UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 55, la débacle

Commune de Montpothier département de l’Aube

Année 1870

J’avais laissé mon fils Jules chez ma sœur à Verdelot, c’était comme un lien entre moi et ma terre natale,et puis elle avait besoin d’une petite main pour l’aider.

Cela ne lui ferait pas de mal de voir autre chose que les cotillons de ma femme et la bouille de sa fille. Remarquez j’aurais pu le mettre dans une ferme un peu plus près de chez nous mais bon n’en parlons plus.

Ma nièce était maintenant bien joliette, un joli brin de fille, non de dieu si j’avais vingt ans de moins, le Jules il allait s’en mettre plein les mirettes.

Bon là n’était pas l’essentiel, le Napoléon il nous avait déclaré la guerre aux Prussiens. Aux yeux des vieilles badernes d’état major, des yeux des messieurs de la cour et des siens propres, il croyait que cela serait formalité.

Le couillon se trompait ferme, il n’était pas Bonaparte, n’avait pas de Murat, de Davout, ni de Lannes et  surtout les prussiens de 1870 n’étaient plus ceux de 1806. Il pensait qu’en quelques semaines il dicterait sa conduite au roi de Prusse et ses soldats croyaient dur comme fer qu’ils ripailleraient au cul des berlinoise après quelques marches victorieuses.

C’était un spectacle de voir passer la troupe et les équipages des officiers, pleins de gloriole et pleins de fierté. Ils le seraient moins dans quelques semaines.

Le 17 juillet ce fut officiel, on était en guerre, avec un peu de jugeote on aurait pu savoir qu’ils pouvaient aligner 500 000 hommes alors que nous n’en avions que 300 000. Avec un peu d’intelligence nos stratèges auraient pu savoir que cette armée qui venait de battre le Danemark puis l’Autriche était redoutable.

Nous aurions pu savoir également que l’artillerie sonnerait le glas de notre flamboyante cavalerie.

Mais non, sabre au clair, nous nous fîmes écraser glorieusement.

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault département de la Marne

Année 1870

Je n’aurasi jamais cru que cela arriverait de nouveau, être envahis par ces prussiens, par ses uhlans. J’avais le pressentiment lorsque la guerre s’est déclarée que cela tournerait mal.

Le 2 septembre le Badinguet se retrouve encerclé à Metz, c’est la capitulation et la chute de l’empire. C’est la fin d’un monde, vive la république. Le Napoléon, le petit se retrouve aux mains des prussiens et la Montijo régente en crinoline se sauve en Angleterre. Les troupes vont déferler sur Paris et j’espère que la capitale résistera mais en attendant la calamité allait s’abattre sur nous autres, nous étions dans la coulée et la voie de pénétration étrangère.

Les massacres, les pillages, les viols et la faim allaient revenir, j’aurais bien pu mourir avant, tout de même.

Au village ce fut la panique, on fit des réserves qu’on cacha soigneusement, certains allèrent dans les bois cacher leurs pucelles, moi je restais sur mon banc à chiquer du tabac et je n’hésiterais pas à leur cracher sur les bottes.

Marie François Isidore Groizier

Commune de Verdelot département de la Seine et Marne

1870

Je me souviens, j’avais treize ans pendant la première invasion, lorsqu’au détour d’un chemin près du château de la Roche je les ais vus, deux grands soldats ivres et braillards. L’un la maintenait l’autre était dessus. La pauvre en est devenue à moitié folle.

Elle n’avait pas été la seule la pauvre Jeanne, d’autres avaient subi le même sort. Maintenant cela allait recommencer, je m’inquiétais pour mes petites filles, mes filles et mes brus.

Pour sûr j’allais attraper le fusil à mon âge, on a plus rien à perdre. Avec d’autres, on allaient se poster et faire le coup de feu.

Cette guerre allait mettre en l’air ma nouvelle activité, comme j’étais plus bon à rien à la fabrication des tuiles on m’avait fait comprendre que l’on ne m’embaucherait plus. Alors il me fallait bien vivre et je me fis vendeur de peaux de lapin. Je ne sais pas si c’est cela qui fit mourir ma Marie Céline toujours fut-il que je me mis laborieusement à arpenter la campagne environnante pour récolter mes peaux. Ces foutus teutons allaient sûrement m’en empêcher. C’est que je passais d’une ferme à l’autre d’une maison à l’autre, j’en collectais une grosse quantité et je revendais à un grossiste, tout le monde y gagnait, avec les poils on en faisait des chapeaux. Je ne sais pas si avec la guerre le commerce allait tenir.

Au village ce fut une belle panique, comme partout ce n’était que fuite, les femmes voulaient sauver leur vertu, les riches voulaient sauver leurs biens.

La guerre était perdue, je me foutais bien de la république et de l’empire , comme tout le monde je me préoccupais plus des vignes et surtout des vendanges qui étaient à réaliser que de la situation politique.

Les biens matériels et notre subsistance étaient mon unique obsession. Bien sûr je n’aurais pas tolérer que l’on touche à ma femme et à mes filles, mais pour les reste.

Ce n’était que ballet de gardes nationaux et de mobiles, certains y croyaient encore mais l’immense majorité ne pensait qu’à rejoindre la Loire en une hypothétique défense.

Des cavaliers prussiens, badois et bavarois se présentaient pour des réquisitions, enfin je m’exprime mal, ils venaient chercher les biens qu’ils nous avaient imposés.

Les maisons étaient aussi pillées, ces barbares brisaient tout, s’enivraient et se livraient à toutes les extrémités.

Nous eûmes une belle frayeur ,une de mes petite fille qui habitait Villeneuve sur Bellot était tombée nez à nez avec une patrouille . Les salopards l’avaient coincée et elle avait déjà le cul à l’air quand un officier avait surgi et à l’aide de sa cravache avait éloigné les soudards. Dans un français approximatif il s’était excusé. Mais malheureusement d’autres filles n’eurent pas cette chance et après les viols ce fut la honte des grossesses sans père.

