LA MORT DU JEUNE FRANÇOIS

 

En ce 16 mai 1811, il fait déjà chaud sur le petit bourg de Champagne et Fontaine dans le département de la Dordogne. Il est trois heures de relevée  et Pierre Labroux mène son cheval à l’abreuvoir. Il vient de fournir sous la cagnasse un rude labeur et il ne faudrait pas qu’il en crève.

Pierre est un solide quinquagénaire, veuf depuis quelques années déjà, il travaille dur à sa terre, et souhaite transmettre son patrimoine intact à son fils lorsqu’il rentrera de la guerre.

L’homme et la bête s’abreuvent à la même source quand soudain une violente douleur déchire la poitrine de Pierre, il s’écroule, sa vision se trouble, il voit des hommes en arme alignés comme à la parade, des nuages de fumée et un homme empanaché sur un cheval qui hurle des ordres.

Il entend également , comme des bruits de tonnerre, des cris déchirants et des hennissements de chevaux qui s’emballent.

Puis plus rien, allongé, immobile, il sent son cheval qui le renifle, comme inquiet. La douleur dans sa poitrine a disparu, mais un mauvais pressentiment le gagne alors qu’il se relève péniblement.

La sensation fugace d’un malheur le taraude maintenant.

Au même moment à mille cent kilomètres

Église d’Albuera,  Estramadure, Espagne : diorama de la bataille, musée d’Albuera

 

En ce 16 mai 1811 sous une pluie diluvienne près du petit bourg d’ Albuera en la région espagnole de l’Estramadure, François Labroux au coude à coude avec ses camarades de la colonne avance.

Le déluge vient du ciel, mais aussi des lignes anglaises, la fusillade est intense, le bruit des mousquets et de la pluie empêchent aux hommes d’entendre les ordres, la confusion est grande.

Jamais, depuis qu’il combattait dans les rangs de l’armée impériale du grand Napoléon il ne s’était trouvé confronté à un tel acharnement, une telle violence.

Pourtant depuis son recrutement en décembre 1805, il en avait vu, des collines de Bavière aux plaines polonaise, gelées ou boueuses. Des montagnes d’Espagne traîtresses aux insurgés espagnols fanatisés par des prêtres gorgés de haine et commettant les pires atrocités .

Oui vraiment il en avait vu, mais ici

Les soldats continent à tomber, le sang gicle, des bras et des jambes sont arrachés, serrer les rangs, continuer d’avancer sous la mitraille. Les écrevisses font vaciller la ligne française, le général Pépin commandant la division s’écroule, c’est la fin, la troupe se débande.

Il est trois heures de relevée, une douleur foudroyante dans la poitrine submerge soudain François. Il s’écroule, des corps le piétinent. Un liquide chaud et poisseux s’écoule de son torse.

Puis l’obscurité, les bruits vont s’estompant, dans un halo de lumière, François voit son père, tenant cheval à la bride et le menant à l’abreuvoir, il voit sa mère penchée au lavoir et ses sœurs, robes bleues et fichus blancs qui jouent à colin maillard dans un pré vert de sa belle Dordogne.

Un grand coup de pieds le sort de sa torpeur, la douleur l’immobilise, quelqu’un lui retire ses godillots, on le fouille, faire le mort surtout ne pas bouger.

Son pantalon glisse le long de ses jambes, il est maintenant nu, les détrousseurs s’en vont .

La nuit est maintenant tombée, au loin des bivouaques, autour de lui à la lueur blafarde de la lune il ne voit qu’un enchevêtrement de corps nus, des bras , des jambes, des chevaux, l’odeur de la mort, du sang de la merde et des tripes. Des râles font échos au silence glacial de la nuit.

Sa vie s’échappe, une dernière lueur, il n’est plus.

Le corps de François comme celui des autres, qu’il soit Anglais, Français, Espagnol ou Portugais fut déposé dans un brasier pour être réduit en cendre.

Les têtes brûlant mal,étaient jetées en un charnier avec les os mal consumés. Loin de sa Dordogne natale, cet enfant de France repose en terre Espagnol, victime d’une bataille perdue, victime d’une guerre perdue.

Les Français perdirent cette bataille d’Albuera et le Maréchal Soult, tout Jean de Dieu qu’il fut dû faire retraite. Sur 18 000 soldats engagés par les français, 7000 furent tués ou blessés. Cet affrontement inutile est l’un des plus meurtriers de la guerre d’Espagne.

François Labroux notre fils de Dordogne faisait parti de:

Armée du Midi : Maréchal Jean de Dieu Soult duc de Dalmatie ( 1769 -1851 )

5ème corps d’armée : Général de division Girard ( 1775 – 1815 ), mort de  blessures reçues à Waterloo.

2ème division : Général de division Pépin ( 1765 – 1811 ), tué à Albuera

2ème brigade : Général  de brigade Maransin ( 1770 – 1828 ), grièvement blessé à Albuera

28ème léger : Colonel Praefke  ( 1758 – 1811 ), tué à Albuera

2ème bataillon

1ère compagnie.

Sa famille fut informée le 24 août 1812, et son décès retranscrit sur le registre d’état civil de Champagne Fontaine.

DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE, Épisode 5, Les lieux de vie .

A proximité de la chambre des parents dans une chambre que l’on qualifie de froide, car elle n’a point de cheminée ni de fenêtre, tenant plus du cagibis ou du placard se dresse le lit d’Édouard le fils du couple. Âgé de 17 ans et émancipé depuis peu il reste tout de même dépendant de sa mère .

Juste un lit pliant, et quelques habits, pantalons, vestes, bas, chapeaux et quatre gravures encadrées se trouvent dans le cabinet, point d’objet personnel. Il y a  tout de même un petit miroir, mais devant l’obscurité de la pièce cela revient à se mirer au flambeau. Il n’aime pas cet endroit et ne s’y tient que pour dormir, sa vie est dehors ou dans l’atelier du menuisier du village. Il a la passion du bois et en fera son métier. Son père officier pensait que c’était déroger à leur condition mais maintenant qu’il n’était plus là , il saurait bien convaincre sa mère.

Dans une pièce à coté de son antre, une pièce de stockage, souliers, bottes, 32 vieux livres et une chaise de nuit* qui n’avait point de sceau. Il n’a jamais vu personne se servir de ce meuble, il doit sûrement appartenir à sa grand mère. Lui de toute manière va faire dans la nature et n’utilise même pas les cabinets d’aisance de la cour.

