LA MALADIE DU MARIN, Épisode 3, une mauvaise grossesse

Cela correspond à la diffusion du tréponème dans l’ensemble du corps par la voie sanguine. Ce phénomène peut durer de quatre mois à deux ou trois ans. Ces irruptions sont multiples et apparaissent un peu partout sur le corps et dans les muqueuses. Ces palpules sont très contagieuses sur une petite égratignure, plaies ou simplement sur un simple grattage.

La syphilis est également congénitale et se transmet de la mère au fœtus impactant ainsi l’ensemble de la famille.

Adrienne la belle de nuit de la rue des mousses à transmit ce beau cadeau à notre marin en virée qui lui l’a donné en cadeau de mariage à sa belle paysanne à la dote si avantageuse.

Malheureusement ce tréponème venu de la nuit des temps va à son tour pénétrer par voie transplacentaire dans le sang du petit être.

La grossesse se passe bien et son ventre grossit, au début elle arrive à concilier son travail de servante de ferme avec sa gestation. Mais des douleurs persistantes l’obligent pour un temps à se reposer.

Le bouton qu’elle avait dans son intimité est parti depuis longtemps mais elle aussi à son tour son corps se couvre de bouton, en son état de faiblesse s’est encore pire que pour son mari, elle en a partout. Les médecins sont impuissants et fort inquiets.

La maladie s’est propagée et il y a fort à parier que le mal soit passé chez le bébé.

L’accouchement arrive et ce qui survient n’est guère réjouissant, c’est une petite fille mais toute rabougrie, difforme serait même le mot juste.

Le médecin accoucheur prévient que l’enfant ne vivra guère et c’est tant mieux car ce petit être ne pourrait être qu’au mieux un phénomène de foire.

Deux jours plus tard la petite Marie décédera.

La vie reprit son cour, Louise n’avait plus de chancres ni de pustules et le corps de Charles était quand à lui redevenu d’une beauté qui ma foi ne laissait guère indifférente sa femme.

Des enfants il y en aurait d’autres.

La syphilis se transmettait de la mère à l’enfant par le placenta, elle entrainait des malformations congénitales des avortements et des accouchements prématurés qui à l’époque était évidemment mortels.

Le fœtus est surtout contaminé dans la deuxième partie de la grossesse, les risques sont plus élevés en fonction du degré et de la date de contamination de la mère.

Cette voie de transmission non visible faisait de nombreuses petites victimes, ceux qui survivaient, pouvaient développer avant l’age de deux ans des lésions cutanées, osseuses et des troubles hématologiques.

La syphilis congénitale tardive apparait après l’âge de 2 ans, elle est le plus souvent asymptomatique, mais elle peut entraîner des séquelles.

Le couple Louise et Charles reprit leur activité de couple mais jamais il n’eurent d’autres enfants ou plus précisément jamais aucune grossesse ne fut menée à terme.

Louise malheureuse rendait sont mari responsable de ce qui leurs arrivait, de fait elle n’avait pas tort, c’est bien lui qui avait introduit la maladie dans le couple.

Mais bon aucun lien de cause à effet, Louise avait le ventre sec et on disait que le Charles était bon à rien.

Quelques années plus tard Charles devint taciturne, irascible et constamment affecté de mauxs de tête, rien ni faisait, il devait rester immobile et dans le noir le plus absolu. Ce n’était guère facile pour un travailleur de la terre et l’efficacité de son labeur s’en ressentait.

Il avait également des troubles du comportement et dans des actes de démence il cassait tout chez lui, Louise seule pouvait le calmer. Mais la fréquence des crises augmentait et le docteur de Saint Sauveur consulté sut à quoi s’en tenir sur irrémédiable  déclin syphilitique de Charles.

Il devint un pauvre hère, abruti par les céphalées, la bave à la bouche et inapte au travail.

Un beau jour il s’écroula dans la cour de la ferme .

Louise maintenant seule ne voulut point prendre le risque de se remarier et de nouveau transmettre la maladie, elle resta seule et résignée et devint à son tour une véritable valétudinaire, atteinte de problèmes de vue, de maux de ventre, de palpitations mais aussi de migraines lancinantes.

Elle s’éteignit dans son lit quelques années après son marin, cultivateur.

Ce mal Français ou mal de Naples leur avait mangé la vie, Adrienne par son action bienfaitrice a contaminé des centaines de personnes, par transmission directe alors qu’elle se savait contaminée et par transmission indirecte comme une chaine de vie mais à l’envers.

Comme on vient de le voir la maladie a donc trois phases, la dernière intervenant de façon variable entre trois et quinze ans après l’apparition du premier chancre.

Contrairement a ce que pensait Louise, elle aurait pu se remarier car la contamination n’est plus effective dans la troisième phase.

Comme on l’a vu les atteintes peuvent être  neurologiques (on parle de neuro-syphilis), cardiaques, hépatiques, digestives, rénales, laryngées, oculaires.

Actuellement, la syphilis se traite fort bien, mais plusieurs millions de personnes sont encore contaminées de part le monde et il existe encore de nombreux cas en France.

Avant l’apparition de la pénicilline et des antibiotiques la maladie se développait jusqu’au stade trois, sans que l’on puisse y faire grand chose et menait irrémédiablement à la mort.

Il existe dans l’histoire de France de nombreux cas de syphilis avérés ou suspectés.

François 1er, notre roi galant mais vérolé et Charles Quint son rival, mais aussi une kyrielle d’écrivain et de peintres, Baudelaire, Flaubert, Shakespeare, Dostoïevski, Verlaine, Gauguin, Manet. Mais aussi quelques  femmes comme Théroigne de Méricourt .

En 1860 la maladie aurait tué 120000 personnes en France en 1893 le célèbre Guy de Maupassant s’éteignait d’une paralysie générale due à une syphilis contractée seize ans plus tôt.

Il écrivait  » J’ai la vérole ! Enfin la vraie, pas la misérable chaude-pisse, pas l’ecclésiastique cristalline, pas les bourgeoises crêtes de coq, les légumineux choux-fleurs, non, non, la grande vérole, celle dont est mort François Ier.  ».

Ce fléau a fait l’objet d’une vaste campagne de prévention dans le monde et les autorités ont rapidement pris conscience du fléau qu’était cette maladie sexuellement transmissible.

Il y a fort à parier que dans nos arbres respectifs des décès doivent être mis à l’actif de ce chancre pernicieux, mais gageons qu’il était de bon ton de cacher son infortune.

LA MALADIE DU MARIN, Épisode 2, d’un chancre à l’autre

 

Un mois plus tard je dus me résoudre à me rendre à la consultation. Qu’on imagine je n’étais pas seul, un vrai fléau. Le médecin en grand habitué de cette galanterie nous fit aligner à la queue leu leu. Nous avions l’air malin le cul à l’air, la queue pendante. Lorsque ce fut mon tour le docteur chaussa ses binocles la tenant d’une main je lui présentais honteusement l’objet du délit.

Il ne toucha pas ne fit qu’observer le joli cadeau que m’avait fait l’Adrienne, un bouton au sommet du gland, gros comme une noisette, il ne me faisait guère mal mais j’avais quand même choisi de consulter

Chancre, matelot mettez vous dans la file de gauche me dit il. On me donna un petit bulletin afin que je me présente dès le lendemain à l’hôpital maritime situé en dehors des murs.

On prit soin de me faire donner le nom de ma partenaire, il ne fallait quand même pas que l’ensemble de l’escadre se retrouve en file indienne devant une bassine de solution de mercure.

Notre marin comme tant d’autres avant lui a été victime d’une infection que l’on dit sexuellement transmissible. Elle porte un nom cette terrible maladie ou plutôt plusieurs , syphilis, Vérole, grande vérole, grosse vérole, mal Français, mal de Naples ou même mal des Anglais.

Le responsable en est le tréponème pâle, bactérie hautement contagieuse qui serait venu d’Amérique avec le retour des marins de Christophe Colomb, comme un petit cadeau des amérindiens en compensation de leur massacre. Ces hommes auraient participé à une campagne guerrière à Naples et  là le mal se serait diffusé en Europe à partir de cette ville. Rien n’est moins sur car les scientifiques pensent avoir identifié la syphilis dans des ossements médiévaux.

Ces derniers s’accordent toutefois  à dire que la syphilis ramenée par les marins du découvreur serait une forme mutante particulièrement virulente.

Quoi qu’il en soit la maladie s’est développée et devient un problème de santé publique au 19ème siècle.

