LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 6, Le retour des mauvaises images plein les yeux

Même le ventre vide l’on succombe au sommeil, les filles finirent dans les bras de Morphée mais Daniel attendit le retour de son père.

Rien, il n’avait rien trouvé si ce n’est un quignon de pain moisi qu’il avait volé à des animaux.

Fernand partagea et garda une part à ses petites qui dormaient. Tout le monde  appliqua le précepte  » Qui dort dîne  », celui qu’on applique aux enfants pas sages et qui n’apprécient pas le repas proposé.

Daniel fit des cauchemars toute la nuit et se réveillant mille fois. Il voyait un homme s’enfuir sur son vélo, il sentait l’odeur de femme de la bourgeoise, il revoyait le vacher étendu mort.

Mais il devait endurer les affres de la faim, et l’estomac qui se contracte. A l’aube un fumet paradisiaque réveilla les dormeurs. Une vieille dame dans un poêlon bosselé tournait avec une grande cuillère qu’elle avait déniché, un savoureux breuvage. Cela sentait le bouillon et Daniel immédiatement sur ses pieds se souvint de celui délicieux de sa cuisinière de mère. Il s’approcha comme tous les autres. Le brouet était clair, très clair même, aucun morceau de lard, aucune carotte, aucune patate. La merveilleuse touilleuse souleva avec sa cuillère le met principal de son bouillon.

Pierrette eut un haut le cœur, Lucette s’enfuit au fond de la grange, Daniel détourna son regard et la bourgeoise lâcha  »  jamais je ne mangerai cela  »

Fernand grommela  » à Verdun on aurait bien mangé notre merde et bu notre pisse  » . Il n’empêche les pattes de poulets qui flottaient à la surface du liquide n’engageaient pas à la dégustation.

Une espèce de gélatine se formait en surface, c’était prêt, avis aux amateurs. Ce fut une sacrée affaire pour faire avaler ce potage aux enfants. Daniel pourtant pas difficile eut un haut le cœur, mais le regard noir de son père fit qu’il montra l’exemple et avala devant ses petites sœurs l’ignoble breuvage.

C’était maintenant le moment de repartir, Montargis était la prochaine étape, 40 kilomètres à faire avec des enfants sous un soleil de plomb et le ventre vide.

Cela se transforma en un chemin de croix, Pierrette ne pouvait plus avancer et les hommes se relayaient pour la porter. Les muscles devinrent lourds, les ampoules apparurent, l’on fit des pauses de plus en plus fréquentes, les colonnes de marcheurs étaient de plus en longues, faméliques, toujours le même spectacle. Les vaches  beuglaient à la mort de n’être pas traites, Ferdinand et les ouvriers en rattrapèrent afin de les soulager et aussi pour apporter quelque chose de substantiel aux estomacs.

Dans une petite commune ils eurent droit à du pain, fruit de la charité publique et d’une organisation municipale pas encore défaillante. Cela faisait d’ailleurs exception car dans la plupart des communes le maire avait déserté.

Il y eut encore des alertes et les avions à croix gammées, comme des corbeaux virevoltaient au dessus de la longue file de presque moribonds.

L’on vit encore des cadavres, une famille fauchée par une méchante explosion, le père pantelant, la tête ridiculement tournée semblait vouloir encore demander des nouvelles de sa famille. La mère tenant son bébé gisait dans l’herbe, sa belle robe blanche était maculée de sombres taches rouges qui maintenant viraient au noir. Les mouches faisaient déjà festin de la tendre chair du poupon. Une odeur acre montait en une écœurante volute, tous, à tour de rôle détournaient le regard mais gardaient pour de longues minutes la suave flagrance de la mort.

Pourquoi avait-on fait choix de se sauver, que faisait-on ici à crever doucement de faim et de fatigue. A ce niveau les voitures à moteur avaient singulièrement disparu et celles attelées avaient été abandonnées à Montereau. ll manquait maintenant du foin, la ruée avait pillé les réserves des fermes, les animaux hagards refusaient d’avancer..

La résistance humaine est presque sans limite devant la peur. Ils mirent vingt heures pour effectuer les 40 kilomètres.

La situation à Montargis virait au tragique et la condition sanitaire des réfugiés se dégradait.

On eut aussi la confirmation que Paris était occupé mais surtout que le maréchal avait demandé un arrêt des combats aux allemands. Cela devait se faire dans l’honneur entre soldats, Fernand qui pourtant vénérait Pétain eut comme un mouvement d’humeur. Ce fut fugace mais c’était une brèche dans la confiance sans borne qu’il lui portait.

Deux longs jours ils restèrent à Montargis, les allemands arrivèrent et les firent rebrousser chemin.

Comme à l’aller, le retour fut pénible mais on allait retrouver sa maison et dormir, dormir et manger enfin.

Sur place à Nangis ceux qui étaient restés, n’avaient pas été massacrés. Fernand retrouva sa maison boulevard Voltaire, elle n’avait pas été pillé.

Il retourna à son labeur d’ouvrier agricole, les rutabagas et les topinambours firent avec les tickets de rationnement leur apparition dans les ménages.

Daniel continua son apprentissage, continua à jouer au foot et enfin rencontra une belle paysanne de Rampillon. A la libération de Nangis il s’engagea dans la première armée de de Lattre de Tassigny et faillit se faire tuer à la bataille de la poche de Colmar.

Toute mon enfance j’ai entendu l’histoire de cette virée inutile et tragique . C’est avec plaisir que je vous la restitue afin que la mémoire se transmette.

Vous l’aurez compris Daniel est mon père et Fernand mon héros de grand-père et gageons que ces deux réunis ont fait l’homme que je suis devenu.

Pour clôturer cette évocation de l’exode terminons par une petite touche d’humour, à savoir que mon père n’a jamais plus mangé de soupe de pattes de poulets et qu’il s’en est pas plus mal porté.

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 5, le vol du vélo rouge

 

Une odeur de mort planait, la fumée piquait les yeux et faisait tousser. La chaussée encombrée empêchait tout mouvement. On s’arrêta par nécessité mais maintenant où aller?

Fernand et le bourgeois s’approchèrent des rives afin de trouver un moyen de passage, les polonais restèrent avec la charrette, les enfants et les patrons? Il fallait faire attention à ne pas se faire voler.

Le temps s’arrêta pour tous, il faisait chaud, on ne trouvait pas d’eau, les estomacs commençaient à se contracter.

Il n’y avait plus rien à vendre, plus rien à voler, qu’allait devenir cette marée humaine.

La bourgeoise s’éloigna un instant pour satisfaire aux besoins de la nature, au même moment l’un des polonais s’écarta aussi.

Les deux ne revinrent qu’après un long moment, l’ouvrier avait la mine réjouie et l’on compris quand polonais il se vantait de sa bonne fortune. La belle dame avait son plein de paille dans son chignon et les boutons de son corsage étaient attachés le lundi avec le mardi.

