LES MORTS DE LA VIEILLE FORME, épisode 3

Entrée arsenal de Rochefort

 

Mais les jours passant je m’aperçois ou plutôt nous nous apercevons que quelque chose ne va pas, beaucoup d’entre nous tombent malades. Ce n’est pas un phénomène rare mais pourtant l’inquiétude règne. Il y en a des dizaines de couchés à même le pont, le froid et la pluie font des ravages sur les corps fiévreux que les chirurgien du bord ne tentent même plus de secourir. Le navire se transforme peu à peu en un vaste hôpital. Tous les jours nous jetons des corps à la mer, l’aumônier ne chôme pas.

Il y a aussi des officiers touchés par la fièvre épidémique, mais mieux nourris et mieux logés ils résistent un peu mieux ou du moins plus longtemps.

Mon camarade de hamac, un vieux scorbutique qui a parcouru toutes les mers du monde s’en va aussi doucement. De sa bouche édentée et pourrissante, jaillissent encore quelques mots, j’essuie son front lui donne à boire mais c’est sans espoir, lui aussi part. Je récupère ses quelques hardes, et nous l’envoyons par dessus bord, les prières sont maintenant bâclées tant le pauvre représentant de Dieu est surchargé de moribonds.

L’un de mes compagnons entend une indiscrétion d’un officier, tous les bâtiments de l’escadre sont touchés. De mémoire de marin personne n’a jamais vu une épidémie d’une telle ampleur.

Moi je vais bien, ma bitte ne me lance plus quand je pisse, le cadeau de la belle espagnole semble être un vieux souvenir. Le remplacement des morts et des malades pour la manœuvre nous exténuent, nous tavaillons sans cesse, les voilures demandent des bras d’autant que le temps est très mauvais. A ce rythme nous allons crever de fatigue, on nous accorde un peu plus de nourriture et d’alcool, mais pensez vous la charge de travail est dure. Un marin imprudent est tombé des hautes vergues s’écrasant sur le pont, sûrement l’épuisement.

Nous remontons vers le nord, certains habitués reconnaissent les côtes bretonnes. Les creux sont énormes, les vagues pénètrent dans les entrailles du vaisseau, pas un homme n’est au sec.

La croisière est maudite pas un de nous va survivre, je me suis endurci mais l’autre soir en pensant à mon village des larmes me sont montées, jamais je ne le reverrai.

Les chefs au moyen de chaloupes se réunissent pour un conseil, c’est périlleux mais apparemment cela devient urgent, la catastrophe guette l’ensemble de l’escadre. Si on se fait surprendre par les Anglais dans cet état sanitaire, nous allons tous finir au fond de l’eau sur des pontons britanniques.

Ceux qui savent, devinent les côtes de Belle Ile. Vraiment ses falaise découpées, ses rochers magnifiques font que l’endroit porte bien son nom. L’escadre va tenter d’y mouiller mais le mauvais temps qui n’a pas cessé depuis des semaines se gâte encore, c’est la tempête.

Les instants sont critiques, entre les malades du typhus, les scorbutiques, les chtouilleux et ceux qui souffrent encore et toujours du mal de mer les matelots disponibles fondent comme neige au soleil.

Même les coups de fouets ne font pas relever les mourants. Les officiers aboient, gueulent, mais savent pertinemment que l’on va droit à notre perte.

Il faut descendre plus bas, on aperçoit les côtes vendéennes et nous savons maintenant que la destination est la rade d’Aix.

Voila l’Île de Ré, je vois au loin les rochers, nous passons un peu au large l’endroit est dangereux et le vent pousse à la côte.

Moi j’ai des frissons et malgré le froid vif en tirant sur un bout je suis trempé de sueur. Je vomis et bientôt je dois rejoindre les camarades alités. De loin l’île apparaît très plate, sans relief.

Pointe de Chanchardon les terres semblent coupées en deux par l’océan, nous pénétrons dans le pertuis d’Antioche à tribord une grande île que l’on nomme Oléron. Je vais mal, la gorge me brûle, j’ai soif, on relève mon voisin de couche il est mort. Je soulève la tête péniblement et je vois la petite Aix avec ses fortifications.

La mer est houleuse mais ce n’est rien, nous sommes protégés par les deux grandes bandes de terre Ré et Oléron.

L’escadre va désarmer, il est inutile de continuer car tout le monde va mourir, la chaîne épidémique doit être coupée.

Le Tigre remonte le chenal de l’embouchure de la Charente, là bas à une douzaine de kilomètres dans les terres le roi soleil l’arrière grand père de celui qui règne maintenant a fait surgir dans les marécages un grand port et son arsenal. De village Rochefort est devenue une ville où il y a un hôpital .

Notre navire mouille face au village de Port des Barques, les autres s’espacent dans la rade, nous sommes à l’abri des éléments et des insultes anglaises.

Les plus grands vaisseaux ne peuvent remonter le cours du fleuve lorsqu’ils sont à plein, il faut une myriade de chaloupes et des journées d’effort pour descendre les canons et tout ce qui pèse lourd.

Ensuite les bateaux sont halés par une cordelle d’une centaine de villageois réquisitionnés qu’ils le veuillent ou non. C’est un travail de titans mais c’est à ce prix que ce port éloigné des côtes reste opérationnel.

Je ne tiens plus sur mes jambes. Dès le 1er juin des hommes sont débarqués moi je me traîne et je dois attendre le 20 juin pour être hospitalisé. On me descend dans une barcasse et la remontée de la Charente commence, fontaine de Lupin, fort de Lupin, pointe de la Parpagnole. On semble repartir dans l’autre sens mais non c’est une sinuosité, le fort du Vergeroux, le village de Soubise et son église, le Martrou avec son passeur qui nous regarde passer stoïquement, enfin nous arrivons, de nombreux bateaux sont en chantier d’autres en réparation;les berges sont couvertes de roseaux mais l’activité sur les quais est intense. L’arrivée de l’escadre non prévue désorganise l’arsenal en entier.

Normalement l’activité du port devait se concentrer sur l’armement des escortes qui devaient protéger les convois vers les Antilles.

J’admire à peine la Corderie royale, l’un des plus longs bâtiments du monde dit-on. Voila j’arrive bientôt, un lit cela fait des mois que j’en rêve. Mais stupeur pour nous tous, l’hôpital est plein à craquer. Pas assez de guérisons pour libérer des places ou bien pas assez de morts.

C’est comme cela que je me retrouve à fond de cale dans la vieille forme décidément je n’ai guère de chance nous sommes le 20 juin le jour de mon arrivée je le sais car le commis qui m’a inscrit me l’a dit.

Mais malheureusement je sens que je décline doucement, mes forces m’abandonnent, je divague quelque peu, je me vois courir sur les rochers de Sanary, me baigner nu dans les calanques, je vois ma mère mais aussi curieusement mon père, c’est bizarre il est mort. Oui je le distingue bien, il se rapproche, je n’ai plus chaud, je n’ai plus soif je suis bien, papa me tend la main, j’arrive.

Honoré Touron marin du Tigre né à Sanary est mort le 26 juin 1745 six jours après son entrée sous les tentes de la vieille forme, l’épidémie qui a surgi sur l’escale à fait un carnage.

 

Nonobstant les morts qu’il y a eu en mer, les chiffres de ceux qui sont morts à l’hôpital royale de Rochefort sont effarant pour un laps de temps très cours qui s’échelonne de juin à septembre  1745

Tonnant 80 canon, 170 morts

Terrible, 74 canon 57 morts

Borée, 64 canon 55 morts

l’Éole, 64 canons, 95 morts

Léopard, 51 morts

L’Alcyon, 56 canons 6 morts

Tigre, 50 canons, 33 morts

Atalante, 21 morts

Bien évidemment l’épidémie ne s’arrêta pas aux marins de l’escadre et le personnel de santé paya aussi un lourd tribut.

