LA VIEILLE AU CHAT, Épisode 1, une fin de vie

 

Oh pas grand chose un petit rien, serait-ce une main qui se lève, qui se soulève comme pour demander un peu d’attention.

Le regard s’habituant à la faible clarté on la distingue enfin. C’est Anne, enfin la vieille Anne, la mère à la Constance, sans âge, comme statufiée par le temps. Elle est là sur son fauteuil de paille. Comme elle semble bien fragile, dans sa robe de laine noire, sèche comme une poire tapée, les yeux à peine ouverts, déjà fermés sur la vie. D’une maigreur de spectre, la peau parcheminée d’une momie égyptienne, la bouche fermée en un rictus, édentée elle caresse machinalement une chatte lovée comme une couverture sur ses genoux cagneux.

Comme elle, la bête ne semble pas avoir d’âge, vieille féline au cul pelé ayant reçu plus de coup de pieds que de caresses. Elle ronronne de satisfaction et profite d’être seule avec sa maitresse ou du moins avec celle à qui elle s’est donnée. On ne sait plus si elle est rousse mais son pelage jaune pisseux attire plus les pierres des gamins du village que les grattouilles que pourtant elle affectionne.

Anne n’est pas centenaire, loin de là mais les vicissitudes de la vie et les hasards de santé ont fait qu’elle n’est plus qu’une ombre alors que d’autres à son âges sont encore penchées sur leur planche à laver ou bien binent les rangs de betteraves. C’est ainsi, elle aimerait pouvoir courir la campagne, être autonome, rire des enfants, se brûler au soleil ou écouter le chant des oiseaux, alors que son seul trajet est celui du jardin où péniblement elle s’accroupit pour rendre à la nature le surplus dont son corps n’a pas besoin.

Elle vit depuis quelques temps chez sa fille Constance ou plutôt chez son beau fils François Guichard. Il aime à répéter qu’il est chez lui et que sa maison est celle de ses ancêtres, comme si le fait pour Constance, de lui donner des enfants, de s’échiner à en perdre la santé sur les terres de monsieur ou bien de laver ses fonds de culottes ne lui accordaient aucun droit de propriété.

Anne n’est que tolérée et n’a comme espace vital que son fauteuil et un vieux lit, sorte de grabat qu’un bagnard ne voudrait pas, calé dans une pièce sombre et humide, endroit précurseur de son futur tombeau.

Cet antre, elle le partage avec Marie sa petite fille, une garce au sang chaud qui pour l’heure n’a d’autres projets que de se faire voler sa fleur du milieu par un cultivateur du Thou répondant au joli prénom de Constant. Constant, il le sera, car il troussa la belle en chaleur et l’épousa pour compenser le don qu’elle lui avait fait. En attendant d’être repue des caresses d’un homme elle était d’une méchanceté à l’égard de tous et particulièrement de sa grand mère qui n’avait pas de défense.

Heureusement Anne avait son petit fils François, il la dorlotait, lui donnait le peu de friandises qu’il trouvait, lui racontait les histoires du village et les siennes propres. Elle était sa confidente et seule sa présence lui apportait joie et réconfort. Il la protégeait aussi des avanies de Marie.

Non pas que Constance sa fille fut méchante, non cela serait mentir, mais cette froide paysanne qui avait déjà fort à faire avec son diable de mari ne la considérait que comme un objet, une buche, une chaise ou une simple cruche.

On la nourrissait, la soupe était bonne et grasse, mais sa fille rêche comme une toile de chanvre n’avait pas d’amour à donner.

Des fois elle s’emportait même, disant qu’ Anne puait comme une vieille chèvre, c’était peut être vrai, la vieille ne se lavait guère. Mais le cul de la Constance ne voyait guère l’eau non plus, certainement que la sueur de son travail la lavait.

Non c’est sûrement la vieillesse qui puait, bien que certaines fois pressée par le besoin elle s’oublie quelques peu.

Ce qu’elle redoutait le plus était le retour des champs ou du cabaret de son gendre, il la rudoyait, n’était pas gentil, lui faisait sentir que sa présence dérangeait, qu’il serait bien qu’elle crève au plus vite pour récupérer le fauteuil et la place au chaud qui allait avec.

Le soir il n’avait qu’une hâte qu’elle se couche, qu’elle débarrasse la pièce principale afin qu’eux puisse vivre leur intimité derrière la protection des coutils entourant le lit du couple.

N’allez pas croire qu’elle ne participait pas à la dépense, Constance lui prenait tous ses sous, elle était un complément aux finances du couple .  La vente des biens, qu’elle avait au Gué d’Alleré avait permis l’agrandissement des biens de François Guichard. Mais que voulez vous l’ingratitude allait de paire avec la convoitise. Elle avait bien hâte de partir rejoindre son mari Pierre et son fils François dans les flammes d’un enfer certain ou dans la quiétude d’un paradis plus qu’incertain.

En attendant que l’indifférente et le tourmenteur rentrent du travail, que la peste ne revienne de quelques tribulations et que le gentil mignon lui dépose un sonore baiser elle n’avait que sa mémoire à faire travailler.

Cela au moins était intact et sa vie revenait en boucle enfin surtout les mauvais moments.

Il y avait un couple d’années que sa vie comme celle des femmes en ce genre de cas, avait basculé.

D’une normalité à toutes épreuves son quotidien de femme mariée avait changé lorsque son mari Pierre Turgnier avait commis l’idiotie irréparable de mourir en la fleur de l’âge. Ce rude maçon aux mains calleuses, capable de boire plusieurs litres de rouge par jour, pouvant soulever des charges qu’un âne bâté aurait refusé, l’avait laissée comme une andouille en partant prématurément. Oui, elle avait gagné en liberté, plus de père, ni d’homme pour lui dire quoi faire. Mais en contre partie une solitude affreuse dans une société paysanne qui refusait d’admettre qu’un bas ventre de cet âge là ne fusse possédé par un mâle membre de la communauté villageoise.

Se refusant à tous les partis elle avait souffert, souvent mise à l’écart par les autres femmes qui la suspectaient d’être une potentielle voleuse d’homme. Elle était la veuve, pourquoi ne se remariait-elle pas?

Oui elle avait maudit son homme de l’avoir abandonnée, elle regrettait ses mains rudes qui la rudoyaient pendant l’amour, elle se mettait aussi à rêver des coups de reins sans douceur de cet ours mal léché. Elle regrettait aussi l’odeur de sa bouche sentant le vin et l’eau de vie, elle regrettait son odeur de fauve faite de senteur de terre, de pierre, de cheval.

Il était mort à trente cinq ans, une drôle d’idée qu’il avait eu là le Pierre. Ses compagnons de travail l’avaient un jour ramené à la maison sur une charrette, le teint livide, les yeux enfoncés dans les orbites, cela en était effrayant. Il souffrait le martyr, le maladroit. Une pierre de grosse taille qu’il devait tailler lui avait roulé sur la poitrine. Sa respiration était faible, le médecin de Saint Sauveur qui était venu ne nous avait donné aucun espoir. Je priais soir et matin et lui râlait de même.

Un matin, ses lamentations cessèrent, mes demandes auprès du Seigneur avaient-elles été exaucé. Non pas le Pierre était mort et bien mort. Mes belles-sœurs m’aidèrent à la toilette, une dernière fois je voyais le corps nu de celui que j’avais aimé. On le veilla et on l’enterra autour de l’église, des gens commençaient d’ailleurs à dire qu’il serait mieux d’éloigner les sépultures car les eaux se gâtaient, moi je préférais que nos morts soient sous l’ombre protectrice du saint lieu, cela faisait plusieurs siècles que nos défunts dormaient ici et que je sache personne n’avait été malade, à part peut-être quelques bonnes chiasses.

