LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, Épisode 8, le Morvandiau

Puisqu’il faut en venir là, autant que je vous raconte, un jour où il y avait marché sur la place je passais avec ma panière des chevaux. Vincent Couillard le maréchal Ferrant était un ami et disons le m’avait serrée de bien près, il s’échinait sur la patte d’un canasson sous l’œil expert de deux hommes.

L’un se nommait Fernand et il me semble qu’il habitait depuis peu à Mormant, l’autre se nommait Jean Charles. Moi qui ne faisait guère comme les autres je posais mon fardeau pour bavarder un peu , cela ne se faisait pas une jeune fille ne devait pas être aussi entreprenante. J’en avais fait d’autres, alors vous pensez que ce simple babillage avec des hommes dans ce haut lieu de discussions viriles ne me gênais nullement.

Le Jean Charles se proposa pour porter mon fardeau, il était mignon et moi j’adorais se genre de prévenance. Mon prince charmant n’était qu’un journalier fils d’un morvandiaux exilé en terre de Brie, ce n’est pas le genre d’homme que je recherchais alors quand il me demanda de l’accompagner à une fête sur Argentières j’hésitais un peu.

J’étais partagée, ce gars ne correspondait guère à ma soif d’évasion, mais d’un autre coté il était d’un physique avantageux, un peu plus grand que la moyenne, blond, les yeux bleus, la bouche bien dessinée, des dents présentes et encore bien blanches, un visage rond avec toutefois un nez un peu épaté. Musclé par les travaux de la terre, il était à n’en point douter un appât affriolant pour les filles à marier de la région de Mormant. Il n’en restait pas moins qu’il était pauvre comme job, qu’il ne connaissait de la vie que les champs et qu’il bredouillait chaque fois que je lui parlais ou que je le regardais, son teint plutôt pâle se paraît aussitôt des couleurs de la pivoine.

Je n’eus pas à regretter son invitation, il dansait très bien et toute l’après midi il me fit virevolter, je me suis amusée comme une petite folle et il faut aussi que je l’avoue à chaque fois que Jean Charles me frôlait je devenais bizarre, alanguie, une bouffée de chaleur me montait. Je ne sais si il ressentait la même chose, mais moi à ce moment je me sentais seule au monde avec lui, il aurait pu me déshabiller, me mettre nue devant tout le monde et me prendre je ne m’en serais pas défendue.

Le soir épuisé il fit la route avec moi pour me raccompagner, cela valait bien un baiser, le premier arriva au niveau du château de Beauvoir, puis nous fîmes une nouvelle station vers la ferme de Courgossons. Le rapprochement se fit plus intime, c’est à ce moment que je me suis aperçue qui si moi j’avais des picotements au ventre, mon nouvel amoureux montrait aussi une joie démonstrative.

Ce fut tout ce que j’accordais à mon danseur, il fit demi tour et rentra je ne tenais pas à ce que tout Mormant sache que la lingère de Provins fréquentait un fils Trameau.

Les semaines passèrent, nous nous fréquentions et tout le monde le savait, Jean Charles avait son frère Ferdinand qui habitait sur la commune, alors lui et Isabelle sa femme nous fournissaient parfois un abri commode pour cacher notre amour.

Car figurez vous que les lieux où nous pouvions nous guignoter à loisir n’étaient pas légion, les bois autour de Mormant étaient faméliques et la plaine dévorante d’espace ne nous offrait rien pour cacher nos futures effusions.

C’est encore moi qui un jour pris les choses en mains, maman et mon frère étaient partis sur Verneuil pour rencontrer un tonnelier qui peut être embaucherait mon frère. J’entraînais donc le Jean vers mon humble logis et plus particulièrement vers ma couche. Mon dieu quel grand niais, paralysé, immobile comme une vieille souche, assit à m’observer béatement. Il fallut que je me mette à l’ouvrage et j’offris à sa vue mes deux seins blancs en envoyant en l’air mon caraco et ma chemise.

Ronds, fermes,durs, dressés, le téton pointant fièrement, mes appâts le sortirent de sa torpeur. Avant que de lui dévoiler le reste je l’aidais à se mettre à nu, dans la pénombre de la pièce mon dieu ce qu’il était beau et qu’il donnait envie. Enfin doucement pour l’agacer je fis tomber ma robe, ma cambrure de dos lui apparut. Je pense que son expérience des femmes était nulle, lorsque je me retournais la vision de ma belle toison de soie noire faillit lui faire jaillir sa joie un peu précipitamment.

Fini ces longs préliminaires, je chevauchais mon vierge amant et sus irrévocablement que cet homme serait mon mari et que j’en ferais ce que je voudrais. Pour sur en essuyant le produit de sa sollicitude sur mon joli tapis crépu et en le voyant dormir comme repu je ne savais pas que je me trompais lourdement sur le personnage.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, Épisode 7, à la recherche du prince charmant

Brinquebalés sur notre charrette nous arrivâmes, mon dieu quelle déception, Mormant était un gros bourg rural, rien n’y était intéressant , des maisons briardes en pierres meulières, des toits faits de petites tuiles carrées rouges. Subsistaient mêmes quelques maisons à toit de chaume qui appartenant à un passé révolu. Les tas de fumiers se trouvaient encore sur le pas des portes, les cochons et les volailles y vagabondaient sans vergogne. L’église était toutefois très belle mais sans commune mesure avec Saint Ayoul. J’avais aperçu en arrivant un château qui s’avéra se nommer les Bisseaux, peut être y verrais je de beaux cavaliers.

En attendant nous logeâmes rue de Paris, toujours pas trace de l’amant pour qui nous déménagions. Ma mère ne s’attarda pas sur ce sujet scabreux, son amoureux était marié et à part quelques joutes, ne lui avait d’ailleurs rien promis.

Je passerais sur notre habitat qui n’était pas mieux ni plus mal que celui de notre vétuste appartement Provinois. Seul l’environnement changeait, la route qui menait à la capitale passait devant nos fenêtres. Des charrettes passaient sans cesse pour ravitailler la grande ville, des diligences amenaient des voyageurs et au relais changeaient de chevaux. La malle poste en un éclair toujours pressée filait le long de la voie royale et des convois de militaires transitaient par le village.

Moi attirée par l’aventure je baillais d’aise en voyant toute cette transhumance, je me voyais emmener en croupe par un cavalier et oui je n’étais pas guérie et je serais bien montée au hasard sur une voiture qui m’aurait mener dans les méandres de Paris.

