UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 33, monsieur le régisseur

Il y avait aussi le moulin de la Maquinière tenu par le père Mathé Louis un vieux grigou assisté de ses freluquets de fils Pierre et Jean.

Non, nous sur ordre de monsieur notre propriétaire nous devions aller au moulin à eau de la Guignardière, remarquez cela nous arrangeait il était aussi le moins loin. En cette saison le ruisseau de la Guignardière entraînait à peine la roue mais bon ce n’était pas notre problème mais plutôt de celui de Auguste Bertrand et de son beau père Joseph Morineau.

La Maquinière appartenait en propre à la famille Mathé et le moulin Boisseau appartenait à la famille Herbert et Guesdon mais les moulins à eau et à vent de la Guignardière appartenaient à monsieur Luce.

Auguste Bertand jeune homme qui faisait l’affaire car il avait marié la fille du Joseph attendait les bras croisés les clients, blanc de farine il ressemblait à un spectre. Il faut le dire son bonnet qu’on aurait dit de nuit ne le mettait guère en valeur.

Il aida Stanislas à descendre les sacs de grains, on repasserait le lendemain et la messe serait dite.

En moi même je me disais en parlant des gens du château, qui il faut le rappeler, possédaient la moitié du village, quelle belle vie ils doivent avoir. Ne pas avoir à cuisiner, ne pas s’occuper de sa maison, avoir une femme de chambre qui vous habille.  Ces messieurs et ces belles dames n’avaient pas non plus à s’occuper de leur merde. Leur divin pot de chambre était évidement vidé par leur domesticité.

Je préfère mon travail à celui de la domesticité d’un château.

A la Gaborinière chacun est occupé par ses tâches et personne ne semble se préoccuper des autres. C’est peut être bien ainsi, mais cela laisse l’impression que nous sommes des bêtes de somme uniquement préoccupées de travail , de sommeil et de mangeaille.

L’exception serait sûrement Aimé, le pauvre il me tourne autour et me fait pitié, il aimerait réitérer notre soirée. Moi mon corps aimerait aussi , mais j’avoue que j’ai un peu peur d’être surprise par quelqu’un. Comme un chat et une chatte en chaleur nous nous tournons autour, Aimé ne me renifle pas le derrière mais!!!

Stanislas cet après midi c’est fâché après lui, jugeant qu’il n’était pas à son travail. Pour sûr le pauvre enfant ne peut pas penser à tout.

On a apprit qu’Antoine avait fait une virée à Talmont pour voir sa belle, mais que le comité de réception n’avait pas été à la hauteur de ses espoirs.

Marie Rose enceinte jusqu’aux yeux ne veut plus être touchée avant qu’il ne la marie. Au train ou vont les choses il ne va pas se satisfaire tout de suite.

J’en rigole mais cet idiot pourrait bien aller chasser sur d’autres terres et vraiment compliquer les choses. Mon père veille au grain mais il ne peut être toujours derrière lui.

Monsieur Hiss l’administrateur des terres du château a convoquer tous ses métayers.

Mon père a tempêté en disant qu’il avait autre chose à faire mais bon quand les maîtres ont décidé, on s’exécute.

Le jour dit c’est la grande messe, il faut être petite souris pour voir ces humbles se prosterner presque à terre. Un seul mot du maître et votre vie peut en être changée, vous pouvez perdre votre métairie et la possibilité de travailler sur la commune voir sur celles des environs. Chez nous la révolution est passée par là comme dans le reste de la France, mais rien n’y est changé. Les terres n’appartiennent pas à ceux qui les cultive, les riches ont leur banc à l’église. Ils n’ont plus le droit de vie ou de mort sur nous, mais je dirais qu’ils ont encore le droit de vie. J’en viens à espérer que mes enfants sortiront de notre condition. Non pas que je n’aime pas la terre qui nous nourrit mais seulement j’aimerais qu’elle m’appartienne. Alors ils étaient là ceux de la Gaborinière, ceux de la Pierre, ceux de la Cornetièe, ceux de la Porte, ceux des grandes et petits Vélisières, ceux des Chagnollières, ceux de Beaulieu et ceux du bessay. Chapeau à la main, tête baissée et écoutant religieusement les dires du régisseur. Il y a du bon d’ailleurs car nos paysans les pieds dans le passé et la tête tournée du mauvais coté ne sont pas des précurseurs, de sont pas des innovateurs. Alors en savant de la terre monsieur Hiss donne ses ordres, instruit nos ignares. Tout y passe, rotations des cultures, fumures des terres, choix de nouvelles semences, jachères, prairies artificielles, variétés de légumes, races du cheptel. Mon père en est abasourdi de tant de connaissances, lui qui prend facilement les bourgeois aux mains blanches pour des imbéciles, là il est obligé d’en rabattre de sa superbe.

Messieurs Luce et Juchereau vivent de leurs terres et entendent qu’elles leur rapportent, donc les métayers suivent les consignes et c’est peut être tant mieux.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 33, l’assomption

 

Non moi la fête de la vierge cela me parlait, elle nous représentait en quelques sortes, elle avait donné la vie à Jésus et nous, nous donnions la vie à nos petits. C’était pareil, le culte de la mère de Dieu était un peu le culte de la femme, de la fécondité, de la terre.

Ce jour là précisément on fêtait sa montée au ciel, elle allait rejoindre son fils et notre père à tous. Son corps et son âme montait au ciel comme le fils à l’ascension, on appelait cela assomption. C’était la commémoration de la fin de sa vie terrestre.

Cela faisait encore une messe, j’y traînais le Stanislas mais je le vis bien sur son banc qu’il en profitait pour reluquer les femmes. D’ailleurs à la sortie  il s’échappa pour aller travailler, comme beaucoup d’hommes d’ailleurs. C’est bien gentil toutes ces fêtes mais si on a rien à manger….

Marie ou pas Marie les blés devaient donc être fauchés et bon nombre de métayers ne se présentèrent pas à l’église. Le curé fulmina mais le regard du châtelain qui savait bien où se trouvait les hommes lui fit changer la teneur de son sermon.

Mais bon une fête religieuse est une fête et une obligation. D’ailleurs le soir je suis retourné aux vêpres et le curé a organisé une procession autour de l’église. Rien de bien comparable avec celle de la fête de la saint Pierre, juste une petite balade, et quelques chants.