UN AVORTEMENT VIOLENT Épisode 2, l’acte

Cette dernière d’une conscience chrétienne à toutes épreuves, lève les yeux au ciel et prend Dieu à témoin, jamais tu dois faire cela, tu serais damnée.

Vous parlez d’un soutien entre une folle de Dieu et une folle tout court, je suis bien avancée.

En soirée je surprends Jacques et Jeanne sa mère, elle lui explique comment me le faire passer.

Jacques mon fils ainé qui avait surpris la conversation  me dit « maman, il parle de toi et d’un bébé dans ton ventre ».

Les méchants ne se cachent même pas de mon enfant, j’en ai honte pour eux.

Le repas se passe presque normalement, je couche les enfants et nous veillons un peu, la vieille file, les deux hommes cassent des noix et moi je ravaude.

Dans le lit Jacques exige que je remonte ma chemise, oh non il ne va recommencer.

Mais ce n’est pas pour cela qu’il veut voir mon ventre. Je suis inquiète je refuse, il exige, j’ai tant de fois abdiqué mon corps, que cette fois ci  encore, je remonte ma chemise. De le voir ainsi penché sur moi me gène quand il me veut il ne prend pas autant de temps. Instinctivement ce soir il me fait peur , ses yeux vont de mon sexe à ma poitrine, mais ce n’est pas à mes parties intimes qu’il en veut, je le sens c’est sûr.  Subitement il pose  ses deux grosses mains,sur le bas de mon ventre, il m’appuie dessus,  puis me malaxe violemment. Il me fait très mal mais ce n’est pas fini, il m’assène des coups de poing au dessus de ma toison. J’hurle,  dans le lointain il me semble entendre sa mère qui le félicite, c’est un coup monté entre eux deux, ils veulent que le petit se décroche. Je ravale ma douleur, mon tortionnaire satisfait bientôt ronfle comme une forge.

Moi le lendemain j’ai mal au ventre , mais j’ai mon labeur et je l’effectue sans geindre. Mon mari le soir il exige de recommencer, et les coups de poing et le reste à croire que me battre l’excite.

Il recommencera le lendemain. Maintenant j’ai mal et je je marche péniblement, la belle mère s’en aperçois et jubile, « je crois que ton mari te l’a fait passer, mais dit rien tu lui attirerais des ennuis ».

Je me traîne, je souffre, j’irais bien voir le docteur, mais avec quel argent je le paierais?

Un matin j’expulse en pissant un caillot sanguinolent, j’hurle toute seule sur mon pot.

Je crois en avoir fini, la douleur s’estompe un peu, je reprends des couleurs et  la vie me sourit de nouveau. Jacques mon grand va à l’école j’en suis fière mais je suis la seule, le reste de la famille considère l’instruction comme inutile. Heureusement Louis Morin l’instituteur à une grande influence dans la commune et une grande partie des paysans mette leurs enfants en classe.

Non en fait je n’en ai pas fini, la douleur revient, insidieuse, vicieuse, je saigne au mauvais endroit, cela dégoute mon mari. Mais cet idiot se gausse, rigole, se vante et croit que j’ai de nouveau mes règles. Quand sait-il, ce monstre?

Moi je dépéris à vue d’œil, je ne mange plus, je vomis , je marche courbée comme une vieille.

Mes vêtements sont souvent tachés de sang et au lavoir j’attire l’attention des autres femmes..

Mon mari s’inquiète un peu, mais sa mère le rassure, c’est des problèmes de femme lui dit-elle, ça va passer.

Mais rien ne passe, je vais crever, mais en attendant j’en souffre autant qu’un accouchement.

On s’inquiète enfin de moi lorsqu’un soir en voulant porter mon petit Pierre je chute lourdement sur la terre battue. Les trois malfaisants délibèrent, inquiets pour leur respectabilité ils appelleraient bien le docteur Vivielle. Mais malheureusement leur avarice les retient et je continue de souffrir en silence.

Les jours se passent et je ne suis que l’ombre de moi même, je rencontre mes parents et je leurs fais part qu’en plus de mes douleurs incessantes le petit Pierre hurle toutes les nuits et m’empêche de dormir.

Le père m’engage à venir chez lui, j’accepte et je me sauve presque de chez moi.

La vieille jubile de me voir partir et d’abandonner la place, je suis prise d’une anxiété qui grandit à mesure que les heures passent. Je redoute que mon mari ne revienne me chercher de force, ne me batte et exerce son droit marital.

Mais le soir venu rien, désintéressement total de la famille Bourdin, j’étais partie, tant mieux on ne m’entendra plus pleurnicher.

Mon état s’aggrave, le père fait venir le médecin, il m’examine, il a sa mine des mauvais jours.

Je l’entends parler avec mes parents, ma mère pleure, mon père est terrassé, les deux doivent s’asseoir, ils ne me disent rien. Pourquoi, je suis au premier chef concerné?

Dans les jours qui suivent je commence une longue descente, j’ai mal, puis je ne ressens plus rien c’est une alternance. Mes parents oscillent entre la peine et l’espoir. J’ai même la visite de mon mari, il se repent, m’explique qu’il ferra venir le docteur si besoin mais que cela ne se fait pas de quitter le domicile conjugal. Nous y voit là, aucune considération pour moi, pas une once d’amour, juste l’apparence et le qu’en dira-t-on. Je lui oppose un non méprisant.

Le docteur Potet m’annonce que j’ai une hydropisie, c’est pour moi du charabia, j’ai un mauvais pressentiment je demande à voir mes enfants.

Jacques doit sans doute refuser car je ne vois personne venir. Je crois que je vais mourir, j’appelle, mon père ma mère et le docteur sont à mon chevet. Je leurs explique enfin ce qui c’est passé, je leur explique que j’étais enceinte et que mon mari à tenté de m’avorter en me frappant le ventre.

Je délire, on demande le curé, mon père ne s’occupe pas de mon mari.  Chez les Bourdin personne ne bouge. Je vois maintenant mon frère Guillaume, il pleure, me tient la main.

Ma vue se brouille je ne sens plus la main qui me tenait, les bruits s’enfuient, je ne perçois plus les odeurs, une lueur.

UN AVORTEMENT VIOLENT, Épisode 1, l’annonce

En ce mois de janvier 1830 sous le règne de Charles x le prénommé et sous la gouvernance de quelques ultras, Marguerite Sivadier  fait les cent pas dans sa maison.

Pour être précis ce n’est pas exactement sa demeure, mais plutôt celle de son beau père. Elle vit ici depuis son mariage avec Jacques le fils de la maison. C’était il y a huit ans, une éternité quand on est pas heureuse.

La raison de son tourment est bien simple, elle redoute d’annoncer une future maternité à son mari et à sa famille.

Les signes ne trompent pas , elle connait son corps de femme par cœur, elle n’est pas une jeunette qui se raconte des histoires. Ses foutues menstrues elle aurait dû les avoir, mais rien ne vient, il peut bien sûr y avoir des retards, mais ordinairement, elles sont ponctuelles comme la cloche de l’église de Saint Sauveur de Nuaillé.

Il y a aussi depuis quelques jours un léger état nauséeux qui la tracasse, elle le sent confusément, sa cinquième grossesse est en cours.

Elle est sûrement dans les normes du temps, cinq fois en huit ans, d’autres l’ont fait et d’autres le feront. Mais seulement voilà, Jacques le mari n’en veut pas.

Depuis quelques jours je me sens nauséeuse, je ne suis pas comme à mon habitude. Mes enfants qui virevoltent à coté de moi m’exaspèrent. D’habitude mes menstrues provoquent en moi cette nervosité, là c’est plutôt leur absence.

J ‘ai comme l’impression qu’il s’opère en moi un changement et que j’en connais la cause. Je ne suis plus une gamine, j’ai l’expérience des choses de la vie. La vie de femme il s’entend, vous m’avez sans doute comprise je suis enceinte.

