LE DIVORCE DE L’ENFANT, 2ème épisode

Vouharte recroquevillé autour de son église

 

Comment en dépit des contraintes sociétales, des habitudes ancestrales des paysans, une petite paysanne des bords de Charente brisa les liens sacrés de son union, c’est ce que nous allons voir en remontant le cours des événements.

L’histoire commune entre Jean et Catherine avait commencé en fin d’année 1793 lorsque l’oncle et tuteur de Jean avait rencontré le père de Catherine au cours d’une foire aux bestiaux. Une discussion en amenant une autre ils en vinrent à conclure que le petit Jean ferait bien un mari pour Catherine. Certes il n’avait que 15 ans, mais était déjà gaillard et puis Catherine saurait bien le faire devenir un homme. D’une poignée de main l’affaire fut conclue sans évidement que les intéressés fussent au moins prévenus.

En rentrant à Xambes l’oncle avisa son neveu qu’il lui avait trouvé une femme, les bras du jeune homme lui tombèrent et il bredouilla qu’il était bien jeune. Ce gamin monté en graine rapidement avait la stature d’un homme, mais sa musculature restait celle d’un adolescent. Pratiquement imberbe, légèrement boutonneux, les cheveux longs à la mode du moment, gras et non peigné, il n’excitait aucune convoitise de la part de la gente féminine du village. Sans aucune fortune ce petit orphelin de père, dénué de toute conversation et d’attraits faisait un bien piètre parti. L’oncle salace lui dévoila les nombreux attributs qu’il pourrait découvrir dans le corps de la jeune femme, qu’il n’avait par ailleurs jamais vue. Vu sous cet angle un mariage ne pouvait qu’avoir des avantages, il voyait déjà la tête de ses compagnons paysans du même age que lui lorsqu’il se promènerait au bras de sa femme ou qu’il conterait ses exploits d’alcôve. Il fut donc facilement persuadé, d’autant plus que la dot de la belle pourrait être fort intéressante, le veinard allait avoir le beurre, l’argent du beurre et le cul de la crémière, il s’en alla à son grabat le cœur fort joyeux .

Au Breuil en la commune de Vouharte, le Pierre Bonnemain que l’on appelait  » châtain  » pour le différencier d’un autre Pierre Bonnemain n’en menait en vérité pas large. Faisant le fier et ayant le verbe haut après boire, il n’avait pas la même aisance devant la Jeanne Courtin son épouse devant Dieu et les hommes.

Lorsqu’il annonça à cette dernière qu’il avait donné sa fille à un jeune puceau de 15 ans de la localité voisine, Jeanne entra dans une colère épique qui retentit dans tout le Breuil au moins jusqu’au moulin de Touzogne.

Catherine, jeune fille réfléchit, pleura de tout son saoul, elle se faisait une haute idée de son mariage y pensait, en rêvait, mais jamais au grand jamais elle ne s’imaginait dans les bras d’un drôle d’à peine 16 ans. De grande taille, corpulente, la poitrine généreuse, les fesses redondantes, un joli minois à peine gâché par des dents gâtées, elle soulevait un fort engouement parmi les mâles des bords de Charente du village au 100 îles .

Rien ne put faire changer d’avis le père de famille, il eut droit aux pleurs de sa fille, au cul tourné de sa femme, aux exhortations du reste de la famille, mais rien n’y fit, il avait topé, paroles de paysans même si elles sont celles d’un ivrogne elles sont sacrées .

Il fallut se revoir pour peaufiner les termes du contrat, ce que chacun devait apporter, terres, meubles, bêtes, semences, objets usuels et lingerie. Il fut en outre convenu que Jean porterait son domicile chez ses beaux parents au Breuil de Vouharte. Il ne restait plus qu’ à entériner ces clauses par un contrat devant notaire et fixer la date des épousailles.

Ce qui fut moins facile fut de faire rencontrer les deux futurs, disons le tout de suite Catherine fut consternée par l’apparence du jeune homme et une répulsion irrépressible à son encontre se fit jour. Lui comme un benêt, fut surtout captivé par les formes de la jeune femme, il ne produisit aucune conversation construite, audible et intéressante et ne séduisit guère sa promise. Il tenta gauchement de lui voler un baiser en fin de journée, mais rétive elle s’écarta.

Les autres rencontres ne purent faire fondre la glace qui s’était formée entre eux, mais la date des noces approchait et il fallait bien composer.

Le 10 mars 1794, devant la famille réunit leur destin fut scellé, l’officier public Jean Baptiste Hériard de la Ronde ( en 1794, sans le  » de la ronde », terreur oblige ) maria Jean Godichon et Catherine Bonnemain à la maison commune.

Le convoi qui s’efforça d’être joyeux, monta la cote à la sortie du village, prit à droite et longea la Charente. Le chemin empierré pour que les charrettes puissent amener les grains au moulin de Tousogne en une longue ligne avançait entre la colline boisée et les peupliers du bord du fleuve qui en cette saison faisaient plonger leurs racines dans les eaux débordantes de la récente crue.

Au moulin les eaux se faisaient entendre et couvrirent un moment le son lancinant de la viole et le bavardage des convives. Après avoir salué les meuniers sortis sur leur pas de porte, le défilé monta sur le hameau agricole du Breuil.

Ils étaient arrivés que la fête commence.

Jean et Catherine ouvrirent le bal, c’était la première fois qu’ils se tenaient dans les bras l’un de l’autre, la noce hurla aux baisers et avec une sorte de dégoût ils s’exécutèrent.

Jeanne Courtin la mère de Catherine et Marie Degail la mère de Jean perçurent le malaise et en un regard partagèrent leur inquiétude.

En fin de soirée Jeanne fit la leçon à sa fille tenta de l’encourager et de la rassurer. Pour Jean qui était un homme il allait de soi qu’il maîtrisa la situation, pas besoin de conseil et comme disait l’oncle tu finiras bien par trouver le trou.

Mais les deux épousés tardaient à partir et il fallut que Jean le père et l’oncle de Xambes comme on amène la vache au taureau accompagne les deux dans la chambre qui leurs était réservée.

Mais voilà que faire, ils ne s’aimaient pas, Catherine n’avait aucune attirance pour cet homme mal dégrossi à peine sorti de l’enfance et ils étaient tous les deux vierges sans aucune expérience ni connaissance des choses de la vie.

Catherine pensant que la chose serait plus facile dans le noir, souffla la chandelle. Elle finit par ôter sa robe et sa coiffe et se glissa dans le lit glacé. Jean assit pétrifié sur le bord du lit attendait.

Consciente qu’il ne servait à rien d’attendre et que plus vite l’acte serait pratiqué plus vite elle pourrait en être délivrée, elle l’invita à se dévêtir et à le rejoindre.

Pétrifié le jeune homme osa enfin une caresse, Catherine roide ne ressentait que répulsion. Il finit par mainte contorsion à lui remonter sa chemise et à se coucher sur elle. Il la pénétra comme il le put, maladroitement, sans tendresse et avec précipitation. Pour une première il ne put se contenir longtemps et délivra Catherine. Un filet de sang coula entre ses cuisses, la semence emmêlée en sa toison se figea et une larme sur sa joue de femme coula. Catherine roula sur le coté et se refusa à tous les autres avances de son jeune mari déniaisé.

Dès lors de ce dépucelage contraint, de cette défloration légale rien ne pouvait sortir de bon. La situation n’avait rien d’exceptionnelle en soi, la plupart des mariages étaient arrangés et les mariés ignorants, mais si la majorité arrivait à s’en accommoder il n’en fut pas le cas pour Jean et Catherine.

Si vous avez manqué le premier épisode

LE DIVORCE DE L’ENFANT, 1er épisode

 

LE DIVORCE DE L’ENFANT, 1er épisode

Mairie de Vouharte

Dans la salle communale du petit village de Vouharte en Charente, Jean Baptiste Heriard fait les cent pas.

Maire de ce petit bourg paisible baigné par les eaux limpides du fleuve Charente, il est ce que l’on peut nommer un notable de province, cultivateur, propriétaire. Il est issu d’une famille roturière mais qui par les places qu’elle occupe dans la magistrature et l’administration se pique de fréquenter la petite noblesse Angoumoisine.

Jean Baptiste Héviard sieur de la Ronde habite au Breuil, hameau du village et éloigné de lui de quelques encablures. Il est l’ un des principaux propriétaires du bourg et c’est naturellement qu’il fut choisi comme représentant de la commune au début de la révolution.

Il officie depuis 1792 et remplace monsieur le curé dans la rédaction des actes que l’on nomme maintenant l’état civil.

En 1789 c’est à lui que fut confié la rédaction des cahiers de doléances, il est instruit, accessible à tous, juste avec ses fermiers, il est respectable et fort respecté.

En ce 12 mai 1795 il n’est plus un jeune homme et ses 69 printemps lui pèse parfois, grand, corpulent, une forte bedaine, un teint coupe rosé dut aux excès bachiques, un nez proéminent ou se promènent de fortes veinules. Dignement vêtu mais sans ostentation, il en impose à ses proches, il commande et sait se faire obéir.

Son énervement va grandissant car justement en ce jour, quelqu’un le défie et ose ne pas se présenter à une convocation officielle émanant de son autorité municipale.