Je trouvais bientôt à travailler comme lingère, mais le ru d’Avon n’était pas la Voulzie et l’ambiance chatoyante des gouailleuses Provinoises me manqua rapidement.

Maman se loua dans les fermes et se donna à son amant marié, elle prenait des risques conséquents car la société n’était point tendre avec les voleuses de mari, lui ma fois si il ne fautait pas au domicile conjugal ne risquait qu’une dispute avec sa légitime. Ma mère risquait l’opprobre et la prison d’autant que Mormant n’avait pas le caractère intime de la grande ville. Tout se savait et tout se voyait.

Mon frère se fit donc tonnelier, il aimait cela et devint rapidement très doué il se promettait de devenir patron pour que nous les femmes nous n’ayons plus à travailler, quelle belle attention mais en attendant il nous fallait trimer.

Moi je ne voulais pas devenir paysanne, l’odeur des animaux me répugnait et le travail de la terre ne me fascinait pas plus. Le métier de lingère me convenait parfaitement, mais il me fallut déchanter à Mormant les paysannes lavaient leur linge et les clients ne se bousculaient pas. Je fus donc obligée de devenir comme les autres une domestique de ferme.

J’espérais simplement qu’une opportunité se ferait un jour et que je partirais à la ville, que je fusse accompagnée ou pas.

Je rêvais donc au prince charmant mais je n’étais guère entourée que de frustres paysans ou de voyageur pressés qui remontaient sur Paris. Il fallait pourtant que je me trouve un galant pour effacer le souvenir de ma défloration par trop décevante. Les fêtes ne manquaient guère et nous n ‘hésitions pas à marcher de longues heures pour aller danser, Guignes, Courpalay, Grandpuits étaient nos annexes dans la recherche du plaisir.

Maman qui avait fort à faire avec ses amours cachés me fichait une paix royale, j’avais dix sept ans et j’étais plus libre que l’air.

Imprudemment je butinais, j’embrassais les garçons à bouche que veux tu, je les aguichais et les provoquais. Un jour en revenant du hameau de Lady un garçon que j’avais chauffé au cours d’une danse me rattrapa, lui aussi ne fit guère preuve de tendresse mais visiblement il manquait d’expérience et sa précipitation juvénile lui fit manquer son objectif et tacher mon jupon. Contrit il me donna rendez vous pour le dimanche suivant en me jurant une meilleure contenance. La semaine suivante c’est un autre qui me fit tournoyer. N’allez pas croire que je me donnais facilement, contrairement à la réputation que je commençais à avoir. Non ce fut un valet du château qui m’initia aux joies et aux subtilités amoureuses. Confiante je me donnais à lui et je devins sa chose. Il me promettait monts et merveilles et surtout de me sortir de ma condition.

Vous parlez à force d’abuser des bonnes choses je me retrouvais avec un diablotin dans le ventre. Orpheline de père, fille d’une journalière adultère, âgée de dix sept ans enceinte d’un valet de ferme sans le sou vous parlez d’un changement de conditions. Je fus obligée de le dire à ma mère, et nous ne sûmes quoi faire, heureusement dame nature fit bien les choses, la graine mal accrochée tomba je fis une fausse couche. Cela me calma un peu et je me dis que le prochain devrait être mon mari.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, Épisode 6, la fin d’une certaine jeunesse

Au risque de passer pour une fille de mauvaise vie, une catin des rues, une fille à soldats je me mis à chercher qui pourrait me délivrer de cette obsession. Ma tournure et mes manières firent que j’avais beaucoup de prétendants. Rien que dans mon immeuble, les deux Charles, ces jeunes puceaux prêts à jeter leur gourme se seraient bien dévoués. Le vieux Baudin aurait aussi bien pû aussi se proposer, toujours qu’il était à m’épier et à m’zyeuter. Mais je ne voulais pas d’un homme inexpérimenté ni d’un vieux pas très ragoutant. En fait je aperçus, que chaque homme avait la concupiscence nécessaire pour me donner ce que je recherchais.

J’avais pris l’habitude de traîner près du quartier de cavalerie rue de Changis, de vastes murs des grands bâtiments, deux guérites en bois peint et surtout de magnifiques montures, des bêtes superbes qui contrastaient avec les haridelles paysannes. Mais si j’appréciais de voir les chevaux, je n’avais que d’yeux pour leurs cavaliers, immenses, corsetés dans leur cuirasse, un casque empanaché d’un superbe plumet, fier de leur moustache cirée et mus par un sentiment de supériorité que leur donnait l’inclinaison guerrière que prenait le deuxième empire. Ces braves enfants qui servaient Napoléon le neveu pensaient en leur fort intérieur servir l’oncle. Des plaines de la Brie ils se voyaient bien dans les plaines d’Eylau, à fouler les betteraves sous les lazzis des fermiers ils leur semblaient avancer dans les blés de Wagram. A force d’user mes sabots sur les vieux pavés un jour un fringant officier m’adressa un simple sourire. Je n’étais sûrement pas de son monde mais peu m’importait je fus transportée bien au delà de ce que l’on imagine.

Mon cavalier flairant l’aubaine, un jour me proposa la promenade vers les prés du couvent des cordelières. Je n’étais pas peu fière, moi la pauvrette revêtue dans la fameuse robe, l’indigente, la lingère aux mains rougies de me promener avec ce militaire de haute taille. Connaissant l’âme humaine il me serra rapidement de près, j’étais à la fois consentante et à la fois prudente, mais jeunesse et envie se lièrent et j’acceptais de monter dans la chambre qu’il louait dans la grande rue dès notre troisième rendez vous.

Le brave soldat se révéla soudard, le cuirassier se fit hussard, sur de son fait de sa force et de ma niaise volonté. Il enleva la place sans coup férir, sans baiser, sans caresse, il me souleva ma robe me fit pencher sur une table branlante, une main froide et dure m’écarta les cuisses il se déculotta et sans plus de manière prit ma virginité, quelques allez et retours et il fut comblé d’aise,. Il décida pour moi et me congédia comme une ribaude. La différence était mon entière gratuité et le don que je lui avais fait de ma virginité. La chose était acquise cette fleur ne m’encombrerait plus et les fois prochaines je me jurais bien de diriger la danse. Ce fut encore une illusion mais dans la candeur de ses seize ans que ne pense t’ on…..

