UNE VIE PAYSANNE, Épisode 8 , Les fendeurs de lattes

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault le Soigny département de la Marne

Année 1800

J’observais en coin ma mère , assise sur un banc devant la maison, elle avait négligemment dégrafé son corsage pour nourrir ma petite sœur Marie Françoise. Cette dernière grosse gourmande de bientôt deux ans tirait sur les tétons maternels avec avidité. Bientôt repue, elle le montra par un énorme rot qui fit sourir ma mère.

Après toute les pertes d’enfants que mes parents avaient subies, Maman couvait sa dernière progéniture comme on protégeait un trésor.

Je me souvenais qu’à l’été 1797 mon frère Antoine et ma sœur Adélaïde étaient morts à 5 jours d’intervalle. La maison pleine de rires d’enfants avait été recouverte d’une chape mortelle de deuil . Maman qui avait déjà perdu deux enfants précédemment crut ne pas pouvoir s’en remettre.

Alors quand Marie Françoise était arrivée, le bonheur était réapparu sous notre chaumière.

Avoir perdu, 4 enfants en 9 années marquait durement les âmes et tout le monde espérait que l’ignoble fatalité s’éloignerait de notre maison.

J’avais un grand frère, prénommé Charles, on se partageait le même lit, la proximité de nos âges, faisait que nous étions inséparables, les quatre cent coups s’enchainaient et nous faisions mille bêtises.

Mais j’avais aussi deux autres frères et une sœur que Maman avait eu d’un autre lit. L’expression me paraissait un peu bizarre mais mon grand demi frère m’expliqua que le premier mari de ma mère était décédé depuis longtemps et qu’elle s’était remariée avec mon père.

Nous habitions tous ensemble, premier lit, deuxième lit, pas de différence. Mon père élevait les premiers enfants de sa femme comme les siens.

Moi je n’avais d’yeux que pour ma demi sœur Marie Rosalie, elle me fascinait et cette fascination se transforma bientôt en un amour éperdu. Elle avait 22 ans, belle comme une fleur des champs, ses long cheveux me faisaient penser à une rivière qui serpente, ses seins m’évoquaient les douces ondulations des collines environnantes. Je la suivais comme un chien suit son troupeau, j’aurais pû la regarder des heures, ce n’était plus ma sœur, mais ma femme, ma compagne.

Évidemment à des degrés divers tout le monde s’était aperçu de cela, ma mère me chassait irrémédiablement de l’entourage féminin. Mon père menaçait de m’envoyer comme domestique de ferme si je n’arrêtais pas de reluquer ma demi sœur.

Seule la concernée me témoignait de la gentillesse et comme une grâce infinie elle me laissait peigner ses cheveux. Pour elle l’amour que je lui portais n’était pas malsain. Une fois seulement elle s’était fâchée car je m’étais caché pour l’observer à sa toilette. Je n’avais pas vu grand chose bien sûr car la pudique n’enlevait guère sa chemise, mais une cuisse blanche, un mollet fuselé m’avaient porté à l’extase, jusqu’au moment ou elle m’avait entendu. Elle avait cru de son devoir de prévenir mes parents.

Le soir devant la famille réunie mon père avait ôté sa ceinture et moi ma culotte. La honte d’être nu devant l’objet de mon désir me fit plus de mal que la lanière de cuir de mon père. Le cul cinglé, l’humiliation au cœur j’allais me coucher sans manger. Dès lors j’allais vouer une haine inextinguible à ma sœur. Je la trouverai laide, malfaite, malodorante et je n’aurais cesse qu’elle parte de la maison.

Papa était fendeur de lattes et il y avait fort à parier que je ferais de même. C’était l’un des nombreux métiers liés à la forêt. Le matin il me réveillait et la figure point réveillée je le suivais à travers les chemins. J’avais peine à le suivre, lui en sabots moi pieds nus. Il ne m’adressait guère la parole,,le père était taiseux mais je savais qu’au fond de lui il éprouvait plaisir à ce que ses fils fassent comme lui.

Il me laissait porter sa doloire j’en étais très fier et malgré le poids qu’elle faisait et le long chemin que nous avions à parcourir, jamais je ne me serais plaint.

Le lieu de travail de mon père se situait dans l’immense massif forestier du Gault. Cette forêt était un monde à elle seule, elle grouillait de bucherons, fendeurs de lattes mais aussi charbonniers.

Ces derniers me faisaient un peu peur, toujours sales, noirs, dépenaillés, ils vivaient en famille dans des huttes de branchages. On aurait-dit des romanichels, en tout cas papa ne voulait pas que je les fréquente.

Papa toute la journée débitait des lattes, plus il en faisait , plus il gagnait, alors les journées s’allongeaient et s’allongeaient encore.

Ces lattes servaient comme support de couverture, elles étaient en chêne et en châtaigner. Je l’aidais comme je pouvais . Des troncs aux lattes il y avait quelques étapes. J’essayais de l’imiter mais je fendais très mal et il gueulait que je lui abimais son ouvrage, le soir d’avoir frappé avec la mailloche sur le doloire j’avais les mains en sang. Mon père me conseillait de me pisser dans les mains pour me soigner. Bon peu à peu mon geste devint plus sûr et mon père commençait à réfléchir à me faire confectionner des outils par le forgeron du village.

Comme chaque fendeur mon père bucheronnait aussi et à la saison se prêtait volontiers aux moissons puis aux battages. Il était fort vigoureux et lorsqu’il avait fait trop de pauses à la chopine il devenait fort belliqueux.

Son Dieu était notre consul Bonaparte et bien mal en prenait à celui qui regrettait le gros Capet.

Le soir à la nuit tombée on regagnait notre maison du hameau de Recoude. Maman avait préparé à manger en compagnie de ma sœur, on s’asseyait autour de la table mais les femmes par respect restaient debout à nous servir et dinaient à l’écart. Là aussi .les conversations étaient fort animées et mon père s’accrochait souvent avec ses beaux fils, moi vu mon jeune âge je me taisais pour ne pas me prendre une trempe.

La grande affaire du moment était le mariage de mon grand frère avec Marie Jeanne Chartier. Il n’y aurait pas eu de problème si mon père ne s’était pas accroché avec son futur compère sur un abattis de bois qu’ils convoitaient tous les deux. Car évidemment ils étaient tous les deux fendeurs. Vous auriez du voir ces gens de peu qui n’avaient rien, se quereller pour un drap, une cuillère, deux poules et une mesure de grains. Les négociations dignes des plus grands princes furent écrites et actées devant le notaire qui se rendait pour cet office dans les foires des villages. Mon frère respirait, les noces se dérouleraient le 30 novembre 1801.