On apprit rapidement que l’empereur avait capitulé à Sedan le 2 septembre, c’était bien fait pour lui.

C’était la république avec un gouvernement provisoire, il nous fallait continuer la lutte. Sinon la récolte en raisin fut bonne et chacun fit ce qu’il avait à faire .

Nous étions envahis et le gouvernement encerclé dans Paris, comment allait-on vendre notre récolte?.

Il s’en suivit une période de vache maigre, les prussiens nous volaient tout, heureusement on était malins et à Pilfroid je crois que personne n’eut à subir la famine. Ce n’était pas le cas à Paris et dans les grandes villes comme Coulommiers.

Puis il faut bien se l’avouer on avait perdu, la guerre cessa, l’Alsace et la Lorraine devenaient allemande et nous avions un nouvel empire en Europe.

Nous avions aussi une indemnité de guerre à payer et les envahisseurs devaient rester jusqu’au total remboursement .

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 54, la guerre de 1870

 

Marie Louise Perrin femme Groizier

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1870.

Cela faisait trois ans et je me mettais à espérer de rester plate, de rester vide, enfin de ne plus en avoir.

Neuf enfants en dix neuf ans cela compte un peu quand même, je n’en voulais plus c’était certain.

Cela nuisait un peu au plaisir que j’aurais pu avoir lorsque Médéric me faisait l’amour, je n’étais guère épanouie redoutant tellement une nouvelle maternité.

Puis alors que je pavoisais au lavoir de pouvoir lever mon jupon, d’attiser mon mari sans honte et sans peur cela arriva de nouveau.

Mes menstrues disparurent, mais tout d’abord je ne m’en préoccupais pas car j’étais assez irrégulière sur le sujet. Mais je ne me voilais pas la face très longtemps, mon ventre s’arrondissait, mes seins s’alourdissaient et moi je mollissais.

Le dixième était en route, le Médéric rigola en disant que j’avais l’habitude. Mais moi je pensais que j’allais y laisser la peau.

J’en avais perdu trois en bas age j’étais dans la moyenne, on en perdait toutes. Louis avait maintenant seize ans, Louise huit ans, Marie six ans et mon petit Jules trois ans.

Mais ce qui allait supplanter la nouvelle de ma grossesse, dont par ailleurs tout le monde se moquait, c’était les bruits de bottes et la guerre qui menaçait.

Il n’y avait aucun risque que mon fils y participe et mon homme qui était déjà un vieux machin non plus. Je ne voyais donc aucun danger pour nous autres.

On voyait déjà quelques mouvements de soldats et Jules trouvait ce spectacle fort à son goût.

Jules Joseph Perrin fils de Joseph Alexandre Napoléon

commune de Verdelot hameau de Pilfroid

chez sa tante Joséphine Desobeaux née Perrin

année 1870

Je ne savais trop pourquoi mon père m’avait emmené chez tante Joséphine, jusqu’à maintenant je ne l’avais jamais quitté et je n’avais jamais quitté non plus les jupes de ma mère adoptive Céline Cordoin. Positivement je l’aimais, elle était douce, gentille et avait toujours pour moi une petite attention.

Le souvenir le plus attendrissant sans doute était celui des bains que nous prenions avec Marie sa fille, ma presque sœur. Maman Céline nous déshabillait et sans pudeur nous trempions dans une vaste bassine qu’elle alimentait en eau chaude. Moments merveilleux et inoubliables bien que sur la fin je me jugeais un peu grand pour me montrer nu devant une fille surtout lorsque mon attribut indiscipliné se dressait sans que je puisse contrôler quoique ce soit. Cela faisait rire Maman et glousser Marie.

Maintenant je me retrouvais chez des étrangers, je n’avais guère vu ma tante depuis ma naissance et mon oncle Ferdinand il faut bien le dire me faisait un peu peur.

Grand , bourru, le teint rougeaud, le verbe haut, toujours à peloter ma tante et à dire des choses grivoises il ne me témoignait guère d’attention.

Ma tante elle n’était qu’une grande revêche et je m’aperçus que sa main était plus leste aux taloches qu’aux caresses. Elle me secoua rapidement et je me retrouvais avec un nombre de tâches domestiques à faire assez important, d’autant que je devais aussi aller à l.école.

Heureusement il y avait la cousine Marie, mon rayon de soleil, je n’avais jamais fréquenté de fille de cet âge là. Ma sœur aînée était presque partie lorsque j’ai commencé à marcher et ma sœur d’adoption Marie ne pouvaient me donner d’élément de comparaison.

Non la cousine avait quinze ans et je fus stupéfait par sa poitrine, subjugué, hypnotisé. Elle ne correspondait pas à l’image que je me faisais d’une cousine. Nous dormions tous dans la même pièce et je dévoilais de grand talents pour l’apercevoir en chemise. Dès que je voyais un morceau de sa peau blanche ne fusse que l’une de ses chevilles cela me mettait en transe.

Quand dans l’obscurité de la nuit je l’entendais se lever pour pisser dans le pot de chambre j’avais toujours un sentiment de honte mais aussi de désir.

Je me sentais donc un peu étranger dans cette famille, un peu voyeur, comme un intrus.

Mais bientôt la présence d’un petit garçon au sein de cette communauté devint un problème de moindre importance.

Le canon allait bientôt tonner et mon oncle disait qu’on se vengerait bientôt de Waterloo. Cela ne me disait rien, moi à part Verdelot, Montpothier, Bouchy le repos je ne connaissais rien de rien.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 53 , la dure réalité de la vieillesse

Louis Patoux

commune de Gault département de la Marne

Année 1868

Non de dieu où ai-je mis mon tabac, toujours la même rengaine, je ne me rappelais de rien. J’oubliais tout des petites choses de la vie, je disais bonjours à une personne alors que je l’avais croisée plusieurs fois.

