LA VIEILLE AU CHAT, Épisode 1, une fin de vie

 

Oh pas grand chose un petit rien, serait-ce une main qui se lève, qui se soulève comme pour demander un peu d’attention.

Le regard s’habituant à la faible clarté on la distingue enfin. C’est Anne, enfin la vieille Anne, la mère à la Constance, sans âge, comme statufiée par le temps. Elle est là sur son fauteuil de paille. Comme elle semble bien fragile, dans sa robe de laine noire, sèche comme une poire tapée, les yeux à peine ouverts, déjà fermés sur la vie. D’une maigreur de spectre, la peau parcheminée d’une momie égyptienne, la bouche fermée en un rictus, édentée elle caresse machinalement une chatte lovée comme une couverture sur ses genoux cagneux.

Comme elle, la bête ne semble pas avoir d’âge, vieille féline au cul pelé ayant reçu plus de coup de pieds que de caresses. Elle ronronne de satisfaction et profite d’être seule avec sa maitresse ou du moins avec celle à qui elle s’est donnée. On ne sait plus si elle est rousse mais son pelage jaune pisseux attire plus les pierres des gamins du village que les grattouilles que pourtant elle affectionne.

Anne n’est pas centenaire, loin de là mais les vicissitudes de la vie et les hasards de santé ont fait qu’elle n’est plus qu’une ombre alors que d’autres à son âges sont encore penchées sur leur planche à laver ou bien binent les rangs de betteraves. C’est ainsi, elle aimerait pouvoir courir la campagne, être autonome, rire des enfants, se brûler au soleil ou écouter le chant des oiseaux, alors que son seul trajet est celui du jardin où péniblement elle s’accroupit pour rendre à la nature le surplus dont son corps n’a pas besoin.

Elle vit depuis quelques temps chez sa fille Constance ou plutôt chez son beau fils François Guichard. Il aime à répéter qu’il est chez lui et que sa maison est celle de ses ancêtres, comme si le fait pour Constance, de lui donner des enfants, de s’échiner à en perdre la santé sur les terres de monsieur ou bien de laver ses fonds de culottes ne lui accordaient aucun droit de propriété.

Anne n’est que tolérée et n’a comme espace vital que son fauteuil et un vieux lit, sorte de grabat qu’un bagnard ne voudrait pas, calé dans une pièce sombre et humide, endroit précurseur de son futur tombeau.

Cet antre, elle le partage avec Marie sa petite fille, une garce au sang chaud qui pour l’heure n’a d’autres projets que de se faire voler sa fleur du milieu par un cultivateur du Thou répondant au joli prénom de Constant. Constant, il le sera, car il troussa la belle en chaleur et l’épousa pour compenser le don qu’elle lui avait fait. En attendant d’être repue des caresses d’un homme elle était d’une méchanceté à l’égard de tous et particulièrement de sa grand mère qui n’avait pas de défense.

Heureusement Anne avait son petit fils François, il la dorlotait, lui donnait le peu de friandises qu’il trouvait, lui racontait les histoires du village et les siennes propres. Elle était sa confidente et seule sa présence lui apportait joie et réconfort. Il la protégeait aussi des avanies de Marie.

Non pas que Constance sa fille fut méchante, non cela serait mentir, mais cette froide paysanne qui avait déjà fort à faire avec son diable de mari ne la considérait que comme un objet, une buche, une chaise ou une simple cruche.

On la nourrissait, la soupe était bonne et grasse, mais sa fille rêche comme une toile de chanvre n’avait pas d’amour à donner.

Des fois elle s’emportait même, disant qu’ Anne puait comme une vieille chèvre, c’était peut être vrai, la vieille ne se lavait guère. Mais le cul de la Constance ne voyait guère l’eau non plus, certainement que la sueur de son travail la lavait.

Non c’est sûrement la vieillesse qui puait, bien que certaines fois pressée par le besoin elle s’oublie quelques peu.

Ce qu’elle redoutait le plus était le retour des champs ou du cabaret de son gendre, il la rudoyait, n’était pas gentil, lui faisait sentir que sa présence dérangeait, qu’il serait bien qu’elle crève au plus vite pour récupérer le fauteuil et la place au chaud qui allait avec.

Le soir il n’avait qu’une hâte qu’elle se couche, qu’elle débarrasse la pièce principale afin qu’eux puisse vivre leur intimité derrière la protection des coutils entourant le lit du couple.

N’allez pas croire qu’elle ne participait pas à la dépense, Constance lui prenait tous ses sous, elle était un complément aux finances du couple .  La vente des biens, qu’elle avait au Gué d’Alleré avait permis l’agrandissement des biens de François Guichard. Mais que voulez vous l’ingratitude allait de paire avec la convoitise. Elle avait bien hâte de partir rejoindre son mari Pierre et son fils François dans les flammes d’un enfer certain ou dans la quiétude d’un paradis plus qu’incertain.

En attendant que l’indifférente et le tourmenteur rentrent du travail, que la peste ne revienne de quelques tribulations et que le gentil mignon lui dépose un sonore baiser elle n’avait que sa mémoire à faire travailler.

Cela au moins était intact et sa vie revenait en boucle enfin surtout les mauvais moments.

Il y avait un couple d’années que sa vie comme celle des femmes en ce genre de cas, avait basculé.

D’une normalité à toutes épreuves son quotidien de femme mariée avait changé lorsque son mari Pierre Turgnier avait commis l’idiotie irréparable de mourir en la fleur de l’âge. Ce rude maçon aux mains calleuses, capable de boire plusieurs litres de rouge par jour, pouvant soulever des charges qu’un âne bâté aurait refusé, l’avait laissée comme une andouille en partant prématurément. Oui, elle avait gagné en liberté, plus de père, ni d’homme pour lui dire quoi faire. Mais en contre partie une solitude affreuse dans une société paysanne qui refusait d’admettre qu’un bas ventre de cet âge là ne fusse possédé par un mâle membre de la communauté villageoise.

Se refusant à tous les partis elle avait souffert, souvent mise à l’écart par les autres femmes qui la suspectaient d’être une potentielle voleuse d’homme. Elle était la veuve, pourquoi ne se remariait-elle pas?

Oui elle avait maudit son homme de l’avoir abandonnée, elle regrettait ses mains rudes qui la rudoyaient pendant l’amour, elle se mettait aussi à rêver des coups de reins sans douceur de cet ours mal léché. Elle regrettait aussi l’odeur de sa bouche sentant le vin et l’eau de vie, elle regrettait son odeur de fauve faite de senteur de terre, de pierre, de cheval.

Il était mort à trente cinq ans, une drôle d’idée qu’il avait eu là le Pierre. Ses compagnons de travail l’avaient un jour ramené à la maison sur une charrette, le teint livide, les yeux enfoncés dans les orbites, cela en était effrayant. Il souffrait le martyr, le maladroit. Une pierre de grosse taille qu’il devait tailler lui avait roulé sur la poitrine. Sa respiration était faible, le médecin de Saint Sauveur qui était venu ne nous avait donné aucun espoir. Je priais soir et matin et lui râlait de même.

Un matin, ses lamentations cessèrent, mes demandes auprès du Seigneur avaient-elles été exaucé. Non pas le Pierre était mort et bien mort. Mes belles-sœurs m’aidèrent à la toilette, une dernière fois je voyais le corps nu de celui que j’avais aimé. On le veilla et on l’enterra autour de l’église, des gens commençaient d’ailleurs à dire qu’il serait mieux d’éloigner les sépultures car les eaux se gâtaient, moi je préférais que nos morts soient sous l’ombre protectrice du saint lieu, cela faisait plusieurs siècles que nos défunts dormaient ici et que je sache personne n’avait été malade, à part peut-être quelques bonnes chiasses.

UN AVORTEMENT VIOLENT Épisode 2, l’acte

Cette dernière d’une conscience chrétienne à toutes épreuves, lève les yeux au ciel et prend Dieu à témoin, jamais tu dois faire cela, tu serais damnée.

Vous parlez d’un soutien entre une folle de Dieu et une folle tout court, je suis bien avancée.

