LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 104 , Épilogue

EPILOGUE

Victoire Cloutour,

Lorsque Jean Marie commença ses tractations pour s’exiler en Charente je ne croyais pas trop à la réussite d’un tel projet. Je n’en voyais d’ailleurs pas l’intérêt, certes la Cossonnière avait du mal à nourrir notre famille, et le propriétaire parlait de se séparer de ses terres.

Nous aurions aimé lui racheter mais nous n’avions aucun fond disponible, entre vouloir et pouvoir il y avait un pas que beaucoup de paysans ne purent franchir. Certains plus malins s’en doute réussirent à bénéficier de la baisse du prix des terres agricoles, nous non.

Il faut dire aussi que Barthélémy n’était point trop accommodant avec ses deux fils, les engueulades se succédaient entre eux, pour tout et pour rien, opposition classique entre les vieux et les jeunes. Cela pesa sûrement dans la balance, mais de toutes façons Jean Marie depuis qu’il était revenu de la guerre il n’était vraiment plus le même.

Enfin moi je me trainais depuis quelques temps, la vieillesse si elle apporte la sérénité à quand même le désavantage de nous apporter la décrépitude physique, le seau d’eau se fait plus lourd, les bûches de bois deviennent impossible à déplacer. Vos pauvres mains sont toutes justes bonnes à écosser les mogettes, même les noix vous résistent. Ernestine et Rosela mes belles filles pourtant toutes les deux gentilles commençaient à me considérer comme un poids. Mon Barthélémy n’était plus guère vaillant en rien et ne me touchait plus depuis longtemps, remarquez moi à mon age cela m’arrangeait plutôt.

Puis fin juillet 1927 je m’écroulais sur une botte de paille pour ne plus me relever.

Victoire Cloutour, mourut le 31 juillet 1927 à la Cossonnière commune de la Chapelle Achard

Barthélémy Proux ,

Après le départ de ma Victoire ce fut très dur mais le travail ne manquait pas et je m’y plongeait . Je continuais à suer sang et eau sur les terres de la Cossonnière. Comme prévu Jean Marie nous avait abandonné, j’avais bien tenté de l’en dissuadé mais rien n’y fit . Il me restait mon fils Alexandre et on s’évertua à faire tourner l’exploitation ensemble. On n’eut pas le bonheur de racheter les terres et on resta donc métayers, j’aurais aimé léguer une belle ferme à mes enfants mais j’étais né pauvre comme Job et je finirais de même. La Cossonnière ne bruissait plus des bruits d’une nombreuse progéniture, seul Léon mon petit fils semblait vouloir reprendre le travail à nos cotés. Moi je voulais mourir dans mes champs comme ma pauvre femme, m’écrouler la tête dans la terre et partir en sentant une dernière fois les flagrances de celle qui nous avait nourris et sur laquelle nous avions souffert de mille mots.

Autour de moi mes connaissances disparaissait à tour de rôle, ma sœur Marie était partie la même année que ma femme. De loin en loin nous avions des nouvelles de Charente, ma petite fille préférée, l’effrontée , celle qui me répondait tout le temps s’était mariée et avait eut une petite fille qu’elle avait appelé Marcelle. J’ étais donc arrière grand père et j’ eus un grand sourire quand j’appris que le mari n’était qu’un gars du Girouard qui lui aussi était parti avec ses parents pour voir si l’herbe était plus verte qu’ailleurs.

Barthélémy s’écroula le 2 août 1936 dans la cour de sa ferme, il alla rejoindre sa Victoire au cimetière de La Chapelle Achard.

Charles Auguste Guerin,

Lorsqu’on est vieux et qu’on doit travailler de ses mains la problématique est de trouver de l’ouvrage. L’expérience vous l’avez mais sur le marché du travail vous ne valez pas tripette. Les jeunes commençaient maintenant à capitaliser pour se constituer une retraite et à ne pas avoir à travailler jusqu’à la fin de leur vie. Mais pour nous les anciens c’était marche ou crève. Nous vivions donc assez chichement, heureusement mes deux filles Élisabeth et Angèle nous aidaient énormément. Nous avions aussi les gages de Gustave, pas intelligent pour deux sous mais travailleur. Nous l’avions à charge de ménage car jamais il ne se marierait mais lui nous assurait au moins une rentrée d’argent.

Nous avions une flopée de petits enfants qui tour à tour nous invitaient à leur mariage. Nous avons même été en Charente au mariage d’Ernestine, ce fut notre dernier voyage. La bas nous avons eu le plaisir de revoir Marie notre fille aînée, elle habitait avec sa famille dans un petit village bordé par la Charente qui s’appelait la Chapelle.

Ma petite fille s’est mariée avec un Martineau du Girouard, le monde est quand même petit, mais l’origine géographique rassemble souvent les exilés. Pour sur les deux ils se sont bien rassemblés, car je crois que la Ernestine avait bien le ventre un peu rond.

Nous sommes restés quelques jours la bas, mais notre maison de le Gendronnière nous manquait. Nous étions aussi un peu inquiets du Gustave.

Quand nous somme rentrés il nous a annoncé qu’il voulait se marier, il était temps à quarante trois ans. Mais nous avions espoir de le garder un peu car voyez vous aux femmes il leur faisait un peu peur.

Moi ce qui m’inquiétait le plus c’était la situation internationale, au cabaret ça discutait fort sur ce fameux Adolf. Certains disaient qui si les Allemands nous attaquaient on leur foutrait une volée comme en 14, d’autres disaient que si on les laissaient rentrer cela serait un peu moins le bordel en France. Ah oui je vous dis avec l’alcool, il y en a qui se battaient et je vous dis tout y passait, les Anglais, les Nazis, les juifs, le front populaire, le vieux Pétain, Blum, Daladier, Renaud, Gamelin, l’Autriche, la Tchécoslovaquie, le corridor de Dantzig.

Moi je les écoutais et cela me faisait sourire, j’espérais toutefois qu’aucun de mes petits enfants n’auraient à souffrir de ces foutues désaccords.

Puis un jour de février 1938, j’eus du mal à respirer, ma vieille m’appliqua des cataplasmes de moutarde, on demanda à mon fils de prévenir le médecin et d’aller chercher mes filles. En général quand on prévient tout le monde c’est pas bon signe. La maison se remplit peu à peu, je les entendais chuchoter et à travers un brouillard je les voyais se mouvoir. C’est donc le moment de vous quitter, j’espère qu’Ernestine et Marie feront le voyage de Charente pour me mettre en terre.

Charles Auguste Guerin mourut le 16 février 1938 à la Gendronnière.

Clémentine Ferré,

A la mort de mon mari Charles je suis restée seule avec mon fils Gustave, nous avions un peu le cérémonial d’un vieux couple, il avait plus de cinquante ans. Il prenait soin de moi et moi je lui faisais sa lessive et ses repas. Pour la lessive j’avais un peu de mal et Angèle ma fille venait me donner un coup de main. Nous avions maintenant l’eau courante dans les maisons, mais on ne change pas les habitudes et cette abondance ne m’en faisait pas dépenser pour autant une goutte superflue. Il était aussi prévu qu’on nous amène l’électricité, mais les événements firent qu’on dut attendre.

Mes filles aînées étaient donc en Charente et Ernestine me fit dire qu’elle pouvait me prendre, moi je ne voulais pas abandonner mon Gustave alors je suis restée à la Gendronnière.

La Vendée était tout pour moi, j’y était née et j’y mourais.

Puis ce fut la guerre, les Allemands envahirent le pays, ce n’était plus mes enfants qui partirent se battre mais la génération suivante. Ce ne fut pas glorieux bien que je crois que cela n’était pas la faute des soldats mais plutôt de leurs chefs.

Le mari de ma petite fille Ernestine se fit tuer pendant la retraite, c’est quand même idiot c’est le seul à avoir été tué dans sa commune.

J’appris par courrier que mon gendre Jean Marie était décédé de maladie en mars 1940, la mère et la fille étaient donc veuves.

J’espérais donc que ma fille revienne en Vendée mais bon elle s’était fait une nouvelle vie là bas à Coulonges. Je dis pas le pays était joli, j’ai pu le constater moi même quelques années auparavant quand nous sommes allés au mariage de ma petite fille, mais ce n’était pas notre pays.

Angèle et Elisabeth  s’occupèrent de moi en mes derniers instants, mon pauvre Gustave ne pouvait décemment le faire. Quand je me couchais pour la dernière fois en novembre 1944, la libération de la France était en bonne voix. Mais le monde allait changer diamétralement et moi je n’y avais plus la place. Je devais aller rejoindre les os blanchis de mon bonhomme.