Les fidèles étaient les mêmes que le matin , essentiellement des femmes. Le châtelain n’y était pas mais notre maire monsieur Chabanon et sa femme Charlotte née Millet nous éclaboussaient de leur présence. Agissant comme des sangs bleus ils n’étaient somme toute que des enfants de la terre comme nous. Bien sûr monsieur Chabanon ne fauchait pas, et ne conduisait pas la charrue non plus.

Par contre il était propriétaire de belles terres ce que nous ne pouvions pas revendiquer.

Par dépit, nous disions que les terres qui n’appartenaient pas à monsieur Luce appartenaient à notre maire.

A les énumérer nous faisions le tour du village, les métairies de Beauchêne, de la Brissonière, de la Lévraudière, de la Mancelière, de la basse Maquinière, de Quineveau, de la Saminière et j’en oublie sûrement. C’était déjà beaucoup et d’aucun imaginait qu’il en possédait comme cela ailleurs en Vendée.

Donc le personnage était important, détenteur de l’autorité civile et principal employeur du bourg. Se mettre en disgrâce devant lui ou sa femme et c’en était fait de vous. Nous autres respectueux nous nous prosternions devant tant de grandeur. Stanislas lui, cela le rendait fou, cette distinction entre ceux qui portaient chaussures de cuir et ceux qui se chaussaient dans des sabots de bois.

A l’écouter quand il avait un verre dans le nez, il aurait fallu monter au château avec une fourche pour les mettre dehors. Le contraire en somme de nos ancêtres qui s’étaient portés au château pour qu’ils se mettent à leur tête.

Nous autres les bonnets blancs nous regardions avec envie les tenues de ces dames, celle de madame Chabanon toute en retenue était belle, mais celle plus exubérante de sa nièce Augustine nous laissait pantoises.

Un gars du bourg qui avait bourlingué nous disait qu’elle ressemblait aux belles du palais royal à Paris. Moi je m’imaginais des princesses mais Stanislas visiblement moins bébête que moi me détrompa en m’expliquant de quoi il en retournait.

Le couple habitait au logis de la Mancelière avec une petite domesticité, Marie Triau la servante et Jean Le bas le domestique.

Marie Voiret la petite servante du Charles Gouin bien renseignée, semble t-il, nous disait que la nièce du maire allait se marier avec un médecin de Talmont. Bon, si il arrivait qu’ils fassent leurs noces ici j’irais les voir passer cela ferait une belle distraction.

Mon Dieu ce qu’il faisait chaud ce jour de l’assomption, j’enviais les hommes qui pouvaient s’arrêter chez Herbert pour boire une lichée. Je dus ma contenter d’une goulée d’eau fraîche qu’à ce moment Désirée Morisset la femme du forgeron tirait du puits, qui se situait juste à coté de l’église. Dire qu’il y en a qui disait que cette eau était polluée par les morts du cimetière, moi je la trouvais bien bonne et certainement meilleure que celle de la Gaborinière ou notre fumier s’écoulait d’abondance. Je discutais avec Désirée de choses et d’autres, d’ailleurs elle me rappela que mon père était en dette chez eux, pardi tous payaient à l’année alors évidemment qu’on lui devait de l’argent, avait-elle le besoin de me le préciser.

Je n’avais guère envie de rentrer chez moi et je traînais un peu, mais bon il n’était pas convenable que je rentre après les hommes. D’ailleurs ma fille était seule et elle devait bien brailler.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 32, la petite robe.

 

Cela avait été décidé par les messieurs du château, mon père devait apporter la moitié du fruit de son premier battage.

Un métayer de la grande Vélisière, avait chargé ses sacs sur une charrette tirée par un cheval,en emmenant ceux de Caillaud il passerait ensuite prendre les nôtres.  Il allait également  faire ferrer sa bête chez Guillon Auguste au village et j en profitais aussi car je devais faire faire une robe à ma sœur.

Stanislas serait du voyage pour décharger les sacs de grains dans les remises du château.

On arriva là bas et surprise des surprises nous y vîmes la Céleste toujours aussi grasse, toujours aussi souillon mais de ventre rond elle n’avait point. Sa mauvaise graine était-elle tombée toute seule, comme un fruit gâté où l’avait-elle fait passer par quelques odieux moyens.

Je ne pouvais imaginer que madame Luce fut complice d’un avortement en la personne de sa fille de peine, elle était trop pratiquante. Bien qu’en réfléchissant je constatais que les riches avaient moins d’enfant  que nous autres les pauvres et qu’il y avait bien une explication. Je n’étais pas assez godiche pour m’imaginer que les hommes riches n’assouvissaient pas leurs instincts comme leurs jardiniers, leurs métayer ou leurs hommes d’affaires. Alors comment faisaient-ils ?

Bref la souillon avait ses jupons devant moi et je voyais bien à la tête d’enfarinée de mon mari qu’il était aussi surpris que moi.

Je l’interrogeais sur le sujet en introduisant le fait qu’on l’avait vue partir sur le chemin. Elle confirma qu’elle était bien partie mais qu’elle s’était rendue à Tours chez Monsieur Luce le père de notre maîtresse.

Ainsi des mauvais bruits avaient été colportés, je n’avais plus de raison de suspecter Stanislas mais là encore je devais me tromper lourdement .

Les granges du château étaient magnifiques, bien plus spacieuses qu’à la Gaborinière, mes frères et les valets auraient aimé y dormir.

Ce n’était pas tout, j’allais au bourg, Stanislas resta un moment à discuter avec Baptiste Rivière, le jardinier. Ils échangèrent des potins, des impressions et discutèrent de leur travail respectif. Stanislas était un peu jaloux de la condition de Baptiste, certes le jardinage dans un château était moins dur que les travaux dans une métairie. Je vis au loin que la femme du jardinier Hortense faisait des politesses à mon mari, décidément je voyais le mal partout.

Au village tous s’affairaient, enfin presque, car près de la gendarmerie se tenaient mesdames les femme de .

Il y avait la grande Marie Vergelin, une vieille jument aux traits durs et à la langue vipérine. Fière de son statut de femme du brigadier elle régnait sur les autres comme la reine Amélie sur les femmes des Tuileries. Peut être que sa merde sentait meilleur, allez savoir.

A ses pieds caquetait cette idiote d’Honorée, aussi bête que son âne de mari le François Desmarés, gendarme à pieds. Elle aussi , imbue de sa position avait la prétention de se croire différente de nous autres les cul-terreuses.

Il y avait aussi Olive Gaudillot une véritable saloperie qui jouait les gros bras au lavoir et à l’auberge quand elle venait dénicher son gendarme de mari qui lui peu bégueule acceptait de boire à la régalade avec nos hommes.