Ces enfants de Provence qui avaient quitté leur soleil avec espoir de le revoir terminèrent leur vie en souffrance dans un hôpital saturé où une  vieille forme transformée en mouroir à moins qu’ils aient succombé au gré des mouvements océaniques avant le désarmement en rade d’Aix.

La guerre de succession d’Autriche qui avait amené nos provençaux sur les terres atlantique s’est terminé en 1748 par le traité d’Aix la Chapelle.

Il y aura d’autres guerres, d’autres épidémies et d’autres morts, c’est ainsi.

LES MORTS DE LA VIEILLE FORME, épisode 2

Honoré devint bientôt un marin accomplit et son rêve était maintenant de posséder sa propre barque.

Il s’était aussi pris d’amour pour une jeune bergère âgée d’à peine seize ans, il en rêvait la nuit et multipliait les stratagèmes pour se trouver sur son chemin. La belle sauvageonne aux pieds nus faisait semblant de l’ignorer mais ce beau marin au teint mate ne la laissait pas indifférent.

Leur folle aventure aurait pu continuer la vie durant, l’Honoré l’aurait marié et à flanc de la colline qui surplombait la mer se serait construit une simple cabane qui devenue château aurait-été le siège de leur bonheur.

Hélas comme tous les marins de France, Honoré était recensé pour alimenter les équipages des navires de la royale. Il n’y coupa pas et se retrouva enrôlé contre son gré.

Bien que Sanary fut proche de la grande métropole il n’avait jamais été à Toulon, son départ fut triste, sa mère pleura des jours durant. Quand à la petite bergère confiante en l’avenir se promit d’attendre Honoré. Lui, supplia qu’elle n’en fit rien, car son absence durerait des années. Le futur matelot du roi aurait bien voulu prendre ce qui lui était dû, comme un gage de retour, un gage d’amour, un morceau de dot mais une instinctive prémonition lui fit renoncer à prendre la citadelle de la petite bergère.

Toulon, son arsenal, ses maisons aux murs sales, son port de guerre où à quai se dressaient les belles unités de la flotte. Il fut affecté au navire nommé le  Tigre.

Lorsqu’il passa la passerelle il ne put qu’être subjuguer par la majestueuse beauté de cet énorme voilier. A bord une myriade de marins s’activait à armer le bateau pour un départ éminent.

Honoré fut assigné au transport des vivres.

Le tigre est un vaisseau de 50 canons, il est déjà vieux car lancé il y a plus de 20 ans.

Ce n’est pas le plus gros de l’escadre mais il est déjà considérable en comparaison des barcasses du port de Sanary . Honoré est intimidé et complètement perdu, noyé parmi les 500 membres de l’équipage. Tout le monde se marche dessus, les nouveaux sont bousculés par les anciens.

Justement l’un de ces derniers, enfant comme Honoré de Sanary décide de le prendre sous son aile et de partager son hamac.

Les ponts sont encombrés de matériels, voiles, cordages, canons, tonneaux d’eau et de viande salée, barriques de vin et d’eau de vie, réserve de haricots et de fèves.

On a fait monter à bord des volailles, des moutons et des cochons pour servirent de victuaille, cela caquettent, bêlent et grouinent. Les bêtes de peur chient partout répandant une odeur nauséabonde.

Entre les animaux sur pieds et nous les humains la promiscuité est totale nous sommes entassés comme des poules en cage.

Avec le travail qu’il y a à bord nous en oublions la beauté de la rade de Toulon, au loin la montagne du Faron, le soleil est magnifique et une légère brise nous permet de quitter la darse. Je suis inséré dans une équipe, mon nouveau métier reste à apprendre. Bientôt les voiles se gonflent, le spectacle est époustouflant, d’autres navires ont pris le départ, le Tonnant avec le chef d’escadre à bord , le Saint Esprit de 74 canons, l’Éole de 64 et le petit Zéphir de 28, l’ escadre est commandée par le chevalier de Piosin, c’est un vieux bonhomme qu’on nomme le bailli . Pour sûr nous ne sommes pas logés à la même enseigne et il ne nous donne pas d’ordres directement.

On ne sait pas trop ce qu’on va faire ni où on va mais les gradés nous apprennent qu’on est en guerre contre l’Autriche, l’Angleterre, le Royaume unis. Nous on a dans notre camps l’Espagne et la Prusse. Moi fils de Sanary, ces pays je ne les connais pas et je me demande bien pourquoi on se mêle de la succession d’Autriche, bon c’est sûr c’est vraiment bizarre qu’une femme monte sur un trône.

En tous cas cette guerre de la succession d’Autriche me mène loin de chez moi et loin de mes côtes de Sanary.

Les conditions de vie sont épouvantables, j’ai même le mal de mer, c’est bizarre pour quelqu’un qui a passé sa jeunesse à être chamboulé sur une coque de noix.

On se dirige maintenant vers l’Espagne et le port de Carthagène, on y fait escale et enfin on peut toucher la terre ferme. Je n’ai qu’une maigre solde mais je peux comme les autres aller faire mes premières armes dans les bouges du port.

 Le vin lourd de Murcie me soûle irrémédiablement. Je fais également mes premiers pas dans un bordel, je me déniaise avec une vieille, grosse laide et puante. Les plus belles sont plus chères, mais je m’en fous il fallait que je le fasse. Maintenant que j’ai franchi toutes ces étapes initiatiques je suis un vrai marin de la royale.

Le 12 novembre 1744 on repart avec comme destination l’Atlantique, on franchit le détroit de Gibraltar, j’aperçois les rochers, cela bouge beaucoup sur le navire le temps est gros, le bruit est infernal, le bois se plaint, craque, gémit. Il y a de l’eau dans les cales, avec des pompes toute la journée on évacue de l’eau.

Le 20 novembre on est à Cadix, le tableau est le même qu’à Carthagène, les filles pullulent et cette fois j’ai la chance de pouvoir prendre une jeunette aux jolies traits et au corps encore parfait. Puis l’on repart mais le Tonnant à une avarie et l’on fait escale pour le  réparer, cela m’arrange car la vilaine m’ a refilé une saloperie, je pisse du sang et du pus et j’ai l’impression qu’une lame de couteau me transperce.

Nous sommes nombreux à avoir la chtouille.

Le 3 janvier 1745 nous remontons vers les Acores, cela secoue, les premiers malades arrivent rapidement, les chirurgiens ne peuvent rien pour eux, et nous les basculons dans l’océan. Cela libère de la place mais c’est inquiétant. Nous devons protéger l’arrivée des navires Espagnol de l’amiral Torres, c’est un convoi qui vient des Amériques et que convoitent nos ennemis de toujours, les Anglais.

Le 8 février 1745 nous rentrons à Cadix et sommes remplacés par la division Jonquière qui vient de Toulon. Ensuite les deux divisions se renforcent et patrouillent jusqu’au 29 mars le long des côtes espagnoles. Puis toute la flottille appareille pour croiser le long des côtes espagnoles et françaises, du cap Saint Vincent au cap Finistère.

LES MORTS DE LA VIEILLE FORME , épisode 1

La chaleur de ce mois de juillet était épouvantable, le soleil à la verticale au dessus de la forme brûlait inexorablement les corps. En début de matinée des sœurs avaient distribué de l’eau, mais cela faisait déjà un moment et le temps paraissait une éternité. Honoré avait la bouche pâteuse, sa langue était gonflée, plus une goutte de sueur ne sortait des pores de sa peau. Son visage semblait se tendre, s’assécher, se craqueler. Instinctivement il lécha sa main comme pour y puiser quelques ultimes perles d’humidité, mais le goût du sel le répugna.