Clémentine Ferré mourut à la Gendronnière commune du Girouard le 13 novembre 1944

Nos Vendéens exilés en Charente continuèrent leur vie malgré les deuils, car en effet Jean Marie Proust s’éteignit à la Malbatie le 12 mars 1940 , Ernestine vécut chez sa fille Albertine qui elle s’était marié avec un Allemand du cru, et oui c’était son nom de famille .

Elle mourut en 1970 et repose avec Jean Marie dans le petit cimetière de Coulonges.

Marie Guerin femme Raffin décéda à La Chapelle petite commune de Charente.

Ernestine qui deviendra pour nous mémé Titine se remariera après son veuvage guerrier, après avoir eu deux filles Marcelle et Ginette de son premier mariage avec son vendéen, et elle aura  deux autres enfants avec un charentais pure souche.

J’eus le bonheur de la faire danser une dernière fois lors de mon mariage avec sa petite fille, elle s’éteignit le 30 mars 2006.

Je ne sais ce qu’il advint des assignats porte bonheur, trésor de mes vendéens, peut être une réalité ou bien peut être une légende familiale inventée par un écrivaillon. Mais je pense que le fameux trésor des vendéens c’est finalement moi qui l’ai trouvé en me mariant avec une des descendantes de mes huit personnages.

Évidemment il découle de tout cela de nombreuses branches, tant Vendéennes que Charentaises et c’est toujours avec émotion que nous allons nous recueillir au petit cimetière de Coulonges ou dorment cote à cote Mathilde Ernestine Guerin et son mari Jean Marie Proust ainsi que notre mémé Titine allongée elle entre ces deux maris ce qui n’est somme toute pas très banal.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 103 , notre départ de Vendée

1919 – 1921, la Cossonnière commun de la Chapelle Achard

Ernestine Guerin épouse de Jean Marie Proust

Enfin il était là, sur la commune,

Quarante cinq n’étaient pas revenus sur les trois cent quarante cinq qui avaient été mobilisés sur l’ensemble de la guerre . Mais n’allez pas croire que ceux qui revinrent en sortir indemnes, Jean Marie ne serait jamais plus comme avant. Il devint sombre, taciturne et il garda la mauvaise habitude de boire du vin et de trop fumer. Alexandre son frère fit des cauchemars pendant de long mois, nous l’entendions hurler.

A la Gendronnière mes parents se remettaient difficilement de la mort de mon frère, maman se drapa dans un deuil qu’elle garda jusqu’à sa mort.

Tous reprirent place à la ferme mais mon dieu que ce fut dur, mon beau père qui avait géré la ferme seul pendant que ses deux fils se battaient n’accepta que difficilement que ceux ci s’immiscent de nouveau dans la gestion de la métairie. D’autant que le caractère des deux hommes s’était affermi et qu’ils n’étaient pas à prendre avec des pincettes. M’est d’avis que cela ne durera point.

Moi j’étais de nouveau enceinte et nous attendions ma délivrance pour le début d’année 1921.

A la Cossonnière il y avait donc nous, les enfants et Alexandre avec sa femme et son fils. Nous avions comme voisin Auguste Ferré le frère de mon beau père il vivait avec sa nouvelle épouse Justine Daniaud et le fils de cette dernière le Joseph Thomazeau ainsi que Marguerite la fille d’Auguste.

Il y avait aussi le frère de ma mère Auguste Cloutour, il venait de perdre sa femme et se retrouvait veuf avec encore trois grands enfants au foyer.

La Cossonnière était donc très familiale, nous allions les uns chez les autres et bien sur on s’entraidait pour les gros travaux. J’aimais cet univers, mais une inquiétude me tenaillait, Jean Marie et mon beau frère Auguste Raffin n’arrêtaient pas de parler d’un départ éventuel dans les département du sud ouest. Tous y allaient, la terre était meilleure, les baux de fermage plus avantageux, la météo plus clémente. De plus de nombreux vendéens étaient déjà partis et personne n’était revenu.

Certains notaires s’étaient un peu spécialisés dans le recrutement de bras en Vendée et les contrats signés étaient très favorables. C’était en quelques sortes le chant des sirènes. Avec ma sœur on freina des quatre pieds et les hommes n’en parlèrent plus du moins devant nous.

En février 1921 mon petit Denis arriva, cinq enfants faisaient largement mon affaire, le Jean Marie il faudrait bien qu’il saute un peu en marche.

La principale question que se posaient mes parents était le sort qui serait réservé à Gustave, où irait il et comment se débrouillerait il. Certes le frère il était pas très futé, de toute façon moi je n’en voulais pas chez nous. Je l’aimais bien oui mais de la à m’en occuper, prions pour que mes parents vivent encore longtemps.

Ma sœur Elisabeth était maintenant mariée avec un journalier répondant au jolie prénom de Calixe, il vivait au Puy Gaudin chez les parents Piffeteau, elle avait eu une petite fille que je portais sur les fonds baptismaux. Angèle la petite dernière se maria également en 1920 à Saint Mathurin où elle était servante de ferme. Nous étions tous appareillés et ma mère en était très fière.

Sauf les deux dernier trop jeunes, ma petite troupe allait à l’école communale, les enfants travaillaient bien sur encore avec nous mais sûrement moins durement que nous autres. Dans la mesure du possible je n’envisageais pas de les placer comme servantes ou valets.

1928, la Cossonnière commun de la Chapelle Achard

Jean Marie Proust époux de Ernestine Guerin.

C’en était trop de la vie en commun et surtout du travail avec mon père. Nos engueulades prenaient des proportions importantes et si nous n’avions pas été père et fils nous nous serions battus. Il était rétrograde sur tout et pour peu on aurait cultivé nos terres comme au moyen age.

De plus les améliorations techniques avaient fait qu’il fallait moins de main d’œuvre, la Cossonnière n’était pas extensible et nous nourrissait que chichement je pris donc la décision de partir du pays .

J’avais entendu dire que dans le département de Charente on manquait de bras . Par l’intermédiaire d’un notaire de la Mothe Achard je pris donc contact avec un propriétaire Charentais qui s’appelait monsieur Pougnaud.

Un accord fut possible mais je préférais aller voir sur place de quoi il retournait. Je me rendis donc avec mon beau frère Raffin dans le petit village de Coulonges en Charente, lui aussi projetait de quitter la Vendée. On revint enthousiastes de notre voyage la métairie qu’on nous avait présentée sans être très grande pouvait aisément faire vivre ma famille. Il me restait à convaincre Ernestine ma femme et Ernestine ma fille. Eh oui cette dernière malgré son jeune age s’était entichée d’un travailleur agricole qui se nommait René Martineau. La parole des femmes comptait maintenant dans la gestion d’une exploitation et nous ne pouvions envisager de partir si l’un de nous n’était pas d’accord. Ce fut donc opération séduction et je lui décrivis avec passion ce que j’avais vu la bas.

Finalement elle se laissa convaincre et nous organisâmes notre départ. Ernestine n’avait jamais voyagé et elle était apeurée , de plus abandonner sa famille lui fendait le cœur, heureusement sa sœur Marie avec sa famille allaient partir aussi mais sans toute fois être exactement au même endroit car eux partaient en Charente inférieure.

Nous partîmes un beau matin en abandonnant la Cossonnière et la Chapelle Achard, nous savions bien que ce voyage serait sans retour.

Les enfants étaient excités par l’idée de prendre le train sauf Ernestine qui boudait son galant.

Je me vois arriver avec nos maigres bagages sur une hauteur où nous vîmes pour la première fois la bâtisse de la Malbatie. Une grande maison sur deux étages, un grand terrain verdoyant avec des arbres et le fleuve Charente qui coule avec paresse presque au bout de l’exploitation. Partout des bosses et des petits vallons, la ferme est éloignée du village de Coulonges de quelques kilomètres. Ce petit bourg rural situé sur une hauteur d’une petite colline est blotti autour de son église.  Des vendéens se sont déjà installés ici, nous y serons heureux.

Le propriétaire nous accueillit et on s’installa, Ernestine en un premier geste symbolique posa son assignat sur le manteau de la cheminée. Faisant suite à son geste je fouillais ma veste et j’en sortis un papier un peu froissé. Moi aussi je gardais précieusement un billet révolutionnaire issu du trésor de nos ancêtres, il alla rejoindre celui de ma femme.

Ce précieux témoignage m’avait porté chance à la guerre et cet exvoto déposé comme une offrande sur la cheminée nous assurerait le bonheur.

Le bonheur de cultiver la terre et d’en vivre ce qui était somme toute le vrai trésor des Vendéens.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 102 , la vie sans les hommes.