Il y a trois phases dans la maladie et notre marin est dans la première.

Quelques semaines après le rapport sexuel contaminant, apparaît donc un chancre, souvent sur les parties sexuelles il peut également apparaître sur les lèvres, dans la bouche, la langue ou bien l’anus.

A se moment ce gros bouton est hautement transmissible, à l’époque de notre marin, les seuls traitements connus sont à base de mercure et d’arsenic. On ignore si réellement le remède était bénéfique et il se pourrait qu’il fut pire que le mal.

Le tréponème ne fut isolé qu’en 1905 par deux médecins allemands mais il faudra attendre l’apparition des antibiotiques et de la pénicilline dans les années 1940 pour qu’enfin l’on puisse vaincre cette maladie qui on le verra dans ses autres phases être particulièrement meurtrières.

Charles est de retour au pays, la vie militaire cela va un temps et ce temps a été long pour lui, la mer, les embruns, la houle, le roulis, l’exotisme d’un pays qui lui reste étranger très peu pour lui.

Il préfère la terre, et son odeur forte, l’humus et le fumier, les feuilles d’automne aux milles couleurs et le cours tranquille du ruisseau de la Roullière.

Son père possède quelques arpents de terre, mosaïque de petites parcelles qu’il s’échine à cultiver.

Pierreuse, dure à travailler , elle nourrit à peine son homme, notre marin à le projet ambitieux de devenir marchand de bestiaux. Bon nombre des membres de sa famille ont basculé vers cette activité. Autrefois les terres de son village étaient couvertes de vigne, age d’or d’une opulence relative tant étaient petites les parcelles. Mais une bestiole venue des Amériques a tout anéanti, décidément ces terres lointaines ne nous apportent que des désagréments.

Son bouton sur le sexe que le major appelait chancre avait eu un peu de mal à guérir, mais enfin le cadeau d’Adrienne était un lointain souvenir, il avait fait son devoir, n’était plus puceau et pouvait tranquillement chercher une femme ayant un peu de biens pour monter sa petite affaire.

Ayant gouté au charme exotique des tonkinoises il ne voulait pas d’un laideron mais était près à écouter toutes les honnêtes propositions.

Au vrai cela fut rondement mené, le mariage était en vue, la belle Louise de Saint Sauveur d’Aunis, à la poitrine et à la dot opulente, aux hanches et au patrimoine large serait bientôt tout à lui.

Passage chez le notaire, quelques baisers au coin de la rue, des caresses volés derrière l’église ce fut tout. La belle sera à déflorer , pure, sainte, elle pourra accrocher sans crainte des fourches caudines des fleurs d’orangers à son chignon et à son corsage.

Mais passons, là n’est pas l’essentiel les voilà mariés presque amoureux formant une belle association en vue d’un agrandissement patrimonial et de la constitution d’une grande famille.

Un soir sur le torse nu de son mari Louise stupéfaite découvre une multitude de boutons, bizarre elle ne savait pas que l’on pouvait attraper la rougeole à cet age. Des pustules plus que des boutons d’ailleurs et pas que sur le torse, partout que cela en est gênant, les fesses, les cuisses. Elle ne pousse pas l’examen plus loin, son mari a éteint la chandelle

Les jours suivants cela ne s’arrange pas, cette sorte de roséole atteint Charles partout, la langue, les lèvres, l’anus et même le bout de son sexe.

C’est répugnant mais pas douloureux, Louise ne veut plus que Charles la touche et le supplie d’aller chez le docteur.

Mais en bon paysan il est têtu et comme il n’a pas mal s’imagine que cela partira tout seul. Il a raison quelques semaines plus tard tout est un lointain souvenir et il peut retrouver le ventre accueillant de son épouse.

Oh pas pour très longtemps, problème de femme, une infection mal placée, un gros bouton dans le vagin. De toutes façons Louise est enceinte alors il n’aurait pu la toucher encore bien longtemps.

Louise n’est pas Charles et un beau matin prend sabots à son cou et s’en va à Saint Sauveur voir le docteur qui l’a faite naitre.

Montrer son intimité à un homme fusse t’il diplômé n’est guère facile mais enfin le diagnostique tombe, Louise tu as un bouton qui ressemble fort à un chancre syphilitique.

Elle ne sait pas ce que c’est et en mots simples il lui explique. Ce qu’elle comprend c’est que ce désagrément lui vient de son homme et certainement des rapports sexuels qu’elle a avec lui.

Elle est atterrée et ne pense même pas à dire au docteur qu’elle est grosse des œuvres de son ex marin contaminé.

Après tout ce dit elle chez son mari tout est rentré dans l’ordre alors pourquoi s’inquiéter

 

LA MALADIE DU MARIN, Épisode 1, la visite rue des mousses

LA MALADIE DU MARIN, Épisode 1, la visite rue des mousses

 

 

 

Après une traversée de plusieurs semaines enfin nous arrivions au terme de notre voyage. La veille au soir nous avions aperçu la terre et les lumières protectrices du phare de Chassiron.

Passant au large du rocher d’Antioche, nous pénétrâmes dans le pertuis du même nom. Contrastant avec la grosse houle du large, la mer semblait apaisée et sereine. Bien à l’abri derrière la terre d’Oléron nous semblions voguer sur un lac.

Au loin quelques lanternes semblables à des feux follets indiquaient une activité humaine, Saint Denis, Saint Georges.

Le capitaine piqua au droit et laissa à sa droite sur son caillou l’inutile fort Boyard. Sur notre gauche, la petite ile d’Aix avec sa citadelle et son fort Sainte Catherine.

Comme il était trop tard pour pénétrer dans l’estuaire on mit en panne dans la rade de l’ile d’Aix.

On pouvait apercevoir les hommes de garde sur les remparts, nous étions tous énervés de ne pas pouvoir rejoindre notre port d’attache mais il est vrai qu’après avoir connu les moiteurs du Tonkin nous avions tous hâte de profiter de la tempérance de notre climat.

J’étais maintenant de quart, à l’incorporation on avait décrété que je serais commis de cuisine. Moi j’étais paysan, la cuisine en ma campagne d’Aunis était plutôt faite par les femmes , mais qu’importe je n’avais pas le choix. La spécialité était moins prestigieuse que d’autres mais quelque soit l ‘endroit où l’on se trouve il faut bien manger.

La nuit était maintenant venue et au loin on voyait danser des petites lucioles nées de la fée électricité. A ma ferme nous n’avions évidemment pas cette technologie, mais peut être qu’un jour.

Au matin un pilote viendrait à bord pour nous conduire à l’arsenal de Rochefort en remontant les méandres du fleuve.

La soirée fut agitée dans les hamacs chacun supputant ce que serait sa soirée du lendemain.

Dès l’aube nous commençâmes notre progression, Fouras et sa tour majestueuse, l’ile Madame et son fort comme posé au milieu de l’eau, reliée par un filet de terre emprunté par les pêcheurs, les sauniers et les quelques cultivateurs de ce maigre terroir.

On pénétra maintenant dans les terres, Port des Barques, le fort Vasoux , le fort Lupin, puis une première boucle. Nous avions la sensation d’être échoués au milieu des cultures, les vaches nous regardaient, nous pouvions presque les toucher, la mer et la terre étaient étroitement mêlées. La brume peu à peu laissait sa place au soleil qui chauffait maintenant les roseaux des rives instables et vaseuse du plus beau fleuve de France.

Maintenant c’est la poudrerie du Vergeroux, les sentinelles nous saluent, puis ce sera Soubise petit village de pêcheurs ,groupé autour de son église. Nous apercevons le passeur qui s’apprête à effectuer son premier passage.

Puis c’est le Martrou où là aussi un bac qui assure la liaison des deux rives commence son va et vient.

Puis enfin nous accostons dans le vaste complexe de l’arsenal de Rochefort, nous allions pouvoir bientôt profiter de notre bonne terre ferme.

Notre navire à quai, nous dûmes nous activer ferme pour pouvoir bénéficier de notre permission.

Vous vous doutez que chacun s’y employa avec ferveur.

Il était maintenant l’heure de nous lâcher dans Rochefort, nous avions encore une petite formalité, nos chefs s’assurant que notre tenue d’uniforme était conforme à la réputation de la navale.

Nous voici au garde à vous, je fais briller une dernière fois mes chaussures sur l’arrière de mon pantalon, je redresse mon bachi, époussette mes manches. Mon rasage est parfait et ma peau lisse comme un œuf.