A coté de lui d’autres hommes, certains geignaient, d’autres irrémédiablement perdus étaient déjà partis vers de meilleurs cieux. Si il ne fallait garder qu’un point commun entre eux, la misère serait évidemment choisie.

Les hardes qu’on lui avait fournies, il y a d’ici quelques mois, n’étaient plus que lambeaux que même un vagabond ne porterait pas. Oripeaux indécents ne couvrant même plus le strict nécessaire, aucune femme exceptées les saintes qui s’occupaient d’eux ne pourraient supporter une telle impudeur.

Son voisin de misère tenta de se lever mais manquant désespérément de force s’affala en gueulant.

Honoré maintenant immobile fixait de ses yeux exorbités la toile blanche qui leur servait de toit. En guise de couverture les autorités débordées avaient installé une vingtaine de tentes ces grosses toiles depuis longtemps jaunies et durcies résidus de fières voilures n’offraient qu’une pâle résistance aux rayons de l’astre solaire. Aucune brise ne venait atténuer la chaleur moite qui curieusement ne semblait pas venir du ciel mais plutôt des entrailles de la fosse où les autorités les avaient déposés par manque de place.

Avec Honoré ils étaient peut être une centaine à crever doucement. Perdus de fièvre, grelottant malgré la température presque tropicale, manquant de soins, d’eau, de nourriture, sales, couverts d’excréments ils attendaient en bon marin de la royale, une mort presque certaine.

La plupart couverts de poux et de puces ne luttaient même plus contre ces nuisibles, les laissant par manque de force croître et multiplier. Des rats, terribles, gras, téméraires avaient fait leur apparition se préparant comme une armée à fondre sur un ennemi amoindri

Dans le tombeau où il se trouvait maintenant, les hordes grouillantes n’attendaient plus qu’un ordre mystérieux pour attaquer et vaincre.

Honoré dans son délire venait d’apercevoir en haut de la vieille forme présentement transformé en mouroir, des beaux messieurs de la maison du roi mouchoir blanc sur le nez évaluant les pertes éventuelles et supputant le nombre effarant de remplaçants qu’il faudrait trouver.

L’immense trou où on les avait relégués n’était point en s’en doute destiné aux soins périlleux d’une armée de scorbutiques mais plutôt à ceux des navires de sa majesté.

Les locaux appelait cet antre la vieille forme non pas qu’elle fut si âgée mais depuis sa construction en 1669 d’autres avaient été creusées et par commodité la dénomination de vieille lui avait été donnée. Sublime et magnifique architecture que cette première forme maçonnée du monde, permettant de construire et d’entretenir un bateau en étant à sec. Merveille de techniques où par le moyen d’une porte écluse, on isolait la forme de son fleuve, de sa rivière où de son océan.

Faite pour radouber et non pas pour accueillir des malades, cette grande arène au fond humide et instable s’avérait le mouroir parfait. L’ingénieur François le Vau ne l’avait point conçu comme salle de soins mais comme un lieu de haute de praticité dans l’entretien des navires. Creusée sur un sol instable il fallut la paver d’un assemblage de pierres de Saint Savinien qui en fit la première du genre.

Mais pour Honoré que cette forme de radoub fut une merveille du genre cela ne lui importait guère. Pour lui et les centaines de malheureux qui y croupissaient cela tenait plus de l’abandon que de la charité.

Normalement Honoré aurait dû comme les autres bénéficier des salles de l’hôpital maritime, mais devant le sinistre afflux de malades venant de l’escadre les autorités avaient du se résoudre à aménager la forme de radoub en salle d’hôpital. Pas entièrement couverte, les infirmiers avaient tendu des vieilles toiles de tentes pour protéger les malades des éléments. C’était illusoire, de penser que la pluie ne viendrait pas mouiller les mourants et que le soleil de l’été ne ferait pas de ravages sur les organismes usés des matelots de la flotte. De plus les miasmes des terrains marécageux rajoutaient à nos malheurs et introduisaient de nouvelles infections.

Qu’on ne s’y trompe pas les malades entassés dans les salles de l’hôpital y mouraient aussi en grand nombre, mais mourir pour mourir autant le faire au sec et à l’abri des éléments.

Pourtant mais cela Honoré en avait cure, l’hôpital maritime de Rochefort offrait ce qui ce faisait de mieux en la matière, une école d’anatomie et de chirurgie, un jardin botanique pour fournir la pharmacopée et une kyrielle de religieuses de l’ordre de Saint Vincent de Paul. Le tout dirigé par le vénérable Cochon Dupuy médecin de sa majesté, tous furent dévoués il est vrai .Les chirurgiens mouraient par dizaines, les bonnes sœurs aussi, le contrôleur Begon illustre rejeton s’occupait particulièrement de la vieille forme.

Rien n’y faisait, autour d’Honoré les marins moribonds s’en allaient à tour de rôle vers un monde meilleur, on eut dit que chacun consciencieux ,montait prendre leur quart sur un navire dirigé par la faucheuse.

Honoré ne se sentait ni mieux ni plus mal en ce jour, les releveurs de morts avaient prélevé leur tribut et reviendraient sans doute en cours de journée. On lui avait fait boire une soupe et le ventre plein son esprit se remit à vagabonder.

Il était comme la plupart de ceux couchés originaire de la Provence et quand il avait du vague à l’âme il pensait à son petit village de Sanary. Tout était différent la bas, le vent n’était pas le même qu’ici, la mer ne se sauvait pas et ne laissait pas un paysage désolé fait de vase et de flaques.

Même le soleil ne chauffait pas de la même façon dans cette triste contrée, là bas il réchauffait, à Rochefort il vous cuisait.

La Charente qu’il avait remonté après son débarquement dans la rade d’Aix lui paraissait laide, triste, trop calme en ses berges boueuses, aucun relief, pouvant lui faire penser aux contreforts montagneux de son arrière pays.

Il n’aimait pas l’endroit sentant pertinemment qu’il pouvait y mourir. D’ailleurs que faisait-il là à somnoler dans cette sombre forme de radoub alors qu’il pourrait au grand vent du mistral ravauder ses filets sur le port de pêche de son village natal.

LA BAILLETTE DU GUÉ D’ALLERÉ, Épisode 2

 

Sur le premier banc se tenait stoïque le maire du village monsieur Boutet François, habillé avec élégance, tranchant par ses habits avec les majorités des habitants du village pourtant revêtus de leurs plus beaux atours.

Cet édile en place depuis le mois de septembre 1800 faisait assez vieille France et on aurait pu l’imaginer en bas de soie comme sous l’ancien régime.

Les maires des villes de moins de 5000 habitants étaient nommés par le préfet, celle au dessus par l’empereur lui même.

Maintenant propriétaire, il avait été magistrat et plus précisément président du siège des traites de La Rochelle. Son père mort à Saint Sauveur du Nuaillé avait été en son temps conseiller du roi et receveur de la chancellerie de la Rochelle.

Famille puissante liée à la famille de l’ancien député et procureur impérial Charles Agier et aux anciennes familles qui possédaient les terres du Gué et ses environs, les De la Porte, les Gasq et les Poirel

Nommé par le préfet, François Boutet administrait avec bonheur la commune et exerçait sur cette dernière un pouvoir absolu comme l’y autorisait la loi.

L’écart de sa fortune et de sa condition avec les paysans de sa commune ont fait qu’il était craint et respecté. Mais en bon propriétaire terrien, il connaissait toutes les familles par le menu et chacun par son nom. Toujours présent en cas de difficultés, le maire était aimé de ses administrés.