La moins méchante c’était la Rose Rozeau, peut-être venait-elle d’une métairie allez savoir. Aucune d’entre elles ne répondit à mon salut.

Foutues bonnes femmes, qu’elles restent entre elles et que leur mari nous foute la paix.

Ma couturière dans le sens premier du terme n’en était pas vraiment une, c’était la femme du tisserand Pierre Chauvière. Elle s’appelait Marie mais nous l’appelions la petite Marie car elle était fort fluette. Par contre ses talents à l’aiguille égalaient sa petite taille. Elle avait une petite clientèle mais n’en vivait pas car pour la majorité d’entre nous nous faisions nos travaux d’aiguille nous même, alors forcément cela ne se bousculait pas à son domicile.

Moi je n’étais pas des plus douées. J’avais récupéré dans une vieille robe que m’avait donné la cuisinière du château un bout d’étoffe qui me semblait-il permettrait de confectionner quelque chose de beau pour ma petite poupée. Mon père avait donné son accord et j’avais pu soustraire quelques sous à la vente du lait.

On discuta un moment, on but même un peu de vin arrosé d’eau et surtout on se mit d’accord pour le prix de la confection. Promis craché la petite pourrait apparaître à la messe de la sainte vierge avec sa petite robe neuve.

Je repassais devant les femmes de gendarmes toujours aussi affairées à ne rien faire. J’entendis un tiens voilà la cocue. Comme je n’allais me colleter avec les princesses au milieu du village je passais ma route. D’ailleurs je fus rejointe par Marie Jeanne Delhoumeau, cela faisait un moment que nous ne nous étions pas croisées et l’on causa un long moment au pied de l’église.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 32, le battage

 

Vous vous doutez que ces moissons me laissèrent un goût particulièrement sirupeux, la récolte avait été bonne mais ce n’est pas de cela que je parle.

Commencer une liaison était somme toute très facile. Se laisser aller à un coup de folie l’était finalement tout autant. Non ce qui était le plus dur c’était de terminer l’aventure.

Lorsque je m’étais éloignée avec Stanislas et qu’il m’avait possédée je m’étais dit, je suis à lui et je le resterais. Poursuivant mon raisonnement je me disais aussi que mon petit valet n’était rien.

Mais le lendemain lorsqu’il est entré dans la maison prendre les ordres de mon père et aussi se mettre à table avec nous j’ai eu comme la prémonition que la rupture ne serait pas facile. Il fut de marbre et respectueux comme de coutume.

Mon père l’envoya avec Antoine pour déchaumer le premier champs que nous avions moissonné, afin que les mauvaises graines qui étaient à l’abri des blés ne germent pas. Je ne l’aurais donc pas dans mon champs visuel pendant quelques jours.

Nous attendions la visite de la famille Murail et mon père impatient voulait, ne les voyant pas venir se rendre à Talmont, car la diablesse devait bien avoir le ventre qui grossissait.

Le battage des grains allait s’échelonner sur de longs mois. Mon père décida toutefois de commencer immédiatement. Notre réserve  de grains était presque épuisée et nous en avions besoin pour amener au moulin. Je vous le rappelle la plus grande part de notre production servait pour notre consommation personnel et comme nous n’avions pas de four à la Gaborinière on  apportait notre farine au boulanger.

Mon père et Stanislas disposèrent les gerbes sur l’aire de battage, ils faisaient cela à la main. Comme un seul homme ils crachèrent dans leurs mains et d’un mouvement qui se faisait de plus en plus sûr ils abattaient leur fléau sur les gerbes. Je les observais, ils étaient beaux à voir. Leurs muscles jaillissaient de leur chemise de lin, les veines de leurs avant bras gonflées par l’effort dessinaient comme un delta. La chaleur était déjà abrutissante, le sueur dégoulinait sur leur visage. Mon père commençait à avoir des ridules qui se formaient, le tout comme amplifié par une barbe non faite qui se teintait de couleur neigeuse. Mon mari n’était pas non plus passé chez le barbier, la poussière de blé qui se collait à sa barbe ne rendait pas le plus bel effet. Il ressemblait à un épouvantail, un homme des chemins.

Pour un tel labeur en plein soleil il convenait de boire régulièrement. Ma petite sœur Thérèse était chargée d’alimenter en eau fraîche les deux hommes.

Malgré la dureté de leurs main caleuses, ce mouvement nouveau pouvait occasionner des espèces d’échauffements qui formaient des cloques.

Mon père bizarrement pour faire taire les échauffement se pissait dans les mains. Je ne sais si cela était efficace, bon Dieu quel dégoûtant, mais cela faisait éclater de rire ma petite sœur. Comment voulez vous qu’elle ait un semblant d’éducation.

Le synchronisme entre les deux hommes était parfait, jamais leurs deux fléaux ne se choquaient ou ne s’entremêlaient. C’était un art de battre et mon père le maîtrisait comme un tailleur de pierre maîtrise son ciseau ou qu’un architecte son compas.

Ils avaient choisi d’effectuer un mouvement circulaire autour des gerbes. Mon père avait d’un œil sûr évalué la quantité qu’il lui faudrait pour remplir quelques sacs.

Lorsqu’ils avaient battu un moment, ils prenaient un grand râteau et écartaient la paille. Soigneusement comme on caresse une femme il éliminait tous résidus dans les grains. Mon père se penchait le prenait à pleine main puis le laissait filer entre ses doigts. C’était de l’or pour lui, le plus grand des trésors. Vous lui auriez donné les plus belles toiles de soie, les plus beaux bijoux ou le met le plus raffiné qu’il aurait gardé ses grains.

Le fléau se composait d’une masse de travail en bois qui mesurait environ un mètre, il était relié à un manche d’une taille d’environ un mètre cinquante. Celui de mon père, dont il avait hérité du sien, avait les deux parties reliées par des nerfs de bœuf. Celui de mon mari l’était par une sangle de cuir.

Le grain de blé par le battage s’était séparé de son épi mais aussi de son enveloppe qu’on appelait la balle. Bien sûr cette enveloppe n’était point requise pour la farine et finissait sous les becs des poules.

Après avoir récupéré les grains de blé il fallait donc les séparer de cette balle. Mon père et mon mari dotés d’un panier appelé van le firent avec un coup de main consommé.