La dernière chambre est celle de la grand mère ou veuve Leclerc, elle a rejoint sa fille à la mort de son mari, cela se faisait, les vieux ne restait pas seuls.

Une cheminée ou pend une montre à boite d’or de chez Samson Leroy à Paris numéro 1604, dans sa boite de forme antique et masquinée* d’une valeur de 60 francs.

Il n’y a rien d’autre de valeur, un lit avec son couchage et une commode où se trouve les effets de la vieille.

Françoise a honte de voir ses étrangers fouiller dans les dessous de sa mère, dans ses robes, ses vieux déshabillés et ses bonnets de nuit. Cela ne sert à rien car il n’entre pas dans la succession et ne sont notés que pour mémoire comme d’ailleurs les effets du fils.

Dans la chambre se trouve également 6 chaises qui n’étaient jamais utilisées mais qui étaient le reliquat de l’ameublement de son couple , la grand mère ne reçoit jamais personne dans sa chambre. Seulement 4 malheureuses gravures donnent un peu de joie à la décoration très spartiate de cet endroit.

Tous redescendent et terminent par le bûcher*qui se trouve en enfilade avec la cuisine, 2 stères de bois, un cuvier*, un baquet et une petite échelle, rien de bien extraordinaire, en dessous une petite cave qui ne contient qu’un poinçon de cidre pommé appartenant à la propriétaire de la maison Mme Morée. ( Son fils faisait parti du conseil de famille )

Chaise de nuit : chaise percée

masquiner : maroquiner

bucher : dépendance, réduit où l’on stocke le bois

cuvier : petite cuve en bois ou en tôle dans lequel on effectue la lessive

baquet : récipient à bord bas pour la toilette ou usage domestique, souvent en bois.

L’ensemble de l’estimation des biens mobilier et effets se porte à 852 francs et 70 centimes.

Il reste au notaire à évaluer les dettes passives et les dettes actives du couple, on remercie Mme Lebreton qui s’en alla après avoir signé la prisée.

 

Le notaire examine attentivement les papiers du couple, qui était marié sous la communauté des biens selon la coutume de Paris.

Jean Baptiste Serais avait fait apport de 1500 francs et Françoise amenait avec elle une dote de 4000 francs en meubles, effets mobiliers et trousseaux.

Jean Baptiste accordait un douaire* de 200 livres et un préciput* de 800 francs à son épouse.

Maitre Nugues passe ensuite aux dettes actives*, il était du à la veuve 1 mois et 9 jours de rente viagère du capitaine à titre de sa retraite soit la somme de 130 francs.

Le traitement de son mari en temps qu’inspecteur des eaux était de 118 francs, les dettes actives étaient donc de 248 francs.

Les dettes passives sont bien plus importantes, Jean Baptiste et Françoise comme tout le monde payent à terme et les sommes que Françoise doit ,sont assez astronomiques car l’ensemble se monte à 1671 francs 17 centimes.

Les dettes passives dépassent donc largement l’évaluation mobilière et les dettes actives cumulées.

Le couple qui exerçait des professions non productrices et habitait en ville ne vivait pas en autarcie comme l’ensemble des paysans, ils devaient donc se fournir en tout

Au décès de Jean Baptiste, ils devaient de l’argent au boucher, au boulanger, au marchand de bois, au marchand de toiles, au tailleur, à l’épicier, au cordonnier, au bonnetier, au serrurier et au menuisier. Ainsi qu’à quelques particuliers qui leurs avaient prêté de l’argent.

La situation de Françoise n’était guère réjouissante mais elle fit face. Son fils devint donc menuisier et se maria en 1829 avec une pauvre petite lingère du village. C’en était fini du caractère bourgeois de la vie de Françoise, elle en garda l’habitude mais sans en  garder les revenus.

 

 

Douaire : droit d’usufruit sur les biens qu’un mari assignait à sa femme par son mariage dont elle jouissait si elle lui survivait

Préciput : Avantage conféré par la loi ou le défunt à l’un des héritiers et consistant dans la dispense de rapporter à la succession, et par conséquent de comprendre dans la masse partageable, les biens donnés ou légués audit héritier ;

Dettes actives : ce que l’on vous devait

Dettes passives : ce que vous deviez

 

Pour lire ou relire les épisodes précédents

Épisode  1 : https://larbredeviedepascal.com/2019/01/22/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-1-le-conseil-de-famille/

Épisode 2 :https://larbredeviedepascal.com/2019/01/25/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-2-promenade-dans-un-inventaire/

Épisode 3 : https://larbredeviedepascal.com/2019/01/27/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-3-un-interieur-bourgeois/

Épisode 4 : https://larbredeviedepascal.com/2019/02/01/dans-lintimite-dune-bourgeoise-episode-4-le-lieu-de-lamour-et-du-repos/

DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE, Épisode 4, Le lieu de l’amour et du repos

Lorsque Françoise pénètre dans sa chambre accompagnée de ses hôtes elle sait que cela ne sera pas facile et qu ‘une multitude de souvenirs l’assailliront.

Elle est fière de cette chambre, indépendante, chauffée et éclairée par la lumière du jour, elle y prend plaisir à y rester même en dehors des nuits.

La cheminée qui est celle qui donne dans la cuisine, se trouve sur l ‘un des cotés de la pièce, rien de bien extraordinaire quelques objets usuels pour l’entretien du feu. Mais au dessus s’expose un magnifique miroir, cet objet compagnon de son intimité est en vérité le seul à qui elle dévoile sa nudité. Lorsqu’elle est sure d’être entièrement seule, avant coucher, lors de sa toilette ou d’un changement de tenue, elle s’admire, sourit de sa poitrine encore ferme, de sa taille non épaissie par les ans. Elle soulève même quelques fois son jupon et surprend sa main à quelques caresses intimes.

Elle sort de ses pensée, l’experte l’estime à 30 francs .

La commode en marqueterie de placage avec sa tablette en marbre de Saint Anne * est pleine des effets de son mari et des siens propres. Chacun avait ses tiroirs.

Dans le premier les redingotes * et les habits, le tout en drap bleu, avec pliés à coté 3 pantalons, le préféré de Françoise est celui en nankin*, les autres en drap de couleur olive et en créponne*. Trois gilets dont l’un en soie complètent l’élégance de la tenue du capitaine.