Assis derrière la table de délibération, deux hommes attendent également, silencieux par respect ils n’osent engager une conversation de peur d’encourir les foudres de sieur Hériard. Antoine Courtain et Jean Bloin sont aussi cultivateurs propriétaires et exercent les fonctions d’officier municipal, coqs de village ces deux êtres redoutés par les autres villageois sont loin d’avoir le charisme du maire. Mais les temps sont troublés et la terreur et ses dénonciations toujours présentes dans les esprits. Ces deux frustres en profitent et pressurisent leurs concitoyens.

A l’angle opposé assise sur une chaise, une jeune femme la tête penchée en avant et regardant ses sabots patiente également avec les édiles.

Jolie sans être belle, petite, les hanches larges prêtent à la maternité, la poitrine ferme et redondante semblant vouloir sortir de son corsage. Une petite coiffe blanche sur ses cheveux bruns fait ressortir la teinte halée de son visage de paysanne.

C’est la Catherine Bonnemain, la fille au Pierre que l’on nomme Châtain pour le démarquer de ses homonymes et s’y retrouver dans cette famille prolixe du Breuil.

Elle a 21 ans et pour quelques minutes doit encore être appelée la femme Godichon.

Car en effet à sa demande et à celle de sa famille elle va disposer à son avantage d’une toute nouvelle loi qui permet de se séparer légalement de son conjoint.

De mémoire de paysans une union même malheureuse est une union indissoluble, ce décret instaurant ce qu’on appelle le divorce est une abomination mais une loi est une loi et chacun peut en disposer.

A onze heures après une heure d’attente Jean Baptiste Hériard, maire du village de Vouharte prononce en vertu des pouvoirs que la loi lui confère, son premier divorce et le premier également de la commune.

<< Je prononce en ce 23 floréal an 3, le divorce entre Jean Godichon cultivateur demeurant actuellement sur la commune de Xambes et Catherine Bonnemain demeurant en celle de Vouharte, pour le motif et à la demande de Catherine Bonnemain, d’absence du dit Godichon au domicile conjugal depuis plus de 6 mois. Ce domicile ayant été stipulé sur le contrat de mariage comme étant celui de Catherine Bonnemain.

 

DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE, Épisode 5, Les lieux de vie .

A proximité de la chambre des parents dans une chambre que l’on qualifie de froide, car elle n’a point de cheminée ni de fenêtre, tenant plus du cagibis ou du placard se dresse le lit d’Édouard le fils du couple. Âgé de 17 ans et émancipé depuis peu il reste tout de même dépendant de sa mère .

Juste un lit pliant, et quelques habits, pantalons, vestes, bas, chapeaux et quatre gravures encadrées se trouvent dans le cabinet, point d’objet personnel. Il y a  tout de même un petit miroir, mais devant l’obscurité de la pièce cela revient à se mirer au flambeau. Il n’aime pas cet endroit et ne s’y tient que pour dormir, sa vie est dehors ou dans l’atelier du menuisier du village. Il a la passion du bois et en fera son métier. Son père officier pensait que c’était déroger à leur condition mais maintenant qu’il n’était plus là , il saurait bien convaincre sa mère.

Dans une pièce à coté de son antre, une pièce de stockage, souliers, bottes, 32 vieux livres et une chaise de nuit* qui n’avait point de sceau. Il n’a jamais vu personne se servir de ce meuble, il doit sûrement appartenir à sa grand mère. Lui de toute manière va faire dans la nature et n’utilise même pas les cabinets d’aisance de la cour.

La dernière chambre est celle de la grand mère ou veuve Leclerc, elle a rejoint sa fille à la mort de son mari, cela se faisait, les vieux ne restait pas seuls.

Une cheminée ou pend une montre à boite d’or de chez Samson Leroy à Paris numéro 1604, dans sa boite de forme antique et masquinée* d’une valeur de 60 francs.

Il n’y a rien d’autre de valeur, un lit avec son couchage et une commode où se trouve les effets de la vieille.

Françoise a honte de voir ses étrangers fouiller dans les dessous de sa mère, dans ses robes, ses vieux déshabillés et ses bonnets de nuit. Cela ne sert à rien car il n’entre pas dans la succession et ne sont notés que pour mémoire comme d’ailleurs les effets du fils.

Dans la chambre se trouve également 6 chaises qui n’étaient jamais utilisées mais qui étaient le reliquat de l’ameublement de son couple , la grand mère ne reçoit jamais personne dans sa chambre. Seulement 4 malheureuses gravures donnent un peu de joie à la décoration très spartiate de cet endroit.

Tous redescendent et terminent par le bûcher*qui se trouve en enfilade avec la cuisine, 2 stères de bois, un cuvier*, un baquet et une petite échelle, rien de bien extraordinaire, en dessous une petite cave qui ne contient qu’un poinçon de cidre pommé appartenant à la propriétaire de la maison Mme Morée. ( Son fils faisait parti du conseil de famille )

Chaise de nuit : chaise percée

masquiner : maroquiner

bucher : dépendance, réduit où l’on stocke le bois

cuvier : petite cuve en bois ou en tôle dans lequel on effectue la lessive

baquet : récipient à bord bas pour la toilette ou usage domestique, souvent en bois.

L’ensemble de l’estimation des biens mobilier et effets se porte à 852 francs et 70 centimes.

Il reste au notaire à évaluer les dettes passives et les dettes actives du couple, on remercie Mme Lebreton qui s’en alla après avoir signé la prisée.

 

Le notaire examine attentivement les papiers du couple, qui était marié sous la communauté des biens selon la coutume de Paris.

Jean Baptiste Serais avait fait apport de 1500 francs et Françoise amenait avec elle une dote de 4000 francs en meubles, effets mobiliers et trousseaux.

Jean Baptiste accordait un douaire* de 200 livres et un préciput* de 800 francs à son épouse.

Maitre Nugues passe ensuite aux dettes actives*, il était du à la veuve 1 mois et 9 jours de rente viagère du capitaine à titre de sa retraite soit la somme de 130 francs.

Le traitement de son mari en temps qu’inspecteur des eaux était de 118 francs, les dettes actives étaient donc de 248 francs.

Les dettes passives sont bien plus importantes, Jean Baptiste et Françoise comme tout le monde payent à terme et les sommes que Françoise doit ,sont assez astronomiques car l’ensemble se monte à 1671 francs 17 centimes.

Les dettes passives dépassent donc largement l’évaluation mobilière et les dettes actives cumulées.

Le couple qui exerçait des professions non productrices et habitait en ville ne vivait pas en autarcie comme l’ensemble des paysans, ils devaient donc se fournir en tout

Au décès de Jean Baptiste, ils devaient de l’argent au boucher, au boulanger, au marchand de bois, au marchand de toiles, au tailleur, à l’épicier, au cordonnier, au bonnetier, au serrurier et au menuisier. Ainsi qu’à quelques particuliers qui leurs avaient prêté de l’argent.

La situation de Françoise n’était guère réjouissante mais elle fit face. Son fils devint donc menuisier et se maria en 1829 avec une pauvre petite lingère du village. C’en était fini du caractère bourgeois de la vie de Françoise, elle en garda l’habitude mais sans en  garder les revenus.

 

 

Douaire : droit d’usufruit sur les biens qu’un mari assignait à sa femme par son mariage dont elle jouissait si elle lui survivait

Préciput : Avantage conféré par la loi ou le défunt à l’un des héritiers et consistant dans la dispense de rapporter à la succession, et par conséquent de comprendre dans la masse partageable, les biens donnés ou légués audit héritier ;

Dettes actives : ce que l’on vous devait

Dettes passives : ce que vous deviez

 

Pour lire ou relire les épisodes précédents

Épisode  1 : https://larbredeviedepascal.com/2019/01/22/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-1-le-conseil-de-famille/

Épisode 2 :https://larbredeviedepascal.com/2019/01/25/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-2-promenade-dans-un-inventaire/

Épisode 3 : https://larbredeviedepascal.com/2019/01/27/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-3-un-interieur-bourgeois/

Épisode 4 : https://larbredeviedepascal.com/2019/02/01/dans-lintimite-dune-bourgeoise-episode-4-le-lieu-de-lamour-et-du-repos/

DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE, Épisode 4, Le lieu de l’amour et du repos

Lorsque Françoise pénètre dans sa chambre accompagnée de ses hôtes elle sait que cela ne sera pas facile et qu ‘une multitude de souvenirs l’assailliront.

Elle est fière de cette chambre, indépendante, chauffée et éclairée par la lumière du jour, elle y prend plaisir à y rester même en dehors des nuits.

La cheminée qui est celle qui donne dans la cuisine, se trouve sur l ‘un des cotés de la pièce, rien de bien extraordinaire quelques objets usuels pour l’entretien du feu. Mais au dessus s’expose un magnifique miroir, cet objet compagnon de son intimité est en vérité le seul à qui elle dévoile sa nudité. Lorsqu’elle est sure d’être entièrement seule, avant coucher, lors de sa toilette ou d’un changement de tenue, elle s’admire, sourit de sa poitrine encore ferme, de sa taille non épaissie par les ans. Elle soulève même quelques fois son jupon et surprend sa main à quelques caresses intimes.