UNE VIE PAYSANNE . Épisode 7, de jeune fille à femme

Marie Louise Cré

Nous sommes dans une nouvelle ère, plus de royauté mais une république. Nous devons nous y conformer.  l’an 1 de la république à ce qu’il parait.

Mais assez bizarrement l’année commence le 22 septembre 1792, vous parlez si on va s’y retrouver, de plus les avocats de Paris qui nous gouvernent ont décrété qu’on aurait un nouveau calendrier.

Bien poétique, mais pour nous autres qui ne savons pas lire ces mois étranges résonnent mystérieusement à nos oreilles. Personne n’y voit un quelconque intérêt et à la campagne ce foutu calendrier a du mal à s’imposer. Vendémiaire, pour le mois des vendanges, brumaire pour la brume automnale et frimaire pour le froid. C’est parait-il un député, poète, nommé Fabre d’Églantine qui nous a concocté cette merveille de simplicité.

Mon père pour se moquer dit que le Fabre il est bien gland. Bref on n’a plus de dimanche et les jours portent des noms bizarres.

Mais ce qui fait le plus de mal ce sont les problèmes qui ont été causés à notre curé Lallemand. D’abord ce n’était plus lui qui notait les naissances, les décès et les mariages mais un officier du ministère public et d’autres parts on lui ferma son église, enfin c’était aussi la notre.

Ce fut  Louis Béchard un gros laboureur qui prit cette charge à son compte. Mon père ne l’aimait pas mais là ce sont des histoires d’adultes.

En attendant révolution ou pas il faut bien manger,  mon père continue à garder ses moutons et ma mère de se crever dans les champs. Moi, je pousse un peu comme une mauvaise graine, plutôt grande, je dépasse déjà maman qui me dit quand même, ce n’est pas parce que tu me dépasses que je ne peux pas te mettre une volée. Je commence à avoir une belle poitrine, deux petits tétons que chaque jour j’observe à la dérobée. Si ma mère m’avait vue me s’yeuter comme cela , elle aurait hurlé à l’indécence. Un peu plus bas je vois aussi une évolution notable, un petit tapis peu à peu se fournit et le soir dans la solitude de ma couche je pars en exploration vers cette zone inconnue de ma féminité.

Puis comme toutes les femmes, j’ai eu ces fameuses menstrues, cela indique que nous sommes femmes et que nous pouvons avoir des enfants. Je ne sais encore pas comment techniquement cela se passe mais comme Maman me dit, les hommes c’est comme des bêtes, je fis rapidement le rapprochement en voyant un taureau monter une vache.

Par contre je ne comprenais pas le rejet et le relent d’impureté qui environnaient ce moment. Avec Maman on ne devait quasiment pas sortir, ne pas baratter le beurre et ne pas aller au lavoir.

Quand cela nous arrive, on se met des espèces de serviettes entre les jambes pour que cela ne nous dégouline pas le long des cuisses. Si cela est moins abondant une brassée d’herbe nous suffit.

Parfois avec Maman nous les avions ensemble, mon père visiblement n’aimait pas cette période et disait que cette foutue femelle ne lui servait à rien. Maman souriait en coin, apparemment cela lui faisait comme une période de carême.

Je ne suis donc plus une petite fille et les hommes m’observent maintenant à la dérobée, je suis bien loin de faire une mariée mais j’attire le regard des mâles, comme une génisse attire le regard du maquignon et une belle châsse celui du curé.

D’ailleurs moi aussi je me surprends à regarder les hommes un peu différemment.

En janvier 1793 on apprend que l’on a coupé le col au gros roi, Maman pleura toutes les larmes de son corps et le soir à la veillée les femmes firent une prière. Cela valut une belle engueulade à ma mère, mon père était furieux car il avait peur en cette période de terreur naissante que l’on prenne sa maison pour un foyer de contre révolution. Il y avait eu déjà des arrestations et des indicateurs malveillants dénonçaient à tout va les ennemis supposés de la république.

J’ai maintenant 16 ans et la famille s’apprête à vivre un grand moment.  Mon frère qui fréquentait depuis un bon moment une fille de Mondauphin allait se marier. Je me souviens exactement de tout car hormis le plaisir que j’éprouvais à voir mon frère heureux je sentis en ce 1er février 1796 mes premier émois de femme. Un frère de ma belle sœur, nommé Jean Louis Coffinet me servit de cavalier et me fit danser toute la noce. Tout le monde en cette fête se lâcha un peu, les pires heures de la terreur jacobine étaient terminées et bien que la situation économique ne fut guère reluisante, nous avions tous le cœur à nous amuser. Même ma mère semblait un peu prise d’alcool, elle rigolait, chantait, dansait et surtout ne me surveillait pas. De danse en danse, nous nous grisions l’un l’autre, on se frôlait, se caressait et instinctivement nous nous rapprochions. Au cours de soirée on profita de la visite du guillonneau pour nous éloigner un peu.

Tout de suite on s’embrassa, la nuit éclairée par sa lune pleine servit d’écrin à ce premier amour. Sa langue trouva la mienne et dans une bizarre alchimie j’y éprouvais du plaisir. Ce fut intense, la découverte se mêlait au jeu subtile de la peur d’être surprise. Mon corps me témoigna des phénomènes pour moi inconnus, je m’étais alanguie, mes seins durs pointaient sous mon beau corsage, je voulais que mon amoureux les caresse mais en même temps je lui en interdisais l’accès. Une douce chaleur humide envahissait mon moi secret, je désirais qu’un homme s’y noie mais Jean Louis n’eut droit qu’à la simple primeur de la naissance de ma cuisse.

Je n’étais pas prête et la peur des conséquences me glaçait d’effroi, je savais le sort réservé aux filles qui avaient fauté.

Il n’empêche que cette soirée alimenta mes rêves et qu’au fond de ma pensée Jean Louis ne fit pas que remonter ma robe jusqu’aux genoux.

La femme de mon frère vint s’installer à Pilfroid, cela posa des problèmes de place et d’intimité conjugale, mes parents étaient discrets mais mon frère le fut moins. Ma belle sœur Augustine devint comme mon initiatrice, ce que je ne savais pas, ce fut elle qui me l’apprit, loin de la gêne de ma mère elle m’initia en grande sœur aux choses féminines de la vie. Elle avait 4 ans de plus que moi et lorsqu’elle devint grosse je ressentis la chose comme si moi aussi j’avais été enceinte.