Nous passons tous avec succès cette revue et c’est la ruée vers la liberté, nous n’allons pas bien loin, sitôt franchit la porte du soleil où goguenard nous plaisantons le pauvre couillon qui se retrouve sentinelle nous nous arrêtons dans le premier cabaret de la rue de l’arsenal. Il y a foule et les pompons rouges forment une guirlande autour du comptoir. Au bout de quelques verres les langues se délient, tous parlent fort, gueulent, rient. Pour ma part je n’ai d’œil que pour la jeune serveuse, mais évidemment chaque marin au sortir de mer la regarde avec envie et concupiscence. Pour un peu je sauterais bien sur la patronne malgré son age, mais elle porte jupon et corsage alors la tentation est forte. D’autant que ses forts nichons me font vite oublier la platitude des filles du Tonkin.

Nous changeons de crémerie mais partout c’est la même liesse, le même empressement, les tournées s’enchainent. Nous décidons de pousser jusqu’au grand Bacha pour nous restaurer c’est un peu cher pour nos maigres bourses, mais notre solde multipliée par notre campagne du Tonkin nous le permet malgré tout.

Notre ivresse devient grande et des chants s’élèvent en même temps que disparaissent les derniers rayons du soleil.

Les rues sont maintenant laissées aux seuls matafs, plus aucune lingère, plus aucune journalière à courtiser, instinctivement nous faisons mouvement vers l’endroit où telle une Mecque, une Sainte Chapelle tous les chemins nous mènent.

En arrivant au lieu saint nous faisons silence et entrons en religion, elles nous attendent, elles nous observent, elles nous aguichent.

Pour nous servir elles ont revêtus leurs habits de lumière, robes de couleur aux décolletés pigeonnants, bas noirs et escarpins, peinturlurées comme des Jocondes. Colliers de fausses pierres, boucles d’oreilles extravagantes alignées devant des demeures aux volets clos.

Certaines jeunes, certaines matures, d’autres vieilles décrépies toutes sont avides de travail toutes sont avides de gains. Sous leurs quolibets et leurs encouragements nous faisons notre choix, c’est un foirail dicté par l’envie mais aussi par nos poches presque vides.

La rue des Mousses puisque ainsi elle se nomme offre une véritable variété de modèles féminins.

J’opte pour une grande fille entre deux ages, blondes les cheveux relevés en chignon, une poitrine à faire bander un eunuque d’ harem. Je suis intimidé en entrant dans son antre, une petite chambre, sobrement meublé d’un lit, d’une table et d’une chaise. Une lampe à pétrole éclaire la scène, une cuvette avec un broc d’eau posé sur la table donne une vision domestique à l’endroit, tout à l’heure la belle de nuit s’y rincera pour pouvoir encore et encore pourvoir au plaisir des marins de la république.

Je paye la dame d’avance ainsi vont les usages, pour le prix je n’ai que le strict minimum, pas de fioriture, pas d’enluminure. Il faut même se hâter, elle s’appelle Adrienne.

Pendant que j’enlève mon pantalon je l’observe retirer sa robe, après tout la vue s’accorde avec les sens. De grandes jambes blanches, un cul magnifique, une belle toison d’un noir de jais qui me fait penser que la blondeur de sa chevelure n’est qu’un artifice de cosmétique. Elle garde ses bas et s’allonge , la faible clarté donne à l’endroit un relent d’érotisme, elle m’invite à venir la rejoindre. Est ce l’alcool, est ce la timidité mais je me vois vacillant, l’experte s’en aperçoit et y pourvoit. Deux minutes après j’étais debout sur mes jambes comme un devoir accompli. Elle fit toilette sommaire et me raccompagna dans la rue, à peine sortie qu’elle rentrait déjà, beaucoup de labeur se serait une nuit fructueuse pour ces demoiselles de l’amour.

Comme une colonne de fantassins nous sortîmes presque en même temps afin de regagner nos hamacs. En remontant la rue de la Fonderie nous nous contâmes mutuellement nos exploits charnels, les magnifiant et les amplifiant.

LA FEMME DU MILICIEN, Épisode 3- la promenade ignominieuse

Victime expiatoire de la lâcheté et la passivité du commun des Français, mœurs primaires d’instincts sexuels refoulés je suis offerte en pâture à la méchanceté et à la lubricité.

De mon méchant perchoir je les reconnais tous, Fernand mon premier amour, Jacques mon frère de lait, le père Anselme qui jadis me chantait des chansons en me prenant sur ses genoux, Louis le métayer des Combes qui buvait des coups avec mon père. Puis la tribune des harpies en première loge, Fernande la doyenne du village amie de ma grand mère qui semblait soudain rajeunir à la vue d’une humiliation, Mme T l’institutrice du village qui autrefois me faisait classe et qui pas une fois n’a détourné son visage de la scène. Enfin il y avait toutes celles que j’avais fréquentées, Ginette, Paulette, Pauline, Bernadette, Yvonne des pseudos copines, j’avais l’impression qu’elles se délectaient de me voir souffrir. Sans doute frustrées de n’avoir pas pu être aimées , de ne pas avoir été caressées de n’avoir pas ressenti le grand frisson elles m’avaient toutes porté des mauvais coups. Pauline celle avec qui j’étais la plus proche voulait même que le coiffeur me rase le pubis. Pour parfaire le tableau Ils y avaient les enfants a qui on offrait un spectacle grand guignolesque qu’ils n’étaient pas près d’oublier. Les adolescents, filles et garçons avaient bu le spectacle de la nudité féminine exposée à tous, je les voyais avides à se toucher comme si cette mascarade n’était qu’un tableau orgiaque d’un bordel parisien.

Je n’eus pas la croix gammée sur la tête mais j’eus droit à une pancarte marquée salope.

Les autorités étaient absentes bizarrement du village, monsieur le maire se cachait, le premier adjoint était malade , le deuxième au maquis , le troisième en prison, quand au quatrième mon oncle , il était au bistrot attendant que je passe.

Le curé visiblement avait à faire en dehors de sa paroisse et les membres du maquis étaient partis pour une opération importante pour bloquer une division SS qui se repliait en toute hâte.

Puis à l’unisson les voix entonnèrent la Marseillaise, habitués à chanter maréchal nous voilà certains ne se souvenaient plus des paroles.

Sur la place se trouvait la fontaine du village avec un grand bassin en pierre, la foule s’avisa qu’il serait marrant de nous y laver.

On poussa Thérèse en premier à grands renforts de coups de pieds au cul, on la força à s’y asseoir au milieu.

Puis ce fut mon tour, là encore certaines et sans doute pour que je n’abime pas ma robe voulurent qu’on me l’arrache.

Là encore cela ne se fit pas car on voulait marquer une différence avec Thérèse qui elle était responsable de la mort de résistants.

L’eau était glaciale et me saisit jusqu’aux os, on nous baptisa, on nous lava de nos péchés et on eut droit à une autre belle Marseillaise. Curieusement à ce moment là je n’ai pensé qu’à ma belle robe irrémédiablement gâchée et non pas à la blancheur mouillée de celle ci qui laissait transparaitre et deviner l’ensemble de mon anatomie.

Thérèse n’était plus qu’un pantin désarticulé et lorsque Robert le menuisier ancien combattant voulut lui faire effectuer le pas de l’oie elle s’écroula.

La foule n’avait pas d’intention meurtrière, alors inconsciemment elle relâcha la pression.

On nous fit défiler dans toutes les rues, plus de coups, moins d’invectives, le cœur n’y était plus, les carnivores se lassaient ils de leurs proies ?

Il y eut quand même un regain lorsqu’on nous arrêta devant l’estaminet. Mon oncle pour faire le dur,tourna autour de moi comme pour prendre possession puis me gifla en me traitant de catin. Ceci fait, il se rassit et continua de boire son anisette, il était à vrai dire complètement saoul. Puis la foule s’amenuisa, repue d’un spectacle qui durait depuis trop longtemps , la grande Thérèse ne tenait plus debout et moi j’étais bien chancelante, que faire de nous.

Maintenant il ne restait plus que le Louis et trois ou quatre de ses copains dont deux n’étaient même pas du village. C’est bizarre mais confusément je savais que la foule malgré sa violence et sa vindicte nous protégeait, maintenant il ne restait que quelques hommes pour qui la vengeance de la défaite de 1940 passaient par l’humiliation suprême. Ils s’imaginaient surement que j’avais profité de la présence teutonne.