Elle sort de ses pensée, l’experte l’estime à 30 francs .

La commode en marqueterie de placage avec sa tablette en marbre de Saint Anne * est pleine des effets de son mari et des siens propres. Chacun avait ses tiroirs.

Dans le premier les redingotes * et les habits, le tout en drap bleu, avec pliés à coté 3 pantalons, le préféré de Françoise est celui en nankin*, les autres en drap de couleur olive et en créponne*. Trois gilets dont l’un en soie complètent l’élégance de la tenue du capitaine.

Mais surgissant du passé comme un coup de poignard, l’uniforme complet du fier militaire, habit chapeau, dragonne et épée. Elle revoit encore son mari lors de leur première rencontre, un bal donné chez des amis communs, l’orchestre, les bottes des militaires qui claquaient sur le parquet, les moustaches cirées, l’odeur des cuirs et des transpirations. L’enivrement par les danses, elle se souvient que dans cet uniforme Jean Baptiste l’avait prise une première fois par la taille. Électrisée par ce simple contact, sa vue s’était troublée, ses pointes de seins s’étaient dressées et d’étranges fourmillement l’avaient traversée dans son intimité. Premier émoi dont elle se souvenait comme si c’était hier et qui lui donnait encore le rouge aux joues.

125 Francs estime la grosse fripière qui casse le charme de ses souvenirs. Dans le tiroir suivant, ses châles, ses bonnets en mousseline et en gaze ainsi que ses bas. Mme Lebreton les déplie et en estime la qualité, devant tous ces hommes quelle inconvenance et quelle cruauté.

En dessous Françoise range les bas* et les cravates de son mari. La fierté de Jean Baptiste se trouvait sur la tablette de marbre, 19 volumes reliés in 12*, Virgile, mémoires pour servir l’histoire des hommes illustres de la république, lettres chinoises, vie de Richelieu, exploit militaire et dictionnaire médical. Le capitaine érudit les compulsait sans cesse , annotés, cornés ils étaient usés par le temps. Il y en avait bien pour 6 francs.

En face de la commode un vieux secrétaire que la fripière considère comme déshonoré* mais que son mari utilisait pour écrire à ses nombreux correspondants. Dans une autre armoire, le linge de la maison et ses propres robes. Encore une fois Mme Lebreton expose ses jupons de dessous ce qui gêne fort Françoise. Elle se souvint que son mari aimait particulièrement celui en flanelle et qu’il ne lui ôtait jamais quand il lui faisait l’amour.

Mais l’élément central de toute chambre est l’alcôve*, lit, paillasse, matelas, oreillers, rideaux en indienne commune. Lieu de repos, d’amour, de naissance et de mort cet endroit est comme un sanctuaire dont les rideaux en accentuent encore le caractère, leur jeune fils avait interdiction d’y pénétrer et Françoise fait son lit elle même sans qu’il soit question que la servante n’y touche. Bien sur Françoise ne va pas au lavoir et une lingère lui blanchit les draps de temps en temps.

A coté de sa table de chevet en bois de menuisier gris, son prie dieu, jamais au grand jamais elle ne s’endort sans sa prière. Jean Baptiste se moquait d’elle lorsqu’elle après l’amour elle remettait ou réajustait son jupon et sa coiffe de nuit pour se relever et se donner à dieu après s’être donné à lui.

Normalement glissé sous le lit, le pot de chambre en faïence trône de façon indélicate à coté du lit, il est lui aussi estimé. Ce vase bien commode la nuit est de forme Bourdaloue*, Françoise le vide elle même chaque matin par la fenêtre donnant sur sa cour.

Du coté du chevet de feu son mari, Françoise a positionné son bidet* , composé d’une cuvette de faïence, monté sur un petit meuble à quatre pieds il sert à Françoise pour son hygiène intime.

L’experte, en objet mais pas en civilité fait remarquer tout haut à l’assistance que pour elle seules les catins se lavent en cet endroit. Le notaire gêné esquisse un sourire en détournant le visage et les deux témoins devant le regard courroucé de Françoise ne font pas de commentaire.

L’estimation des bien de la chambre du couple est enfin terminée.

Beaucoup de choses dans cette chambre, un grand miroir signe d’une certaine aisance, des habits nombreux témoignant d’une variation des toilettes en fonction des événements de la vie.

Une collection de livres et des gravures qui prouvent la culture du couple et un certain niveau de vie. Le prie dieu témoignent d’une spiritualité avancée et d’une foi chrétienne incontestable.

Et enfin des élément de toilette comme le bidet qui a n’en pas douter ne fait pas partie de l’ameublement d’immense majorité des françaises.

Contrairement aux demeures paysannes ou l’on sent que les habitants ne s’y attardent guère, la demeure bourgeoise du couple Serais témoigne d’une appropriation des lieus bien supérieure, et d’un aménagement du décor de leur vie.

La visite se poursuivra par la chambre du fils et de la maman de Françoise.

Marbre de Saint Anne : marbre essentiellement de couleur gris, usité comme tablettes de meubles et de cheminées.

Redingotes : Manteau à longues basques

Nankin : Toile de coton à tissu serré de couleur jaune clair fabriquée originairement en Chine à Nankin.

Créponne : Étoffe de soie de laine ou de coton

Bas : Le terme bas est le diminutif du mot bas de chausse (distinct de hauts-de-chausses) qui désignait la partie des vêtements masculins recouvrant la jambe du pied au genou

Reliure in 12 : hauteur du livre de moins de 20 cm

Déshonoré : Dans le sens abîmé en mauvais état

Alcove : Enfoncement pratiqué dans une chambre pour y mettre un ou plusieurs lits

Bourdaloue : Pot de chambre de forme légèrement allongée afin de permettre aux femme d’uriner debout.

Bidet : petit meuble en forme de siège avec un seau permettant les ablutions intimes.

Pour lire les épisodes précédents cliquer sur ces liens

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DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE, Épisode 3, un intérieur bourgeois

Ils passent tous dans la salle à manger où on accède par la cuisine, le long d’un des murs un petit meuble de nécessaire en bois, garni de huit tiroirs en carton. Françoise aime cette pièce ou chacun se retrouve pour manger, lire ou parler. Une table ronde en noyer où elle prenait place avec son mari, sa mère et son fils. De simples chaises cannelées et d’ autres garnies de crin et couvertes de vieille dauphine * rien de bien ostentatoire, Jean baptiste s’y installait pour lire et fumer, sa mère prenait son canevas et Édouard jouait avec ses soldats de plomb.

Dans les tiroirs du petit meuble la fripière trouve 2 petites vergettes *, le capitaine les utilisait pour brosser son habit lorsqu’il sortait, manie qu’il avait gardée de l’armée car évidemment son vêtement n’était point sale. La découverte de la boite à humecter le tabac lui fit monter des larmes, elle ressentait encore l’odeur acre de fumeur de son mari. Le petit baromètre à cadran de bois doré que consultait son mari avant d’effectuer une grande marche lui rappelait une foultitude de souvenirs et les promenades bucoliques qu’ils effectuaient en famille.

Le notaire athée fait une réflexion sur les trois livres d’église de format in 12 et in 16 que l’on trouve dans le troisième tiroir. Françoise fréquente l’église et s’abreuve de lecture pieuse, son militaire de mari la traitait de cul-bénit et cela la mettait en rage.

Au fond du dernier tiroir, se trouvent 4 gravures représentant des marines, elles ornaient les murs du précédent domicile mais elles avait été remisées dans ce meuble en arrivant à Anet, le capitaine qui les aimait pourtant n’avait jamais pris la peine de les installer.

Sur la tablette du meuble, une vieille cage à oiseaux rappelle un moment pittoresque de leur vie, son mari l’avait achetée avec la petite perruche qui se trouvait à l’intérieur, il lui annonçait en même temps qu’il partait en campagne. Quand il est parti elle ne savait pas qu’elle portait en elle le fruit de leur amour, il en découvrit le fruit en rentrant victorieux de la campagne d’Autriche.

L’oiseau était mort la cage était inutilisée depuis, sans valeur ni beauté, juste un souvenir.

Outre une petite table à écrire, l’élément central de la pièce est le poêle de faïence, d’un bleu d’outremer il fait la fierté de Françoise, on s’y groupait et on devisait, les hommes y dégustaient le noble breuvage des Charentes. Maître Nugues qui avait quelques fois participer à ces dégustations semblait lui aussi un peu ému.

Ils en ont fini avec cette pièce et entrent dans la grande pièce qui lui est contiguë.

Peu de souvenirs du défunt, car cet endroit est celui de Françoise, c’est sa salle de classe où elle exerçe une sorte de sacerdoce en inculquant les rudiments de savoir aux jeunes filles des environs.

Certes elle ne pratique pas cette activité avec désintéressement car elle arrondit les fins de mois du couple mais elle aime enseigner et elle aime les enfants. Son grand regret étant de n’avoir pu donner à son mari une progéniture plus nombreuse.

Une grande table et une plus petite occupent la majeure partie de l’espace, les élèves prennent place sur 6 bancelles *. Françoise elle se tient derrière un bureau à tiroir. Un encrier en bois, 1 canif et trois règles sont posés dessus.

Sur un petit fauteuil en bois de tourneur, se trouve le modèle de canevas qu’elle présente à ses élèves.