Je me suis mariée avec mon mari Jacques Bourdin en 1822, nous étions tous deux de Saint Sauveur de Nuaillé. Je ne sais pas si je l’aimais, et encore aujourd’hui je n’ai pas de réponse à cette question.

Nous les filles en ce temps nous nous devions d’être mariées et d’avoir des enfants, alors lui ou un autre en fait cela devait m’importer peu. Il était bien mis de sa personne, avait un peu de vignes et savait danser à merveille.

Je l’avais fait attendre jusqu’aux noces pour lui octroyer mes faveurs, je ne suis pas une Marie couche toi là tout de même.

Depuis je lui avais fait quatre enfants, nous avions eu le malheur d’en perdre deux.

Nous vivions avec mes beaux parents ou plutôt chez eux, je souffrais énormément de cette promiscuité. La maison était petite et nous faisions chambre commune avec les enfants et les parents de mon mari. Qu’on juge de la simplicité, nous faisions tout en commun et on partageait tout. Vivre une vie de femme lorsque vous saviez que vous étiez épiée et écoutée, eh bien moi cela me coinçait littéralement. Jacques ne semblait pas préoccupé de savoir que sa mère l’entendait quand il me besognait. Ce qui préoccupait cette harpie c’est que je sois pleine et lorsqu’elle nous avait entendu le soir et bien le matin elle me faisait la soupe à la grimace.

« Ma fille vous allez encore être grosse, crois tu qu’on ait la même bourse que les rois »

Mon beau père lui se fendait la pipe, le vieux graveleux devait peut être s’imaginer sur moi lorsqu’il avait droit aux faveurs de sa vieille bonne femme.

Mon mari lui était aussi catégorique que sa mère il ne voulait plus d’enfant. Moi je lui répondais si t’en veux plus, laisse moi donc tranquille.

Vous pensez bien qu’il avait ses besoins et que j’étais tout de même là pour les satisfaire, alors il fallait s’en remettre au bon Dieu. Avec la fréquence de nos rapports il aurait fallu que notre seigneur , Jésus, Marie sa mère, et tous les saints interviennent pour que je n’ai plus de bébé. Mais suivez mon raisonnement le curé disait que nous étions pires que des bêtes à toujours copuler et qu’il ne fallait le faire que si nous voulions un enfant.

Je me morfondais quand il arriva, non plutôt j’étais terrorisée de sa réaction possible.

« – Faut que je te dises le Jacques.

  • quoi donc?
  • Je suis pleine
  • Encore, mais bougre d’andouille comment que tu t’y prends
  • Mais, mais j’y peux rien
  • Bien sûr que t’y peux, c’est bien ton ventre
  • Oui mais c’est ta semence
  • quoi que tu dis Marguerite, si t’es insolente je vais te mettre une plumée
  • Jamais t’oserais et si tu me touches je gueule au milieu de la rue et tu auras l’air malin. »

Immédiatement il me gifle, je me touche la joue et des larmes coulent, sa colère s’estompe. Mais pour combien de temps?

Le soir il annonce la nouvelle à la maisonnée, le vieux dit m’étonne pas, la vieille dit, il faut le faire passer, mon mari dit j’en veux pas, débarrassons nous en.

Pendant que je cuisine les trois complotent, puis comme des princes je les sers et plus un ne me parle.

Je connais bien dans le village une matrone qui fait passer les bébés, mais j’ai peur, c’est interdit, c’est un meurtre, c’est un péché.

Le soir je n’en n’ai pas envie, je le hais de m’avoir battue mais lui il veux, alors si il veut je dois le faire.

Je n’éprouve rien, il ahane, et me pilonne encore plus fort que d ‘habitude, je crois savoir ce qu’il a en tête.

Il me fait mal, arrive à son affaire, puis se tourne en me disant « il faut qu’il passe.»

LA MORT D’UN ENFANT DU GUÉ D’ALLERÉ, Épisode 3 la prise de Saragosse et l’épidémie

Les belles espagnoles ne nous ouvraient pas leur couche mais nos ventres. Si nous voulions goûter de ces choses de la vie , il fallait employer la force. Certains se prêtaient à ce jeux dégoûtant moi je préférais m’abstenir. L’amour même avec des ennemis se devait d’être consenti ou à défaut tarifé.

Nous arrivâmes enfin à notre destination, Saragosse, la ville était à prendre et ce n’était visiblement pas une affaire certaine. Au niveau de l’appartenance, on m’expliqua que j’étais dans le 3ème corps d’armée et que je faisais parti de la 3ème division d’infanterie commandée par le général Morlot et qu’enfin le 117ème régiment faisait parti intégrante de la 2ème brigade du général Augereau.

J’avais du mal à me situer, mais les plus anciens étaient un peu rassurés, car après avoir été dirigés par le maréchal Moncey, puis par le duc d’Abrantés Antoche Junot nous étions enfin sous la coupe de l’un des meilleurs manœuvriers de l’empire le maréchal Lannes.

La ville nous semblait immense à nous autres, une forteresse, un château médiéval où dominaient des inexpugnables couvents et des églises hautes comme des tours de Babel.

Un peuple innombrable s’était réfugié derrière ces murs stimulant la soldatesque de son fanatisme.

Les pires étaient de la race des prêtres, sous couvert de Dieu, ils galvanisaient et abreuvaient de paroles incendiaires les êtres frustres qui croyaient en eux. C’était une guerre sainte, nous étions des suppôts de Satan. Le crucifix en main, la soutane relevée cachant des poignards effilés, ils étaient en première ligne. Les femmes, qui l’eut cru étaient tout aussi cruelles, elles menaçaient leurs hommes des pires sanctions si ils reculaient, nous redoutions de tomber en leurs mains. Nous savions qu’elles nous feraient subir les pires infamies. Nous étions bien convaincus de la nécessité de détruire ces singes en bure et ces viragos en jupon.

En attendant nous devions pénétrer en ces murs et empêcher que les espagnols n’en sortent. La vie de soldat est beaucoup faite de maniements de la pioche et je me retrouvais bientôt à l’établissement d’une redoute près de l’èbre.

Il nous fallait aussi creuser des parallèles pour approcher des fortifications, le travail était dur et risqué.

Nos troupes attaquèrent le couvent Saint Joseph, heureusement je restais l’arme à la bretelle, je venais d’arriver et j’étais novice dans le maniement des armes, comment aurais-je pu être efficace?

Les espagnols tenaces faisaient des sorties et réussissaient parfois à nous enclouer des pièces d’artillerie.

Junot l’ancien sergent la tempête avait donc succédé à Moncey, ce n’était pas qu’il fusse particulièrement qualifier pour mener un siège, mais bon c’était un proche de l’empereur. Mais peu m’importait du moment que je pouvais survivre à cet enfer.

Malgré la ténacité d’Andoche notre chef, nous piétinions. Il fallut faire venir le magnifique maréchal Lannes pour unifier le commandement et donner un sens véritable au siège qui s’éternisait. Le général Junot ne fut guère satisfait de se voir évincé.

Le 26 janvier on donna l’attaque généralE. Ce ne fut pas un siège mais mille, chaque couvent, chaque église, chaque rue étaient à prendre. La tuerie était générale, les espagnols se battaient jusqu’à la mort.

La fumée régnait en maître, opaque, piquante, nous suffoquions, la chaleur provoquée par les incendies était insoutenable. Les flammes de l’enfer n’avaient rien à envier aux flammes de Saragosse.

Les cadavres s’amoncelaient, la pestilence des corps brûlés et décomposés soulevaient les cœurs les plus accrochés.