Lorsqu’elle accoucha en juillet 1797 ce fut comme une révélation, je n’avais jamais vécu cela. Cette chose si naturelle, mais aussi pleine de danger et de douleur me bouleversa et je n’eus de cesse de me marier pour pouvoir ressentir la même chose et la même joie qu’Augustine lorsqu’on lui posa cet être tout fripé sur le ventre.

Mon frère et mon père à la vue de ce premier petit mâle de la famille ne se tenaient plus de joie, avec l’alcool bu ce jour là mon père excité comme un jeune loup pinçait les hanches de ma mère en lui disant qu’il allait lui refaire un enfant. Maman ne riait pas du tout car elle se savait encore fertile  et n’avait au fond qu’une hâte c’est que sa vie de femme s’arrête pour éloigner le péril d’une maternité fort tardive.

Nous les femmes étions bien occupées par ce petit, bien que ma mère cette rabat joie nous disait qu’un enfant ne devait pas être trituré et bisé tout le temps. Effectivement pour les embrassades ma mère, elle ce n’était pas une spécialiste.

Nos hommes à la saison n’étaient guère présents mais je me souviens qu’un jour ils sont revenus avec un berger de Hondevilliers nommé Nicolas Perrin.

Ce dernier cherchait à s’employer, il revenait des armées où il avait fait son temps, Valmy, Jemmapes, il nous conta ses aventures, sa voix un peu trainante, douce et mélodieuse me subjugua.

Il avait des yeux bleus presque transparents et lorsqu’il les dardait sur vous, vous étiez sans défense. Tout dans son histoire n’était que mélopée, même les pires massacres, même les pires duretés.

Immédiatement, irrémédiablement, je tombais amoureux de ce rude militaire, de ce berger conteur.

Je le voulais comme mari et je lui réserverai ma virginité. Je m’en ouvrais à Augustine qui visiblement ne fut pas étonnée de mon émoi, car elle aussi était tombée sous le charme enjôleur de l’ancien soldat.

UNE VIE PAYSANNE . Épisode 6, Marie Louise Cré

 

Marie Louise Cré

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

1792.

Je suis née en 1780 ici dans ce hameau de Pilfroid, papa est berger, enfin il ne fait pas que cela c’est un paysan et il s’emploie aussi à tous les travaux de la terre. Il est beau, grand, costaud, je suis sa préférée. Je n’ai que des frères alors je profite un peu de la situation, je les fais tous tourner en bourrique. Mon père le soir en rentrant me prend immanquablement sur ses genoux et s’amuse à me piquer avec sa barbe. Ma mère râle car elle dit que je ne suis plus en âge de monter sur les genoux d’un homme, même mon père. Maman est plus sévère avec moi, elle me surveille constamment et je vous assure que le dimanche j’ai du mal à m’écarter d’elle au retour de la messe.

Elle dit qu’elle va briser mon insolence et qu’elle n’hésitera pas malgré mes douze ans à me mettre une fessée cul nu devant mes frères. J’en rigole car elle n’a jamais porté la main sur moi. De plus elle est tellement pudique qu’elle ne me fera pas l’affront de dévoiler ma jeune chair blanche à ces mâles en devenir.

Ma mère est aussi blonde que mon père est brun, sa peau blanche rougit à la moindre expression salace de mon père. Nous on rit dans notre coin car le père il a le langage assez imagé. Je ne comprends pas toujours tout.

Papa garde des moutons, depuis fort longtemps il emmène mes frères, Isidore et Simon avec lui. Alors forcément ils vont devenir également bergers. Moi je travaille avec Maman et je l’aide dans toutes les tâches ménagères, bois, entretien du feu, ménage, cuisine, jardin, poulailler, lessive, couture, filage.

Mais nous les filles ce qu’on aimaient le mieux, car nous étions ainsi libres de toutes tutelles maternelles c’était de garder nos troupeaux de dindons. On les accompagnait dans les champs après les moissons. Il y en avait des quantités, sales bestioles. J’en avais un peu peur.

Mais ce n’était pas le problème de les garder, il fallait aussi les tuer pour la vente, Maman m’a obligée à le faire, j ‘ai eu beau pleurer, c’est plein de dégout que je l’ai fait.

Quand on ne tuait pas ces affreuses bêtes on leurs arrachait les plumes pour que les belles parisiennes puissent les accrocher à leurs chapeaux. Le revenu généré n’était pas négligeable, bien qu’en ce moment les ventes dégringolaient car beaucoup de ces dames se sont sauvées à l’étranger pour fuir la sauvagerie de nous autres, le peuple.

A Verdelot il y a eu beaucoup de changements, le comte d’Allonville s’est enfui et ses biens ont été vendus comme bien nationaux pour payer la dette. Les biens du prieuré ont subi le même sort.

Mon père n’a rien pu acheter, nous étions trop pauvres et les lots bien trop importants. Il y a beaucoup de jeunes du village qui sont partis à la guerre.  Certaines pleurent le départ d’un amoureux, moi c’est mon cas.

Je ne dis rien à personne, je suis trop jeune, mais un beau valet de l’Aulnoy Renault me semblait charmant.

Nous n’avions plus de roi et croyez moi au village on en discutait beaucoup. Mon père déclarait haut et fort que nous devrions le mettre à la lanterne. Ma mère lui ordonna de se taire comme si le Capet allait lui taper sur l’épaule.

A la maison on est un peu entassé, mes grands frères dorment dans le même lit et moi je dors avec Pierre Nicolas le plus jeune. J’ai toujours dormi avec lui, il me fait rire. Parfois on joue à des jeux d’adultes je vois bien qu’il est tout chose car son machin se redresse. Il me le fait voir et moi en échange je remonte mon jupon.

Maman dit à mon père qu’il faudra nous séparer quand je les aurai.

Quand j’aurai quoi?

Il y a des enfants qui vont à l’école mais il faut donner un peu d’argent et nous on n’en a pas. De toutes façons pour une fille cela ne sert à rien. Remarque mes frères n’y vont pas non plus, alors personne ne sait lire ni écrire chez nous.

Dans la famille personne n’est en âge de partir défendre les frontières, Maman est donc tranquille, ses fils ne se feront pas tuer pour une cause qui n’est pas la leur.

C’est à voir, car personne ne désire que des allemands, des autrichiens ou les beaux messieurs de l’armée de Condé ne viennent remettre sur le trône le gros cochon de Louis.