Bref je n’étais plus bon à grand chose, fendre les lattes n’était qu’un lointain souvenir, pousser la charrue, manier la faux n’étaient que de l’histoire ancienne.

J’étais là sur mon banc à regarder le monde défiler devant moi, un monde qui ne m’appartenait plus. J’étais là mais j’étais mort, je regardais défiler la bobine du reste de ma vie. Elle n’était plus bien grosse, l’écheveau serait bientôt vide.

Les gens me saluaient , respectueux, certains les plus vieux m’adressaient encore la parole, mais à quoi bon je n’avais plus rien d’intéressant à dire. Mes souvenirs, mon expérience tout le monde s’en moquait, les jeunes savaient mieux que nous.

Alors à quoi bon persister dans une vie qui se dérobait, je me levais le matin, lapais ma soupe avec un peu de pain dedans. Je mangeais chichement, l’appétit était parti avec ma vitalité et avec ma femme. Lorsqu’il me prenait l’envie je me mijotais un lapin, cela me faisait la semaine, car oui je savais cuisiner même si c’était affaire de femme. Moi je n’en avais plus alors il fallait bien se débrouiller.

Ce qui était pire, c’était les soirées, mornes, longues, froides et ennuyeuses. De temps à autre j’allais bien dans une des ces veillées mais ces commérages de bonnes femmes, ces ragots venus des feuilles de la capital m’exaspéraient.

La nuit il me prenait parfois le geste de toucher si Catherine était là, non la place était froide, vide. Alors je me levais quelque soit l’heure et au chaud sous ma couverture assis sur mon fauteuil de paille je mirais la lune et les étoiles à travers la ramure des arbres qui croissaient dans la haie qui cernaient mon petit jardin. C’était beau et ce spectacle radieux sans cesse renouvelé illuminait un peu mon morne quotidien.

J’avais certes encore mes enfants, mais soyons clair ils ne me gratifiaient pas d’un amour filial à toutes épreuves. Il me semblait qu’ils avaient été plus tournés vers leur mère d’ailleurs Henriette me l’avait dit un jour, tu ne nous as pas élevés. Foutre connerie, je me levais chaque matin à l’aube pour pouvoir payer ce qu’elle se mettait sur le cul. Pardi que je ne l’avais pas torchée, je me crevais dans les bois pour nourrir cette marmaille affamée.

Je ne les voyais quasiment plus, mon fils aîné avait disparu de mon environnement, viendrait-il à mon enterrement?

Henriette ne me considérait guère et depuis qu’elle forniquait avec son patron elle se croyait en lévitation. Julie m’invitait parfois à Chatillon sur Morin pour un repas, son mari venait me chercher en carriole, j’y passais un moment agréable mais je doutais que ce fut réellement partagé. D’ailleurs ces bougres de couillons me croyant sourd avaient évoqué devant moi la lenteur de la venue de leur héritage. Cela m’avait un peu soufflé et j’avais refusé les invitations suivantes.

C’était dans Zoé que je puisais les dernières ressources pour continuer à vivre, elle habitait encore au village et son mari n’était pas trop con. Elle passait me voir, m’apportait des bricoles, non pas qu’elle soit venue tous les jours, elle avait quand même à faire.

Mes petites filles venaient également me faire des risettes comme si j’étais sénile. Bref une sacrée accointance que cette famille. Il me venait à regretter ma Clémentine la seule avec qui j’avais des affinité, cette idiote était partie nous plantant là comme des pauvres malheureux.

Il faut quand même dire que malgré ces passages, ces petites attentions, j’étais quand même bien seul. Il est néanmoins vrai que la solitude à mon age mène directement au tombeau.

Joseph Alexandre Napoléon Perrin

Commune de Montpothier département de l’Aube

Année 1868

J’étais jeune père de famille et je me coulais en les reins de ma charmante femme que je devais marier ma première fille.

Un jour Clémentine vint me trouver pour me demander l’autorisation de se marier avec un gars de Sancy les provins pauvre comme job mais riche du travail de ses mains. Je n’avais aucune raison spéciale de refuser et les noces furent programmées le 8 décembre 1868 . J’étais à mon bonheur retrouvé, mais j’avais une pensée pour ma pauvre Clémentine qui évidemment aurait été comblée par cette union.

Mais curieusement quand ma fille fut repartie heureuse de mon consentement je me remémorais le visage de ma mère sur son lit de mort.

C’était bien irrationnel qu’un mariage vous fasse revivre un décès mais bon l’esprit humain est tortueux alors pourquoi pas.

Maman nous avait quittés sans crier garde juste avant les vendanges de 1866, je veux dire par là qu’elle s’était éteinte pendant son sommeil sans que nous imaginions une seconde qu’elle allait passer. Pourtant c’était bien une évidence elle était née alors que le roi Louis XVI faisait encore de la serrurerie à Versailles et que l’Autrichienne qu’on avait décollée en 1793 roucoulait avec un gentilhomme Suédois.

C’était ma plus jeune sœur celle qui est mariée à un manouvrier de Verdelot qui l’avait découvert roide comme un banc de pierre. Il paraît qu’elle avait un sourire aux lèvres et que ses traits étaient rajeunis. Il faisait une chaleur à crever ce jour là et tous décidèrent de l’enterrer au plus vite. Il était évident que je ne pouvais pas arriver à temps alors on vint me prévenir que le lendemain. Quand j’ai vu arriver mon beau frère j’ai cru qu’il était arrivé malheur à ma sœur. Je fus presque soulagé d’apprendre que ce n’était que ma mère. Enfin ce n’est qu’une expression ma mère avait quatre vingt six ans alors c’était dans l’ordre des choses.