Ce panier était fait en osier, très large et plat, mais plus évasé d’un coté que de l’autre. On projetait le blé en l’air et les parties les plus légères comme la paille et la balle s’envolaient et tombaient au sol. Il fallait bien sûr se mettre dans le bons sens du vent, plus d’un idiot c’était fait avoir.

Ensuite mon père mettait les grains dans un sac, ils étaient prêts. N’allez pas croire que le travail s’arrêtait là, la paille devait encore être mise en bottes.

Avant que de commencer cela je leur apportais leur repas, c’était champêtre que de manger un bout sur le pouce sur l’aire de battage. Ce fut même la première fois que Stanislas prit sa fille dans ses bras. Bon il était un peu balourd mais s’était attendrissant.

On pouvait mesurer si un ouvrier était bon en le regardant lier des gerbes de paille, le Stanislas il allait rudement vite et le père que le battage avait un secoué, traînait un peu en quantité.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 31, le repas de la gerbaude

Nous avions le cœur serré tous les ans en la voyant cette ultime rentrée. Le père avait confectionné une croix avec la dernière gerbe et l’avait fichée tout en haut. Stanislas avait décoré les bœufs en glissant dans le joug des fleurs, des rameaux et des épis. L’ensemble avait fière allure. On eut-dit un défilé de carnaval, les hommes étaient fiers d’avoir produit ce beau blé de froment.

C’était un peu comme des hommes au bras de leur jeune épouse le jour de la noce, un sentiment de joie, de fierté.

Tous étaient bien joyeux et chantaient à tue tête, cela promettait pour le reste de la journée. Ils leur restaient tout de même à rentrer les gerbes dans la grange.

Les hommes en attendant de se mettre à table percèrent un petit fût, ce fut à moi à toi. Notre maître nous faisait l’honneur de participer à notre repas et il faut le dire de participer à la dépense. Beaucoup des mets que nous allions manger,venaient des cuisines du château. Comme Monsieur ne pouvait participer à toutes les gerbaudes; il déléguait son régisseur pour d’autres festivités.

Nous étions honorés certes mais les hommes n’auraient de cesse qu’il s’en aille pour se libérer en une bacchanale infernale.

Jacques Caillaud en métayer de la Vélisière était à la droite du maître, un petit enfant faisant catéchisme chez le curé n’aurait pas été plus sage, mon père à sa gauche ne faisait pas le malin. Ensuite les hommes se rangèrent par ordre d’importance, Stanislas se rangea lui avec les journaliers. Il ne voulait pas attirer l’attention sur lui car le propriétaire savait pertinemment qu’il était sur la liste des engrosseurs potentiels de sa bonne.

Potage, poissons, rôtis, volaille, le tout agrémenté de vin et d’eau de vie. Nous les femmes nous n’arrêtions pas, une cruche était vide il nous fallait la remplir. Une assiette terminée et c’était un concert de couteaux frappés sur les verres. A ce rythme là j’aurais les jambes qui bientôt me passeraient par dessus les épaules. Nous avions engagé un violoneux, un peu comme une noce. C’était les épousailles de l’homme avec la nature, une communion parfaite entre lui et l’élément nourricier.

Les hommes étaient maintenant très gais et monsieur Juchereau jugea que pour sa réputation il devait se retirer. Ce fut le signal des premières danses, nous autres évidemment on fut sollicités. Entre deux rondes je continuais le service. Mon Dieu où ces diables d’hommes mettaient-ils toute cette nourriture.

Nous étions assez nombreux car les voisins et amis s’étaient joints à nous, il en était ainsi par chez nous.

Cette fête était une délivrance, le plus dur de l’année était fait. Mais la dureté du travail de la moisson allait se poursuivre dans le battage des grains et là aussi croyez moi nos hommes travaillaient jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’abrutissement.

Nous en étions au fromage, les hommes se taillaient de fortes tranches de pain large comme deux fois ma main, des vrais gloutons. Derrière la haie ce n’était que défilé de pisseurs avec à chaque fois un commentaire salace à notre destination. La joie éclatait sur tous les visages. tourne et tourne encore, Stanislas était infatigable, il me serrait de très près. L’alcool, la liesse exacerbaient ses sens, il voulait à tout prix m’entraîner dans un quelconque recoin isolé. J’avoue franchement que j’étais prête à le faire, un brin de folie enchaînait tout le monde. Je vis même la prude Louise revenir de la grange avec de la paille sur le bonnet et sa robe froissée. Jacques Caillaud, plus gaillard, plus grande gueule reboutonnait son pantalon devant la table hilare. La pauvre Louise était rouge de confusion.

Avec mon mari on se fit plus discrets, il me prit la main et m’entraîna au loin. La marche le dégrisa un peu, on entendait au loin le sanglot long du violon. Il se fit animal, farouche, brute.

Mais j’étais prête à recevoir son amour, comme une offrande, comme un cadeau, comme un don.

Intensité, brièveté il me vola un plaisir fulgurent, c’était cela Stanislas, un mélange de violence, de méchanceté, de brutalité mâle mais  aussi d’amour.

Il nous fallut renter à la Vélisière, mon père dormait sur sa chaise. Louise m’attendait pour couper les parts du gâteau à la cerise que nous avions fait cuire dans l’après midi.

Tout le monde s’en délecta puis subitement comme si une chape de plomb s’était abattue sur les convives, la fête diminua d’intensité. La fatigue des jours passés avait raison des plus turbulents. Nous les femmes on rangea doucement, alors que les hommes en un ultime sursaut commençaient une partie de palets.

On se quitta tous enfin pour aller rejoindre nos demeures, l’appel du sommeil fut prompt , écrasés de fatigue, de nourriture, de danse, de violon et d’amour je m’endormis sans que ma pensée ne divague.

Pas une minute de la soirée je n’avais pensé à Aimé, qui pourtant de ses yeux languissant appelaient mon regard.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 31, Angèle se donne

Quelques jours s’étaient passés depuis que Stanislas m’avait laissée seule à la maison, seule avec ma tentation, seule avec mes démons.

La soirée avait commencé de façon absolument normale, je m’étais occupée de la petite Marie.

Ses langes n’avaient pas été retirés depuis la veille et mon Dieu qu’elle puait cette petite. Je mis un bon moment à la sortir de sa merde et de sa crasse, les vieilles avaient beau dire que la saleté prévenait les maladies, je n’en considérais pas moins qu’un bébé propre c’était bien aussi.