Françoise ne fait classe qu’à des filles, les parents ne confient pas leurs garçons à une femme, cela n’est pas convenable. Un peu d’apprentissage de la lecture, un peu de calcul, de la bienséance, de la couture, de quoi transformer des demoiselles en femme d’intérieur aimantes et attentionnées pour leur mari. Il n’est certes pas dans la norme de trop cultiver ces jouvencelles qui doivent rester sous la coupe intellectuelle, sexuelle et financière de leur cher et tendre.

Françoise maintenant veuve continuera à faire sa classe car son fils reste à sa charge et la pension de Jean Baptiste risque d’être fort juste.

La prisée* sur le premier étage de la maison composé de trois pièces est maintenant terminée.

Comme on peut le voir apparaît dans cet intérieur quelques éléments que l’on ne trouverait guère dans un intérieur paysan.

Tout d’abord des livres qui au début du 19ème siècles étaient encore forts chers et réservés à une élite, puis des gravures qui à n’en point douter n’ornaient pas les murs des métairies.

La présence d’un baromètre témoigne également d’un degré de culture différent de celui des paysans qui prévoyaient la météo de façon empirique.

La cage à oiseaux comme les éléments de décoration montre d’un degré de culture supérieure ou pour le moins différent.

D’autres parts les meubles d’agréments, fauteuils, commodes, bureaux et écritoires n’existaient point dans les intérieurs plus frustres.

Jean Baptiste Serais en temps qu’ancien officier de l’armée Napoléonienne et de sa position d’inspecteur des eaux était un petit notable et la profession de sa femme d’institutrice à domicile renforçait leur notabilité ( modestement, car la place d’un maître ou d’une maîtresse n’atteignait nullement celle qu’elle occupera à la fin du siècle )

Nous pénétrerons plus avant dans l’intimité du couple en entrant dans leur chambre.

Dauphine : Nom d’un petit droguet de laine, jaspé de diverses couleurs.

Vergette : petite brosse

Bancelle : banc long et étroit

Prisée : Estimation d’un bien immobilier par un greffier ou un commissaire priseur en vue d’une succession ou d’un partage.

pour découvrir le premier épisode :https://larbredeviedepascal.com/2019/01/22/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-1-le-conseil-de-famille/

pour découvrir le deuxième épisode : https://larbredeviedepascal.com/2019/01/25/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-2-promenade-dans-un-inventaire/

DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE : Épisode 2, promenade dans un inventaire

 

 

 

Sa vie parisienne est maintenant loin derrière elle, les rues tortueuses et la paroisse de Saint Germain l’Auxerois où elle s’est mariée avec son beau militaire fait parti d’un lointain passé. Elle y pense quelques fois, heureuses années de leur jeunesse, ou Jean Baptiste pensait avoir un bâton de maréchal dans sa besace. Victorieux de l’Europe, Jean Baptiste Serais l’était aussi de la vie. Jusqu’à l’année funeste ou le petit Caporal trop gourmand pénétra en Espagne. L’empereur y perdit son aura d’invincibilité et le capitaine Serais sa santé. Il fut mis à la retraite en octobre 1808, obtint une petite pension et un poste d’inspecteur des eaux à Anet en Eure et Loir.

Avec le petit pécule qu’il avait accumulé au cours de ses campagnes et de la bonne gestion de son épouse il louait une petite maison rue des halles dans le centre bourg . Sans être un château, l’ensemble était cossu et le bonheur y régnait, l’enfant du couple s’y épanouissait et Françoise y donnait quelques leçons particulières pour arrondir les fins de mois.

Maintenant que son mari avait été foudroyé par une attaque d’apoplexie, elle se sentait étrangère au monde, abattue, fatiguée. Afin que son fils puisse hériter elle l’avait fait émanciper, administrativement il ne restait plus qu’à faire l’inventaire de l’ensemble des biens mobiliers et personnels du couple. Après, ce serait une autre vie.

La maison est silencieuse, Françoise assise dans la cuisine où n’entre qu’une faible lueur blafarde, attend maître François Honoré Nugues notaire Royale afin de procéder à l’inventaire. Ce notaire de ses connaissances est un personnage dans le bourg, âgé de 62 ans il promène sa silhouette dans tout le canton, connu et reconnu,  du plus pauvres aux plus riches tous ont recours à ses services pour tous les actes de la vie.

Grand, élancé, les cheveux gris, un peu voûté, il exhale un charme tranquille, savamment entretenu par son apparence soignée.

Rigoureusement à l’heure il toque à l’huis de la porte arrachant Françoise à sa semi torpeur.

Maître Nugues est accompagné de Madame Marie Michel Lebreton femme Cadouel, cette dernière ancienne fripière a été mandatée par les parties prenantes pour effectuer la prisée et l’estimation. Elle sert d’experte et a prêté serment .

Françoise ne la connait que de loin et ne veux  point la connaître de près, cette espèce de brocaillouze ne lui inspire que répulsion mais enfin elle n’a pas le choix. La mère Cadouel comme on l’appelle dans le village est une imposante matrone, aussi large que haute, à la langue acérée. Sa tenue est douteuse, et ses ongles en deuil, fardée comme une catin du palais royal afin de masquer la crasse, elle exhale une forte odeur de sueur. Françoise répond au bonjour du notaire mais est à la limite de l’incorrection face à la mégère qui allait triturer ses affaires et évaluer ses biens.

Pour effectuer la prisée il manque les deux témoins requis par l’huissier du notaire. Ils arrivent en même temps et saluent révérencieusement le notaire et la veuve du Capitaine.

Jean Julien Aulet âgé de 44 ans est marchand tanneur, à Anet, personnage respecté il emploie bon nombre d’ouvriers et fait donc vivre de nombreuses familles. Il faisait parti du cercle d’amis de feu Jean Baptiste Serais et venait fréquemment rue des halles. Louis Vacher est aubergiste, Françoise ne le connait que de vue car une femme de sa condition ne fréquente évidemment point les auberges.

La propriétaire des lieux, le notaire, son greffier, l’experte et les deux témoins décident de commencer par la cuisine.

Ils prennent le corridor et pénètrent dans la pièce. Deux fenêtres laissent entrer le soleil rendant le lieu moins austère et plus agréable, la cheminée élément principal de l’endroit trône face à eux.

Cette pièce n’est pas la préférée de Françoise mais plutôt celle de la petite paysanne qui leur sert de bonne à tout faire. La cuisine, le bois dans les cheminées , la vidange des pots de chambre et le ménage ne sont point des occupations dignes d’elle. Certes parfois elle les effectue mais pour une somme dérisoire ces taches peuvent être réalisées par quelques filles de viles conditions, alors pourquoi s’en priver.

Dans la cheminée se trouve  les objets usuels, pelle , pincette, garde cendre, un soufflet et un petit fourneau économique en taule. Une grille en fil de fer complète l’ensemble.

Sur la tablette de la cheminée trône une saulnière *, le sel restant ainsi à la chaleur ne prend pas l’humidité, juste à coté la servante y conserve un égrugeoir * en bois.

Les flambeaux et une lanterne attendent leur office du soir, la servante les allume et les amène aux maîtres avant de repartir chez elle. Deux fers à repasser prêt à être chauffés s’y trouvent également. Françoise ne sait pas repasser mais est fort exigeante sur le sujet, houspillant sans vergogne la pauvrette au moindre pli.

L’ensemble de ces objets que l’on trouve dans toutes les maisons ne fut évalué que 7 franc 50.

Juste à coté des ustensiles de cuisine sans la moindre valeur.

Sur levier * encore des ustensiles, plusieurs terrines, une huguenotte *, un pot à eau, et une passoire.

Françoise est émue de trouver le plat à barbe de son mari, feu le capitaine se rasait tout seul, mais quelques fois par jeux lorsqu’ils étaient seul dans la maison, elle faisait office de barbier. En minaudant, elle l’excitait , l’agaçait de ses parfums et de ses froufrous, le rasage se terminait souvent par un troussage de cotillons. Elle en fut vexée lorsque la fripière soupesant l’objet affirma qu’il ne valait rien. Pour Françoise tous les biens familiers de son mari étaient précieux.

Au dessus de la dalle * se trouvent des étagères où est rangée la vaisselle du couple, il recevaient souvent et tenaient à avoir la tête haute. Point riches mais tout de même au dessus du commun, Françoise était fière de son capitaine devenu inspecteur des eaux. Mr feu Serais qui avait fréquenté et bivouaqué dans toute l’Europe au milieu de ses soldats était assurément moins bégueule que sa bourgeoise de femme qui aux yeux de tout le bourg d’Anet pétait plus haut que son cul.

Hors donc, une 40 d’assiettes, des soupières, des tasses à lait, des tasses à café, des soucoupes, un sucrier.

Françoise raffole de café et joue les précieuses en en offrant à ses convives. Mme Lebreton n’est guère impressionnée, l’ensemble n’est que de faïence commune.

Le tout est complété par un porte huilier et deux salières et évidemment de deux cafetières.

L’experte, comme mandatée  note tout scrupuleusement, les plats , les saladiers, les terrines , les bouteilles en verre, les cuillères à bouche en étain et les18 fourchettes en fer.