Bon je fais ma téméraire, mais lorsque j’ai nommé ainsi le roi, ma mère m’a mis une gifle monumentale. Ce n’est pas tant pour cette dernière que j’en ai souffert mais plutôt qu’elle me fut donnée en public, au milieu de la place de Verdelot.

Pour ma mère il n’y avait que Dieu et le roi, et bien sûr mon Père.

 

UNE VIE PAYSANNE . Épisode 5, la liberté

L’automne se passe, il n’y a plus de titres de noblesse, mais il y a toujours une différence entre les riches et les pauvres. La soudure entre les deux récoltes a été difficile, beaucoup de ventres creux, Maman ne s’en sort qu’à peine avec les deux petits, d’autant que mon frère s’est envolé on ne sait où, l’armée, l’aventure. Un soir il n’est pas revenu, Maman est inquiète et pleure parfois.

La révolution est-elle terminée, le roi a cédé, il paraît même qu’un de ses frères est parti en exil.

Nous sommes maintenant le département de la Seine et Marne, moi cela ne change rien pour mes bêtes sauf que maintenant je pâture aussi bien dans le département de la Marne, dans l’Aisne que dans le notre. Même terre, même eau, même herbe et toujours le sentiment que je suis libre comme l’air.

Marie Jeanne va se marier, bien lui en fasse, elle m’a déniaisé, je l’en remercie. Par contre je n’aime guère son air narquois qui me rappelle mon manque d’expérience. Peut-être qu’un jour je lui montrerai une autre facette de moi même. En attendant mon univers féminin est assez réduit, ma mère, ma petite sœur. J’ai appris par hasard que ma sœur ainée s’était mariée à Boitron voilà bientôt trois ans. Je lui en veux, pourquoi ne pas m’avoir invité, je suis son petit frère.

En attendant de trouver une compagne, mais bon j’ai le temps, je pense donc à Marie Jeanne, cela ne me fait pas de mal malgré qu’elle m’ait quitté.

Au fait le curé ne tient plus les registres paroissiaux, mais est devenu officier d’état civil.  On parle qu’ils vont devenir ce qu’on appelle des fonctionnaires et qu’il devront prêter une sorte de serment. Le père Blost n’est pas enthousiaste  et la population se ceint en deux camps. Moi je n’en ai rien à foutre que les curés soient payés par l’état ou par notre dîme. De toutes façons c’est toujours nous qui payons.

La prêtraille s’était vue confisquer ses biens en 1789, il convient de les vendre pour assécher le déficit. C’est la vente des biens nationaux, une belle empoignade, les lots sont bien gros pour les bourses des petits paysans, alors ce sont les bourgeois des villes ou les gros laboureurs qui se gavent de biens et de terres. Nous autres c’est écrit, on crèvera toujours de faim et on ne possédera que notre pauvre chemise déchirée.

En 1791 on recrute des volontaires pour les armées, moi mon patriotisme n’est guère marqué et je préfère m’occuper de l’agnelage de mes moutons, je suis certainement plus qualifié pour cela que pour le maniement du fusil.

Au printemps 1792 c’est la fête au village, nous les patriotes comme dans toutes les communes de France on décide de planter un arbre de la liberté. C’est une belle fête, un magnifique peuplier fait l’affaire, avec les filles du village on danse autour, on va boire aussi quelques chopines à l’auberge de Vilcoq. Je n’ai pas l’habitude, moi je suis plutôt lait de brebis. Je suis saoul, c’est aussi une première, c’est comme l’amour, un sentiment bizarre, une impression de bonheur. J’ai vingt ans, je n’ai d’yeux que pour Marie Marguerite Fauvet, rien que de lui tenir la main pendant une ronde j’en ai la boule au ventre. Toute la journée je la bois des yeux, je la dévore du regard. Mon esprit n’est pas de toute pureté, c’est une sensation animale, mon esprit se brouille un peu.

Je me promets de l’embrasser avant la fin de la journée, mais acceptera-t-elle? Il faut être prudent les frères surveillent, ils n’accepteraient certainement pas qu’un galeux de berger embrasse une fille de tisserand et qui de plus est maitre d’école.

Moi je ne sais ni lire ni écrire, je n’ai pas d’argent, je n’ai pas de terre, ni de métier à tisser. Je n’ai que mes yeux bleus. C’est suffisant pour séduire une fille mais pas les parents.

Avec la belle on s’écarte un peu, elle est sous mon charme mais que me donnera-t-elle?

Elle me donne un baiser qui sent la pucelle, c’est prudent et maladroit. Moi je joue un peu le vieil habitué, ce que je ne suis pas d’ailleurs.

Quelques baisers, des caresses timides c’est tout, la forteresse ne sera pas facile à enlever.

La situation se dégrade en France, la guerre menace, le roi la veut, les étrangers la veulent, l’ immigration la veut, les Girondins de l’Assemblée législative aussi. La reine trahit.

Les éléments vont se précipiter, un mouvement insurrectionnel se forme à Paris, une commune se forme et organise l’attaque des Tuileries. La royauté n’est plus, la nouvelle nous arrive à Hondevilliers le lendemain, il y a eu des massacres, les suisses de garde au château on subit les pires ignominies.

Nous sommes hébétés mais qui va diriger le pays, au fond de nous même nous sommes tous royalistes, on ne connait rien que le roi  sacré.

La tension monte rapidement dans le village car les opinions divergent, on en vient aux mains.

Ce soir là je me bagarre avec des garçons meuniers, ils ont le dessus et je suis amoché, Marie Marguerite me voit sanguinolent et m’essuie le visage avec son mouchoir. Je m’abandonne à ses soins, c’est merveilleux, j’oublie ma douleur. Nos visages se rapprochent et nos lèvres se joignent. A-t-elle envie de moi comme j’ai envie d’elle?

Maintenant je la caresse, elle se laisse faire, mes mains remontent sa robe, je sens la chaleur de sa peau. Je la découvre peu à peu, ses jambes sont blanches, elle me repousse subitement en baissant sa robe. La rudesse du refus me fait perdre contenance et je me sauve.

Le lendemain je me porte volontaire pour partir aux armées, c’est mon devoir. Ma mère pleure et s’inquiète de ne plus avoir mes gages. Je lui abandonne ma prime d’engagement.