En soirée je surprends Jacques et Jeanne sa mère, elle lui explique comment me le faire passer.

Jacques mon fils ainé qui avait surpris la conversation  me dit « maman, il parle de toi et d’un bébé dans ton ventre ».

Les méchants ne se cachent même pas de mon enfant, j’en ai honte pour eux.

Le repas se passe presque normalement, je couche les enfants et nous veillons un peu, la vieille file, les deux hommes cassent des noix et moi je ravaude.

Dans le lit Jacques exige que je remonte ma chemise, oh non il ne va recommencer.

Mais ce n’est pas pour cela qu’il veut voir mon ventre. Je suis inquiète je refuse, il exige, j’ai tant de fois abdiqué mon corps, que cette fois ci  encore, je remonte ma chemise. De le voir ainsi penché sur moi me gène quand il me veut il ne prend pas autant de temps. Instinctivement ce soir il me fait peur , ses yeux vont de mon sexe à ma poitrine, mais ce n’est pas à mes parties intimes qu’il en veut, je le sens c’est sûr.  Subitement il pose  ses deux grosses mains,sur le bas de mon ventre, il m’appuie dessus,  puis me malaxe violemment. Il me fait très mal mais ce n’est pas fini, il m’assène des coups de poing au dessus de ma toison. J’hurle,  dans le lointain il me semble entendre sa mère qui le félicite, c’est un coup monté entre eux deux, ils veulent que le petit se décroche. Je ravale ma douleur, mon tortionnaire satisfait bientôt ronfle comme une forge.

Moi le lendemain j’ai mal au ventre , mais j’ai mon labeur et je l’effectue sans geindre. Mon mari le soir il exige de recommencer, et les coups de poing et le reste à croire que me battre l’excite.

Il recommencera le lendemain. Maintenant j’ai mal et je je marche péniblement, la belle mère s’en aperçois et jubile, « je crois que ton mari te l’a fait passer, mais dit rien tu lui attirerais des ennuis ».

Je me traîne, je souffre, j’irais bien voir le docteur, mais avec quel argent je le paierais?

Un matin j’expulse en pissant un caillot sanguinolent, j’hurle toute seule sur mon pot.

Je crois en avoir fini, la douleur s’estompe un peu, je reprends des couleurs et  la vie me sourit de nouveau. Jacques mon grand va à l’école j’en suis fière mais je suis la seule, le reste de la famille considère l’instruction comme inutile. Heureusement Louis Morin l’instituteur à une grande influence dans la commune et une grande partie des paysans mette leurs enfants en classe.

Non en fait je n’en ai pas fini, la douleur revient, insidieuse, vicieuse, je saigne au mauvais endroit, cela dégoute mon mari. Mais cet idiot se gausse, rigole, se vante et croit que j’ai de nouveau mes règles. Quand sait-il, ce monstre?

Moi je dépéris à vue d’œil, je ne mange plus, je vomis , je marche courbée comme une vieille.

Mes vêtements sont souvent tachés de sang et au lavoir j’attire l’attention des autres femmes..

Mon mari s’inquiète un peu, mais sa mère le rassure, c’est des problèmes de femme lui dit-elle, ça va passer.

Mais rien ne passe, je vais crever, mais en attendant j’en souffre autant qu’un accouchement.

On s’inquiète enfin de moi lorsqu’un soir en voulant porter mon petit Pierre je chute lourdement sur la terre battue. Les trois malfaisants délibèrent, inquiets pour leur respectabilité ils appelleraient bien le docteur Vivielle. Mais malheureusement leur avarice les retient et je continue de souffrir en silence.

Les jours se passent et je ne suis que l’ombre de moi même, je rencontre mes parents et je leurs fais part qu’en plus de mes douleurs incessantes le petit Pierre hurle toutes les nuits et m’empêche de dormir.

Le père m’engage à venir chez lui, j’accepte et je me sauve presque de chez moi.

La vieille jubile de me voir partir et d’abandonner la place, je suis prise d’une anxiété qui grandit à mesure que les heures passent. Je redoute que mon mari ne revienne me chercher de force, ne me batte et exerce son droit marital.

Mais le soir venu rien, désintéressement total de la famille Bourdin, j’étais partie, tant mieux on ne m’entendra plus pleurnicher.

Mon état s’aggrave, le père fait venir le médecin, il m’examine, il a sa mine des mauvais jours.

Je l’entends parler avec mes parents, ma mère pleure, mon père est terrassé, les deux doivent s’asseoir, ils ne me disent rien. Pourquoi, je suis au premier chef concerné?

Dans les jours qui suivent je commence une longue descente, j’ai mal, puis je ne ressens plus rien c’est une alternance. Mes parents oscillent entre la peine et l’espoir. J’ai même la visite de mon mari, il se repent, m’explique qu’il ferra venir le docteur si besoin mais que cela ne se fait pas de quitter le domicile conjugal. Nous y voit là, aucune considération pour moi, pas une once d’amour, juste l’apparence et le qu’en dira-t-on. Je lui oppose un non méprisant.

Le docteur Potet m’annonce que j’ai une hydropisie, c’est pour moi du charabia, j’ai un mauvais pressentiment je demande à voir mes enfants.

Jacques doit sans doute refuser car je ne vois personne venir. Je crois que je vais mourir, j’appelle, mon père ma mère et le docteur sont à mon chevet. Je leurs explique enfin ce qui c’est passé, je leur explique que j’étais enceinte et que mon mari à tenté de m’avorter en me frappant le ventre.

Je délire, on demande le curé, mon père ne s’occupe pas de mon mari.  Chez les Bourdin personne ne bouge. Je vois maintenant mon frère Guillaume, il pleure, me tient la main.

Ma vue se brouille je ne sens plus la main qui me tenait, les bruits s’enfuient, je ne perçois plus les odeurs, une lueur.

UN AVORTEMENT VIOLENT, Épisode 1, l’annonce

En ce mois de janvier 1830 sous le règne de Charles x le prénommé et sous la gouvernance de quelques ultras, Marguerite Sivadier  fait les cent pas dans sa maison.

Pour être précis ce n’est pas exactement sa demeure, mais plutôt celle de son beau père. Elle vit ici depuis son mariage avec Jacques le fils de la maison. C’était il y a huit ans, une éternité quand on est pas heureuse.

La raison de son tourment est bien simple, elle redoute d’annoncer une future maternité à son mari et à sa famille.

Les signes ne trompent pas , elle connait son corps de femme par cœur, elle n’est pas une jeunette qui se raconte des histoires. Ses foutues menstrues elle aurait dû les avoir, mais rien ne vient, il peut bien sûr y avoir des retards, mais ordinairement, elles sont ponctuelles comme la cloche de l’église de Saint Sauveur de Nuaillé.

Il y a aussi depuis quelques jours un léger état nauséeux qui la tracasse, elle le sent confusément, sa cinquième grossesse est en cours.

Elle est sûrement dans les normes du temps, cinq fois en huit ans, d’autres l’ont fait et d’autres le feront. Mais seulement voilà, Jacques le mari n’en veut pas.

Depuis quelques jours je me sens nauséeuse, je ne suis pas comme à mon habitude. Mes enfants qui virevoltent à coté de moi m’exaspèrent. D’habitude mes menstrues provoquent en moi cette nervosité, là c’est plutôt leur absence.

J ‘ai comme l’impression qu’il s’opère en moi un changement et que j’en connais la cause. Je ne suis plus une gamine, j’ai l’expérience des choses de la vie. La vie de femme il s’entend, vous m’avez sans doute comprise je suis enceinte.

Je me suis mariée avec mon mari Jacques Bourdin en 1822, nous étions tous deux de Saint Sauveur de Nuaillé. Je ne sais pas si je l’aimais, et encore aujourd’hui je n’ai pas de réponse à cette question.

Nous les filles en ce temps nous nous devions d’être mariées et d’avoir des enfants, alors lui ou un autre en fait cela devait m’importer peu. Il était bien mis de sa personne, avait un peu de vignes et savait danser à merveille.

Je l’avais fait attendre jusqu’aux noces pour lui octroyer mes faveurs, je ne suis pas une Marie couche toi là tout de même.