A quelques temps de là ma mère nous fit solennellement asseoir et nous avertit que nous allions quitter Provins. Je faillis tomber de ma chaise, ma vie me semblait t il, était ici et Victor le pensait également.

Les nouvelles s’enchaînaient, nous irions à Mormant.

Nous ne savions pas où ce village se trouvait mais nous avons compris que ma mère suivait un homme et que cet homme n’était autre que celui avec qui elle avait commerce.

On lui dit tout de go qu’il n’en était pas question et qu’on resterait ici, je me pris une gifle et on en resta là.

Le mois suivant je quittais une vie, mon lavoir de la Voulzie, ma ville haute couverte de vigne, mes beaux militaires en goguette et cette atmosphère indéfinissable qui émanait de cette antique cité.

Nous fîmes la route et au moment ou disparaissait les doubles silhouettes de l’église Saint Quiriace et de la tour César, je laissais couler des larmes. Je pleurais sur ma virginité laissée dans une sous pente de la grande rue, je pleurais sur mon enfance et sur ma jeunesse qui à jamais disparurent dans les brumes montantes des marais de la Voulzie et du Durtein.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, Épisode 5, la blanchisseuse de la Voulzie

J’avais quoi quinze, seize ans, pas plus, lorsque je commençais mais je ne me plaignais pas d’autres travaillaient bien plus jeunes.

Avant de rincer dans la rivière il nous fallait bien le laver ce linge. Le travail était rude, le linge mouillé pesait lourd et la chaleur des cuviers l’été était  presque insupportable.

Nous allions chercher le linge chez les clients, dans des paniers ou des brouettes, j’aimais faire cela, nous étions au contact de différentes personnes, des bourgeois, des gros artisans et beaucoup de militaires. Moi avec ma jeunesse et mon jeune corps j’affolais les beaux messieurs et les tas de vêtements que je ramenais, étaient sans doute proportionnels à la rondeur de ma poitrine.

Le groupe de femme avec qui je travaillais,formait comme une communauté, une forte solidarité mais aussi une jalousie larvée entre certaines. Les engueulades étaient fréquentes et les crêpages de chignon aussi, une forte femme aux hanches démesurées, au cul proéminent et aux seins énormes faisait régner une sorte de terreur, elle voulait le meilleur emplacement et le linge le moins sale. Son langage imagé faisait rougir un charretier et chaque bonhomme qui passait dans la rue de l’autre coté de la rivière en prenait pour son grade. Nous savions nous que cette forte femelle qui tenait le pavé dans nos lavoirs se prenait des volées mémorables par son mari, un petit colporteur qui heureusement pour elle partait souvent pour vendre sa marchandise. Ses retours d’ailleurs outre les horions sur la face rougeaude de la mégère se marquaient d’une nouvelle grossesse.

Ce fut face à cette furie que je forgeais mon caractère, la première fois que je m’opposais à elle j’avais bien failli me retrouver le cul à l’air au milieu de toutes pour une fessée au battoir mais devant mon air résolu elle avait reculé en ricanant. Une autre fois elle avait tenté de me foutre à l’eau,mais une coalition de nouvelles l’en avait empêchée.

Peu à peu je pris ma place et elle me laissa enfin tranquille reportant sa haine sur une plus jeune et plus fragile que moi.

J’étais donc parfaitement heureuse dans ma jolie ville de Provins, ce que je gagnais en temps que lingère je le donnais à maman, ainsi le spectre de la misère s’éloignait un peu. Certes nous étions encore de pauvres hères car ma mère n’était pas forcément employée tous les jours surtout à la mauvaise saison. Mais un beau jour un événement modifia le cours des choses.

Il faisait beau ce jour là et avec mon panier je ramenais le linge chez une riche propriétaire du clos Notre Dame. Elle me fit entrer, tout respirait l’aisance, de beaux meubles, des miroirs, de doux tapis mais surtout de la lumière qui pénétrait par de vastes ouvertures, contraste évident entre mon taudis et ce beau palais. La brave dame pour faire œuvre de charité me donna une de ses vieilles robes. Pour elle rebut mais pour moi nippe de reine je reçus ce présent avec un bonheur non dissimulé.

Je repartais donc chez moi presque en courant pour montrer ma merveille à maman.

Ce n’était pas très loin, je montais les escaliers quatre à quatre et je pénétrais chez moi.

Mes yeux ne mirent que quelques minutes à visualiser la scène et mon cerveau mit je crois encore moins de temps pour comprendre.

Sur une chaise pendait négligemment un pantalon qui n’était pas celui de Victor, au sol une robe et un jupon froissé.

Sur le lit ma mère entièrement nue les jambes relevées muette de surprise. Un homme d’un age certain en chemise mais les fesses libres de tous oripeaux la besognait sans se rendre compte de ma présence. Elle le repoussa et le pauvre me vit enfin, mes yeux furent témoin de sa piteuse débandade. Il attrapa son pantalon pour couvrir sa nudité, mais moi j’avais déjà filé abandonnant ma belle robe que je me faisais plaisir à montrer.

De rage je montais à la ville haute pour y ruminer ma haine, la montée du trou au chat me calma un peu et à la porte de Jouy je m’asseyais et réfléchissais.

Ma mère recevait chez nous un homme, la question que me taraudait l’esprit, était ce une relation tarifée pour nous nourrir et nous vêtir où bien une relation normale avec un homme. Maman n’ayant d’ailleurs que trente neuf ans il était peut être normal qu’elle pratique ce genre d’activité.

Mais pourquoi ne s’était elle jamais remariée, la pratique était courante et elle était toute jeune lors de la mort de papa. Cela nous aurait épargné sans doute la honte de l’indigence et l’ignominie de se laisser prendre par quelques soudards en sabot qui toutes hontes bues laissaient qu’une maigre obole sur le ventre souillé de la jeune veuve.

Il faudrait bien qu’un jour elle m’explique ces choix mais bon je n’étais pas sensée savoir ces choses et une fille ne discutait pas de cela avec sa mère.

Le soir elle nous expliqua qu’elle voyait un homme depuis quelques temps, cela je le savais mais mon frère tomba des nues, qu’allait il se passer.

En fait rien, jamais plus je ne revis le bonhomme et de toutes façons je n’aurais pu le reconnaître car il faut le dire je n’avais eu d’yeux que pour son postérieur blanc et ses affûtiaux.

En fait il s’avéra que ma mère continua à le fréquenter, ils se firent simplement plus discrets ce qui vous vous doutez bien affectera ma vie.