Mais surgissant du passé comme un coup de poignard, l’uniforme complet du fier militaire, habit chapeau, dragonne et épée. Elle revoit encore son mari lors de leur première rencontre, un bal donné chez des amis communs, l’orchestre, les bottes des militaires qui claquaient sur le parquet, les moustaches cirées, l’odeur des cuirs et des transpirations. L’enivrement par les danses, elle se souvient que dans cet uniforme Jean Baptiste l’avait prise une première fois par la taille. Électrisée par ce simple contact, sa vue s’était troublée, ses pointes de seins s’étaient dressées et d’étranges fourmillement l’avaient traversée dans son intimité. Premier émoi dont elle se souvenait comme si c’était hier et qui lui donnait encore le rouge aux joues.

125 Francs estime la grosse fripière qui casse le charme de ses souvenirs. Dans le tiroir suivant, ses châles, ses bonnets en mousseline et en gaze ainsi que ses bas. Mme Lebreton les déplie et en estime la qualité, devant tous ces hommes quelle inconvenance et quelle cruauté.

En dessous Françoise range les bas* et les cravates de son mari. La fierté de Jean Baptiste se trouvait sur la tablette de marbre, 19 volumes reliés in 12*, Virgile, mémoires pour servir l’histoire des hommes illustres de la république, lettres chinoises, vie de Richelieu, exploit militaire et dictionnaire médical. Le capitaine érudit les compulsait sans cesse , annotés, cornés ils étaient usés par le temps. Il y en avait bien pour 6 francs.

En face de la commode un vieux secrétaire que la fripière considère comme déshonoré* mais que son mari utilisait pour écrire à ses nombreux correspondants. Dans une autre armoire, le linge de la maison et ses propres robes. Encore une fois Mme Lebreton expose ses jupons de dessous ce qui gêne fort Françoise. Elle se souvint que son mari aimait particulièrement celui en flanelle et qu’il ne lui ôtait jamais quand il lui faisait l’amour.

Mais l’élément central de toute chambre est l’alcôve*, lit, paillasse, matelas, oreillers, rideaux en indienne commune. Lieu de repos, d’amour, de naissance et de mort cet endroit est comme un sanctuaire dont les rideaux en accentuent encore le caractère, leur jeune fils avait interdiction d’y pénétrer et Françoise fait son lit elle même sans qu’il soit question que la servante n’y touche. Bien sur Françoise ne va pas au lavoir et une lingère lui blanchit les draps de temps en temps.

A coté de sa table de chevet en bois de menuisier gris, son prie dieu, jamais au grand jamais elle ne s’endort sans sa prière. Jean Baptiste se moquait d’elle lorsqu’elle après l’amour elle remettait ou réajustait son jupon et sa coiffe de nuit pour se relever et se donner à dieu après s’être donné à lui.

Normalement glissé sous le lit, le pot de chambre en faïence trône de façon indélicate à coté du lit, il est lui aussi estimé. Ce vase bien commode la nuit est de forme Bourdaloue*, Françoise le vide elle même chaque matin par la fenêtre donnant sur sa cour.

Du coté du chevet de feu son mari, Françoise a positionné son bidet* , composé d’une cuvette de faïence, monté sur un petit meuble à quatre pieds il sert à Françoise pour son hygiène intime.

L’experte, en objet mais pas en civilité fait remarquer tout haut à l’assistance que pour elle seules les catins se lavent en cet endroit. Le notaire gêné esquisse un sourire en détournant le visage et les deux témoins devant le regard courroucé de Françoise ne font pas de commentaire.

L’estimation des bien de la chambre du couple est enfin terminée.

Beaucoup de choses dans cette chambre, un grand miroir signe d’une certaine aisance, des habits nombreux témoignant d’une variation des toilettes en fonction des événements de la vie.

Une collection de livres et des gravures qui prouvent la culture du couple et un certain niveau de vie. Le prie dieu témoignent d’une spiritualité avancée et d’une foi chrétienne incontestable.

Et enfin des élément de toilette comme le bidet qui a n’en pas douter ne fait pas partie de l’ameublement d’immense majorité des françaises.

Contrairement aux demeures paysannes ou l’on sent que les habitants ne s’y attardent guère, la demeure bourgeoise du couple Serais témoigne d’une appropriation des lieus bien supérieure, et d’un aménagement du décor de leur vie.

La visite se poursuivra par la chambre du fils et de la maman de Françoise.

Marbre de Saint Anne : marbre essentiellement de couleur gris, usité comme tablettes de meubles et de cheminées.

Redingotes : Manteau à longues basques

Nankin : Toile de coton à tissu serré de couleur jaune clair fabriquée originairement en Chine à Nankin.

Créponne : Étoffe de soie de laine ou de coton

Bas : Le terme bas est le diminutif du mot bas de chausse (distinct de hauts-de-chausses) qui désignait la partie des vêtements masculins recouvrant la jambe du pied au genou

Reliure in 12 : hauteur du livre de moins de 20 cm

Déshonoré : Dans le sens abîmé en mauvais état

Alcove : Enfoncement pratiqué dans une chambre pour y mettre un ou plusieurs lits

Bourdaloue : Pot de chambre de forme légèrement allongée afin de permettre aux femme d’uriner debout.

Bidet : petit meuble en forme de siège avec un seau permettant les ablutions intimes.

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https://larbredeviedepascal.com/2019/01/25/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-2-promenade-dans-un-inventaire/

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DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE, Épisode 3, un intérieur bourgeois

Ils passent tous dans la salle à manger où on accède par la cuisine, le long d’un des murs un petit meuble de nécessaire en bois, garni de huit tiroirs en carton. Françoise aime cette pièce ou chacun se retrouve pour manger, lire ou parler. Une table ronde en noyer où elle prenait place avec son mari, sa mère et son fils. De simples chaises cannelées et d’ autres garnies de crin et couvertes de vieille dauphine * rien de bien ostentatoire, Jean baptiste s’y installait pour lire et fumer, sa mère prenait son canevas et Édouard jouait avec ses soldats de plomb.

Dans les tiroirs du petit meuble la fripière trouve 2 petites vergettes *, le capitaine les utilisait pour brosser son habit lorsqu’il sortait, manie qu’il avait gardée de l’armée car évidemment son vêtement n’était point sale. La découverte de la boite à humecter le tabac lui fit monter des larmes, elle ressentait encore l’odeur acre de fumeur de son mari. Le petit baromètre à cadran de bois doré que consultait son mari avant d’effectuer une grande marche lui rappelait une foultitude de souvenirs et les promenades bucoliques qu’ils effectuaient en famille.

Le notaire athée fait une réflexion sur les trois livres d’église de format in 12 et in 16 que l’on trouve dans le troisième tiroir. Françoise fréquente l’église et s’abreuve de lecture pieuse, son militaire de mari la traitait de cul-bénit et cela la mettait en rage.