1914 – 1918 la Cossonnière, commune de La Chapelle Achard

Victoire Cloutour épouse de Barthélémy Proux

Il fut rapidement évident et ce malgré les bulletins d’informations qui nous affirmaient le contraire que nos hommes ne reviendraient pas de si tout. On s’organisait comme on pouvait, nous eûmes de la chance à la Cossonnière d’avoir Alexandre avec nous pour les labours d’hiver. Ce brave garçon aida comme il put certaines familles qui n’avaient plus d’hommes du tout. D’ailleurs Rosela en fut un peu jaloux car elle le soupçonna d’avoir aidé une métayère autrement quand labourant son champs. Moi je n’étais pas derrière ses fesses alors je ne juge pas , de toutes façons il partait à son tour. J’aurais donc mes deux fils aux armées.

Nous avons eu des nouvelles de Jean Marie, tout allait bien pour lui, mais contrairement à ce qu’on avait pensé les conducteurs de voitures n’étaient pas à la noce non plus car ils s’approchaient au plus près du front. Nous vivions dans l’angoisse de la visite du garde champêtre ou du maire. Mais il faut bien dire que la fatigue des travaux agricoles nous empêchait de penser au pire.

Non seulement nos jeunes n’étaient pas là mais en plus on nous avait réquisitionné nos chevaux.

Courant 1915 nous vîmes revenir avec joie le Jean Marie pour une permission, il avait bien changé, ses traits s’étaient durcis et sa jeunesse s’était envolée. Il fit fête à ses enfants et eut le bonheur d’entendre l’un des premiers mots de Clément. Pendant ces quelques jours Ernestine a rayonné de bonheur d’avoir retrouvé le corps de son mari. Mais bien sur il dut repartir et ce fut encore un déchirement, finit les acclamations du mois d’août 1914. Le Jean Marie on aurait dit un veau qu’on menait à l’abattoir.

Il changeait aussi d’affectation et rejoignait le 51ème régiment d’artillerie, pourquoi se changement il n’en savait rien bien évidement.

Le temps passait donc bien lentement mon vieux Barthélémy était brisé, mais avec courage nous nous en sortions quand même. Il fallait tout de fois que nous embauchions des journaliers et croyez moi devant la pénurie de bras les salaires avaient augmenté. Si cela continuait il faudrait mettre les clefs sous la porte.

Il n’y avait pas que le spectre des morts qui nous hantait , il y avait celui des mutilés qui revenaient et qui avec une jambe en moins qui avec une gueule cassée qui avec un bras manquant réapprenaient à vivre.

Nous apprîmes mais avec méfiance que la guerre serait certainement longue et que les forces en présence s’étaient enterrées l’une en face de l’autre.

Au village certaines femmes n’avaient visiblement pas le désir d’attendre le retour de leur homme et ouvraient leurs cuisses au tout venant. Un métayer avait surpris sa belle fille en pleine action dans un paillis et avait bien failli tuer la fautive et son galant.

A chaque naissance tous comptaient si le père officiel était bien en permission.

Moi la conduite de mes belles filles étaient exemplaires, aussi bien Ernestine que Rosela se consacraient uniquement aux travaux des champs et à l’éducation des enfants.

En février 1916 ce fut Verdun et on nous faisait comprendre que peut être cette bataille serait la dernière. Erreur fatale, début mars nous eûmes une chance inouïe, mes deux garçons vivants et en bonne santé se retrouvaient en permission en même temps. Il faut croire qu’ils étaient encore vaillants car Jean Marie laissa un souvenir à Ernestine. Rosela fut un peu jalouse mais bon son ventre était sec.

En juillet alors que nous étions en pleine moisson, la mort ne vint pas du front mais de la Cossonnière. Lucienne ma fille aînée comme nous autres se tuait à la tâche, elle était préposée au bottelage avec son petit frère Gustave, la chaleur était vive, nous étions trempées de sueur, sous nos robes épaisses. Un petit vin aigrelet désaltérait Barthélémy et nous autres les femmes avions une touques d’eau fraîche qui hélas fut rapidement vide .Lucienne qui n’en pouvait plus profita d’une pause pour aller se boire à la rivière et s’humidifier le visage. L’eau glacée la revigora et elle reprit le travail de plus belle.

Le soir elle eut de la fièvre et une forte diarrhée, rien ni fit et comme on ne trouva aucun médecin son état fiévreux empira le douze juillet elle passa. Nous étions consternés par tant de malheur, ma fille n’avait même pas eut le temps d’avoir un homme et de vivre pleinement quelle injustice. Nous l’enterrâmes le lendemain. Une chape de malheur avait recouvert la Cossonnière.

Peu après c’était tôt le matin je m’en rappelle nous vîmes arriver le père de ma belle fille Charles Guerin. Sa présence était plutôt inhabituelle il rentra on lui servit une goutte et il annonça à sa fille que son jeune frère Eugène avait été tué sur la Meuse le premier juillet. Elle accusa le coup et alla se réfugier à l’étable pour traire les vaches. La roue du malheur frappait toutes les familles.

Quelques mois passèrent et les courriers assez réguliers de mes deux guerriers nous arrivaient, malgré la censure nous percevions que leur moral était au plus bas.

Heureusement en décembre 1916 ma belle fille Ernestine nous fit une belle petite fille, on la prénomma Albertine.

Cette enfant de l’amour , cette enfant du retour de permission fut choyée et couvée comme jamais.

Puis le temps passa inexorablement, sans homme et avec des nouvelles de loin en loin. La guerre se poursuivait lentement, les morts s’accumulaient, dans les villes les femmes avaient remplacé les hommes dans les usines, le monde ne serait plus jamais comme avant. Les progrès technologiques étaient aussi foudroyants, il fallait croire que la mort engendrait le progrès.

Jean Marie changea encore de régiment et fut nommé au 235ème d’artillerie, Alexandre lui se battait comme un diable et on apprit bien plus tard qu’il avait été blessé à la fesse par une balle, ce diable de drôle ne nous avait rien dit et on l’a apprit par l’intermédiaire d’un permissionnaire.

En 1918 Jean Marie passa à la territoriale et Alexandre fut de nouveau blessé à la hanche, il avait eu deux fois de la chance il était temps que tout cela s’arrête.

Le onze novembre nous entendîmes le tocsin, ce fut la joie, nous avions gagné et surtout nos hommes allaient enfin rentrer.

Pour être précis ils ne rentrèrent que progressivement, Jean Marie en février 1919 mais Alexandre qui était en Allemagne ne rentra qu’en juillet.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 101, Le départ des pantalons rouges

1914, la Cossonnière , commune de La Chapelle Achard

Ernestine Guerin épouse de Jean Marie Proust

Jean Marie avait eu beau m’expliquer je ne voyais pas comment un conflit entre les Serbes et les Autrichiens pouvait déclencher une guerre entre nous et les Allemands.

Déjà la Serbie je ne savais pas où cela se trouvait et encore moins Sarajevo où avait eu lieu d’un attentat contre le neveu de l’empereur d’Autriche. François Joseph qu’il s’appelait je l’avais vu en photo sur des journaux, des espèces de favoris et une casquette assez ridicule.

Enfin bref un serbe tue un autrichien, l’Autriche déclare la guerre à la Serbie, la Russie soutient la Serbie, l’Allemagne soutient l’Autriche. L’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Mais la Russie est l’alliée de La France, alors l’Allemagne déclare la guerre à la France. L’Allemagne envahie le Luxembourg et la Belgique pour attaquer la France alors le Royaume Unis déclare la guerre à l’Allemagne. Comment voulez vous que je comprenne.

Chez les hommes les discutions allaient bon train et personne ne s’inquiétait vraiment, on verrait bien et nous étions en pleine moisson alors vous vous imaginez que la menace Allemande nous paraissait bien lointaine. Jean Marie avait quand même un mauvais pressentiment et lui qui suivait avec avidité les nouvelles dans les journaux s’inquiétait de ces Allemand belliqueux avec ce Kaiser Guillaume et son fils le Kronprinz.

Certains chez nous se voyaient bien foutre une raclée aux teutons et reprendrent les provinces perdues, l’Alsace et la Lorraine que ces salauds nous avaient volées en 1870. Moi ce que je voyais c’est que mon Jean Marie était encore mobilisable et que je ne le voyais pas aller faire le mariole pour reprendre des terres où paraît il tous les habitants parlaient Allemand.

Nous avions trois petits à élever et une exploitation à faire tourner alors les Allemands je m’en moquais.

Il était environ 17 heures alors que nous étions sur un de nos champs, nous entendîmes le tocsin sonner au village. Chacun leva la tête sans un mot, nous avions compris. Abandonnant notre ouvrage nous nous précipitâmes au village où nous trouvâmes collé sur le mur de la mairie une affiche annonçant la mobilisation générale pour le deux août . Nous étions muets d’effroi, nos hommes allaient partir et nous laisser seules. A ce moment nous ne réalisions pas trop de la gravité de la chose, le départ nous ennuyait mais nous ne pensions nullement que certains n’allaient pas revenir.