Nous n’en n’étions pas là et moi je me disais naïvement que puisque ma mère le faisait il serait plaisant que moi aussi je me livre à ce genre d’activité.

Voila seulement nous étions sous le règne d’une société dominée par les mâles et une jeune fille ne devait pas se livrer à un quelconque début de rapprochement avec un homme.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, Épisode 4, l’éducation chez les sœurs de Nevers

Nous primes nos aises dans cette magnifique bourgade, tout était sujet à contemplation, la vieille ville nous attirait particulièrement et on jouait avec d’autres dans les ruines des remparts, c’était un peu dangereux et formellement interdit mais nous étions turbulents, insouciants et aucune autorité ne pouvait nous en imposer.

Pour sur lorsque je rentrais égratignée ou même pire les habits déchirés je me prenais une rossée.

Moi ce qui m’intéressait le plus c’était le spectacle des lingères, la plus part grandes gueules, parler châtié, gros mots, chants et invectives. Les mains dans l’eau, le battoir à proximité, le cul tourné au ciel elles formaient une ligne colorée, joyeuse chenille bruyante et ondulante.

J’allais traîner aussi au bord des casernes, ma mère quand elle le sut me mit une belle tripotée disant que tous ces hommes en chaleur n’était point bon pour une gamine. Cela devait être vraiment un tabou ces militaires car plusieurs fois elle me menaça de me rougir les fesses si je me transformais en fille à soldat. J’en rigolais bien un peu en me demandant comment ma mère pourrait me coincer car je faisais la même taille qu’elle. Mais la sainte femme avait sûrement raison comme nous le verrons plus tard.

Ma mère se rendait donc chaque jour sur la ville haute où se trouvaient de nombreuses fermes et où elle s’employait pour des vignerons. Ces derniers sur les collines de l’ermitage, les Sablons et Bellevue produisaient un petit vin clairet assez réputé. C’était une sorte de contraste, la ville basse ouvrière et la ville haute agricole ouverte par les portes de Jouy et de Saint Jean sur les plaines céréalières et fourragères. J’aimais accompagner ma mère là haut, les vieilles pierres écroulées qui servaient de carrière aux Provinois et les maisons à encorbellements de la place du Chatel me comblaient de bonheur.

Avec mon frère Victor on se baladait pas mal, la variété de l’artisanat d’une petite ville dépassait largement ce que nous avions connu à Vanvillé, lui il était fasciné par la confection des tonneaux, il restait des heures à les regarder œuvrer, moi je regardais plutôt les jeunes tonneliers.

Mes yeux étaient neufs de tout et depuis certaines choses c’est les garçons qui m’intéressaient.

Il faut que je m’explique j’avais déjà remarqué que mes seins poussaient et un jour en revenant de cette foutue fontaine il m’est arrivé ce qui arrive à toutes les femmes, heureusement que mon curieux de frère n’était pas là et que je n’ai croisé personne, sinon quelle honte et quel embarras.

Bref j’étais une femme avec ce léger inconvénient mensuel.

Maman la brave femme s’échinait à nous nourrir et elle mit un point d’honneur malgré notre pauvreté que nous soyons mon frère et moi éduqués et que l’écriture et la lecture nous soient familières.

Comme nous étions considérés comme indigents j’eus droit à l’école diligentée par les sœurs de la charité de Nevers. Elles donnaient les cours rue des marais, pratique car j’avais quelques centaines de mètres seulement à faire pour m’y rendre. La soeur supérieure Nathalie était une vraie maîtresse femme, dure, revêche et prompte à gifler les récalcitrantes. J’étais rebelle, je répondais et je me faisais punir fréquemment . Cette brave femme me menaçait de me dénuder le derrière et de me donner les verges. Je l’en croyais capable et je fis montre d’une légère contrition. Quoiqu’il en soit je leurs dois ma belle écriture et ma capacité à compter.

Si nous allions à l’école nous devions en échange nous acquitter de nombreuses charges, moi je devais aller chaque jour vider le pot de chambre dans la cabane de la cour, il n’y avait pas de tour, Maman estimait qu’un garçon ne devait pas s’acquitter de ces choses. Je vous demande un peu lui aussi faisait ses besoins, autant vous dire qu’à chaque fois c’était un chapelet de gros mots, une fois j’ai même failli lui renverser sur la tête. Bref c’était la sortie et tous les matins chacune notre pot à la main, bien le bonjour madame Baudin, bien le bon jour madame Raby, j’avais cela en horreur.

Mais le pire était qu’à chaque fois que je me rendais aux cabinets j’avais l’impression qu’un homme attendait son tour, le Charles Baudin et le Charles Raby qu’étaient toujours à roder, c’était comme qui dirait les affres de la promiscuité urbaine.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, Épisode 3, Les affres de l’indigence

Provins dominé par la tour César ceinte de vieux murs croulants sous les effets du temps, ses rues qui semblaient moyenâgeuse, baignée de la voulzie et du Durteint, nous reçus en son sein. La vie y sera t ‘elle meilleure.

Ce fut donc un vrai changement, d’un petit village balayé par les vents de la plaine, nous nous retrouvions comme enfermés dans cette ville entourée de murs lézardés et ployants sous le poids d’un passé glorieux à tout jamais révolu.

Maman pensait qu’à la grande ville elle pourrait trouver de l’ouvrage plus facilement. Moi dans ma tête de petite fille j’espérais qu’elle échapperait à la main mise de certains qui s’imaginaient que la misère était un terreau fertile à une conception tarifée de l’amour.

Mais je n’avais malheureusement pas tout vu des misères de la vie. En attendant nous échouâmes dans une vieille maison qui à n’en pas douter datait de plusieurs siècles. Une structure de bois, du torchis, on pénétrait par un petit couloir qui menait à un escalier séculaire, vermoulu, sale dont les marches de guingois se révélaient traîtresses aux étourdis. L’immeuble était divisé en cinq appartements. Tous insalubres, mais cela était bien assez pour nous autres, il y avait monsieur Baudin un vieux sabotier qui gîtait avec sa femme et son fils le très intéressant Charles, pauvre mais fier le vieux travaillait prés de l’église Saint Ayoul. Il y avait le père Pays Adrien et sa femme tous deux journaliers, la veuve Raby et ses deux enfants qui vivaient de l’assistance publique et la femme Baudin Aglaé une quarantaine d’années, journalière à la limite de l’indigence avec sa petite fille Marie une petite poupée souffreteuse et tuberculeuse.