Au fond du dernier tiroir, se trouvent 4 gravures représentant des marines, elles ornaient les murs du précédent domicile mais elles avait été remisées dans ce meuble en arrivant à Anet, le capitaine qui les aimait pourtant n’avait jamais pris la peine de les installer.

Sur la tablette du meuble, une vieille cage à oiseaux rappelle un moment pittoresque de leur vie, son mari l’avait achetée avec la petite perruche qui se trouvait à l’intérieur, il lui annonçait en même temps qu’il partait en campagne. Quand il est parti elle ne savait pas qu’elle portait en elle le fruit de leur amour, il en découvrit le fruit en rentrant victorieux de la campagne d’Autriche.

L’oiseau était mort la cage était inutilisée depuis, sans valeur ni beauté, juste un souvenir.

Outre une petite table à écrire, l’élément central de la pièce est le poêle de faïence, d’un bleu d’outremer il fait la fierté de Françoise, on s’y groupait et on devisait, les hommes y dégustaient le noble breuvage des Charentes. Maître Nugues qui avait quelques fois participer à ces dégustations semblait lui aussi un peu ému.

Ils en ont fini avec cette pièce et entrent dans la grande pièce qui lui est contiguë.

Peu de souvenirs du défunt, car cet endroit est celui de Françoise, c’est sa salle de classe où elle exerçe une sorte de sacerdoce en inculquant les rudiments de savoir aux jeunes filles des environs.

Certes elle ne pratique pas cette activité avec désintéressement car elle arrondit les fins de mois du couple mais elle aime enseigner et elle aime les enfants. Son grand regret étant de n’avoir pu donner à son mari une progéniture plus nombreuse.

Une grande table et une plus petite occupent la majeure partie de l’espace, les élèves prennent place sur 6 bancelles *. Françoise elle se tient derrière un bureau à tiroir. Un encrier en bois, 1 canif et trois règles sont posés dessus.

Sur un petit fauteuil en bois de tourneur, se trouve le modèle de canevas qu’elle présente à ses élèves.

Françoise ne fait classe qu’à des filles, les parents ne confient pas leurs garçons à une femme, cela n’est pas convenable. Un peu d’apprentissage de la lecture, un peu de calcul, de la bienséance, de la couture, de quoi transformer des demoiselles en femme d’intérieur aimantes et attentionnées pour leur mari. Il n’est certes pas dans la norme de trop cultiver ces jouvencelles qui doivent rester sous la coupe intellectuelle, sexuelle et financière de leur cher et tendre.

Françoise maintenant veuve continuera à faire sa classe car son fils reste à sa charge et la pension de Jean Baptiste risque d’être fort juste.

La prisée* sur le premier étage de la maison composé de trois pièces est maintenant terminée.

Comme on peut le voir apparaît dans cet intérieur quelques éléments que l’on ne trouverait guère dans un intérieur paysan.

Tout d’abord des livres qui au début du 19ème siècles étaient encore forts chers et réservés à une élite, puis des gravures qui à n’en point douter n’ornaient pas les murs des métairies.

La présence d’un baromètre témoigne également d’un degré de culture différent de celui des paysans qui prévoyaient la météo de façon empirique.

La cage à oiseaux comme les éléments de décoration montre d’un degré de culture supérieure ou pour le moins différent.

D’autres parts les meubles d’agréments, fauteuils, commodes, bureaux et écritoires n’existaient point dans les intérieurs plus frustres.

Jean Baptiste Serais en temps qu’ancien officier de l’armée Napoléonienne et de sa position d’inspecteur des eaux était un petit notable et la profession de sa femme d’institutrice à domicile renforçait leur notabilité ( modestement, car la place d’un maître ou d’une maîtresse n’atteignait nullement celle qu’elle occupera à la fin du siècle )

Nous pénétrerons plus avant dans l’intimité du couple en entrant dans leur chambre.

Dauphine : Nom d’un petit droguet de laine, jaspé de diverses couleurs.

Vergette : petite brosse

Bancelle : banc long et étroit

Prisée : Estimation d’un bien immobilier par un greffier ou un commissaire priseur en vue d’une succession ou d’un partage.

pour découvrir le premier épisode :https://larbredeviedepascal.com/2019/01/22/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-1-le-conseil-de-famille/

pour découvrir le deuxième épisode : https://larbredeviedepascal.com/2019/01/25/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-2-promenade-dans-un-inventaire/

DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE : Épisode 2, promenade dans un inventaire

 

 

 

Sa vie parisienne est maintenant loin derrière elle, les rues tortueuses et la paroisse de Saint Germain l’Auxerois où elle s’est mariée avec son beau militaire fait parti d’un lointain passé. Elle y pense quelques fois, heureuses années de leur jeunesse, ou Jean Baptiste pensait avoir un bâton de maréchal dans sa besace. Victorieux de l’Europe, Jean Baptiste Serais l’était aussi de la vie. Jusqu’à l’année funeste ou le petit Caporal trop gourmand pénétra en Espagne. L’empereur y perdit son aura d’invincibilité et le capitaine Serais sa santé. Il fut mis à la retraite en octobre 1808, obtint une petite pension et un poste d’inspecteur des eaux à Anet en Eure et Loir.

Avec le petit pécule qu’il avait accumulé au cours de ses campagnes et de la bonne gestion de son épouse il louait une petite maison rue des halles dans le centre bourg . Sans être un château, l’ensemble était cossu et le bonheur y régnait, l’enfant du couple s’y épanouissait et Françoise y donnait quelques leçons particulières pour arrondir les fins de mois.

Maintenant que son mari avait été foudroyé par une attaque d’apoplexie, elle se sentait étrangère au monde, abattue, fatiguée. Afin que son fils puisse hériter elle l’avait fait émanciper, administrativement il ne restait plus qu’à faire l’inventaire de l’ensemble des biens mobiliers et personnels du couple. Après, ce serait une autre vie.

La maison est silencieuse, Françoise assise dans la cuisine où n’entre qu’une faible lueur blafarde, attend maître François Honoré Nugues notaire Royale afin de procéder à l’inventaire. Ce notaire de ses connaissances est un personnage dans le bourg, âgé de 62 ans il promène sa silhouette dans tout le canton, connu et reconnu,  du plus pauvres aux plus riches tous ont recours à ses services pour tous les actes de la vie.

Grand, élancé, les cheveux gris, un peu voûté, il exhale un charme tranquille, savamment entretenu par son apparence soignée.

