LES SEIGNEURS DU GUÉ D’ALLERÉ, les hommes et les femmes

 

Maintenant passons aux traces qu’on pu laisser les seigneurs de l’endroit.

Le premier dont le nom ressort est Nicolas de Joubert, j’ai bien peu de chose à son sujet il est le fils de Pierre de Joubert et est marié à Marie de Marboeuf.

Il était déjà seigneur du Gué d’Alleré en 1629. Nous trouvons quelques mentions de lui par l’intermédiaire de sa femme qui est citée comme marraine en 1640 sur la paroisse de Benon pour le baptême de Jeanne Poirel conjointement avec Hannibal de la Trémoille.

 

En 1676 la seigneurie est saisie au préjudice de la famille Joubert.

Le 19 février 1680 elle est adjugée à un certain Isaac Lainé marchand à Marans pour la somme de 9000 livres.

Ce dernier est protestant et a épousé le 26 avril 1671 au temple de Marans Jeanne Franchard, fille de Philippe sieur de Vendosme.

On constate donc qu’une seigneurie pouvait être achetée par un non noble et qui plus est par un membre de l’église prétendument réformée.

Isaac Lainé est mort à Marans (17) le 10 juillet 1681.

Ensuite notre seigneurie passe entre les mains de la famille Poirel, Didier en prend possession vraisemblablement par rachat.

Cette famille est implantée sur Benon, le père de Didier se prénomme Antoine et est notaire et garde des sceaux du comté de Benon, il est décédé à Benon en 1670..

Didier né à Benon en 1633 fait évoluer sa famille en devenant conseiller et procureur du roi au siège royal de Rochefort, il fait aussi partie de la bourgeoisie Rochelaise et devient échevin.

Il se marie à Benon en 1658 avec Marie Billaud, en cette époque il est déjà conseiller du Roi au siège Présidial de La Rochelle. Son épouse est la fille du greffier du comté de Benon.

Si ses premiers enfants naissent à Benon les autres naissent en la paroisse de Notre dame à la Rochelle.

Il ne semble pas qu’il ait demeuré au Gué d’Alleré, aucune signature de lui n’apparaît sur nos registres paroissiaux.

Il meurt en 1698 et son fils Louis devient à son tour seigneur du Gué, lui est Conseiller du Roi au siège Présidial de La Rochelle et écuyer, premier signe de noblesse.

Nous ne connaissons pas la date de naissance de Louis mais nous savons qu’il se marie à la Rochelle paroisse Saint Barthélémy en 1701. Son épouse de nomme Marie Magdeleine François.

Il est vraisemblable que Louis de par ses fonctions importantes ne réside aucunement au Gué d’Alleré, en tous cas aucun de ses enfants ni est baptisé.

La première mention d’un Poirel sur le Gué d’Alleré est la signature de Marie Louise Poirel la fille de Louis née en 1702 à la Rochelle elle est marraine du fils de Pierre Favreau et d’Anne Brisset. Nous sommes en 1715, elle a donc 13 ans, vit-elle au Gué d’Alleré?

En août 1716 Louis Poirel marie sa belle fille Marguerite Marchand au Gué d’Alleré.

Il est à noter que beaucoup de familles bourgeoises et nobles quittaient la chaleur des villes pour se réfugier dans leur terre. Ils pouvaient également présider aux bans des vendanges car le Gué d’Alleré en cette époque était couvert de vignes.

Il semblerait vu la fréquence ou Marie Louise Poirel se retrouve marraine qu’elle réside au château du Gué, on remarque aussi en 1717 la présence de sa demie sœur Marguerite Marchand qui signe de la Tremblaye.

Marie Louise Poirel est la seule des enfants de Louis à apparaître sur Le Gué, du moins jusqu’en 1730 date où Marie Esther la plus jeune sœur devient marraine à son tour.

En l’absence de renseignement il est difficile de se faire une idée de la fréquentation du château, mais du moins Marie Louise est présente sur le village depuis sa naissance.

Marie Louise se marie en la paroisse de Saint Barthélémy à la Rochelle le 26 avril 1729 avec un écuyer nommé Alexandre De Gascq rejeton d’un famille noble de Bordeaux.

A cette date elle est héritière de la seigneurie du Gué d’Alleré car son père est décédé.

Nous ignorons la date exacte de sa mort et l’endroit où il est décédé.

Marie Louise et son mari semblent vivre au gué car c’est au château que naît en 1731 leur premier enfant François Alexandre.

En 1732 c’est Étienne qui naît au Gué d’Alleré, c’est sa tante Marie Esther qui devient marraine.

C’est aussi la même année que décède la premier fils de Marie Louise, c’est le premier descendant Poirel à être enterré dans l’église du Gué d’Alleré.

Il est a noté que Marie Louise depuis qu’elle est dame du Gué n’est plus désignée comme marraine mais que sa fille Marie Magdeleine De Gascq le devient à son tour.

En juin 1734 les châtelains marient Louise leur quatrième enfant.

En 1735 Alexandre de Gascq se fait donner du Messire dans les actes où il apparaît.

En 1736 c’est Louise Guy Poirel la sœur de la châtelaine qui se marie avec Jean François de la Porte, homme de loi de Poitiers, vivait-elle avec sa sœur, probablement, car les deux parents sont décédés à cette date.

Le couple aura des enfants qui naîtront au Gué d’Alleré.

On le voit au moins deux familles vivent au château, Marie Louise et Marie Esther. Il est bien sûr impossible de préciser si elles venaient au Gué d’Alleré uniquement pour faire leurs couches ou bien si elles y résidaient à temps plein.

En 1739 apparaît sur un acte la signature d’un des fils de Louis Poirel c’est assez bizarre car il signe Louis Didier Poirel du Gué, la question est de savoir si lui aussi avait des droits sur la seigneurie.

En 1745 apparaît pour la première fois la signature d’Étienne de Gascq fils des châtelains.

En 1749 apparaît pour la première fois la mention que Jean François de La Porte mari de Louise Guy Poirel est seigneur en partie du Gué d’Alleré.

S’agit-il d’un rachat ou bien du règlement d’un contentieux suite à la succession de Louis Poirel ?

On peut toutefois noter que pour le baptême de ce neuvième enfant le parrain et la marraine sont plus prestigieux que pour les enfants nés avant.

En 1755 vraisemblablement suite à une épidémie, Marie Louise Poirel épouse De Gascq et Louise Guy Poirel épouse De la Porte décèdent au château, ainsi que Jean François de la Porte le mari de Louise Guy.

Il est à noter également la présence aux obsèques de Didier Louis Poirel qui signe Poirel du Gué.

Tout porte à penser que Marie Louise , Louise Guy et Didier Louis soient des cohéritiers de la terre du Gué d’Alleré.

Il est aussi à constater que Marie Louise Poirel et sa sœur Louise Guy participent activement avec leurs conjoints à la vie du village et qu’ils sont fréquemment solliciter pour les baptêmes mais aussi qu’ils sont présents à de nombreux mariages.

Le couple Poirel, Du Gascq a eu sept enfants, six sont nés au château du Gué d’Alleré. Marie Louise Poirel repose avec six de ses enfants dans l’église saint André du Gué d’alleré.

Il en va de même pour le couple de sa sœur Louise Guy et son beau frère Jean François de la Porte. Leurs neuf enfants sont tous né au château et Louise Guy est enterrée aussi dans l’église.

Les deux sœurs sont d’ailleurs les deux dernières personnes à être inhumées dans l’église.

Avec la disparition de cette génération les choses changent considérablement , Etienne Alexandre De Gascq devient seigneur du gué.

Il ne semble pas participer à la vie de sa seigneurie, car sa signature n’apparaît que deux fois, en 1763 pour le mariage d’une demoiselle Vacher de la famille noble qui habite le logis de Rioux et en 1789 pour le mariage d’un paysan du village.

C’est très peu et nous ne savons guère de chose sur le personnage.  En 1761 il est en procès avec le curé Dénécheau.

En 1764 il se marie à Marans avec Jeanne Suzanne de Junquières la fille d’un militaire de petite noblesse.