Nous aussi nous fumes considérés comme indigents, on ne mendiait pas mais les dons de la paroisse, la distribution de hardes et la gratuité scolaire faisaient que l’on entrait dans cette catégorie.

L’appartement donnait sur une petite cour nauséabonde et pour cause c’est là que se trouvaient les lieux d’aisance. C’est d’ailleurs cet endroit qui me faisait regretter le plus ma campagne, j’étais habituée à me soulager là où m’en prenait l’envie, ici rien que de savoir qu’un des occupants de l’immeuble avait posé son cul sur cette vieille planche de bois me répugnait. De plus, l’endroit était assez large pour qu’il y ait deux trous qui vous permettaient de chier de concert et en bonne compagnie. Pour moi se satisfaire passait pour un acte personnel et il ne me serait pas venue à l’esprit de le faire avec quelqu’un. Mais bon je reviendrai sur le sujet. Notre chez nous, avait deux pièces, une principale avec un grand lit que je partagerai avec ma mère, une cheminée, un potager, une table des chaises et un bahut branlant, la pièce de mon frère était en fait un noir débarras où l’on entassa notre bardas et bien sur sa paillasse.

Le plafond était fait de grosses poutres noircies, on eut dit que le charpentier avait mis des arbres entiers. Les murs jusqu’au milieu étaient peints en noir, le haut était d’une couleur indéfinissable, vieux gris, sale de suie et de graisse. Le sol fait d’un parquet de chêne craquait et vermoulu et certains endroits vous invitaient à passer à travers.

Le tout n’était guère joyeux mais maman avait coutume de dire, vous avez un toit, des habits sur les fesses et de la soupe chaque jour.

Nous habitions rue aux bouchers, petite artère donnant sur la grande rue vieille et sur la rue des marais, à notre gauche se trouvait l’église branlante de sainte Croix qui batie sur pilotis s’enfonçait inexorablement dans les eaux stagnantes des anciens marais sur lesquels elle se trouvait construite. Sur notre droite la magnifique Sainte Ayoul avec son porche de bois sculpté. Bien sur quelque soit l’endroit ou l’on se trouvait on pouvait voir la silhouette majestueuse de l’immense saint Quiriace qui sur son éminence dominait la ville et la région. Gardienne des hauteurs, elle partageait ce rôle avec la fière tour César, donjon moyenâgeux aux formes octogonales.

A coté de chez nous se dressait la sombre prison dont les hauts murs m’impressionnaient, nous passions devant chaque jour et j’avais le sentiment que toutes ces méchantes personnes allaient se jeter sur moi. Mais bon elle était partie prenante de mon environnement et chaque fois que j’allais chercher de l’eau à la fontaine sur la place du marché neuf je la contemplais en tremblant.

De fait ma mère avait eu raison, elle trouva à s’employer, Provins était encore tourné vers la terre, les champs et les vignes n’étaient pas loin. Ils y avaient aussi beaucoup de lingères et blanchisseuses , car bons nombres de bourgeois et de militaires en garnison donnaient leur linge à laver. Des tisserands encore nombreux teignaient les tissus et employaient aussi journaliers et journalières.

Maman qui avait toujours travaillé la terre s’en tint à ce qu’elle savait faire le mieux. La vigne n’avait pas de secret pour elle car ses parents étaient vignerons elle se retrouva donc à tâcher sur les coteaux environnants. De toutes façons elle considérait que laver la merde des autres était indigne, ce qui me semblait un comble quand on avait levé jupon pour mettre du gras dans la soupe. Cette brave femme ne sera pas à une contradiction prés lorsqu’elle me poussera dans cette voie et que je me retrouverai les mains dans l’eau glacée de la Voulzie.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, Épisode 2, les salissures de la pauvreté

Lorsque Papa eut la mauvaise idée de mourir, la situation bascula . Jusque là nous avions vécu sur ses gains, augmentés par les journées de Maman et de la vente des quelques produits qu’elle produisait. Après ce fut la misère, aucun revenu et l’obligation de quitter la maison que nous habitions car le loyer en était trop élevé.

Maman dut se louer dans les fermes mais fut peu employée, trop délicate disaient certains, trop feignante disaient d’autres. Elle vendit quelques outils et surtout la vache qui nous fournissait notre lait.

La situation empira, nous ne mangions point tous les jours, ma mère qui coquette jusqu’à la mort de papa était devenue un peu souillon. Bonnet de coton sale, figure maculée , robe déchirée, ongles noirs, sabots crottés, elle faisait peine à voir et me faisait honte.

Moi mes frères et sœur nous étions livrés à nous même, nous ressemblions à des enfants sauvages. Je n’étais plus la fière petite fille qui apprenait bien à l’école mais une mauvaise graine qui poussait seule en dehors du champs.

Le curé du village prit les choses en mains et s’en alla trouver le maire, ils devaient faire quelque chose.

Joseph Bru notre maire et aussi cultivateur à Grand maison décida que nous serions secourus par la commune et le bon père en chaire tonna pour plus de compassion.

Après cela nous eûmes à peu prés de quoi manger mais la communauté était pauvre alors comment demander plus.

Un jour que je rentrais je fus témoin d’un triste spectacle, un charretier, ancienne connaissance de papa se tenait devant maman et la prenait par la taille. Elle ne semblait pas vouloir mais pourtant ne se débattait pas. Il l’embrassa dans le cou puis força sa bouche. Je les observais curieuse de la suite.

L’homme fourragea sous les robes de Maman et finit par lui relever ses jupons, je revois ses maigres jambes blanches et sa toison intime. Mes yeux ne pouvaient se soustraire à ce spectacle et je restais muette. Le rustre souleva Maman et la posa sur la grande table, jambes écartées, jupons relevés, le cul nu exposé aux convoitises. Le bonhomme baissa son pantalon et laissa apparaître un vit énorme redressé comme une bougie de la chandeleur. La scène était ridicule et dramatique à la fois, ce paysan au cul blanc la culotte sur les sabots s’introduisit en Maman et la besogna, ma mère restait muette, lui couinait sous l’effort. La délivrance pour elle, la jouissance pour lui son affaire faite il remonta son pantalon . Maman souillée ne bougeait pas, il fouilla dans sa poche extirpa quelques menues monnaies et lui déposa sur son ventre.

Il passa devant moi sans me voir. Je fis demi tour et allait vaincre ma peine et ma haine en me cachant dans un petit bois.