Rigoureusement à l’heure il toque à l’huis de la porte arrachant Françoise à sa semi torpeur.

Maître Nugues est accompagné de Madame Marie Michel Lebreton femme Cadouel, cette dernière ancienne fripière a été mandatée par les parties prenantes pour effectuer la prisée et l’estimation. Elle sert d’experte et a prêté serment .

Françoise ne la connait que de loin et ne veux  point la connaître de près, cette espèce de brocaillouze ne lui inspire que répulsion mais enfin elle n’a pas le choix. La mère Cadouel comme on l’appelle dans le village est une imposante matrone, aussi large que haute, à la langue acérée. Sa tenue est douteuse, et ses ongles en deuil, fardée comme une catin du palais royal afin de masquer la crasse, elle exhale une forte odeur de sueur. Françoise répond au bonjour du notaire mais est à la limite de l’incorrection face à la mégère qui allait triturer ses affaires et évaluer ses biens.

Pour effectuer la prisée il manque les deux témoins requis par l’huissier du notaire. Ils arrivent en même temps et saluent révérencieusement le notaire et la veuve du Capitaine.

Jean Julien Aulet âgé de 44 ans est marchand tanneur, à Anet, personnage respecté il emploie bon nombre d’ouvriers et fait donc vivre de nombreuses familles. Il faisait parti du cercle d’amis de feu Jean Baptiste Serais et venait fréquemment rue des halles. Louis Vacher est aubergiste, Françoise ne le connait que de vue car une femme de sa condition ne fréquente évidemment point les auberges.

La propriétaire des lieux, le notaire, son greffier, l’experte et les deux témoins décident de commencer par la cuisine.

Ils prennent le corridor et pénètrent dans la pièce. Deux fenêtres laissent entrer le soleil rendant le lieu moins austère et plus agréable, la cheminée élément principal de l’endroit trône face à eux.

Cette pièce n’est pas la préférée de Françoise mais plutôt celle de la petite paysanne qui leur sert de bonne à tout faire. La cuisine, le bois dans les cheminées , la vidange des pots de chambre et le ménage ne sont point des occupations dignes d’elle. Certes parfois elle les effectue mais pour une somme dérisoire ces taches peuvent être réalisées par quelques filles de viles conditions, alors pourquoi s’en priver.

Dans la cheminée se trouve  les objets usuels, pelle , pincette, garde cendre, un soufflet et un petit fourneau économique en taule. Une grille en fil de fer complète l’ensemble.

Sur la tablette de la cheminée trône une saulnière *, le sel restant ainsi à la chaleur ne prend pas l’humidité, juste à coté la servante y conserve un égrugeoir * en bois.

Les flambeaux et une lanterne attendent leur office du soir, la servante les allume et les amène aux maîtres avant de repartir chez elle. Deux fers à repasser prêt à être chauffés s’y trouvent également. Françoise ne sait pas repasser mais est fort exigeante sur le sujet, houspillant sans vergogne la pauvrette au moindre pli.

L’ensemble de ces objets que l’on trouve dans toutes les maisons ne fut évalué que 7 franc 50.

Juste à coté des ustensiles de cuisine sans la moindre valeur.

Sur levier * encore des ustensiles, plusieurs terrines, une huguenotte *, un pot à eau, et une passoire.

Françoise est émue de trouver le plat à barbe de son mari, feu le capitaine se rasait tout seul, mais quelques fois par jeux lorsqu’ils étaient seul dans la maison, elle faisait office de barbier. En minaudant, elle l’excitait , l’agaçait de ses parfums et de ses froufrous, le rasage se terminait souvent par un troussage de cotillons. Elle en fut vexée lorsque la fripière soupesant l’objet affirma qu’il ne valait rien. Pour Françoise tous les biens familiers de son mari étaient précieux.

Au dessus de la dalle * se trouvent des étagères où est rangée la vaisselle du couple, il recevaient souvent et tenaient à avoir la tête haute. Point riches mais tout de même au dessus du commun, Françoise était fière de son capitaine devenu inspecteur des eaux. Mr feu Serais qui avait fréquenté et bivouaqué dans toute l’Europe au milieu de ses soldats était assurément moins bégueule que sa bourgeoise de femme qui aux yeux de tout le bourg d’Anet pétait plus haut que son cul.

Hors donc, une 40 d’assiettes, des soupières, des tasses à lait, des tasses à café, des soucoupes, un sucrier.

Françoise raffole de café et joue les précieuses en en offrant à ses convives. Mme Lebreton n’est guère impressionnée, l’ensemble n’est que de faïence commune.

Le tout est complété par un porte huilier et deux salières et évidemment de deux cafetières.

L’experte, comme mandatée  note tout scrupuleusement, les plats , les saladiers, les terrines , les bouteilles en verre, les cuillères à bouche en étain et les18 fourchettes en fer.

Françoise a le rouge qui lui monte au visage, tout de même, des couverts en ferraille et en étain cela fleure bon le peuple. Personne ne relève à par peut être le notaire qui esquisse un léger sourire.

Françoise maudit son mari de ne pas avoir investi dans de l’argenterie.

Remisé dans un coin, un panier d’osier qui sert à la bonne, des sacs à grains et un mauvais parapluie .

Comme simple mobilier, une table pliante, 2 chaises paillées fort communes d’artisanat local.

Puis autre coup au cœur le miroir de toilette en bois blanc peint en rouge où elle aimait souffler de la vapeur lorsque son homme se faisait beau.

La fripière s’apprête à quitter la pièce lorsqu’ elle aperçoit un tour de tourneur et tout son matériel.

Françoise signale que son fils l’a acheté au sieur Denis Buffet après la mort de son père et qu’il ne fait donc point parti de l’héritage, le greffier note pour mémoire et ils quittent la pièce.

Saulnière : coffre ou boite à sel, s’écrit aussi saunière.

Egrugeoire : Mortier ou moulin pour broyer le sel ou le poivre, verbe égruger

Levier : Orthographié ainsi dans l’acte d’inventaire, voir évidemment l’évier ou évier

Dalle : Autre nom de l’évier.

Huguenotte : Récipient avec couvercle sans aération que l’on place au fond d’une marmite. Elle servait au calviniste qui cachait leur viande au moment du carême qu’ils ne respectaient pas . L’absence d’odeur à la cuisson leur faisaient échapper à l’ire des dragons du bon roi Louis.

S’écrit aussi avec un seul t .