Il;ne semble pas avoir d’enfant ensemble et d’ailleurs ils divorceront en 1799 à la Rochelle.

En 1789  Etienne Alexandre de Gascq est délégué de la noblesse pour la désignation du député de la noblesse de la sénéchaussée de La Rochelle .

Nous ne savons pas si il émigre pendant la révolution ni quelle sera son action. Avec l’abolition des droits féodaux il n’est plus seigneur du Gué mais ne semble pas pour autant dépossédé des terres qui lui appartiennent. Ses droits seigneuriaux ont disparu mais gageons qu’il lui reste quelques terres.

Il décède au Gué d’Alleré le 30 juin 1814 à l’age de 81 ans. A cette époque on inhumait plus dans les églises depuis longtemps il fut donc enseveli au vieux cimetière qui entourait l’église.

Le souvenir des seigneurs s’est estompé depuis longtemps et leur château a été démantelé , les pierres ayant dit- on servi à l’édification de la maison bourgeoise construite à proximité de l’ancien château .

La métairie du château existe toujours, restaurée avec gout elle bruisse encore d’une activité agricole.

La place qui se trouvait devant a gardé l’appellation de place du Château quelque temps, puis là aussi le souvenir s’est effacé.

Bien peu de personnes connaissent l’existence de ce château et de ses seigneurs, puisse ce texte en appeler d’autres et faire ressurgir la vie du village d’autrefois.

Ceux qui sont intéressés peuvent me contacter afin que nous puissions tenter de combler les nombreux manques de cette histoire .

LES SEIGNEURS DU GUÉ D’ALLERÉ, les lieux

 

On ignore à quelle date elles se formèrent.

La seule indication que nous ayons c’est qu’un château existait à Mille Écus dès le 11ème siècle, ce qui par ailleurs ne prouve nullement qu’il existait une seigneurie.

Pour rappel une seigneurie est:

Une souveraineté exercée par le seigneur en matière de justice, de gouvernement sur un territoire dont il est détenteur et sur ses habitants auxquels il assure la protection militaire en échange de services et de perceptions de droits.

Cela peut-être une seigneurie foncière où le seigneur est propriétaire direct ou éminent des biens fonciers de sa seigneurie ou une seigneurie banale ou le seigneur exerce des prérogatives d’ordre publique.

On citera pour exemple l’ost, les droits banaux sur les pressoirs, les moulins, les fours et les droits de passage.

Une seigneurie banale est souvent bien plus rentable qu’une seigneurie foncière.

Pour se faire une idée replongeons en arrière de quelques siècles et visualisons ce que pouvait être la contrée.

L’élément principal en est bien sur le ruisseau de l’abbaye ,que l’on nomme la Roulière maintenant .

L’on passait à Gué ce mince ruisseau qui à une époque lointaine était sûrement plus important. Est-ce la voie Charlemagne ou un antique chemin qui menait à la Vendée qui passait à cet endroit?

Le château du Gué d’ Alleré fut peut-être construit à proximité du passage à Gué en imaginant que ce fameux passage soit situé au niveau de l’actuel pont. Il protégeait et contrôlait l’endroit et l’on peut penser que les seigneurs en percevaient des droits de passages fort lucratifs.

Il n’existe plus aucune trace de ce château, aucune gravure ni dessin. Une maison bourgeoise aurait été édifiée avec ses pierres à proximité de son emplacement initial.

La première mention du Gué d’Alleré remonte à la charte de donation de Liguriaco en 989: il s’appelait alors « Aleria »

On en retrouve encore une mention en 1269 sur un manuscrit de l’abbaye de la Grace Dieu, c’est un acte de donation de biens en latin et le village est nommé  » Vadum de Aleres  »

Vadum se traduisant par peu profond.

Rien n’a été trouvé sur le village du Gué d’Alleré, l’église d’origine dont il ne reste rien aurait été construite au 12ème siècle sous l’inspiration des moines cisterciens de l’abbaye de la Grâce Dieu.

Abbaye, il faut le rappeler fondée en 1135.

Il faut aussi poursuivre en s’imaginant que le Gué d’Alleré était en lisière de la forêt d’Argenson. De ce massif forestier immense qui s’étendait des deux sèvres jusqu’à la Charente il ne reste que bien peu de chose. En ce qui concerne notre histoire nous pouvons citer la forêt de Benon.

Il ne nous reste que la toponymie pour attester de sa présence comme par exemple le lieu dit   » les fonderies » dans notre village et « le chemin des Charbonniers »

Donc un château, une église, un cimetière et un passage à Gué. La toponymie nous révèle également la présence d’un fief Goton, d’un fief du Gué, d’un fief de Bouhet, d’un fief de Mille écus , d’un fief David, d’un fief des noisettes et d’un fief des chaumes.

Rappelons que le fief consistait en général, durant l’époque féodale en une tenure, une terre concédée à un vassal (le feudataire), à la charge de la foi et hommage et éventuellement, de quelques autres devoirs envers son Seigneur.

Mais poursuivons car le Gué d’Alleré n’est pas que le bourg mais aussi le village de Rioux.

Séparé du bourg par une plaine inondable ou serpente le ruisseau de l’abbaye.

Le village de Rioux est sans doute d’origine très ancienne car dès 1190, l’abbaye de la grâce Dieu reçoit des terres en don, le jardin de Riost ( le monachisme en Saintonge ).

Ce nom est confirmé également par un traité passé avec l’abbé de Nouillé et l’abbaye de la Grâce Dieu en 1244.

Ce territoire est nommé Ortus Régis ( les jardins du roi ) sans doute en raison de la fertilité de la terre.

On sait également que l’abbaye de la Grâce Dieu avait installé un prieuré pour gérer les terres qui lui appartenaient. Les ruines étaient autrefois apparentes près de la ferme de Rioux.

Avant de devenir une annexe du Gué, Rioux devait être une paroisse indépendante et elle possédait une église et un cimetière. Les pierres de Notre dame de Rioux servirent à l’agrandissement de l’église du Gué d’Alleré en 1840.

Jusqu’à la révolution de  1789 on enterrait encore au cimetière de Rioux.

Ensuite nous avions le hameau ou village de Mille écus, là aussi une église et un cimetière mais surtout un château.

Ce dernier puisant ses racines dans les profondeurs de l’histoire et dépendant de la seigneurie, distinct de Mille écus.

Mais revenons à notre seigneurie du Gué d’Alleré qui avouons le est restée dans les limbes de l’histoire.

Le château du Gué d’ Alleré a disparu sans laisser de trace, aucune photographie, aucune gravure, aucune peinture et aucune mention.

Nous connaissons bien sûr son emplacement grâce au cadastre Napoléonien , c’est une grande bâtisse en U que jouxtent des bâtiments de ferme en ce qui devait correspondre à la métairie du château et aux communs de ce dernier.

L’ingénieur Claude Masse nous en donne une bien piètre description, un corps de bâtiment flanqué de deux tourelles, rien qui donne une impression de grandeur.

LES BROCANTES TOMBEAUX DES SOUVENIRS, LA TANTE GABY

 

Gabrielle Marqueyssat

Alors que s’étirait le chemin de mon dernier crépuscule, une balade dominicale me mena au pied des vénérables tours renaissance du châtelet de Matha.

Une brocante s’étendait à ses pieds, les marchands et autres brocailloux avaient déballé leurs étals.

Achalandés des objets les plus divers; ils nous attendaient nous les acheteurs du matin avec une avidité de début de journée. Entre gens du même monde ou entre gens simplement mus par les mêmes passions, les affaires se nouaient et pièces et billets changeaient subrepticement de main.

Le froid était vif mais personne ne semblait y prêter attention tant la recherche de la perle rare minimisait nos ressentis.

J’avais déjà fait mes affaires lorsque en un ultime passage je vis, groupé au pied d’un vieil écritoire, un tas de vieilles photographies. Au vrai le croyez vous, elles n’attendaient que moi. Mon imagination se mit en route et je pensais aussitôt que le destin les avaient mises devant mes yeux afin que je tire du néant une dernière fois le visage de ces pauvres décédés. J’en étais sûr quelque chose  m’avait dirigé vers cette table où des centaines d’objets hétéroclites attendaient que quelques amoureux ne leur redonnent une seconde vie.