Nous trouvions des prêtres morts le crucifix à la main nous désignant en un dernier geste au jugement dernier. Sur la face des cadavres féminins on voyait des rictus de haine, elles nous maudissaient, je fis comme les autres, je fus comme les autres, impitoyable. Au détour d’une rue, une beauté au visage creusé par le mal, les yeux révulsés, la chevelure crasseuse et la poitrine presque nue, allongée sur un tas de cadavre. A demi morte elle me menaça encore, je fus contraint de l’empaler avec ma baïonnette. J’entendis comme un craquement dans sa poitrine arrogante, un sang mousseux jaillit en un flot continu, on eut dit une source d’eau vive.

Le bruit était assourdissant on entendait difficilement les ordres, nous avancions, ils reculaient.

Des maisons, les espagnols nous jetaient des projectiles divers, comme une grêle d’un orage de printemps.

Ce qui était marquant, c’est que nous marchions littéralement sur les cadavres, des monceaux, des tas s’empilaient à chaque coin de rue, attestant la violence des combats.

La résistance des assiégés nous rendait fou de rage, ivre de violence, nous transformant en bêtes fauves. Lorsque nous faisions prisonniers des femmes on ne prenait même plus la peine de les violer, tue, tue, massacre l’infâme hydre.

Chaque maison était maintenant fortifiée, les espagnol passaient de l’une à l’autre en perçant les murs, nos sapeurs faisaient sauter les maisons une par une. Plus nous progressions plus le charnier grossissait, les combats avaient lieu partout, dans les cours, les maisons, les escaliers , sur les toits.

Rien ne semblait vouloir arrêter la résistance, ceux qui faiblissaient, étaient sur le champs conduits à la potence. Mais la famine se rajouta à la misère des héroïques et cruels défenseurs, les couvents tombaient les un après les autres. Nos canons ouvraient des brèches, on s’y précipitait. Nous étions épuisés, ruinés physiquement, ivres de violence et de mort, nous ne dormions guère et nos séjour à l’arrière se faisait rares . Heureusement toute résistance a des limites, les hommes font choix de ne plus écouter leur diablesse de femme et leurs fanatiques curés, le 21 février 1809 ils se rendent. Encore fiers ces 17 000 hommes seront faits prisonniers et envoyés en France, la plupart s’évaderont ou mourront de maladie, quand aux hommes décédés dans les combats, nos chefs les estimèrent à 18000. Mais ce n’était finalement rien par rapport à la population civile, 50 000 périrent et l’on en enterra pendant des semaines. Nous devions abattre les chiens errants qui se servaient dans la masse immonde de viande pourrie. Des nuées de corneilles croassantes, menaçantes obscurcissaient le ciel avant que de se repaître des charognes autrefois redoutables guerrières. Rien n’y faisait , elles se moquaient de nous, s’écartaient pour mieux revenir. Il n’y avait plus d’ennemi armé mais des rats gros comme des chats se partageant le butin avec les corbeaux, parfois les corps semblaient se soulever tant il y en avait grouillants et repus de chair. Tous les morts n’avaient pas péri les armes à la main, une confortable majorité était morte de maladie , de faim et de privation. Jamais je n’oublierais, non jamais.

Hélas la maladie, n’avait pas de frontière, n’avait aucune préférence de nationalité, aucune préférence de sexe, aucune préférence d’âge.

Le typhus fit son apparition ou plutôt accentua son effort car il était déjà présent et faucha les soldats français épuisés par la lutte.

Je fus à mon tour pris de frissons et de fièvre, nous étions fort nombreux, la ville détruite , insalubre ne pouvait nous accueillir. On décida de nous envoyer à Pampelune dans la province de Navarre, ce n’était pas la porte d’à coté et les convois de moribonds malgré de solides escortes étaient attaqués par les partisans. Déjà mourant nous étions achevés, chaque défilé, chaque village présentaient un dangereux obstacle. Nous étions détestés, pas de pitié pour les envahisseurs. Pour ma part j’arrivais vivant et l’on m’entreposa sur une litière de paille.

Je savais maintenant que je ne reverrais plus le Gué d’Alleré, les majors aidés par quelques bonnes sœurs se tuaient de fatigue pour tenter de nous sauver.

J’étais exsangue, couvert de plaques, je délirais, je revoyais la rue où je vivais celle qui partait sur la Moussaudrie, je sentais l’alambic de mon beau père qui chauffait un mauvais vin. Je me rappelais l’odeur piquante de la poitrine maternelle quand elle m’autorisait à m’y reposer. J’entendais encore les cloches de l’église Saint André, elles m’appelaient, m’appelaient encore. Le 17 mai mon âme quitta mon enveloppe charnelle monta et monta encore, je reconnus ma mère, et je devinais bientôt mon père. Je les rejoignais dans la mort, heureux de me trouver enfin avec ce père que je n’avais jamais connu.

Nous fûmes des centaines de milliers à périr loin de chez nous, victimes de guerres qui ne nous regardaient nullement, victimes d’aspiration à de vaine hégémonie qu’elle fut personnelle comme Napoléon ou commerciale comme celle des Anglais.

LA MORT D’UN ENFANT DU GUÉ D’ALLERÉ, Épisode 2, Une guérilla impitoyable

J’eus donc une enfance heureuse au milieu d’une fratrie reconstituée, j’allais au champs, à la vigne, enfin tout ce que faisait les enfants de paysans. Je n’avais que cinq ans quand la révolution a débuté mais je me souviens des scènes de liesse et les villageois dansant sur la place du château.

Il ne se passa rien de notable pour nous, sauf que nous n’allions plus à l’office du dimanche. Enfin je crois qu’on ne devait plus dire dimanche car on nous avait changer notre calendrier ancestral. Le jour de repos devait être le décadi, vaste plaisanterie comme ci on pouvait changer les habitudes avec une loi. Mon beau père disait que nous étions gouvernés par des avocats en culotte de soie et jabot de dentelle.

Quoi qu’il en soit, cette révolution amena beaucoup de changements et surtout beaucoup de guerres.

Compte tenu du nombre d’ennemis que nous avions nos troupes s’en tirèrent finalement très bien.

La France envahit la Belgique et la Hollande, beaux morceaux de territoire mais qui allaient braquer sur nous la haine de nos ennemis héréditaires les Anglais. Tenir le port d’Anvers était comme tenir un pistolet chargé sur leur tempe.

Indirectement cela nous a mené à notre empereur Napoléon et indirectement cela fut la cause présentement de mes ampoules aux pieds et de ma balade en direction de l’Espagne.

Car voyez vous nous les Français, pour avoir mit une tripatouillée à toutes les vieilles monarchies d’Europe nous n’en n’avions pas fini avec la perfide Albion. Ces foutus iliens avaient une flotte de guerre bien supérieure à la notre et nous bloquaient notre commerce, après nous avoir mis une volée à Trafalgar. D’ailleurs nos pertuis Charentais n’étaient que voiles anglaises et c’était avec insolence qu’ils menaçaient l’arsenal de Rochefort et l’île d’Aix.

Bon moi je me moquais un peu de la mer, je n’étais pas inscrit maritime car trop loin de la côte, par contre à l’age requit je tombais comme mes camarades sous le coup de la conscription.

Le Napoléon tirait un peu sur la corde, il avait vaincu nos agresseurs alors à quoi bon continuer à nous battre. Nous voulions nous autres avoir une femme, cultiver nos terres, rire et chanter. En lieu et place dès nos vingt ans nous tirions au sort notre départ pour aller nous faire tuer loin de chez nous.

Le contingent annuel était déterminé pour chaque département puis pour chaque canton et chaque commune. N’allez pas croire que de ne pas tirer un mauvais numéro vous exonérait définitivement non pas, vous étiez simplement ajournés. Chaque année on chiait donc dans nos culottes de nous voir désignés.

Moi pour ma part ce fut l’année de mes vingt cinq ans que la misère me tomba dessus.