Érotisme de la peur, pulsion d’animaux qui sentent qu’ils peuvent mourir ou phantasme d’une rencontre interdite, toujours est-il que l’exode du peuple faisait un cocu de plus.

Ceux partis revinrent enfin et expliquèrent qu’ils s’étaient fait tirer comme des lapins par les soldats français postés sur l’autre rive.

Il y avait quand même une bonne nouvelle, Fernand avait trouvé un passeur pour mener tout le monde sur l’autre rive. Mais comme chaque chose à un prix il fallait laisser les charrettes et l’ensemble des affaires.

C’est à ce moment d’hésitation que le drame se joua, Montereau était un carrefour stratégique et les bombardiers allemands apparurent à nouveau. Abris dérisoires, fuites échevelées, détresse, une explosion, des corps. Les petites furent soufflées et couvertes de débris et Daniel un peu sonné par la déflagration. Ils n’avaient rien, mais l’horreur apparut, un vacher de la Psauve qui les suivait depuis le début gisait mort. Les enfants restèrent muets, tétanisés, jusqu’à présent ils ne connaissaient pas les morts, celui ci discutait avec eux quelques minutes avant l’attaque. On l’abandonna, quelqu’un viendrait bien le relever. C’était pour sûr gageure que de penser cela, les services étaient partis depuis un moment, maire, pompiers, infirmiers, croques morts tous fuyaient comme les autres l’avance des troupes allemandes.

Chaque homme se voyait fusillé, chaque femme se voyait forcée et chaque enfant se voyait mangé.

Pour Daniel il y eut un autre traumatisme que le regard du mort qui restait figé dans ses pupilles. Ce fut la disparition de son vélo, un salaud avait profité de la situation. C’était à vrai dire plus qu’une bicyclette, c’était le cadeau de sa mère défunte pour son certificat d’étude. Avec cette disparition sa maman mourait une autre fois. Une plaie béante s’ouvrait de nouveau, sa vie en sera changée à coup sûr. Il chercha en vain le voleur, mais dans la confusion, la foule et la mort il ne la retrouva pas. Des larmes de haine et de désespoir lui montèrent aux yeux. Fernand son père portait aux Boches une haine inextinguible pour les années qu’il avait perdu dans les tranchées, lui à n’en pas douter leurs en voudrait le restant de ses jours pour ce souvenir perdu, ce bien plus précieux qu’un bijou, l’image d’un être disparu.

On ne prit que le nécessaire et l’on passa comme on aurait passé sur le Styx le fleuve qui sépare le monde terrestre des enfers. Le passeur ne se nommait pas Charon mais il fallut lui donner une pièce pour chacun des passagers. Le sens des affaires pouvant aller de paire avec la charité.

L’on voyait les ponts bouleversés, le fleuve charriait des cadavres d’animaux mais malheureusement l’on reconnu aussi une capote de soldat. Divers débris voguaient au rythme du courant, planches, tonneaux, poutrelles . Une barque à la dérive vint frapper le long de notre frêle esquif, Pierrette poussa un cri de terreur, les gamins ne savaient pas nager et de toutes façons les nappes d’hydrocarbure qui surnageaient entre deux eaux auraient servi de terrible obstacle.

Mais enfin tous étaient en sécurité, les patrons, la bourgeoise et son cocu ainsi qu’une partie des polonais. Le reste de la troupe resta avec les charrettes et les animaux, il est vrai contre un substantiel dédommagement.

La journée était presque terminée et la situation sur cette rive était aussi précaire que sur celle que les réfugiés avaient quittée.

On se réfugia dans une grange, les ventres criaient famine, Daniel surveilla ses sœurs, Fernand et les ouvriers agricoles de la Psauve tentèrent de trouver de la nourriture.

Dans cette grange l’on pouvait faire un panorama de la nature humaine, il y avait ceux qui bâfraient en silence et en cachette ne partageant rien, il y avait une pauvre maman avec des marmots en bas age qui vit que la petite Pierrette la regardait avec insistance et qui charitablement partagea un fond de lait entre elle et ses petits.

Il y avait aussi un couple d’amoureux qui se nourrissait de leurs baisers et aussi un cacochyme vieillard en sarrau qui tenait la main parcheminée de son épouse. Ridée comme une poire tapée elle souriait de sa bouche édentée. Rien ne semblait les atteindre, ils étaient là car leur fils les avait presque hissés de force dans le tombereau.

 

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 4, la rupture des ponts

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 4, la rupture des ponts

 

Fernand lui s’inquiétait un peu de ses parents, Charles et Léonie normalement devaient être aussi sur la route. Ils étaient partis avec les employés de la sucrerie Lesaffre où Roger, leur plus jeune fils travaillait.

Au loin on entendait encore le fer des roues de charrettes, de ceux qui coûte que coûte avançaient. Mais ce qui était le plus triste c’était encore d’entendre le beuglement des vaches non traites. Cela vous retournait l’âme d’autant que paradoxe, les femmes cherchaient du lait pour leurs petits.

Le lendemain matin après avoir mangé chichement l’on se remit en route, bientôt Montereau, tous pensaient que cela serait le début de la sécurité.

On eut dit finalement une bande de romanichels, pas lavés, dépenaillés, qui se mit en marche.

Le bourgeois tenta de redémarrer sa voiture, rien n’y fit, les hommes la poussèrent, mais rien ne put la faire repartir. On la cacha dans une grange mais sans beaucoup d’espoir qu’elle ne suscite pas l’intérêt du pillard. Madame en cassa son talon et on lui trouva une place dans la deuxième charrette. Un ouvrier agricole se mit à lui faire du gringue, sans se préoccuper du mari qui marchait devant.

Fernand rigolard disait tout haut, celle là, m’étonnerait qu’elle y passe pas.

De loin l’on voyait enfin Montereau et ses deux cours d’eau, l’Yonne et la Seine qui se rejoignaient pour n’en faire qu’un.

L’on voyait aussi la colline de Surville où Napoléon avait bombardé les autrichiens en 1814 lors d’une autre invasion.

Cela aurait pu être rassurant si des volutes de fumée n’apparaissaient pas également.

Puis le voyage presque bucolique prit un tour plus tragique, au détour d’un virage, l’innommable se fit jour.

Les Junker 87 avaient fait leur office, des dizaines de voitures gisaient là abandonnées, retournées. Des meubles brûlaient lentement comme pour un feu de la saint Jean, des bagages éventrés laissaient échapper des hardes. Un tas de photos, dérisoire souvenirs s’envolaient au vent.

Un couple de bœufs regardait en piétinant le spectacle prêt à repartir. Sur le bord une antique Renault se consumait lentement, la peinture partait en cloques, les sièges pleins de paille et couverts de cuir laissaient voir leurs ressorts. Sur le toit un matelas qui deux jours avant avait du voir les joutes amoureuses d’un couple d’amoureux, fumait en son intérieur et exhalait une odeur de crin brûlé.