Depuis je lui avais fait quatre enfants, nous avions eu le malheur d’en perdre deux.

Nous vivions avec mes beaux parents ou plutôt chez eux, je souffrais énormément de cette promiscuité. La maison était petite et nous faisions chambre commune avec les enfants et les parents de mon mari. Qu’on juge de la simplicité, nous faisions tout en commun et on partageait tout. Vivre une vie de femme lorsque vous saviez que vous étiez épiée et écoutée, eh bien moi cela me coinçait littéralement. Jacques ne semblait pas préoccupé de savoir que sa mère l’entendait quand il me besognait. Ce qui préoccupait cette harpie c’est que je sois pleine et lorsqu’elle nous avait entendu le soir et bien le matin elle me faisait la soupe à la grimace.

« Ma fille vous allez encore être grosse, crois tu qu’on ait la même bourse que les rois »

Mon beau père lui se fendait la pipe, le vieux graveleux devait peut être s’imaginer sur moi lorsqu’il avait droit aux faveurs de sa vieille bonne femme.

Mon mari lui était aussi catégorique que sa mère il ne voulait plus d’enfant. Moi je lui répondais si t’en veux plus, laisse moi donc tranquille.

Vous pensez bien qu’il avait ses besoins et que j’étais tout de même là pour les satisfaire, alors il fallait s’en remettre au bon Dieu. Avec la fréquence de nos rapports il aurait fallu que notre seigneur , Jésus, Marie sa mère, et tous les saints interviennent pour que je n’ai plus de bébé. Mais suivez mon raisonnement le curé disait que nous étions pires que des bêtes à toujours copuler et qu’il ne fallait le faire que si nous voulions un enfant.

Je me morfondais quand il arriva, non plutôt j’étais terrorisée de sa réaction possible.

« – Faut que je te dises le Jacques.

  • quoi donc?
  • Je suis pleine
  • Encore, mais bougre d’andouille comment que tu t’y prends
  • Mais, mais j’y peux rien
  • Bien sûr que t’y peux, c’est bien ton ventre
  • Oui mais c’est ta semence
  • quoi que tu dis Marguerite, si t’es insolente je vais te mettre une plumée
  • Jamais t’oserais et si tu me touches je gueule au milieu de la rue et tu auras l’air malin. »

Immédiatement il me gifle, je me touche la joue et des larmes coulent, sa colère s’estompe. Mais pour combien de temps?

Le soir il annonce la nouvelle à la maisonnée, le vieux dit m’étonne pas, la vieille dit, il faut le faire passer, mon mari dit j’en veux pas, débarrassons nous en.

Pendant que je cuisine les trois complotent, puis comme des princes je les sers et plus un ne me parle.

Je connais bien dans le village une matrone qui fait passer les bébés, mais j’ai peur, c’est interdit, c’est un meurtre, c’est un péché.

Le soir je n’en n’ai pas envie, je le hais de m’avoir battue mais lui il veux, alors si il veut je dois le faire.

Je n’éprouve rien, il ahane, et me pilonne encore plus fort que d ‘habitude, je crois savoir ce qu’il a en tête.

Il me fait mal, arrive à son affaire, puis se tourne en me disant « il faut qu’il passe.»

LA MORT D’UN ENFANT DU GUÉ D’ALLERÉ, Épisode 3 la prise de Saragosse et l’épidémie

Les belles espagnoles ne nous ouvraient pas leur couche mais nos ventres. Si nous voulions goûter de ces choses de la vie , il fallait employer la force. Certains se prêtaient à ce jeux dégoûtant moi je préférais m’abstenir. L’amour même avec des ennemis se devait d’être consenti ou à défaut tarifé.

Nous arrivâmes enfin à notre destination, Saragosse, la ville était à prendre et ce n’était visiblement pas une affaire certaine. Au niveau de l’appartenance, on m’expliqua que j’étais dans le 3ème corps d’armée et que je faisais parti de la 3ème division d’infanterie commandée par le général Morlot et qu’enfin le 117ème régiment faisait parti intégrante de la 2ème brigade du général Augereau.

J’avais du mal à me situer, mais les plus anciens étaient un peu rassurés, car après avoir été dirigés par le maréchal Moncey, puis par le duc d’Abrantés Antoche Junot nous étions enfin sous la coupe de l’un des meilleurs manœuvriers de l’empire le maréchal Lannes.

La ville nous semblait immense à nous autres, une forteresse, un château médiéval où dominaient des inexpugnables couvents et des églises hautes comme des tours de Babel.

Un peuple innombrable s’était réfugié derrière ces murs stimulant la soldatesque de son fanatisme.

Les pires étaient de la race des prêtres, sous couvert de Dieu, ils galvanisaient et abreuvaient de paroles incendiaires les êtres frustres qui croyaient en eux. C’était une guerre sainte, nous étions des suppôts de Satan. Le crucifix en main, la soutane relevée cachant des poignards effilés, ils étaient en première ligne. Les femmes, qui l’eut cru étaient tout aussi cruelles, elles menaçaient leurs hommes des pires sanctions si ils reculaient, nous redoutions de tomber en leurs mains. Nous savions qu’elles nous feraient subir les pires infamies. Nous étions bien convaincus de la nécessité de détruire ces singes en bure et ces viragos en jupon.

En attendant nous devions pénétrer en ces murs et empêcher que les espagnols n’en sortent. La vie de soldat est beaucoup faite de maniements de la pioche et je me retrouvais bientôt à l’établissement d’une redoute près de l’èbre.

Il nous fallait aussi creuser des parallèles pour approcher des fortifications, le travail était dur et risqué.

Nos troupes attaquèrent le couvent Saint Joseph, heureusement je restais l’arme à la bretelle, je venais d’arriver et j’étais novice dans le maniement des armes, comment aurais-je pu être efficace?

Les espagnols tenaces faisaient des sorties et réussissaient parfois à nous enclouer des pièces d’artillerie.

Junot l’ancien sergent la tempête avait donc succédé à Moncey, ce n’était pas qu’il fusse particulièrement qualifier pour mener un siège, mais bon c’était un proche de l’empereur. Mais peu m’importait du moment que je pouvais survivre à cet enfer.

Malgré la ténacité d’Andoche notre chef, nous piétinions. Il fallut faire venir le magnifique maréchal Lannes pour unifier le commandement et donner un sens véritable au siège qui s’éternisait. Le général Junot ne fut guère satisfait de se voir évincé.

Le 26 janvier on donna l’attaque généralE. Ce ne fut pas un siège mais mille, chaque couvent, chaque église, chaque rue étaient à prendre. La tuerie était générale, les espagnols se battaient jusqu’à la mort.

La fumée régnait en maître, opaque, piquante, nous suffoquions, la chaleur provoquée par les incendies était insoutenable. Les flammes de l’enfer n’avaient rien à envier aux flammes de Saragosse.

Les cadavres s’amoncelaient, la pestilence des corps brûlés et décomposés soulevaient les cœurs les plus accrochés.

Nous trouvions des prêtres morts le crucifix à la main nous désignant en un dernier geste au jugement dernier. Sur la face des cadavres féminins on voyait des rictus de haine, elles nous maudissaient, je fis comme les autres, je fus comme les autres, impitoyable. Au détour d’une rue, une beauté au visage creusé par le mal, les yeux révulsés, la chevelure crasseuse et la poitrine presque nue, allongée sur un tas de cadavre. A demi morte elle me menaça encore, je fus contraint de l’empaler avec ma baïonnette. J’entendis comme un craquement dans sa poitrine arrogante, un sang mousseux jaillit en un flot continu, on eut dit une source d’eau vive.

Le bruit était assourdissant on entendait difficilement les ordres, nous avancions, ils reculaient.

Des maisons, les espagnols nous jetaient des projectiles divers, comme une grêle d’un orage de printemps.

Ce qui était marquant, c’est que nous marchions littéralement sur les cadavres, des monceaux, des tas s’empilaient à chaque coin de rue, attestant la violence des combats.

La résistance des assiégés nous rendait fou de rage, ivre de violence, nous transformant en bêtes fauves. Lorsque nous faisions prisonniers des femmes on ne prenait même plus la peine de les violer, tue, tue, massacre l’infâme hydre.