J’aurais bien aimé être trop petit mais la toise dispensatrice d’une exemption se situait à 148 centimètres, moi j’étais bien plus grand avec mon presque un mètre soixante. J’avais également une belle dentition et il n’était pas question que je me fasse sauter les dents pour ne pas pouvoir déchirer les cartouches. Non j’avais rien de spécial, une bonne chair à canon somme toute. Nullement volontaire mais fort obligé de partir défendre le trône de pépé botella. Ce roi que l’on tenta d’imposer à un peuple qui n’en voulait pas, n’était certes pas pire que les infâmes bourbons finissants.

Mais bon que m’importait les rives de l’Adour et de l’Ebre alors que j’avais grandi le long du ruisseau de la Roulière.

Même si il existait une réelle fraternité entre gens qu’on emmène à la mort, je préférais la routine de ma terre, la taille des vignes, le labour et l’odeur du vin qu’on brûlait pour la transformer en eau de vie.

Plus rien en vérité me retenait au Gué d’Alleré, ma mère était morte en 1804 et reposait, j’espère sereine, sous les doubles manteaux protecteurs qu’étaient la terre grasse des limon du ruisseau et la divine présence de la maison de Dieu où se couvaient les tombes du village.

Évidemment j’étais peiné de laisser celles qui a défaut d’être de mon sang, étaient devenues mes véritables sœurs de cœur. J’avais aussi laissé couler une larme lorsque celui qui m’avait élevé comme son fils, celui que je considérais comme tel, que je respectais comme tel et qui de fait l’était réellement.

Voila pour ma vie d’avant, pas de femme, pas de promise, pas de souvenirs d’une chair blanche offerte, pas de souvenir d’une flagrance féminine qui m’aurait mis en émoi, non rien. J’avançais vers mon nouveau destin, sûrement fait de sang et de pleurs. Les anciens tentaient de nous rassurer, de nous faire voir le bon coté des choses, ils nous vantaient la beauté des femmes espagnoles, nous disaient qu’elles n’étaient guère farouches que nous pourrions nous gamins ignorant de la chose nous informer des subtilités de l’amour dans les bras de fières andalouses ou de rudes catalanes.

Nous faisions semblant de les croire mais plus nous avancions vers la péninsule Ibérique plus nous croisions des convois de blessés et de malades. Ils n’avaient pas l’air de farouches cavaliers ayant jouté sur les croupes des brunes espagnoles, ils avaient plutôt l’aspect de vaincus. Cela ne manquait pas de nous troubler nous les néophytes, les puceaux de la guerre.

Puis nous passâmes enfin la frontière j’étais maintenant avec mes compagnons du 117ème régiment de ligne.

Ce dernier avait été créé très récemment en août 1808 à Haro, notre chef était le colonel Louis Benoit Robert, un vieux guerrier expérimenté qui avait fait ses classes et monté les échelons comme la plupart des chefs de guerre de l’empire sous les armées révolutionnaires. Nous ne savions pas trop où nous allions mais entre la France et l’Espagne le contraste fut saisissant.

Jusqu’à là les populations furent bienveillantes à notre égard, nous étions logés avec des bulletins de logement chez l’habitant, nous avions encore l’impression d’appartenir au monde que nous venions de quitter. Chez l’ennemi plus question de loger chez les habitants, tous nous étaient hostiles.

Près de la frontière le pays était à peu près sécurisé, enfin sur les chemins principaux. Tant que vous n’étiez pas confrontés directement vous ne vous rendiez pas vraiment compte, mais un jour je fis parti d’une expédition organisée pour récupérer des petits malins de chez nous qui s’étaient écartés par améliorer l’ordinaire. Nous traversâmes un premier village, complètement désert et aussi partiellement détruit, pas une âme, pas même un chien errant. En continuant notre chemin sur un une hauteur, une basse maison aux fenêtres rares, une grange, un reste de paille. Avant  de voir nous sentîmes, une odeur de charogne, une pestilence insoutenable, le sergent nous fit mettre en position de combat flairant un piège. Mais pour cette fois nous en étions quittes pour une vision d’horreur, la première que je ferais de cette sale guerre. Je les vis mes camarades avec qui je buvais quelques jours avant, je les vis ses pauvres malheureux. En croix, cloués sur la porte de la grange en fiers soldats de l’armée du génial Bonaparte. Les mouches s’affairaient en un essaim affamé dans le ventre ouvert de nos défunts compagnons. Éventrés comme des cochons, les intestins pendouillant en de ridicules serpentins, un haut de cœur me fit rompre mon alignement et vomir une acre bile.

Nos raffinés ennemis fanatisés par leurs prêtres, se livraient à des bacchanales dantesques et en expiation de l’ envahissement de leur terre, nous faisaient subir les pires ignominies.

Ce gamin d’aquitaine cloué comme un chat noir sur cette porte de chêne brinquebalante, pantalon baissé, émasculé par des mains féminines expertes s’était vu fourrer ses attributs de masculinité dans la bouche.

Nous retrouvâmes son compère, visiblement il avait eu plus de chance, son corps n’avait pas été souillé, mais simplement dépouillé de tout vêtement. Il gisait dans son sang déjà séché, proprement égorgé par la lame effilée d’un couteau vengeur.

Le sergent nous fit exécuter l’ensevelissement des deux pauvres malheureux avant que des animaux prédateurs ne finissent en un festin l’œuvre des paysans et paysannes Aragonaises.

Nous jurâmes entre nous de bien leur faire payer ce forfait ignominieux.

LA MORT D’UN ENFANT DU GUÉ D’ALLERÉ, épisode 1, le début de l’aventure

Nos chefs en vieux baroudeurs se voulaient rassurants mais nous sentions bien poindre une immense lassitude dans leurs propos.

Nous étions encore loin de l’heure du bivouac, mes pieds n’étaient qu’une vaste meurtrissure, j’avais l’impression de baigner dans une fange faite de sang, de pluie et de boue. Les plus faibles avaient depuis longtemps lâché prise, la maréchaussée les récupérerait traînant leur misère dans les fossés.

Mes vêtements semblaient ne plus me servir à rien, j’étais trempé, gelé et à mon corps défendant je frissonnais comme un fiévreux.

Nous nous dirigions vers Bayonne et les tours de La Rochelle étaient maintenant très loin.

Le convoi qui cheminait sur les routes boueuses de la province Aquitaine, était composé de diverses recrues qui allaient rejoindre leur régiment dans la ville garnison,qui commandait les Pyrénées.

Moi j’étais destiné au 117ème régiment d’infanterie. Certains de mes compagnons d’infortune avaient la même destination que moi alors nous nous étions regroupés et entraînés depuis le début de notre long périple.

Nous étions évidemment destinés à alimenter les troupes en Espagne.

Nous ne connaissions pas grand chose de l’état militaire, la courte période d’instruction que nous avions eu à La Rochelle nous avait à peine permis de nous accoutumer.

Nos accompagnateur, vieux briscards des guerres de la révolution, vainqueurs à Austerlitz nous en imposaient. Il y en avait de toutes les sortes, gentils au cœur tendre qui tentaient d’atténuer nos douleurs, d’autres de véritables salopards nous aboyaient dessus en permanence.

Depuis notre départ l’effectif avait dangereusement faibli, malades, blessés, traînards à la faible constitution, mais aussi des déserteurs. Ceux ci au courage certain, fuyaient dès qu’ils pouvaient la condition qu’on tentait de leur imposer. Les risques de se faire reprendre étaient considérables, d’autant qu’une gratification était offerte à celui qui ramenait un fuyard. N’étant pas tenté par la curée de quelques pandores ou douaniers et la perspective d’aller croupir dans la citadelle de l’île de Ré, j’étais bien décidé à accomplir mon devoir.

Je ne savais quand je reverrais mon village.