Je me saisis avec ravissement de ces bouts de destinée. La première photo était celle d’une petite fille, âgée de quatre ou cinq ans vêtue d’une robe et d’un petit bonnet. Le personnage avait été placé sur un fond représentant une rue de village.

Mais ce qui m’intéressa le plus ce fut le nom de famille qui était écrit sur le verso de la photographie. J’entrevoyais aussitôt les possibilités de narration.

Je continuais la prospection, une jeune femme sur une petite photo carte, là aussi un prénom, c’était le même que la petite fille. Sur une autre, bien plus tardive apparaissait une femme d’age mur avec trois enfants , là encore le prénom était mentionné.

J’avais donc trois photos de la même personne à des ages différents. J’étais aux anges.

En rentrant chez moi, je me fais donc le dur constat que dans cinquante ans ou peut-être moins, personne ne trouvera de tels trésors, car nos souvenirs sont maintenant irrémédiablement enfermés dans une puce de téléphone ou d’ordinateur. Mais ainsi va la vie, ni revenons pas.

Elles sont maintenant étalées devant moi, la petite fille s’appelle Gaby Marqueyssat, ouf le nom n’est point commun.

Ensuite nous avons tante Gaby, puis tante Gaby, avec Roger, Gisèle et Hélène.

Je commence mes investigations avec la photo qui me semble la plus ancienne. Elle a été prise à Paris chez Camille Gratiolet, c’est un photographe de Villeneuve sur Lot qui exerçait au 131 avenue de saint Ouen au début du 20ème siècle.

Cela me paraissait naturel de commencer par celle-ci car c’était Gaby enfant.

J’avais donc un nom et un prénom, mais j’avais plus que cela. Sur une carte dont je vous parlerai plus tard j’avais aussi une adresse.

La famille de Gaby habitait donc sur Cognac place François Premier

Immédiatement je me rendis sur les registres de recensement. Ce ne fut pas long et je trouvais toute la famille. Gaby était Gabrielle et avait vu le jour à Bordeaux .

L’enquête se poursuit sur Bordeaux avec les tables décennales, il y avait trois sections, il fallut donc trouver la bonne. Ceci fait je découvre ma Gabrielle Marqueyssat.

Je me rends maintenant sur le registre de naissance, elle est née le 20 octobre 1901 de Joseph qui est mécanicien et de Jeanne Poujoula tailleuse d’habits. Lui est de Bordeaux, elle de Villeneuve sur lot. Gabrielle a une sœur aînée qui se nomme Irène.

Il n’y a aucun doute c’est la même famille tout correspond.

Je retrouve l’acte de mariage des parents puis je retourne sur Cognac où j’étudie l’évolution de la famille. Joseph est garagiste et la famille s’est agrandie d’un garçon prénommé Marcel.

Tout le monde vieillit, et Irène et Gabrielle deviennent employées de banque à la société générale de Cognac. C’est déjà surprenant pour cette époque.

Vient la grande guerre et ses affres. Au début je vous ai parlé d’une carte où j’avais trouvé l’adresse de la famille. En fait il y en a trois.

Ce sont de biens chastes missives de militaires en peine de cœur et de vie. Deux sont destinées à Gaby qui n’a que dix sept ans, l’amoureux se nomme Alois et signe » votre petit ami » . Il est au front en ce mois d’août 1918. A t-il survécu, se sont -il revus ?

L’autre carte qui représente une jeune fille est écrite d’une superbe écriture,  » chère amie les souvenirs vont de l’un à l’autre. « Je me rappelle et on ne reste que un sentimant douce dans le cœur. Je vive dans l’espérence, souvenir de Alois. » C’est mignon, tendre et plein de fautes.

Puis il me faut bien continuer, Gaby a contracté mariage à Saint Gervais maintenant commune de Nanteuil en Vallée dans le département de la Charente. C’est facile il en est fait mention sur l’acte de naissance.

Nous sommes en 1926 et l’heureux élu se nomme Petit Jean Eugène George, il est né le 10 mars 1900. Contrairement aux usages le mariage a lieu dans la commune de l’homme, c’est bizarre mais pourquoi pas.

Maintenant comment poursuivre, je n’ai plus la possibilité de lire les registres mais il me vient une idée. Une dernière source.

Le livret militaire du marié me donnera peut-être des renseignements.

J’ai de la chance et la vie de Gabrielle se déroule comme un tapis, en 1927 la famille est à la Roche sur Yon, puis l’année suivante ils sont sur Poitiers où le mari de Gabrielle est répétiteur au lycée. Elle est employée à la banque de France.

J’apprends aussi qu’ils auront 5 enfants et qu’en 1965 ils se retireront sur Bayonne.

Gabrielle Marqueyssat épouse Petit décède à Bayonne le 18 juin 1990.

Voila je pense avoir fait revivre cette petite fille et je vais m’intéresser aux autres photos.

L’une d’elle ancienne a été prise 31 cours de l’intendance à Bordeaux, au recto une inscription  » tante Gaby. Au début j’ai pensé que cela pouvait être ma Gabrielle mais ce portrait de femme ne pouvait correspondre car le photographe de cet atelier est mort en 1912 (Jules Fourie ).

 

 

 

Gabrielle Poujoula épouse Sans

Puis qu’elle ne pouvait être Gabrielle Marquessat, qui était-elle ?

La réponse je l’obtins sur une autre photo qui représente une femme dans la plénitude de sa beauté. Aucun doute c’est la même femme que sur le portrait.

Mais j’ai de la chance cette fois je trouve son nom de femme inscrit sur l’arrière de l’épreuve.

Immédiatement je retourne sur les tables décennales de Bordeaux et j’obtiens les renseignements que je cherchais.

Tante Gabrielle est Gabrielle Poujoula née à Villeneuve sur Lot en 1872, c’est la sœur de Jeanne Poujoula la mère de notre petite Gabrielle Marqueyssat.

Elle est modiste et son mari Pierre Sans est employé de banque, le mariage a eu lieu le 04/10/1894.

Tante Gaby est donc la tante de Gabrielle, Irène et Marcel Marqueyssat.

Tante Gaby

 

Si Jeanne et son mari sont partis sur Cognac la tante Gaby est restée à la même adresse toute sa vie.

Les recensement jusqu’en 1936 nous apprennent qu’elle vivait au 77 de la rue Mondemart.

Le couple eut deux enfants, Gaby resta modiste et lui finira courtier. Ils sont tous les deux morts après leur fils René en 1936. Mais je n’ai encore pas terminé de lire le registre du cimetière où se trouve le caveau familial de la famille Sans.

Voila une petite histoire tirée d’un de mes achats en brocante. Si quelqu’un connaît cette famille qu’il me contacte car je possède d’autres photos que j’investigue et qui non pas encore livrées tous leurs secrets mais qui sont liées avec la famille de ma Gaby.

Notamment trois ou quatre photos de Daniel de Saint Aulaire et de Louis de Saint Aulaire. Je n’ai pu encore les identifier, mais ce Louis était le parrain d’Irène Marqueyssat.

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 6, Le retour des mauvaises images plein les yeux

Même le ventre vide l’on succombe au sommeil, les filles finirent dans les bras de Morphée mais Daniel attendit le retour de son père.

Rien, il n’avait rien trouvé si ce n’est un quignon de pain moisi qu’il avait volé à des animaux.

Fernand partagea et garda une part à ses petites qui dormaient. Tout le monde  appliqua le précepte  » Qui dort dîne  », celui qu’on applique aux enfants pas sages et qui n’apprécient pas le repas proposé.

Daniel fit des cauchemars toute la nuit et se réveillant mille fois. Il voyait un homme s’enfuir sur son vélo, il sentait l’odeur de femme de la bourgeoise, il revoyait le vacher étendu mort.