A l’évidence Françoise n’est pas riche mais l’on peut déjà voir émergence d’un grand nombre d’objets manufacturés et spécifiques que l’on ne retrouve pas dans un intérieur paysan.

Tasses à café, à lait, cafetière, sucrier, importante vaisselle, plat à barbe, miroir dans la cuisine. Pour comparer voir mon article sur l’inventaire d’un foyer de manouvrier .

Retrouver le premier épisode avec ce lien :

https://larbredeviedepascal.com/2019/01/22/dans-lintimite-dune-jeune-veuve-episode-1-le-conseil-de-famille/

DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE : Épisode 1, Le conseil de famille

 

Maintenant tombé en désuétude le conseil de famille était autrefois largement rassemblé, réuni et présidé par un juge de paix il devait être composé d’un minimum de six membres. La famille était privilégiée mais quand ses membres n’étaient pas en nombre suffisant ou géographiquement trop éloigné on avait recours à des citoyens de la commune. Ces derniers étaient pris parmi ceux qui avaient eu des relations habituelles d’amitié avec la famille. En gros à défaut de famille on utilisait les amis. Le code civil de 1859 précise que la distance maximum pour convoquer la famille est de 2 myriamètres soit 20 km.

L’affaire était sérieuse et le juge de paix convoquait les intéressés par lettres, s’ ils ne se déplaçaient pas une convocation par huissier suivait, avec une amende en cas de non comparution.

Le conseil de famille était donc un acte officiel et nul ne pouvait s’y soustraire.

Anet, Eure et Loir, jeudi 3 janvier 1822

Le juge de paix du canton d’Anet Monsieur Charles Saint Hilaire Traullé, 37 ans a convoqué en son domicile sur réquisition de Dame Françoise Madeleine Leclerc, veuve Serais un conseil de famille. En compagnie de son greffier Jacques Collas, ils attendent les premiers arrivants.

Monsieur le juge n’est point inquiet tous les convoqués seront là , nous sommes entre gens du beau monde, et il ne sera pas nécessaire de requérir un huissier.

Le vieux Collas roide dans sa redingote un peu élimée se tient dans le corridor pour recevoir les futurs membres du conseil, il a 72 ans et va bientôt cesser ses fonctions, il n’y voit plus très clair malgré ses lorgnons et ses jambes flagellent quelque peu lors des longues stations debout. Son esprit est encore très limpide et son écriture d’une réelle beauté.

Le juge dans la force de l’age, pénétré de ses nobles fonctions est le fils d’un marchand cossu d’Abbeville,il est marié à une fille du pays, son travail est rigoureux. En attendant il devise avec la veuve Serais. C’est un homme plutôt fluet, long comme un jour sans pain, toujours vêtu avec recherche. Déjà ses cheveux se raréfient, son teint est couleur de craie, tranchant avec le teint halé des vignerons et des paysans de la région. Des mains longues et fines ressemblent à celle d’une jeune femme qui joue du piano.

Toute de noire vêtue, deuil oblige la jeune veuve de 41 ans est bien séduisante, la couleur sombre de ses vêtements tranche avec la pâleur de sa peau. Ses cheveux blonds coiffés en chignon porte une mantille noire, ses yeux bleus malgré la tristesse de son veuvage pétillent et semblent vous dire que la vie continue. Sa taille corsetée est fine comme celle d’une guêpe, à chaque respiration sa poitrine opulente paraît vouloir s’extirper de son chemisier. En bref elle est séduisante et rendrait heureux par ses grâces plus d’un veuf dans la région.

 

Elle n’est pas native de la région car née à Paris en 1781 où elle s’est marié avec le capitaine Jean Baptiste Serais, il ont eu ensemble un seul et unique enfant.

Ce dernier est d’ailleurs l’objet du conseil de famille qui va se réunir.

Après avoir un peu bourlingué avec le grand Napoléon le sieur Serais prit sa retraite le 31 octobre 1808, fatigué après la campagne d’Espagne, il obtint un poste aux eaux et forêt dans le canton d’Anet. Ce n’était pas une sinécure mais avec sa petite pension il joignait les deux bouts, d’autant plus que sa femme par nécessité et désœuvrement s’ était mise à faire classe en son domicile.

En attendant les comparants, une discutions très policée s’engage entre le juge et la veuve.

  • Encore une fois très chère je vous renouvelle mes sincères condoléances.
  • Votre mari nous a quitté depuis bientôt 2 mois n’est ce pas?
  • Oui il est parti le 9 novembre 1821.
  • Je vous remercie pour votre sollicitude.
  • Je vous en prie.
  • J’espère qu’il n’a point trop souffert.
  • Selon les dires du médecin, cette apoplexie foudroyante ne lui en a guère laissé le temps.
  • Vous m’en voyez soulagé.
  • Je crois que l’on n’a pas pu lui prodiguer des secours rapidement.
  • Oui malheureusement il est mort dans la plaine d’Ouline en promenant son chien, il n’y avait personne dans les environs au moment de son malaise.
  • Triste vraiment et votre fils Frédéric comment a t’ il réagi?
  • Après un moment d’abattement il a repris le dessus et vous savez la jeunesse.

La conversation cessa, et les membres du conseil arrivèrent.

Guillaume Lestevenon pénétra en premier dans le salon et fit un baise main à la veuve. Âgé de 72 ans il est propriétaire de nombreuses métairies et vit confortablement de ses rentes, grand les cheveux poudrés à l’ancienne mode il se croyait encore sous l’ancien régime. Ami très proche du capitaine Serais, il se verrait bien en protecteur de la jeune veuve.

Deux hommes d’âge mur à l’allure martiale pénétrèrent à la suite, Jean Marie Rivoire et Jean Baptiste Revey anciens lieutenants de gendarmerie. Bien qu’en habit de péquin ils se tenaient droits comme lors d’une revue. Rivoire garçon bonne pâte avait pris un peu de volume depuis la cessation de son activité militaire, une trop bonne chair lui provoquait de fréquente crise de goute. Revey était son contraire, maigre, ascétique et plein d’allant ils présentaient un contraste assez comique.

Les deux hommes qui suivaient, avaient des liens familiaux entre eux. Jean Michel Etienne Lemarquant propriétaire également mais ancien garde manteaux des eaux et forets de la principauté d’Anet, âgé de 73 ans il avait connu le défunt duc de Penthievre ancien propriétaire du château, le suivant était son gendre et se nommait Lesault Dancreville François Pierre, marié à la fille de Lemarquant il était horloger bijoutier. Ce petit bonhomme replet faisant largement ses 31 ans n’était point un simple ouvrier au tablier de cuir mais un négociant artiste qui créateur de belles pièces fréquentait la classe aisée du département.