Françoise a le rouge qui lui monte au visage, tout de même, des couverts en ferraille et en étain cela fleure bon le peuple. Personne ne relève à par peut être le notaire qui esquisse un léger sourire.

Françoise maudit son mari de ne pas avoir investi dans de l’argenterie.

Remisé dans un coin, un panier d’osier qui sert à la bonne, des sacs à grains et un mauvais parapluie .

Comme simple mobilier, une table pliante, 2 chaises paillées fort communes d’artisanat local.

Puis autre coup au cœur le miroir de toilette en bois blanc peint en rouge où elle aimait souffler de la vapeur lorsque son homme se faisait beau.

La fripière s’apprête à quitter la pièce lorsqu’ elle aperçoit un tour de tourneur et tout son matériel.

Françoise signale que son fils l’a acheté au sieur Denis Buffet après la mort de son père et qu’il ne fait donc point parti de l’héritage, le greffier note pour mémoire et ils quittent la pièce.

Saulnière : coffre ou boite à sel, s’écrit aussi saunière.

Egrugeoire : Mortier ou moulin pour broyer le sel ou le poivre, verbe égruger

Levier : Orthographié ainsi dans l’acte d’inventaire, voir évidemment l’évier ou évier

Dalle : Autre nom de l’évier.

Huguenotte : Récipient avec couvercle sans aération que l’on place au fond d’une marmite. Elle servait au calviniste qui cachait leur viande au moment du carême qu’ils ne respectaient pas . L’absence d’odeur à la cuisson leur faisaient échapper à l’ire des dragons du bon roi Louis.

S’écrit aussi avec un seul t .

A l’évidence Françoise n’est pas riche mais l’on peut déjà voir émergence d’un grand nombre d’objets manufacturés et spécifiques que l’on ne retrouve pas dans un intérieur paysan.

Tasses à café, à lait, cafetière, sucrier, importante vaisselle, plat à barbe, miroir dans la cuisine. Pour comparer voir mon article sur l’inventaire d’un foyer de manouvrier .

Retrouver le premier épisode avec ce lien :

https://larbredeviedepascal.com/2019/01/22/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-1-le-conseil-de-famille/

DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE : Épisode 1, Le conseil de famille

 

Maintenant tombé en désuétude le conseil de famille était autrefois largement rassemblé, réuni et présidé par un juge de paix il devait être composé d’un minimum de six membres. La famille était privilégiée mais quand ses membres n’étaient pas en nombre suffisant ou géographiquement trop éloigné on avait recours à des citoyens de la commune. Ces derniers étaient pris parmi ceux qui avaient eu des relations habituelles d’amitié avec la famille. En gros à défaut de famille on utilisait les amis. Le code civil de 1859 précise que la distance maximum pour convoquer la famille est de 2 myriamètres soit 20 km.

L’affaire était sérieuse et le juge de paix convoquait les intéressés par lettres, s’ ils ne se déplaçaient pas une convocation par huissier suivait, avec une amende en cas de non comparution.

Le conseil de famille était donc un acte officiel et nul ne pouvait s’y soustraire.

Anet, Eure et Loir, jeudi 3 janvier 1822

Le juge de paix du canton d’Anet Monsieur Charles Saint Hilaire Traullé, 37 ans a convoqué en son domicile sur réquisition de Dame Françoise Madeleine Leclerc, veuve Serais un conseil de famille. En compagnie de son greffier Jacques Collas, ils attendent les premiers arrivants.

Monsieur le juge n’est point inquiet tous les convoqués seront là , nous sommes entre gens du beau monde, et il ne sera pas nécessaire de requérir un huissier.

Le vieux Collas roide dans sa redingote un peu élimée se tient dans le corridor pour recevoir les futurs membres du conseil, il a 72 ans et va bientôt cesser ses fonctions, il n’y voit plus très clair malgré ses lorgnons et ses jambes flagellent quelque peu lors des longues stations debout. Son esprit est encore très limpide et son écriture d’une réelle beauté.

Le juge dans la force de l’age, pénétré de ses nobles fonctions est le fils d’un marchand cossu d’Abbeville,il est marié à une fille du pays, son travail est rigoureux. En attendant il devise avec la veuve Serais. C’est un homme plutôt fluet, long comme un jour sans pain, toujours vêtu avec recherche. Déjà ses cheveux se raréfient, son teint est couleur de craie, tranchant avec le teint halé des vignerons et des paysans de la région. Des mains longues et fines ressemblent à celle d’une jeune femme qui joue du piano.

Toute de noire vêtue, deuil oblige la jeune veuve de 41 ans est bien séduisante, la couleur sombre de ses vêtements tranche avec la pâleur de sa peau. Ses cheveux blonds coiffés en chignon porte une mantille noire, ses yeux bleus malgré la tristesse de son veuvage pétillent et semblent vous dire que la vie continue. Sa taille corsetée est fine comme celle d’une guêpe, à chaque respiration sa poitrine opulente paraît vouloir s’extirper de son chemisier. En bref elle est séduisante et rendrait heureux par ses grâces plus d’un veuf dans la région.

 

Elle n’est pas native de la région car née à Paris en 1781 où elle s’est marié avec le capitaine Jean Baptiste Serais, il ont eu ensemble un seul et unique enfant.

Ce dernier est d’ailleurs l’objet du conseil de famille qui va se réunir.

Après avoir un peu bourlingué avec le grand Napoléon le sieur Serais prit sa retraite le 31 octobre 1808, fatigué après la campagne d’Espagne, il obtint un poste aux eaux et forêt dans le canton d’Anet. Ce n’était pas une sinécure mais avec sa petite pension il joignait les deux bouts, d’autant plus que sa femme par nécessité et désœuvrement s’ était mise à faire classe en son domicile.

En attendant les comparants, une discutions très policée s’engage entre le juge et la veuve.

  • Encore une fois très chère je vous renouvelle mes sincères condoléances.
  • Votre mari nous a quitté depuis bientôt 2 mois n’est ce pas?
  • Oui il est parti le 9 novembre 1821.
  • Je vous remercie pour votre sollicitude.
  • Je vous en prie.
  • J’espère qu’il n’a point trop souffert.
  • Selon les dires du médecin, cette apoplexie foudroyante ne lui en a guère laissé le temps.
  • Vous m’en voyez soulagé.
  • Je crois que l’on n’a pas pu lui prodiguer des secours rapidement.
  • Oui malheureusement il est mort dans la plaine d’Ouline en promenant son chien, il n’y avait personne dans les environs au moment de son malaise.
  • Triste vraiment et votre fils Frédéric comment a t’ il réagi?
  • Après un moment d’abattement il a repris le dessus et vous savez la jeunesse.

La conversation cessa, et les membres du conseil arrivèrent.

Guillaume Lestevenon pénétra en premier dans le salon et fit un baise main à la veuve. Âgé de 72 ans il est propriétaire de nombreuses métairies et vit confortablement de ses rentes, grand les cheveux poudrés à l’ancienne mode il se croyait encore sous l’ancien régime. Ami très proche du capitaine Serais, il se verrait bien en protecteur de la jeune veuve.

Deux hommes d’âge mur à l’allure martiale pénétrèrent à la suite, Jean Marie Rivoire et Jean Baptiste Revey anciens lieutenants de gendarmerie. Bien qu’en habit de péquin ils se tenaient droits comme lors d’une revue. Rivoire garçon bonne pâte avait pris un peu de volume depuis la cessation de son activité militaire, une trop bonne chair lui provoquait de fréquente crise de goute. Revey était son contraire, maigre, ascétique et plein d’allant ils présentaient un contraste assez comique.

Les deux hommes qui suivaient, avaient des liens familiaux entre eux. Jean Michel Etienne Lemarquant propriétaire également mais ancien garde manteaux des eaux et forets de la principauté d’Anet, âgé de 73 ans il avait connu le défunt duc de Penthievre ancien propriétaire du château, le suivant était son gendre et se nommait Lesault Dancreville François Pierre, marié à la fille de Lemarquant il était horloger bijoutier. Ce petit bonhomme replet faisant largement ses 31 ans n’était point un simple ouvrier au tablier de cuir mais un négociant artiste qui créateur de belles pièces fréquentait la classe aisée du département.

Le dernier, un peu emprunté de se trouver en si bonne compagnie balbutia un timide bonjour et rougit en passant devant la belle veuve. Si il était le plus modeste d’extraction, il était aussi le plus jeune, 27 ans à peine et limonadier restaurateur de son état à l’hôtel de Diane.

Chacun prit position autour de la grande table . Seul Colas le greffier se mit en retrait pour prendre notes des discutions.

  • Messieurs vous savez tous pourquoi je vous ai réunis.
  • La dame Leclerc veuve de notre regretté Jean Baptiste Serais désire émanciper son fils Frédéric Edouard Serais, afin qu’il puisse jouir des biens meubles et des immeubles tenus en héritage de feu son père.
  • Elle croit son fils âgé de 17 ans capable d’une telle jouissance.
  • Son comportement et son attitude ne contre dise nullement les allégations de sa mère.
  • L’article 477 du code civil lui donnant le droit d’agir en conséquence.

L’émancipation d’un mineur pouvait avoir lieu dans trois cas.

1er cas, l’émancipation par mariage.