Mais il devait endurer les affres de la faim, et l’estomac qui se contracte. A l’aube un fumet paradisiaque réveilla les dormeurs. Une vieille dame dans un poêlon bosselé tournait avec une grande cuillère qu’elle avait déniché, un savoureux breuvage. Cela sentait le bouillon et Daniel immédiatement sur ses pieds se souvint de celui délicieux de sa cuisinière de mère. Il s’approcha comme tous les autres. Le brouet était clair, très clair même, aucun morceau de lard, aucune carotte, aucune patate. La merveilleuse touilleuse souleva avec sa cuillère le met principal de son bouillon.

Pierrette eut un haut le cœur, Lucette s’enfuit au fond de la grange, Daniel détourna son regard et la bourgeoise lâcha  »  jamais je ne mangerai cela  »

Fernand grommela  » à Verdun on aurait bien mangé notre merde et bu notre pisse  » . Il n’empêche les pattes de poulets qui flottaient à la surface du liquide n’engageaient pas à la dégustation.

Une espèce de gélatine se formait en surface, c’était prêt, avis aux amateurs. Ce fut une sacrée affaire pour faire avaler ce potage aux enfants. Daniel pourtant pas difficile eut un haut le cœur, mais le regard noir de son père fit qu’il montra l’exemple et avala devant ses petites sœurs l’ignoble breuvage.

C’était maintenant le moment de repartir, Montargis était la prochaine étape, 40 kilomètres à faire avec des enfants sous un soleil de plomb et le ventre vide.

Cela se transforma en un chemin de croix, Pierrette ne pouvait plus avancer et les hommes se relayaient pour la porter. Les muscles devinrent lourds, les ampoules apparurent, l’on fit des pauses de plus en plus fréquentes, les colonnes de marcheurs étaient de plus en longues, faméliques, toujours le même spectacle. Les vaches  beuglaient à la mort de n’être pas traites, Ferdinand et les ouvriers en rattrapèrent afin de les soulager et aussi pour apporter quelque chose de substantiel aux estomacs.

Dans une petite commune ils eurent droit à du pain, fruit de la charité publique et d’une organisation municipale pas encore défaillante. Cela faisait d’ailleurs exception car dans la plupart des communes le maire avait déserté.

Il y eut encore des alertes et les avions à croix gammées, comme des corbeaux virevoltaient au dessus de la longue file de presque moribonds.

L’on vit encore des cadavres, une famille fauchée par une méchante explosion, le père pantelant, la tête ridiculement tournée semblait vouloir encore demander des nouvelles de sa famille. La mère tenant son bébé gisait dans l’herbe, sa belle robe blanche était maculée de sombres taches rouges qui maintenant viraient au noir. Les mouches faisaient déjà festin de la tendre chair du poupon. Une odeur acre montait en une écœurante volute, tous, à tour de rôle détournaient le regard mais gardaient pour de longues minutes la suave flagrance de la mort.

Pourquoi avait-on fait choix de se sauver, que faisait-on ici à crever doucement de faim et de fatigue. A ce niveau les voitures à moteur avaient singulièrement disparu et celles attelées avaient été abandonnées à Montereau. ll manquait maintenant du foin, la ruée avait pillé les réserves des fermes, les animaux hagards refusaient d’avancer..

La résistance humaine est presque sans limite devant la peur. Ils mirent vingt heures pour effectuer les 40 kilomètres.

La situation à Montargis virait au tragique et la condition sanitaire des réfugiés se dégradait.

On eut aussi la confirmation que Paris était occupé mais surtout que le maréchal avait demandé un arrêt des combats aux allemands. Cela devait se faire dans l’honneur entre soldats, Fernand qui pourtant vénérait Pétain eut comme un mouvement d’humeur. Ce fut fugace mais c’était une brèche dans la confiance sans borne qu’il lui portait.

Deux longs jours ils restèrent à Montargis, les allemands arrivèrent et les firent rebrousser chemin.

Comme à l’aller, le retour fut pénible mais on allait retrouver sa maison et dormir, dormir et manger enfin.

Sur place à Nangis ceux qui étaient restés, n’avaient pas été massacrés. Fernand retrouva sa maison boulevard Voltaire, elle n’avait pas été pillé.

Il retourna à son labeur d’ouvrier agricole, les rutabagas et les topinambours firent avec les tickets de rationnement leur apparition dans les ménages.

Daniel continua son apprentissage, continua à jouer au foot et enfin rencontra une belle paysanne de Rampillon. A la libération de Nangis il s’engagea dans la première armée de de Lattre de Tassigny et faillit se faire tuer à la bataille de la poche de Colmar.

Toute mon enfance j’ai entendu l’histoire de cette virée inutile et tragique . C’est avec plaisir que je vous la restitue afin que la mémoire se transmette.

Vous l’aurez compris Daniel est mon père et Fernand mon héros de grand-père et gageons que ces deux réunis ont fait l’homme que je suis devenu.

Pour clôturer cette évocation de l’exode terminons par une petite touche d’humour, à savoir que mon père n’a jamais plus mangé de soupe de pattes de poulets et qu’il s’en est pas plus mal porté.

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 5, le vol du vélo rouge

 

Une odeur de mort planait, la fumée piquait les yeux et faisait tousser. La chaussée encombrée empêchait tout mouvement. On s’arrêta par nécessité mais maintenant où aller?

Fernand et le bourgeois s’approchèrent des rives afin de trouver un moyen de passage, les polonais restèrent avec la charrette, les enfants et les patrons? Il fallait faire attention à ne pas se faire voler.

Le temps s’arrêta pour tous, il faisait chaud, on ne trouvait pas d’eau, les estomacs commençaient à se contracter.

Il n’y avait plus rien à vendre, plus rien à voler, qu’allait devenir cette marée humaine.

La bourgeoise s’éloigna un instant pour satisfaire aux besoins de la nature, au même moment l’un des polonais s’écarta aussi.

Les deux ne revinrent qu’après un long moment, l’ouvrier avait la mine réjouie et l’on compris quand polonais il se vantait de sa bonne fortune. La belle dame avait son plein de paille dans son chignon et les boutons de son corsage étaient attachés le lundi avec le mardi.

Érotisme de la peur, pulsion d’animaux qui sentent qu’ils peuvent mourir ou phantasme d’une rencontre interdite, toujours est-il que l’exode du peuple faisait un cocu de plus.

Ceux partis revinrent enfin et expliquèrent qu’ils s’étaient fait tirer comme des lapins par les soldats français postés sur l’autre rive.

Il y avait quand même une bonne nouvelle, Fernand avait trouvé un passeur pour mener tout le monde sur l’autre rive. Mais comme chaque chose à un prix il fallait laisser les charrettes et l’ensemble des affaires.

C’est à ce moment d’hésitation que le drame se joua, Montereau était un carrefour stratégique et les bombardiers allemands apparurent à nouveau. Abris dérisoires, fuites échevelées, détresse, une explosion, des corps. Les petites furent soufflées et couvertes de débris et Daniel un peu sonné par la déflagration. Ils n’avaient rien, mais l’horreur apparut, un vacher de la Psauve qui les suivait depuis le début gisait mort. Les enfants restèrent muets, tétanisés, jusqu’à présent ils ne connaissaient pas les morts, celui ci discutait avec eux quelques minutes avant l’attaque. On l’abandonna, quelqu’un viendrait bien le relever. C’était pour sûr gageure que de penser cela, les services étaient partis depuis un moment, maire, pompiers, infirmiers, croques morts tous fuyaient comme les autres l’avance des troupes allemandes.

Chaque homme se voyait fusillé, chaque femme se voyait forcée et chaque enfant se voyait mangé.

Pour Daniel il y eut un autre traumatisme que le regard du mort qui restait figé dans ses pupilles. Ce fut la disparition de son vélo, un salaud avait profité de la situation. C’était à vrai dire plus qu’une bicyclette, c’était le cadeau de sa mère défunte pour son certificat d’étude. Avec cette disparition sa maman mourait une autre fois. Une plaie béante s’ouvrait de nouveau, sa vie en sera changée à coup sûr. Il chercha en vain le voleur, mais dans la confusion, la foule et la mort il ne la retrouva pas. Des larmes de haine et de désespoir lui montèrent aux yeux. Fernand son père portait aux Boches une haine inextinguible pour les années qu’il avait perdu dans les tranchées, lui à n’en pas douter leurs en voudrait le restant de ses jours pour ce souvenir perdu, ce bien plus précieux qu’un bijou, l’image d’un être disparu.