L’un des deux émit donc l’idée de s’amuser avec nous un tout petit peu avant de nous relâcher, ils tombèrent là dessus d’accord à l’unanimité.

Nous partîmes en direction de la sortie du village, nous étions trop faibles pour nous enfuir.

On arriva à la grange ou le cantonnier rangeait sa carriole et ses pelles et on nous y enferma.

Nos tortionnaires pour que cela soit plus rigolo et surement pour se donner du courage avaient besoin d’alcool ils allèrent donc en chercher en nous laissant à la garde d’un seul.

C’est alors que je j’entendis une conversation entre mon geôlier et mon ange gardien , la discussion fut vive et animée mais visiblement ma libération fut actée. C’était le médecin du village qui avait apprit que nous étions retenues dans ce lieu. Pendant toutes les années d’occupation il avait aidé tout le monde, arpentant les routes, allant d’un hameau à l’autre,soignant les résistants, accouchant les femmes, toujours présent pour effacer les tracas du quotidien. Malheureusement il ne réussit pas à faire délivrer Thérèse, moi j’étais une salope de femme de milicien mais je n’avais jamais dénoncé personne, une collaboration horizontale en quelque sorte, alors qu’elle, elle était responsable de la mort de beaucoup de pauvres gens. Il dut la laisser à son sort, comme on laisse un os à des chiens enragés

Il me couvrit de son manteau et m’emmena chez lui.

Là bas une surprise m’attendait, la bonne du docteur avait récupéré mon bébé, la sainte femme s’en était déjà occupé lors de sa naissance.

On me baigna de mes souillures et on me força à manger une soupe, curieusement je m’endormis dans une nuit sans cauchemars.

Le lendemain, le docteur gentiment m’avertit que le père de mon fils avait été tué dans une embuscade dans le département voisin.

J’avais perdu en cette fin de conflit, ma jeunesse, l’amour de ma vie et mon honneur, mais j’étais encore en vie.

Thérèse n’eut pas cette chance on la trouva morte sur un tas de fumier affreusement torturée, souillée, violée.

Il fallut toute l’autorité du chef des FFI pour qu’on daigne la retirer de la fange pour la jeter dans un vilain trou à l’écart de tous dans le cimetière du village.

Nous fumes des milliers à être exposées à la honte de la tonte, victimes expiatoires de cette immense chasse aux sorciers et aux sorcières. Nos bourreaux ne furent pas les plus courageux et la foule qui les a applaudis ne valait guère mieux. Quand à moi jamais je ne me suis sentie coupable sinon d’aimer un pauvre diable qui malheureusement s’était trompé de camps.

Mais pourrais je un jour oublier les regards tour à tour haineux, rigolards, égrillards et vengeresse de cette foule, rien n’est moins sur. LA FEMME DU MILICIEN, Épisode 1- l’attente et la peur LA FEMME DU MILICIEN, Épisode 2- la tonte

LA FEMME DU MILICIEN, Épisode 2- la tonte

Mais moi je n »avais en rien collaboré avec l’ennemi, je connaissais Philippe depuis que nous étions petits, je l’avais aimé et lui avait donné un enfant avant qu’il ne s’engage. Jamais au grand jamais je n’avais bénéficié de quoi que ce soit, d’ailleurs il n’était qu’un pauvre hère, un sans grade, alors peut être on me laissera tranquille.

Mais par la fenêtre ouverte sur cet estival mois d’aout j’entends un sourd bruit qui monte, comme une nuée d’abeille, comme un mugissement, comme un brame de cerf en rut.

Je ne bouge pas, pétrifiée par une peur qui immédiatement me donne des sueurs froides et salit mon beau corsage de méchantes auréoles.

Une première pierre éclate un carreau et vient rouler non loin du berceau de mon fils, une deuxième vient me frapper à l’épaule, des morceaux de verre me mordent le visage. Voila que maintenant pénètrent chez moi le grand Louis, tondeur de moutons de son état, puis Hubert le cabaretier ,suivis de deux freluquets d’à peine dix huit ans. Ils hurlent, me demandent de les suivre, je résiste il y a mon fils. Le plus jeune mais aussi le plus teigneux m’attrape par les cheveux et me tire vers la sortie, vers la rue, vers l’enfer. Je crie, je me débats, les coups pleuvent, je ne peux résister et me résous à les suivre.

Dans la rue il y a foule comme à la frairie où à la foire aux bestiaux, on m’entoure, on me conspue, mais que me veut on?

Au bruit succède le silence, c’est tout aussi inquiétant, puis tout d’un coup ma voisine, celle qui m’empruntait toujours du lait et des œufs donne le signal de la curée, salope, pute, collabo, garce, fille à boches, tous m’insultent.

A mort, tondez la, foutez la à poil, Louis m’attrape par les cheveux et m’arrache une grande touffe qu’il lance à la foule. Une gamine encore impubère s’approche et me crache dessus, le garde champêtre détenteur de l’autorité s’élance et me gifle de toutes ses forces. Je tombe au sol, les coups de pieds pleuvent je sens qu’on tente de m’arracher mes vêtements. On me relève, du sang coule de ma bouche, mon crane me fait mal car on m’a arraché des mèches entières de cheveux. Je n’ai plus de corsage piétiné par la foule il git à mes pieds. Une vieille harpie décide que ce n’est pas assez et hurle qu’on me déshabille, le tondeur coupe mes bretelles de soutien gorge, ma nudité apparaît, je tente de cacher mes seins mais de multiples bras m’en empêchent il faut que je sois vue.

On m’observe, on me zyeute, milles regards concupiscents me dévorent, je suis dévoilée, violée, souillée. La punaise me témoigne sa pitoyable haine et veut qu’on m’enlève ma robe. Je ne sais pourquoi un homme s’y oppose, je ne le connais pas mais bizarrement malgré qu’il fasse partie de la meute je lui en suis reconnaissante.

Le convoi s’ébranle, on me pousse, on me tire, chacun me conspue, salope, pute à boche, chienne à milicien, la petite Odette âgée de quatorze ans me crache au visage, je vois qu’elle a plein de haine contre moi, je ne lui ai rien fait, en plus c’est ma nièce. Un adolescent boutonneux a les yeux rivés sur mes seins, cette découverte gratuite et salace le fera pense t’il entrer dans le monde des hommes.

Ce qui me fait le plus mal ce n’est pas les insultes qui fusent mais les rires gras de mes anciennes copines d’école, celles avec qui j’ai partagé mon enfance. A l’angle de ma rue j’entr’aperçois la Simone derrière son rideau, celle là c’est une authentique salope qui a offert son cul joyeusement à plusieurs soldats ennemis, mais croyez le, on ne lui fera rien son frère est FFI, elle bénéficie d’une certaine immunité.

Nous arrivons sur la place, tout le village est là et semble m’attendre, je ne serai pas seule à être jetée en holocauste à la foule vengeresse.

Il y a la grande Thérèse, on l’accuse d’avoir dénoncé des résistants est ce vrai, je n’en sais rien. Par contre, beaucoup d’hommes la détestent car hautaine elle les a autrefois rejetés. Les femmes sont les plus terribles car elles croient que cette mangeuse d’homme a croqué leur mari.

Elle est maintenant mal en point, son arcade est ouverte et son visage dégouline de sang, chacun veut en rajouter, on la bat, on la griffe, on la mord, on la déshabille entièrement.

Ce sont les femmes qui la mettent toute nue, gratuitement pour l’humilier, pour se venger de la beauté qu’elle possède. Maintenant qu’elle est nue les hommes se ruent pour la tripoter, cette vengeance érotique est lâche et vile.

La pauvre ne sait pas quoi faire pour cacher son intimité, ses mains vont de ses seins à son sexe mais chaque fois d’un coup de poing on l’oblige à rester les bras ballants pour que chacun ne perde pas une miette de ce si captivant spectacle.

On nous fait maintenant monter sur une charrette, puis on fait asseoir Thérèse sur une chaise, Louis le tondeur de mouton va s’improviser coiffeur, il tient une tondeuse et l’expose à la meute. C’est son jour de gloire à ce salopard qui de toute la guerre n’a pas bougé son cul, maréchaliste de 1940 à 1944, ancien croix de feux, voir Maurassien puis Gaulliste maintenant que tout danger est écarté, il se pavane , fait son fier.