Quelques temps après je suis retourné dans mon village natal pour signer des papiers chez le notaire. La mort de la mère ne  nous apporta aucune richesse, mes sœurs se disputèrent pour quelques jupons et moi ma foi sans trop savoir pourquoi je ramenais un pot de chambre et un vieux plat en étain. Quand je suis arrivé à la maison ma femme m’a regardé d’un air dépité en me disant je pisserai jamais derrière ta mère fout moi cela dans la grange.

Avant de partir j’avais quand même été sur la tombe de ma mère, celle de mon père était perdue à tout jamais car nous n’avions même pas pris la peine de mettre une croix de bois sur le monticule de terre.

Je revis ma famille au mariage de ma fille car elle avait voulu que les choses soient grandioses.

Car on jugeait de l’importance de la famille au nombre d’invités. Vu la foule cela allait lui couter drôlement cher, mais enfin c’était sa bourse.

J’étais venu avec ma nouvelle femme et ma fille ne l’avait jamais vue. Par contre je n’avais pas emmené ma petite fille de trois ans car le voyage à pieds était très long.

On passa plusieurs jours de félicité, c’était une noce heureuse et j’espérais qu’il en serait de même pour leur vie.

Ma fille qui était domestique à Bricot la ville allait quitter cette emploi et venir trimer sur les terres de Sancy lès Provins. Mêmes sueurs, mêmes peines mais sur une autre terre,de plus ma fille allait goûter les joies d’une vie avec des beaux parents. J’en rigolais dans le restant de mes dents. Il fallut refaire le chemin en sens inverse, il fallait traîner Jules qui sur ses frêles jambes d’enfant avait bien du mal à nous suivre.

Nous en avions parlé pendant la fête, il existait maintenant un engin qu’on appelait chemin de fer et qui sans doute allait relier toutes les ville entre elles. Pour l’instant moi j’en avais pas vu et à Montpothier il n’y avait pas trace de voie ferrée.

Mais nous savions bien que cela existait car bon nombre de manouvriers avaient quitté la terre pour poser les rails et faire les travaux.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 52, le remariage de Joseph

Commune de Montpothier département de l’Aube

Année 1864

J’avais aimé Clémentine, mais comme d’autres je ne pouvais rester seul, il me fallait une compagne pour tenir mon intérieur, mon ménage et surtout s’occuper de mon dernier qui avait à peine 4 ans. Jusqu’à là je l’avais trimbalé un peu partout et je l’avais même confié un temps à ma sœur Denise à Verdelot. Il était temps que je le reprenne.

Cette absence féminine me pesait aussi au physique, j’avais besoin de faire l’amour et depuis mon veuvage je m’étais mis à examiner les femmes sous un autre angle. Celle ci voudrait-elle de moi . L’idéal pour moi serait une jeune veuve.

J’avais après la mort de Clémentine déménagé sur la commune de Montpothier dans le département de l’Aube. J’avais trouvé un troupeau à m’occuper et justement l’un des bergers qui travaillait avec moi me dit qu’il connaissait une veuve assez jolie, point trop fanée et pas farouche.

Le Louis Giroux s’apprêtait à me présenter sa connaissance. Un soir donc on organisa un simulacre de rencontre, nous feignîmes de tomber sur la veuve de façon impromptue.

Deux trois tirades, quelques banalités, mais la promesse de nous revoir. Pour nous revoir nous nous sommes revus, j’habitais les Petites Maisons et un soir je la trouvais sur le pas de ma porte . Je vous fais grâce de la suite, des charmes elle en avait, elle me les fit découvrir. Elle était libre, moi aussi, alors nous fîmes fis de tous les ragots possibles. L’amour c’était bien mais nous ne tenions pas à rester dans l’illégalité et la morale nous commandait de régulariser. Le mariage se fit donc dans la commune le 24 mai 1864. Ce fut Bénony Bardin qui me servit de témoin, c’était mon patron et de plus le jour des noces on convint tous deux qu’il prendrait ma fille Clémentine comme domestique.

La noce fut gaie on but le vin d’André Drouin mon deuxième témoin. Ma femme Marie Celestine Cordoin fut assistée par Louis Giroux et par un autre berger de notre entourage Alexandre Bacquet.

On fit le repas à l’auberge nous n’étions pas très nombreux car nous avions limité les invitations, après tout c’était notre second mariage.

La nuit de noces fut torride, non je plaisante j’avais déjà mangé de ce bon gâteau. Ne croyez pas que j’étais repu, car ma femme était un joli brin de muguet. Oui elle avait quarante cinq ans ce n’était plus de la première jeunesse mais le travail manuel l’avait conservé, si elle était mure elle n’était point blette.

Seulement comme moi elle amenait un passé dans la corbeille, moi j’avais mon petit Jules et elle me ramenait sa fille Marie âgée de cinq ans. Là aussi c’était une histoire, alors qu’elle était journalière à Villenauxe une petite ville pas très loin d’ici elle se laissa conter fleurette, puis une chose en amenant une autre le jupon fut retroussé et la jeune veuve se retrouva avec un polichinelle dans le tiroir. Veuve avec enfant illégitime le tableau se chargeait et son horizon se rétrécissait. Avant que d’aller plus loin il faut préciser que Celestine avait quand même eut le ventre bien fertile et qu’elle avait donné sept enfant à son défunt mari. L’aîné avait dix ans et travaillait comme valet dans une ferme des environs, le suivant et les trois suivantes avaient également été placés. Brigitte la petite dernière avait onze ans, elle était bien petiote pour faire servante mais bon c’était le lot de tous, les miens étaient aussi disséminés dans les fermes environnantes. Un enfant chassait l’autre dans nos petites baraques, cela faisait une bouche à nourrir de moins et une place dans un lit. Célestine s’était aussi endurcie en perdant deux petits.

Moi, qu’elle fut chargée de famille ne me dérangeait guère, ce n’était pas comme si nous avions tous nos enfants avec nous. Le dimanche certes nous avions une sacrée tablée car les plus jeunes étaient lâchés par leur patron respectif et ils venaient donc nous rejoindre pour la journée.