La messe terminée, la vente du sixième banc en entrant à gauche peut commencer, c’est une formalité seuls Jean Gaquignolle et Jean Petit sont sur les rangs, les fabriciens le décident, ce banc de piété leur est attribué pendant toute leur vie durant. La somme est de quarante deux francs et les deux hommes verseront en plus un loyer de deux francs tous les ans, payable aux fêtes de Pâques. Le marguiller et le receveur perçoivent la somme au nom de la fabrique.

La fabrique est un instrument d’administration au service du culte, elle est responsable de la gestion des biens matériels et des revenus de la paroisse. Elle sert aussi de liaison avec les autorités civiles locales, le maire, le conseil municipal, les œuvres de bienfaisances. Il est aussi en rapport avec les autorités du culte et les autorités préfectorales.

Le conseil de fabrique est composé du curé , du maire ainsi que de cinq membres cooptés. En général le conseil se réunit quatre fois par an.

Trois laïc ( non religieux ) sont élus au bureau des marguilliers, un président , un secrétaire et un trésorier. Ce bureau se réunit tous les mois et gère le budget.

Les membre de la fabrique sont recrutés parmi les plus imposés de la paroisse, se sont donc en général des notables où pour le moins des paysans ou artisans aisés.

La fabrique se doit d’ être en bon terme avec la commune car cette dernière doit suppléer aux dépenses que la fabrique ne peut assumer seule.

Les fabriques tirent leur revenu des quêtes, de la location des bancs et chaises et des pompes funèbres et éventuellement des terres que la paroisse possède.

On nomme marguillier un membre du conseil de fabrique.

En cette année 1804 c’est André Roch Petit qui reçoit dans ses mains l’argent de Jean Gaquignolle.

C’est un tonnelier opulent qui possède de nombreuses vignes et qui est entré dans le monde du négoce d’eau de vie. Il est âgé de quarante ans, sûr de sa force et de son importance il en impose et parle fort. Marié à une fille du pays, il se désespère de n’avoir à ce jour que des filles.

En ce moment le président de la fabrique est Jean Raimond, lui aussi est un enfant du pays âgé de quarante deux ans il est cultivateur , propriétaire et négociant. En ce pays couvert de vignes, les négociants en eau de vie sont les nouveaux rois, ils construisent en pierre de vastes demeures, aérées, ouvertes, couvertes de tuiles.  Elles contrastent avec les méchantes maisons aux rares fenêtres et aux toits encore largement en chaume des paysans.

La petitesse des parcelles de vigne ne permet que rarement l’enrichissement.

Jeanne Néraudeau sa femme?en l’attendant pérore comme une dame sur le seuil de l’église, elle répond au salut comme si elle était propriétaire du château. Chacun la déteste de la voir péter plus haut que son cul, mais elle est la femme de celui qui rachète les récoltes, alors, chapeaux bas et mines respectueuses.

Les membres du conseil sortent enfin, Jean Gaquignolle et Jean Petit sont fiers, le bail qu’ils viennent de signer est un contrat qui marque leur entrée dans la communauté des gens qui ont des biens. Ils ne sont plus des traines misères aux joues creuses, ce banc assoit leur notoriété. Bien sûr ils ne ne sont pas riches et ne seront pas reçus chez monsieur le Maire ni chez les négociants. Ils devront continuer à se tuer au labeur pour chaque jour arracher le sang de la vigne.

Les deux familles sont fières d’accéder à cet attribut de richesse . Ils ont leur place juste derrière les nantis. Si les hommes sont ainsi plein d’orgueil, les femmes tout en appréciant la matérialité du fait ne s’en rapproche pas moins du seigneur en avançant vers l’autel.

La vanité humaine se conjuguant ainsi avec la piété, alliant le matériel à l’immatériel .

Quarante deux francs représente quand même quelques journées de travail, la vieille Marie Favreau peut-être fier de son fils.

D’ailleurs la longévité de l’existence de Jean Gaquignolle fit que l’affaire fut excellente pour la famille et un peu moins pour la fabrique, car ce dernier s’éteignit au Gué d’Alleré le onze juin 1870 .

Jean Raimond lui mourut en 1852 , âgé de 80 ans et le maire François Boutet resta en charge de la commune jusqu’à son décès à 80 ans en 1827.

André Roch Petit décéda un peu plus tôt en son domicile du Gué d’Alleré le 29 juillet 1816, il avait 53 ans.

La jolie baillette du gué d’Alleré possède un joli cachet de cire rouge aux marques de la commune et un tampon république française qui couta à Jean Gaquignolle la somme de 25 centimes de franc.

Nota : Si je parle peu de Jean Petit c’est qu’il existe un doute sur son identité réelle, car en effet à cette époque trois Jean Petit ayant le même âge ,vivaient sur la commune, en l’absence de signature je n’ai pu départager.

La commune du Gué d’Alleré à la chance de posséder deux baillettes dans ses archives, petit trésor communal dont je me devais de conter la brève histoire.

LA BAILLETTE DU GUÉ D’ALLERÉ, Épisode 1

 

En ce dimanche 1er janvier 1804, Jean Gaquignol ne tenait plus sur son banc, la messe qui pourtant avait toujours la même durée semblait s’éterniser.

Il avait comme chaque dimanche, revêtu ses plus beaux habits. Mais en ce jour il avait encore plus prêté de soin à son apparence. Du haut de ses vingt ans, fier de sa jeunesse, de sa force il semblait défier l’assemblée de paroissiens de son petit village . Né en 1784 dans le petit bourg vigneron du Gué d’Alleré, il était fils de Jean et de Marie Favreau. Son père petit cultivateur, vigneron possédait quelques terres, décédé depuis sept ans les quelques arpents de la famille étaient passés dans ses mains. Il s’efforçait d’entretenir ce capital mais il avait aussi l’ambition de l’agrandir.

C’était donc en temps que chef de famille qu’il allait à l’issue de la messe postuler pour l’attribution du banc sur lequel il se tenait serré au près de sa mère.

Tenant son chapeau à pleines mains il se forçait à suivre le long sermon du père .

Sa mère la Marie Favreau comme l’appelaient les habitants du village, penchait la tête pleine d’humilité, petite, menue comme un oiseau, toute de noire vêtue, un strict bonnet posé sur ses cheveux gris tirés en arrière. Jamais elle n’aurait imaginé, qu’elle vivante un Gaquignolle serait assez téméraire et assez aisé pour s’attribuer un banc d’église. Elle en était effrayée, mais elle savait que son fils malgré ou grâce à son jeune âge osait tout entreprendre.

Assis non loin de lui se tenait Jean Petit aussi cultivateur et ami d’enfance de Jean, aussi petit et trapu que Jean était grand et svelte. Il allait partager les frais avec les Gaquignolle et bénéficierait aussi de ce banc.

Jean Petit était aussi fils du Gué d’Alleré. Les deux familles devraient donc partager la longueur de ce banc de prière.

Les deux familles s’appréciaient depuis toujours et étaient peut-être liées par quelques cousinades.

Enfin ce foutu curé Benoit terminait, certains habitants quittèrent le saint lieux mais un grand nombre resta.

Sur le premier banc se tenaient les membres du conseil de la Fabrique et le maire du village. Il était d’usage de le nommer le banc d’œuvre.

Les bancs étaient attribués à vie et ils s’en libéraient donc très peu

Au moyen âge les fidèles dans les églises restaient debout, puis des bancs de pierre apparurent.

Les seigneurs jouissaient d’un droit de prééminence ou de jouissance pour y poser leur noble postérieur.

Ces lourds bancs de pierre souvent accolés sur les cotés furent remplacés par des bancs de bois, puis par des chaises qui chacun apportait.

Devant le désordre occasionné il fut décidé que ces bancs seraient loués par la Fabrique.