Chaque maison était maintenant fortifiée, les espagnol passaient de l’une à l’autre en perçant les murs, nos sapeurs faisaient sauter les maisons une par une. Plus nous progressions plus le charnier grossissait, les combats avaient lieu partout, dans les cours, les maisons, les escaliers , sur les toits.

Rien ne semblait vouloir arrêter la résistance, ceux qui faiblissaient, étaient sur le champs conduits à la potence. Mais la famine se rajouta à la misère des héroïques et cruels défenseurs, les couvents tombaient les un après les autres. Nos canons ouvraient des brèches, on s’y précipitait. Nous étions épuisés, ruinés physiquement, ivres de violence et de mort, nous ne dormions guère et nos séjour à l’arrière se faisait rares . Heureusement toute résistance a des limites, les hommes font choix de ne plus écouter leur diablesse de femme et leurs fanatiques curés, le 21 février 1809 ils se rendent. Encore fiers ces 17 000 hommes seront faits prisonniers et envoyés en France, la plupart s’évaderont ou mourront de maladie, quand aux hommes décédés dans les combats, nos chefs les estimèrent à 18000. Mais ce n’était finalement rien par rapport à la population civile, 50 000 périrent et l’on en enterra pendant des semaines. Nous devions abattre les chiens errants qui se servaient dans la masse immonde de viande pourrie. Des nuées de corneilles croassantes, menaçantes obscurcissaient le ciel avant que de se repaître des charognes autrefois redoutables guerrières. Rien n’y faisait , elles se moquaient de nous, s’écartaient pour mieux revenir. Il n’y avait plus d’ennemi armé mais des rats gros comme des chats se partageant le butin avec les corbeaux, parfois les corps semblaient se soulever tant il y en avait grouillants et repus de chair. Tous les morts n’avaient pas péri les armes à la main, une confortable majorité était morte de maladie , de faim et de privation. Jamais je n’oublierais, non jamais.

Hélas la maladie, n’avait pas de frontière, n’avait aucune préférence de nationalité, aucune préférence de sexe, aucune préférence d’âge.

Le typhus fit son apparition ou plutôt accentua son effort car il était déjà présent et faucha les soldats français épuisés par la lutte.

Je fus à mon tour pris de frissons et de fièvre, nous étions fort nombreux, la ville détruite , insalubre ne pouvait nous accueillir. On décida de nous envoyer à Pampelune dans la province de Navarre, ce n’était pas la porte d’à coté et les convois de moribonds malgré de solides escortes étaient attaqués par les partisans. Déjà mourant nous étions achevés, chaque défilé, chaque village présentaient un dangereux obstacle. Nous étions détestés, pas de pitié pour les envahisseurs. Pour ma part j’arrivais vivant et l’on m’entreposa sur une litière de paille.

Je savais maintenant que je ne reverrais plus le Gué d’Alleré, les majors aidés par quelques bonnes sœurs se tuaient de fatigue pour tenter de nous sauver.

J’étais exsangue, couvert de plaques, je délirais, je revoyais la rue où je vivais celle qui partait sur la Moussaudrie, je sentais l’alambic de mon beau père qui chauffait un mauvais vin. Je me rappelais l’odeur piquante de la poitrine maternelle quand elle m’autorisait à m’y reposer. J’entendais encore les cloches de l’église Saint André, elles m’appelaient, m’appelaient encore. Le 17 mai mon âme quitta mon enveloppe charnelle monta et monta encore, je reconnus ma mère, et je devinais bientôt mon père. Je les rejoignais dans la mort, heureux de me trouver enfin avec ce père que je n’avais jamais connu.

Nous fûmes des centaines de milliers à périr loin de chez nous, victimes de guerres qui ne nous regardaient nullement, victimes d’aspiration à de vaine hégémonie qu’elle fut personnelle comme Napoléon ou commerciale comme celle des Anglais.

LA MORT D’UN ENFANT DU GUÉ D’ALLERÉ, Épisode 2, Une guérilla impitoyable

J’eus donc une enfance heureuse au milieu d’une fratrie reconstituée, j’allais au champs, à la vigne, enfin tout ce que faisait les enfants de paysans. Je n’avais que cinq ans quand la révolution a débuté mais je me souviens des scènes de liesse et les villageois dansant sur la place du château.

Il ne se passa rien de notable pour nous, sauf que nous n’allions plus à l’office du dimanche. Enfin je crois qu’on ne devait plus dire dimanche car on nous avait changer notre calendrier ancestral. Le jour de repos devait être le décadi, vaste plaisanterie comme ci on pouvait changer les habitudes avec une loi. Mon beau père disait que nous étions gouvernés par des avocats en culotte de soie et jabot de dentelle.

Quoi qu’il en soit, cette révolution amena beaucoup de changements et surtout beaucoup de guerres.

Compte tenu du nombre d’ennemis que nous avions nos troupes s’en tirèrent finalement très bien.

La France envahit la Belgique et la Hollande, beaux morceaux de territoire mais qui allaient braquer sur nous la haine de nos ennemis héréditaires les Anglais. Tenir le port d’Anvers était comme tenir un pistolet chargé sur leur tempe.

Indirectement cela nous a mené à notre empereur Napoléon et indirectement cela fut la cause présentement de mes ampoules aux pieds et de ma balade en direction de l’Espagne.

Car voyez vous nous les Français, pour avoir mit une tripatouillée à toutes les vieilles monarchies d’Europe nous n’en n’avions pas fini avec la perfide Albion. Ces foutus iliens avaient une flotte de guerre bien supérieure à la notre et nous bloquaient notre commerce, après nous avoir mis une volée à Trafalgar. D’ailleurs nos pertuis Charentais n’étaient que voiles anglaises et c’était avec insolence qu’ils menaçaient l’arsenal de Rochefort et l’île d’Aix.

Bon moi je me moquais un peu de la mer, je n’étais pas inscrit maritime car trop loin de la côte, par contre à l’age requit je tombais comme mes camarades sous le coup de la conscription.

Le Napoléon tirait un peu sur la corde, il avait vaincu nos agresseurs alors à quoi bon continuer à nous battre. Nous voulions nous autres avoir une femme, cultiver nos terres, rire et chanter. En lieu et place dès nos vingt ans nous tirions au sort notre départ pour aller nous faire tuer loin de chez nous.

Le contingent annuel était déterminé pour chaque département puis pour chaque canton et chaque commune. N’allez pas croire que de ne pas tirer un mauvais numéro vous exonérait définitivement non pas, vous étiez simplement ajournés. Chaque année on chiait donc dans nos culottes de nous voir désignés.

Moi pour ma part ce fut l’année de mes vingt cinq ans que la misère me tomba dessus.

J’aurais bien aimé être trop petit mais la toise dispensatrice d’une exemption se situait à 148 centimètres, moi j’étais bien plus grand avec mon presque un mètre soixante. J’avais également une belle dentition et il n’était pas question que je me fasse sauter les dents pour ne pas pouvoir déchirer les cartouches. Non j’avais rien de spécial, une bonne chair à canon somme toute. Nullement volontaire mais fort obligé de partir défendre le trône de pépé botella. Ce roi que l’on tenta d’imposer à un peuple qui n’en voulait pas, n’était certes pas pire que les infâmes bourbons finissants.

Mais bon que m’importait les rives de l’Adour et de l’Ebre alors que j’avais grandi le long du ruisseau de la Roulière.

Même si il existait une réelle fraternité entre gens qu’on emmène à la mort, je préférais la routine de ma terre, la taille des vignes, le labour et l’odeur du vin qu’on brûlait pour la transformer en eau de vie.

Plus rien en vérité me retenait au Gué d’Alleré, ma mère était morte en 1804 et reposait, j’espère sereine, sous les doubles manteaux protecteurs qu’étaient la terre grasse des limon du ruisseau et la divine présence de la maison de Dieu où se couvaient les tombes du village.

Évidemment j’étais peiné de laisser celles qui a défaut d’être de mon sang, étaient devenues mes véritables sœurs de cœur. J’avais aussi laissé couler une larme lorsque celui qui m’avait élevé comme son fils, celui que je considérais comme tel, que je respectais comme tel et qui de fait l’était réellement.