On ne prit que le nécessaire et l’on passa comme on aurait passé sur le Styx le fleuve qui sépare le monde terrestre des enfers. Le passeur ne se nommait pas Charon mais il fallut lui donner une pièce pour chacun des passagers. Le sens des affaires pouvant aller de paire avec la charité.

L’on voyait les ponts bouleversés, le fleuve charriait des cadavres d’animaux mais malheureusement l’on reconnu aussi une capote de soldat. Divers débris voguaient au rythme du courant, planches, tonneaux, poutrelles . Une barque à la dérive vint frapper le long de notre frêle esquif, Pierrette poussa un cri de terreur, les gamins ne savaient pas nager et de toutes façons les nappes d’hydrocarbure qui surnageaient entre deux eaux auraient servi de terrible obstacle.

Mais enfin tous étaient en sécurité, les patrons, la bourgeoise et son cocu ainsi qu’une partie des polonais. Le reste de la troupe resta avec les charrettes et les animaux, il est vrai contre un substantiel dédommagement.

La journée était presque terminée et la situation sur cette rive était aussi précaire que sur celle que les réfugiés avaient quittée.

On se réfugia dans une grange, les ventres criaient famine, Daniel surveilla ses sœurs, Fernand et les ouvriers agricoles de la Psauve tentèrent de trouver de la nourriture.

Dans cette grange l’on pouvait faire un panorama de la nature humaine, il y avait ceux qui bâfraient en silence et en cachette ne partageant rien, il y avait une pauvre maman avec des marmots en bas age qui vit que la petite Pierrette la regardait avec insistance et qui charitablement partagea un fond de lait entre elle et ses petits.

Il y avait aussi un couple d’amoureux qui se nourrissait de leurs baisers et aussi un cacochyme vieillard en sarrau qui tenait la main parcheminée de son épouse. Ridée comme une poire tapée elle souriait de sa bouche édentée. Rien ne semblait les atteindre, ils étaient là car leur fils les avait presque hissés de force dans le tombereau.

 

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 4, la rupture des ponts

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 4, la rupture des ponts

 

Fernand lui s’inquiétait un peu de ses parents, Charles et Léonie normalement devaient être aussi sur la route. Ils étaient partis avec les employés de la sucrerie Lesaffre où Roger, leur plus jeune fils travaillait.

Au loin on entendait encore le fer des roues de charrettes, de ceux qui coûte que coûte avançaient. Mais ce qui était le plus triste c’était encore d’entendre le beuglement des vaches non traites. Cela vous retournait l’âme d’autant que paradoxe, les femmes cherchaient du lait pour leurs petits.

Le lendemain matin après avoir mangé chichement l’on se remit en route, bientôt Montereau, tous pensaient que cela serait le début de la sécurité.

On eut dit finalement une bande de romanichels, pas lavés, dépenaillés, qui se mit en marche.

Le bourgeois tenta de redémarrer sa voiture, rien n’y fit, les hommes la poussèrent, mais rien ne put la faire repartir. On la cacha dans une grange mais sans beaucoup d’espoir qu’elle ne suscite pas l’intérêt du pillard. Madame en cassa son talon et on lui trouva une place dans la deuxième charrette. Un ouvrier agricole se mit à lui faire du gringue, sans se préoccuper du mari qui marchait devant.

Fernand rigolard disait tout haut, celle là, m’étonnerait qu’elle y passe pas.

De loin l’on voyait enfin Montereau et ses deux cours d’eau, l’Yonne et la Seine qui se rejoignaient pour n’en faire qu’un.

L’on voyait aussi la colline de Surville où Napoléon avait bombardé les autrichiens en 1814 lors d’une autre invasion.

Cela aurait pu être rassurant si des volutes de fumée n’apparaissaient pas également.

Puis le voyage presque bucolique prit un tour plus tragique, au détour d’un virage, l’innommable se fit jour.

Les Junker 87 avaient fait leur office, des dizaines de voitures gisaient là abandonnées, retournées. Des meubles brûlaient lentement comme pour un feu de la saint Jean, des bagages éventrés laissaient échapper des hardes. Un tas de photos, dérisoire souvenirs s’envolaient au vent.

Un couple de bœufs regardait en piétinant le spectacle prêt à repartir. Sur le bord une antique Renault se consumait lentement, la peinture partait en cloques, les sièges pleins de paille et couverts de cuir laissaient voir leurs ressorts. Sur le toit un matelas qui deux jours avant avait du voir les joutes amoureuses d’un couple d’amoureux, fumait en son intérieur et exhalait une odeur de crin brûlé.

Dans l’herbe pleurait une petite fille, les larmes coulaient comme un fleuve sur sa petite robe. Elle avait perdu l’un de ses petits souliers vernis de communiante, les parent au départ lui ayant passé ses habits du dimanche.

Dans le champs, un cheval les pattes en l’air le ventre gonflé, puait sa charogne maléfique.

Mais là sans doute n’était pas le pire, un homme gisait sur le dos, le ventre ouvert, les boyaux débordant encore chauds que de ses mains il n’avait plus retenir. Ses yeux étaient révulsés, il avait vu la terreur, avait senti sa mort. Pas très loin une scène morbide et fascinante, une femme nue dont les vêtements avaient été soufflés par l’explosion d’une bombe, gisait là sans blessure apparente. Chacun regardait, obnubilé par l’indécente nudité ou par l’immobilité de la morte. La blancheur de ses fesses contrastait avec le rouge de la mare de sang qui se coagulait sous sa tête. Un soldat qui passait, la couvrit d’un dérisoire linceul.

De l’autre coté un vieux, canne à la main hurlait qu’il avait perdu sa femme, fou de douleur. Sa fille vint le chercher et rassura ceux qui cherchait sa pauvre femme, elle était morte depuis dix ans et le pauvre n’avait plus sa tête.

Un groupe de soldats avait quand même prit position pour riposter, cela avait été vint, mais sauvait l’honneur.

En fait la route était pleine de morts, tas de chair désarticulée, dérisoires morceaux humains. Daniel qui n’avait vu que sa mère morte était livide, les gamines pleuraient et la bourgeoise geignait comme une enfant qui n’avait plus son hochet.

L’un des ouvriers Polonais qui connaissait le martyr de ses compatriotes à Varsovie laissait échapper des larmes. Un autre serrant les poings se jurait d’aller combattre quelque part.

Maintenant que nous arrivions, l’endroit se transformait en cimetière de voitures, civiles, militaires, une ambulance et même un corbillard. Les militaires se faisaient plus nombreux et tenez vous bien certains étaient encore organisés pour combattre.

La colonne se stoppa ,comme un serpent immobile sur une pierre au soleil.

Fernand se détacha et partit aux nouvelles afin de se  renseigner pour le passage des rivières.

Le patron tenta d’acheter de la nourriture mais ne trouva rien. Les enfants se partagèrent le dernier quignon.

Au bout d’une éternité le père revint, les ponts étaient détruits. Tous se regardèrent en maudissant leur venue dans cette ville inconnue.

C’était une toute autre chose que précédemment, les carcasses de véhicules jonchaient les accès au pont, des maisons avaient souffert des bombardements. De nombreux cadavres d’animaux commençaient leur pourrissement et malheureusement aussi quelques pauvres malheureux.

Pour Fernand qui avait fait la bataille des frontières, la Marne, l’Aisne , Verdun, la Somme, le Mont Cornillet cela paraissait presque une farce, mais pour Daniel et les petites se fut un théâtre apocalyptique.

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 3

 

On ne voit plus maintenant la blonde ondulation des champs de blé, remplacée par l’ombre rafraîchissante de la forêt.

Pierrette  dort bien calée entre deux matelas, mais Lulu elle commence à geindre, entre pipi et grosse commission elle tente d’attirer l’attention sur sa fatigue. Mais marche ou crève, il faut fuir.

Soudain un bruit venu du ciel, on s’interroge, Français, boche ou rital. La panique s’installe, la peur prend aux tripes.