La coutume se codifia au 18ème siècle et perdura même, après que l’usage des bancs et des sièges devint gratuit. Les notables continuant d’être propriétaires des leurs et s’attribuant évidemment les meilleures places. Le nom des familles était souvent inscrit sur des plaques de cuivre, on en trouve encore dans certaines églises.

Cet état de fait ne fut supprimé qu’en 1962 pendant le concile Vatican II.

 

La suite à lire dans La Baillette du gué d’Alleré épisode  2

 

 

UNE SIMPLE HISTOIRE DE FOU, ÉPISODE 3, le service militaire

 

Alors un jour on m’emmena chez mon grand-père à Surtauville, on m’expliqua que j’allais apprendre le métier de scieur de bois. C’était le papa de maman, il tenait une scierie dans le village et une autre à la Haye Malherbe. J’étais un peu heureux, m’en aller de la boucherie, des jeunes qui m’ennuyaient, des filles qui me chassaient et de maman qui ne m’aimait guère.

Le grand père s’appelait Zéphir Levigneron, un vrai personnage qui me faisait un peu peur il est vrai, mais moins que ma grand-mère Victoire, et ma tante Céline. Mes parents me lâchèrent là-bas avec une réelle satisfaction. J’étais perdu, dépaysé et j’avais un peu de mal à discerner le rôle de chacun, car voyez-vous il y avait plusieurs ouvriers qui demeuraient sur place.

Zéphir avait bien réussi, fils de journalier, devenu marchand de bois, il était maintenant un personnage reconnu dans le village et les alentours.

On tenta de m’apprendre le métier, mais ce fut comme à l’école, pas assez rapide, trop lent. Je faisais des erreurs et les employés me hurlaient dessus. Heureusement grand-père intervenait, il était gentil avec moi, lui.

Moi j’aimais bien faire toujours la même chose, je trouvais mon plaisir à faire et à refaire le même geste.

Bon je m’énervais souvent et parfois je devenais violent. Si on m’avait laissé tranquille aussi.

Le grand père disait que j’étais un peu couillon, alors les ouvriers quand je passais me chantaient : couillon, couillon, couillon. Je m’enfuyais dans la campagne, et Zéphir disait laissez-le donc, quand il aura faim, il rentrera.

Seulement, voilà j’étais devenu au physique presque un homme et personne n’acceptait que je suive les filles ou les femmes. Un jour le père de l’une d’elles m’a mis une gifle et un autre a failli m’embrocher avec sa fourche. Le grand-père arrangeait toujours tout.

Il y eut un drame à cette époque, la grand-mère Victorine cassa sa pipe, j’ai pas pleuré et même qu’au cimetière ma mère m’a mis un coup de pied dans les chevilles car je souriais.

A l’enterrement ce fut peut-être la première fois que nous étions tous réunis , Marcel, Alice et moi.

Je ne retournerai jamais à Louviers, j’étais bien ici, je coupais mes planches et nettoyais la scierie.

Le grand père me donnait quelques sous et avec je pouvais m’acheter des friandises et aussi du tabac car les ouvriers m’avaient appris à fumer.

Ma tante me surveillait mais moi j’étais plus malin qu’elle et je fumais en cachette. Bon un jour le vieux il m’a collé un fameux coup pied au cul, car je m’étais caché dans la réserve de planches. Alors vous pensez bien qu’avec le feu c’était défendu.

Un autre fois les copains ils m’ont fait boire, j’ai été malade, puis j’ai fait une crise. Ma tante, je l’entendais la méchante disait qu’on ferait mieux de m’enfermer.

J’étais bien quand j’étais tout seul, je pensais, je regardais le ciel et écoutais les oiseaux, autour de moi.

Maintenant cela s’agite autour de moi, c’est mon voisin de lit, il n’a pas l’air très bien. C’est drôle l’une des sœurs lui recouvre la tête d’un drap.

Puis des messieurs en blouse grise l’emmènent, je pense qu’on le ramène à sa chambre.

On m’essuie le front, on prend mon pouls, le docteur sentencieux dit, il va bientôt rejoindre celui qui vient de partir. Je le sentais bien que j’allais guérir.

Chez grand-père la vie suivait son cours, mais les ouvriers commençaient à se plaindre de mon attitude, je les retardais. Zéphir me protégeait mais quand il n’était pas là on me chahutait.

Mais le pire c’était quand je me promenais et que les gens se détournaient ou riaient à mon passage. J’essayais de ne pas y faire attention mais les mots sont parfois cruels et malgré ma bizarrerie apparente je les comprenais très bien.

Tous s’effaçaient devant moi et particulièrement les femmes, j’étais un homme, je travaillais et j’aurais bien aimé me marier pour posséder l’une d’elles.

Mais elles avaient peur de moi et chaque fois cela tournait mal.

Grand-père bien ennuyé m’expliqua qu’en attendant mon conseil de révision je pourrais aller travailler chez l’un de ses copains à Romilly sur Andelle. Moi je ne voulais pas, j’aimais pas qu’on change mes habitudes. Je fis une crise de nerf, me roulait par terre, le docteur eut beaucoup de mal à me calmer.

Finalement je partis là-bas vers mon destin.

C’est mon père qui me conduisit au conseil de révision. On passa une visite médicale, tous à poil à la queue leu leu, moi j’ai pas trop aimé, c’était la première fois que je me mettais tout nu devant quelqu’un, instinctivement je me cachais le sexe.

On prit mes mensurations, 1 m 68, j’étais grand, yeux gris, cheveux châtains, visage ovale.

Je savais lire et écrire, on nota, degré d’instruction 3, on me posa également des questions, cela dura plus longtemps que pour les autres. Le militaire qui était là semblait se moquer et le médecin me fit défiler plusieurs fois devant lui.

Finalement on m’incorpora, mon père ne voulut pas que j’aille avec les autres conscrits faire la fête.

Il avait raison de toutes façons ils n’auraient pas voulu de moi.

Je reçus quelques temps plus tard mon affectation, 5ème régiment d’infanterie à Falaise dans le département du Calvados.

J’y arrivais le 4 octobre 1910, vaste bâtiment rectangulaire à plusieurs étages, une immense cour et des bâtiments de service sur les côtés.

On nous aboya dessus immédiatement, nous n’étions plus des civiles mais des militaires. On allait nous transformer en homme.

J’eus immédiatement peur, je ne comprenais pas ce que l’on me voulait et je me fis repérer tout de suite.

On nous donna notre paquetage puis on nous fit monter dans les chambrées.

Nous étions dans de vastes dortoirs et moi je me retrouvais à l’une des plus mauvaises places c’est à dire près de l’entrée.

Je n’avais jamais connu une telle promiscuité, cela me déconcerta. Un bourdonnement grave et incessant de conversations, des grandes gueules, un mélange aussi de patois, bas normand, haut normand, breton. Puis des odeurs de corps entremêlés, sueur, crasse, saucisson, jambon que certains avaient amenés de leur ferme.

Puis il faut bien le dire, une odeur de pisse et de merde qui passait par la porte et venait des latrines placées sur le palier.

Le soir couché, ce fut un concert de pets, tous rigolaient, moi cela me dégoutait.

Le lendemain le calvaire commença, l’ordre serré qu’on appelle cela, faire marcher au pas une bande de paysans qui ne marchaient au quotidien qu’avec des sabots n’était pas une chose aisée.

 

UNE SIMPLE HISTOIRE DE FOU, ÉPISODE 1

UNE SIMPLE HISTOIRE DE FOU, ÉPISODE 2

 

UNE SIMPLE HISTOIRE DE FOU, ÉPISODE 4, la fin d’un calvaire

 

Une, deux, une deux, à droite, à gauche, demi-tour droite, je m’y perdais, jamais sur le bon pied, tournant toujours du mauvais côté.