Un bravache se mit à dire des conneries,  » les boches on va leur foutre la raclée, en un mois c’est fini et nous sommes à Berlin  ». Un autre reprit  » oui on va se venger et récupérer l’Alsace  ».

Puis un patriote zélé tenta la Marseillaise, mais peu avait le cœur à chanter. On resta longtemps sur la place à discuter, abasourdis par la nouvelle.

Puis nous rentrâmes tristement à la Cossonnière, Jean Marie devrait comme les autres partir dès le lendemain comme l’indiquait son livret de mobilisation. De la classe 1904 il était réserviste et comme plus de deux millions d’hommes il dut aller rejoindre ceux qui était déjà avec l’active sous les drapeaux.

Mon mari qui avait été hussard devait rejoindre le 11ème escadron du train des équipages à Nantes.

Moi cela me convenait, il allait s’occuper du transport et des chevaux il ne serait donc pas en danger.

Je lui préparais son sac, il était préconisé de prendre deux chemises, un caleçon, deux mouchoir et une bonne paire de souliers. Les cheveux devait être coupés et les hommes devaient emporter à manger pour une journée.

A partir du lendemain tous les trains étaient réquisitionnés pour le transport qui évidemment était gratuit.

La soirée après que nous ayons épuisé tous les sujets relatif à la mobilisation, la guerre et l’Allemagne fut assez morne.

Les parents allèrent se coucher de bonne heure et les petits se laissèrent coucher sans maugréer. Avec Jean Marie nous fîmes l’amour, plus par le fait que nous savions que nous ne le ferions plus avant un moment que par réelle envie. Comme un devoir entre époux, mais si le physique répondait quand même présent, notre esprit était ailleurs.

Le lendemain, sur tous les chemins des hommes avec leur baluchon se rendaient à la gare prendre le train qui les mènerait à la Roche sur Yon puis vers leur corps d’affectation. Nous la famille on les a accompagnés, les hommes commençaient à être un peu plus joyeux que la veille, ils se résignaient au sacrifice, c’était un devoir non pas une envie d’en découdre à tout prix.

Puis il y eut quelques chants. Lorsque les hommes montèrent dans les wagons, la marseillaise, Sambre et Meuse, des femmes s’accrochaient en pleurant au cou de leur compagnon, les enfants hurlaient. Moi je me suspendis à mon Jean Marie et comme les autres des larmes me vinrent. Il tenta de me réconforter en me disant que normalement dans un mois il serait de retour que les Allemands ne tiendraient jamais. La petite Ernestine âgée de trois ans embrassa son père comme du bon pain sans comprendre bien sur où il allait, j’avais laissé Adrien et Clément à ma mère. Ma sœur Marie était aussi sur le quai car elle accompagnait l’Auguste Raffin son tout jeune époux. Au retour elle m’avoua qu’elle était probablement enceinte mais qu’elle n’avait pas eu le cœur à le lui dire. Je ne sais pas si elle a bien fait, cela lui aurait peu être donné de la force pour partir et puis on ne savait jamais ce qui pouvait arriver.

Le train démarra sous les vivats, les cris , les pleurs et les chants.

Puis vint la question lancinante que personne n’osait poser, comment allions nous faire, plus d’homme, rien que des vieux et des gamins et bien sur nous les femmes. Ma mère me disait t’inquiète ils seront de retour avant les labours et puis il y a Alexandre qui pour l’instant est exempté. Il n’empêche que en plus de nos taches usuelles nous allions être obligé de nous taper le travail des bonhommes. Les vieux devraient dans la mesure du possible reprendre leurs activités d’autrefois et les enfants prendront en charge une partie substantielle du labeur et tant-pis pour l’école.

Nous n’eûmes pas de nouvelles des nôtres tout de suite mais par les journaux nous apprîmes que les choses ne se passaient pas exactement comme prévues et que nos armées avaient été contraintes d’effectuer un repli stratégique sur la Marne.

Au village monsieur le maire avait commencé sa lugubre mission qui consistait à prévenir les famille de la mort de leur proche. La grande faucheuse rodait en nos campagnes et l’automne qui approchait nous assurait de soirées bien lugubres.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 100, la Cossonnière avant le drame

1911 – 1913, la Cossonnière, commune de La Chapelle Achard

Ernestine Guerin, épouse de Jean Marie Proust

Peut être un mois après les noces je fus dans l’espérance d’être grosse, plus de règles. Nous voulions bien sur des enfants mais on aurait pu attendre un petit peu. Quoi qu’il en soit mon ventre se mit à grossir, il n’y avait point de doute. Mes beaux parents qui n’avaient encore pas de petits se réjouirent pour nous, mes parents eux ne semblaient pas très emballés ;

Le douze mars mille neuf cent onze je commençais le travail, ce fut long et douloureux mais avec la sage femme et la présence de mes trois sœurs une petite fille naquit. Nous l’appelâmes Marie Élisabeth Ernestine Alexandrine, c’est bien long tout cela et son nom usuel sera Ernestine comme moi. Nous baptisâmes l’enfant et je dus faire mes relevailles une semaine après. Dans certaine paroisse cette cérémonie n’avait plus cour mais bon ici le curé et nos mères y tenaient.

Jean Marie pour sur s’attendait à un garçon, mais la nature commande il lui faudrait patienter.

Quelques mois après la naissance je me décidais d’aller présenter ma fille à son arrière grand mère qui demeurait aux Clouzeaux. Mon mari ne voulut pas m’accompagner, la vieille bique ne l’intéressant guère me dit il. Ce fut Marie ma sœur aînée qui vint avec moi.

La Gautronnière n’était qu’à quelques kilomètres de chez nous et nous avions de bonnes jambes.

Quand nous arrivâmes , la grand mère Marie Anne somnolait sur son fauteuil, il eut quelques problèmes pour nous reconnaître et nous dûmes lui rafraîchir un peu la mémoire. Elle nous avait toujours un peu confondu ma sœur et moi. Elle prit dans ses bras ma petite et de sa bouche édentée lui fit un bécot. Nous n’avions jamais vu ma grand mère embrasser quelqu’un et cela me fit particulièrement plaisir. C’était tout de même assez rare d’avoir quatre générations réunies. La mémé avait quand même quatre vingt huit ans. Elle avait connu Louis XVIII, Charles IX, la deuxième république, le second empire puis la troisième république.

Elle sembla heureuse de voir une autre de ses arrières petites filles.

J’étais vraiment heureuse et j’avais bien fait car un mois après nous nous retrouvions tous à son chevet pour son grand départ. Elle s’endormit un soir et ne se réveilla point, reposée, apaisée, morte dans son sommeil. Avec Jean Marie nous n’avions plus de grands parents, la fin d’une époque.

A la Cossonnière la vie se déroulait de façon immuable, rien ne semblait bouger , nous reproduisions les mêmes gestes que nos aïeux. Ils y avaient bien quelques frictions entre ma belle mère et moi, notamment sur notre approche envers les enfants. Je donnais un peu le sein mais surtout j’utilisais les biberons Robert . Victoire me disait tu vas la tuer ta petite. Mais ce qui l’ énervait le plus était la toilette que nous faisions à nos bébés. Autrefois on nous laissait dans notre merde et notre pisse.

Jean Marie s’opposait à son père au sujet des nouvelles méthodes d’agriculture, nous ne faisions plus le battage au fléau mais avec une batteuse à vapeur qui se déplaçait de ferme en ferme. C’était chacun son tour et tout le monde se donnait la main. Mon beau père considérait à tour que le grain était moins bien trié. Foutaise d’arrière garde, même si le travail était dur, on ne se cassait plus le dos avec ce foutus battage. Jean Marie nous disait quand Amérique il existait des engins à vapeur qui labouraient et qui moissonnaient. Le vieux disait que c’était menterie.

Après la naissance d’Ernestine le Jean Marie avait rapidement retrouvé le chemin du paradis comme il disait si bien. J’étais bien fertile et une graine germa aussitôt, ce ne fut que bonheur car je n’eus pas plus de difficulté à le porter et d’ailleurs à le faire naître, on l’appela Adrien.

1911 – 1913,  la Cossonnière, commune de La Chapelle Achard

Barthélémy Proux, époux de Clémentine Guerin

A la Cossonnière j’étais maintenant le patron, mon beau père était mort et le propriétaire me concéda le bail sans problème.

Je lui devais beaucoup au vieux bougon, mais il faut bien le dire il m’emmerdait pas mal avec ses idées d’un autre siècle. Sans mon mariage avec sa fille je serais peut être resté valet de ferme.