J’avais donc une nouvelle famille, Jules fut ravi d’avoir une copine. Pour l’instant nous les installâmes dans le même lit, ils étaient jeunes, on les séparerait plus tard.

Avec Célestine on avait aussi décidé de quitter Montpothier et de retourner dans la Marne à Bouchy le Repos.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 51, un double adultère

Marie François Isidore Groizier

Commune de Verdelot département de la Seine et Marne

1863

J’avais maintenant la soixantaine bien sonnée pourquoi allais-je m’enticher d’une nouvelle bonne femme qui me restait d’ailleurs à séduire. C’était folie de jeune adolescent alors que j’étais grand père. Une folle sénilité avant l’age, mais que voulez vous c’était irrésistible, il fallait que je tente ma chance avec cette réplique de défunte Rosalie. Jusqu’à lors je ne la remarquais pas, maintenant je la voyais partout.

Ma femme Céline grand bien lui fasse ne m’intéressait plus guère, ses genoux cagneux, ses seins tombants, ses poils blancs et sa répugnance à l’acte en lui même avaient eu raison de mon appétit.

C’en était-elle rendue compte, qu’elle tenta de modifier son comportement, elle se fit câline, entreprenante sous la couverture . Mais l’aventure n’était plus là, c’était mécanique,je faisais mon affaire puis me retournais. Céline avait soixante quatorze ans une vie derrière elle, elle faisait ce qu’elle pouvait mais moi je voulais Denise. Une dernière brise à ma vie, un sursaut avant le plongeon final vers la déchéance de la vieillesse.

Un soir que je rentrais chez moi exténué par une journée de labeur, recouvert d’un gangue de poussière, je la vis surgir de l’ombre d’une haie vive. Elle aussi rentrait chez elle, je lui adressais  un sourire et lui fis un compliment sur son allure. Elle rigola me disant que l’on ne devais pas dire pareille bêtise à une femme. J’avais capté son attention et chaque soir nous fîmes retour commun en nos logis.

Je n’avais rien à lui apporter, j’étais vieillissant, déjà courbé par des douleurs dorsales, chauve comme le cul d’un bébé, je n’avais plus guère de dents mais qui en avait à mon age. Cherchait-elle un exotisme que je ne pouvais lui offrir, un dérivatif à son couple qui pourtant semblait heureux, je n’avais aucune réponse, je n’en voulais d’ailleurs pas, j’avais besoin de son corps et de sa fantomatique ressemblance avec Rosalie.

A force de rencontres, de sourires, de paroles, j’obtins l’insigne honneur de profiter de ses atouts. Elle était un peu plus jeune que moi mais elle aussi commençait à être atteinte par les stigmates des années qui filaient inexorablement.

Pour que nous puissions nous unir il nous fallait ne plus tarder, nous avions vécu proche l’un de l’autre sans nous deviner, il était temps de réparer cette erreur.

Denise était mère et grand- mère mais encore femme, lorsqu’elle se dévêtit devant moi osant dévoiler ce qu’elle cachait à son mari, s’offrant toute nue comme une fille, je fus stupéfait par le spectacle de cette belle nature, une poitrine qu’aucune bouche n’avait altéré, fière et triomphante comme une pucelle que personne n’avait explorée. Tout son corps était une invite à l’amour je n’y voyais aucun défaut. Ce fut merveilleux, parfumé de troubles interdits de ce double adultère. Perclus de fatigue, repus de sexe nous rentrâmes retrouver nos vie respective, Céline me parut bien vieille, bien moche et bientôt suspicieuse.

L’adultère féminin était passible de prison et vous mettait irrémédiablement au ban de la société, pour l’homme c’était un peu différent, une gauloiserie, de la gaudriole qui ferait tourner en ridicule le mari. Il nous fallait montrer de prudence malgré notre désir ardent.

Marie Louise Cré, veuve Perrin

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1864

Mon dieu que j’étais bien lasse, je n’étais plus bonne à rien.

Je savais que mon heure allait venir, inéluctablement la faucheuse noire et méchante viendrait frapper à l’huis de ma porte. Je la laisserais entrer, nous nous saluerions et je partirais avec elle.

Le bon de l’histoire c’est que j’allais rejoindre mon Nicolas parti depuis bien longtemps maintenant. Je ne savais pas si j’avais fait le tour de mon histoire, de ma vie, non vraisemblablement pas.

Mes enfants semblaient heureux en ménage, pour le Joseph je ne savais pas car veuf , il venait de se remarier et je ne la connaissais pas.

Les petits poussaient derrière nous comme on dit, d’ailleurs en parlant de cela, peu me révérait, issu de mon sang ils me saluaient à peine. Des torgnoles se perdaient mais les parents en rigolaient, alors l’ombre que j’étais devenue passait tête basse.

A partir d’un certain age vous n’êtes que transparence, objet de gêne, vous avez fait votre temps, laissez place.

Moi aujourd’hui je mets mes plus beaux habits, ceux des noces, je vais suivre le premier pèlerinage de Verdelot en honneur de notre dame de pitié. Jusqu’à présent, nous pouvions prier la sainte statue de bois et son fils dans un autel de l’église. Nous lui demandions d’intercéder pour nous.

C’est l’abbé Pichelin qui décida de sortir la statue pour qu’elle soit conduite en procession à la fontaine aux fièvres. Cette eau réputée miraculeuse coulait près du prieuré où anciennement se trouvait la statue.

Elle était très vieille notre bonne dame, récemment repeinte elle portait un joli manteau de soie bleu.

Au village on disait que le curé qui avait voulu la faire transporter du prieuré à l’église avait utilisé un char avec des bœufs mais qu’au milieu du gué du ru de la Venture le chariot s’était immobilisé et que rien n’avait pu faire repartir les bœufs. C’est le curé avec ses habits sacerdotaux et accompagné de quatre jeunes filles qui avait réussi à sortir la statue de ce mauvais pas. Les jeunes filles avaient alors soulevé notre sainte vierge comme une plume.