Le caporal gueulait et plus il gueulait plus je me trompais, rien à faire. Évidemment il crut que je me moquais de lui et la première sanction tomba. Le lendemain je me retrouvais de corvée de chiottes, répugnance des odeurs, des merdes tombées à coté, des virgules le long des portes, des papiers journaux ; ce ne fut qu’un long calvaire, j’alternais les corvées et les séjours à l’infirmerie. Car des fois je me révoltais, j’entrais en convulsions, me roulais par terre, bavais, alors pour quelques temps j’allais au repos. Le major faisait rapport sur rapport pour me faire exempter.

Le pire c’était les brimades des autres, on me volait mon sac, on m’attachait les lacets de mes chaussures, lorsque je posais culotte on me balançait un seau d’eau. Au réfectoire on me prenait ma viande. Je ne savais pas me défendre.

Un jour pour s’amuser, les autres m’ont foutu à poil et m’ont fait courir tout nu dans la cour. J’étais l’idiot, j’étais le fou.

Un jour on me donna une permission, les autres se décidèrent à me faire déniaiser. Tous l’avaient apparemment fait, il ne restait que moi, j’étais pas très rassuré je me demandais comment j’allais faire.

On me trouva une fille, grosse, laide et vieille, elle m’emmena dans une chambre sordide et me fit déshabiller. J’avais l’impression de me trouver devant le docteur alors je fus particulièrement troublé.

Elle m’aida et je dois dire que ce fut un réel plaisir, mais bon dieu que c’était court. Je demandais à recommencer mais il lui fallait encore de l’argent et évidemment je n’en n’avais pas.

Bon de ce côté-là j’étais comme les autres, mais pour le reste.

Jamais on ne me confia un fusil, juste un balai, jamais je ne mettais mon beau képi, toujours ce foutu bonnet de police. On ne m’emmenait pas aux manœuvres, car le sergent disait que j’étais trop con.

C’est pas vrai, je ne suis pas con, je sais lire et écrire et je connais mon catéchisme, alors je me suis énervé et on m’a envoyé de nouveau à l’infirmerie.

Le médecin major a jugé cette fois que c’en était de trop, il a fait un rapport et on m’a conduit à Caen pour une visite médicale. De nouveau tout nu, puis des exercices, moi je croyais les avoir réussis, mais non on me réforma et là j’appris que j’étais débile mental.

Ce n’était pas vrai, je le savais et mes parents aussi.

Je revins à Louviers où visiblement maman et papa ne m’attendaient pas.

Mais qu’est ce qu’on va faire de toi ?

Papa tenta de me montrer son travail, mais rien ne m’intéressait, je passais des heures à ne rien faire, à regarder les gens qui passaient, je les entendais dire, ‘’c’est y pas malheureux pour ces pauvres gens ».

Moi j’avais envie de filles, mais elles ne voulaient même pas me parler, alors je leurs courais après, cela faisait des histoires.

Même si j’en rêvais, jamais je n’en ai touché une, je voulais juste qu’elles s’intéressent à moi, seulement voilà les parents portèrent plainte.

Un soir papa et maman m’expliquèrent que pour mon bien ils allaient m’emmener dans un hôpital où je serais très bien soigné. Moi je voulais pas y aller, j’étais pas malade alors j’ai fait une crise.

J’ai attrapé un couteau et je m’en suis frappé, j’ai pas senti la douleur, je voulais en finir, pas l’hôpital, je voulais retourner chez grand père.

 

Dans ma chambre un prêtre arrive, il se dirige vers moi, me dit quelques mots, mais je m’en rappelle, ce sont les mots qu’on prononce pour les morts, les mêmes que pour grand-mère.

Suis-je en train de mourir, je ne veux pas, je veux revoir maman et papa, Alice et Marcel.

Des messieurs en blouse blanche m’ont conduit à l’hôpital d’Évreux, j’étais finalement content car c’est la première fois que je montais en voiture à moteur. J’étais un peu fier, mon frère Marcel lui n’était jamais monté dans ce genre d’engin.

Nouvelle visite médicale, encore tout nu, cette fois devant les sœurs, on m’a même mesuré le crâne, microcéphale avec asymétrie crânienne. Je ne comprends rien mais j’entends bien. Le docteur dit encore, stigmates de dégénérescence.

Nous étions le 25 aout 1913, l’hôpital était celui des fous, mais comme je ne l’étais pas je n’allais pas y rester longtemps.

Nous n’y étions pas si mal, mais j’avais de drôles de compagnons, certains chantaient, d’autres hurlaient, l’un se prenait pour un roi, un autre mangeait sa merde.

On nous faisait travailler, des choses simples, du jardinage, de la petite menuiserie, moi j’aurais voulu travailler à l’extérieur. Le médecin disait que ce n’était pas possible, j’étais dangereux pour moi-même et pour les autres.

Alors je faisais des crises, me roulais par terre, je me frappais. Je finissais en cellule attaché par une ceinture bizarre.

Je n’arrive plus à fermer mon pantalon, j’ai grossi, mais maman m’a envoyé un colis de jolis habits.

Une sœur m’a énervé alors j’ai fait une grosse crise, on m’a fait une piqûre et on m’a enfermé.

Au mois de mars 1915 je les ai bien eus, je me suis évadé. C’est un copain qui m’a aidé à passer le mur. J’étais fier de moi, je voulais repartir à Surtauville chez grand-père. Mais je ne savais pas par où partir, j’avais faim et froid. Ce sont les gendarmes qui m’ont ramené, nouvelle visite médicale et enfermement avec surveillance stricte.

Qu’on me foute la paix, je ne veux plus rien faire. A l’extérieur c’est la guerre et un jour avec d’autres on m’amène à Rouen où je passe encore une visite médicale avec un médecin de l’armée.

On ne veut toujours pas de moi et je suis confirmé dans ma reforme.

Personne de la famille ne vient me voir, personne ne me fait sortir, souvent je pleure.

Dans une grande pièce nous fabriquons de la charpie pour les soldats. Je vais mieux et je propose qu’on me laisse partir tuer les Allemands. On m’éconduit, alors je redeviens agité.

Fin 1917 on doit manquer d’hommes au front, alors nous les soi-disant aliénés on vérifie encore si on ne serait pas devenus aptes.

Je crois que je vais passer ma vie ici, c’est un comble, j’étais scieur et je suis allé à l’armée. J’ai même fait l’amour à une fille, je ne suis pas fou, pas malade, je veux que papa et maman me sortent d’ici, promis je ne courais plus après les femmes.

Vraiment je suis mal, la tête me tourne, ma vue se brouille.

Lucien est mort le 18 octobre 1918 à l’asile d’aliénés d’Évreux, victime de la grippe espagnole.

Puisse ce petit récit l’avoir fait un peu revivre.

Pascal

 

UNE SIMPLE HISTOIRE DE FOU, ÉPISODE 1

UNE SIMPLE HISTOIRE DE FOU, ÉPISODE 2

UNE SIMPLE HISTOIRE DE FOU, ÉPISODE 3, le service militaire

UNE SIMPLE HISTOIRE DE FOU, ÉPISODE 2

 

 

Voilà les soins, j’arrête de parler, une piqûre, je n’aime pas cela je ne veux pas donner mon bras, je crie, je bouge, mais je n’ai guère de force, deux infirmières me bloquent, je sens leur transpiration, j’aime pas cela me dégoute, comme la viande, comme le chignon de maman, comme les jupons d’Alice. Je m’apaise mais l’énervement a décuplé ma toux, j’ai du mal à respirer.

Je souffre d’aliénation mentale, c’est les médecins qui le disent, j’en ai vu beaucoup. Mais ils se trompent, je vais bien et ma mémoire est bonne. Papa a décidé que je devais aller à l’école comme tout le monde, maman disait que je n’étais qu’un idiot et que je n’y ferais rien.