Voila pour ma vie d’avant, pas de femme, pas de promise, pas de souvenirs d’une chair blanche offerte, pas de souvenir d’une flagrance féminine qui m’aurait mis en émoi, non rien. J’avançais vers mon nouveau destin, sûrement fait de sang et de pleurs. Les anciens tentaient de nous rassurer, de nous faire voir le bon coté des choses, ils nous vantaient la beauté des femmes espagnoles, nous disaient qu’elles n’étaient guère farouches que nous pourrions nous gamins ignorant de la chose nous informer des subtilités de l’amour dans les bras de fières andalouses ou de rudes catalanes.

Nous faisions semblant de les croire mais plus nous avancions vers la péninsule Ibérique plus nous croisions des convois de blessés et de malades. Ils n’avaient pas l’air de farouches cavaliers ayant jouté sur les croupes des brunes espagnoles, ils avaient plutôt l’aspect de vaincus. Cela ne manquait pas de nous troubler nous les néophytes, les puceaux de la guerre.

Puis nous passâmes enfin la frontière j’étais maintenant avec mes compagnons du 117ème régiment de ligne.

Ce dernier avait été créé très récemment en août 1808 à Haro, notre chef était le colonel Louis Benoit Robert, un vieux guerrier expérimenté qui avait fait ses classes et monté les échelons comme la plupart des chefs de guerre de l’empire sous les armées révolutionnaires. Nous ne savions pas trop où nous allions mais entre la France et l’Espagne le contraste fut saisissant.

Jusqu’à là les populations furent bienveillantes à notre égard, nous étions logés avec des bulletins de logement chez l’habitant, nous avions encore l’impression d’appartenir au monde que nous venions de quitter. Chez l’ennemi plus question de loger chez les habitants, tous nous étaient hostiles.

Près de la frontière le pays était à peu près sécurisé, enfin sur les chemins principaux. Tant que vous n’étiez pas confrontés directement vous ne vous rendiez pas vraiment compte, mais un jour je fis parti d’une expédition organisée pour récupérer des petits malins de chez nous qui s’étaient écartés par améliorer l’ordinaire. Nous traversâmes un premier village, complètement désert et aussi partiellement détruit, pas une âme, pas même un chien errant. En continuant notre chemin sur un une hauteur, une basse maison aux fenêtres rares, une grange, un reste de paille. Avant  de voir nous sentîmes, une odeur de charogne, une pestilence insoutenable, le sergent nous fit mettre en position de combat flairant un piège. Mais pour cette fois nous en étions quittes pour une vision d’horreur, la première que je ferais de cette sale guerre. Je les vis mes camarades avec qui je buvais quelques jours avant, je les vis ses pauvres malheureux. En croix, cloués sur la porte de la grange en fiers soldats de l’armée du génial Bonaparte. Les mouches s’affairaient en un essaim affamé dans le ventre ouvert de nos défunts compagnons. Éventrés comme des cochons, les intestins pendouillant en de ridicules serpentins, un haut de cœur me fit rompre mon alignement et vomir une acre bile.

Nos raffinés ennemis fanatisés par leurs prêtres, se livraient à des bacchanales dantesques et en expiation de l’ envahissement de leur terre, nous faisaient subir les pires ignominies.

Ce gamin d’aquitaine cloué comme un chat noir sur cette porte de chêne brinquebalante, pantalon baissé, émasculé par des mains féminines expertes s’était vu fourrer ses attributs de masculinité dans la bouche.

Nous retrouvâmes son compère, visiblement il avait eu plus de chance, son corps n’avait pas été souillé, mais simplement dépouillé de tout vêtement. Il gisait dans son sang déjà séché, proprement égorgé par la lame effilée d’un couteau vengeur.

Le sergent nous fit exécuter l’ensevelissement des deux pauvres malheureux avant que des animaux prédateurs ne finissent en un festin l’œuvre des paysans et paysannes Aragonaises.

Nous jurâmes entre nous de bien leur faire payer ce forfait ignominieux.

LA MORT D’UN ENFANT DU GUÉ D’ALLERÉ, épisode 1, le début de l’aventure

Nos chefs en vieux baroudeurs se voulaient rassurants mais nous sentions bien poindre une immense lassitude dans leurs propos.

Nous étions encore loin de l’heure du bivouac, mes pieds n’étaient qu’une vaste meurtrissure, j’avais l’impression de baigner dans une fange faite de sang, de pluie et de boue. Les plus faibles avaient depuis longtemps lâché prise, la maréchaussée les récupérerait traînant leur misère dans les fossés.

Mes vêtements semblaient ne plus me servir à rien, j’étais trempé, gelé et à mon corps défendant je frissonnais comme un fiévreux.

Nous nous dirigions vers Bayonne et les tours de La Rochelle étaient maintenant très loin.

Le convoi qui cheminait sur les routes boueuses de la province Aquitaine, était composé de diverses recrues qui allaient rejoindre leur régiment dans la ville garnison,qui commandait les Pyrénées.

Moi j’étais destiné au 117ème régiment d’infanterie. Certains de mes compagnons d’infortune avaient la même destination que moi alors nous nous étions regroupés et entraînés depuis le début de notre long périple.

Nous étions évidemment destinés à alimenter les troupes en Espagne.

Nous ne connaissions pas grand chose de l’état militaire, la courte période d’instruction que nous avions eu à La Rochelle nous avait à peine permis de nous accoutumer.

Nos accompagnateur, vieux briscards des guerres de la révolution, vainqueurs à Austerlitz nous en imposaient. Il y en avait de toutes les sortes, gentils au cœur tendre qui tentaient d’atténuer nos douleurs, d’autres de véritables salopards nous aboyaient dessus en permanence.

Depuis notre départ l’effectif avait dangereusement faibli, malades, blessés, traînards à la faible constitution, mais aussi des déserteurs. Ceux ci au courage certain, fuyaient dès qu’ils pouvaient la condition qu’on tentait de leur imposer. Les risques de se faire reprendre étaient considérables, d’autant qu’une gratification était offerte à celui qui ramenait un fuyard. N’étant pas tenté par la curée de quelques pandores ou douaniers et la perspective d’aller croupir dans la citadelle de l’île de Ré, j’étais bien décidé à accomplir mon devoir.

Je ne savais quand je reverrais mon village.

Je n’étais évidemment pas volontaire pour partir, comme aucun d’entre nous d’ailleurs

Nous ne savions pas en vérité ce qui se passait en Espagne, je ne savais pas où ce pays se trouvait, je n’en connaissais pas l’histoire. Mais des bruits couraient que notre empereur y avait installé son frère Joseph comme roi et que les habitants, ma foi,ils étaient pas bien d’accord.

Les mieux informés disaient que nous avions même été battus pour la première fois sous le règne de Napoléon. Cette funeste bataille avait eu lieu à Baylen et nous avions perdu à cause d’un traite nommé Dupont de l’étang. Un vieux de chez nous qui avait combattu sous ses ordres affirmait que ce général était l’un des meilleurs et que nous avions perdu car nous n’avions rien à foutre là bas.

Moi comme je vous l’ai dit, je n’y connaissais rien, je n’avait jamais dépassé les limites de mon canton, alors le frère de notre empereur et le peuple Espagnol je m’en moquais comme de ma première paire de sabots.

Au bivouac nous entendions les vieux qui disaient simplement, est-il fou le petit caporal de nous aventurer dans ce maudit pays, en a-t-il pas assez?

C’était assez énigmatique,mais nous n’étions que des pauvres hères qu’on avait arraché à la terre. Nous devions marcher et crever pour la politique de ceux qui nous dirigeaient. La loi les autorisait à nous soustraire à nos famille pour un temps indéfini. Nous étions ceux qui avions tiré le mauvais numéro.

Moi, à tout bien réfléchir le mauvais numéro, j’étais persuadé de l’avoir tiré depuis très longtemps et bien avant ce fameux jour où le maire avait réuni les enfants de la commune.