Un couple de vieux belges semble reconnaître le bruit caractéristique des terribles bombardiers en piquée Allemand.

C’est la ruée vers les couverts, Fernand attrape Pierrette et la jette presque dans le fossé.

Daniel lâche avec regret son vélo et plonge à son tour se retrouvant la tête dans les nichons de la bourgeoise à la Peugeot. La situation pour lui est inédite, elle aurait pu être sensuelle, mais avec la peur les sens ne se régissent pas de la même façon.

Jacqueline est quand à elle sur le dos avec un Polonais comme protecteur, en profite t-il ?

Mais où est passé Lulu, pas bien loin elle s’est calée le long de la grande roue et on aperçoit sa tête derrière le gros moyeux. La patronne quand à elle hurle comme un goret qu’on égorge à l’abattoir de Nangis, on a oublié ou pas eut le temps de la descendre. Son mari bientôt passera un sale quart d’heure.

Ce n’est qu’une fausse alerte, la mort est pour d’autres, on entend au loin quelques claquements.

Un fumée monte à l’horizon, le silo, la sucrerie, l’aérodrome des loges, non c’est plus loin déclare le patron. Cela rassure tout le monde et on reprend la marche. Il fait chaud, la faim tenaille maintenant les ventres.

Personne ne s’arrête, comme une nuée d’abeilles mut par le même instinct, on avance.

Pierrette et Lulu se chamaillent, il y a de la taloche dans l’air. Daniel engage par la vitre un semblant de conversation avec la belle dame qu’il a drôlement côtoyée pendant l’alerte. Son père sourit de le voir lui si timide parler avec une femme.

On arrive au chemin qui mène aux étangs de Villefermoy, Daniel y vient nager avec la jeunesse du village, c’est un lieu de rencontre et des idylles s’y nouent .Il a un pincement au cœur au dimanche qu’il aurait pu passer là bas.

Puis mus par un instinct grégaire chacun s’arrête à tour de rôle pour manger, même une fuite éperdue n’empêche pas d’avoir le ventre creux.

Ce n’est pas parce que les boches nous talonnent au cul qu’on doit pas bouffer, dit l’un, oui et puis boire un coup, dit l’autre.

Comme un pique nique de congés payés de 36, saucisson, fromage et pinard, on se croit sur les bords de Marne. Pour peu certains mariolles pousseraient la chansonnette.

Le bourgeois et sa femme se joignent sans rancune à ceux de la ferme après tout on fuit la même chose. Certes et la différence est notable, eux savent qu’ils vont rejoindre l’hospitalité d’amis dans le sud alors que les pauvres en culotte de velours et ceinture de flanelle partent en une aventure sans but bien fixe.

Personne n’a envie de repartir mais hélas les bruits les plus alarmants courent. D’ailleurs quelques tirailleurs nord africain en leur charabia font comprendre à tous que les frisés défilent sur les champs Élysées.

Fernand ricane avec d’autres anciens de la dernière, en leur temps on les avait arrêtés sur la Marne. Chacun commente différemment mais pour sûr tous sont d’accord pour penser que le vieux Pétain va arranger cela.

Le rythme se fait moins rapide, toujours plus chaud, une poussière épaisse s’élève de la colonne , tous font grise mine.

La famille n’est pas encore à Montereau, il faut s’arrêter pour la nuit. Un campement s’improvise autour d’une grange, la ferme a été abandonnée par ses occupants.

Les polonais font le tour des lieux, les portes sont béantes, déjà forcées. Les placards ont été visités, pillés de fond en comble les pièces présentent un triste spectacle. Pour sûr à leur retour les pauvres ne retrouveront plus rien. On trouve un drap pour allonger les petites mais les ouvriers aurait bien aimé trouver un peu de vin . La cave plus que tout avait intéressé quelques soiffards. D’ailleurs il n’est pas besoin d’être grand clerc pour trouver les coupables. Un groupe de militaires dépenaillés, sans les armes qu’ils avaient dû jeter et évidemment sans officier, braillaient autour d’un feu complètement saouls.

Pour Fernand ils ont mérité le peloton d’exécution, mais tout se délite, tout part à l’eau

Daniel fait le tour de l’endroit, il voit une femme qui donne le sein et une autre qui cherche au près des groupes un peu de lait.

Les repas s’organisent, certains sont opulents d’autres chiches, c’est selon le degré de richesse, de préparation et bien sûr du nombre de jours qu’on a marché.

Jacqueline la grande organisatrice s’aperçoit qu’au niveau nourriture la famille n’ira pas loin. On fait cause commune avec les ouvriers polonais et les patrons de la Psauve.

Fernand mange peu et donne sa part à ses filles. Les gamines s’endorment du sommeil de l’enfance. Daniel lui se cale comme il peut et entame une nuit agitée. Ne pouvant dormir Il ouvre les yeux à la lune et compte les étoiles. Il ne peut s’empêcher de penser à sa mère qui était morte il y a deux ans, des larmes lui viennent. C’est souvent dans les moment de détresse qu’on pense aux disparus.

 

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, ÉPISODE 1

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 2

 

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, épisode 2

 

Soudain apparut une charrette, puis une deuxième, le père Fernand marchait fébrilement au rythme lent des deux lourds chevaux de trait qui tiraient l’ une des voitures.

Pierrette fut surprise et Lulu cessa immédiatement sa sarabande autour de la corde, d’ailleurs les autres gamines tout aussi subjuguées par incongruité de l’échafaudage lâchèrent leur jeu enfantin.

Instinctivement toutes surent que l’événement qui touchait une partie de la population et dont elles avaient entendu parler par leurs parents allait maintenant les toucher elles.

Les deux gamines Tramaux connaissaient une partie des hommes qui accompagnaient les charrettes, c’était des ouvriers agricoles Polonais. Main d’œuvre à bas prix qui pullulait dans toutes les fermes briardes. Leur père Fernand en disait pis que pendre et les appelait les polacks, reconnaissant toutefois qu’ils étaient de fiers et courageux paysans. Mais c’était plus fort que lui, tous ceux qui ne venaient pas de l’est de la Seine et Marne étaient un peu étrangers. Pierrette se gardait bien à l’école d’employer les mêmes épithètes que son père. Les boches, les ritals, les polack, les rosbifs, les amerloques, les crouilles, les négros, les youpins et les niakoués, le père il voulait pas en entendre parler, c’était acquis et acté.

Apercevant ses filles, les ordres fusèrent, Lulu fut envoyée à l’atelier de menuiserie pour récupérer Daniel. Pierrette dut aider son père à ficeler quelques affaires dans une valise de carton bouilli. Prendre l’essentiel sans en prendre de trop, la était la gageure.

Le fils de la maison arriva sur son beau vélo, il portait sur le guidon sa sœur Lulu, l’impudicité de la position n’échappa pas à l’une des femmes juchées tout en haut de l’enchevêtrement. Entre un matelas et une cage à poule on apercevait que sa vieille tête ridée.

Daniel en gamin tourmenté et anxieux savait contrairement à ses petites sœurs ce qui se passait. Son maître d’atelier préparait aussi son départ comme d’ailleurs la plupart de la population de Nangis.

Mais où était passée l’effronté de Jacqueline, nul ne le savait. Il faudrait bien un jour que l’impulsif zouave ne corrige sa fille avant que la féminité débordante de sa fille ne lui amène un petit qu’ils ne pourront pas appeler Désiré.

Mais enfin elle arriva, car bien placée au défilé des malheureux, elle avait vu son père passer.

Elle aussi boucla une grande valise où prévoyante elle entassa quelques victuailles. Elle considéra que c’était nécessaire au détriment de quelques nippes dont l’on pourrait aisément se passer..

Le convoi s’ébranla enfin Pierrette fut montée sur la charrette, lieu de dominance où son espièglerie pourrait jouer à plein.

Pour l’instant il fut décidé que Lulu marcherait mais tous se doutaient qu’elle ne tiendrait nullement la distance.

Daniel emmena son vélo et en compagnie de Jacqueline chemina.