2ème cas, par une déclaration de volonté manifestée par celui du père ou de la mère légitime ou naturel qui exerce l’autorité paternelle ( autorité paternelle même lorsque c’est la mère ).

3ème cas, en l’absence de mère et de père par une décision du conseil de famille.

Dans le 2ème cas l’age de l’émancipation est de 15 ans dans le 3ème de 18 ans, différence de trois ans car le législateur considère qu’entouré soit de sa mère ou de son père il en prendra conseil.

Après son émancipation le mineur est assisté par un curateur choisi par le conseil de famille.

Le mineur émancipé peut procéder aux actes d’administration en excluant les actions en partage ou en revendication d’immeuble ou y défendre, et recevoir un capital mobilier.

En gros les actes simples d’administration avec une étroite surveillance du curateur qui contrôle en outre le bon usage et la bonne gestions des biens reçus.

Un mineur émancipé sauf en cas de mariage peut se voir retirer son émancipation par les mêmes voies que celles qui lui ont donnée.

  • Bien Monsieur, commençons les discutions afin de déterminer qui de vous sera le curateur.
  • Monsieur le juge, intervint le nommé Lesault.
  • J’ai déjà discuté de la chose avec mon beau père et avec monsieur Rivoire et Rivey et nous pensons que Monsieur Lestevenon si il en est d’accord serait le mieux placé pour assurer cette curatelle.
  • Monsieur Morée quel est votre sentiment ?
  • Je pense que si Monsieur Lestevenon acquiesce, il assisterait efficacement le fils de notre amie.
  • Messieurs déclare avec emphase Lestevenon, je suis très honoré de la confiance que vous me faites et si Mme l’accepte j’aiderai volontiers Monsieur son fils.

Ainsi il en fut et Frédéric bénéficia des conseils de l’ami de son père jusqu’à sa majorité qui était de 21 ans.

Guillaume Lestevenon fut élu à l’unanimité et prêta serment, l’acte fut rédigé par Monsieur le greffier Collas

Frédéric Édouard Serais devint menuisier et se maria en 1829 avec une lingère de ses connaissances, sa mère demeura avec lui et ne prit point de nouveau mari .

Elle mourut à l’age respectable de 88 ans en 1869 en sa commune d’Anet.

Le 6 février 1822 un inventaire des biens fut fait en présence de Frédéric Édouard, de sa mère et de son curateur, amis ceci est une autre histoire qui fera l’objet de quelques posts.

LE MARIAGE DU FORCAT

 

De nos jours il n’est pas rare qu’une personne condamnée à de la prison et incarcérée obtienne l’autorisation de se marier avant sa libération, c’est presque banal et nul ne s’en offusque.

Mais qu’un homme condamné à être déporté dans une enceinte fortifiée par un conseil de guerre obtint ce privilège en 1872, l’histoire valait d’être contée .

CITADELLE DE SAINT MARTIN DE RÉ

NOVEMBRE 1872

Dans le couloir de la prison, les bruits de pas des deux hommes résonnaient, au loin des hurlements d’hommes enfermés. En vêtement sombre de coupe élégante le directeur Mr Harger était accompagné d’un gardien en uniforme. Ce dernier, trousseau de clefs à la ceinture,  ouvrait et refermait chaque porte dans un crissement métallique qui déchirait lugubrement le silence du lieu.

Par régime spécial dans une chambre de sous officier à l’écart des autres condamnés se trouvait un homme. La quarantaine, dans la force de l’age, assit sur une simple chaise de paille, Henri de Rochefort Lucay regarda entrer l’homme qui incarnait son incarcération. Entre l’intellectuel et le fonctionnaire s’était même nouée une sorte d’amitié. Mr Harger respecté de son personnel et des prisonniers était la justesse et la droiture nées, il s’efforçait avec ses moyens d’adoucir le quotidien des hommes qui allaient être déportés en Nouvelle Calédonie.

  • Monsieur Rochefort, votre demande a été acceptée.

  • Vous allez pouvoir vous marier.

  • Je vous en suis infiniment reconnaissant

  • Ma contribution n’est que modeste Mr le marquis

  • Vos amis et notamment Mr Albert Joly y ont contribué bien plus que moi.

  • Certes mais votre diligence à transmettre mes courriers et à adoucir ma détention m’ont permis d’obtenir cette faveur plus facilement.

  • Je crois m’être laisser dire que l’amitié de Mr Hugo et celle puissante d’une haute personnalité sont à l’origine de votre condition du moment.

  • Oui c’est exact, mais l’opinion publique ne doit rien en savoir.

  • Vous allez être extrait de la citadelle et conduit à Versailles, trois gardiens vous accompagneront.

Mais qui était cet important personnage protégé en haut lieu et qu’avait il fait pour être condamné à une telle peine ?

Mr De Rochefort né en 1831 à Paris était un journaliste de renom ayant exercé sa plume au Figaro puis à la  » Lanterne  », journal qu’il fonda.

Il exerçait une réelle influence sur ses lecteurs, ce que ne pouvait tolérer le gouvernement de Napoléon III, violemment hostile à l’empire il goûta de ses geôles, notamment à sainte Pélagie et la forteresse de l’île d’ Yeu.

Libéré il était parti rejoindre le grand Victor Hugo en son exil à Bruxelles. Il fut nommé Député et créa un nouveau périodique qu’il appela la  » Marseillaise  ». De nouveau la prison après que le gouvernement ait obtenu sa levée d’immunité parlementaire .La chute de l’empire le délivra et triomphalement Rochefort devint membre du gouvernement de défense Nationale.

Ce fut pour lui un triomphe mais la roche Tarpéienne n’était pas loin du Capitole, les parisiens se révoltèrent et Rochefort prit alors position pour ces révoltés, ( enfin plus ou moins ), l’armée légale reprit Paris et massacra ceux qu’on appela les communards. Ce fut une véritable tuerie où les plus chanceux furent déportés. Henri fut condamné pour incitation à la révolte et se retrouva une fois de plus dans les geôles de l’état . De prison en prison il se retrouva à Saint Martin avec plusieurs centaines de condamnés politiques. Sous l’influence de son ami Victor Hugo qui s’entremit auprès d’Adolphe Thiers, tous les recours jouèrent en sa faveur pour retarder sa déportation et aussi améliorer son quotidien en la citadelle de l’île de Ré . Il eut donc des conditions de détention largement favorables par rapport à ses codétenus. L’argent qu’il possédait lui permit également de fort bien cantiner. Il eut même l’inspiration et le loisir d’écrire un roman* .

Seulement notre influent personnage qui par ses écrits aurait pu saper n’importe quel gouvernement avait une faiblesse . Cette dernière, louable à tout points de vue était l’amour qu’il portait pour une femme et les enfants qu’il avait de leur union.

Ce couple non marié avait jusqu’à maintenant fait fi de toutes les convenances, vivant dans le péché et procréant de même.

Ils s’étaient rencontrés dans les années 50 et étaient tombés amoureux l’un de l’autre, ils avaient eu trois enfants, Noémie, Henri, et Octave. Noémie et Octave se nommaient Rochefort Lucay mais Henri portait le nom de sa mère.

Les années étaient passées, Rochefort était au sommet de sa notoriété, mais Marie Renauld se mourait, sentant que sa fin était proche , elle voulut régulariser son union devant les hommes et devant Dieu. Elle n’avait que 38 ans et son homme maintenant emprisonné allait certainement être déporté en Nouvelle Calédonie, ce n’était qu’une question de temps. Mais justement du temps elle en manquait, s’affaiblissant tous les jours d’avantage. Elle avait trouvé refuge dans un asile tenu par des religieuses de la congrégation des Augustines sis au 9 de la rue des Bourdonnais à Versailles.

C’est donc avec bonheur qu’elle accueillit la bonne nouvelle au début du mois de novembre 1872.

Les amis d’Henri avaient fait le nécessaire.

Début Novembre, Rochefort fut extrait de sa cellule et conduit en calèche au petit port de Saint Martin ou le vapeur  » Jean Guiton  » lui fit traverser le pertuis jusqu’à La Rochelle. Ils montèrent dans un train et le long voyage commença jusqu’à Versailles. Bien plus rapide que les chevaux ce nouveau moyen de transport révolutionnait alors le territoire français.

A Versailles il fut conduit à la prison Saint Pierre, le mariage aurait lieu le lendemain.

Henri ne dormit guère, l’angoisse de revoir un être aimé en sachant que cela serait la dernière fois le bousculait au plus profond de lui même.

Le 6 novembre 1872 à 8h 30, 2 voitures partirent de la prison, dans la première, sorte de landau loué pour la circonstance se trouvaient Rochefort et trois agents. Dans l’autre voiture de remise, un officier de paix et trois autres agents complétaient l’escorte.

L’affaire avait été tenue secrète et aucun comité d’accueil n’attendait au couvent.

Henri fut introduit au parloir puis à la chapelle où il se confessa. Il rejoignit ensuite ses témoins, il serra tour à tour dans ses bras ses quatre témoins, Albert Joly son ami avocat qui négocia pour lui cette faveur, Jean Marie Destrem journaliste et romancier, Ernest Blum 36 ans homme de lettres et Victor Hugo 44 ans, homme de lettres et accessoirement fils de son père.