J’aurais pu être facilement tranquille sans mon fils Jean Marie qui depuis qu’il était marié à la Ernestine s’était vu pousser des ailes et se croyait patron lui aussi. Décidément l’histoire ce répétait, comme si ce bougre d’andouille était le seul à voir les perspectives d’avenir. Je n’étais pas sénile et malgré que je n’eusse pas été à l’école je savais quand même diriger mon affaire.

Il faudra bien que cela éclate un jour.

D’autant que maintenant mon deuxième fils Alexandre venait aussi de se marier et comme de juste de s’installer avec sa femme à la Cossonnière . Le aussi avait toujours quelques choses à redire. La situation était donc tendue et nous nous engueulions souvent.

A la maison ce n’était qu’un harem, Ernestine ma belle fille vingt un ans, Rosela mon autre belle fille dix neuf ans et bien sur mes deux filles, Lucienne vingt un et Henriette, vingt ans. Plus ma femme qui en avait cinquante et un.

Nous nous serions cru dans une basse cour, toujours à parler chiffon, enfants, menstrues, épousailles. Les deux belles sœurs parlaient même de leur intimité et mes deux filles célibataires n’en perdaient pas une miette.Moi je fuyais et j’allais fumer ma pipe dans la cour, avec tant de femme au foyer comme voulez vous être maître.

Ah et puis j’oubliais, l’arrivée de mes deux petits fils, Adrien en juin et Léon en novembre, la relève était assurée.

1911 – 1913, la Cossonnière, commune de La Chapelle Achard

Victoire Cloutour épouse de Barthélémy Proux.

Moi la présence de la jeunesse me donnait des ailes, mes filles qui étaient à marier, et mes belles filles qui me faisaient des petits drôles me faisaient l’effet d’une cure de jouvence. La maison était remplie de rires, de disputes, de chamailleries et d’espiègleries. Cela avait même donné un coup de fouet à nos relations conjugales au Barthélémy et à moi. Tous ces chuchotements, ces soupirs, ces simagrées de jeunes nous rappelaient que nous l’avions été aussi.

Ne croyez pas que tout fut rose, trois couples et des enfants presque adultes avec dans les pattes des nourrissons cela faisaient quelques fois des étincelles. Notre situation matérielle n’était pas non plus exempte de problème, nous étions nombreux à manger au même pot. Alexandre se louait parfois dans les autres ferme avec Rosela mais le travail commençait un peu à manquer ce qui contraignait certain d’entre nous à partir à la ville où dans une autre région.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 99, le mariage d’Ernestine et de Jean Marie

Mars  1910, la Cossonnière, commune de la Chapelle  Achard

Jean Marie Proust

Nous eûmes droit à une préparation religieuse intense, le curé ne nous lâchait pas , nous avons même du nous confesser . Ernestine avait l’habitude de ce genre d’exercice mais moi depuis mon enfance je n’était guère entré dans un confessionnal. Quoi lui raconter, que j’avais un peu goûté de la Ernestine avant la bénédiction, je me tins coit sur le sujet car je ne considérais pas cela comme un péché. Après tout juste une petite avance sur consommation.Je lui tins donc un discours cousu de banalité et je pense qu’il ne fut point dupe.

Les discutions sans fin continuèrent pour choisir les témoins, moi j’aurais bien pris mon frère Alexandre mais il était au service et on ne savait si il pourrait avoir une permission. Mon père qui se tenait en dehors de ces luttes intestines me demanda si on ne pouvait pas prendre son frère Auguste Ferré . Après le décès de sa femme cela lui remontrait un peu le moral. J’étais d’accord et pour faire la balance je pris mon oncle Pierre Cloutour comme second témoin. Ma femme choisit son frère Gustave moi cela m’allait car je l’aimais bien, par contre le choix du cousin Favreau que je n’aimais pas m’énerva un peu. Ernestine n’entendait pas abandonner ce choix et je m’inclinais de mauvaise grâce.

Bon nous étions presque prêts, et aussi presque sans le sou, car on avait beau faire, les frais tendaient vers le haut et il me restait encore à m’acheter un costume et des souliers. La préparation du repas incombait à ma mère et à ma belle mère, nous leur faisions confiance.

J’eus quelques problèmes pour trouver deux musiciens afin d’animer la noce, en cette période ils étaient très sollicités. Pour le vin il était hors de question de nous contenter de la piquette de la Cossonnière, il nous fallut en acheter du bon. Ce qui avec le Gustave mon futur beau frère nous valut une superbe casquette, car nous en avions goûté beaucoup, eh oui le sujet était sensible il ne fallait pas se tromper. Ma mère n’apprécia guère de me voir rentrer comme cela alors que nous étions en deuil de la grand mère, mais bon nous avions été surpris voilà tout.

Encore quelques jours et je pourrais posséder mon Ernestine tous les jours, il fut convenu qu’elle s’installerait avec moi à la Cossonnière. Nous aurions notre intimité dans une chambre inoccupée depuis le départ de mes oncles, c’est tout ce qui nous importait pour l’instant. Bon si je ne m’en étais pas vanté au curé moi la Ernestine j’y avait déjà croqué.

Enfin nous arrivâmes à la date voulue, les morts de ma tante et de ma grand mère nous avaient à peine ralenti, quand on est jeune on fait fi des problèmes et on va de l’avant.

Le mercredi vingt cinq mai mille neuf cent dix la Cossonnière resplendissait de feuillage et de fleurs, la veille nous avions planté du houx pour nous porter bonheur. Nous étions nombreux car presque tout le monde avait répondu présent. Ernestine était très belle dans sa robe, elle l’avait confectionnée elle même avec l’aide de la couturière du village. La couleur bleue rehaussée de broderie aux épaules et à la taille rendait un effet de munificence. Une coiffe blanche et des gants blancs complétaient son habillement. La mode du mariage tout en blanc commençait peu à peu à chasser les tenues traditionnelles, moi je préférais un peu couleur.

 A la main elle tenait un bouquet de fleurs et elle avait également rajouté un diadème fleuri par dessus sa coiffe. Elle était à croquer.

Moi j’avais mon beau costume, une chemise blanche toute neuve et des souliers que j’avais acheté pour la circonstance. Bon moi j’étais plutôt sabots, alors j’avais des ampoules aux pieds. Le cortège s’ébranla tout le monde était joyeux et les hommes particulièrement car le tonneau de Mareuil avait déjà été goûté.

C’est Ferdinand Tenailleau qui nous maria échangent des consentement, puis signatures, enfin pour ceux qui savaient le faire, Ernestine et ses parents pas plus que les miens ne maîtrisaient la plume.

Mon oncle Auguste non plus, seul le cousin et mon autre oncle Cloutour purent signer en bas de la page.

Ma femme se lamentait d’avoir été très peu sur les bancs de l’école, la loi aurait dû contraindre ses parents, mais la résistance fut vive en nos campagnes quand à l’enseignement.

On fila directement à l’église et c’est le père Adrien Bertet qui officia.. Devant la loi des hommes et devant la loi du seigneur , nous étions unis pour la vie.

Il était à peine midi, nous étions tous autour de la table que nous avions dressé sur l’aire de battage.

Ce fut pantagruélique, pâtés, terrines, volailles, cochonnailles, le tout entrecoupé de chant et de danse. En soirée nous les hommes on joua au palet en vidant force chopine, d’autres invités nous avaient rejoints. On repassa à table, nous n’avions pas très faim mais on poussa le tout avec notre vin vendéen. Mon oncle Auguste ne tenait plus debout et mon père et son compère entonnèrent un chant grivois  » la digue du cul en revenant de Nantes  ».  Ma mère se bouchait les oreilles mais reprenait les refrains. Pour ma part, heureusement que je faisais le service car j’aurais roulé sous la table. J’étais bien un peu éméché mais il ne fallait quand même pas que j’arrive fin saoul pour ma nuit de noces.

Une débandade éthylique aurait ruiné mon ego.

Vers minuit pour le dessert la brioche arriva, des cousins la portait sur une sorte de châssis, elle faisait plus de vingt kilos. La tradition voulait que sur un air traditionnel je la fasse tourner en la tenant à bout de bras. Sous les applaudissements j’ai effectué mes quelques pas de polka en virevoltant.

Ensuite on découpa le centre de la brioche et la mariée se mit au milieu, les porteurs au nombre de quatre la firent tourner à son tour. Après la mariée, les autres jeunes femmes passèrent au centre et tournèrent à leur tour.

On se délecta du gâteau, puis ce fut la jarretière. Sous l’impulsion d’un cousin Ferré , les hommes devaient faire monter la robe d’Ernestine et les femmes la faire redescendre à ce jeu d’enchères la jarretière finit par apparaitre, c’est le frère de d’Ernestine qui la rafla.