Propre et apaisée elle but tout son soûl, j’étais seule sans avoir la pensée d’être observée nous ne formions qu’un avec son petit corps. Après qu’elle eut fait son rot je la posais dans son grand berceau d’osier, je serais tranquille avec elle jusqu’au lendemain. Je pris le repas avec ma petite sœur, une bonne assiette de pain avec du lait que j’avais fait tiédir et verser dessus. Le lait bien gras des pâturages d’ été se mélangeait au saveur du pain. Moi j’en aurais léché mon écuelle, ma petite sœur qui avait gambadé toute la sainte journée s’endormit presque la tête dedans. Sans la déshabiller je la posais dans le grand lit paternel. Le père n’était pas là autant qu’elle profite d’une bonne couche.

Moi aussi la fatigue me gagnait mais il me restait à effectuer mon rituel de nettoyage corporel.

Comme j’étais seule je pouvais bien l’étendre.

A chaque fois que je jetais mon seau dans le puits je ne pouvais pas m’empêcher de jouer avec l’écho. Depuis gamine je faisais cela, je m’appelais et du fond du trou la surface de l’eau semblait me répondre Angélique, Angélique , Angélique.

Mais un son que je ne perçus pas comme l’écho des profondeurs troubla la perception de ma pensée.

Le dernier Angélique que j’avais entendu, venait de la bouche du valet.

Je n’étais plus seule, je l’avais oublié car discret il avait prodigué les soins aux bêtes sans se faire entendre ni voir.

Comme d’autres soirs, il m’aida à puiser l’eau. Mais gaiement sans savoir réellement ce que je faisais j’ai pris un peu d’eau et je l’ai arrosé. Jeux bénins d’enfants, sauf que nous n’en étions plus. Cela dégénéra et en un instant nous n’étions que chahut, sa chemise toute mouillée lui collait à la peau et faisait jaillir ses jeunes muscles. Moi mon corsage trempé n’était plus que transparence. Pour l’agacement des sens cette semi nudité était plus provocatrice qu’un corps exposé entièrement. Il ne me touchait pas encore mais je sentais déjà ses mains. Ma poitrine dans toute sa splendeur s’offrait à lui sous ce voile humide. Mes tétons se confondaient en provocation à travers le tissu. Le gamin buvait cette vision de femme avec une délectation toute enfantine. Lui n’était que force et grâce, masculinité et enfance. Nos jeux nous entraînèrent dans la grange, son antre, son refuge, son repaire. Là et c’était l’évidence je devenais sa proie. Encore eut-il fallu que ce jeune fauve inexpérimenté ne se décida à quelques repas. Il hésitait, n’osait franchir le dernier seuil. Moi j’étais l’adulte, mais aussi la femme, devais-je l’aider?

Sans en avoir conscience je le tenais par la taille et ses bras m’enlaçaient. Je ne pouvais attendre, je ne pouvais passer par la phase des baiser. Je lui ôtais sa chemise, et j’explorais sa peau, suave parfum d’homme amoureux. Je jetais la mienne sur la paille, mes seins que peu d’hommes avaient vus, s’offraient cette fois sans pudeur à l’enfant. Tétanisé il attendait mes encouragements, puis il se décida. Ses mains douces me caressèrent, comme un petit garçon découvre ses joujoux. Il restait encore le plus dur des obstacles. Me mettant à genou je descendis son pantalon de serge noir. Il m’apparut dans le flou des dernières incandescences du jour.. J’étais comme une folle, malade de désir. Lui se laissait faire, j’étais son guide, son phare. J’ai cru qu’il allait défaillir lorsque dans un dernier élan de passion je me mettais complètement nue devant lui.

Confusément je savais que je ne devais plus faire attendre ce mâle en devenir, je m’allongeais sur sa couche et je m’intronisais experte pour le guider en mon moi.

Tel un vaillant taureau, il ne fut guère résistant à la lutte mais cela fut suffisant et me joignant à sa jouissance nous ne fîmes qu’un. Nous restâmes étendus un long moment, j’avais presque froid, j’étais épuisée par l’audace de la chose j’avais volée le pucelage de mon jeune domestique. J’en ressentais comme une honte, j’étais coupable. Mais cette culpabilité je l’avoue m’encourageait à séduire de nouveau le jouvenceau. Ce dernier gisait nu, impudique.

Mais dans la nuit j’entendis un appel, me levant d’un bon je me rhabillais, ma petite sœur qui avait fait un cauchemar c’était réveillée et me cherchait désespérément.

Pour la calmer et me calmer moi je la pris dans mon lit.

Maintenant j’étais à égalité avec Stanislas à la différence que ses maîtresse ne vivaient pas sous son toit.

A la différence qu’étant un homme il avait presque le droit. A la différence que lui soulevait les servantes et que moi je me faisais prendre par le.valet.

L’acte était le même dans sa crudité animale mais il n’était pas le même dans notre crudité sociétale

Mon sommeil fut d’une plénitude absolue et lorsque  je me réveillais j’avais encore l’impression d’être dans les bras chauds d’Aimé.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 30, la fin des moissons

 

Jacques Caillaud était abattu par la mort de son bœuf, mon père était abattu par la forfaiture de son fil et Antoine était abattu parce qu’il avait interdiction de voir Marie Rose, vous parlez d’une ambiance de moissons.

Il ne manquait plus qu’un orage pour avoir une vision encore plus catastrophique. Il eut bien lieu alors que les hommes en avaient presque fini, ce fut terrible, d’une violence extrême, tous se mirent à l’abri comme ils purent, mais les flots venus du ciel engloutirent ce qui restait à faire. Une immense faux s’était abattue, les dégâts étaient considérables. A certains endroit nous pataugions dans une espèce de boue infâme inadéquate pour un mois de juillet. Jacques était consterné,maintenant c’en était fait de lui, jamais avec ce manque il ne pourrait faire la jointure.

Pour aujourd’hui le travail était terminé, le temps devait se ressuyer. Au bout de deux heures, exceptés les blés couchés il ne restait aucune trace de l’orage, la terre avait avalé toute l’eau, les oiseaux de nouveau sereins, s’ébattaient en de folles envolées.

A la Gaborinière, rien n’était tombé, pas une goutte. La mare qui pourtant les autres années ne baissait guère de niveau, commençait maintenant son lent recul. Sur le bord là où plongeaient les arbres, l’on pouvait apercevoir les enchevêtrements de racines et les départ de terriers pour quelques gros rats.

Nous devions bien sûr organiser Louise et moi le repas pour la fin des moissons, je me demandais si les Caillaud voudraient le faire malgré leurs ennuis.