Je suis né au Gué d’Alleré le 12 août 1784 et je m’appelle Jean Dubois, mon père était journalier, c’est à dire qu’il travaillait chez les autres, qu’il se louait, nous étions pauvres, mais comme nous n’avions jamais rien connu d’autre, peu nous importait.

C’est le curé Denécheau qui m’avait baptisé, j’étais le dernier né de la famille, enfin c’était bien peu dire car de mes frères et sœurs la plupart était mort.

J’avais cru comprendre que je n’étais guère désiré, mon père était déjà bien malade et voir un chiard dans ces conditions, n’encourageait guère au bonheur.

Cela devait être prémonitoire car mon père Dieu ait son âme mourut alors que j’avais un an. Donc il a fallut que je me forge des souvenirs de lui, mais comme j’étais trop petit, il ne me restait qu’à questionner mes proches. Ma mère qui aurait pû ou aurait dû m’instruire de ces choses afin que je me construise fit fi de toutes ses obligations et oublia mon père en se remariant l’année suivante.

Je n’eus donc comme figure masculine que mon beau père Julien Gambaud. Ils étaient veufs tous les deux, chargés d’enfants, alors ils réunirent leur peine, leur joie et leur corps.

Je grandis donc environné de ces presque sœurs et presque frères que furent les enfants du premier lit de mon beau père.

LE BIGAME DU GUÉ D’ALLERÉ épisode 4

Je trouvais néanmoins qu’il passait beaucoup de temps dans les auberges ou à boire des coups avec ses amis. Souvent il rentrait un peu gris mais bon j’étais conciliante les hommes sont comme cela.

Ce que j’aimais moins c’est quand il me réclamait de l’argent et cela arrivait de plus en plus souvent.

On peut pas dire qu’il était constant en son travail et les journées manquantes ainsi que les journées bues obéraient nos finances.

C’était un motif de fâcherie mais bon amoureuse je lui passais tout.

Puis tout bascula, mon amour, ma vie.

Le 23 octobre1866 par ma fenêtre je vis passer un groupe de gendarmes qui se rendait à la maison commune. Auguste à les voir changea de couleur, visiblement il n’aimait pas la maréchaussée.

Les pandores, accompagnés du maire se dirigèrent vers notre maison, puis toquèrent à notre porte.

Ce fut un joli raffut . les voyant Auguste sauta par la fenêtre et s’enfuit par le jardin. Les soldats partirent à ses trousses et le maire et le gradé rentrèrent chez moi.

Je ne comprenais pas et je me mis à pleurer.

  • Madame nous venons arrêter monsieur Auguste Eugène.
  • Mais pourquoi
  • Vous vous êtes bien mariée en janvier avec lui
  • Oui
  • Eh bien, il n’en n’avait pas le droit, car il était déjà marié
  • Vous devez faire erreur
  • Oh non madame
  • En plus ce n’est pas la première fois qu’il fait le coup.

J’étais atterrée, stupéfaite, le maréchal des logis me révéla que mon mari avait contracté mariage avec la nommée Marie Magdeleine Zy à Rochefort en date du 1er aout 1854.

Il était donc bigame et qui plus est père de famille.

Ils ramenèrent Auguste, trempé, les menottes aux poignets, il avait tenté de fuir par les fossés de la Roulière.

Je ne revis plus mon mari, il fut emmené à la brigade de gendarmerie de Nuaillé d’Aunis, puis à la maison d’arrêt de La Rochelle.

J’appris tout de lui, par les journaux et par le maire, ce n’était guère joli. Mon lascar était en fait un récidiviste des mariages. Après qu’il fut marié à mademoiselle Zy le vaurien fut condamné à deux ans de prison pour vol. Laissant cette malheureuse dans le besoin avec sa fille qui avait vue le jour lorsqu’il était déjà en prison. A sa sortie de prison il resta pourtant en couple avec elle pendant deux ans, puis en fin d’année 1858 il la quitta à jamais pour tenter l’aventure sur La Rochelle où il était moins connu.

Il mit le grappin sur une petite journalière qui avait un peu de bien et la demanda en mariage, elle lui rétorqua qu’elle était déjà enceinte d’un autre. Mon escroc enjôleur décida de prendre la paternité à son compte et le 26 janvier 1859, Marie Chignac pour son malheur devînt madame Eugène.

La supercherie fut rapidement découverte car la première madame Eugène vint accoucher à l’hospice de La Rochelle. Auguste reconnut les faits et à la cour d’assise de Saintes le 29 juin 1859 il fut reconnu coupable et condamné à cinq ans de réclusion.

Le traitre abandonnait donc deux enfants et sa femme légitime ainsi que la malheureuse Rochelaise et son enfant qu’il avait reconnu.

Cela faisait déjà beaucoup pour moi.

Il fit donc ses années de prison et à sa sortie retournant chez lui. Il apprit que sa femme était en prison pour 18 mois et qu’elle avait un amant.

Il s’empara des meubles et des effets de sa femme vendit le tout et alla s’installer au Gué d’Alleré.

Vous connaissez la suite, l’ignoble individu que j’aimais tant n’était qu’un vaste imposteur.

Les choses ne traînèrent pas, de la maison d’arrêt de La Rochelle il fut conduit à celle de Saintes et le 20 novembre 1866 repassa une seconde fois aux assises pour fait de bigamie. Il prétexta qu’il croyait sa femme décédée, son avocat monsieur Guédon concentra sa plaidoirie là dessus. Les jurés ne furent pas dupes et il fut condamné à six ans de prison.

Je ne le revis jamais, j’en avais maintenant soupé des hommes. Sans pouvoir lui pardonner je pense que je l’aimais encore mais bon c’était une autre histoire. C’est assez courant d’aimer quelqu’un qui vous a fait du mal.

Voila l’histoire du Bigame du Gué d’Alleré, jusqu’à présent je n’ai pas retrouvé sa trace, si vous voulez m’aider dans cette enquête ce serait génial et je pourrais poursuivre mon histoire.

Pour l’infortunée Anne Duteau c’est un peu la même chose je perds sa trace en 1871, à cette date elle vit encore au Gué et sa fille Constance Emilie est domestique à La Rochelle. La encore j’aimerais suivre sa trace mais quand à présent mystère.

Je vous mets à tous les renseignements que je possède et je fais appelle à vos talents d’enquêteur.

  •  

Auguste Eugène né le 26 06 1831 à Rochefort de parents inconnus

Marié à Marie Magdeleine Zy le 1 aout 1854 à Rochefort

Marié à Marie Chignac le 29 janvier 1859 à L a Rochelle.

Marié à Anne Duteau le 08 01 1866 au Gué d’Alleré.

Mort à Villeneuve sur Lot le 01 08 1876 ( Présence maison détention de Eysse )?

Anne Duteau née à la Croix 87, le 17 octobre 1814 , décédée le 30 novembre 1894 à Saint Rogatien ( 17 ) chez sa fille Constance Turgnier

de Pierre et de Marie Marcou

Mariée à Pierre Turgnier le 09 02 1839 au Gué d’Alleré

Mariée à Auguste Eugène le 08 01 1866 au Gué d’Alleré

Marie Magdeleine Zy : né à La Rochelle le 17 12 1831, morte à Rochefort le 25 08 1897.

Remariée avec Jean Henry Rosière le 18 01 1879 à Rochefort.

Enfants de Auguste Eugène :

Emile Eugène né, le 16 mai 1855 à Rochefort, mère Marie Magdeleine Zy

Hermine Eugène, née le 8 juin 1859 à La Rochelle, mère Marie Magdeleine Zy

Marie Elisa Eugène, née le 22 mars 1859 à La Rochelle, mère Marie Chignac

Mariée à La Rochelle le 8 juillet 1882 à Pajaud Augustin( dont descendance )

Enfants de Anne Duteau

Constance Emilie Turgnier : née au Gué d’Alleré le 05 mai 1841, mère Marie Duteau, décédée le 29 mars 1925 à La Rochelle (tasdon )

Mariée à Saint Rogatien 17 avec François Guichard le 28 octobre 1872, ( dont descendance )

Firmin Théodore Turgnier : née au Gué d’Alleré le 19 aout 1839

marié à Nantes le 17 novembre 1868 avec Marie Anne Garaud ( dont descendance )

François Duteau : né à Saint Médard d’Aunis, le 18/06/1850 chez catherine Voyer la sage femme. Mort le 25 novembre 1873 à Saint Rogatien ( 17 ) chez son beau frère François Guichard.