Puis les jours qui suivent tels de longs serpents, nous glissons le long des chemins pour monter aux frontières. Nous sommes les dépenaillés de la république, pieds nus, presque sans chemise sur le cul . Nous chantons la chanson des fédérés marseillais, cela nous entraine. Au bivouac on se raconte les massacres dans les prisons françaises, on rigole lorsqu’ un parisien nous raconte qu’un dénommé Brune c’est fait des moustaches avec les poils du conin de la Lamballe, une des catins de l’Autrichienne. Je dois dire que nous ne sommes pas exemplaires, le ravitaillement ne suit pas alors parfois on brusque un peu les habitants du village. Parfois il y a des rixes, avec l’alcool certains bousculent les filles. On dit même que parfois certaines sont forcées. Puis des grandes villes viennent des filles, ceux qui ont un peu de sous en profite, moi comme je n’ai rien, je suis à l’abri de toute tentation. Beaucoup se repentissent de leur coupable abandon car ils se retrouvent avec des sacrés chancres sur le vié. On se fout d’eux, mais certains disparaissent à tout jamais victime de cet ennemi invisible.

La France est gouvernée par la convention Nationale et par son émanation le comité de salut public.

On entend parler maintenant de Robespierre et de Saint Just mais la véritable gloire est un avocat d’Arcis sur Aube le nommé Danton.

UNE VIE PAYSANNE . Épisode 4, Dépucelage et liesse révolutionnaire

Un matin vers Flagny je rencontre un groupe de femmes, j’aurais aimé les éviter mais elles se trouvaient comme encerclées par mes animaux, elles me blaguent, me chahutent un peu et je m’en sors en leur racontant la cérémonie d’ouverture des états généraux à Versailles, je venais d’en entendre le récit par un militaire qui revenait de Paris.

Je leurs sers un beau conte comme sur un plateau, elles sont enchantées.

Deux heures plus tard, j’entame un morceau de pain avec du fromage lorsque l’une des femmes apparaît. Je ne sais quelle contenance adopter, que me veut-elle? Mes moutons sont paisibles, la fraicheur de l’ombre qui me protège du fort soleil m’engourdit un peu.

Une plantureuse journalière, aux yeux de braise et aux joues enflammées, elle me fascine, mes yeux sont attirés par sa poitrine, je ne peux me détacher de cette vision. Elle en joue, que dois je faire?

Elle s’assoit à coté de moi et soudain m’embrasse, c’est la première fois que mes lèvres rencontrent celles d’une femme. Sa bouche a un goût de fraises des bois, je reste immobile comme un idiot, elle rit . J’éprouve à cet instant un plaisir inconnu, c’est indéfinissable. La belle a pour prénom Marie Jeanne, elle se lève et en guise d’adieu me mordille la lèvre jusqu’au sang. Je ne trouve rien à dire, je suis amoureux et comme un idiot je la laisse partir sans en tirer un autre avantage.

Les événements se précipitent à Versailles, nous avons des nouvelles tous les jours, des inconnus deviennent populaires, Mirabeau, Sieyes. On dit que cela discute ferme pour le vote par tête et pour la réunion des trois ordres. Le 19 juin on apprend que la veille, le tiers état s’est déclaré Assemblée Nationale Constituante, le peuple a gagné. Au village c’est la liesse, on crie, on chante, on danse. Je retrouve la beauté qui m’a embrassé, elle est joyeuse, hilare, comme ivre. De rondes en danses et de danses en rondes nous nous sommes éloignés de la joyeuseté paysanne.

Cette fois je suis plus courageux et je tente de prendre une espèce d’initiative, je la tiens par la taille, nous nous embrassons. Je suis une brindille prête à prendre feu, elle m’autorise des caresses mais quand mes mains deviennent un peu trop entreprenantes elle me fait cesser le jeu. Ce n’est pas encore pour cette fois , nous regagnons la foule, puis notre chez nous. Moi la nuit depuis sa rencontre, mes rêves se font honteux, il m’arrive des choses bizarres.

On apprend que le Roi a tenter un coup de force en fermant la salle où devait se réunir les députés. Ils en trouvent une autre et prêtent serment. Mais le Roi, s’en doute conseillé par l’Autrichienne appelle des troupes.

De partout cela gronde, avec les gars de Sablonnières on se réunit, nous sommes prêts à monter à Versailles avec nos fourches.

Un soir, je suis dans un pré, la chaleur est torride, mes moutons se sont mis à l’abri près du ruisseau sous les ombrages, j’ai retiré ma chemise de laine par trop insupportable. Je ne l’entends pas arriver, elle s’allonge à coté de moi. Ses doigts dessinent maintenant des volutes sur ma poitrine, elle s’amuse avec moi, mais je juge que cela doit cesser et que je dois enfin concrétiser mes rêves d’homme. Nous luttons maintenant, la joute est presque gagnée, ses seins se sont dévoilés, elle me regarde d’un drôle d’air et m’entraine à couvert des sous bois.

Le 15 juillet, de clocher en clocher l’alerte est donnée, de bouche en bouche on apprend que le peuple de Paris s’est insurgé, qu’une prison que l’on nomme la Bastille a été prise. Le sang a coulé mais heureusement un peuple de héros a jeté à bas ce méchant symbole, nous allons être libres.

Marie Jeanne me rejoint souvent, je ne suis plus vierge, je suis un homme, je tente de lui donné du bonheur mais je suis encore inexpérimenté et, en savante des choses de l’amour, elle  se gausse de ma maladresse de ma précipitation et de ma jouissance trop rapide.

Le 21 juillet le tocsin sonne à la cloche du village, on entend résonner les campaniles de toutes les églises voisines. Je laisse mes moutons à la garde des chiens et je me précipite, on a tous fait pareil, un bruit, une rumeur, les aristocrates avec des brigands arrivent pour se venger et faire couper nos récoltes. On ne va pas se laisser faire, on s’arme, de faux, piques, bâtons, gourdins. Nous somme ivres de rage

On se décide à aller au devant des brigands, notre colère est hurlée, il y a aussi des femmes, Marie Jeanne est du nombre, une vraie furie. On prend le chemin qui mène à Verdelot, au loin un nuage de poussière, mais ce ne sont que les habitants de Sablonnières, il n’y a aucun bandit . A Verdelot le château Renault a été attaqué, partout les demeures ancestrales des nobliaux brûlent, on danse autour des terriers qui se consument, les châtelains sont molestés.