Dans l’herbe pleurait une petite fille, les larmes coulaient comme un fleuve sur sa petite robe. Elle avait perdu l’un de ses petits souliers vernis de communiante, les parent au départ lui ayant passé ses habits du dimanche.

Dans le champs, un cheval les pattes en l’air le ventre gonflé, puait sa charogne maléfique.

Mais là sans doute n’était pas le pire, un homme gisait sur le dos, le ventre ouvert, les boyaux débordant encore chauds que de ses mains il n’avait plus retenir. Ses yeux étaient révulsés, il avait vu la terreur, avait senti sa mort. Pas très loin une scène morbide et fascinante, une femme nue dont les vêtements avaient été soufflés par l’explosion d’une bombe, gisait là sans blessure apparente. Chacun regardait, obnubilé par l’indécente nudité ou par l’immobilité de la morte. La blancheur de ses fesses contrastait avec le rouge de la mare de sang qui se coagulait sous sa tête. Un soldat qui passait, la couvrit d’un dérisoire linceul.

De l’autre coté un vieux, canne à la main hurlait qu’il avait perdu sa femme, fou de douleur. Sa fille vint le chercher et rassura ceux qui cherchait sa pauvre femme, elle était morte depuis dix ans et le pauvre n’avait plus sa tête.

Un groupe de soldats avait quand même prit position pour riposter, cela avait été vint, mais sauvait l’honneur.

En fait la route était pleine de morts, tas de chair désarticulée, dérisoires morceaux humains. Daniel qui n’avait vu que sa mère morte était livide, les gamines pleuraient et la bourgeoise geignait comme une enfant qui n’avait plus son hochet.

L’un des ouvriers Polonais qui connaissait le martyr de ses compatriotes à Varsovie laissait échapper des larmes. Un autre serrant les poings se jurait d’aller combattre quelque part.

Maintenant que nous arrivions, l’endroit se transformait en cimetière de voitures, civiles, militaires, une ambulance et même un corbillard. Les militaires se faisaient plus nombreux et tenez vous bien certains étaient encore organisés pour combattre.

La colonne se stoppa ,comme un serpent immobile sur une pierre au soleil.

Fernand se détacha et partit aux nouvelles afin de se  renseigner pour le passage des rivières.

Le patron tenta d’acheter de la nourriture mais ne trouva rien. Les enfants se partagèrent le dernier quignon.

Au bout d’une éternité le père revint, les ponts étaient détruits. Tous se regardèrent en maudissant leur venue dans cette ville inconnue.

C’était une toute autre chose que précédemment, les carcasses de véhicules jonchaient les accès au pont, des maisons avaient souffert des bombardements. De nombreux cadavres d’animaux commençaient leur pourrissement et malheureusement aussi quelques pauvres malheureux.

Pour Fernand qui avait fait la bataille des frontières, la Marne, l’Aisne , Verdun, la Somme, le Mont Cornillet cela paraissait presque une farce, mais pour Daniel et les petites se fut un théâtre apocalyptique.

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 3

 

On ne voit plus maintenant la blonde ondulation des champs de blé, remplacée par l’ombre rafraîchissante de la forêt.

Pierrette  dort bien calée entre deux matelas, mais Lulu elle commence à geindre, entre pipi et grosse commission elle tente d’attirer l’attention sur sa fatigue. Mais marche ou crève, il faut fuir.

Soudain un bruit venu du ciel, on s’interroge, Français, boche ou rital. La panique s’installe, la peur prend aux tripes.

Un couple de vieux belges semble reconnaître le bruit caractéristique des terribles bombardiers en piquée Allemand.

C’est la ruée vers les couverts, Fernand attrape Pierrette et la jette presque dans le fossé.

Daniel lâche avec regret son vélo et plonge à son tour se retrouvant la tête dans les nichons de la bourgeoise à la Peugeot. La situation pour lui est inédite, elle aurait pu être sensuelle, mais avec la peur les sens ne se régissent pas de la même façon.

Jacqueline est quand à elle sur le dos avec un Polonais comme protecteur, en profite t-il ?

Mais où est passé Lulu, pas bien loin elle s’est calée le long de la grande roue et on aperçoit sa tête derrière le gros moyeux. La patronne quand à elle hurle comme un goret qu’on égorge à l’abattoir de Nangis, on a oublié ou pas eut le temps de la descendre. Son mari bientôt passera un sale quart d’heure.

Ce n’est qu’une fausse alerte, la mort est pour d’autres, on entend au loin quelques claquements.

Un fumée monte à l’horizon, le silo, la sucrerie, l’aérodrome des loges, non c’est plus loin déclare le patron. Cela rassure tout le monde et on reprend la marche. Il fait chaud, la faim tenaille maintenant les ventres.

Personne ne s’arrête, comme une nuée d’abeilles mut par le même instinct, on avance.

Pierrette et Lulu se chamaillent, il y a de la taloche dans l’air. Daniel engage par la vitre un semblant de conversation avec la belle dame qu’il a drôlement côtoyée pendant l’alerte. Son père sourit de le voir lui si timide parler avec une femme.

On arrive au chemin qui mène aux étangs de Villefermoy, Daniel y vient nager avec la jeunesse du village, c’est un lieu de rencontre et des idylles s’y nouent .Il a un pincement au cœur au dimanche qu’il aurait pu passer là bas.

Puis mus par un instinct grégaire chacun s’arrête à tour de rôle pour manger, même une fuite éperdue n’empêche pas d’avoir le ventre creux.

Ce n’est pas parce que les boches nous talonnent au cul qu’on doit pas bouffer, dit l’un, oui et puis boire un coup, dit l’autre.

Comme un pique nique de congés payés de 36, saucisson, fromage et pinard, on se croit sur les bords de Marne. Pour peu certains mariolles pousseraient la chansonnette.

Le bourgeois et sa femme se joignent sans rancune à ceux de la ferme après tout on fuit la même chose. Certes et la différence est notable, eux savent qu’ils vont rejoindre l’hospitalité d’amis dans le sud alors que les pauvres en culotte de velours et ceinture de flanelle partent en une aventure sans but bien fixe.

Personne n’a envie de repartir mais hélas les bruits les plus alarmants courent. D’ailleurs quelques tirailleurs nord africain en leur charabia font comprendre à tous que les frisés défilent sur les champs Élysées.

Fernand ricane avec d’autres anciens de la dernière, en leur temps on les avait arrêtés sur la Marne. Chacun commente différemment mais pour sûr tous sont d’accord pour penser que le vieux Pétain va arranger cela.

Le rythme se fait moins rapide, toujours plus chaud, une poussière épaisse s’élève de la colonne , tous font grise mine.

La famille n’est pas encore à Montereau, il faut s’arrêter pour la nuit. Un campement s’improvise autour d’une grange, la ferme a été abandonnée par ses occupants.