Louise fut catégorique et pour une fois sa belle mère fut d’accord, il était hors de question d’annuler cette fête. Au contraire pour conjurer le sort il fallait qu’elle soit plus belle que les autres années.

Finalement en voyant les gerbes de blés s’accumuler dans sa métairie, Jacques Caillaud fut satisfait.

Le rendement important de cette année avait compensé les quelques incidents. Mon père lui dansait de joie, la meilleure récolte de toute sa vie disait -il. Je souriais car tous les ans il disait la même chose.

Il y eut aussi une autre bonne nouvelle, elle ne nous concernait pas, mais peut être un peu quand même. L’un des domestiques des Caillaud nous apprit que la Céleste, elle avait été jetée dehors du château avec pour seul pécule le chiard qu’elle avait dans le ventre.

Il l’avait vu passer avec son misérable baluchon. Pour sûr si sa famille ne la recueillerait pas, elle allait finir très mal. Malgré la haine ou la jalousie que je lui portais je ne trouvais pas cela très juste.

L’homme était après tout coupable aussi, mais dans notre campagne tous les torts reposaient sur la tête de la pauvre fille.

Mon mari resta de bois comme si il ne l’avait jamais connue. Il était aussi convainquant que les comédiens ambulants qui passaient au village dans leurs roulottes. Son impassibilité me donnait des lueurs d’espoir sur sa fidélité. Enfin je m’illusionnais, le Stanislas avait goutté de la Victoire et aussi de la Céleste. La question en suspend était plutôt de savoir si ce foutu maladroit l’avait mise enceinte.

D’ailleurs dans les discussions entre les habitants d’Avrillé , plusieurs galants apparaissaient. Les supputations allaient bon train, une journalière certifiait avoir vu le régisseur la culotte en bas des jambes avec la Céleste. Un berger voyait même Monsieur comme le père. Car précisait -il la châtelaine avait souvent ses humeurs et ne contentait pas souvent Monsieur. Cela nous faisait un peu rire d’imaginer ces messieurs avec leur jabot de dentelle besogner la souillon de la cuisine.

Bon tout était prétexte à rire sur le dos de cette pauvre fille, c’était un exutoire à la dureté, il ne fallait en somme pas y voir du mal.

D’ailleurs comme vous savez, on était assez mal placés avec notre Antoine et sa Marie Rose, rien n’avait encore percé car la bougresse était cloîtrée à Saint Hilaire de Talmont.

Mais mon père voulait se rassurer en disant que ce n’était pas pareil, car le père était connu. Oui évidemment, mais moi je crois que la petite Céleste, et bien le père elle le connaît aussi.

Les hommes en étaient sûrs encore deux jours et la messe serait dite, l’année 1836 serait bonne . Les deux métayers eurent la visite de monsieur Juchereau et du régisseur monsieur Hiss, les deux voulaient voir, vérifier que les deux compères ne les grugent pas sur la quantité.

Ce n’était pas le genre de la maison, Jacques et mon père en bons paysans respectueux n’auraient pas osé tricher sur les quantités. Certains le faisaient et Stanislas lui en fanfaronnant disait que si il était métayer un jour , il ne s’en priverait pas.

Les deux acceptèrent même de boire un verre de vin dans le chai de Caillaud, infime honneur pour un vendéen que de recevoir son maitre et lui offrir son bien le plus sacré. Mon père en était vert de rage.

Il restait le champs le plus lointain à faucher. Mon père, Stanislas et mes frères décidèrent de dormir à la Vélisière pour être à l’œuvre plus tôt le lendemain. Moi je les soupçonnais d’avoir à continuer la dégustation.

Je serai donc seule avec ma fille et ma petite sœur.

 

 

 

 

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 30, le ventre de Marie Rose

 

Le soir en général on voyait peu mon frère, il mangeait avec nous et encore pas toujours puis il s’en allait battre la campagne. Bien sûr avec la longueur des journées que nous effectuions, il ressortait moins.

Mais sans que je sache exactement pourquoi, ces derniers jours il traînait dans mes jambes. Il ne m’aimait pas assez pour savourer ma présence et jouir de ma conversation.

Nous ne nous étions jamais trop aimés, quand il était petit et que j’avais encore une supériorité physique sur lui je lui collais des peignées. Nous étions sans arrêt à nous chercher et à nous trouver.

Antoine était malin et son jeu était de me faire punir, le malin y réussissait à tous les coups. Alors en répression j’employais les grands moyens, gifles, griffes et autres méchancetés. Mais il devint plus fourbe, plus fort et je n’avais plus le dessus. Jusqu’à mon mariage je passais de durs moments avec lui, j’étais la seule fille, ma belle mère ne comptait pas car c’était une femme. Bref nous nous détestions d’une véritable haine, mais qu’avait-il à se traîner comme une cagouille sur une feuille de choux?

Je n’allais évidemment pas au devant et j’attendais avec curiosité la suite. Elle vint assez rapidement  .Un soir alors que je flânais un peu à l’ombre du figuier, il vint s’asseoir à coté de moi, le silence se fit et le grand bêta n’osait pas parler. Il tritura son chapeau un long moment, le retourna, le mit sur sa tête, le retira. J’allais partir lorsqu’il me dit tout d’un coup la Marie Rose elle est pleine.

Le Saint Esprit me serait tombé dessus que cela aurait été pareil. Je lui fis répéter l’information, Marie Rose elle est pleine, Marie Rose elle est pleine. Mon Dieu je faillis bien me pisser dessus de bonheur. Non pas bien entendu d’avoir un neveu ou une nièce, non cela je m’en foutais complètement, mais plutôt de voir cet arrogant, cet être sans scrupule, froid comme un lézard se débattre dans une merde noire. Je ne sais pourquoi il me prit pour confidente et ce que je devais faire de ce qu’il m’avait dit. Je ne sus que lui demander ce qu’il comptait faire.

Je jubilais intérieurement de savoir cette oie blanche enceinte jusqu’au cou, elle ne m’avait rien fait grand Dieu, mais ma haine pour mon frère rejaillissait sur elle.

Il finit par me dire qu’ils attendaient la fin des moisons pour dévoiler qu’ils avaient fait Pâques avant les Rameaux.

Moi en attendant je ne me tenais plus, ce frère idolâtré par tous allait à n’en pas douter tomber de son piédestal. Mon cocufiage se retrouverait en seconde position et on parlerait plus de la Murail que de moi.