Notre troupe se disloque, mais presque arrivés au village nous croisons une voiture qui semble fuir. Nous l’arrêtons, dedans un couple, sûrement des nobles qui fuient, les traits des chevaux sont coupés, on fait sortir les deux apeurés qui nous tendent leur bourse, mais nous ne sommes pas des voleurs. Un premier coup est donné puis d’autres, chacun y va du sien, le ton monte, on s’excite. Marie Jeanne et les autres femmes sont cruelles et se mettent à battre la pauvre femme. Son bonnet est arraché, l’une tire sur sa robe, on rigole de voir ses seins, elles veulent la déshabiller , l’humilier, la fesser. Marie Jeanne est comme folle, elle excite les autres femmes, gifle la pauvresse. Je ne reconnais pas ma douce initiatrice, les choses vont trop loin, nous ne sommes pas des criminels, certains s’interposent. La femme pleure, l’homme ensanglanté gît dans le fossé, on interroge le cocher, ce ne sont que des marchands de château Thierry. On repart, fiers de notre exploit. Moi je ne vois que Marie Jeanne mais elle, n’en voit qu’un autre.

UNE VIE PAYSANNE, Épisode 3, la révolution gronde

Les filles par décence ne font pas comme nous, mais elles nous observent en ricanant depuis les berges. Nous on aurait bien aimé qu’elles participent à ces ablutions enfantines mais que voulez vous l’égalité n’est pas de mise en ces circonstances.

Le pays est assez vallonné, bois, bosquets, vergers, il y a de l’eau partout, car en plus du ru des étangs il y a celui de la Fontaine aux Dames et celui d’Avalleau.

Un vaste terrain de jeux et d’explorations, mais qu’on ne s’y trompe pas en dehors de cela tous les enfants travaillent d’une façon ou d’une autre, le maitre d’école Louis Forget a souvent des bancs de libres dans sa classe.

L’endroit où nous habitons s’appelle le Rousset, il y a un lavoir et Maman s’y abime les mains et le dos des heures durant, mon petit frère gambade autour en faisant les pires bêtises et ma sœur Marie Victoire n’est pas en reste sur ce chapitre.

Moi et mon frère on est les hommes de la maison, mon ainé veut parler en maitre. Il m’exaspère et nous en venons souvent aux mains, il est plus vieux mais ma robustesse viendra rapidement à bout de lui.

Tout le monde se connait et l’on est souvent employés sur recommandation, moi c’est Nicolas Deshumeur,  le mari d’une cousine à Maman qui m’a introduit à la ferme qu’on appelle la Grosse Maison, c’est paraît-il un ancien château, moi cet endroit m’impressionne, les murs sont hauts, la cour est vaste et la maison principale est immense. Je vais devenir berger, c’est mon vœux le plus cher. Le patron c’est Antoine Fortin, enfin la ferme n’est pas à lui évidemment, mais il la dirige d’une main de fer.

Tout de suite on me met en contact avec le berger principal, il se nomme François Noé, il me fait un peu peur, petit, ridé, les cheveux longs et sales, un nez crochu, un œil qui tourne, vêtu d’une veste en peau de mouton, il pourrait se confondre avec les membres du troupeau.

Au premier abord quelle frustration, muet, mal aimable, il me semble qu’il pense que je vais lui prendre son travail.

Au fait, avant de poursuivre mon histoire, je me nomme Nicolas André Perrin, c’est un diminutif de Pierre, mes ancêtres viennent du village de La Trétoire. Je ne sais si tous les Perrin qui vivent au bord du petit Morin et du grand Morin sont cousins mais nous sommes forts nombreux à porter le même nom.

Du coté de Maman on s’appelle Cré, là aussi beaucoup de cousins sur les rives du petit Morin, rien que dans le village on se mélange un peu avec ce patronyme.

Cela à l’avantage de nous faire inviter aux noces et aux baptêmes.

Appuyé sur mon bâton pastoral, j’observe la vue qui s’offre à moi, le terrain ondule, change de couleurs, parfois j’ai l’impression que tout est plat et d’autres fois que des montagnes s’élèvent. Tout est question de regard et d’interprétation mais aussi de soleil. La variation de rayonnement de ses flèches nous fait voyager et changer de pays, que j’aime ce travail. D’ailleurs pour moi ce n’en est pas un, je ne m’échine pas sur une charrue, je ne me crève pas au battage, je suis un contemplatif. Mais n’allez tout de même pas croire que tout est facile, un troupeau ne se conduit guère facilement, regardez le curé comme il a du mal à garder ses ouailles.

Je pars souvent sur des pacages au nord du village, au loin parfois j’aperçois le serpent de la rivière Marne.

En ce moment il y a tout un tas de bruits qui circule, les finances du royaume vont mal, pourtant avec tout ce que l’on nous prend, je trouve cela étonnant.

Au village il y a plein d’avis, autant d’avis que d’habitants je crois. Mais celle qui fait l’unanimité contre elle c’est la reine, une étrangère, une autrichienne qui mène le roi par le bout de son gros nez.

Au lavoir les femmes se moquent du Louis le seizième, comment régner sur un pays alors qu’on ne porte pas la culotte chez soi.

D’autres encore mieux renseigner, disent que cette foutue reine a couché avec un cardinal. Il n’en est sûrement rien mais tout le monde rigole d’imaginer la reine le cul en l’air et sa robe à froufrou sur la tête besogner par le Rohan qui lui, a remonté sa soutane rouge.

Que va-t-il se passer? Le roi va convoquer ses notables, Pierre Louveau le charron du Montcel dit qu’il va réunir une assemblée de riches pour savoir comment tondre les pauvres. Le problème, il me semble c’est que nous autres on a déjà plus de laine sur le dos.

Réunis au début 1787 cette assemblée rejette finalement les mesures que veut prendre le gros bourbon et son ministre Calonne. Tout le monde hurle et tout le monde s’indigne, il faut réunir des états généraux. Moi comme les autres culs terreux on ne sait pas ce que sont ces états, mais enfin il nous semble que cela sera une bonne chose.

On en parle partout et moi le petit berger j’ai la langue bien pendue, je répète ce que j’entends, je colporte, j’amplifie. Ma voix est forte, grave, mélodieuse, je m’aperçois que je peux captiver rien que par mon discours.

Quand je répands une nouvelle, les habitants du village cessent leur labeur et boivent mes paroles.

Les femmes surtout sont réceptives à ma mélopée, j’ai l’impression qu’elles se pâment, un jour il faudra que je profite de la confusion que je procure.

En attendant les état généraux sont actés, mais un problème majeur se fait jour, doit on doubler la présence du tiers état, voter par ordre ou par tête. Comme on peut s’en douter, les notables refusent toutes concessions au peuple. Mais la cour devant le grondement et le mécontentement cède, le tiers états c’est à dire ceux qui ne portent pas soutane et bas de soie seront en nombre égal aux deux ordres privilégiés.