La nuit tombant je rentrais enfin, ma mère avait fait de la soupe et miraculeusement y baignait un morceau de lard.

Je bus ma honte toute ma jeunesse et jamais au grand jamais je n’oublierais la vision de cette toison souillée pour un morceau de lard.

Le frère de ma mère vint s’installer avec nous, il eut mieux fallu que maman se trouve un homme à marier. Mais forcément une veuve sans le sou, avec trois enfants et une réputation qui commençait à faire tache les prétendants ne se pressaient pas au portillon.

Mon oncle était un royal bon à rien et il fut plus une bouche inutile qu’une réel secours. Pourtant le travail ne manquait pas, seul le courage lui faisait défaut.

Un autre drame encore plus fort que la misère qui nous environnait vint nous frapper, ma petite sœur Angélique une merveille de fraîcheur et de spontanéité vint en cette fin de juillet 1850 à tomber malade. Ce fut rapide, le soir elle se plaignait de douleurs au ventre que ma mère était bien en peine de soulager et le lendemain blanche et raide sur sa paillasse elle avait rejoint mon père.

Ce fut comme un coup de tonnerre, ma mère sembla accuser le coup mais intérieurement un chemin s’était fait en elle. Il fallait fuir cette méchante terre qui prenait les êtres aimés, fuir les coup de rein de salopards profiteurs et fuir cette mauvaise réputation de femme qui ouvrait son ventre pour nourrir sa couvée.

La grande ville tentatrice, la reine de la brie champenoise, la cité de Thibaut nous accueillit en son sein.

LA VIE TUMULTUEUSE DE VICTORINE TONDU, épisode 1, la mort du père

La vie tumultueuse de Victorine

Curieusement lorsque je me remémore mon enfance ce n’est pas un visage qui me revient mais une odeur. Flagrance à jamais disparue que celle qui flottait autour de mon père, forte, acre, piquante.

Ce parfum était un doux mélange de senteurs de tabac, de vieux cuir, de sueur, d’humus mais aussi et surtout odeur animale.

Jamais je n’ai retrouvé quelque chose d’approchant, même celle de mon mari qui pourtant est aussi paysan ne me flatte autant les narines.

J’aimais lorsqu’il rentrait à la maison me frotter à lui, le câliner. Il était un peu bourru et pas toujours disposé mais souvent il me prenait sur ses genoux et gentiment me grattait le visage avec sa barbe non faite. Il me racontait des histoires et ma mère devait souvent intervenir pour filtrer les propos de son charretier de bonhomme.

Parfois lorsqu’il avait un peu trinqué avec des compagnons de route, des disputes éclataient avec ma mère, d’autres fois au contraire mes parents étaient amoureux et nous devions mon frère , ma sœur et moi nous coucher plus tôt.

Son souvenir physique maintenant s’estompe, devient flou, sa voix à aussi disparue et je me raccroche pour ne pas le perdre à cette effluve fugace.

Il faut dire que je n’avais que cinq ans et lui trente deux quand il vint à partir. Les circonstances de sa mort précoce sont teintées d’une épaisse noirceur, écrasé par une charrette à foin qu’il conduisait, imprudence, négligence.

Ce ne fut que cris de douleur dans la maison lorsque l’on vint annoncer à ma mère le trépas de son Victor.

C’est mon oncle Alexandre Tondu celui qui habitait au hameau du Queureux à Lizines qui se chargea de porter la terrible nouvelle.

Maman fut saisie d’un crise et devint comme folle. Je me revois encore tenant de ma petite main la frêle menotte de ma sœur Angélique contemplant le tertre mortuaire de la tombe de papa.

A cette époque nous vivions dans un petit village qui se nommait Vanvillé, plat comme la main, au milieu de la plaine céréalière Briarde, à quelques encablures du gros bourg de Nangis et de la ville médiévale de Provins. Je me souviens avec maman nous allions au marché rue de la poterie à Nangis pour y vendre un peu de beurre du fromage et quelques légumes que papa faisait venir en plus de son travail de charretier.

Il travaillait pour de nombreuse fermes, la grande maison, Beaurepaire et Belleville, toujours sur les chemins avec ses bœufs et sa charrette.

Je suis allée à l’école très tôt, mon père ayant le secret espoir de me voir quitter la condition paysanne, le pauvre si il avait su.

Nous avions classe à la ferme du Verger, imaginez une soixantaine de gamins de tous ages entassés presque sans mobilier dans une pièce de taille modeste n’ayant qu’une fenêtre. Le pauvre maître d’école pour pouvoir nous enseigner quelques choses devait tenir son auditoire d’une main de fer.

Même si l’école ne m’a pas permis de m’extirper du cul des vaches, elle m’a octroyé le privilège d’une belle écriture et la satisfaction de savoir lire. Celui qui m’a le plus marquée est monsieur Hordehart, sous un air bourru il était gentil du moins avec ceux qui désiraient apprendre.

 

LE CHANT DU PLOMB, épisode 2, les vapeurs méphitiques

Le patron, lui de la merde il en vit et croyez moi plutôt bien. Tout ce que l’on récupère, lui il en fait commerce. Certains foutent la merde lui il la vend. Je ne connais pas exactement le procédé mais le Léon il a une usine à Paris, tous les jours des charretiers emmènent des tombereaux de merde. C’est mis dans des grandes cuves et on ajoute de la chaux. Le produit finit se nomme la poudrette, j’y suis allé une fois rue du dépotoir à la petite Villette, un vrai cauchemars pour l’odorat.

Le patron tellement il gagne bien, a pu se payer une jeunette , je l’ai vue une fois, pour sur j’en ferais bien mon affaire.

Le Favin il ne fait pas que dans la merde, il est aussi équarrisseur, rien de bien ragoutant mais l’argent n’a pas d’odeur.

Moi aux abattoirs j ‘ai jamais pu y mettre les pieds, je préfère encore mes fosses,l’argent n’a certes point d’odeur mais mon brave patron est nommé fabriquant d’engrais, ce qu’il est assurément. Cela fait mieux que entrepreneur en vidange pour se faire recevoir chez les notables de Provins.

Comme pour se rappeler que lui aussi il avait commencé avec des seaux, ce soir là il avait tenu à conduire le digne convoi. Il le faisait de temps à autre, point bégueule le chef.