Je n’étais évidemment pas volontaire pour partir, comme aucun d’entre nous d’ailleurs

Nous ne savions pas en vérité ce qui se passait en Espagne, je ne savais pas où ce pays se trouvait, je n’en connaissais pas l’histoire. Mais des bruits couraient que notre empereur y avait installé son frère Joseph comme roi et que les habitants, ma foi,ils étaient pas bien d’accord.

Les mieux informés disaient que nous avions même été battus pour la première fois sous le règne de Napoléon. Cette funeste bataille avait eu lieu à Baylen et nous avions perdu à cause d’un traite nommé Dupont de l’étang. Un vieux de chez nous qui avait combattu sous ses ordres affirmait que ce général était l’un des meilleurs et que nous avions perdu car nous n’avions rien à foutre là bas.

Moi comme je vous l’ai dit, je n’y connaissais rien, je n’avait jamais dépassé les limites de mon canton, alors le frère de notre empereur et le peuple Espagnol je m’en moquais comme de ma première paire de sabots.

Au bivouac nous entendions les vieux qui disaient simplement, est-il fou le petit caporal de nous aventurer dans ce maudit pays, en a-t-il pas assez?

C’était assez énigmatique,mais nous n’étions que des pauvres hères qu’on avait arraché à la terre. Nous devions marcher et crever pour la politique de ceux qui nous dirigeaient. La loi les autorisait à nous soustraire à nos famille pour un temps indéfini. Nous étions ceux qui avions tiré le mauvais numéro.

Moi, à tout bien réfléchir le mauvais numéro, j’étais persuadé de l’avoir tiré depuis très longtemps et bien avant ce fameux jour où le maire avait réuni les enfants de la commune.

Je suis né au Gué d’Alleré le 12 août 1784 et je m’appelle Jean Dubois, mon père était journalier, c’est à dire qu’il travaillait chez les autres, qu’il se louait, nous étions pauvres, mais comme nous n’avions jamais rien connu d’autre, peu nous importait.

C’est le curé Denécheau qui m’avait baptisé, j’étais le dernier né de la famille, enfin c’était bien peu dire car de mes frères et sœurs la plupart était mort.

J’avais cru comprendre que je n’étais guère désiré, mon père était déjà bien malade et voir un chiard dans ces conditions, n’encourageait guère au bonheur.

Cela devait être prémonitoire car mon père Dieu ait son âme mourut alors que j’avais un an. Donc il a fallut que je me forge des souvenirs de lui, mais comme j’étais trop petit, il ne me restait qu’à questionner mes proches. Ma mère qui aurait pû ou aurait dû m’instruire de ces choses afin que je me construise fit fi de toutes ses obligations et oublia mon père en se remariant l’année suivante.

Je n’eus donc comme figure masculine que mon beau père Julien Gambaud. Ils étaient veufs tous les deux, chargés d’enfants, alors ils réunirent leur peine, leur joie et leur corps.

Je grandis donc environné de ces presque sœurs et presque frères que furent les enfants du premier lit de mon beau père.

UN AVORTEMENT VIOLENT Épisode 3, les conséquences

C’est son mari qui déclara le décès le lendemain en compagnie d’un ami marchand drapier monsieur Marchand.

On enterra rapidement la malheureuse, la belle famille, le mari, les parents, les frères et sœurs, tous se réunirent au petit cimetière.

Harmonie d’apparence, Pierre Sivadier le père se répand en invectives et en sous entendus. Le village commence à s’enflammer, les uns traitent le vieux Pierre de menteur, et d’autres traitent les Bourdin d’assassin.

Le maire monsieur Petit se fâche et encourage Pierre Sivadier à porter l’affaire devant la justice.

C’est ce qu’il se décide de faire dès le 26 juin 1830. Tout va alors très vite, les protagonistes de l’affaire sont interrogés à la mairie de Saint Sauveur par le juge de paix du canton de Courçon .

Bourdin reconnaît qu’il a sous les recommandations de sa mère porté des coups au ventre de sa femme afin de provoquer un avortement.

Reste à déterminer au juge d’instruction de La Rochelle si les coups sont bien responsables de la mort de Marguerite.

Il ordonne une autopsie et le 30 juin 1830 à quatre heures du matin, le corps de la défunte est exhumé.

 Les docteurs Junin et Viviel et Potet  pratiquent l’examen en présence du procureur du roi et de son greffier.

Le maire est là avec les fossoyeurs, il fait déjà chaud, le jour se lève rapidement et bientôt la population partira aux champs. Il faut faire vite avant que la population se rende compte des faits et ne s’attroupe.

Cela ne fait pas longtemps que le corps repose en cette terre d’Aunis mais la décomposition du corps est fortement avancée, Marguerite put la charogne et lorsque les employés font sauter les planches de pin brut de la bière, une pestilence envahie le champ des morts.

D’aspect on peut certes la reconnaître mais les beaux habits dont on la revêtue le jour de sa mort, collent déjà à la peau, il faut sacrilège, les découper.

La pauvre mère de famille apparaît dans sa nudité à la lumière naissante de ce jour magnifique d’été. L’odeur et effroyable, la maire couvre son visage d’un mouchoir, les chirurgiens ne bronchent pas et ne font même pas mine d’être gênés. Les fossoyeurs goguenards en vieille, habitués se moquent du maire et du greffier qui lui manquent carrément de défaillir.

D’un coup de scalpel Junin ouvre le ventre de Marguerite, du sternum au pubis, il écarte, il soulève, il commente, il soupèse, il peste. La décomposition est déjà trop avancée on ne voit rien, aucun signe n’est probant. Les deux hommes de la science s’interrogent et conviennent que les organes génitaux sont recouverts d’une couche d’albumine purulente. Marguerite souffrait d’une affection chronique des organes de l’abdomen. Non vraiment difficile à savoir si les coups de Bourdin on finit par tuer la mère après avoir supprimé l’enfant.

On inhume de nouveau la fille Sivadier femme Bourdin.

Le soir Jacques Bourdin et sa mère sont arrêtés par les gendarmes de Nuaillé, puis conduits à la maison d’arrêt de La Rochelle.

Tout va très vite maintenant, ce sera les assises pour Jacques Bourdin le 8 novembre 1830 il sera condamné à deux ans de prison et à 16 francs d’amende. Quand à la mère qui avait sans doute incité son fils à ce geste elle ne fut pas condamnée.

La peine est légère mais l’homicide est involontaire et puis ce n’est qu’une femme.

A sa sortie de prison Jacques Bourdin prendra de nouveau femme au village.

Geneviève Renaud lui dit oui devant monsieur le maire le 09 septembre 1834.

L’histoire ne dit pas si Jacques donna des coups de poing dans le ventre de sa nouvelle femme, mais en 1839 ils eurent une fille qu’ils prénommèrent Magdeleine.

 

CHOLERA MORBUS, Épisode 4, la fin du fléau

 

Chez François Pochon c’est à peu près le même drame qui se joue, parti le 15 aout pour livrer des chevaux à La Rochelle pour la remonte de l’un des régiments présent dans la place, il revient alors que sa petite Célestine est morte depuis la veille. Sans ce prompt retour les obsèques auraient du se faire sans lui. La chaleur est accablante et l’on ne peut se permettre de garder les corps trop longtemps. Au retour du cimetière sa femme Rose ne se sent pas très bien, les symptômes ne trompent pas elle est clouée sur son vase de nuit et se vide. Comme pour les autres malades, le docteur Pros préconise de la faire boire afin qu’elle ne se déshydrate pas trop rapidement, mais c’est peine perdue elle ne garde rien et s’affaiblit. Pourtant Rose a soif, de terribles douleurs lui surviennent, d’abord les extrémités puis les membres en entiers. Ce sont d’abominables crampes, Rose hurle de douleur sur son lit de souffrance, François ne sait que faire pour soulager sa femme.

Puis le mal semble gagner l’abdomen et le thorax, elle n’a plus de voix pour gueuler, son visage s’émacie, ses yeux sont comme deux immenses globes perdus dans des orbites creusés.