Il s’attaque enfin à la belle crinière de celle qu’il n’a pu posséder, un vrai sauvage, jusqu’au sang il la rase. Fièrement Thérèse fixe la foule en délire, le tonnelier du village pour faire le mariole entre en scène et oblige la pauvre femme à baisser les yeux en lui appuyant sur la tête. Edgard le cantonnier arrive avec de la peinture et en maitre artiste dessine une croix gammée sur le crane chauve de la traitresse expiatrice. Mais toujours plus on lui peint les seins du même signe infâme.

Maintenant c’est mon tour, je ne suis pas entièrement nue et cela énerve certains et certaines, on scande le désir de me voir nue, mais la même ombre protectrice me protège. Pour moi cela n’a plus d’importance, le degré de nudité m’indiffère car je suis dans mon esprit déjà entièrement dévoilée.

Je tente de résister mais des larmes me viennent, on hurle de rire et l’on m’insulte de plus belle.

Puis je sens la froideur du métal, il me fait mal, les mèches de cheveux coupées me tombent dans la bouche, Louis en lance à la foule. Tondue comme un bagnard par ce tribunal des sorcières, l’inquisition villageoise sans procès m’avait jugée.

LA FEMME DU MILICIEN, Épisode 1- l’attente et la peur

LA FEMME DU MILICIEN, Épisode 1- l’attente et la peur

la tondue de Chartres

LA TONDUE

Depuis qu’ils sont partis, j’attends, j’ai le sentiment confus qu’une catastrophe va m’arriver.

Assise sur ma chaise j’observe Philippe à la dérobée, il a un an, vigoureux il se tient déjà debout le long des barreaux de son lit. Lui aussi me regarde et ses yeux me demandent que je le prenne dans mes bras.

Pas aujourd’hui je n’en ai pas le courage, depuis tôt ce matin je m’affaire, j’ai fais mon ménage en grand comme si j’allais partir pour plusieurs jours. Rien ne traîne tout est rutilant, j’attends maintenant qu’ils arrivent.

Après ce remue ménage j’ai même éprouvé le besoin de faire une grosse toilette, comme celle du dimanche. Je me suis frottée comme pour enlever une crasse qui peu à peu, insidieusement semblait m’envahir.

Au gant de crin j’ai frotté, frotté jusqu’à me faire mal, l’eau n’enlève t’elle pas les impuretés de l’âme et de la chair. J’ai changé aussi mes sous vêtements, ce sont ceux de mes rendez vous avec Philippe , un magnifique plongeant en dentelle de couleur chair et une belle culotte de même teinte avec des délicats froufrous sur les cuisses.

J’ai également revêtu mon plus beau corsage celui que mon amoureux m’avait offert pour nos premiers six mois. Puis faisant pendant à tous ces beaux atours j’ai enfilé la perle de ma penderie, la robe blanche que je portais au mariage de mon frère. Elle a déjà quelques années, car le mariage avait eu lieu pendant la drôle de guerre au cours de l’une de ses permissions.

Jours heureux déjà lointains, mon frère était maintenant prisonnier dans un stalag et sa femme était repartie en attendant dans sa famille à la grande ville au chef lieu de canton.

Moi maintenant j’attends, les minutes sont longues, je pense à cet idiot de Philippe avec son uniforme noir, son béret stupide, sanglé dans la conviction d’un monde nouveau , gouverné par une nouvelle élite dont il ferait parti.

Je l’avais pourtant mis en garde de ne pas rejoindre un corps et un camps qui va perdre, jamais ne rejoindre les perdants. Mais têtu, fier, présomptueux il fit une autre analyse et s’engagea dans la milice à Darnand, certes la solde était bonne mais cette armée fantoche suscitait déjà la haine.

Il y a encore trois semaines, il se pavanait au bistrot avec d’autres grandes gueules se vantant d’en avoir zigouillé un.

Il était venu me voir, ivre de vin, ivre de haine contre les américains, les maquisards, les Gaullistes.

Nous avions fait l’amour comme cela à la va vite, comme nous aurions bu un café. Cela le satisfit, moi non, j’en gardais un coup amer et lorsque je le vis s’éloigner dans la rue j’eus le sombre pressentiment que je ne le reverrais plus.

C’était le père de Philippe et lorsque je lui ai donné ma virginité il n’était qu’un simple villageois, il n’avait pas choisi de camps, ou plutôt si, celui de la majorité, celui du maréchal.

La guerre, l’occupation, il ne s’en préoccupait guère, d’ailleurs la présence allemande était diffuse et il n’y en avait pas dans le village. Bien sur nous avions des difficultés à trouver des produits de premières nécessités mais globalement dans cette société paysanne nous mangions à notre faim.

Qu’a t’il pu se passer pour qu’enfin presque libre il choisisse de prendre position et qui plus est dans le camps des assassins.

Lorsque j’étais ressortie après sa dernière visite, dans la rue l’une de mes voisines cracha par terre en me croisant, un peu plus loin deux hommes que je ne connaissais pas me traitèrent de collabo.

A l’épicerie la vieille Louise refusa de me servir en me traitant de fille à boches.

Des allemands c’est tout juste si j’en avais croisés et je ne comprenais pas pourquoi on me vouait une telle haine.

Sur le retour une amie de toujours me croisa et détourna son regard. Je la coinçais au détour de la venelle et la sommais de me dire ce qui se passait. Je compris immédiatement la raison de l’iniquité villageoise, un détachement de miliciens avait arrêté un groupe de maquisards. Sans procès, sans juge, sans avocat ils avaient ignominieusement fusillé leurs prisonniers dans le bois du val.

Parmi les résistants, le petit Louis, fils du tonnelier âgé de seize ans, il avait réussi à s’enfuir et avait évidemment raconté par le menu ce qui s’était passé et la présence dans le peloton d’exécution de ce salopard de Philippe.

J’étais maintenant la pute au Philippe, toutes les ordures se déversaient sur moi, j’avais entretenu une relation avec un officier de la Wehrmacht

Le Philippe était parti, son groupe avait rejoint des détachements plus importants et s’apprêtaient à partir en Allemagne. J’étais seule avec mon fils, j’aurais du partir, mais je n’avais plus personne chez qui aller. Mes parents ne voulaient plus de moi depuis que mon amoureux s’était engagé dans cette légion maudite. Pestiférée, lépreuse, cholérique j’attendais je ne sais quoi.

Ou plutôt si je le savais des bruits couraient sur le sort que l’on réservait aux femmes ayant collaboré horizontalement.

 

DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE, Épisode 5, Les lieux de vie .

A proximité de la chambre des parents dans une chambre que l’on qualifie de froide, car elle n’a point de cheminée ni de fenêtre, tenant plus du cagibis ou du placard se dresse le lit d’Édouard le fils du couple. Âgé de 17 ans et émancipé depuis peu il reste tout de même dépendant de sa mère .

Juste un lit pliant, et quelques habits, pantalons, vestes, bas, chapeaux et quatre gravures encadrées se trouvent dans le cabinet, point d’objet personnel. Il y a  tout de même un petit miroir, mais devant l’obscurité de la pièce cela revient à se mirer au flambeau. Il n’aime pas cet endroit et ne s’y tient que pour dormir, sa vie est dehors ou dans l’atelier du menuisier du village. Il a la passion du bois et en fera son métier. Son père officier pensait que c’était déroger à leur condition mais maintenant qu’il n’était plus là , il saurait bien convaincre sa mère.

Dans une pièce à coté de son antre, une pièce de stockage, souliers, bottes, 32 vieux livres et une chaise de nuit* qui n’avait point de sceau. Il n’a jamais vu personne se servir de ce meuble, il doit sûrement appartenir à sa grand mère. Lui de toute manière va faire dans la nature et n’utilise même pas les cabinets d’aisance de la cour.

La dernière chambre est celle de la grand mère ou veuve Leclerc, elle a rejoint sa fille à la mort de son mari, cela se faisait, les vieux ne restait pas seuls.

Une cheminée ou pend une montre à boite d’or de chez Samson Leroy à Paris numéro 1604, dans sa boite de forme antique et masquinée* d’une valeur de 60 francs.

Il n’y a rien d’autre de valeur, un lit avec son couchage et une commode où se trouve les effets de la vieille.

Françoise a honte de voir ses étrangers fouiller dans les dessous de sa mère, dans ses robes, ses vieux déshabillés et ses bonnets de nuit. Cela ne sert à rien car il n’entre pas dans la succession et ne sont notés que pour mémoire comme d’ailleurs les effets du fils.

Dans la chambre se trouve également 6 chaises qui n’étaient jamais utilisées mais qui étaient le reliquat de l’ameublement de son couple , la grand mère ne reçoit jamais personne dans sa chambre. Seulement 4 malheureuses gravures donnent un peu de joie à la décoration très spartiate de cet endroit.