C’est en l’honneur de ce jour que tous les troisièmes dimanches de septembre on effectuerait une procession.

Je me rendis à l’église, heureusement un voisin me hissa sur sa carriole, cela m’ôta le poids d’une première marche. L’église était pleine des gens du village mais de nombreux pèlerins étaient venus d’ailleurs.

Je m’installais avec mes filles, la messe fut magnifique, ensuite quatre gamines du village portèrent la statue, comme j’aurais aimé que l’une de mes petites filles soit choisie.

On marcha donc jusqu’au Prieuré et sa source, il y eut une autre messe, c’était beau, jamais je n’aurais pu manquer cela. Les larmes me vinrent et je me promettais d’effectuer ce rituel chaque année qui me restait à vivre.

 

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 50, le départ de la belle Clémentine

Joseph Alexandre Napoléon Perrin

Commune de Gault département de la Marne

Année 1862

Je n’avais pas pu accompagner Clémentine pour l’enterrement de sa mère, mon patron n’avait pas voulu que je m’absente aussi longtemps.

Remarquez cela m’importait assez peu d’aller jeter une poignée de terre sur quelques planches disjointes, moi la vieille Catherine je pouvais pas la sentir. Elle avait emmené Joseph, le pauvre vous parlez d’une corvée, marcher pendant 70 kilomètres pour rendre hommage à une grand mère acariâtre et qu’il n’avait guère connue et cela à douze ans. De plus la Clémentine têtue comme une vieille mule emmena le Jules accroché à la mamelle. Faire voyager un bébé sous ce soleil était sans doute une idiotie, mais je ne portais guère la culotte chez moi, elle avait décidé alors je me faisais taiseux .

L’enterrement a eu lieu le 7 juin et elle revint dès le lendemain. Ma fille Clémentine s’était occupée de la maison, elle en avait l’habitude.

Le 9 juin ma femme se plaignit d’un violent mal de tête et craignait d’avoir un peu de fièvre, elle alla à son ouvrage quand même mais le soir je la retrouvais assise livide sur le fauteuil de paille. Indifférente à ce que faisaient les enfants, résignée, stoïque. Avec mon aînée on la coucha, son corsage trempé de sueur lui collait au corps, on lui retira avec peine, sa peau moite avait de ces sortes de frissonnements que l’on retrouve lorsque l’on a froid. Elle allaita le bébé mais comme épuisée par cet effort elle s’endormit d’un sommeil troublé de cauchemars.

Pour ne pas la déranger je décidais de dormir assis sur mon fauteuil. Les enfants allèrent se coucher et je restais seul à la contempler, elle était encore tel que je l’avais connue, belle et désirable, j’entrevoyais par l’échancrure de sa chemise ses seins lourds, encore embellis par la maternité.

Lorsque au matin je me réveillais au son du vieux coq qui majestueux gonflait son jabot sur le haut tas de fumier qui embaumait de son lourd parfum notre cour, elle n’était plus la même.

Une pâleur de cierge avait remplacé sa rougeur coutumière sa peau maintenant blanche presque diaphane épousait la teinte de sa chemise de lin. De lourdes cernes maquillaient ses yeux , ses lèvres avaient disparu. Elle était réveillée et esquissa un sourire puis tenta de se lever. Elle n’en eut pas la force, on lui porta le petit goinfre qui hurlait maintenant dans son berceau, mais son lait avait comme disparu et le petit qui ne fut guère rassasié gueulait de plus belle.

Je fis flèche de tout bois , trouver des seins accueillant pour palier au tarissement du lait de Clémentine, trouver un médecin, prévenir les voisines et on ne savait jamais, quérir le prêtre.

Moi j’avais mes moutons et on abandonnait pas ses animaux juste parce que l’épouse avait une forte fièvre, je laissais donc ma fille et les femmes du voisinage s’occuper d’elle. Je n’étais pas loin.

Le lendemain elle semblait aller mieux, les voisines étaient retournées à leurs ouvrages, Clémentine seule veillait, aidée par sa petite sœur, Joseph et Louis vaquaient à leur labeur, de toutes manières ce n’était pas le travail des garçons de soigner leur mère. Les petites avaient eu toutes les peines du monde à changer et à laver leur mère qui s’était souillée.Il régnait une odeur pestilentielle dont les filles ne se préoccupaient guère. C’était mes filles courage. Je dormis avec l’un de mes garçons, comme elle allait un peu mieux nous avions décommandé le curé. Je passais une mauvaise nuit faite de tourments, au matin elle me susurra quelques mots, je retournais en urgence chercher le père Desanery, il se fâcha en disant que nous ne savions pas ce que nous voulions, il en avait de bonne le curé comme si nous pouvions prévoir la mort.

Il revint avec moi, Clémentine était une bonne chrétienne et il ne pouvait la laisser partir sans les sacrements.

Cela dura un long moment, tout le monde vint au nouvelle et l’on s’organisa.

Elle ne mourut que le lendemain matin à sept heures, je lui tenais la main, Clémentine lui épongeait le front, Rose chantait une prière, Joseph pleurait et Louis claquemuré dans un mutisme total veillait sur le pas de la porte.

Elle ne dit mot, mais nous gratifia d’un sourire d’ange.

Elle fut ensevelie le soir même, le menuisier ayant fait miracle et le fossoyeur diligence.

La famille était trop loin, la chaleur était étouffante et le corps ne pourrait se conserver. De plus la cause de la mort étant inconnue on redoutait une épidémie. Cela faisait deux morts dans notre famille, mêmes symptômes, mêmes fièvres , même précipitation à mourir.