LE BIGAME DU GUÉ D’ALLERÉ épisode 3

 

Sans que je puisse le retenir il partit chez Daunis l’aubergiste pour se rincer un peu, il annonça la nouvelle à tout le monde. Une révolution n’aurait pas ému plus la population, la Duteau allait se ficeler avec ce vaurien d’Eugène.

Ma famille leva les bras au ciel et  ma belle famille me tourna carrément le dos. J’étais seule avec mon amour mais peu m’importait, pourvu que je sois avec lui.

Le mariage fut prévu pour le lundi 8 janvier 1866. Ce ne fut pas facile car le maire ne m’aimait pas. Le père Petit ne m’appréciait guère, car voyez vous j’avais eu un enfant hors mariage, alors monsieur fit des difficultés, il me fallait un acte de naissance et il mit quand même un certain temps à arriver du Limousin.

Pour Auguste aucun problème ne se fit jour et on obtint les papiers de Rochefort assez rapidement.

Moi je désirais me marier à l’église, nous en avions droit, car moi veuve et lui garçon. Il fallut convaincre le curé, monsieur Auguste Eugène nous dit-il, je vous veux en communion. Par amour pour moi il ne vît aucun problème dans tout cela, d’autant qu’il était assidu aux offices. Même si certains disaient qu’il venait à l’église pour lorgner les femmes, il n’empêche qu’il était quand même à la messe tous les dimanches alors que d’autres étaient à l’auberge.

Le pauvre fut quand même un peu embarrassé de me dire qu’il était un peu juste pour régler les frais des noces. Qu’à cela ne tienne je paierais avec mon bas de laine.

A l’aide du tailleur Jean Phillion je me confectionnais une jolie robe, il convenait de ne pas la faire trop voyante, trop agressive, pour les yeux prudes des commères, j’étais déjà vieille.

Lorsque je me mirais la première fois dans cette belle tenue, j’en eus les larmes aux yeux, je me trouvais belle, encore jeune et encore désirable. Elle était rose pâle avec par dessus un châle de dentelle façon La Rochelle. Sur ma tête j’avais décidé de me couvrir d’une belle coiffe, j’en rêvais depuis longtemps. Lorsque je me m’étais mariée la première fois la mode de ces longues coiffes avec un voile qui trainait derrière n’était pas encore de mise.

Pour que mon homme soit beau je lui payais aussi un nouvel habit de noce, il pourrait de toutes les façons le remettre le dimanche et sur son lit de mort si il lui arrivait malheur. Quaquignolle le cordonnier lui remit à neuf ses souliers, il fit un peu la moue car il en voulait des neufs. Je sus être ferme malgré ses tentatives de séduction corruptive.

Le choix des témoins ne porta pas à débat, ce fut deux de ses amis de cartes qui furent choisis, Antoine Hillairaud cultivateur et Joseph Mélé le sabotier. Pour moi ce fut Jean Dufourneau mon beau frère et Felix Bouteau mon neveu par alliance. Au début toute la tribu Duteau s’était liguée contre ma nouvelle union, personne ne voulait venir et encore moins me faire l’honneur d’être mon témoin. Puis il y eut revirement sans d’ailleurs que je sache pourquoi et ils acceptèrent.

Sans doute pour qu’il n’y ait pas concours de foule le maire et le curé nous marièrent fort tard et il faisait grand nuit quand on sortit de la mairie par nous convoyer à l’église. On n’y voyait rien car le vent très fort éteignait nos chandelles. Mais par miracle, les curieux du village nous firent une haie d’honneur en ouvrant leur porte pour nous regarder passer. Nous avancions au milieu, apportant une solennité imprévue.

André Morin le maréchal ferrand pointait son sale nez avec sa grosse femme et ses morveux, le boulanger Jouinot teint blafard et calotte blanche les mains sur les hanches réprobateur et goguenard nous toisait du regard. Cet idiot de Joseph Jolivet bourrelier de son état assit sur une chaise le verre à la main trinqua à Auguste. Bien sur la famille du maire derrière les rideaux nous observait sournoisement. Bref sans que je puisse reconnaître tout le monde, les Gué d’ Allérien nous accompagnèrent comme des méchants et des curieux qu’ils étaient.

A la mairie Auguste eut un moment de faiblesse et lui qui avait une si belle écriture ne parvint pas à signer. Le maire rigolard, nota sur l’acte qu’il ne pouvait signer tant il était ému.

Pour le repas on alla chez Pierre et Marie Texier, je n’aimais pas cette auberge mais ils étaient moins chers que chez Daunis. Les hommes burent beaucoup et furent rapidement saouls, nous les femmes les regardions faire avec attendrissement. Vraiment je fus satisfaite et heureuse du bon déroulement de l’ensemble. J’avais tout payé sauf l’ anneau que mon amoureux m’avait passé au doigt.

J’étais maintenant madame Eugène et nous allâmes nous coucher. Pour la nuit de noces Auguste voulut me faire sa spéciale. Je ne vous dirais rien à ce sujet car je rougis rien que d’évoquer cela.

LE BIGAME DU GUÉ D’ALLERÉ épisode 2

J’étais libre comme l’air, comme peu de femmes l’étaient en ces périodes de dépendance masculine.

Un jour que je rentrais de moulin David où j’avais été faire une retouche sur la robe de la fille du meunier, un jeune homme se porta à ma hauteur et me fit la conversation. Je le connaissais de vue, il travaillait chez Jean Chabiron le tisserand.

Très à l’aise et de bel figure il me fit la conversation. En vérité je crois qu’il me fit parler et comme un fil qu’on déroule je lui racontais ma vie.

Arrivée devant chez moi, je savais juste qu’il se nommait Auguste Eugène.

A la maison devant mon ouvrage mon esprit fut tout à lui, il m’obsédait et chaque fois que je le chassais de ma tête il revenait au galop.

Le soir sur mon prie dieu, Jésus et Marie avaient peine à me voiler le visage du jeune Auguste.

Le lendemain comme par enchantement le gamin réapparut, si j’emploie ce mot c’est à dessein car il avait tout de même trente cinq ans. Seulement voyez vous moi j’en avais cinquante deux.

Par son babille il me charma encore d’avantage, ce jeune ouvrier me fascinait. Il avait une facilité à vous charmer, vous hypnotisant de ses belles paroles. Ce merle chanteur, ce rossignol par son chant me fit redevenir une jeune femme

Pour le physique qui n’était pas pour moi un élément essentiel le bel Auguste portait bien le surnom que lui avaient donné les lavandières du village.

Sans que rien n’y paraisse je l’avais examiné des pieds à la tête, mon dieu qu’il était beau j’en rougis encore. De grande taille il me dépassait facilement d’une demie tête, son corps était musclé et dégageait une force intérieure qui n’engageait pas à la lutte avec lui. Ces cheveux longs à l’ancienne mode était d’un châtain assez clair, et encadraient un visage rond et jovial. Ses yeux d’un marron tirant sur le roux vous scrutaient d’une lueur amoureuse et vous conviaient inévitablement à le rejoindre dans une aventure. Seul son nez qu’il avait un peu long et son teint par trop coloré ternissaient son image et l’éloignaient de la perfection.

Je sus bientôt tout de lui, fils de l’assistance il n’avait connu que foyer et hospice. Il avait appris seul la vie depuis sa naissance en 1831 à Rochefort. Il avait vécu de petits boulots puis avait été embauché à l’arsenal de Rochefort. Une décision inique l’avait contraint à quitter un emploi qu’il aimait. Un ami l’avait recommandé et il exerçait le métier de tisserand dans notre petit bourg.

Depuis qu’il était arrivé dans le village des bruits couraient bien sur son sujet. Mais la jalousie des autres hommes face à ses succès féminins et la jalousie des femmes sur qui il n’avait pas levé les yeux faisaient courir ces mauvais ragots.

