensez donc encore un chiard à l’Auroire. Le premier magistrat était en ce jour à la maison commune. On appela la petite, Françoise Rosalie.

En sortant nous allâmes directement chez Enard l’aubergiste, je bus ce jour ma première chopine de pinard autant vous dire qu’à treize ans l’effet fut immédiat. Surtout qu’on ne s’arrêta pas là, mon père oubliant que j’étais encore un peu jeune. En sortant je titubais et je faisais rire tout le monde, pour faire marcher le commerce qu’il a dit mon père nous allons aller chez Traineau l’autre cabaretier du bourg. Tous les paysans semblaient s’être donnés rendez vous en ce lieu, c’était étonnant en ce jour de semaine. Cette dernière station m’a complètement achevé et lorsque nous sommes arrivés à l’église pour prendre note du futur baptême avec le curé Pelletier je tenais difficilement debout. Autant vous dire que le bon père engueula mon paternel d’abondance.

Ce ne fut pas la seule engueulade qu’il se prit car ma mère qui avait repris un peu de force nous attendait de pieds fermes. La tante Sophie était outrée et l’oncle Jean ne fut guère à la noce de la soirée.

Moi je dormis tout d’une souche jusqu’au matin d’un sommeil bien agité. Le lendemain je fus jeté bas de ma paillasse par ma grande sœur qui m’envoya curer l’étable. Tu picoles comme un homme alors travailles comme eux, je fus nauséeux toute la sainte journée et ce n’est pas l’odeur fétide de la merde qui y changea quoi que cela.

Malheureusement à l’Auroire comme dans toutes les métairies, la balance de la vie penchait soit vers le bonheur soit vers le malheur.

Le 5 avril la petite de l’oncle Jean ferma les yeux pour ne jamais les rouvrir, ce fut pénible elle n’avait que deux mois, moi cela ne me fit ni chaud ni froid un peu comme les bébés chats que mon père jetait  sur le fumier.

Ma tante Sophie pleura toutes les larmes de son corps, les femmes sont bien des pleureuses moi je ne percevais pas la tristesse de la même façon qu’un adulte et je me disais qu’elle pourrait en faire un autre. Ma mère un peu superstitieuse disait que le malheur était entré à l’Auroire. C’était idiot, des morts il y en avaient déjà eu beaucoup au sein de ces vieille pierres.

Je ne fus pas du voyage déclaratif à la mairie mais le lendemain nous étions tous au cimetière du village, le père Pelletier ne fit pas d’envolée lyrique, ce n’était qu’un enfant.

Quelques pelletées de terre firent disparaitre à jamais la petite dans le coin des enfants du cimetière d’Aubigny et bientôt même les parents perdront la trace du petit tumulus de terre fraiche.

La vie reprit doucement, ma mère ne fut plus jamais enceinte, apparemment les dégâts occasionnés par le passage de ma petite sœur avaient rendu stérile le ventre de maman.

Par contre ma tante par les effort constants de mon oncle eut de nouveau le ventre qui s’arrondit et la poitrine qui s’embellit. Le soleil entrait de nouveau à la métairie