Mais maintenant la fête devait se poursuivre sans nous car nous devions nous éclipser pour consommer notre union.

Une chambre nous avait été préparée et c’est amoureusement que nous passâmes note première nuit ensemble. Je ne connaissais pas encore tout du corps d’Ernestine alors je partis en exploration et y découvris des merveilles insoupçonnées.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 98, entre jeunesse et vieillesse, entre mort et naissance.

Janvier 1908, la Cossonnière commune de La Chapelle Achard

Victoire Cloutour épouse Barthélémy Proux.

Toute sa vie mon père a couru après quelques choses, lorsqu’il était journalier il voulait une métairie, lorsqu’il eut une métairie il en voulut une plus grande. Enfin il eut celle qui lui convenait mais maintenant ses forces déclinaient alors qu’il eut voulu acquérir ce bien et enfin devenir propriétaire de la terre qu’il cultivait.

Ce foutu trésor lui avait aussi mangé de l’énergie et lorsque enfin ma mère qui avait toujours eut la solution avait lâché ce qu’elle gardait au fond d’elle, ils avaient déterré ce coffre plein d’assignats qui ne pouvaient leurs servir à rien, mon père qui un moment s’était vu riche était tombé en une sorte de mélancolie.

Maintenant ses forces le lâchaient tout à fait, courbé, les mains tordues par l’arthrite, il ne se déplaçait qu’avec peine. Plus rien ne l’ égayait, il se postait devant la maison, regardait les autres s’activer. Parfois il gueulait après les domestiques qui se moquait du vieux comme de leur première dent de lait. Il était devenu une charge pour nous et cela il ne le supportait pas. Je suis bon à rien, vivement que je m’en aille. Mon vieux père commençait aussi à être un peu incontinent et une odeur acre l’entourait souvent.

Il commença à parler et à dire que passé un certain cap, il se supprimerait pour qu’on n’ait pas à le torcher. Barthélémy à ma demande lui cacha son vieux fusil de chasse. Ma mère était inquiète car elle connaissait son bonhomme.

Un jour alors que nous rentrions des champs, nous pensions le trouver sur son fauteuil. Les enfants ne s’en étaient pas souciés.

Il ne devait pas être bien loin et nous le cherchâmes. C’est moi qui le trouva dans la grange, il était allongé dans la paille en position fœtal, une corde était passée autour de son cou. J’appelais et tous se précipitèrent, il était heureusement encore vivant, un filet de bave coulait le long de sa bouche une auréole sur le haut de son pantalon témoignait qu’il s’était pissé dessus. Le pauvre avait essayé de se pendre mais par manque de mobilité et de force il avait mal accroché la corde.

Barthélémy et Jean Marie le portèrent en sa couche. Il ne reprit jamais vraiment connaissance. On alla chercher le médecin mais plus pour se donner bonne conscience que par espoir qu’il le sauve.

Son agonie dura deux jours, son esprit était parti et seul un léger souffle de vie le retenait parmi nous.

Ma mère resta en prière pendant deux jours, il était péché de tenter de se substituer à Dieu pour partir. Son Pierre avait commis l’irréparable, jamais il ne pourrait se rejoindre dans l’au de là.

Il mourut le dix huit janvier mille neuf cent huit, il avait soixante seize ans. On l’enterra le lendemain.

1910, la Cossonnière , commune de la Chapelle Achard

Victoire Epaud, épouse de Pierre Cloutour

Auguste mon gendre vient de surgir à la ferme, Nathalie n’est pas bien, la fièvre qu’elle a depuis quelques jours ne cesse de monter. Il panique et requiert ma présence. Je préviens chez moi et je me rends à la Méronnière. Sur place c’est la consternation ma fille gît dans son lit, Pascal neuf ans s’occupe de Marguerite la petite dernière âgée de trois ans. Marie et Léonce jouent dans un coin. Elle me voit, me reconnaît, me sourit même. Mais je vois à son regard qu’elle est déjà ailleurs, le docteur est venu a donné des médications mais a prévenu que si la fièvre ne baissait pas les jours seraient à compter. Je ne pouvais pas faire grand chose pour elle, alors je me suis occupée des petits et du repas. Le soir comme une répétition de veillée funèbre, la famille et les amis se sont relayés. Auguste épuisé par des nuits sans sommeil avait lâché prise et dormait avec ses petits. A l’aube où souvent les gens partent, elle murmura quelques paroles, je lui pris la main qu’elle serra une dernière fois .C’en était terminé, je réveillais Auguste et les enfants et annonçais la terrible nouvelle.

Nous enterrâmes ma  fille le lendemain, si le destin avait été clément de ne jamais m’avoir repris un petit, il se vengeait maintenant à l’aube de ma propre mort.

Nous ne savions pas exactement de quoi était morte Nathalie mais les jours suivants ses enfants s’alitèrent également et eurent une poussée de fièvre. Ce fut la panique à la Méronnière.

Sur moi les symptômes s’annoncèrent dès le retour du cimetière, j’eus des frissons, des courbatures, un mal de tête. La nuit fut horrible, et à notre tour on fit venir le médecin, je ne l’avais guère vu dans ma vie. Il nous certifia que j’avais la grippe et que cette année elle était particulièrement virulente. Mon état devint vite alarmant et à mon tour je fus veillée. Mon vieux mari ne me quittait pas.

Bientôt je délirais, ma vie défilait devant mes yeux, ma rencontre avec Pierre, ma noce, la naissance de mes trois enfants, mon infortune conjugale et la peignée que j’avais mis à la maîtresse de mon mari, je revoyais aussi mes parents que je n’en doutais pas j’allais bientôt rejoindre.

Jean Marie Proust

Ma grand mère se mourait, à tour de rôle nous nous tenions à coté d’elle, lorsqu’elle tenait la main de son fils Pierre, elle croyait que c’était son mari. Elle allait le rejoindre cela ne faisait plus de doute. L’épidémie de grippe s’étendait, heureusement les petits d’Auguste et de Nathalie semblaient être tirés d’affaire.

Elle expira le dix sept mars, cinq jours après sa fille. Nous l’enterrâmes dans le même carré, la terre n’était pas encore tassée. J’avais confectionné une croix de bois qui alla rejoindre dans son alignement celle de pépé Pierre et de tante Nathalie.

J’aurais aimé qu’ils aient la joie de participer à ma noce prévu en mai. Il était temps que la mort quitte la Cossonnière pour un autre lien. C’était le balancier de la vie.

Il était grand temps de balayer la mort et de s’affairer à nos préparatifs. Avec Ernestine nous fîmes le tour de nos connaissances pour les inviter, je la présentais à ma famille et elle me présentait à la sienne. La question c’est bien sur posée, qui devait on inviter? La famille était fort nombreuse si on l’étendait aux cousins. Mes parents fiers me pressaient pour que nous invitions le maximum de personne, ceux de Ernestine un peu dans la gêne auraient préféré un peu de modération.

Les tractations furent serrées, mais enfin on opta pour une belle noce, la Cossonnière pouvait bien être le cadre d’une grande fête.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 97, Jean Marie et Ernestine

1906 – 1909, la Gendronnière, commune de la Chapelle Achard

Charles Guerin époux de Clémence Ferré

Ma vie de métayer c’ est arrêtée pour des raisons économiques, à quoi bon s’échiner sur des terre qui ne vous appartiennent pas et qui ne vous rapportent pas grand choses, autant redevenir journalier , le travail ne manquait pas, bien que l’apparition de batteuse mécanique à vapeur et des faucheuses mécaniques commença à réduire la demande pour le bétail humain.

Avec ma femme et mes enfants nous nous installâmes à la Gendronnière, un petit hameau juste à coté du bourg et non loin de Puy Gaudin, où nous étions au auparavant.

Pour sur le même train train que précédemment, Marie mon aînée travaillait à la Garlière, cela faisait un moment qu’elle était partie et je ne la surveillais que de loin en loin, Ernestine était chez les Puaud à la Minzerie. Elle était plus entreprenante que sa sœur et pouvait facilement se laisser tenter par les garçons.

Mes deux dernières Angèle et Elisabeth suivaient le cour de leur scolarité à la communale du Girouard, je pensais les placer rapidement, être servante était une bonne école de la vie.

Comme garçon je n’avais que le Clément sous la main, il allait certes encore à l’école mais il terminerait bientôt. Le plus vieux, Gustave était déjà valet mais point trop finaud je crois que nous allions le récupérer bientôt.

Mon frère André depuis la mort de papa avait la charge de maman, depuis qu’il était veuf elle lui tenait son ménage, le pauvre sans femme errait comme un malheureux , point de veuve à l’horizon à part la veuve poignet.