Ma belle Clémentine repose en paix.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 49, la mort de Catherine

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault département de la Marne

Année 1862

Cela aurait du être un mois de juin comme les autres, il faisait chaud , il faisait beau, les récoltes étaient abondantes. Une vie de labeur nous avait permis d’acquérir un petit bien et nous comptions bien avec ma vieille Catherine en profiter un long moment. Je ne travaillais plus pour personne et les quelques arpents que je possédais, me suffisaient bien assez.

Je n’avais plus le même rendement qu’avant et le moindre effort me coûtait beaucoup. D’ailleurs pour les gros travaux je me faisais donner la main par mes gendres et par mes petits- fils.

J’étais là lorsque Catherine arriva en se traînant d’un pas lent, elle revenait du village et les quelques centaines de mètres qui séparaient le bourg du hameau de Recoude où nous habitions l’avaient épuisée.

Elle aussi portait difficilement le fardeau d’une vie de labeur, elle s’assit à coté de moi.

Une main brûlante se posa sur la mienne, alors que son corps semblait trembler de froid.

Le visage défait, les yeux larmoyants aux rides profondes, me fixait presque suppliant.

Ma Catherine n’allait pas bien depuis plusieurs jours mais à notre age il n’y avait rien d’étonnant à cela.

Elle eut subitement mal au ventre mais une faiblesse soudaine l’empêchait de se mouvoir.

Je lui vins en aide et elle put là à l’écart se vider d’un nauséabond contenu. Je sus immédiatement qu’elle pensait comme moi, c’était bien la misère que d’arriver à une période de notre vie où nous pouvions enfin aspirer à un peu de repos et d’avoir besoin d’aide pour simplement faire ses besoins.

Catherine avec mon aide se coucha, je lui donnais un peu d’eau et je partis prévenir ma fille Zoé. Je la trouvais dans son chai où elle mettait du vin en bouteille pour ses clients, car elle tenait avec son mari le Louis Paris un petit cabaret. Elle prévint son mari et se précipita accompagnée de sa fille la petite Célina huit ans au chevet de sa mère.

La fièvre avait augmenté et ce fut bientôt la panique, rapidement ce fut une affaire de voisinage.

Zéphirine Davesne notre voisine la plus proche se proposa d’aller chercher son homonyme François Davesne médecin de son état. Nous avions d’ailleurs la chance d’en avoir un car ces doctes personnes préféraient les demeures cossues des villes à nos maisons branlantes humides et froides.

Victoire Perrin la femme du charron prit les choses en main, força la braise du potager pour faire chauffer le restant de soupe pour disait-elle redonner des forces à Catherine. Je ne la croyais pas suffisamment gaillarde pour s’alimenter mais l’intention était bonne.

Zoé était retournée à son cabaret mais nous avait laissé la petite en messagère, on ne savait jamais. Rosalie Blaise pointa son museau de furet et donna de multiples conseils inutiles, Olympe Cousin la belle femme du Félix Brulfert le cocu du hameau que dans un autre temps j’aurai bien lutiné, proposa ses services. Marguerite Beugnot la femme du berger Auguste Perrot et la vieille Adélaide Perrin la veuve au Lefevre s’installèrent conquérantes aux pieds de la couche de Catherine. J’étais envahi, la situation m’échappait et j’allais me poster chez ma fille pour guetter le passage du docteur. J’eus le temps de vider plusieurs chopines avant qu’il ne daigne venir, le gendre commençait à gueuler que j’allais le mettre sur la paille. Sombre couillon qu’il était, je lui donnais le fruit de ma vigne et lui avait donné le cul de ma fille.

Le docteur l’examina,  semblant être dégoûté, il hochait la tête et sans plus de fioritures nous annonça qu’elle allait passer.

Je l’avais pressenti, il nous fallait maintenant prendre quelques dispositions. Faire d’abord prévenir les enfants, Clémentine habitait à Corroy avec son flandrin de berger il y en avait pour au moins cinq heures de marche aller. Thomas avait son auberge à Fontaine sous Montguillon, mais laisserait-il un instant son affaire pour parcourir lui aussi la trentaine de kilomètres qui le séparait du gisant de sa mère? On envoya un émissaire à la Henriette avec qui nous étions fâchés depuis qu’elle s’était mariée avec son vieux patron, mais là aussi elle habitait bien loin et voudrait-elle venir ? Julie qui demeurait à Chatillon sur Morin fut prévenue la première et se mit en marche avec notre envoyé.

Le père Salmon curé de la paroisse fit aussi son apparition, il vira tout le monde et fit son office, ma curaillonne de femme pouvait s’en aller elle était en règle avec Dieu. Elle passa le lendemain à onze heure du soir, la souffrance l’avait défigurée mais à la lumière dansante des bougies son visage se détendit pendant la nuit. Ce fut pour un court instant, la pleine rigidité commençait et on eut pu croire que l’on veillait un gisant de marbre. Point de Thomas, ni d’Henriette, mais Clémentine et son mari étaient arrivés avant qu’elle ne ferme les yeux. Julie pleurait sa mère à chaudes larmes et Zoé pour meubler sa peine s’activait à tout.

Mon gendre Paris et Claude Jauguy le bourrelier déclarèrent le décès le lendemain. En fin de journée tout était clos, la femme de ma vie n’était plus, j’étais seul comme un vieux con.

De quoi était morte ma femme c’était un mystère, il n’y avait pas eu  d’épidémie . Je me mis à penser qu’elle avait peut-être simplement lâcher prise à l’hiver de sa vie.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 48, Une pensée pour Rosalie

 

Marie François Isidore Groizier

Commune de Verdelot département de la Seine et Marne

1857

Voir son image c’était maintenant possible, au départ je n’avais pas cru à cette nouvelle, on nous en débitait tellement d’inventions que je ne croyais qu’à celles que je voyais.