Tous redescendent et terminent par le bûcher*qui se trouve en enfilade avec la cuisine, 2 stères de bois, un cuvier*, un baquet et une petite échelle, rien de bien extraordinaire, en dessous une petite cave qui ne contient qu’un poinçon de cidre pommé appartenant à la propriétaire de la maison Mme Morée. ( Son fils faisait parti du conseil de famille )

Chaise de nuit : chaise percée

masquiner : maroquiner

bucher : dépendance, réduit où l’on stocke le bois

cuvier : petite cuve en bois ou en tôle dans lequel on effectue la lessive

baquet : récipient à bord bas pour la toilette ou usage domestique, souvent en bois.

L’ensemble de l’estimation des biens mobilier et effets se porte à 852 francs et 70 centimes.

Il reste au notaire à évaluer les dettes passives et les dettes actives du couple, on remercie Mme Lebreton qui s’en alla après avoir signé la prisée.

 

Le notaire examine attentivement les papiers du couple, qui était marié sous la communauté des biens selon la coutume de Paris.

Jean Baptiste Serais avait fait apport de 1500 francs et Françoise amenait avec elle une dote de 4000 francs en meubles, effets mobiliers et trousseaux.

Jean Baptiste accordait un douaire* de 200 livres et un préciput* de 800 francs à son épouse.

Maitre Nugues passe ensuite aux dettes actives*, il était du à la veuve 1 mois et 9 jours de rente viagère du capitaine à titre de sa retraite soit la somme de 130 francs.

Le traitement de son mari en temps qu’inspecteur des eaux était de 118 francs, les dettes actives étaient donc de 248 francs.

Les dettes passives sont bien plus importantes, Jean Baptiste et Françoise comme tout le monde payent à terme et les sommes que Françoise doit ,sont assez astronomiques car l’ensemble se monte à 1671 francs 17 centimes.

Les dettes passives dépassent donc largement l’évaluation mobilière et les dettes actives cumulées.

Le couple qui exerçait des professions non productrices et habitait en ville ne vivait pas en autarcie comme l’ensemble des paysans, ils devaient donc se fournir en tout

Au décès de Jean Baptiste, ils devaient de l’argent au boucher, au boulanger, au marchand de bois, au marchand de toiles, au tailleur, à l’épicier, au cordonnier, au bonnetier, au serrurier et au menuisier. Ainsi qu’à quelques particuliers qui leurs avaient prêté de l’argent.

La situation de Françoise n’était guère réjouissante mais elle fit face. Son fils devint donc menuisier et se maria en 1829 avec une pauvre petite lingère du village. C’en était fini du caractère bourgeois de la vie de Françoise, elle en garda l’habitude mais sans en  garder les revenus.

 

 

Douaire : droit d’usufruit sur les biens qu’un mari assignait à sa femme par son mariage dont elle jouissait si elle lui survivait

Préciput : Avantage conféré par la loi ou le défunt à l’un des héritiers et consistant dans la dispense de rapporter à la succession, et par conséquent de comprendre dans la masse partageable, les biens donnés ou légués audit héritier ;

Dettes actives : ce que l’on vous devait

Dettes passives : ce que vous deviez

 

Pour lire ou relire les épisodes précédents

Épisode  1 : https://larbredeviedepascal.com/2019/01/22/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-1-le-conseil-de-famille/

Épisode 2 :https://larbredeviedepascal.com/2019/01/25/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-2-promenade-dans-un-inventaire/

Épisode 3 : https://larbredeviedepascal.com/2019/01/27/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-3-un-interieur-bourgeois/

Épisode 4 : https://larbredeviedepascal.com/2019/02/01/dans-lintimite-dune-bourgeoise-episode-4-le-lieu-de-lamour-et-du-repos/

DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE, Épisode 4, Le lieu de l’amour et du repos

Lorsque Françoise pénètre dans sa chambre accompagnée de ses hôtes elle sait que cela ne sera pas facile et qu ‘une multitude de souvenirs l’assailliront.

Elle est fière de cette chambre, indépendante, chauffée et éclairée par la lumière du jour, elle y prend plaisir à y rester même en dehors des nuits.

La cheminée qui est celle qui donne dans la cuisine, se trouve sur l ‘un des cotés de la pièce, rien de bien extraordinaire quelques objets usuels pour l’entretien du feu. Mais au dessus s’expose un magnifique miroir, cet objet compagnon de son intimité est en vérité le seul à qui elle dévoile sa nudité. Lorsqu’elle est sure d’être entièrement seule, avant coucher, lors de sa toilette ou d’un changement de tenue, elle s’admire, sourit de sa poitrine encore ferme, de sa taille non épaissie par les ans. Elle soulève même quelques fois son jupon et surprend sa main à quelques caresses intimes.

Elle sort de ses pensée, l’experte l’estime à 30 francs .

La commode en marqueterie de placage avec sa tablette en marbre de Saint Anne * est pleine des effets de son mari et des siens propres. Chacun avait ses tiroirs.

Dans le premier les redingotes * et les habits, le tout en drap bleu, avec pliés à coté 3 pantalons, le préféré de Françoise est celui en nankin*, les autres en drap de couleur olive et en créponne*. Trois gilets dont l’un en soie complètent l’élégance de la tenue du capitaine.

Mais surgissant du passé comme un coup de poignard, l’uniforme complet du fier militaire, habit chapeau, dragonne et épée. Elle revoit encore son mari lors de leur première rencontre, un bal donné chez des amis communs, l’orchestre, les bottes des militaires qui claquaient sur le parquet, les moustaches cirées, l’odeur des cuirs et des transpirations. L’enivrement par les danses, elle se souvient que dans cet uniforme Jean Baptiste l’avait prise une première fois par la taille. Électrisée par ce simple contact, sa vue s’était troublée, ses pointes de seins s’étaient dressées et d’étranges fourmillement l’avaient traversée dans son intimité. Premier émoi dont elle se souvenait comme si c’était hier et qui lui donnait encore le rouge aux joues.

125 Francs estime la grosse fripière qui casse le charme de ses souvenirs. Dans le tiroir suivant, ses châles, ses bonnets en mousseline et en gaze ainsi que ses bas. Mme Lebreton les déplie et en estime la qualité, devant tous ces hommes quelle inconvenance et quelle cruauté.

En dessous Françoise range les bas* et les cravates de son mari. La fierté de Jean Baptiste se trouvait sur la tablette de marbre, 19 volumes reliés in 12*, Virgile, mémoires pour servir l’histoire des hommes illustres de la république, lettres chinoises, vie de Richelieu, exploit militaire et dictionnaire médical. Le capitaine érudit les compulsait sans cesse , annotés, cornés ils étaient usés par le temps. Il y en avait bien pour 6 francs.

En face de la commode un vieux secrétaire que la fripière considère comme déshonoré* mais que son mari utilisait pour écrire à ses nombreux correspondants. Dans une autre armoire, le linge de la maison et ses propres robes. Encore une fois Mme Lebreton expose ses jupons de dessous ce qui gêne fort Françoise. Elle se souvint que son mari aimait particulièrement celui en flanelle et qu’il ne lui ôtait jamais quand il lui faisait l’amour.

Mais l’élément central de toute chambre est l’alcôve*, lit, paillasse, matelas, oreillers, rideaux en indienne commune. Lieu de repos, d’amour, de naissance et de mort cet endroit est comme un sanctuaire dont les rideaux en accentuent encore le caractère, leur jeune fils avait interdiction d’y pénétrer et Françoise fait son lit elle même sans qu’il soit question que la servante n’y touche. Bien sur Françoise ne va pas au lavoir et une lingère lui blanchit les draps de temps en temps.

A coté de sa table de chevet en bois de menuisier gris, son prie dieu, jamais au grand jamais elle ne s’endort sans sa prière. Jean Baptiste se moquait d’elle lorsqu’elle après l’amour elle remettait ou réajustait son jupon et sa coiffe de nuit pour se relever et se donner à dieu après s’être donné à lui.

Normalement glissé sous le lit, le pot de chambre en faïence trône de façon indélicate à coté du lit, il est lui aussi estimé. Ce vase bien commode la nuit est de forme Bourdaloue*, Françoise le vide elle même chaque matin par la fenêtre donnant sur sa cour.