Les polonais font le tour des lieux, les portes sont béantes, déjà forcées. Les placards ont été visités, pillés de fond en comble les pièces présentent un triste spectacle. Pour sûr à leur retour les pauvres ne retrouveront plus rien. On trouve un drap pour allonger les petites mais les ouvriers aurait bien aimé trouver un peu de vin . La cave plus que tout avait intéressé quelques soiffards. D’ailleurs il n’est pas besoin d’être grand clerc pour trouver les coupables. Un groupe de militaires dépenaillés, sans les armes qu’ils avaient dû jeter et évidemment sans officier, braillaient autour d’un feu complètement saouls.

Pour Fernand ils ont mérité le peloton d’exécution, mais tout se délite, tout part à l’eau

Daniel fait le tour de l’endroit, il voit une femme qui donne le sein et une autre qui cherche au près des groupes un peu de lait.

Les repas s’organisent, certains sont opulents d’autres chiches, c’est selon le degré de richesse, de préparation et bien sûr du nombre de jours qu’on a marché.

Jacqueline la grande organisatrice s’aperçoit qu’au niveau nourriture la famille n’ira pas loin. On fait cause commune avec les ouvriers polonais et les patrons de la Psauve.

Fernand mange peu et donne sa part à ses filles. Les gamines s’endorment du sommeil de l’enfance. Daniel lui se cale comme il peut et entame une nuit agitée. Ne pouvant dormir Il ouvre les yeux à la lune et compte les étoiles. Il ne peut s’empêcher de penser à sa mère qui était morte il y a deux ans, des larmes lui viennent. C’est souvent dans les moment de détresse qu’on pense aux disparus.

 

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, ÉPISODE 1

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 2

 

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 2

 

Soudain apparut une charrette, puis une deuxième, le père Fernand marchait fébrilement au rythme lent des deux lourds chevaux de trait qui tiraient l’ une des voitures.

Pierrette fut surprise et Lulu cessa immédiatement sa sarabande autour de la corde, d’ailleurs les autres gamines tout aussi subjuguées par incongruité de l’échafaudage lâchèrent leur jeu enfantin.

Instinctivement toutes surent que l’événement qui touchait une partie de la population et dont elles avaient entendu parler par leurs parents allait maintenant les toucher elles.

Les deux gamines Tramaux connaissaient une partie des hommes qui accompagnaient les charrettes, c’était des ouvriers agricoles Polonais. Main d’œuvre à bas prix qui pullulait dans toutes les fermes briardes. Leur père Fernand en disait pis que pendre et les appelait les polacks, reconnaissant toutefois qu’ils étaient de fiers et courageux paysans. Mais c’était plus fort que lui, tous ceux qui ne venaient pas de l’est de la Seine et Marne étaient un peu étrangers. Pierrette se gardait bien à l’école d’employer les mêmes épithètes que son père. Les boches, les ritals, les polack, les rosbifs, les amerloques, les crouilles, les négros, les youpins et les niakoués, le père il voulait pas en entendre parler, c’était acquis et acté.

Apercevant ses filles, les ordres fusèrent, Lulu fut envoyée à l’atelier de menuiserie pour récupérer Daniel. Pierrette dut aider son père à ficeler quelques affaires dans une valise de carton bouilli. Prendre l’essentiel sans en prendre de trop, la était la gageure.

Le fils de la maison arriva sur son beau vélo, il portait sur le guidon sa sœur Lulu, l’impudicité de la position n’échappa pas à l’une des femmes juchées tout en haut de l’enchevêtrement. Entre un matelas et une cage à poule on apercevait que sa vieille tête ridée.

Daniel en gamin tourmenté et anxieux savait contrairement à ses petites sœurs ce qui se passait. Son maître d’atelier préparait aussi son départ comme d’ailleurs la plupart de la population de Nangis.

Mais où était passée l’effronté de Jacqueline, nul ne le savait. Il faudrait bien un jour que l’impulsif zouave ne corrige sa fille avant que la féminité débordante de sa fille ne lui amène un petit qu’ils ne pourront pas appeler Désiré.

Mais enfin elle arriva, car bien placée au défilé des malheureux, elle avait vu son père passer.

Elle aussi boucla une grande valise où prévoyante elle entassa quelques victuailles. Elle considéra que c’était nécessaire au détriment de quelques nippes dont l’on pourrait aisément se passer..

Le convoi s’ébranla enfin Pierrette fut montée sur la charrette, lieu de dominance où son espièglerie pourrait jouer à plein.

Pour l’instant il fut décidé que Lulu marcherait mais tous se doutaient qu’elle ne tiendrait nullement la distance.

Daniel emmena son vélo et en compagnie de Jacqueline chemina.

Le convoi n’était pas encore sorti de Nangis que les difficultés déjà se faisaient jour . En effet des centaines d’autres habitants de la ville mus par une sorte d’instinct fuyaient comme une horde d’animaux chassée par le feu.

Fernand, son patron et les polonais voulaient aller jusqu’à Gien. Daniel ne demanda pas aux adultes la raison de cette destination. Il s’enquit simplement du nombre d’heures qu’il faudrait pour y parvenir. Personne n’en savait rien. Lentement l’on vit disparaître le château et la silhouette de l’église. Ces symboles familiers et protecteurs se perdaient dans l’évanescence de l’horizon.

Daniel en fut troublé mais ne pipa mot, le spectacle était somme doute grandiose mais aussi un peu burlesque à la fois. La foule qui se mouvait n’avait rien d’homogène, beaucoup de femmes et d’ enfants accompagnés d’ un grand nombre de vieillards. Certes des hommes marchaient aussi de concert avec les femmes et les chiards, mais la tranche des hommes faits, avait quand à elle bien disparue.

Bien que cela ne fut pas entièrement exacte car le convoi de pauvres hères, était souvent doublé par des convois militaires qui par leur direction ne partaient pas pour soutenir l’offensive Weygand.

Quand nos défenseurs passaient en ordre ou en désordre ce n’était qu’imprécation. Les vieux, entendons ceux de 14, les accusaient de lâcheté et les insultaient, les femmes plus incisives s’en prenaient à leur virilité. Certains n’avaient plus d’arme d’autres ressemblaient aux militaires de l’armée à Bourbaki.

Le spectacle au vrai était grandiose que ce long serpentin de fuyards, les voitures à moteur il est vrai pas nombreuses côtoyaient celles qui étaient tractées. Odeurs de bouse, de crottin et de pots d’échappement , le tout en un écœurant mélange venait incommoder la masse des fuyards.

Un véhicule , une Peugeot vint klaxonner afin de doubler la charrette de la Psauve, Fernand ne bougea pas. Des noms d’oiseaux s’échangèrent, le vieux zouave au bar de la gare en avait couché pour moins que cela et le ton monta.

Le fier à bras des villes, presque en costume du dimanche ne soupçonnait pas le danger d’insulter l’ancien nettoyeur de tranchées. Seuls les polonais le sauvèrent d’un désastre en retenant le botteleur énervé.