Le convoi n’était pas encore sorti de Nangis que les difficultés déjà se faisaient jour . En effet des centaines d’autres habitants de la ville mus par une sorte d’instinct fuyaient comme une horde d’animaux chassée par le feu.

Fernand, son patron et les polonais voulaient aller jusqu’à Gien. Daniel ne demanda pas aux adultes la raison de cette destination. Il s’enquit simplement du nombre d’heures qu’il faudrait pour y parvenir. Personne n’en savait rien. Lentement l’on vit disparaître le château et la silhouette de l’église. Ces symboles familiers et protecteurs se perdaient dans l’évanescence de l’horizon.

Daniel en fut troublé mais ne pipa mot, le spectacle était somme doute grandiose mais aussi un peu burlesque à la fois. La foule qui se mouvait n’avait rien d’homogène, beaucoup de femmes et d’ enfants accompagnés d’ un grand nombre de vieillards. Certes des hommes marchaient aussi de concert avec les femmes et les chiards, mais la tranche des hommes faits, avait quand à elle bien disparue.

Bien que cela ne fut pas entièrement exacte car le convoi de pauvres hères, était souvent doublé par des convois militaires qui par leur direction ne partaient pas pour soutenir l’offensive Weygand.

Quand nos défenseurs passaient en ordre ou en désordre ce n’était qu’imprécation. Les vieux, entendons ceux de 14, les accusaient de lâcheté et les insultaient, les femmes plus incisives s’en prenaient à leur virilité. Certains n’avaient plus d’arme d’autres ressemblaient aux militaires de l’armée à Bourbaki.

Le spectacle au vrai était grandiose que ce long serpentin de fuyards, les voitures à moteur il est vrai pas nombreuses côtoyaient celles qui étaient tractées. Odeurs de bouse, de crottin et de pots d’échappement , le tout en un écœurant mélange venait incommoder la masse des fuyards.

Un véhicule , une Peugeot vint klaxonner afin de doubler la charrette de la Psauve, Fernand ne bougea pas. Des noms d’oiseaux s’échangèrent, le vieux zouave au bar de la gare en avait couché pour moins que cela et le ton monta.

Le fier à bras des villes, presque en costume du dimanche ne soupçonnait pas le danger d’insulter l’ancien nettoyeur de tranchées. Seuls les polonais le sauvèrent d’un désastre en retenant le botteleur énervé.

La circulation avait été bloquée et tous s’impatientaient, la voiture à moteur resta derrière en attendant de trouver le moyen de s’échapper de la lenteur des pourvoyeurs de purin.

LA SOUPE AUX PATTES DE POULETS, ÉPISODE 1

En cette journée, tous les habitants n’avaient qu’une phrase à la bouche,  » ils arrivent, ils arrivent  ».

Cela courait de bouche en bouche comme un mauvais microbe, comme une médisance sur un marché, comme un fait divers au café des sports et comme un bubon sur un pestiféré.

Daniel comme les autres entendit, mais rivé sur son établi, une varlope en main, il s’appliquait en apprenti consciencieux sur la tâche que lui avait confiée son patron le père Legouge.

Tous en ce lieu étaient nerveux comme dans l’attente d’un départ ou bien même d’un événement.

Ils avaient suivi sur leur TSF les dernières péripéties où plutôt devrait-on dire les derniers drames.

Depuis le 10 mai de cette année 1940, l’Allemagne avait forcé la France comme on force une femme. Au niveau d’un point faible que la ganache de Gamelin notre généralissime considérait comme fort , ils brisèrent nos lignes, dispersèrent nos forces.

Les arbres centenaires des Ardennes et le cours impétueux de la rivière Meuse, tels une ligne Maginot naturelle, étaient sensés nous protéger des hordes germaniques.

Certes quelques esprits chagrins s’étaient bien aperçus après quelques manœuvres que cette prétendue invulnérabilité n’existait guère. Mais écoutait-on les esprits chagrins.

Depuis rien n’avait pu arrêter les troupes teutonnes, ni le prétentieux colonel de Gaule, ni le défaitiste Weygand, ni le cacochyme Pétain et bien sûr encore moins nos généraux en place.

La ruée des chars allemands que l’on aurait pu prévoir si l’on avait lu les livres de Gaule était irrésistible. Que pouvait faire un Corap face à un Gudérian, que pouvaient faire des blindés dispersés faces à des meutes métalliques et tourbillonnantes commandées par des jeunes loups comme le général major Erwin Rommel.

Ce n’est pas que les hommes ne furent pas héroïques, mais il est difficile d’arrêter le sable avec ses mains. Mal commandés, mal équipés, démoralisés par la soudaineté de l’attaque après presque une année de drôle de guerre, ils ne purent que subir. Les Anglais à Dunkerque réussirent leur premier miracle en se ré-embarquant, mais nous nos pauvres poilus de l’an 40 finirent en immense majorité dans les stalags.

La chaleur montait doucement en ce jour de juin 1940, le soleil montrait déjà malgré l’heure matinale, toute l’étendue de sa puissance. Pierrette pour jouer c’était mise à l’abri des arbres du boulevard Voltaire.

 » le palais royal est un beau quartier toutes les jeunes filles sont à marier  »

La corde à sauter allait de plus en plus vite et Pierrette s’efforçait de suivre le rythme.

 » Mademoiselle Tramaux est la préférée de monsieur Untel qui veux l’épouser »

Bientôt essoufflée elle se prit les pieds dans la corde et chuta, heureusement elle n’abîma pas la belle robe que sa sœur Jacqueline lui avait confectionnée.

Elle se souvenait d’un précédent incident où en sautant par dessus les grosses chaînes qui bloquaient le passage sous les arbres, elle avait fait un accroc à sa robe.

Elle ressentait rien qu’en y repensant la brûlure sur sa joue quand sa grande sœur l’avait giflée.

Pour l’heure, elle était tranquille, cette dernière était partie avec une de ses copines voir le passage des réfugiés sur la route de Provins. Au vrai, il devait bien y avoir anguille sous roche car des réfugiés ils en passaient devant la maison sans que Jacqueline en fusse autrement intéressée.

Interrogée sur le sujet son autre sœur qui l’avait rejointe préféra éluder. Visiblement cela ne regardait guère une enfant de 8 ans. Lucienne ou Lulu n’avait que deux ans de plus mais semblait jouir d’une connaissance bien plus grande.

Que pouvait bien manigancer Jacqueline et que pouvait-elle cacher de bien suspect. Cette dernière exaspérait souvent Pierrette, en voulant agir en femme de la maison et en mère de substitution.

 » Tiens toi bien, montre pas ta culotte, coupes tes ongles noirs, mange proprement »

Elle n’arrêtait pas de lui casser les pieds et tant mieux si un quelconque secret la tenait éloignée de la maison à courir le guilledou.

Sa grande sœur avait quatorze ans, une vraiE femme avec de la poitrine et semble t’ il des poils entre les jambes bien que sur ce sujet Lulu ne sache pas grand chose. Elle jouait certes sa mijaurée, prenait de grands airs mais assumait il faut le dire son rôle de femme dans cette demeure qui en était dénuée depuis le décès de leur mère.

Leur père Fernand n’était jamais là, il partait à l’aube pour travailler comme ouvrier agricole à la ferme de la Psauve. Même si il était considéré comme l’un des meilleurs botteleurs des environs il peinait à nourrir sa nichée.

Depuis peu, Daniel son seul fils lui venait en aide en lui donnant sa maigre paye d’apprenti menuisier.

Ce dernier petit brun de seize ans, maigre comme une sardine encaquée, un peu rêveur avait été mis en apprentissage chez le menuisier Legouge à deux pas de chez eux.

Peut-être se serait-il vu poursuivre un peu ses études, il en avait les capacités. Le certificat d’étude qu’il avait eu avec brio était comme pour beaucoup le couronnement de leur scolarité.

Le beau diplôme viendrait rejoindre le cadre avec les médailles du père sur la cheminée puis finirait dans un tiroir lorsque l’enfant serait parti à tout jamais de la maison.