J’y suis quand même allé, pas vraiment un bon souvenir. Je ne tenais pas en place et sur nos bancs tels des forçats attachés nous ne devions pas bouger. J’étais toujours puni, mes sabots tapaient sur le sol et cela dérangeait, le maitre m’interrogeait mais je ne savais quoi répondre. L’instituteur, me soulevait de terre par les oreilles ou par les cheveux, je pleurais. Tout le monde rigolait de moi, le pire c’était les coups de règle sur les doigts. J’étais souvent au coin avec un bonnet d’âne, mes parents étaient souvent convoqués. Ils n’aimaient guère et en rentrant je me prenais une volée.

Le directeur, prévint même mes parents qu’une fessée déculottée devant tout le monde pourrait me faire tenir tranquille. Mais devant l’air horrifié de maman on passa outre et après on ne s’occupa pas plus de moi.

Pourtant je n’écrivais pas plus mal que les autres, j’étais plus lent, moins attentif. Par contre en calcul je me débrouillais, car j’aimais cet exercice.

Je n’aimais pas non plus les récréations . Je serais bien resté dans mon coin à contempler les nuages, mais toujours on venait m’embêter. On me poussait, on me tirait les cheveux, je ne savais pas me défendre. Lorsque j’allais à l’urinoir on me plaquait le long de l’édicule pour que je sois mouillé.

Un jour je me suis énervé et j’ai tapé, tapé, bien sûr cela m’est retombé dessus et c’est moi qui ai été puni.

Ce fut un long calvaire, mais comme tout le monde s’accordait à dire que je ne ferai pas d’études et que j’étais trop bête pour avoir le certificat d’étude, alors j’avais laissé tomber l’affaire.

Dès que je pourrai, j’apprendrai un métier.

A la maison il n’y en avait que pour mon petit frère Marcel, surtout depuis que sa jumelle la petite Marguerite était morte. Je ne sais pas de quoi elle est morte mais elle est partie à 7 ans et mes parents en furent bien malheureux. Moi je ne me souviens que très peu d’elle mais comme je possède une photo où elle est avec moi je la visualise encore un peu. D’ailleurs je crois me rappeler le jour où elle a été prise où je portais fièrement un fusil de boucher pour aiguiser les couteaux.

A la maison mes parents ne savaient pas quoi faire de moi alors je restais dans un coin de la boutique. Sur ma chaise je regardais le monde passer, j’étais transparent et l’on s’intéressait moins à moi qu’à un saucisson.

Puis maman décida que je faisais peur au client, ce n’était pas vrai, j’étais sage, mais mes yeux parait-il, apeuraient les enfants.

Alors pour quelque temps j’allais vagabonder dans le quartier, nous avions une boulangerie à côté de chez nous, j’aimais bien les odeurs qui en émanaient. Madame Bouchery me donnait parfois un biscuit, par contre son mari me chassait dès que j’approchais.

De temps à autre je trainais avec Louis Lefevre le petit fils du mareyeur mais lui aussi un jour m’ennuya à l’école alors c’était fini. Toutes les boutiques m’intéressaient, l’horloger de la rue du Neubourg, le café de Gustave Moulin et le magasin de nouveautés. J’adorais me poster face au café, il y avait de belles dames et de beaux messieurs, je trouvais que cela faisait un contraste entre les ouvriers tisserands du quartier de l’église et eux.

Je suivais aussi les filles, je les préférais aux garçons de mon âge. Un jour j’ai voulu m’approcher de l’une d’elles, mais elle a eu peur de moi. Cela a encore fait une belle histoire, je n’avais rien fait et je me suis pris une trempe. Ma mère m’a dit qu’elle avait honte de moi et de mon comportement.

Elle me dit que j’étais un grand sale et que sûrement je me touchais, que j’irai en enfer ou en prison.

C’est pas vrai, je me tripotais pas, même quand parfois j’avais le sexe qui grossissait.

Bon j’avoue parfois cela m’arrivait, mais jamais devant les filles j’aurais eu trop honte.

 

UNE SIMPLE HISTOIRE DE FOU, ÉPISODE 1

UNE SIMPLE HISTOIRE DE FOU, ÉPISODE 1

Cela fait quelques jours que je ne me sens pas bien, le docteur est venu me voir et il a dit que j’ai de la fièvre.

Nous sommes d’ailleurs nombreux du pensionnat à être malades, moi j’ai chaud, j’ai froid, je transpire, je tousse. Les autres ont les mêmes symptômes que moi, alors on nous a isolés dans une grande pièce, ce n’est pas l’infirmerie. Non, car ici je n’y suis jamais venu.

Je me suis fait pipi dessus, l’une des sœurs, m’a drôlement engueulé, mais j’ai pas osé demander, ici, elles sont pas gentilles.

Je les ai entendues discuter entre elles, nous avons la grippe espagnole et parait-il que beaucoup de patients en sont morts. Mon voisin de lit arrive à voir par la fenêtre. La carriole qui amène les morts au cimetière n’arrête pas d’aller et venir. Je ne sais pas s’il dit vrai car c’est un fieffé menteur.

A nous évidemment, on nous dit rien, car voyez-vous les bonnes sœurs ont beau dire que nous sommes dans un pensionnat, on est dans un hôpital et même plutôt dans un asile.

Moi cela fait un bon moment que je suis là, je ne sais d’ailleurs plus trop, car ici on n’a guère de repère.

Mais je ne me suis pas présenté je m’appelle Lucien Dugard et même si on veut être précis on rajoute Joseph. Mais pour tout le monde c’est Lucien ou Lulu.

Je suis né à Louviers dans l’Eure. Vous voyez je sais mes départements, même si avec le temps je crois que j’en ai oubliés. On veut me faire croire que je suis idiot mais j’ai été à l’école.

Ma date de naissance est le 24 juillet 1889, j’en suis sûr car autrefois chez maman et papa on fêtait les anniversaires. Ici à l’hôpital d’Évreux on ne les célèbre jamais.

Papa est boucher ou était je ne sais plus, cela fait d’ailleurs longtemps qu’il n’est pas venu me voir.

Je crois que personne ne vient me voir, maman peut-être et encore je ne sais plus.

Je tousse cela me fait mal, la tête me tourne un peu.

Oui mes parents avaient une boutique au 12 rue de la laiterie, je n’aimais pas l’odeur de cette viande morte, toujours on m’hurlait dessus car cela me rebutait.

Dans mes souvenirs la ville était plutôt grande, baignée par la rivière Eure avec plein de bras, enjambée par plein de ponts.

Papa m’impressionnait beaucoup avec son tablier ensanglanté et ses couteaux qui scintillaient sur son billot.

Mais au fait, je crois que l’on m’a dit qu’il est mort, oui juste avant la guerre contre les Allemands,

C’est la mère supérieure qui avait reçu un courrier et qui me l’avait expliqué.

A chaque fois qu’on la voit c’est pour une mauvaise nouvelle ou pour se faire disputer.

Donc c’est pour cela qu’il ne vient pas me voir, sinon il serait venu c’est sûr, ou peut-être pas.

Oui et ma mère Louise Joséphine, elle n’est pas morte et pourtant je ne la vois pas non plus. Elle a toujours été très occupée, la boutique, les comptes, les fournisseurs, les commandes et le commérage.

C’est pour cela qu’elle nous a placés mes sœurs, mon frère et moi. C’est un souvenir bien lointain mais du fond de ma mémoire je revois Madame Alépé et son mari Basile. Elle se prénommait Ambroisine, grosse femme avec une énorme poitrine, j’en avais peur mais aussi je l’aimais.