La circulation avait été bloquée et tous s’impatientaient, la voiture à moteur resta derrière en attendant de trouver le moyen de s’échapper de la lenteur des pourvoyeurs de purin.

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, ÉPISODE 1

En cette journée, tous les habitants n’avaient qu’une phrase à la bouche,  » ils arrivent, ils arrivent  ».

Cela courait de bouche en bouche comme un mauvais microbe, comme une médisance sur un marché, comme un fait divers au café des sports et comme un bubon sur un pestiféré.

Daniel comme les autres entendit, mais rivé sur son établi, une varlope en main, il s’appliquait en apprenti consciencieux sur la tâche que lui avait confiée son patron le père Legouge.

Tous en ce lieu étaient nerveux comme dans l’attente d’un départ ou bien même d’un événement.

Ils avaient suivi sur leur TSF les dernières péripéties où plutôt devrait-on dire les derniers drames.

Depuis le 10 mai de cette année 1940, l’Allemagne avait forcé la France comme on force une femme. Au niveau d’un point faible que la ganache de Gamelin notre généralissime considérait comme fort , ils brisèrent nos lignes, dispersèrent nos forces.

Les arbres centenaires des Ardennes et le cours impétueux de la rivière Meuse, tels une ligne Maginot naturelle, étaient sensés nous protéger des hordes germaniques.

Certes quelques esprits chagrins s’étaient bien aperçus après quelques manœuvres que cette prétendue invulnérabilité n’existait guère. Mais écoutait-on les esprits chagrins.

Depuis rien n’avait pu arrêter les troupes teutonnes, ni le prétentieux colonel de Gaule, ni le défaitiste Weygand, ni le cacochyme Pétain et bien sûr encore moins nos généraux en place.

La ruée des chars allemands que l’on aurait pu prévoir si l’on avait lu les livres de Gaule était irrésistible. Que pouvait faire un Corap face à un Gudérian, que pouvaient faire des blindés dispersés faces à des meutes métalliques et tourbillonnantes commandées par des jeunes loups comme le général major Erwin Rommel.

Ce n’est pas que les hommes ne furent pas héroïques, mais il est difficile d’arrêter le sable avec ses mains. Mal commandés, mal équipés, démoralisés par la soudaineté de l’attaque après presque une année de drôle de guerre, ils ne purent que subir. Les Anglais à Dunkerque réussirent leur premier miracle en se ré-embarquant, mais nous nos pauvres poilus de l’an 40 finirent en immense majorité dans les stalags.

La chaleur montait doucement en ce jour de juin 1940, le soleil montrait déjà malgré l’heure matinale, toute l’étendue de sa puissance. Pierrette pour jouer c’était mise à l’abri des arbres du boulevard Voltaire.

 » le palais royal est un beau quartier toutes les jeunes filles sont à marier  »

La corde à sauter allait de plus en plus vite et Pierrette s’efforçait de suivre le rythme.

 » Mademoiselle Tramaux est la préférée de monsieur Untel qui veux l’épouser »

Bientôt essoufflée elle se prit les pieds dans la corde et chuta, heureusement elle n’abîma pas la belle robe que sa sœur Jacqueline lui avait confectionnée.

Elle se souvenait d’un précédent incident où en sautant par dessus les grosses chaînes qui bloquaient le passage sous les arbres, elle avait fait un accroc à sa robe.

Elle ressentait rien qu’en y repensant la brûlure sur sa joue quand sa grande sœur l’avait giflée.

Pour l’heure, elle était tranquille, cette dernière était partie avec une de ses copines voir le passage des réfugiés sur la route de Provins. Au vrai, il devait bien y avoir anguille sous roche car des réfugiés ils en passaient devant la maison sans que Jacqueline en fusse autrement intéressée.

Interrogée sur le sujet son autre sœur qui l’avait rejointe préféra éluder. Visiblement cela ne regardait guère une enfant de 8 ans. Lucienne ou Lulu n’avait que deux ans de plus mais semblait jouir d’une connaissance bien plus grande.

Que pouvait bien manigancer Jacqueline et que pouvait-elle cacher de bien suspect. Cette dernière exaspérait souvent Pierrette, en voulant agir en femme de la maison et en mère de substitution.

 » Tiens toi bien, montre pas ta culotte, coupes tes ongles noirs, mange proprement »

Elle n’arrêtait pas de lui casser les pieds et tant mieux si un quelconque secret la tenait éloignée de la maison à courir le guilledou.

Sa grande sœur avait quatorze ans, une vraiE femme avec de la poitrine et semble t’ il des poils entre les jambes bien que sur ce sujet Lulu ne sache pas grand chose. Elle jouait certes sa mijaurée, prenait de grands airs mais assumait il faut le dire son rôle de femme dans cette demeure qui en était dénuée depuis le décès de leur mère.

Leur père Fernand n’était jamais là, il partait à l’aube pour travailler comme ouvrier agricole à la ferme de la Psauve. Même si il était considéré comme l’un des meilleurs botteleurs des environs il peinait à nourrir sa nichée.

Depuis peu, Daniel son seul fils lui venait en aide en lui donnant sa maigre paye d’apprenti menuisier.

Ce dernier petit brun de seize ans, maigre comme une sardine encaquée, un peu rêveur avait été mis en apprentissage chez le menuisier Legouge à deux pas de chez eux.

Peut-être se serait-il vu poursuivre un peu ses études, il en avait les capacités. Le certificat d’étude qu’il avait eu avec brio était comme pour beaucoup le couronnement de leur scolarité.

Le beau diplôme viendrait rejoindre le cadre avec les médailles du père sur la cheminée puis finirait dans un tiroir lorsque l’enfant serait parti à tout jamais de la maison.

Lui comme les autres jours, était donc parti jouer de la varlope et du vilebrequin, il avait emmené sa gamelle pour manger sur place malgré que son atelier n eut été qu’à une encablure.

Lui aussi était le protecteur de ses petites sœurs, bien que ce ne fusse pas de la même manière que Jacqueline. Peu lui importait leur tenue et leur comportement, il les protégeait de loin en loin comme un pâtre sur ses ouailles.

Parfois même il atténuait les colères du père rien que par sa présence tranquille.

Par contre l’attitude de Jacqueline le révoltait quelque peu, cette gamine au corps de femme n’était encore qu’une enfant qu’elle affolait déjà par son aplomb la gente masculine. Elle était par trop entreprenante et bien trop libre de ses mouvements.

Les deux sœurs aînées Léone et Suzanne avaient quitté la maison depuis peu pour suivre leur vie affective.

Toutes deux vivaient en région parisienne dans la proche banlieue de la capitale.

DESTIN DE FEMME, Épisode 34, Ultime rencontre.

Et bien moi j’étais maintenant seule avec mon buffet, quelle tranquillité, mais aussi quelle tristesse.