Vider une fosse avait un prix et croyez moi le patron du café il avait attendu le dernier moment, la cuve était pleine et les émanations étaient suffocantes. La chaleur augmentait encore la pestilence, nous y étions habitués mais cette fois mon cœur tendait à se soulever.

Il faisait nuit noire, les rues étaient désertes, nous commençâmes notre triste labeur. Nous le faisions comme je l’ai dit, toujours lorsque le citoyen dormait, pour ne pas incommoder.

La noria commença, au début facile nous puisions à plein seaux dans les matières liquides. Ce n’était pas facile l’accès était étroit, les récipients s’entrechoquaient et nous nous en mettions partout.

Le Louis qui savait tout, me dit  » le patron ne nous a pas fait désinfecter la fosse, il économise encore le sulfate de fer, nom de dieu c’est pourtant pas bien cher »

En effet il faut que je vous explique, ce que nous redoutions le plus n’était pas les odeurs mais les gaz, moins l’odeur était forte plus nous devions nous méfier. Ces vapeurs méphitiques portaient un nom compliqué ( Hydrogène sulfuré ), nous on les appelait mofette ou moufette.

Ces émanations étaient très dangereuses et souvent mortelles, le patron il avait obligation de mettre du sulfate de fer pour les combattre mais il s’en foutait et pour économiser se passait bien de cette protection obligatoire. Nous pauvres diables nous avions besoin d’argent., alors en dépit des règles et du danger on effectuait la sale besogne, si on refusait, on se faisait virer, un point c’est tout.

Au bout d’un moment nous ne sentions plus l’odeur caractéristique de l’œuf pourri, j’en fis la réflexion à Valéry. C’est parce que tu es saoul que tu sens rien me répond t’ il. Moi je sais bien ce que je dis et je commence à être un peu oppressé. Je connais bien ce phénomène cela m’est arrivé il y a quelques semaines, un poids sur la poitrine, comme une chape de plomb, je commençais même à pousser des cris involontaires et à rire bizarrement. Quand ils avaient vu cela les autres m’avaient sorti, je poussais le chant du plomb.

Nous n’en étions pas là, Valéry en professionnel aguerri me dit cela pue trop pour que cela soit dangereux. Bon alors si il le dit.

Il nous fallait descendre maintenant dans la fosse, les matières devenaient solides, nous remplissions nos tinettes et la vase était bien brassée. Je remonte et sors à la rue pour vider mon contenant, Louis se fume une pipe car le patron est parti au dépôt pour vider une première tournée.

Je m’en retourne à la fosse et je n’entends plus Valéry, je gueule, il ne répond pas. C’est alors que je le vois, écroulé inerte dans la merde. J’appelle aux secours et je commence à descendre pour aller le récupérer.

Mais témérité , folie, la tête me tourne, ma poitrine me brûle, je m’enfonce dans le néant, je coule dans les rebuts humains. C’est chaud, humide, cela un drôle de goût, pas si mauvais, je vois ma petite bergère. J’arrive à me ressaisir et je m’extirpe de la gangue merdeuse, je n’ai pas réussi à remonter Valéry il faut que j’y retourne, ma faculté de penser est un peu trouble, j’ai mal à la poitrine.

Les autres ne sont toujours pas là , que fait Louis?

Je redescends, mû par une force invisible, je patauge à la recherche de mon compagnon, je le saisis mais il est trop lourd, malgré tout sa tête n’est plus dans la vase il ne se noiera pas.

Moi maintenant je perds pied, je m’affaisse sur moi même, au loin j’entends des voix. Je crois percevoir celle de Léon Favin mon patron, à moins que cela ne soit Louis.

Puis plus rien, seulement une légère brise au dessus de moi. Serais je sorti de la fosse plombée?

C’est Léon Favin qui de retour de son dépôt avec sa voiture s’élança dans la fosse pour récupérer ses deux ouvriers. Louis Mauguet l’aida à installer les deux hommes dans la rue et dans le corridor du café.

Nous étions rue du Val et Léon savait y trouver le docteur Rondeau, il le fit appeler et ce dernier rapidement accouru porta secours aux deux infortunés

C’est un praticien expérimenté de 31 ans, il voit immédiatement l’état gravissime des deux hommes.

Curieusement c’est Valéry Degrelle qui semble se remettre le mieux, malgré que cela soit lui le premier à avoir ressenti les effets de l’hydrogène sulfuré. En tout cas même si son état est inquiétant il a repris conscience.

Le pharmacien Jules Cordier réveillé par le bruit à quitter le nid douillet de son intérieur et est venu porter aide et assistance, il se penche sur Victor allongé sur le trottoir de la rue du Val face au café de l’hôtel de ville.

L’ouvrier est inconscient, parfois il râle, mais est toujours vivant. Les soins prodigués par le docteur et le pharmacien ne suffisent pas. On hisse les deux hommes sur la charrette de Favin et on file à l’hôtel dieu aussi vite que les chevaux le permettent, il y a maintenant attroupement, des femmes en chemise, des hommes à peine habillés jacassent sans rien savoir. Louis Mauguet fait son important et relate les faits. Son action au vrai fut minime car c’est son patron qui est descendu dans la fosse pour sortir les deux hommes moribonds.

L’hôpital n’est pas très loin, les sœurs réceptionnent les accidentés et l’on réveille le docteur Raphaël.

Rapidement l’on sort Degrelle de sa torpeur, il est sauvé, il pue, les infirmières le déshabillent et le lavent.

Par contre le Victor Calu aucun soin ne le sort de sa léthargie, le lendemain matin le médecin constate le décès.

Mort à 19 ans parce que son patron faisant fi de toutes les recommandations n’avait pas fait désinfecter la fosse d’aisance du café de l’hôtel de Ville et n’avait pas fourni de ceintures pour remonter plus vite.

Cet empoisonnement par les gaz était appelé par les vidangeurs le chant du plomb, à cause de la sensation d’étouffement et d’oppression. Lorsque ceux qui en  étaient atteints poussaient des cris involontaires l’on disait qu’ils chantaient le plomb.

Léon Favin fut condamné à l’audience du tribunal correctionnel de Provins du 22 mai 1867 à une amende de 50 francs il dut payer 100 francs de dommages et intérêts à Magloire Calu le père de Victor.

Pour avoir économisé quelques francs Léon Favin a mis en danger ses ouvriers.

Le jeune Calu n’était certes pas un bon élément et les médecins sous entendirent que si il n’avait pas été ivre sa vie ne se serait pas arrêtée tragiquement dans cette fosse à merde d’un café de la ville de Provins.