Henri vêtu d’un habit noir, ganté était pâle comme la mort quand il entra dans la chambre, il était 8 heure 45, les agents restèrent dans le corridor.

Couloir Sainte Marie au deuxième étage, chambre 3, un petit lit métallique, des meubles jaunes et des rideaux blancs masquant une petite fenêtre. Marie tente de se redresser lorsqu’ Henri pénètre dans la pièce, atteinte d’une paraplégie de la moelle épinière tout effort lui cause des douleurs insoutenables. Elle balbutie  » Henri  », ce dernier sanglote et l’embrasse sur le front. La tristesse s’empare de tous les acteurs de cette cérémonie qui d’habitude génère de la joie.

Le maire Monsieur Rameau pénètre enfin, accompagné du représentant du ministère de l’intérieur Mr Foligny, de l’abbé Barbet vicaire de Saint Louis de Versailles et de l’abbé Bourgeois qui vient par ailleurs de confesser Rochefort.

Mr Rameau commence la cérémonie et après les formules d’usage déclare Mr Henri de Rochefort Lucay marié avec Marie Anastasie Renauld. En outre par ce mariage les trois enfants issus de leur union se trouvent légitimés.

Ayant donnés leur consentement, le forçat et la mourante sont désormais mari et femme.

Marie au moment du jugement dernier souhaitait pour cette union une bénédiction religieuse, Rochefort n’y tenait évidemment pas mais céda à la malheureuse.

Mr Barbet maria donc religieusement les deux êtres qui allaient bientôt se séparer définitivement.

A l’issue les deux époux eurent 30 minutes de tête à tête, ce qu’ils se dirent resta pour toujours leur secret. Henri sombre, nerveux et déchirant ses gants repartit vers sa prison Versaillaise et le lendemain sa citadelle Rhétaise.

Marie Anastasie Renauld femme Rochefort Lucay mourut dans la chambre où avait eu lieu  son mariage, le 17 avril 1873, les témoins ne furent plus des hommes en vue mais deux simples marbriers.

Henri Rochefort perdit son appui lorsque Thiers fut remplacé par Mac Mahon et fut transporté le 8 août 1873 sur la  » Virginie  » pour le conduire lui et ses coreligionnaires en Nouvelle Calédonie.

Il n’y resta guère car de l’île Ducos où il se trouvait, il réussit l’exploit de s’échapper.

Mais ceci est une autre histoire.

Source : Archives numérisées Versailles, journaux de l’époque et le  »pénitencier de Saint Martin de Ré  »par Monique Jambut.

LA COMPLAINTE DU CIMETIÈRE

 

Éloigné des vivants, salubrité oblige, un lieu clos sert de champs de repos.

Ceint de hauts murs, sourd aux bruits de la vie, terre de sommeil, où dorment nos êtres aimés.

Barrière close, frontière des vivants et des morts d’où simplement émergent la cime de quelques cyprès en majesté.

Fermé aux regards, mort sale et honteuse que seuls quelques insolents mausolées osent par leur haut toit troubler.

Pour y pénétrer, une simple grille ouvragée vêtue de noire, grinçant lorsqu’on la pousse, elle avertie de notre visite par sa simple mélopée.

Certains se redressent, d’autres sourient, les visites sont rares en cette fin d’après midi

Le long du mur, un robinet pleure , des chrysanthèmes aux pots cassés achèvent leur brève vie.

Sur un coté une triste bâtisse, où pourrit une carriole en bois, corbillard tracté, inutile et dépassée.

Au sol un tapis de cailloux d’où émergent des herbes folles, nos pas nuisent au silence, faisons nous légers et ne troublons pas leur quiétude.

Nos voix se font maintenant chuchotement, étrange comportement , craignons nous de les réveiller en leur sieste éternelle ?

Les tombes semblent alignées par Monsieur d’Oignon, perspective plane et linéaire.

Architecture divers au goût et au coût de chacun, pierre de marbre gris, terre à peine tassée ou présomptueuse chapelle, tout rappelle la place de chacun.

Pauvre dans la vie,  tu le restes dans la mort, mais la transformation en poussière reste la même, journalier ou puissant se rejoignent dans la durée de leur disparition charnelle .

Entretenues ou non, fleuries ou pas, simples ou majestueuses elles témoignent d’un passage, avertissement futur, notre tour viendra.

Certaines belles se gardent du temps, d’autres vieilles filles flétries, s’écroulent ou se tassent. Des noms et des dates perdurent, d’autres effacées par le temps qui passent entrent en anonymat.

A droite, elle fut bonne mère et bonne épouse, à gauche celui qui fut héroïque sourit benoîtement dans son uniforme, mort à vingt ans dans la glaise de la Marne.

Un autre semble se réjouir  de rejoindre son petit frère, laissant pour des années un couple éploré.

Plus loin un couple de vieillards que la mort a réuni depuis bien longtemps, les plaques sont cassées et la croix est brisée.

Certaines portent la marque d’une passion, moto, rock star, chien, scènes de pêche ou de chasse sont gravées en guise d’amour et d’amitié.

Celle-ci est solennelle, Monsieur a fait  » polytechnique  », sur l’autre,  voisine en considération, un maire  « a fini ici sa vie ».

Les passants s’en moquent pitoyable considération j’irai cracher sur vos tombes

A coté un petit enclos de fer forgé, d’où point une ancienne peinture blanche, » à mon fils chéri, trop tôt disparu ».

Des limbes montent encore parfois de ce coin des enfants, poursuivons plus avant.

Un peu à l’écart, une grande demeure à l’enseigne sculptée, famille Untel, la porte maintenant disparue laisse entrer les éléments, une belle femme figée en son habit des années folles vous sourit. Mais la richesse n’efface pas l’oubli, sépulcre de mauvaise pierre ou noble de Crazanne les années détruisent ce qui fut construit.

D’un beau marbre rose, couverte d’un champ de fleurs, celle ci est neuve, des larmes marquent encore la poussière grise déposée par le vent.

Et puis dans un coin, un champs de ruine, Pompéi de notre campagne, une fosse commune de pierres tombales, brisées, cassées, effacées, mousseuses elles entrent dans l’oubli bientôt réduites en poussière et rejoignant dans une dissolution commune les corps qu’elles ont autrefois abrités.

Ma visite se termine, des grolles et les conifères m’accompagnent dans un dernier chant , je sors un instant mais j’y reviendrai, toi derrière et moi devant.

LA DISPUTE DE LA FONTAINE DE NAVARRE

 

A une époque ou il suffit de tourner un robinet pour avoir de l’eau, il nous est difficile d’imaginer les innombrables difficultés qui se présentaient à nos ancêtres pour se procurer le précieux liquide.

Qu’il ne faille pas s’imaginer une consommation aussi importante que la notre, les gens utilisaient l’eau pour s’hydrater, faire cuire les aliments, nourrir les bêtes et pour quelques usages professionnels qui en requéraient . Bien sur nos ancêtres se lavaient parfois, mais point tous les jours et loin s’en faut, lorsque l’eau est difficile à faire venir on y fait attention.

Dans les villes où sont présents des fleuves ou des rivières, le problème était résolu, mais quand était il dans les agglomérations non baignées par ces sources inépuisables ?

Intéressons nous un instant à la petite ville de La Rochelle, nous sommes en 1839, la glorieuse localité en ce milieu de 19ème siècle ronronne à l’ombre de ses murailles obsolètes, la population est d’environ 20000 habitants, c’est peu mais pour les ressources en eau disponible cela est déjà beaucoup.

Aucune source ne venait sourdre et les quelques puits creusés dans les caves des maisons souvent envahis par de l’eau saumâtre ne pouvaient suffire aux besoins de la population Rochelaise et aux nombreux bateaux qui faisant escales, remplissaient leurs tonneaux. La ville ceinte de murailles était en outre cernée par de nombreux marais qui à ne point douter ne fournissaient guère d’eau de bonne qualité.

Mais alors comment nos édiles de l’époque avaient ils résolu le problème et l’était il totalement ?

rue de la grille avant son agrandissement, à droite l’hôtel de ville de la Rochelle.

A proximité de la ville se trouvait le petit village de Lafond où de nombreuses sources d’eau douce faisaient jaillir de la nappe souterraine une eau abondante et de bonne qualité.

L’évacuation des eaux se faisait par des petits rus qui formaient le ruisseau le Lafond qui lui même se jetait par une petite vallée à l’ouest de la ville dans l’océan.

( le ruisseau existe toujours et traverse maintenant les parcs de la ville, nous les locaux nous l’appelons peu glorieusement le rio merda ).

On décida donc de capter cette eau et de l’amener en La Rochelle, les travaux s’échelonnèrent sur de nombreuses années. La Rochelle eut enfin ses fontaines. La première fut nommée la vieille fontaine, puis en descendant nous eûmes, la fontaine royale, la fontaine du pilori, la fontaine des petits bancs, la fontaine de la caille et la fontaine de Navarre. Un aqueduc en poterie qui courait dans un souterrain amenait donc enfin de l’eau et remplaçait avantageusement les divers puits préexistants.