De savoir cela, bien qu’on y comprenait pas grand chose nous autres, nous porte à la joie. A la sortie de la messe l’autre jour on a même dansé. Le cure Bost était horrifié de pareille insolence mais en foule on s’enhardit. Certes le soir dans les foyers quelques torgnoles ont volé et les ceintures des pères sont tombées sur le dos des danseurs provocateurs de l’ordre établi. Mais enfin chacun pardonne à la jeunesse et réalise que cette rébellion timide est aussi la leur.

Pour choisir nos députés on va voter par baillage, moi évidemment je ne vote pas car je n’ai pas 25 ans et de toutes façons je ne suis pas inscrit au rôle des impositions. Les femmes ne sont pas conviées , elles ne sont que des enfants aux yeux des hommes

Nous a Hondevilliers on dépend de la généralité de Paris et du baillage de Meaux . Un négociant de Coulommiers Monsieur Désescoutes et Guillaume Houdet le lieutenant Général criminal du baillage de Meaux  nous représenterons.. Ils ne sont pas des gens du peuple et moi je suis un peu déçu. Les états se réuniront le 5 mai 1789. En attendant il faut continuer de garder les moutons, je ne suis qu’un enfant analphabète qui n’est pas sensé s’occuper de la chose publique, mais voyez vous j’adore me mêler de ce qui ne me regarde pas.

UNE VIE PAYSANNE . Épisode 2, La vie sans le Père

 

 

Au retour je me retrouve avec ma mère et mes frères et sœurs, la fièvre de l’enterrement est passée et le silence se fait pesant autour de la grande table de chêne.

Marie Magdeleine en ainée prend les choses en main et sort les écuelles du coffre, un reste de soupe fera l’affaire pour les ventres affamés que nous sommes.

Maman est effondrée et pleure en silence, Victoire voyant cela grimpe sur elle et avec ses petites mains potelées et sales essuie les larmes au goût salé et amer.

La vie va continuer mais pour l’instant l’absence du Père est pour nous tous un manque cruel. Ses outils de vannier traînent et son dernier ouvrage inachevé le long d’un mur semble crier à sa finition.

Sa vieille veste de mouton et son ample chapeau attendent encore son retour, mon frère Jean Pierre a décidé de s’accaparer ses reliques, Maman y consent, rien ne doit se perdre.

Je sens confusément que quelque chose va changer, je suis trop jeune pour bien comprendre mais je sais observer et écouter.

Maman parle à ses fillâtres, les trois aînés ne sont pas du même lit, me dit-on, l’expression n’est pas très claire pour moi mais disons que Papa a eu une femme avant Maman et qu’ils avaient eu chacun des enfants.

Clairement pour moi, cela ne change rien ce sont mes frères et sœurs, mais visiblement pour Maman la donne est différente.

Le lendemain l’oncle et les neveux sont venus à la maison avec un monsieur bien habillé que je n’avais jamais vu. Ils se sont assis à notre table avec le vin de papa et ont discuté. Maman n’a pas eu le droit d’assister à la réunion et elle a attendu dehors avec nous. Heureusement la chose s’est  passée rapidement car j’étais mort de froid.

Louis Fontaines devient tuteur des trois aînés, pour nous autres les petits, c’est Maman qui sera responsable de nous.

Je crois comprendre que Jean Pierre hérite de papa et que Maman ne récupérera que la valeur de sa dot, c’est bien obscur pour moi tout cela.

Maman est maintenant très ennuyée, au début tout le monde était là pour nous prêter assistance, maintenant l’aide s’estompe.

Les trois grands ont quitté la maison, j’ai l’impression que je ne vais plus les revoir beaucoup. J’aimais beaucoup Marie Catherine, elle était gentille, me cajolait sans cesse et surtout elle me laissait lui peigner ses très longs cheveux. Papa se moquait en me disant que j’étais une vraie fille.

Ils sont donc partis et Maman se retrouve seule pour garder Marie Victoire et Jean Baptiste. Nous n’étions déjà pas très riches lorsque Papa était là, malgré qu’il se tuait au travail . Mais maintenant la problématique n’est plus d’avoir une relative aisance mais simplement de manger.

La viande a disparu de la grosse marmite et seuls les raves et les choux nous sustentent un peu. Heureusement nous avons des poules et les œufs, mais en général Maman les réserve pour la vente.

Bon, quand la faim est trop pressante avec mon frère Louis, il nous arrive d’en gober en cachette.

J’observe ma mère à la dérobée, et je fais des paris à moi même, se remariera-t-elle ou pas?

Elle a quarante deux ans, c’est encore possible, moi je la trouve jolie, mais c’est Maman alors c’est normal. Elle aussi a de très long cheveux, mais les fils blancs qui parsèment sa sombre chevelure ne me conviennent guère. Je vous ai déjà parlé de sa poitrine, elle est grosse et en entendant les hommes du village et en premier lieu mon père je pense que les hommes aiment cela.

Évidemment pour moi elle est quand même très vieille et je trouve qu’après l’arrivée de mon petit frère, elle a beaucoup changé.

J’ai surpris une conversation de Maman avec une voisine où elle disait qu’elle ne voulait plus d’homme.

Cette dernière lui a répondu qu’il vaut mieux avoir un homme dans son lit que d’avoir le ventre vide.

En tout cas ma mère qui est originaire du village d’Hondevilliers aimerait y retourner. Moi je ne veux pas je suis bien à Sablonnières.

J’ai dix ans et je peux me rendre utile, j’entends par là que je peux au moins gagner de quoi manger, car vous vous doutez bien que je n’en tirerai pas de salaire.

Nous habitons au hameau de Montcel à Sablonnière et rapidement mon attirance vers les moutons me transforme en berger. Il y en a énormément, en fait dans chaque ferme. Pour sûr on ne me donne pas de grands troupeaux, quelques bêtes tout au plus. Cela me donne de l’importance, j’aime leur compagnie, leur odeur, leur chant et leur regard. J’aime aussi être dehors, le nez au vent, à contempler les nuages. C’est dur car quelques fois il faut beaucoup marcher, il faut aussi se lever à l’aube. C’est Maman qui nous réveille, toujours la première ; à mon frère et à moi elle s’efforce de nous glisser dans nos poches un petit supplément, un oignon, un quignon de pain, parfois un bout de fromage. Elle se prive pour nous, fait des doubles journées, il faut qu’elle tienne, car les deux petits ont besoin d’elle. Les restrictions et les efforts l’ont transfigurée, elle a aussi beaucoup maigri . Un soir elle nous annonce que nous allons déménager à Hondevilliers et plus précisément au hameau de Rousset.