Le soir quand je rentrais du travail, épuisée, je ne tardais pas à me coucher n’ayant rien d’autre à faire .

Je causais bien avec mes chats mais comme ils ne me répondaient que rarement les soirées étaient monotones et je les appréhendais.

Quand il faisait beau je me posais sur mon banc devant la maison, les voisins s’arrêtaient et nous papotions , le soleil me grillait et j’aimais ces instants de pur bonheur.

Mais j’étais bien fatiguée et les travaux que j’effectuais me pesaient énormément, je ne savais pas si j’allais pouvoir les faire bien longtemps.

Heureusement mon fils Louis qui lui aussi s’était installé à Villiers s’occupait de moi et m’aidait pécuniairement. Remarquez il n’avait pas le choix sinon il aurait été obligé à moment ou  à un autre de me prendre chez lui.

Je crois que personne ne voulait de cette solution, et je préférais mourir chez moi. Mais je n’étais pas centenaire et finalement guère pressée de partir.

J’eus encore un moment de fierté quand un jour que je me remontais un seau d’eau au puits, un homme que je ne connaissais pas s’arrêta devant moi et m’aida. Il se présenta et on parla de la pluie et du beau temps.

De ce jour il revint régulièrement, des premières banalités, nous étions passés à parler de nos vies et de nos proches. Il était veuf et un jour il me demanda si je voulais partager sa vie.

J’étais charmée, mais surprise, pourquoi s ’embêter, il m’exposa tous les avantages, il avait un peu de bien ce qui me mettrait à l’abri d’une éventuelle indigence. L’argument le plus pertinent était qu’il était plus facile de vivre sa vieillesse à deux que tout seul. Il avait mille fois raisons mais j’hésitais.

Physiquement il était encore vert, droit, le visage à peine ridé, propre, pas repoussant du tout.

Sa conversation était riche ce qui me changeait de mes matous, non vraiment j’hésitais.

Mais entre discuter avec un ami et partager son lit il y avait un pas qu’il m’était difficile de vaincre.

Le poids du quand dira t’on, les yeux de la famille qui verrait surement d’un mauvais œil l’intrusion d’un étranger dans leur maigre héritage ou simplement une peur irraisonnée de l’inconnu.

Un jour que nous partagions un quignon de pain et un morceau de brie noir, il me prit la main. Cela me fit venir les larmes, rarement on avait fait ce geste à mon égard, mes précédents maris étaient beaucoup plus directs.

J’étais à ce moment près à lui dire oui, l’intrusion de mon petit fils mit fin à ce rapprochement.

Suspendu ce moment idyllique nous savions tous deux qu’il nous faudrait faire renaitre un tel instant pour que nous puissions nous unir.

L’occasion fut peut être manquée, les semaines passèrent puis les mois, je ne voyais plus mon vieux courtisan, j’en fus malheureuse puis ma vie simple reprit son cours, mon buffet brillait toujours de mille feux mais moi je me sentais vieillir.

Un jour au début de l’été, vision miraculeuse je le vis approcher de ma maison, oui c’était bien lui mais vouté, avançant péniblement il ne semblait plus être le même.

Son visage s’était creusé et sa barbe plus blanche. Il s’asseya sur la grosse pierre du devant, épuisé.

Je vins le rejoindre et il me conta ses malheurs, sa maladie qui l’avait retenu cloué au lit, puis la mort de son fils. Non il n’avait pas abandonné cette idée d’installation et de mariage, quelle sotte, à aucun moment je n’avais envisagé qu’il puisse avoir un empêchement.

La soirée passa et je me décidais à le garder à souper, pendant que je m’affairais il était assis à m’observer, j’avais l’impression qu’il avait toujours été présent. Puis je l’ai gardé en cette belle nuit.

Sans précipitation nous nous sommes dévoilés l’un à l’autre, j’ai fait fi de mes livres en trop, de mes seins lourds, de mes fesses graisseuses, de mon ventre bedonnant et de mes cheveux blancs.

J’ai fait fi de ses genoux cagneux, de son ventre proéminent, de son début de poitrine, de son dos vouté, de ses muscles relâchés et de son torse neigeux.

Nous fîmes l’amour, comme jamais je n’avais fait, matinée de douceur et de tendresse.

Cette apothéose fut comme le crépuscule de ma vie amoureuse et d’ailleurs de ma vie en général.

On décida de ne pas se marier, mais de se rencontrer comme bon nous semblerait, la vieille resterait seule sauvant l’honneur. Évidemment personne n’était dupe mais dans une société hypocrite notre liaison avait sa place.

Mon dernier homme m’accompagna dans mes ultimes instants, avec gentillesse il me veillait, avec abnégation il me nourrissait. Sachant lire il me dévoilait le monde à travers les journaux, je voyageais enfin. Ne travaillant plus il subvenait à mes besoins, se substituant à mes enfants qui là ne trouvaient rien à redire à sa présence.

Puis comme tout à une fin j’en eus une aussi. Le 16 févier 1865, je quittais le monde des vivants.

Mais mon âme, de Louis à Adrienne, d’Adrienne à Fernande, de Fernande à Daniel, de Daniel à Pascal me survit et je vois même ce dernier écrire et narrer sur une drôle de machine mon histoire et celle de la défunte Rosalie.

FIN

DESTIN DE FEMMES, Épisode 33, les balades de la veuve

De chacun je gardais un petit souvenir, de Léon j’avais la pipe, de Louis une casquette et une canne qu’il avait sculptée et de Aimable j’avais tout mais surtout mon beau buffet.

Tous ces objets comme des reliques trônaient sur mon beau briard ciré et épousseté tous les jours, j’y avais rajouté un crucifix une branche de laurier bénie aux rameaux et bien sûr ma bougie de la chandeleur. Ainsi, je pensais tous les jours à ces messieurs.

J’avais appris que le père de Rosalie était mort et j’espérais aussi la mort de mes soldats violeurs.

Heureusement pour m’égailler j’avais mes deux pisseuses et l’Alexandre qui malheureusement allait devoir rejoindre la cohorte des enfants esclaves dans nos grandes fermes briardes.

A entendre parler au village, je me demandais s’ il ne serait pas mieux dans une usine ou une manufacture de grande ville. Nous pourrions comme il n’était pas bête lui trouver un maitre qui lui apprendrait un travail honnête.

J’en parlais à ses oncles, tous furent unanimes la ville n’était pas bonne pour un orphelin de la campagne, lieu de perdition , de débauche et aussi de misère. N’en parlons plus, il sera charretier comme la plupart des Ruffier.

Je le revois encore partir son baluchon à la main, pas même un regard pour moi, tellement pressé de vivre sa vie.

Pour les petites, je tentais de les mettre en garde sur les écueils de la vie afin qu’elles ne reproduisent pas le schéma de leur mère et de leur grand mère. Non pas que je ne leurs souhaitais pas de belles aventures mais je tenais à leur inculquer que suivre le chemin coutumier était aussi une bonne chose.