Métier bien vil, mais nécessaire, les vidangeurs comme maintenant les éboueurs ne devraient susciter qu’admiration en lieu et place du mépris qu’on leur témoigne.

LE CHANT DU PLOMB, épisode 1, un bien sale métier

 

LE CHANT DU PLOMB

Je n’aime pas où j’habite, je n’aime pas comment je suis vêtu, je n’aime pas mon travail, je n’aime pas ce que je suis. Puis je être heureux dans l’environnement où j’évolue, c’est une question que je me pose souvent.

Je suis seul dans ma couche, je suis seul dans la maison, mon père est au travail, deux de mes frères également, un autre est à l’école et le petit dernier encore accroché aux jupons maternels est sans doute aux lavoirs de la rue des marais.

Moi je travaille la nuit alors le jour la maison est à moi, quand je rentre au petit matin je chasse de son lit mon frère Adolphe, alors la paillasse devient la mienne.

Allongé sur ma couche je pense à une petite bergère de la ville haute, nous nous sommes parlés un peu, je crois que je lui plais. Cette évocation provoque des choses en moi et instinctivement ma main va officier dans la joute amoureuse des célibataires et hommes sans femme.

Jouissance que je dédie à ma petite paysanne, je me réjouis de penser qu’elle puisse faire de même en pensant à moi. Nous avons tout l’avenir devant nous, mais il est bien loin encore. Nous sommes jeunes, sans argent et de toutes façons à part lui avoir sourit et lui avoir souhaité le bonjour rien ne s’était passé.

Mon père est marchand de chiffons, Magloire Calu qu’il se nomme, nous ne le voyons pas tous les jours car c’est un travailleur ambulant, il part en tournée à Provins bien sur, mais aussi dans les villages environnants, il pousse une petite charrette et troque des vieux chiffons et des peaux de lapin contre des babioles féminines. Ces tas de chiffons rebut de rebut car un paysan ne jette pas, sont ensuite revendus aux papeteries, pour les peaux de lapin que les ménagères font sécher elles échouent chez les tanneurs. Il emmène quelques fois mon petit frère Adolphe, mais préfère n’avoir personne dans ses jambes pour boire le peu que lui procure son pauvre commerce.

Ma mère, Hortense qu’elle se nomme, je l’admire, elle se tue pour nous, elle a perdu sa beauté depuis longtemps, la pauvreté ne lui ayant pas fait grâce. Elle travaille où l’on veut bien d’elle, elle prend tout, se donne plus qu’elle ne se vend mais ses quelques pièces lui permettent de nous nourrir quand les gains de chiffonnier n’arrivent pas.

Nous habitons rue du pré aux clercs, dans une mansarde en torchis et en bois toute droite sortie du moyen age. Sombre , vétuste, sale , exigue, peu chauffée, peu aérée, on y dort mais on évite d’y vivre.

Je me lève, vole sur la table un reste de quignon de pain, je suis nu car mes habits sont en tas dehors, je les attrape pour m’en draper, ils puent, ils sont crasseux et maculés. Nippé ainsi je ne suis guère ragoutant, mais à pratiquer mon sale boulot comment pourrais je l’être.

Avant de commencer ma nuit de labeur je vais boire un coup dans un petit estaminet, j’y retrouve mes compagnons d’infortune, le Louis Mauguet et le Valérie Degrele. Ils sont tous deux plus vieux que moi, Louis a 31 ans et vit rue des bains, il a trois petits à nourrir.

Valéry lui est encore plus vieux, 44 ans, je l’aime bien ce personnage. Il a un accent bizarre, la plus part du temps on comprend rien, je crois qu’il vient du nord de la France. Il a fait un peu tous les métiers, terrassier, cantonnier, employé de la gare, manouvrier, il n’en garde aucun à vrai dire, buveur, hâbleur ce n’est pas un bon élément.

En général pour se donner du cœur à l’ouvrage on boit un petit coup, chacun sa tournée, ni plus ni moins, mais bon pour une fois je bois un peu plus que mes comparses, Louis me prévient  » arrête petit c’est dangereux », je n’en n’ai rien à foutre de ses conseils, je vais effectuer un boulot avilissant alors je bois pour oublier .

Malgré la nuit qui tombe la température est encore élevée, le temps est à l’orage et au loin derrière la tour César, on aperçoit le ciel déchiré par des flèches lumineuses. Je titube un peu et je raconte pas mal de connerie, Louis me dit de la fermer pendant que nous arrivons à l’entrepôt du patron, rampe de Courloison. Cette courte marche ne m’a pas dégrisé, le Léon Favin si il me voit comme cela il va me foutre dehors. Il n’est pas très finaud et nous nous en méfions tous. Il est toujours le premier arrivé, moi je trouve cela normal, c’est lui qui gagne les sous, nous on est des traînes misères.

Bon le gros Léon il est pas stupide à mon haleine imprégnée d’eau de vie il remarque bien que je n’ai pas bu que de l’eau.  » Victor, je te garde seulement parce qu’il y a plein de boulot, encore un coup comme cela et je te fous dehors ». Je me fais petit et je vais préparer l’attelage pour les chevaux, les autres sortes la charrette , puis les canassons. Ensuite on revêt nos habits de lumière, des bottes et une grande blouse.

Le patron conduit la grande charrette où trônent d’immenses baquets en bois, nous on suit à pied, direction pour cette nuit le café de l’hôtel de ville. N’allez pas croire que l’on va boire un canon, non pas, la fosse est pleine et il nous faut la vider. Car voyez vous moi mon métier c’est de vider la merde, certes il faut bien que quelqu’un le fasse mais nom de Dieu je préférerais être à cent lieux.

A la campagne on chie et on pisse dans la nature mais en ville c’est plus difficile. On ne montre pas son cul et il commence à être mal venu de jeter son pot dans la rue. Remarquez c’est une bonne chose, les bourgeoises n’ont plus le bas des robes crottés et les chaussures vernies des beaux messieurs ne sentent plus la crotte. Je me moque, mais pour l’hygiène et les odeurs c’est quand même mieux que chacun se satisfasse dans les cabinets.

Le problème commun à tous, ce sont plutôt les fosses qui se trouvent sous ces lieux et qu’on appelle fosse d’aisance, car voyez vous comme tout contenant quand c’est plein cela déborde et il faut vider. C’est donc là que nous intervenons avec Valéry et Louis.