Je le vis de plus en plus souvent, j’étais fière qu’à mon âge un homme si jeune et si beau s’intéresse à moi.

Tout le village fut bientôt au courant de nos rencontres, alors pourquoi se gêner. Nous nous tenions bientôt par le bras et nous promenions ensemble. Alors de la Moussaudrie, à Mille écus en passant par Rioux et Moulin David ce ne fut plus qu’un murmure. La Anne Duteau fréquentait le Auguste Eugène que c’en était une honte.

Tout le monde réprouvait et en particulier ma famille, mon frère François ne me cachait pas son désarrois et sa colère.  » tu vas te faire avoir par ce joli cœur, il n’en veux qu’à ta bourse. Tu te rends pas compte qu’il pourrait être ton fils  »

Bien sûr que je le savais mais cela me gonflait d’orgueil de le savoir à moi.

Puis un jour il arriva ce qu’il arriva, nous n’étions plus des enfants. Il prit possession de moi au physique comme il avait pris possession de mon âme.

Quand je dis qu’il m’a pris c’est une litote et il serait plus juste de dire que je me suis donnée.

Jamais je n’avais ressenti une chose pareille, ni avec Pierre mon mari dont pourtant j’étais éperdument amoureuse, ni avec l’amant de passage qui m’avait donné mon second fils.

Je vivais seule chez moi alors simplement il me rejoignait, nous n’avions qu’à fermer l’huis de la porte et le paradis nous appartenait. Mon dieu qu’il me semblait beau, son corps m’aveuglait, m’envoutait , m’ensorcelait, me subjuguait, j’étais comme une folle.

Il aurait pu me demander n’importe quoi, me jeter toute nue dans la Roulière ou bien partir en Chine avec lui. Un jour il me demanda un peu d’argent pour payer une dette pressante, je me fis un plaisir de l’aider, une autre fois je lui donnais quelques pièces pour le sabotier Justin Beaujean.

Mon frère n’était pas seul à me faire la leçon, un jour ma sœur vint me trouver pour me dire qu’Auguste était un séducteur et qu’il avait sûrement une compagne à Saint Sauveur. Elle trouvait bizarre que ce gars de Rochefort vienne échouer au Gué d’Alleré, sans attache, sans famille et surtout sans passé.

Même monseigneur l’évêque, même sa sainteté le pape ne m’auraient fait changer d’avis.

Puis un jour après nos ébats en reboutonnant négligemment sa chemise, alors que je fixais la pilosité de sa poitrine et que mon désir montait à nouveau, tout de go il me demanda en mariage.

LE BIGAME DU GUÉ D’ALLERÉ épisode 1

Il faisait un magnifique soleil en ce dimanche 7 janvier 1866, le froid était très vif depuis quelques jours, mais les vifs rayons du soleil qui dardait ses flèches compensaient la faible montée du mercure.

Il pouvait être huit heures du matin quand par le chemin de Surgères à Marans, j’empruntais le pont qui enjambait la Roulière .

J’aimais cet endroit et à chacun de mes passages, je prenais le temps de m’accouder quelques minutes sur le parapet et de regarder les eaux vives.

Le ruisseau plutôt flemmard en été, nous sortait en ces journées hivernales le grand jeu.

Alimenté par le ruisseau de l’Abbaye de Benon et par le Bief qui lui surgissait depuis Plaisance, gonflé par les pluies d’hiver, il roulait un fort courant. Il allait perdre un peu de sa force dans les marais de Rioux avant de se jeter dans le Curé.

Peuplé de chênes têtards, aux formes parfois presque humaines qui lui faisaient une haie d’honneur, il passait là comme inutile, non navigable, non poissonneux tout juste bon à accueillir les ménagères avec leurs battoirs.

Pour être juste avec lui nous y rouissions notre chanvre et ses eaux claires arrosaient nos jardins.

Plus loin sur Rioux, un hameau de la commune ,on y faisait aussi rouler du bois lors des grandes coupes.

Sur le bord à l’emplacement du vieux lavoir, un jeune saule tentait de grandir, trop petit pour apporter encore une ombre lors des grosses chaleurs . On sentait pourtant que sa vigueur lui assurait un avenir prometteur.

Les prés qui couraient le long des berges étaient blancs. La rosée maladroite avait été surprise par le gel du petit matin. Le spectacle était magnifique, le temps comme les plantes étaient figés en une immobilité statuaire, je me sentais heureuse et sereine.

Marie ma sœur accompagnée de ma fille Constance me rejoignirent sur le pont, nous devions nous rendre bien vite à la cure pour y rencontrer monsieur le curé.

J’avais quelques détails de dernières minutes à régler pour mes noces du lendemain.

Du pont à l’église il n’y avait que quelques encablures, on salua une sœur qui balayait devant le couvent et l’on prit sur la place du château.

L’édifice seigneurial n’existait plus mais ses pierres avaient servi à l’édification de la maison bourgeoise d’un négociant. Je me rappelais bien de sa destruction et bon nombre de paysans étaient venus y prendre quelques jolies pierres de taille.

Je connaissais bien les affres de l’organisation d’un mariage car il y a bien longtemps j’avais eu le plaisir de m’unir à un maçon du village et ma fille Constance en était le joli fruit. Le malheur avait frappé chez nous et au bout de trois ans d’union mon mari Pierre Turgnier était mort d’une vilaine maladie.

J’étais donc veuve et cela faisait presque 25 ans. Mais j’étais tombée sous le charme d’un homme et nous avions décidé de nous marier.

A la mort de mon mari je m’étais bien promise de ne pas m’accoquiner, j’avais comme une répugnance à aimer de nouveau. Je ne me voyais pas dans les bras d’un autre que ceux Pierre.

Alors la vie était passée, à la fois monotone et à la fois riche, je considérais ma fille comme le point central de mon existence. Mais si mon cœur restait sec devant la gente masculine il battait pour notre seigneur. Mes temps libres se passaient en prière, dans la petite église du village, agenouillée jusqu’à ne plus sentir mes jambes je chérissais Jésus.

Toute de noir vêtue, je savais que je passais pour une sorte de duègne enchristée dans ma dévotion.

Lorsque je passais devant les hommes rassemblés devant la forge ou devant l’auberge je savais que les commentaires allaient bon train, graveleux, sales, misogynes.

Ces hommes frustes ne supportaient pas qu’une femme encore physiquement acceptable ne serve pas à la satisfaction des sens d’un honnête paysan. Que ce corps inaccessible leur échappe et que mes mains blanches ne rougissent pas à la lessive de leurs chemises sales.

Je connaissais tout le monde, mais hormis mes sœurs Marie et Thérèse et mon frère François je ne fréquentais personne. Me contentant de ce petit monde et de mon Dieu, je voyais bien sur mes pratiques car j’étais couturière.

J’étais originaire d’un petit village du limousin nommé la Croix-sur-Gartempe, mon père maçon était venu avec ma mère s’installer dans la région, mes sœurs étaient nées dans une commune à coté qui se nommait Les Rivières d’ Anais. Mes parents avaient eu la bonne idée de donner le prénom de Marie à trois de leurs filles et d’Anne à deux autres, seul le garçon François et Thérèse la petite dernière avaient échappé à la loi des séries.

Mon père nous avait quittés depuis de nombreuses années, mais maman était quand à elle morte récemment. A force d’épargne et d’opiniâtreté ils avaient cumulé quelques biens dont nous bénéficions maintenant.

Moi mon mari défunt m’avait légué une maison et quelques arpents de vigne que je faisais cultiver.

Je n’étais donc point pauvre et le fruit de mon travail de couturière complétait largement mes revenus.

J’avais eu trois enfants, deux avec mon défunt, Firmin et Constance puis quelques années plus tard je m’étais fait surprendre par un amour de passage et j’avais eu mon François.

Forcément mon fils, le petit bâtard à la grenouille de bénitier recevait quelques avanies tant les gens sont méchants, il était maintenant domestique chez les Néraudeau. J’essayais de le protéger mais parfois la bêtise paysanne conjuguée avait le dessus et je le savais souffrant de cette situation.