Au cours des siècles de nombreux détournements eurent lieu au bénéfice des quelques hôpitaux mais aussi de particuliers, ces branchements sauvages ou larrons étaient évidemment interdits. Ils étaient régulièrement détruits et les récalcitrants étaient amendables. Bien sur de nombreuses dérogations furent octroyées, sources infinies de contestations et de pinaillages .

Ces fontaines de ville tout comme les points d’eau dans les villages étaient un lieu de rencontre, les femmes y faisaient causette, et les hommes y parlaient politique et faits divers.

Remontons le temps et portons nous au niveau de la fontaine de Navarre en 1851.

Le jour commençait à peine à poindre que la température se faisait déjà lourde, la fraîcheur de la nuit n’avait qu’à peine entamé la chaleur caniculaire de la veille. La vieille fontaine de Navarre était encore dans l’ombre. Adossée à une maison face au temple protestant de La Rochelle, petit quadrilatère surmonté d’un toit. La fontaine était alimentée par un petit bassin creusé à environ 3 mètres de profondeur, qui était lui même alimenté par l’aqueduc souterrain qui serpentait dans les entrailles de la ville. Le trop plein partait par un dégorgeoir dans le canal de Rompsay tout proche.

Deux pompes manuelles assuraient la montée de l’eau à la surface dans un bassin en plomb.

Chaque fontaine alimentait un quartier bien défini et gare aux commères et aux garçons d’écurie qui venaient impunément voler le fameux breuvage.

Celle de   »Navarre  » ou  »des récollets  » ou bien même de  » la philosophie  »desservait le vaste secteur qui entourait le temple protestant.

La fontaine se trouvait face à ce temple et ancienne église des récollets

Malgré l’heure matinale les premiers bruits de la rue commençaient à se faire entendre, les roues d’une charrette au loin crissaient sur les pavés, les chevaux des écuries de la rue Saint Michel s’énervaient d’avoir soif et hennissaient de conséquence.

Des sabots claquaient maintenant et les carrioles des sans sels poussées par des femmes se dirigeaient presque en convois vers le port. Des ombres courraient sous les porches, la nuit laissait sa place au jour.

La première arrivée sur les lieux avec ses seaux fut Jeanne Busson, la cabaretière de la rue de La Rochelle, Elisabeth et Adélaide les filles du sabotier Falaise la précédaient de peu.

Jeanne portait bien ses 43 ans, elle s’entretenait et se vêtait avec goût pour attirer la clientèle qui au demeurant était fort nombreuse, car des notaires s’installaient dans l’hôtel d’à coté pour y enregistrer des actes commerciaux . Bien sur son mari était jaloux et en prenait ombrage.

Habillée d’une robe légère sa poitrine opulente s’offrait au regard. Elle actionna la première pompe, l’eau tarda à monter et seul un filet d’eau marron apparut.

  • cette flotte est dégueulasse.
  • Oui et je crois qu’elle pue la merde, renchérit la jeune Élisabeth
  • Des latrines se sont encore infiltrées dans le bassin il va falloir prévenir le fontainier.

Ses infiltrations étaient fort fréquentes car les maisons s’avançaient de façon souvent anarchique au dessus des souterrains.

Élisabeth actionna à son tour la seconde pompe un maigre filet s’écoula, la couleur de l’eau s’améliora un peu mais l’odeur persistait.

  • Il faut qu’on fasse couler plus longtemps, fit Adélaïde la petite lingère.

Ce maigre débit risquait de provoquer une file d’attente importante.

Baptiste Coudrin le garçon boucher et Marie Bideau la domestique de la boucherie attendaient maintenant leur tour.

Baptiste grand dégingandé de 23 ans était fort satisfait d’attendre derrière la belle Adélaïde, il la désirait en secret et sa paillasse pouvait en témoigner. A la fontaine il pouvait l’admirer et même l’aider à faire venir l’eau. Il faudrait bien qu’il lui témoigne sa flamme avant de se la faire chiper.

Le beau Gustave Rivail étudiant en pharmacie les avait rejoints, fin élégant et contrastant avec les ouvriers de la rue il venait chaque jour tirer le nécessaire à sa toilette. Sa logeuse s’inquiétait fort d’une telle propreté et lui demandait à tous propos s’il n’était point malade.

La petite Marie à sa vue s’arrêta de respirer, ils échangèrent un regard, elle devint toute rouge et fort confuse.

L’eau nauséabonde s’écoulait hors du bassin et se dirigeait en pente douce vers l’entrée du temple, le pasteur allait encore rouspéter de cette gadoue infâme.

Au rythme ou s’écoulait l’eau chacun risquait d’y passer la journée.

Un ouvrier maçon nommé Rainaud Étienne et qui participait à la construction d’une maison rue de La Rochelle avisa l’assemblée que la fontaine qui se trouvait rue des petits bancs ne donnait plus grand chose non plus et que la mairie avait autorisé l’utilisation du puits qui se trouvait à coté malgré son eau saumâtre.

Celle de Navarre la plus éloignée du réseau ne pouvait donc donner beaucoup d’eau. Si il ne pleuvait pas la tension s’exacerberait.

Gustave et Baptiste pompaient à la place des deux femmes, ils avaient goûté l’eau, elle avait un goût de boue salée.

Marie pourtant pas bégueule jurait que jamais elle ne tremperait ses lèvres dedans.

Michel Babiau le fabriquant d’allumettes, jamais en retard d’un bon mot lui lança qu’elle pourrait au moins se laver le cul avec. La cantonade rigola fort,  excepté Gustave qui pinça des lèvres mais qui se retint de s’entreprendre avec le grossier personnage.

Émile l’apprenti Ferblantier fit remarquer.

  • c’est normal qu’il ait plus d’eau, hier soir les gens de l’hôpital sont venus remplir des barriques pour arroser le jardin de l’établissement.
  • Non de dieu les salopards fit Babiau
  • ç’a va pas se passer comme cela…..

Au même moment une charrette menée par un charretier de l’hôpital des protestants et portant trois tonneaux faisait son apparition en remontant la rue de la Ferté. Deux domestiques à l’arrière devisaient des affaires du jour.

  • Les voilà qui reviennent
  • Je vous garantis qu’ils n’auront pas une goutte de flotte cria Babiau.

Étienne le maçon était parti chercher du renfort sur le chantier et trois malabars couverts de chaux et de poussière et au corps musculeux firent leur apparition.

Le groupe avait maintenant forcit et quelques mégères échevelées hurlaient de concert que le peu d’eau merdeuse qui restait n’irait pas arroser le jardin des parpaillots.

Les trois compères de l’hôpital des protestants qui évidemment ne faisaient qu’exécuter les ordres furent surpris par le déferlement de haine qui les soufflait en plein visage.

Le conducteur fit front , mais tous hurlaient.

  • Pas d’eau pour les légumes, on en a besoin pour nos petits
  • vous n’êtes pas du quartier, foutez le camps.
  • Foutus hérétiques vous prendrez pas notre eau.
  • On va vous foutre au canal
  • A la flotte
  • Au canal au canal

L’affaire était vraiment mal engagée les deux domestiques étaient entrain de se faire arracher les vêtements et les cheveux par les ménagères, le boucher voulait couper les jarrets des chevaux et Jeanne éventrer les tonneaux.

Heureusement pour les trois hommes, Gustave plus raisonné était parti chercher les agents de police municipaux qui se trouvaient au poste de garde de la maison commune toute proche.

L’arrivée des gardes calma tout le monde et ceux ci par précaution donnèrent raison à la foule au détriment des gens de l’hôpital, cela allait encore faire toute une histoire.

Qui pour sa soupe, qui pour ses ablutions, qui pour sa chaux, qui pour ses préparations d’onguents repartis avec ses seaux.

Heureusement il tomba averse dès le lendemain et le bassin fut de nouveau rempli d’une eau presque propre. Une énième visite du souterrain permis de déterminer où se trouvait la fosse d’aisance coupable de la pollution et le changement du siphon du dégorgeoir empêcha pour quelques temps l’eau de mer de pénétrer dans le bassin lors des fortes marées.

Les maçons finirent leur ouvrage, Gustave courtisa la petite Marie et lui demanda sa main, Baptiste séduisit Adélaide qui fort d’un polichinelle dans le tiroir fut virée de chez elle par son père. La belle Jeanne continua de faire fonctionner son commerce en jouant de son opulente devanture.

Ainsi va la vie

Dans les années 1860 un système d’adduction d’eau fut créé amenant le précieux liquide à des bornes fontaines puis chez les particuliers qui pouvaient se le payer.

Fini les rencontres aux pieds des fontaines, fini aussi les disputes, disparue l’eau saumâtre, disparue l’eau merdeuse et contaminée, terminés aussi les lavages de linge dans les bassins des fontaines, aux oubliettes les poissonniers indélicats qui nettoyaient leurs poissons et les bouchers qui rinçaient les boyaux et qui par leurs gestes inconsidérés contribuaient à l’insalubrité publique.

La fontaine de Navarre fut rasée, la maison qui se trouvait à proximité fut écrasée lors de l’agrandissement de la rue de la Grille, il ne reste que le bassin recouvert et invisible et qui sert encore de déversoir et qui se trouve sous la place face au temple protestant .

Pour ceux qui seraient intéressés par le sujet, lire l’excellente étude de monsieur Henri Dannepond  » les souterrains et adduction d’eau de La Rochelle  »