Le dernier, un peu emprunté de se trouver en si bonne compagnie balbutia un timide bonjour et rougit en passant devant la belle veuve. Si il était le plus modeste d’extraction, il était aussi le plus jeune, 27 ans à peine et limonadier restaurateur de son état à l’hôtel de Diane.

Chacun prit position autour de la grande table . Seul Colas le greffier se mit en retrait pour prendre notes des discutions.

  • Messieurs vous savez tous pourquoi je vous ai réunis.
  • La dame Leclerc veuve de notre regretté Jean Baptiste Serais désire émanciper son fils Frédéric Edouard Serais, afin qu’il puisse jouir des biens meubles et des immeubles tenus en héritage de feu son père.
  • Elle croit son fils âgé de 17 ans capable d’une telle jouissance.
  • Son comportement et son attitude ne contre dise nullement les allégations de sa mère.
  • L’article 477 du code civil lui donnant le droit d’agir en conséquence.

L’émancipation d’un mineur pouvait avoir lieu dans trois cas.

1er cas, l’émancipation par mariage.

2ème cas, par une déclaration de volonté manifestée par celui du père ou de la mère légitime ou naturel qui exerce l’autorité paternelle ( autorité paternelle même lorsque c’est la mère ).

3ème cas, en l’absence de mère et de père par une décision du conseil de famille.

Dans le 2ème cas l’age de l’émancipation est de 15 ans dans le 3ème de 18 ans, différence de trois ans car le législateur considère qu’entouré soit de sa mère ou de son père il en prendra conseil.

Après son émancipation le mineur est assisté par un curateur choisi par le conseil de famille.

Le mineur émancipé peut procéder aux actes d’administration en excluant les actions en partage ou en revendication d’immeuble ou y défendre, et recevoir un capital mobilier.

En gros les actes simples d’administration avec une étroite surveillance du curateur qui contrôle en outre le bon usage et la bonne gestions des biens reçus.

Un mineur émancipé sauf en cas de mariage peut se voir retirer son émancipation par les mêmes voies que celles qui lui ont donnée.

  • Bien Monsieur, commençons les discutions afin de déterminer qui de vous sera le curateur.
  • Monsieur le juge, intervint le nommé Lesault.
  • J’ai déjà discuté de la chose avec mon beau père et avec monsieur Rivoire et Rivey et nous pensons que Monsieur Lestevenon si il en est d’accord serait le mieux placé pour assurer cette curatelle.
  • Monsieur Morée quel est votre sentiment ?
  • Je pense que si Monsieur Lestevenon acquiesce, il assisterait efficacement le fils de notre amie.
  • Messieurs déclare avec emphase Lestevenon, je suis très honoré de la confiance que vous me faites et si Mme l’accepte j’aiderai volontiers Monsieur son fils.

Ainsi il en fut et Frédéric bénéficia des conseils de l’ami de son père jusqu’à sa majorité qui était de 21 ans.

Guillaume Lestevenon fut élu à l’unanimité et prêta serment, l’acte fut rédigé par Monsieur le greffier Collas

Frédéric Édouard Serais devint menuisier et se maria en 1829 avec une lingère de ses connaissances, sa mère demeura avec lui et ne prit point de nouveau mari .

Elle mourut à l’age respectable de 88 ans en 1869 en sa commune d’Anet.

Le 6 février 1822 un inventaire des biens fut fait en présence de Frédéric Édouard, de sa mère et de son curateur, amis ceci est une autre histoire qui fera l’objet de quelques posts.

LE MARIAGE DU FORCAT

 

De nos jours il n’est pas rare qu’une personne condamnée à de la prison et incarcérée obtienne l’autorisation de se marier avant sa libération, c’est presque banal et nul ne s’en offusque.

Mais qu’un homme condamné à être déporté dans une enceinte fortifiée par un conseil de guerre obtint ce privilège en 1872, l’histoire valait d’être contée .

CITADELLE DE SAINT MARTIN DE RÉ

NOVEMBRE 1872

Dans le couloir de la prison, les bruits de pas des deux hommes résonnaient, au loin des hurlements d’hommes enfermés. En vêtement sombre de coupe élégante le directeur Mr Harger était accompagné d’un gardien en uniforme. Ce dernier, trousseau de clefs à la ceinture,  ouvrait et refermait chaque porte dans un crissement métallique qui déchirait lugubrement le silence du lieu.

Par régime spécial dans une chambre de sous officier à l’écart des autres condamnés se trouvait un homme. La quarantaine, dans la force de l’age, assit sur une simple chaise de paille, Henri de Rochefort Lucay regarda entrer l’homme qui incarnait son incarcération. Entre l’intellectuel et le fonctionnaire s’était même nouée une sorte d’amitié. Mr Harger respecté de son personnel et des prisonniers était la justesse et la droiture nées, il s’efforçait avec ses moyens d’adoucir le quotidien des hommes qui allaient être déportés en Nouvelle Calédonie.

  • Monsieur Rochefort, votre demande a été acceptée.

  • Vous allez pouvoir vous marier.

  • Je vous en suis infiniment reconnaissant

  • Ma contribution n’est que modeste Mr le marquis

  • Vos amis et notamment Mr Albert Joly y ont contribué bien plus que moi.

  • Certes mais votre diligence à transmettre mes courriers et à adoucir ma détention m’ont permis d’obtenir cette faveur plus facilement.

  • Je crois m’être laisser dire que l’amitié de Mr Hugo et celle puissante d’une haute personnalité sont à l’origine de votre condition du moment.

  • Oui c’est exact, mais l’opinion publique ne doit rien en savoir.

  • Vous allez être extrait de la citadelle et conduit à Versailles, trois gardiens vous accompagneront.

Mais qui était cet important personnage protégé en haut lieu et qu’avait il fait pour être condamné à une telle peine ?

Mr De Rochefort né en 1831 à Paris était un journaliste de renom ayant exercé sa plume au Figaro puis à la  » Lanterne  », journal qu’il fonda.

Il exerçait une réelle influence sur ses lecteurs, ce que ne pouvait tolérer le gouvernement de Napoléon III, violemment hostile à l’empire il goûta de ses geôles, notamment à sainte Pélagie et la forteresse de l’île d’ Yeu.