Ce n’était pas très chrétien j’en conviens, mais on a tous nos défauts.

Puis l’orage arriva, pas celui qui couche les blés, non pas celui qui fait gonfler les rivières et sort les eaux de leur lit. Nous étions au champs et suions toutes les eaux de notre corps tant il faisait chaud quand au loin nous vîmes un espèce d’épouvantail vociférant. Mon père tout d’abord plaisanta en disant qu’un gars avait abusé de la sainte boisson sous le soleil et que cela lui était monté à la tête.

Mais pas de doute le fou venait sur nous et mon frère Antoine qui deux minutes avant était rouge comme une pomme était devenu blanc comme un suaire. On eut dit que tout son sang s’était retiré, comme caché dans un coin reculé de son corps.

J’ai rapidement deviné qui était le bonhomme, il n’était point saoul, point ivre de vin mais simplement ivre de colère.

Antoine avait aussi reconnu l’homme qui jetait sur nous sa hargne, c’était évidemment le père de Marie Rose. Ce dernier ne connaissait pas Antoine mais connaissait mon père ainsi que Jacques Caillaud.

  • Tu viens faire quoi ici le Pierre Murail
  • C’est bien loin de Talmont
  • Je viens demander réparation
  • Réparer quoi?
  • Je viens demander au salopard qui a pris ma fille de réparer.

Mon père ne s’attendait guère à cela et posa sa faux.

  • C’est pas possible
  • Oh que si puisque je te le dis, ma fille me l’a avoué après une bonne volée.
  • Lequel dis moi j’en ai deux des fils.
  • Le plus vieux pardi l’autre ça risque pas.
  • Antoine c’est vrai ce qu’il dit, tu la fréquentes sa drôlesse.
  • Oui père
  • Et vous avez
  • Oui
  • Bon dieu de bon à rien tu pouvais pas faire attention.
  • Et comment que je peux être sûr qu’elle ne va pas voir ailleurs.
  • Non de Dieu Jacques tu insinues que ma fille sera une couche toi là , tu vas trop loin cela va finir en justice.

Les deux hommes commençaient à monter sur leurs grands chevaux, si nous n’intervenions pas ils allaient se mettre à la bagarre.

Antoine prit son courage à deux mains et dit aux deux hommes

  • nous allions vous le dire, nous nous aimons et j’va la marier.
  • La marier si on est d’accord bougre d’imbécile.

On pouvait dire que finalement cela c’était bien passé , les deux pères convinrent de se revoir après les moissons et qu’en attendant les deux tourtereaux ne se verraient plus pour ne pas attirer l’attention. Je trouvais que c’était un bon début mais je présentais aussi que les choses pouvaient mal tourner. Autant vous dire qu’Antoine se décala d’un rang pour ne pas être près de son père.

Ce dernier devint muet comme une carpe, la honte venait de le frapper même si au fond de lui même il préférait que ce ne fut pas sa fille que se soit retrouvée pleine. C’était quand même un monde toutes ses gueuses qui attiraient les mâles comme le nectar attire les abeilles.

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 29, Les aléas des moissons

 

Nous n’avions pas des centaines d’hectares mais les terres de mon père et celles de Jacques Caillaud nous donnaient ma foi suffisamment de labeur. Mon père avait connu le travail à la faucille et avait eu un peu de mal à l’abandonner. Mais il avait fini par reconnaître que la faux était un progrès et que nous allions plus vite avec. Comme les autres années la moisson se poursuivrait sur le mois d’août.

A ce rythme j’avais l’impression que nous ne tiendrions jamais. Je me levais que j’étais déjà fatiguée. Si les hommes au début se tenaient au garde à vous dès potron-minet, ils me laissèrent vite reprendre le dessus et à l’aube je pouvais de nouveau jouir de la solitude d’une maison endormie.

Moisson ou pas il fallait continuer les tâches exclusives de la femme, comme vous savez fortes nombreuses.

Je préparais les repas pour tout le monde à la Gaborinière, je m’occupais de la traite et de la vente du lait, je faisais mon beurre, je m’occupais de mon bébé mais aussi de ma petite sœur. Malgré tout cela il fallait quand même qu’avec ma faucille je ramène ces foutues gerbes, j’avais mal aux jambes, au dos, j’étais tellement fatiguée que je ne mangeais plus. Stanislas me disait, tu vas te remplumer je ne veux pas d’une planche à pain. Lui il pouvait toujours causer, à part sa faux il n’avait rien à s’occuper.

Puis enfin, les champs en propre à la Gaborinière furent terminés . Nous pouvions passer dans ceux de Caillaud, certaines de ses parcelles avaient pris un peu de retard. Pour cette année cela tombait bien . Le seul inconvénient c’est qu’en plus, nous devions marcher pour aller et revenir.

Stanislas en cassa un de ses sabots, il hurla que le sabotier était un bon à rien que son bois était mauvais et qu’il allait en changer. Il ne changea rien et je fus chargée d’aller lui en acheter. Le lendemain il avait décidé par mesure d’économie de faire la route uniquement pieds nus.

Pour sûr il les avait durs et bien cornés, presque des sabots. Au bout de deux jours il se mit une épine de ronce, grosse comme mon petit doigt. Il voulut faire le dur, le coriace mais cela s’infecta. Vous vous doutez bien que ce fut moi qui dû le charcuter, quelle répugnance, quelle pestilence. Pour le meilleur et pour le pire disions nous et bien moi je supprimerais bien pour le meilleur.

Il y eut un autre problème bien plus conséquent, en rentrant sur la Vélisière la charrette pleine jusqu’en haut se déséquilibra dans une ornière et versa. Ce fut une belle clameur, une belle indignation, le contenu de la récolte de l’après midi au milieu du chemin et dans la haie d’épineux.

Un bœuf s’était abattu et il était coincé sous la charrette. La pauvre bête gueulait à la mort. Tout le monde accourut même ceux qui étaient à faucher.

Stanislas arriva comme un fou chez nous, il lui fallait d’urgence atteler notre charrette pour aller porter secours à Jacques. Cela prit un certain temps, énervé il n’y arrivait pas , mais c’était normal avec les bêtes il savait mal s’y prendre. Le voilà enfin parti, le jour commençait à décliner et il fallait se hâter. Transférer tout un chargement, redresser la charrette demandait l’effort de tous les hommes. Quand au bœuf sa patte était cassée et Jacques allait devoir le tuer. Seulement tuer un bœuf qui appartenait au châtelain demandait autorisation et aussi l’ aveu du versement de la charrette. Le Jacques Caillaud en fut retourné mais il n’eut pas le choix. A la Guignardière monsieur n’était pas là mais il fut reçu par le régisseur monsieur Hiss. Il dut attendre à l’office que sa seigneurie veuille bien consentir. Quand il fut mis au courant il se rendit sur les lieux. Devant l’évidence, il donna l’autorisation d’achever l’animal.