Du coté du chevet de feu son mari, Françoise a positionné son bidet* , composé d’une cuvette de faïence, monté sur un petit meuble à quatre pieds il sert à Françoise pour son hygiène intime.

L’experte, en objet mais pas en civilité fait remarquer tout haut à l’assistance que pour elle seules les catins se lavent en cet endroit. Le notaire gêné esquisse un sourire en détournant le visage et les deux témoins devant le regard courroucé de Françoise ne font pas de commentaire.

L’estimation des bien de la chambre du couple est enfin terminée.

Beaucoup de choses dans cette chambre, un grand miroir signe d’une certaine aisance, des habits nombreux témoignant d’une variation des toilettes en fonction des événements de la vie.

Une collection de livres et des gravures qui prouvent la culture du couple et un certain niveau de vie. Le prie dieu témoignent d’une spiritualité avancée et d’une foi chrétienne incontestable.

Et enfin des élément de toilette comme le bidet qui a n’en pas douter ne fait pas partie de l’ameublement d’immense majorité des françaises.

Contrairement aux demeures paysannes ou l’on sent que les habitants ne s’y attardent guère, la demeure bourgeoise du couple Serais témoigne d’une appropriation des lieus bien supérieure, et d’un aménagement du décor de leur vie.

La visite se poursuivra par la chambre du fils et de la maman de Françoise.

Marbre de Saint Anne : marbre essentiellement de couleur gris, usité comme tablettes de meubles et de cheminées.

Redingotes : Manteau à longues basques

Nankin : Toile de coton à tissu serré de couleur jaune clair fabriquée originairement en Chine à Nankin.

Créponne : Étoffe de soie de laine ou de coton

Bas : Le terme bas est le diminutif du mot bas de chausse (distinct de hauts-de-chausses) qui désignait la partie des vêtements masculins recouvrant la jambe du pied au genou

Reliure in 12 : hauteur du livre de moins de 20 cm

Déshonoré : Dans le sens abîmé en mauvais état

Alcove : Enfoncement pratiqué dans une chambre pour y mettre un ou plusieurs lits

Bourdaloue : Pot de chambre de forme légèrement allongée afin de permettre aux femme d’uriner debout.

Bidet : petit meuble en forme de siège avec un seau permettant les ablutions intimes.

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DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE, Épisode 3, un intérieur bourgeois

Ils passent tous dans la salle à manger où on accède par la cuisine, le long d’un des murs un petit meuble de nécessaire en bois, garni de huit tiroirs en carton. Françoise aime cette pièce ou chacun se retrouve pour manger, lire ou parler. Une table ronde en noyer où elle prenait place avec son mari, sa mère et son fils. De simples chaises cannelées et d’ autres garnies de crin et couvertes de vieille dauphine * rien de bien ostentatoire, Jean baptiste s’y installait pour lire et fumer, sa mère prenait son canevas et Édouard jouait avec ses soldats de plomb.

Dans les tiroirs du petit meuble la fripière trouve 2 petites vergettes *, le capitaine les utilisait pour brosser son habit lorsqu’il sortait, manie qu’il avait gardée de l’armée car évidemment son vêtement n’était point sale. La découverte de la boite à humecter le tabac lui fit monter des larmes, elle ressentait encore l’odeur acre de fumeur de son mari. Le petit baromètre à cadran de bois doré que consultait son mari avant d’effectuer une grande marche lui rappelait une foultitude de souvenirs et les promenades bucoliques qu’ils effectuaient en famille.

Le notaire athée fait une réflexion sur les trois livres d’église de format in 12 et in 16 que l’on trouve dans le troisième tiroir. Françoise fréquente l’église et s’abreuve de lecture pieuse, son militaire de mari la traitait de cul-bénit et cela la mettait en rage.

Au fond du dernier tiroir, se trouvent 4 gravures représentant des marines, elles ornaient les murs du précédent domicile mais elles avait été remisées dans ce meuble en arrivant à Anet, le capitaine qui les aimait pourtant n’avait jamais pris la peine de les installer.

Sur la tablette du meuble, une vieille cage à oiseaux rappelle un moment pittoresque de leur vie, son mari l’avait achetée avec la petite perruche qui se trouvait à l’intérieur, il lui annonçait en même temps qu’il partait en campagne. Quand il est parti elle ne savait pas qu’elle portait en elle le fruit de leur amour, il en découvrit le fruit en rentrant victorieux de la campagne d’Autriche.

L’oiseau était mort la cage était inutilisée depuis, sans valeur ni beauté, juste un souvenir.

Outre une petite table à écrire, l’élément central de la pièce est le poêle de faïence, d’un bleu d’outremer il fait la fierté de Françoise, on s’y groupait et on devisait, les hommes y dégustaient le noble breuvage des Charentes. Maître Nugues qui avait quelques fois participer à ces dégustations semblait lui aussi un peu ému.

Ils en ont fini avec cette pièce et entrent dans la grande pièce qui lui est contiguë.

Peu de souvenirs du défunt, car cet endroit est celui de Françoise, c’est sa salle de classe où elle exerçe une sorte de sacerdoce en inculquant les rudiments de savoir aux jeunes filles des environs.

Certes elle ne pratique pas cette activité avec désintéressement car elle arrondit les fins de mois du couple mais elle aime enseigner et elle aime les enfants. Son grand regret étant de n’avoir pu donner à son mari une progéniture plus nombreuse.

Une grande table et une plus petite occupent la majeure partie de l’espace, les élèves prennent place sur 6 bancelles *. Françoise elle se tient derrière un bureau à tiroir. Un encrier en bois, 1 canif et trois règles sont posés dessus.

Sur un petit fauteuil en bois de tourneur, se trouve le modèle de canevas qu’elle présente à ses élèves.

Françoise ne fait classe qu’à des filles, les parents ne confient pas leurs garçons à une femme, cela n’est pas convenable. Un peu d’apprentissage de la lecture, un peu de calcul, de la bienséance, de la couture, de quoi transformer des demoiselles en femme d’intérieur aimantes et attentionnées pour leur mari. Il n’est certes pas dans la norme de trop cultiver ces jouvencelles qui doivent rester sous la coupe intellectuelle, sexuelle et financière de leur cher et tendre.

Françoise maintenant veuve continuera à faire sa classe car son fils reste à sa charge et la pension de Jean Baptiste risque d’être fort juste.

La prisée* sur le premier étage de la maison composé de trois pièces est maintenant terminée.

Comme on peut le voir apparaît dans cet intérieur quelques éléments que l’on ne trouverait guère dans un intérieur paysan.

Tout d’abord des livres qui au début du 19ème siècles étaient encore forts chers et réservés à une élite, puis des gravures qui à n’en point douter n’ornaient pas les murs des métairies.

La présence d’un baromètre témoigne également d’un degré de culture différent de celui des paysans qui prévoyaient la météo de façon empirique.

La cage à oiseaux comme les éléments de décoration montre d’un degré de culture supérieure ou pour le moins différent.

D’autres parts les meubles d’agréments, fauteuils, commodes, bureaux et écritoires n’existaient point dans les intérieurs plus frustres.

Jean Baptiste Serais en temps qu’ancien officier de l’armée Napoléonienne et de sa position d’inspecteur des eaux était un petit notable et la profession de sa femme d’institutrice à domicile renforçait leur notabilité ( modestement, car la place d’un maître ou d’une maîtresse n’atteignait nullement celle qu’elle occupera à la fin du siècle )

Nous pénétrerons plus avant dans l’intimité du couple en entrant dans leur chambre.

Dauphine : Nom d’un petit droguet de laine, jaspé de diverses couleurs.

Vergette : petite brosse

Bancelle : banc long et étroit

Prisée : Estimation d’un bien immobilier par un greffier ou un commissaire priseur en vue d’une succession ou d’un partage.

pour découvrir le premier épisode :https://larbredeviedepascal.com/2019/01/22/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-1-le-conseil-de-famille/

pour découvrir le deuxième épisode : https://larbredeviedepascal.com/2019/01/25/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-2-promenade-dans-un-inventaire/

DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE : Épisode 2, promenade dans un inventaire

 

 

 

Sa vie parisienne est maintenant loin derrière elle, les rues tortueuses et la paroisse de Saint Germain l’Auxerois où elle s’est mariée avec son beau militaire fait parti d’un lointain passé. Elle y pense quelques fois, heureuses années de leur jeunesse, ou Jean Baptiste pensait avoir un bâton de maréchal dans sa besace. Victorieux de l’Europe, Jean Baptiste Serais l’était aussi de la vie. Jusqu’à l’année funeste ou le petit Caporal trop gourmand pénétra en Espagne. L’empereur y perdit son aura d’invincibilité et le capitaine Serais sa santé. Il fut mis à la retraite en octobre 1808, obtint une petite pension et un poste d’inspecteur des eaux à Anet en Eure et Loir.