Pierre avec sa femme Marie tenait d’une main de maître une métairie au vieux Chaon

1906 – 1909, la Minzerie, commune du Girouard

Mathilde Ernestine Guerin fille de Charles Guerin et de Clémentine Ferré

Bon ce n’est pas tout, entre voir un homme nu se lavant, et en faire l’objet de ses rêves, fantasmer sur ses galbes et sur les caresses qu’il pourrait vous prodiguer et en avoir un dans ses bras il y avait comme un chemin qu’il n’était pas facile de parcourir.

Avec ma sœur aînée et les amies nous dépensions beaucoup de notre énergie pour plaire aux garçons . c’était en fait tout un cérémonial qui présidait, nous jouions un notre rôle de fille et les garçons jouaient du leur.

Un 14 juillet 1909 pour la commémoration il y avait fête au village, j’avais fait serment que je me trouverais un galant, je rutilais, j’avais fait une grande toilette dans ma chambre ce qui n’était pas des plus facile avec mon voisin le beau domestique. Je m’étais aspergée d’eau de Cologne, ma coiffe était immaculée et mes cheveux lissés en arrière à la perfection. Marie était moins coquette que moi mais elle aussi brûlait du même désir que moi.

Le bal commença et les garçons comme au grand marché faisaient le tour du foirail, rodomontades, hâbleries, rires, compliments, propos salaces, invitations, tout y passaient pour que nous baissions notre garde. Un homme s’arrêta soudain devant moi, pas très grand, les cheveux châtains, le visage rond encore poupin avec un nez assez rond. Il me tendit le bras pour nous joindre à la ronde. Je n’hésitais guère, mon cœur commençait à fondre dès ces premières minutes. Ce furent des instants de pur bonheur, la terre ne vous porte plus, vous vous envolez, une vie future s’ouvre à vous. Mon corps à son contact se délitait, plus la journée passait, plus mes barrières s’abaissaient. A ce moment il m’aurait demandé de me dévêtir que je me serais débarrassée de mes vêtements, il m’aurait demandé que je le laisse me caresser, ma peau toute entière aurait été à lui, il m’aurait demandé de lui offrir mon corps, que pour sur je lui offrais ma virginité.

Mais ma sœur était là et surtout un redoutable cerbère qui de son regard impitoyable réprouvait la rapidité de l’intérêt que je donnais à ce garçon. En effet ma mère supplée par mes pestes de petites sœur n’entendait pas que je me livrasse au minotaure qui se nommait Jean Marie Proust.

Pas une seule fois je ne pus m’isoler pour voler un premier bisou, une première caresse, mère poussa même la sollicitude à me ramener sur la Minzerie. Sur place elle causa même avec ma patronne pour qu’elle me surveille et qu’elle empêche toute intrusion de coq dans son poulailler domestique.

Imaginez vous ma frustration, la semaine fut longue, mais au fond de moi j’avais la préséance que mon avenir était avec celui que les filles appelaient le beau hussard.

Je savais aussi que la concurrence serait rude et qu’il ne faudrait pas trop jouer à la mijaurée, s’offrir à lui sans passer pour une fille facile, lui concéder suffisamment pour qu’il ne volette pas ailleurs et qu’il ne se lasse pas d’une attente trop longue.

Le dimanche suivant alors que je me rendais au bourg en passant prendre ma mère et mes sœurs je le vis au détour d’un chemin à m’attendre. J’étais seule, mais le temps nous était compté, il me fit un sourire, me prit par la taille et m’embrassa. Il disparut car il ne fallait pas ternir ma réputation, faire les choses dans l’ordre, ne pas brusquer mes parents et l’opinion villageoise.

Autant vous dire que je ne fus pas très attentive à l’office, Jean Marie n’allait pas à la messe et de toute façon il n’était pas de la commune. En sortant je le vis attentionné à une partie de palets.

J’ hésitais à venir le rejoindre, il abandonna sa partie pour moi quelques instants. En m’adressant la parole publiquement il indiquait ainsi qu’il portait intérêt à ma personne. Comme je répondis positivement cela valait acceptation, la cour officielle pouvait commencer.

Peu à peu nous nous enhardîmes et mes parents furent mis au courant, il n’y avait aucun problème particulier à cette relation, il était fils et petit fils de métayer, les Cloutour et les Proux avaient bonne réputation sur le canton, mon père connaissait bien Barthélémy le père de Jean Marie. Ce dernier avait la réputation d’un coureur de jupon et on lui attribuait quelques aventures, c’était somme toute de l’exagération, mais sa maîtrise de l’art agricole et de l’élevage des bestiaux faisaient l’unanimité .

Mes parents ne s’opposèrent donc pas à ma relation avec lui et dès lors nous pouvions nous voir sans contrainte.

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 96 , le vieux François est mort.

Juin 1905, commune d’Aubigny

François Ferré veuf de Rose Caillaud et mari de Etiennette Blanche.

J’avais décidé et c’était irrémédiable que ce déménagement serait le dernier, les hasards de la vie m’avaient fait vagabonder sur les routes de ce pays qui m était cher. J’en connaissais le moindre chemin, le plus petit bosquet, le nom des hameaux où j’avais vécu, dansait devant mes yeux . Vignolière, Lardière, Eraudière, la Foretrie, Guy Chatenay, la Jannière, le Corbeau, la Primaidière, la Gatière et Puy Gaudin. Les bourgs de Nieul le Dolent, Saint Avaugourd , Poiroux, Grosbreuil, Girouard, Aubingy n’avaient aucun secret pour moi. Je m’étais échiné dans grand nombre de fermes et de métairies et tous connaissaient François Ferré.

J’avoue que la dive bouteille me joua quelques tours et que les deux femmes de ma vie eurent à en souffrir, je ne fus pas non plus un père très aimant mais les nécessités économiques me fit épouser le schéma classique du placement des enfants comme domestique de ferme.

Si j’avais été plus sage, aurais je eu le loisir de tenir en propre une métairie, je n’en suis pas sur alors ne regrettons rien, les beaux parents de ma fille Clementine ont poursuivi ce mirage toute leur vie et sont redevenus eux aussi de simples journaliers

Je suis donc allongé sur mon grabat, mon dernier lit de souffrance, le village d’Aubigny m’offre la terre de son champ de repos. J’aurai espéré mourir à la Vignolière où j’étais né, vain espoir irréalisable.

Etiennette est à coté de moi, elle me prend la main et me fait la causette, je sais que tout à l’heure elle partira se casser le dos à la rivière pour gagner le pain que je ne suis plus capable de ramener. Si je dois être un poids mort, une charge, autant crever. Mon fils Aimé, habite au Landréau dans la commune, il est passé me voir c’est mon fils aîné et on ne peut pas dire que j’ai été très tendre avec lui. L’instinct filial sans doute le fait se rapprocher de moi en mes derniers instants.

Louis celui qui habite Grosbreuil est venu aussi, cela faisait des années que je ne l’avais plus vu.

J’éprouve et c’est bizarre une sorte de satisfaction à les voir, comme un soulagement.

Je suis de moins en moins bien, maintenant, je sais confusément que la fin approche , des gens m’entourent , je perçois leur voix, parfois je reconnais un visage. Étiennette me dit c’est ton fils, c’est ta fille, ce sont tes petits enfants. Je ne sais si tous vinrent me voir, ils sont si nombreux. Un matin un homme en noir s’est penché sur mon chevet il a psalmodié je ne sais quelle incantation. Une femme en noir avec sa coiffe blanche m’a susurré  » papa c’est monsieur le curé  ».

J’acquiesce, la présence d’un prêtre ne m’est d’aucun secours mais je reconnais penchée sur moi ma fille Clémentine, elle qui ne m’aime guère et qui m’a combattu toute sa vie est là en mes derniers instants. Je ne peux retenir quelques larmes, d’autres ombres, d’autres enfants, Marie , Célina,Léontine, Joséphine. J’aperçois même un homme en uniforme, on me dit c’est Pascal il est en permission, c’est mon plus jeune. Je suis bien entouré je peux partir. Mais encore quelques instants, mon Etiennette que va t’ elle devenir sans moi, je ne lui laisse rien, quelques hardes et guenilles, quelques meubles brinquebalants et une vaisselle dépareillée, ébréchée et cassée. Peut être pourrait elle se remarier, elle n’a que cinquante six ans.

Je perçois une sorte de râle, ce n’est que moi mes yeux se brouillent, je dis quelques mots que personne ne semble comprendre. Une lumière blanche m’apparaît, un grand couloir ensoleillé, des voix m’appellent .

18 juin 1905, commune Aubigny

Clémentine Ferré femme Guerin fille de François Ferré.

C’est souvent dans ces moments là que nous revoyons la famille,.

Il est là allongé dans son lit, nous l’avons revêtu de son costume du dimanche, ses mains sont serrées sur son ventre tenant un chapelet, son visage apaisé semble rajeuni.