Le 21 aout elle meurt, 22 ans ce n’est guère un age pour mourir. Les édiles du village le redoutaient, l’épidémie faisant fi des champs , des bosquets, des fossés et les marais, touche l’ensemble du territoire de la commune. La Conche, Plaint Point, Port Bertrand, le marais sont contaminés. De l’autre coté, le Treuil, puis les moulins en bordure de la voie qui mène à Paris déplorent quelques cas.

Dans les communes voisines on commence à regarder les habitants de la commune comme des êtres maléfiques qui transmettent la mort.

Le mois d’aout se termine enfin, il a été terrible, car 48 habitants ont péri.

Pour ce qui est du mois de septembre c’est Jean Moinard cultivateur âgé de 65 ans qui inaugure la liste, chacun espère qu’elle ne sera pas aussi longue que pour le mois précédent. Les vendanges arrivent bientôt et chacun s’inquiète, il manque du monde pour vendanger et les journaliers des environs ne se pressent pas pour venir y travailler. A la peur de mourir s’ajoute celle de ne pas pouvoir assumer ce pourquoi on se bat au quotidien et qui fait l’essence même de la vie paysanne, la culture de sa terre et la récolte de ses fruits.

Il y a encore des morts mais le docteur Junin constate un léger mieux, moins de personnes malades, il peut enfin dormir une nuit complète.

Pourtant rien de réjouissant, entre deux vieillards âgés de 84 ans le Charles Minot et la Suzanne Rousseau il y a encore 5 enfants qui décèdent.

Puis c’est au tour de l’épidémie de succomber, le 1 octobre les derniers morts du choléra de la commune sont inhumés.

Sans que l’on sache pourquoi le fléau s’arrête, enfin la vie va reprendre son cours.

Finalement les moissons ont été faites, les vendanges aussi, les veufs et les veuves se remarieront.

Officiellement le choléra a fait 85 victimes ce qui compte tenu de la population est un chiffre énorme.

La commune fera donc l’acquisition d’un nouveau terrain pour son cimetière et fera construire une chapelle expiatoire qui sera achevé en 1854. Elle aurait du s’appeler Notre Dame des vignes mais elle fut nommée Notre Dame des champs.

Le docteur Junin mourut en février 1872 à l’age de 83 ans dans la commune de Saint Sauveur.

Le docteur Jean Baptiste Potet est mort en Aout 1874 à l’age de 68 ans dans la commune de Saint Sauveur.

Le docteur Pros est mort en janvier 1886 en son domicile 23 rue Gargoulleau à La Rochelle

Le maire Louis Raimond mourut qu’en à lui en janvier 1883 à l’age avancé de 86 ans.

De nos jours les progrès de l’hygiène et l’assainissement des eaux usées on fait disparaître le choléra du territoire Français, mais on dénombre encore des milliers de morts dans le reste du monde.

PS : Article réalisé grâce aux travaux de monsieur Jean Pierre Pelletier.

Sources : un village de l’Aunis au temps du choléra par Jean Pierre Pelletier

Archives état civil de Saint Sauveur d’Aunis

Journaux locaux

LE CHOLERA MORBUS, Épisode 3, la phase aiguë de l’épidémie

 

Le maire monsieur Raimon se renseigne auprès des communes voisines sur des cas éventuels, Ferrière la commune la plus proche est également touchée mais à un degré moindre, Nuaillé d’Aunis a aussi quelques cas, Saint Jean de Liversay, Courçon, Longèves , la Jarrie aussi mais vraiment en petite quantité.

La Rochelle a aussi de nombreux morts mais proportionnellement à Saint Sauveur ce n’est rien, le curé Fraignaud dit des messes pour préserver sa commune, mais les voies du Seigneur sont impénétrables et ses paroissiens continuent de mourir.

La catastrophe continue sur le mois d’aout on n’en finira jamais, le deux c’est l’apothéose , quatre décès sont déclarés, les médecins n’ont pas dormi de la nuit et le curé non plus.

La faucheuse est de nouveau chez la famille Gordien, c’est encore Emmanuel qui vient déclarer la mort de son beau père René Marchand.

Cela devient vraiment inquiétant et le maire doit mettre à l’ordre du jour du conseil l’achat d’un terrain pour un nouveau cimetière. Les fossoyeurs doivent creuser encore et encore et les ossements des morts anciens sont réunis en ossuaire.

Jean Robert le charpentier est encore touché , la mort frappe à l’huis de sa porte pour emporter sa jeune bru, la maison est affligée, la défunte a de nombreux enfants et des difficultés vont surgir rapidement.

D’autant que la mort ne se décide pas, elle traine encore dans la maison, les enfants sont malades aussi. Le docteur Junin se dévoue corps et âme pour sauver les petits. Mais le cinq aout c’est la petite Léontine qui cède la première. Âgée de 37 jours, privée du sein de sa mère enterrée depuis la veille, elle n’avait pas beaucoup d’atouts pour lutter, en quelques heures, la fragile poupée s’en est allée.

Les morts s’accumulent, s’amoncellent, pour un peu le père Fraigneau devrait faire des enterrements multiples.

Toutes les familles sont attristées par un deuil , mais il faut garder l’espoir, les hameaux sont moins touchés. Les docteurs espèrent toujours que l’épidémie va restée circonscrite sur le bourg.

Mais il est illusoire de croire que cette foutue bactérie ne va pas s’étendre, la Grossonerie à la sortie du village enterre ses premiers morts, plus loin en allant sur l’abbaye de Benon, la Robinière et la Fragnée comptent maintenant des décès.

Mais comme un malheur n’arrive jamais seul, le docteur Potet tombe malade, non pas du choléra mais plutôt d’épuisement, il doit cesser ses fonctions, il est consterné car il sait que la population a besoin de lui, ce sont ses clients, il les connait presque tous et s’en veut de ne pouvoir tenir son poste au plus fort de l’épidémie.

Le docteur Junin vétéran des armées de Napoléon où il exerçait en tant que chirurgien est bien plus vieux mais tient encore.

Chacun fait de son mieux mais l’épidémie n’est plus sous contrôle, aucune mesure ne peut plus endiguer le flot incessant de nouveaux morts.

Le 12 aout le maire insère des feuillets supplémentaires au registre d’état civil, on a jamais vu cela.

Depuis le 9 juillet il n’y a plus eu de mariage, ils sont tous reportés, personne n’a le cœur à faire la fête et il n’est pas recommandé de se regrouper.

Si les mariages disparaissent il n’en est pas de même pour les naissances, le 15 aout nait le petit Pierre Coudrin fils de Pierre et de Suzanne Drappeau.

Le curé se doit de faire le baptême mais il doit le caler entre trois enterrements et une visite chez la marie Principeau qui meure juste après l’extrême onction pratiquement dans ses bras.

Pour entrer dans le saint lieu le cortège doit traverser le cimetière, le champs de repos est bouleversé et on a l’impression qu’il a été labouré par d’immenses taupes. Les mines sont grises, les visages défaits, on s’inquiète bien évidemment sur les chances de survie d’un nourrisson dans de telles conditions.

Le curé a une dramatique expérience du choléra car il desservait autrefois la paroisse de la Couarde et il dut faire fasse à la terrible épidémie de choléra de 1832. Il se serait bien passé de cette méchante résurgence.

C’est donc dans cette ambiance mortifère qu’il fit entrer le fils Coudrin dans la famille chrétienne, au moins si le petit meurt il ne sera pas soumis aux affres des limbes.

A ce stade l’épidémie a déjà fait 59 morts et a touché la majeure partie de la population. Certains ont survécu d’autres non, c’est comme cela. C’est aussi comme cela que   le docteur Potet  épuisé doit jeter l’éponge. Ce n’est pas de gaité de cœur mais si il veut vivre il se doit de se reposer.