Libéré il était parti rejoindre le grand Victor Hugo en son exil à Bruxelles. Il fut nommé Député et créa un nouveau périodique qu’il appela la  » Marseillaise  ». De nouveau la prison après que le gouvernement ait obtenu sa levée d’immunité parlementaire .La chute de l’empire le délivra et triomphalement Rochefort devint membre du gouvernement de défense Nationale.

Ce fut pour lui un triomphe mais la roche Tarpéienne n’était pas loin du Capitole, les parisiens se révoltèrent et Rochefort prit alors position pour ces révoltés, ( enfin plus ou moins ), l’armée légale reprit Paris et massacra ceux qu’on appela les communards. Ce fut une véritable tuerie où les plus chanceux furent déportés. Henri fut condamné pour incitation à la révolte et se retrouva une fois de plus dans les geôles de l’état . De prison en prison il se retrouva à Saint Martin avec plusieurs centaines de condamnés politiques. Sous l’influence de son ami Victor Hugo qui s’entremit auprès d’Adolphe Thiers, tous les recours jouèrent en sa faveur pour retarder sa déportation et aussi améliorer son quotidien en la citadelle de l’île de Ré . Il eut donc des conditions de détention largement favorables par rapport à ses codétenus. L’argent qu’il possédait lui permit également de fort bien cantiner. Il eut même l’inspiration et le loisir d’écrire un roman* .

Seulement notre influent personnage qui par ses écrits aurait pu saper n’importe quel gouvernement avait une faiblesse . Cette dernière, louable à tout points de vue était l’amour qu’il portait pour une femme et les enfants qu’il avait de leur union.

Ce couple non marié avait jusqu’à maintenant fait fi de toutes les convenances, vivant dans le péché et procréant de même.

Ils s’étaient rencontrés dans les années 50 et étaient tombés amoureux l’un de l’autre, ils avaient eu trois enfants, Noémie, Henri, et Octave. Noémie et Octave se nommaient Rochefort Lucay mais Henri portait le nom de sa mère.

Les années étaient passées, Rochefort était au sommet de sa notoriété, mais Marie Renauld se mourait, sentant que sa fin était proche , elle voulut régulariser son union devant les hommes et devant Dieu. Elle n’avait que 38 ans et son homme maintenant emprisonné allait certainement être déporté en Nouvelle Calédonie, ce n’était qu’une question de temps. Mais justement du temps elle en manquait, s’affaiblissant tous les jours d’avantage. Elle avait trouvé refuge dans un asile tenu par des religieuses de la congrégation des Augustines sis au 9 de la rue des Bourdonnais à Versailles.

C’est donc avec bonheur qu’elle accueillit la bonne nouvelle au début du mois de novembre 1872.

Les amis d’Henri avaient fait le nécessaire.

Début Novembre, Rochefort fut extrait de sa cellule et conduit en calèche au petit port de Saint Martin ou le vapeur  » Jean Guiton  » lui fit traverser le pertuis jusqu’à La Rochelle. Ils montèrent dans un train et le long voyage commença jusqu’à Versailles. Bien plus rapide que les chevaux ce nouveau moyen de transport révolutionnait alors le territoire français.

A Versailles il fut conduit à la prison Saint Pierre, le mariage aurait lieu le lendemain.

Henri ne dormit guère, l’angoisse de revoir un être aimé en sachant que cela serait la dernière fois le bousculait au plus profond de lui même.

Le 6 novembre 1872 à 8h 30, 2 voitures partirent de la prison, dans la première, sorte de landau loué pour la circonstance se trouvaient Rochefort et trois agents. Dans l’autre voiture de remise, un officier de paix et trois autres agents complétaient l’escorte.

L’affaire avait été tenue secrète et aucun comité d’accueil n’attendait au couvent.

Henri fut introduit au parloir puis à la chapelle où il se confessa. Il rejoignit ensuite ses témoins, il serra tour à tour dans ses bras ses quatre témoins, Albert Joly son ami avocat qui négocia pour lui cette faveur, Jean Marie Destrem journaliste et romancier, Ernest Blum 36 ans homme de lettres et Victor Hugo 44 ans, homme de lettres et accessoirement fils de son père.

Henri vêtu d’un habit noir, ganté était pâle comme la mort quand il entra dans la chambre, il était 8 heure 45, les agents restèrent dans le corridor.

Couloir Sainte Marie au deuxième étage, chambre 3, un petit lit métallique, des meubles jaunes et des rideaux blancs masquant une petite fenêtre. Marie tente de se redresser lorsqu’ Henri pénètre dans la pièce, atteinte d’une paraplégie de la moelle épinière tout effort lui cause des douleurs insoutenables. Elle balbutie  » Henri  », ce dernier sanglote et l’embrasse sur le front. La tristesse s’empare de tous les acteurs de cette cérémonie qui d’habitude génère de la joie.

Le maire Monsieur Rameau pénètre enfin, accompagné du représentant du ministère de l’intérieur Mr Foligny, de l’abbé Barbet vicaire de Saint Louis de Versailles et de l’abbé Bourgeois qui vient par ailleurs de confesser Rochefort.

Mr Rameau commence la cérémonie et après les formules d’usage déclare Mr Henri de Rochefort Lucay marié avec Marie Anastasie Renauld. En outre par ce mariage les trois enfants issus de leur union se trouvent légitimés.

Ayant donnés leur consentement, le forçat et la mourante sont désormais mari et femme.

Marie au moment du jugement dernier souhaitait pour cette union une bénédiction religieuse, Rochefort n’y tenait évidemment pas mais céda à la malheureuse.

Mr Barbet maria donc religieusement les deux êtres qui allaient bientôt se séparer définitivement.

A l’issue les deux époux eurent 30 minutes de tête à tête, ce qu’ils se dirent resta pour toujours leur secret. Henri sombre, nerveux et déchirant ses gants repartit vers sa prison Versaillaise et le lendemain sa citadelle Rhétaise.

Marie Anastasie Renauld femme Rochefort Lucay mourut dans la chambre où avait eu lieu  son mariage, le 17 avril 1873, les témoins ne furent plus des hommes en vue mais deux simples marbriers.

Henri Rochefort perdit son appui lorsque Thiers fut remplacé par Mac Mahon et fut transporté le 8 août 1873 sur la  » Virginie  » pour le conduire lui et ses coreligionnaires en Nouvelle Calédonie.

Il n’y resta guère car de l’île Ducos où il se trouvait, il réussit l’exploit de s’échapper.

Mais ceci est une autre histoire.

Source : Archives numérisées Versailles, journaux de l’époque et le  »pénitencier de Saint Martin de Ré  »par Monique Jambut.