Je suis resté en nourrice chez eux jusqu’ au moment où mes parents ont placé ma sœur Marguerite et mon frère Marcel. Je me souviens aussi qu’ils avaient une fille, je ne sais plus son prénom mais c’est elle qui souvent me promenait dans le petit village de Montaure.

Dans mes souvenirs je revois une immense église avec un grand clocher carré. En dessous il y avait une source qui parait-il guérissait.

Moi quand je faisais des crises de convulsions on m’aspergeait avec et on m’en faisait boire.

Ce qui me fascinait c’était la croix qu’il y avait sur la place devant l’église, je pouvais y rester des heures, le père Basile disait que j’allais devenir fou à regarder cette foutue pierre.

Puis vers mes six ans je suis revenu au 12 rue de la laiterie avec mes parents, Marcel et Marguerite les jumeaux nés en 1894 avaient pris ma place chez Ambroisine. Je leurs en voulais, car moi je revenais parmi les quartiers de viande à Louviers.

Avant de poursuivre il faut que je parle de ma sœur Alice. Alors celle-là je ne la voyais guère, elle aussi avait été placée mais au village de Surtauville chez un grand oncle du côté de ma mère qui se nommait Jean-Baptiste Marsollet. Alice était plus jeune que moi de deux ans mais je ne l’ai que peu fréquentée dans mon enfance.

D’ailleurs est-elle venue me voir à l’asile d’Évreux, non je ne crois pas ?

LA MALADIE DU MARIN, Épisode 3, une mauvaise grossesse

Cela correspond à la diffusion du tréponème dans l’ensemble du corps par la voie sanguine. Ce phénomène peut durer de quatre mois à deux ou trois ans. Ces irruptions sont multiples et apparaissent un peu partout sur le corps et dans les muqueuses. Ces palpules sont très contagieuses sur une petite égratignure, plaies ou simplement sur un simple grattage.

La syphilis est également congénitale et se transmet de la mère au fœtus impactant ainsi l’ensemble de la famille.

Adrienne la belle de nuit de la rue des mousses à transmit ce beau cadeau à notre marin en virée qui lui l’a donné en cadeau de mariage à sa belle paysanne à la dote si avantageuse.

Malheureusement ce tréponème venu de la nuit des temps va à son tour pénétrer par voie transplacentaire dans le sang du petit être.

La grossesse se passe bien et son ventre grossit, au début elle arrive à concilier son travail de servante de ferme avec sa gestation. Mais des douleurs persistantes l’obligent pour un temps à se reposer.

Le bouton qu’elle avait dans son intimité est parti depuis longtemps mais elle aussi à son tour son corps se couvre de bouton, en son état de faiblesse s’est encore pire que pour son mari, elle en a partout. Les médecins sont impuissants et fort inquiets.

La maladie s’est propagée et il y a fort à parier que le mal soit passé chez le bébé.

L’accouchement arrive et ce qui survient n’est guère réjouissant, c’est une petite fille mais toute rabougrie, difforme serait même le mot juste.

Le médecin accoucheur prévient que l’enfant ne vivra guère et c’est tant mieux car ce petit être ne pourrait être qu’au mieux un phénomène de foire.

Deux jours plus tard la petite Marie décédera.

La vie reprit son cour, Louise n’avait plus de chancres ni de pustules et le corps de Charles était quand à lui redevenu d’une beauté qui ma foi ne laissait guère indifférente sa femme.

Des enfants il y en aurait d’autres.

La syphilis se transmettait de la mère à l’enfant par le placenta, elle entrainait des malformations congénitales des avortements et des accouchements prématurés qui à l’époque était évidemment mortels.

Le fœtus est surtout contaminé dans la deuxième partie de la grossesse, les risques sont plus élevés en fonction du degré et de la date de contamination de la mère.

Cette voie de transmission non visible faisait de nombreuses petites victimes, ceux qui survivaient, pouvaient développer avant l’age de deux ans des lésions cutanées, osseuses et des troubles hématologiques.

La syphilis congénitale tardive apparait après l’âge de 2 ans, elle est le plus souvent asymptomatique, mais elle peut entraîner des séquelles.

Le couple Louise et Charles reprit leur activité de couple mais jamais il n’eurent d’autres enfants ou plus précisément jamais aucune grossesse ne fut menée à terme.

Louise malheureuse rendait sont mari responsable de ce qui leurs arrivait, de fait elle n’avait pas tort, c’est bien lui qui avait introduit la maladie dans le couple.

Mais bon aucun lien de cause à effet, Louise avait le ventre sec et on disait que le Charles était bon à rien.

Quelques années plus tard Charles devint taciturne, irascible et constamment affecté de mauxs de tête, rien ni faisait, il devait rester immobile et dans le noir le plus absolu. Ce n’était guère facile pour un travailleur de la terre et l’efficacité de son labeur s’en ressentait.

Il avait également des troubles du comportement et dans des actes de démence il cassait tout chez lui, Louise seule pouvait le calmer. Mais la fréquence des crises augmentait et le docteur de Saint Sauveur consulté sut à quoi s’en tenir sur irrémédiable  déclin syphilitique de Charles.

Il devint un pauvre hère, abruti par les céphalées, la bave à la bouche et inapte au travail.

Un beau jour il s’écroula dans la cour de la ferme .

Louise maintenant seule ne voulut point prendre le risque de se remarier et de nouveau transmettre la maladie, elle resta seule et résignée et devint à son tour une véritable valétudinaire, atteinte de problèmes de vue, de maux de ventre, de palpitations mais aussi de migraines lancinantes.

Elle s’éteignit dans son lit quelques années après son marin, cultivateur.

Ce mal Français ou mal de Naples leur avait mangé la vie, Adrienne par son action bienfaitrice a contaminé des centaines de personnes, par transmission directe alors qu’elle se savait contaminée et par transmission indirecte comme une chaine de vie mais à l’envers.

Comme on vient de le voir la maladie a donc trois phases, la dernière intervenant de façon variable entre trois et quinze ans après l’apparition du premier chancre.

Contrairement a ce que pensait Louise, elle aurait pu se remarier car la contamination n’est plus effective dans la troisième phase.

Comme on l’a vu les atteintes peuvent être  neurologiques (on parle de neuro-syphilis), cardiaques, hépatiques, digestives, rénales, laryngées, oculaires.

Actuellement, la syphilis se traite fort bien, mais plusieurs millions de personnes sont encore contaminées de part le monde et il existe encore de nombreux cas en France.

Avant l’apparition de la pénicilline et des antibiotiques la maladie se développait jusqu’au stade trois, sans que l’on puisse y faire grand chose et menait irrémédiablement à la mort.

Il existe dans l’histoire de France de nombreux cas de syphilis avérés ou suspectés.

François 1er, notre roi galant mais vérolé et Charles Quint son rival, mais aussi une kyrielle d’écrivain et de peintres, Baudelaire, Flaubert, Shakespeare, Dostoïevski, Verlaine, Gauguin, Manet. Mais aussi quelques  femmes comme Théroigne de Méricourt .

En 1860 la maladie aurait tué 120000 personnes en France en 1893 le célèbre Guy de Maupassant s’éteignait d’une paralysie générale due à une syphilis contractée seize ans plus tôt.

Il écrivait  » J’ai la vérole ! Enfin la vraie, pas la misérable chaude-pisse, pas l’ecclésiastique cristalline, pas les bourgeoises crêtes de coq, les légumineux choux-fleurs, non, non, la grande vérole, celle dont est mort François Ier.  ».

Ce fléau a fait l’objet d’une vaste campagne de prévention dans le monde et les autorités ont rapidement pris conscience du fléau qu’était cette maladie sexuellement transmissible.

Il y a fort à parier que dans nos arbres respectifs des décès doivent être mis à l’actif de ce chancre pernicieux, mais gageons qu’il était de bon ton de cacher son infortune.