Le docteur Junin déjà âgé peine à remplir sa tâche et va certainement succomber si l’épidémie persiste.

L’heureuse solution vint de la ville de la Rochelle en la personne du docteur Pros. Jeune médecin gendre de l’adjoint au maire de la Rochelle monsieur Marquet, il n’hésite pas à quitter son domicile de la rue Gargoulleau pour venir braver le danger.

Il emmène avec lui également deux sœurs de la charité enlevées à l’hôpital général de la ville.

Dès lors ce secours providentiel va œuvrer pour le bien de tous, se démultipliant en portant leurs soins aux moribonds, en enseignant les gestes de prophylaxie élémentaire et en soulageant les familles qui doivent assurer aussi les travaux d’été

Le dix huit aout François Petit vient déclarer le décès de sa femme Magdeleine Vincent, il est désespéré de la voir partir à l’age si peu avancé de 34 ans mais de plus il est mort d’inquiétude car son fils Gabriel est également malade, l’une des sœurs de la charité le veille en permanence mais le petit s’affaiblit.

François qui a déjà perdu son fils René âgé de 3 ans il y a quelques jours, ne croit pas pouvoir surmonter cette dernière épreuve. Il faut pourtant qu’il s’y résolve car Gabriel 18 mois ne peut rien contre le choléra.

Désespoir supplémentaire il n’y a plus de place autour de la tombe de sa femme et de son premier fils il faudra donc l’inhumer le petiot loin de sa famille presque le long des murs sombres de l’église.

François eut préféré une place au soleil afin que son bébé n’ait moins froid.

CHOLERA MORBUS, Épisode 1, l’épidémie se déclare à Saint Sauveur d’Aunis

LE CHOLERA MORBUS, Épisode 2, l’épidémie se propage rapidement

 

LE CHOLERA MORBUS, Épisode 2, l’épidémie se propage rapidement

 

La maladie continue d’avancer, les visites médicales se succèdent, la population commence à avoir peur et se méfie de son prochain. Le glas a retenti six fois en une semaine cela fait beaucoup pour un si petit village.

Le maire Raimon avise les autorités préfectorales à La Rochelle .

Le 6 juin c’est le foyer des Robin qui est touché et pour la première fois disparaît une jeune femme âgée de 28 ans. Ils enterreront donc cette jeune mariée qui la pauvre unie à son mari depuis à peine un an,  n’aura pas eu le temps de faire des enfants . Étienne est effondré.

Le lendemain c’est la vieille Robin qui décède, fille du feu notaire Boutet c’est encore une vieille qui a fait son temps, mais les doctes messieurs craignent pour la jeunesse.

Rapidement les morts se succèdent , souvent par groupe familial, Marie Suire 70 ans suivie de près par sa bru Marie Rose Cornière 42 ans.

Les fossoyeurs travaillent maintenant à temps plein au petit cimetière. La question se pose, les morts sont ils encore contagieux et ne doit on pas craindre pour les habitants qui habitent au bord du lieu de repos?

Comme le docteur Jubin le craignait, il est appelé au chevet d’un nourrisson dès le 12 juin, mais hélas c’est trop tard Pierre Pinet 16 mois est le premier enfant à mourir de l’épidémie.

Sa maman Rose l’a veillé pendant les deux jours de sa maladie, mais rien n’y a fait, le petit ne gardait rien et le lait maternel dont il était pourtant vorace ne lui était d’aucune utilité car soit il le vomissait soit il le refusait. On l’entoura à l’ancienne d’un linceul blanc pour le porter en terre.

Le menuisier du village ne fournit déjà plus en cercueil.

Cela prend une autre dimension quand on craint pour les enfants, on n’ose plus sortir et une sorte de psychose frappe le village.

Pourtant il faut continuer de vivre, la moisson approche et les travaux dans les vignes requièrent beaucoup de main d’œuvre.

La liste des morts s’allonge et quand le mois de juin se termine, il y a 18 tombes supplémentaires autour de l’église, on a jamais vu cela dans le village et de mémoire d’hommes personne n’a souvenir d’une telle hécatombe.

Après les cabaretiers ce sont les boulangers du village qui sont touchés, ils inaugurent les morts du mois de juillet.

C’est le premier juillet qu’Emmanuel Gourdien vient déclarer la mort de son père François, les autorités sont surprises car la maladie d’un des membres de la famille avait été tue afin que la clientèle ne fuit pas.

Le maire engueule Gourdien mais le mal est fait, il n’y a plus à y revenir, que cela soit au cabaret ou au four du boulanger il y a toujours affluence et la propagation ne peut qu’en être accélérée.

Mais il semble y avoir un léger répit, les médecins prennent un peu de repos quoique cela soit relatif. Le docteur Potet est épuisé et s’interroge si il va pouvoir continuer ses visites.

Pour l’instant le mal semble être contenu dans le bourg, qu’en sera t’il si les hameaux viennent à être touchés.

Puis inéluctablement la série continue et la mort frappe chez les Moreau, Étienne 45 ans abandonne la partie pendant les travaux d’été mettant en péril l’économie familiale.

Mais est-ce la fin du choléra à Saint sauveur, le bacille semble faiblir et peu à peu le son des cloches lugubres s’estompe.

Mais ce n’était qu’un rêve, la faucheuse se déchaine, les familles s’enferment et se recroquevillent sur elles même .

En ce chaud mois de juillet, 14 personnes meurent des suites du choléra Morbus.

Emmanuel Gourdien le fournier a cette fois ci appelé Monsieur Potet, mais cela ne sauve pas pour autant sa fille Virginie âgée de treize mois.

Heureusement toutes les personnes touchées ne meurent pas, certaines sont plus solides, d’autres ont de la chance.

Les médecins tentent de lutter mais les sangsues, les saignées, les fumigations et le vinaigre ne sont que des palliatifs. Mais parfois miracle de la nature ou les deux conjugués les malades s’en sortent.

Puis il y a les recommandations sanitaires qui restent souvent lettres mortes. On interdit le rouissage, mais évidemment ceux qui en vivent ne l’entendent pas ainsi.

On préconise aussi d’éloigner les tas de fumiers des maisons, mais nom de dieu où les mettre, il faut bien qu’on jette nos déjections. Puis il y a le problème de l’eau, il ne faudrait pas qu’elle soit stagnante mais la Charre au mois de juillet n’est plus qu’un cloaque infâme ou tous jettent leur merde et leur pisse .

Les docteurs en ont également de bonne, nettoyer les murs, nettoyer les paillasses, voir les bruler, comme si on avait que cela à faire, les bleds n’attentent pas.

Il faudrait aussi qu’on éloigne les aliments des gens malades, oui peut être mais la aussi ce n’est point facile, car la plus part des villageois vivent encore dans des pièces uniques.

Puis la recommandations idiote par excellence, il faudrait qu’on se lave les pieds et les mains une fois par semaine, qu’on change de chemise et qu’on ne marche plus pieds nus.

Contrariant les coutumes et us villageoises les recommandations ne sont guère suivies d’effets.

Comment peut on demander à des gens qui n’ont pas l’eau courante de se laver régulièrement et de toutes façons avec de l’eau vraisemblablement souillée, de faire leurs besoins loin de la maison alors qu’ils n’ont pas de fosse d’aisance, d’éloigner les animaux alors qu’ils vivent avec.

Non vraiment ce sont des théories de médecins et de bourgeois des villes.

D’ailleurs on devine plus que l’on ne le sait que la bactérie Vibrio Choléra est une infection virale transmise par voie directe orale et fécale par ingestion d’eau et d’aliments contaminés.

C’est d’ailleurs le cœur du problème mais que peut on y faire.

 

CHOLERA MORBUS, Épisode 1, l’épidémie se déclare à Saint Sauveur d’Aunis