De toute ma vie je n’avais jamais vu mon père égrener un chapelet. Cet objet de dévotion fait tache en ses mains impies, mais n’a t’ il pas reçu l’extrême onction. Seule de l’assistance Étiennette pleure, nous autres enfants qui avons eu à le souffrir d’une autre façon avions épuisé nos larmes en notre jeunesse.

Les plus jeunes de mes frère et sœurs ceux du deuxième lit étaient plus tristes que nous les aînés . Eux l’avaient connu alors qu’il était déjà diminué par l’alcool et par l’age et qu’il s’était un peu assagi. Nous qui l’avions supporté au milieu de ses errances éthyliques, nous lui en tenions rigueur. Je le revois encore tenant ma mère Rose par les cheveux, nue, humiliée, frappée. Je ne peux pardonner, même par la mort.

Il faut maintenant le mener en terre, nous sommes tous réunis, cela sera peut être la dernière fois, allez savoir. Le cortège s’organise, nous les enfants et les petits enfants et puis cette pauvre femme, jeune veuve toute de noire vêtue.  Elle est là, le front haut, l’allure faussement altière, elle cache sa peine, mais quelques larmes la trahisse, c’est qu’elle l’aimait son vieux grigou, alcoolisé comme une vieille prune, sale, malodorant,  et toujours mal luné. Ce sont les mystères de l’amour, l’alchimie des êtres qui bizarrement soudent les âmes et les corps.

Le trou est prêt, nous faisons cercle, le curé officie puis le dernier moment arrive, les fossoyeurs avec des cordes font descendre la bière. Le silence est pesant, les amis, les employeurs, les connaissances, la famille lointaine et les apparentés passent sentencieusement, se baissent, empoignent  un peu de terre et la jettent sur le cercueil de bois blanc. Le petit bruit provoqué par la matière qui peu à peu recouvre les planches de la dernière demeure de mon père  m’arrache  à la léthargie dans laquelle j’étais tombé. Puis ce fut notre tour à tous les quinze de passer devant lui, que ce fut long car chaque branche de l’arbre qu’il avait engendré avait à son tour poussé en de multiples rameaux.

Pour finir cette journée mémorable, nous nous retrouvâmes chez Aimé, le seul qui habitait à Aubigny.  Quelques pichets de vin, du lait chaud pour les enfants, de la brioche que la femme d’Aimé avait faite. Le temps du départ arriva et chacun fit le serment de se revoir en sachant pertinemment que les paroles et promesses de fin d’enterrement ne sont que rarement tenues

LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 95, le hussard de la Chapelle

1905,La cossonnière commune de LaChapelle Achard

Jean Marie Proust fils de Barthélémy Proux et de Victoire Cloutour.

Proust fils de Proux, les autorités militaires pas plus que ceux de la commune n’ont voulu rectifier l’orthographe de mon nom, je resterais donc avec ce patronyme un peu différent de celui de mes ancêtres . Cela me gênait un peu mais bon comme apparemment il n’y avait rien à faire faisons comme ci.

Je devais être présent à mon corps le neuf octobre 1905, ils en ont de bonne où c’est la ville d’Alençon?, au village personne ne savait trop,heureusement ce fut l’instituteur qui nous tira de l’embarras, c’est en Normandie nous dit il, merci monsieur, moi qui avait le certif j’aurais du savoir mais bon, les années passaient et mon savoir s’estompait.

Moi comme les autres avec mes sabots je n’étais guère sorti de canton, alors pensez vous un tel voyage me faisait un peu peur.

J’avais envie de partir mais l’idée de m’absenter deux ans de la Cossonnière me faisait tout de même un peu peur. Comme on dit je n’avais jamais quitté les jupons de maman.

Je fis la route avec un gars du Girouard, à plusieurs on est moins angoissés. Notre voyage dura deux jours et on arriva enfin à la caserne Valazé où cantonne le quatorzième hussard.

Pourquoi m’a t’on affecté à un régiment de cavalerie, je n’en savais absolument rien, en Vendée nous les paysans, on attelait les chevaux mais on les montait rarement, à la ferme nous n’avions pas de selle.

On m’attribua le matricule 2266 et je devins soldat de deuxième classe. Grand bâtiment datant de mille huit cent soixante dix huit, terrain immense, tout d’ailleurs me paraissait gigantesque, le dortoir, le réfectoire et les latrines.

Mon impression fut pourtant favorable et rapidement je me fis à ma nouvelle vie. On nous donna pas tout de suite un bel uniforme, il fallut faire nos classes, on apprit à marcher , à chanter et à manier une arme à feu. Puis vint le grand jour, il fallut bien nous apprendre à monter à cheval. Nous les paysans nous avions quand même un petit avantage sur certains ouvriers qui n’avaient guère de contact avec les équidés, de grands moments de plaisir. Au fil des mois nous devînmes des cavaliers émérites, fiers de la tenue que nous portions, moi j’étais passé première classe et puis bientôt caporal c’est à dire brigadier pour les armes montées. J’avais dû cette avancement à mon niveau d’instruction, beaucoup ne savait pas lire ni écrire et beaucoup aussi ne parlaient guère français. Moi pour un peu je me serais bien engagé,mais j’avais tout de même la nostalgie du pays.

A part les armes quelque chose fit que je faillis m’installer en Normandie, nous avions eu notre première permission et nous nous sommes égaillés dans la ville. Cabarets, auberges, estaminets, catins tout y passa, sevrés de liberté nous nous comportâmes comme des barbares, bagarres, chants grivois, lorsque nous rencontrions des filles nous étions bien gras et bien lourds. Mais allez savoir pourquoi, le prestige de l’uniforme sans doute, certaines filles ne dédaignaient pas notre compagnie.

Moi ce fut une belle dentellière qui porta son dévolu sur moi, je devins son ami, puis son petit ami.

Une vraie beauté que j’étais fier d’avoir à mon bras. Ce fut elle qui m’enseigna les jeux de l’amour. Visiblement elle avait de l’expérience dont elle me fit profiter. Elle n’avait rien de commun avec les paysannes vendéennes, je dirais un peu plus sophistiquée, dans les manières, le comportement et l’habillement. Mon dieu que de froufrou pour apercevoir un morceau de chair, à la Chapelle Achard il vous suffisait de remonter la robe de la belle pour avoir accès à tout, ici il fallait batailler avec des dentelles , des lacets, du tissu. Enfin bon, comparativement à mes copains qui devaient payer pour avoir une femme j’étais verni. Du moins je le croyais,un matin au latrines j’eus une violente douleur en pissant, pour sur je n’allais pas le crier sur les toits cela allait passer, mais évidemment cela ne passa pas. Les jours suivant uriner devint un supplice. J’en parlais à un gars de ma chambrée qui immédiatement se mit à rire, en quelques minutes  tout le bâtiment savait que le ventre à choux, Proust avait une chaude pisse. J’étais humilié et honteux mais je dus aller à l’infirmerie. Je n’étais pas seul avec ces symptômes et une file de vaillants hussards, le cul nu et la queue à la main se forma devant le major qui d’un œil attentif et exercé nous examina. Quelques jours d’un traitement au mercure nous remit sur pieds. Je ne revis pas ma belle dentellière car voyez vous je n’étais pas le seul visiteur de sa soupente et elle partageait sa chtouille avec bon nombre de cavaliers.

Moi qui était prêt à lui demander sa main, j’aurais eu l’air malin. Je ne revins pas une seule fois en Vendée pendant cette longue période.

Plusieurs fois il y eut des rumeurs sur une guerre contre l’Allemagne. Mais moi ce qui m’a le plus chagriné c’est que nous dûmes lever le sabre contre des manifestants qui s’opposaient à la loi sur la séparation des églises et de l’état. Ce fut assez violent nous chargeâmes contre la foule que j’en avais honte. Mais bon les ordres sont les ordres, je m’imaginais d’ailleurs la situation chez nous en Vendée.

Je revins chez moi en octobre mille neuf cent sept, je fus heureux de revoir ma ferme et toute ma famille, mon grand père n’était pas au mieux de sa forme que cela faisait peine à voir. Ma grand mère me dit tu vois Jean Marie je crois bien qu’il t’attendait pour partir. Vous parlez d’un retour mais bon on fit en mon honneur un bon repas, le petit dernier de mes frères qui à mon départ ne marchait pas, gambadait de partout et se réfugia tout la soirée sur mes genoux. Dès le lendemain je fis le tour de mes connaissances, toute ma classe étant revenue au pays . Bien sur je repris ma place dans l’exploitation. Mais maintenant que j’avais goûter au joie de l’amour je me devais de trouver rapidement une petite, pour me marier ou pour batifoler.