Lui comme les autres jours, était donc parti jouer de la varlope et du vilebrequin, il avait emmené sa gamelle pour manger sur place malgré que son atelier n eut été qu’à une encablure.

Lui aussi était le protecteur de ses petites sœurs, bien que ce ne fusse pas de la même manière que Jacqueline. Peu lui importait leur tenue et leur comportement, il les protégeait de loin en loin comme un pâtre sur ses ouailles.

Parfois même il atténuait les colères du père rien que par sa présence tranquille.

Par contre l’attitude de Jacqueline le révoltait quelque peu, cette gamine au corps de femme n’était encore qu’une enfant qu’elle affolait déjà par son aplomb la gente masculine. Elle était par trop entreprenante et bien trop libre de ses mouvements.

Les deux sœurs aînées Léone et Suzanne avaient quitté la maison depuis peu pour suivre leur vie affective.

Toutes deux vivaient en région parisienne dans la proche banlieue de la capitale.

UNE ÉPIDÉMIE DANS LE VILLAGE DU GUÉ D’ALLERÉ, A LA FIN DU GRAND SIÈCLE, ÉPISODE 2

 

D’Aubons s’en va mais il sait qu’il va revenir, car d’un œil, il a vu les autres enfants du couple.

Il a l’habitude d’enterrer les enfants mais à chaque fois il a quand même un petit pincement au cœur.

Le lendemain comme prévu il arrive chez les Juteau mais ce qu’il redoutait, était arrivé, la petite Catherine une espiègle gamine de dix ans avait choisi le silence de la nuit pour fausser compagnie à la vie. Cette fois le curé en était sûr, arrivait une nouvelle épidémie, une nouvelle vague de mort de tristesse et de dévastation. Simon et Catherine étaient entourés des leurs, ils avaient déposé Catherine et Jean sur la même paillasse. Le curé fit une prière on mit les deux enfants dans un linceul de lin blanc et on les porta en terre.

Toute la population du Gué d’Alleré les accompagne sauf les gens du château qui par peur de contagion se terrent dans leur demeure. Aucune compassion, aucune pitié, du moment que Simon paye ses impôts. Les Poirel se moquent bien de leurs serfs.

Trois jours plus tard la mort s’arrête chez d’autres malheureux, Louis Turgnier laboureur à bras voit son fils Elie disparaître, cette fois c’en est sûr le mal circule. Le petit qui vient de mourir était en pleine santé enfin comme peu l’être un enfant famélique. Il a sept ans et comme la fille des Juteau on aurait pu croire que sa destinée oscillait vers les vivants.

Le temps de s’améliore pas, le ruisseau de l’abbaye est chargé d’eau, le gué du ruisseau va bientôt être impraticable. Des paroissiens viennent à la cure mendier, déjà, l’hiver n’est point arrivé.

Le mercredi 13 octobre 1700 c’est le tailleur d’habit Mathurin Guenon qui vient quérir le prêtre, c’est la petite Anne âgée de huit ans qui vient de succomber. D’Aubons suit le père la tête basse il est las de tant de petits morts.

La petite est portée en terre le jour même à quoi bon traîner.

Pour l’instant la mort ne rode que sur le Gué d’Alleré, les hameaux sont épargnés, La Moussaudrie, Mille écus, Rioux.

Mais le lendemain il faut se résigner Mille écus et ses mauvaises maisons laissent passer la maladie.

Marie Anne Chabourny un bébé de quatre mois vient de mourir des mêmes symptômes. C’est peut être moins grave ce n’est qu’un bébé encore aux langes mais Françoise Guenon la mère hurle de douleur, elle est inconsolable Pierre devra immédiatement se remettre à l’ouvrage pour pallier à ce manque.

Au cimetière de Mille écus d’Aubons aperçoit un petit monticule de terre, c’est là que repose Laurent Merle le petit de Jean et de Suzanne Rozeau, peut être que ce décès à déjà un rapport avec la flambée de disparitions.

Mais le malheur continue de s’abattre sur le village, le 15 octobre  c’est Marguerite Rouault, trois ans, que le curé porte en terre, cette fois le seigneur Louis Poirel s’émeut. Mais sans se préoccuper de ses paysans il monte en carrosse et s’en va rejoindre La Rochelle pour fuir cette possible tragédie.

Le même jour, la mort retourne chez Mathurin, après sa fille c’est son fils Pierre qui succombe. Les parents n’ont plus de larmes.

La population devient inquiète, s’énerve, le châtelain est parti. Ce peuple dur et fier se sent démuni .

Le seize octobre arrive à la cure, Pierre Margat, encore,  non pas cette fois, cela sera un baptême, une petite fille prénommée Jeanne comme sa marraine Jeanne Berthonière .

Mais la ronde macabre se poursuit, voilà qu’apparaît de nouveau Simon Juteau, il vient presque en voisin, sa mansarde se trouve sur le chemin qui mène à l’abbaye, cette fois c’est sa petite Magdeleine âgée d’un an et demi. Je leur conseille de fuir, d’aller se réfugier ailleurs, mais pauvres parmi les pauvres ils n’ont personne chez qui aller.

Le village est triste et lugubre, il tombe des cataractes d’eau, le ruisseau gronde , les prairies sont inondées, le chemin principal n’est qu’un vaste bourbier, quand à la place du château elle n’est que flaque.

Comme une immense faux qui fauche d’un coté et de l’autre le curé doit retourner à Mille Écus, héla c’est encore chez Pierre Chabourny, là aussi deuxième mort en une semaine, Jean un an et demi.

Heureusement la terre n’est pas gelée, les fossoyeurs non pas de difficulté à creuser. Au château de Mille Écus, Françoise Émilie Gobert fait appeler d’Aubons, doit-elle s’inquiéter pour sa vie, doit-elle fuir car elle vient d’apprendre que la famille du seigneur du Gué est partie sur la Rochelle. Le curé avec tout le respect qu’il doit à la châtelaine, ne sait pas trop quoi lui dire, pour l’instant aucun adulte n’est mort. Il doit sans doute s’agir d’une poussée de maladie infantile.

Rien ne s’arrête, le mois d’octobre 1700 est pour le curé le pire de sa vie.

Le dix neuf retour chez Louis Turnier la petite Marie, cinq ans gît sur son humide grabat. Il ne peut qu’apporter un secours spirituel, la médecine des hommes est impuissante à juguler les fléaux de la mort des enfants. De toutes manières il n’y a pas de médecin ni de chirurgien dans la région et de toute façon, une saignée ou un lavement n’ont jamais guéri un enfant.

Le vingt et un octobre Jacques Fournat, dix ans, puis Barthélémy Guilbaut, cinq ans. Le Gué d’Alleré, Mille écus, bizarrement aucun mort à Rioux, la contagion s’arrête t’ elle au bord du ruisseau ?

Jusqu’ à présent la mort avait frappé chez les miséreux, la voilà qui maintenant s’attaque à l’aisance, Magdeleine huit ans fille de Pierre Margat et de Jeanne Berthouet le grenotier s’écroule elle aussi en pleine enfance.

La méchante, comme semblant avoir oublié quelqu’un s’en retourne chez les Juteau et leur vole le petit Jacques Moulin un an et demi qui est en nourrisse chez eux.

Puis enfin sans que l’on sache pourquoi l’épidémie semble s’essouffler, moins de morts, c’est certain mais quand même, ultime poussée, elle frappe encore chez notre grenotier Pierre Margat et leur dérobe le petit Jacques dix ans et fierté de la maison.

A la fin de novembre décède Pierre Barreau, il a les mêmes signes que chez les enfants, à quarante cinq ans il abandonne sa femme Jeanne Boucherie. Il est vrai que beau frère de Magdeleine Boucherie? il a assisté les Juteau dans toutes leurs épreuves, s’exposant énormément.

Le froid revient sur la contrée chassant peut-être les mauvaises miasmes. Le curé d’Aubons n’a plus à déplorer de mort jusqu’en avril de l’année suivante.

BILAN ANNÉE 1699

10 naissances

13 décès

BILAN ANNÉE 1700

11 naissances

23 décès dont 15 pour le mois d’octobre

BILAN ANNÉE 1701

11 naissances

8 décès