Ces deux chipies m’entouraient de prévenance surtout pour me soutirer des douceurs, mais je savais aussi manier les brassées d’orties et croyez moi plus d’une fois leurs jolies fesses tendres ont eu à rougir.

Parfois le dimanche j’étais invitée chez les uns et les autres, la vie passait et je devenais une vieille femme.

Mais je n’en avais pas fini avec les avanies, cet idiot de Victor sensé m’accompagner en mes vieux jours avait décidé de mourir avant moi.

Comme je vous l’ai dit Victor lichait pas mal, un petit coup par ci un petit coup par là, jamais à refuser. Depuis qu’il était cantonnier, il avait à faire avec beaucoup de monde et ne dédaignait pas d’accepter un petit verre de goutte.

Depuis qu’il n’avait plus Rosalie, il s’attardait au cabaret et revenait chez nous dans un sacré état. C’était sa façon à lui de lutter contre la solitude. Raisonnablement saoul il était gentil, cajolait les petites et me disait des blagues, par contre quand il rentrait ivre mort et qu’il fallait qu’on le couche l’affaire était plus difficile à traiter. Un poids mort le gros Victor et avec les filles on avait peine à le mettre au lit tout habillé.

A ce rythme son corps s’abima , il prit du ventre et son teint se violaça, son nez devint difforme et on avait l’impression qu’il exsudait par tous les pores, de l’eau de vie.

Le Victor devint un peu la risée du village et mes petites filles prirent honte de leur père. Il fut question de le virer de son emploi car souvent au lieu d’entretenir les fossés il y dormait.

C’est sûr il ne se trouverait plus de femme, à moins d’un changement radical. Il n’en fut rien, l’ivresse fut sa compagne et lui resta malheureusement fidèle.

La maladie vint se mettre et son corps délabré et ne put combattre, après la fête de tous les saints de l’année 1862, il se coucha pour ne plus se relever.

Quarante cinq ans, ce n’était pas un âge pour mourir . Mon gendre, mais aussi mon compagnon bien involontaire de vie s’éteignait, décidément j’allais voir mourir tout le monde.

On enterra dignement le bonhomme, les âmes pieuses dirent qu’il l’avait bien cherché, peu en fait le pleurèrent. Ses ainés partis depuis un moment, renâclèrent à payer les obsèques et il fallut que moi j’en rajoute un peu afin qu’il ne soit pas jeté aux indigents.

DESTIN DE FEMMES, Épisode 32, la mort de Rosalie

Le cinq février 1857 un garçon naquit au foyer, Victor exulta mais pas moi. Le bébé tenait plus du rat crevé que d’un être humain, pour sûr il ne vivrait pas.

On le laissa tranquille, de toutes façons il ne fallait pas le nourrir tout de suite, mais jamais nous ne l’entendîmes sortir un cri, un mouvement de paupières et une respiration saccadée indiquaient qu’il vivait.

On l’emmena se faire baptiser, le lendemain, cause à effet il était mort. Charles c’est le nom qu’on lui avait donné et que personne n’eut le temps de prononcer.

L’enfant je m’en moquais mais ma fille elle, était mourante. Une hémorragie se déclara et de violentes douleurs dans le bas ventre la faisaient hurler.

Elle traina des mois, le sang lui sortait toujours des appareils reproducteurs, son ventre était douloureux et le mal irradiait dans son dos. Mais la bête n’était pas morte pour autant, luttait mais ne gagnait. La grande faucheuse impavide et tranquille attendait passive devant la maison, j’entendais son ricanement, je sentais son froid passage.

Rosalie s’éteignit le 16 juillet 1857, après tant de douleurs, sa mort lui fut une délivrance. Mes larmes pendant son long calvaire s’étaient taries, mais devant sa tombe lorsque la petite Rosalie sa fille me prit la main, les yeux tels une source après la pluie, en versèrent un torrent .

Ma situation était claire nous avions maintenant un veuf, avec un beau fils de neuf ans, deux filles en bas âge, un Alphonse fils de son premier lit âgé de 10 ans. C’était un joli équipage mais qu’en faire et comment le conduire.

Naturellement je me devais de prendre le premier né de Rosalie, qui n’était pas du Victor, mais ce dernier l’avait prit en amour et le considérait comme son fils alors que faire.

Je fis donc à Victor la proposition de s’installer avec moi à Villiers Saint Georges, ma maison était grande et nous pourrions loger aisément. De plus comme il y avait deux chambres, la décence serait respectée. La vieille veuve et le plus tout jeune veuf feraient un bout de chemin ensemble, tout de moins jusqu’à ce que les enfants se débrouillent seuls.

Mon gendre déménagea avec les enfants, chacun s’installa comme il put, tentant de trouver ses repères. Je gardais le lit principal celui qui était dans la pièce de vie commune et autour de moi, on fit graviter les paillasses des enfants. Victor s’isola un peu car nous avions un étage qui nous servait de grenier, on nettoya , on poussa les objets et son châlit trouva un faible emplacement.

Il se fit discret et passait le plus clair de son temps en extérieur, il me donna sa paye pour que je gère le ménage ne se gardant que quelques pièces pour son tabac et ses verres de vin. Pour le reste je faisais ce que je voulais. D’abord j’envoyais les enfants à l’école, la commune avait obligation de tenir une école ouverte. Certes de les envoyer n’était pas obligatoire et beaucoup préféraient voir les leurs aux champs, aux vaches, aux oies, ou aux moutons que sur les bancs d’une école à ânonner l’alphabet. Moi pourtant née au siècle dernier et ignorante de tout, je sentais confusément que c’était une bonne chose et que cette éducation pourrait leurs permettre de sortir de notre crasse condition.

On entra dans une période un peu triste, Victor comme je vous l’ai dit, on ne le voyait pas beaucoup, les enfants grandissaient tranquillement.

On se débarrassa d’ Alphonse, il n’était pas de mon sang mais c’était un bon gamin,il partit sur Jouy le Chatel comme domestique.

Toujours l’immuable destin des pauvres, Victor lui était enfin cantonnier, bon travail dont il était fier et qui il faut le dire était moins fatiguant que maçon.

Nous formions un sacré assortiment et il ne fallut pas beaucoup de temps pour que la rumeur publique nous attribut une liaison. Je me demande bien pour quelle raison on pouvait s’imaginer une telle chose nous avions plus de vingt ans d’écart et ayant été marié à ma fille je le considérais comme mon fils.

Comme si un homme et une femme ne pouvait pas vivre sous le même toit sans faire de cochonneries.

Par contre le Victor si il ne faisait pas attention à moi, il ne fut guère long à se trouver une remplaçante pour la bagatelle et un jour où je rentrais un peu plus tôt que de coutume, je trouvais mon lascars en action avec une jeune veuve du village. Lui fut un peu gêné que je le vois les fesses à l’air, mais la donzelle que je connaissais fort bien n’en fut absolument pas troublée. Cette foutue garce jeune veuve affriolante semait la panique dans les couples du village, tant elle avait la réputation d’avoir la cuisse légère. Il ne m’étonnerait pas qu’un jour elle se prenne une raclée par les poules du village tremblant pour leur coq.