Je vais devoir quitter mes tendres moutons, mais Maman me rassure par l’intermédiaire d’un cousin elle me fera obtenir la garde de quelques troupeaux.

UNE VIE PAYSANNE . Épisode 1 la mort de Jean Baptiste

 

 

Nicolas Perrin

24 février 1782.

Malgré le feu vif qui darde dans l’âtre, il fait froid, mon frère Jean Pierre obéissant à une consigne obscure, fait la navette entre la cheminée et la réserve à bois pour maintenir ce foyer de l’enfer.

La pièce est petite et le monde s’entasse pourtant, ils entrent, connus, moins connus et même inconnus.

Maman qui au début les saluait, lève maintenant à peine la tête. Assise sur une chaise les mains jointes elle sanglote, ma petite sœur Marie Victoire âgée de trois ans pleure aussi essuyant sa morve sur le jupon terreux de sa mère. Elle tente de monter sur ses genoux, mais des bras l’agrippent, elle se débat, hurle , trouant le mur de silence qui enveloppait jusqu’à là notre chez nous.

Mon frère Louis Joseph comme indifférent dort à coté de moi, je sens que son sommeil est troublé par quelques mauvais rêves, j’aurai bien aimé qu’il veille avec moi.

Près du lit parental, un gros bonhomme s’affaire et semble commander à tous . C’est un oncle à papa il habite loin d’ici dans la grande ville de Meaux. Moi je l’appelle oncle Nicolas mais mon père l’appelait Baudin. Pourquoi est-il là, il venait rarement nous visiter?

Maman dit que c’est parce que nous sommes trop pauvres qu’il ne vient pas, peut être mais pourquoi semble-t-il régner ici , maintenant.

Mes deux grandes sœurs, Marie Catherine et Marie Magdeleine font office de maitresses de maison, elles offrent l’eau de vie de papa à tout le monde, il ne va rien lui rester c’est sûr.

Dans la pénombre se terrent les frères Fontaine, Louis et Pierre, ceux sont des neveux à mon père, ils habitent le village voisin de Boitron, on les voit souvent, mais je suis intrigué car jamais ils ne viennent la nuit.

J’ai sommeil mais j’ai aussi envie de faire pipi, je ne peux pas il y a trop de monde, maintenant ceux sont des voisines qui telles des galipaudes se mettent à beugler autour du grand lit à rideaux.

Vraiment curieux, que se passe-t-il ?

Du berceau de mon petit frère Jean Baptiste surgissent des pleurs, pour l’instant relégué au fond de la pièce personne ne semble n’y prêter attention.

Mais maman tout d’instinct se lève et va le chercher, personne ne lui prend sa place, elle la retrouve s’installe avec le bébé, sort un sein de son corsage et lui donne à manger. Mais que se passe-t-il pour que la pudeur maternelle se délite jusqu’à ce que ma mère oublie qu’elle montre ses seins à notre pasteur des âmes.

Moi j’aimais l’observer lorsqu’elle allaitait, j’en étais à la fois honteux et à la fois je ressentais comme un transport de joie qui me menait à une érectilité enfantine.

Fugacement j’entre aperçois le visage de mon père, on dirait une statue. Pourquoi ne se lève-t-il pas pour chasser tout ces importuns?

Pourquoi papa ne raccompagne-t-il pas ce gros bonhomme de Dieu repus et contenté qu’il déteste au point de tenter d’échapper chaque dimanche à la messe. Mais maman veille et par quelques incantations glissées à l’oreille et un baiser dans le cou, mon père s’endimanche et obtempère.

Au bout d’un long moment le calme se rétablit, la majorité des présents sort, moi je suis assis seul dans mon lit, personne ne s’occupe de moi, personne ne s’intéresse à moi. Je suis l’inexistant, celui que l’on ne remarque jamais, le quatrième de la fratrie, alors je me décide à laisser faire la nature et je me rendors bientôt.

Mon sommeil est peuplé d’étrangerS qui vont qui viennent dans la maison, je tête le sein de maman, je demande à papa de chanter une chanson mais sa face reste de marbre. Mon petit frère hurle de nouveau au loin, j’ai envie de faire pipi, heureusement je suis au bord d’un étang et je me soulage.

Au matin, j’ai froid, ma chemise est mouillée, mon drap est trempé, je crois savoir, mon frère va me gueuler dessus, il va se moquer et le dire à tout le village. Je vais être la risée de tous mais surtout des filles. Je me lève et vais voir maman, les dames autour du lit de papa ne sont plus les mêmes.

Ma mère comprend, se lève et m’embrasse sur le front, sans me gronder elle me donne un change propre.

Mais une question me taraude pourquoi papa est toujours couché, d’habitude il est déjà à son ouvrage de vannerie.

« – qu’est ce qu’il a papa?

  • Il est parti
  • Où?
  • Au paradis »

Enfin je viens de comprendre, mon père est mort, le monde, cette attention qu’on lui porte ce n’est jamais pour un vivant.

Il est parti à mon insu, sans même que je sache qu’il était malade, maintenant moi aussi j’ai obtenu l’autorisation de m’asseoir à son chevet. C’est bizarre le feu rougeoie toujours alors qu’en journée il est toujours éteint par mesure d’économie. Maman a allumé le cierge de la chandeleur et a placé un rameau de buis béni à la tête du lit.

Puis on me fait sortir ainsi que mes frères, Louis Joseph finalement ne se moque pas de moi mais joue plutôt au grand frère affectueux.

Les femmes s’occupent de mon père, une vieille du village est venue exprès, que lui font-elles?

Un voisin a parait-il prêté sa carriole pour emmener papa au cimetière. C’est lui entortillé dans ce grand drap de lin que l’on jette sans beaucoup de précaution sur les planches grossières qui hier encore charriaient du fumier.

Derrière la dépouille de mon père, le curé et ses enfants de chœur, puis nous et les autres.

Le cimetière, un homme avec une pelle attend, c’est le père Jean un vieux sans le sou qui se prête au jeu du fossoyage.

Nous avons croisé beaucoup de monde , les femmes se signent, les hommes enlèvent leur chapeau, les cloches sonnent. C’est le glas au vannier, c’est le glas pour le Jean Baptiste Perrin d’Hondevilliers.

Au retour, la musique faite par la terre jetée sur le corps fantomatique de mon père, me résonne dans la tête. C’est un charivari, que va-t’il advenir de nous.