Avec le petit pécule qu’il avait accumulé au cours de ses campagnes et de la bonne gestion de son épouse il louait une petite maison rue des halles dans le centre bourg . Sans être un château, l’ensemble était cossu et le bonheur y régnait, l’enfant du couple s’y épanouissait et Françoise y donnait quelques leçons particulières pour arrondir les fins de mois.

Maintenant que son mari avait été foudroyé par une attaque d’apoplexie, elle se sentait étrangère au monde, abattue, fatiguée. Afin que son fils puisse hériter elle l’avait fait émanciper, administrativement il ne restait plus qu’à faire l’inventaire de l’ensemble des biens mobiliers et personnels du couple. Après, ce serait une autre vie.

La maison est silencieuse, Françoise assise dans la cuisine où n’entre qu’une faible lueur blafarde, attend maître François Honoré Nugues notaire Royale afin de procéder à l’inventaire. Ce notaire de ses connaissances est un personnage dans le bourg, âgé de 62 ans il promène sa silhouette dans tout le canton, connu et reconnu,  du plus pauvres aux plus riches tous ont recours à ses services pour tous les actes de la vie.

Grand, élancé, les cheveux gris, un peu voûté, il exhale un charme tranquille, savamment entretenu par son apparence soignée.

Rigoureusement à l’heure il toque à l’huis de la porte arrachant Françoise à sa semi torpeur.

Maître Nugues est accompagné de Madame Marie Michel Lebreton femme Cadouel, cette dernière ancienne fripière a été mandatée par les parties prenantes pour effectuer la prisée et l’estimation. Elle sert d’experte et a prêté serment .

Françoise ne la connait que de loin et ne veux  point la connaître de près, cette espèce de brocaillouze ne lui inspire que répulsion mais enfin elle n’a pas le choix. La mère Cadouel comme on l’appelle dans le village est une imposante matrone, aussi large que haute, à la langue acérée. Sa tenue est douteuse, et ses ongles en deuil, fardée comme une catin du palais royal afin de masquer la crasse, elle exhale une forte odeur de sueur. Françoise répond au bonjour du notaire mais est à la limite de l’incorrection face à la mégère qui allait triturer ses affaires et évaluer ses biens.

Pour effectuer la prisée il manque les deux témoins requis par l’huissier du notaire. Ils arrivent en même temps et saluent révérencieusement le notaire et la veuve du Capitaine.

Jean Julien Aulet âgé de 44 ans est marchand tanneur, à Anet, personnage respecté il emploie bon nombre d’ouvriers et fait donc vivre de nombreuses familles. Il faisait parti du cercle d’amis de feu Jean Baptiste Serais et venait fréquemment rue des halles. Louis Vacher est aubergiste, Françoise ne le connait que de vue car une femme de sa condition ne fréquente évidemment point les auberges.

La propriétaire des lieux, le notaire, son greffier, l’experte et les deux témoins décident de commencer par la cuisine.

Ils prennent le corridor et pénètrent dans la pièce. Deux fenêtres laissent entrer le soleil rendant le lieu moins austère et plus agréable, la cheminée élément principal de l’endroit trône face à eux.

Cette pièce n’est pas la préférée de Françoise mais plutôt celle de la petite paysanne qui leur sert de bonne à tout faire. La cuisine, le bois dans les cheminées , la vidange des pots de chambre et le ménage ne sont point des occupations dignes d’elle. Certes parfois elle les effectue mais pour une somme dérisoire ces taches peuvent être réalisées par quelques filles de viles conditions, alors pourquoi s’en priver.

Dans la cheminée se trouve  les objets usuels, pelle , pincette, garde cendre, un soufflet et un petit fourneau économique en taule. Une grille en fil de fer complète l’ensemble.

Sur la tablette de la cheminée trône une saulnière *, le sel restant ainsi à la chaleur ne prend pas l’humidité, juste à coté la servante y conserve un égrugeoir * en bois.

Les flambeaux et une lanterne attendent leur office du soir, la servante les allume et les amène aux maîtres avant de repartir chez elle. Deux fers à repasser prêt à être chauffés s’y trouvent également. Françoise ne sait pas repasser mais est fort exigeante sur le sujet, houspillant sans vergogne la pauvrette au moindre pli.

L’ensemble de ces objets que l’on trouve dans toutes les maisons ne fut évalué que 7 franc 50.

Juste à coté des ustensiles de cuisine sans la moindre valeur.

Sur levier * encore des ustensiles, plusieurs terrines, une huguenotte *, un pot à eau, et une passoire.

Françoise est émue de trouver le plat à barbe de son mari, feu le capitaine se rasait tout seul, mais quelques fois par jeux lorsqu’ils étaient seul dans la maison, elle faisait office de barbier. En minaudant, elle l’excitait , l’agaçait de ses parfums et de ses froufrous, le rasage se terminait souvent par un troussage de cotillons. Elle en fut vexée lorsque la fripière soupesant l’objet affirma qu’il ne valait rien. Pour Françoise tous les biens familiers de son mari étaient précieux.

Au dessus de la dalle * se trouvent des étagères où est rangée la vaisselle du couple, il recevaient souvent et tenaient à avoir la tête haute. Point riches mais tout de même au dessus du commun, Françoise était fière de son capitaine devenu inspecteur des eaux. Mr feu Serais qui avait fréquenté et bivouaqué dans toute l’Europe au milieu de ses soldats était assurément moins bégueule que sa bourgeoise de femme qui aux yeux de tout le bourg d’Anet pétait plus haut que son cul.

Hors donc, une 40 d’assiettes, des soupières, des tasses à lait, des tasses à café, des soucoupes, un sucrier.

Françoise raffole de café et joue les précieuses en en offrant à ses convives. Mme Lebreton n’est guère impressionnée, l’ensemble n’est que de faïence commune.

Le tout est complété par un porte huilier et deux salières et évidemment de deux cafetières.

L’experte, comme mandatée  note tout scrupuleusement, les plats , les saladiers, les terrines , les bouteilles en verre, les cuillères à bouche en étain et les18 fourchettes en fer.

Françoise a le rouge qui lui monte au visage, tout de même, des couverts en ferraille et en étain cela fleure bon le peuple. Personne ne relève à par peut être le notaire qui esquisse un léger sourire.

Françoise maudit son mari de ne pas avoir investi dans de l’argenterie.

Remisé dans un coin, un panier d’osier qui sert à la bonne, des sacs à grains et un mauvais parapluie .

Comme simple mobilier, une table pliante, 2 chaises paillées fort communes d’artisanat local.

Puis autre coup au cœur le miroir de toilette en bois blanc peint en rouge où elle aimait souffler de la vapeur lorsque son homme se faisait beau.

La fripière s’apprête à quitter la pièce lorsqu’ elle aperçoit un tour de tourneur et tout son matériel.

Françoise signale que son fils l’a acheté au sieur Denis Buffet après la mort de son père et qu’il ne fait donc point parti de l’héritage, le greffier note pour mémoire et ils quittent la pièce.

Saulnière : coffre ou boite à sel, s’écrit aussi saunière.

Egrugeoire : Mortier ou moulin pour broyer le sel ou le poivre, verbe égruger

Levier : Orthographié ainsi dans l’acte d’inventaire, voir évidemment l’évier ou évier

Dalle : Autre nom de l’évier.

Huguenotte : Récipient avec couvercle sans aération que l’on place au fond d’une marmite. Elle servait au calviniste qui cachait leur viande au moment du carême qu’ils ne respectaient pas . L’absence d’odeur à la cuisson leur faisaient échapper à l’ire des dragons du bon roi Louis.

S’écrit aussi avec un seul t .

A l’évidence Françoise n’est pas riche mais l’on peut déjà voir émergence d’un grand nombre d’objets manufacturés et spécifiques que l’on ne retrouve pas dans un intérieur paysan.

Tasses à café, à lait, cafetière, sucrier, importante vaisselle, plat à barbe, miroir dans la cuisine. Pour comparer voir mon article sur l’inventaire d’un foyer de manouvrier .

Retrouver le premier épisode avec ce lien :

https://larbredeviedepascal.com/2019/01/22/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-1-le-conseil-de-famille/