Victor était un homme il avait des besoins et à mon avis devrait se trouver quelqu’un, car moi je ne n’étais pas éternelle et il me répugnait un peu de frotter ses fonds de pantalons.

Quand à moi, ma vie de femme était terminée, plus de menstrues, plus de grossesse et plus d’homme à me pousser aux côtes quand j’en n’avais pas envie. Une sorte de liberté qu’enfin la vie m’accordait, tous mes enfants étaient mariés et surement la génération suivante suivrait de près.

 

DESTIN DE FEMMES, Épisode 31, veuve encore une fois

 

Rosalie Désirée Ruffier

Depuis que maman avait déserté mon foyer pour se coupler avec son vieux, toutes les corvées m’incombaient, Victor avec ses pieds plein de boue se carrait dans son fauteuil dès le soir venu et me donnait des ordres en hurlant. Je faisais tout et prenait toutes les décisions. J’avais même pris sur moi d’envoyer les enfants à l’école communale, c’était révolutionnaire dans notre famille. D’ailleurs il me le reprochait souvent en me disant que j’allais les transformer en curaillon. Quel con, que de s’imaginer qu’il n’y avait que les prêtres d’instruits, les gros paysans l’étaient, le notaire et même paraît-il ce bon à rien de cantonnier.

D’autant que j’étais bien fatiguée, je saignais tout le temps et souillait mes jupons. Victor en fin connaisseur me rassurait en me disant au moins t’es pas enceinte. Les sarcasmes de ce maçon ignare ne me rassuraient guère. Je saignais tout le temps et j’avais très mal pendant nos rapports sexuels.

C’est cause de ces foutus écoulements que je ne me suis pas rendue compte que j’étais de nouveau pleine. J’étais épuisée en je dus m’aliter. Maman venait souvent mais Aimable avait décidé de partir sur Villiers Saint Georges dans une petite maison dont il avait hérité. Je comprenais tout cela mais elle m’était indispensable, Alexandre mon petit homme n’avait que 9 ans, Rosalie 5 ans et Émilie 4 ans.

J’étais tellement épuisée qu’en mai je ne pus faire le chemin jusqu’à Saint Brice pour le mariage de mon dernier petit frère Louis Nicolas, Victor y alla seul accompagné de mon fils Alexandre et de son fils Alphonse.

J’étais vraiment inquiète d’avoir si mal, je fis venir la sage femme pendant que tout le monde était à la noce. Elle m’examina, tenta de me rassurer mais me conseilla de voir un médecin. Elle en avait de bonnes, montrer son fondement à un homme, je verrais.

Marie Anne Ruffier

J’ai conduit mon dernier à l’autel, j’étais pas peu fière, il était très beau mon fils et cette petite qu’il nous avait trouvée une vraie merveille.

J’espérais que ce joli conte de fées ne serait en rien altéré.

Avec Aimable on se préparait à déménager sur Villiers mais la grossesse de Rosalie qui se passait très mal me donnait envie de rester à son chevet.

Un jour que je rentrais de m’occuper de ses petits je croisais devant chez moi la voiture du menuisier du village, je n’y prêtais pas plus d’attention et je lui rendais son salut.

En entrant chez moi et juste en face notre porte à double battants je l’aperçus, d’une belle hauteur, à deux vantaux surmonté de deux tiroirs sentant bon l’encaustique et le bois, l’objet de mes rêves.

Celui dont je ne m’imaginais pas qu’un jour il serait dans ma maison, un buffet briard en bois de noyer et peuplier, une merveille. Le père Flon assis sur sa chaise de paille, tapis dans l’ombre souriait de toutes ses dents.

Je me mis à caresser l’objet comme on caresse un homme, mes doigts couraient dessus, je le sentais, ouvrais les portes, refermais les tiroirs.

Je me jetais aux pieds de l’Aimable et lui baisais les mains comme un vassal à son roi, j’exultais.

Je lui aurais donné sur l’heure n’importe quoi, je me serais transformée en esclave. Je me serais damnée pour un tel meuble, il était la consécration d’une vie et je savais que toutes les économies d’Aimable étaient passées pour sa confection.

J’étais sur un nuage, puis je repensais à ma fille et en pleurs je m’effondrais sur mon lit enfouissant ma tête dans le courtil pour étouffer mes sanglots. Je pressentais une catastrophe, c’était indéfinissable et inquiétant.

Parmi les contraintes du mariage l’une était celle de suivre son mari, alors on déménagea, ce n’était pas le bout du monde mais à pieds cela représentait quand même.

La maison était joliette, éclairée, saine et propre. Plus grande que celle que nous laissions. Mon beau buffet prit la place de choix non loin de notre grand lit au joli ciel.

Un vrai bonheur aurait pu découler de cette installation mais le destin en jugea autrement.

Un soir, nous étions le 16 janvier 1857, Aimable se leva de table, tituba et sans prononcer un mot il s’écroula comme une masse.

Je tentais de lui venir en aide mais rien , il était inconscient, son pantalon était trempé il s’était pissé dessus . Je me jetais dehors et demandais du secours en hurlant.

Les voisins vinrent m’aider et on le porta sur notre lit. Il vivait mais sa bouche bizarrement était de travers, des mots incompréhensibles sortaient de temps à autre. Il ne pouvait bouger, seul un bras lui obéissait. Je fis prévenir les enfants, Rosalie alitée et prête à accoucher ne put se déplacer, mon fils ainé ne se déplaça pas quand à mes filles elles aussi restèrent muettes. Seul Victor vint au nouvelles. Il n’y avait rien à faire et il repartit au chevet de sa femme.

Moi je m’installais dans un fauteuil sous une couverture et tentais de dormir un peu.

A l’aube je me réveillais, la chandelle était morte, le feu ne rougeoyait plus, nous étions encore loin de la levée du jour et le froid était prégnant.

En soufflant sur les braises je pus raviver le feu et rallumer un bout de chandelle. Je le vis alors dans un ultime effort sa tête s’était tournée vers moi. Sa grimace avait fait place à un beau sourire, ses traits crispés avait repris un aspect juvénile. Mort qu’il était le Aimable Flon, je perdais ainsi mon troisième mari. Dans le froid sépulcral j’attendis seule au chevet de mon mort que les vivants se réveillent

Le lendemain on le portait en terre, par peur des on-dit, mes enfants vinrent à l’enterrement de leur beau père mais il faut bien le dire, furent avares de chaleur et de réconfort.

Je me retrouvais seule dans un village que je connaissais peu avec des gens qui m’étaient étrangers.

Je devins la veuve et l’on me regarda maintenant comme une sorcière bonne au bûcher.