Les moissons étaient pour sûr gâchées par cet événement, le Jacques se verrait soustraire une large part de ses bénéfices. En métayage nous étions de moitié, mais quand il y avait problème c’était le métayer qui y perdait le plus. Jacques Caillaud et ma Louise étaient anéantis, comment s’en tireraient -ils l’année prochaine?

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UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, SEMAINE 29, les faucheurs

 

Ils étaient en rangs d’oignons, alignés comme pour une parade, la faux aiguisée, le gosier rafraîchi , la panse bien pleine du repas que je leur avais servi ce matin.

Nous formions une bien belle équipe, le père, Jacques Caillaud, Antoine et un journalier en premiers avec leur faux. Ils commencèrent et progressèrent d’un pas  uniforme, d’un geste sûr.

On les voyait taper dans cette masse épaisse et qui bientôt dégagea une épaisse poussière.

Les suivant à quelques pas; Louise, moi, Augustin et pour sa première en tant que femme la petite Marie Jeanne, la fille à Jacques et à Louise, nous regroupions les javelles et les mettions sur le lien.

Aimé, et les deux domestiques au Jacques, Louis Briand, Pierre Petiteau fermaient la marche et liaient les gerbes et les mettaient en tas

Au départ nous chantâmes, pleines d’une ardeur flamboyante, puis la chaleur, la poussière et la position cassée en deux nous fit  taire . On eut droit,  alors les feignasses déjà fatiguées cela tombe bien nous en avions marre de vos voix de crécelles. Heureusement qu’on avance nous, sinon nous y serions encore pour les vendanges.

Mais la chaleur était vraiment pénible et nos fanfarons décidèrent de se poser un peu pour boire un coup.

Qu’en je vis les lampées qui descendaient dans leur gosier , je me suis dis mon Dieu ils vont prendre un coup de chaud.

Les heures passèrent, le champs ne paraissait jamais finir. Mon père et Jacques avaient décidé qu’ils le finiraient avant de manger, mais mauvais calcul. Nous en étions à la moitié seulement, que personne ne tenait plus debout.

Il fut décidé de s’arrêter, on entama le casse-croûte. J’aimais beaucoup cet instant de  détente,de rire et de familiarité.

Ce fut ce moment que la petite Marie Louise choisit pour les avoir, vous parlez d’un moment, au milieu d’un troupeau de mâles échauffés par le vin blanc.

On l’entraîna à l’écart discrètement, c’était affaire de femme. Au moins elle se souviendrait à plusieurs titres de ses premières moissons en tant que travailleuse.

Les hommes décidèrent d’une légère sieste, elle était méritée car nous étions debout depuis quatre heures du matin. Stanislas excité voulait plus qu’une sieste et tenta de m’entraîner dans le sous bois.

Il n’en était pas question et résigné il s’appuya sur un tas de gerbes, baissa son chapeau et bientôt ronfla.

Louise engagea la discussion au sujet d’Augustin, elle le trouvait très intéressant. Je ne comprenais pas trop où elle voulait en venir, intéressant pour elle? Son air enfantin ou de fillette la séduirait-elle?

Mais non quelle idiote, elle le voyait marié avec sa fille. Oui effectivement nous pouvions y penser, mais elle était bien jeune encore, et mon frère disons le franchement, ne semblait guère s’en intéresser.

Par contre et je pense que mon instinct ne me trompait pas, Augustin zyeutait le domestique de la Vélisière avec une attention bien particulière. J’avais un peu peur car certains grands valets qui avaient profité de quelques petits drôles dans le secret des étables avaient des mœurs particulières.

La journée fut longue, même si nous avions l’habitude des grands travaux. La petite de Louise titubait de fatigue et plus inhabituelle je remarquais que mon père avait le dos bloqué.

On rentra chacun chez nous, la tête basse, abrutis de fatigue, il faisait presque nuit. Il nous restait à manger puis à aller nous coucher. Nous étions sales et malodorants mais jamais je ne pus obtenir des hommes qu’ils aillent se laver. Moi seule je me retrouvais dans la cour avec mon seau d’eau pour au moins me débarrasser de mon carcan de crasse. J’entendis du bruit, le valet venait également puiser de l’eau pour faire la même chose que moi. Il me dit, vous voulez que je vous aide maîtresse. Comme une idiote j’ai cru qu’il me demandait si j’avais besoin d’aide pour me laver avant de comprendre qu’il parlait de remonter de l’eau du fond du puits.

J’eus le sommeil agité de quelqu’un qui est trop fatiguée, j’eus aussi l’impression que je venais de m’endormir quand il fallut se relever de nouveau.

Cela dura des jours et des jours, nos corps s’habituèrent un peu mais le lendemain la chaleur fut -elle que le rendement tomba de beaucoup. Sous peine d’insolation il fallait sans cesse humidifier nos bonnets et chapeaux. Le vent qui s’était levé, soulevait des nuages de poussière. Nous étions tranquilles un moment puis venait une rafale qui nous asphyxiait à moitié. Mon père et Jacques se disputaient sans cesse sur l’ordre de fauchage de leurs champs. Chacun voulait évidemment faire les siens en premier sans forcément tenir compte de degré de maturité des grains. Déjà la querelle avait été vive pour le premier champs et c’est le maître du château qui avait tranché. Voila que cela recommençait, avec Louise nous connaissions bien nos idiots de bonhommes et nous les interrompirent en leur proposant une chopine. Cela avait le don de les mettre d’accord. De toutes façons rien ne menaçait les récoltes. Seuls les orages auraient pu troubler la sérénité du village.

Il s’avéra que malgré ses allures de fille, Augustin faisait un remarquable botteleur. Son père était fier. Moi j’étais inquiète des regard que se coulaient mon frère et le domestique. Je n’étais également pas tranquille car le premier jour c’était  la belle mère de Louise qui était chargée de garder les enfants. Ma sœur et Jean, le petit de Louise, lui en faisaient voir de toutes les couleurs. Pour ma petite, elle la gardait pour sûr mais pour le sein il fallait quand même que je m’arrête de temps à autre.