Un soir alors que je buvais mon canon chez Hurand un drôle de type venu de la capitale nous montra une espèce de plaque qu’il appelait ambrotype et qui soit disant remplaçait le daguerréotype . On y voyait une grosse dame avec une robe ample comme en portent les duchesses à la cour. J’avais vu ces tenues sur des images que nous vendait le colporteur.

Mais là ce n’était pas une image pas une peinture , c’était un portrait fait avec un appareil, nous n’y comprenions rien mais le bonhomme nous assurait que bientôt nous aussi nous pourrions poser devant cette diabolique chose. Plusieurs se signèrent et crachèrent devant ce signe du diable. Moi j’étais circonspect mais sur le chemin du retour je me mis à imaginer que si j’avais eu cette machine je pourrais avoir avec moi le visage de ma précédente femme.

Car voyez vous cela faisait quinze ans qu’elle était partie soit disant pour un paradis que je savais imaginaire et son visage dans mon souvenir s’estompait. Je ressentais parfois sa présence, pouvait encore discerner une flagrance qui l’environnait de son vivant. Dès fois quand Céline me caressait j’avais même l’impression que c’était elle.

Par contre quand j’allais au village et que je voyais ce foutu cimetière j’avais un pincement au cœur, car je me doutais bien qu’avec notre terre bien grasse et humide il ne devait pas rester grand chose de l’enveloppe charnelle de Rosalie. Par contre lorsque je croisais la Denise Perrin j’avais un choc à chaque fois, pourquoi cette foutue femme ressemblait-elle à ma défunte. Rien ne me venait à l’esprit mais quelques farceurs racontaient des blagues sur un géniteur commun.

Je connaissais pour sûr Denise Perrin mais au vrai je ne lui avais guère adressé la parole jusqu’à là . Jusqu’à ce que le destin nous mette plus intimement en contact.

Moi j’étais tuilier, mais ce travail ne s’effectuait pas toute l’année alors en période creuse je redevenais un gars de la terre comme tout le monde dans le coin. Le hasard fit que nous nous louâmes dans la même ferme. Le fait de parler à une femme mariée n’allait pas de soi. Mais attelés à la même tâche il se passa quelque chose d’indéfinissable, enfin si, je sus rapidement que la belle m’attirait. A la voir penchée sur son ouvrage, la croupe tournée vers mon regard, la poitrine jaillissante sous l’effort, la sueur qui mouillait ses aisselles et auréolait son chemisier me faisaient la désirer. Elle semblait deviner mon tourment et rajoutait à chacun de ses mouvements un petit cri qui ressemblait étrangement au son familier d’une femme sous le joug. Hors la présence d’une autre journalière, il se peut que Denise m’eut invité à encore à plus d’intimité et que j’eusse bien entendu répondu à cet appel sans équivoque.

En tous cas nous partageâmes notre panier, et bûmes au même goulot, Denise, Rosalie j’étais troublé comme si j’avais vu un fantôme. Ma vie ne fut plus la même et je ne rêvais plus que de me couler en les reins gracieux de Denise.

Le soir ma femme vit que j’étais tourmenté sans bien sûr savoir le pourquoi, elle s’évertua à me satisfaire derrière nos rideaux de coutil mais si mon corps joutait bien avec le sien mon esprit était ailleurs.

Clémentine Amélie Patoux, femme Perrin

Gault département de la Marne

1860

Il faisait un froid extraordinaire et une bise qui venait du nord amplifiait le phénomène quasi polaire qui faisait geler le vin dans les barriques et crever les arbres.

Moi impotente prête à accoucher encore une fois j’étais sur mon lit de misère à attendre la délivrance. Encore une fois je n’étais plus qu’un grosse bonne femme dépendante, alors que certaines de mes connaissances allaient au champs alors qu’elles étaient presque à terme. C’est ma petite Clémentine qui suppléait à tout, normalement elle aurait du être à l’école car à la mauvaise saison on ne requérait pas au travail des enfants. A la voir on eut dis qu’elle était bonne à marier. Pourtant cette petite bougresse que je devrais surveiller pour la soustraire à la concupiscence pressente des mâles n’avait que onze ans. Elle me remplaçait en tout à la maison.

Dans un coin à proximité de l’âtre Louis jouait avec le chat, il avait cinq ans et n’allait pas encore à l’école.

Rose huit ans y était partie ce matin, de mauvaise grâce certes mais nous ne lui laissions pas le choix. Les autorités publiques d’ailleurs faisaient pression sur les ménages pour que l’instruction se développe dans leur village.

Quand elle reviendrait la tranquillité serait rompue par son babillage et elle ne manquerait pas de se quereller avec sa sœur . Le bruit emplirait la maison jusqu’au retour du père. A ce moment le silence se ferait comme par magie. Le verbe et la main leste de Joseph ne manquerait pas d’atteindre son but.

Nous en étions là lorsque je sentis que je perdais les eaux. Si je ne voulais pas accoucher seule comme une bête au fond d’un bois je me devais d’envoyer ma fille chercher du secours.

Je l’envoyais donc chercher la voisine la plus proche, elles revinrent au bout d’un temps infini , évidemment tout le monde avait une occupation. Il n’y avait pas de sage femme à proprement parlé mais chacune se débrouillait avec ses propres connaissances.

Je ne fus guère longue et à neuf heure du matin je donnais vie à un solide braillard qu’on nomma Jules Joseph . J’étais exsangue mais vivante ce qui n’allait pas forcément de soit. Pour le petit on verrait bien je ne préférais pas me prononcer car j’avais perdu le précédent Jules Joseph alors qu’il avait quinze mois. C’était tout frais dans ma mémoire car le petit avait été enterré il y a seulement quinze mois.

Cela avait été particulièrement dur d’autant que c’est aussi à cette période que nous avions placé notre aîné comme domestique. Moi je ne voulais pas car il était trop petit, mon mari considéra que cela lui apprendrait la vie et de plus que nous n’aurions plus à le nourrir. Évidemment avec des arguments pareils je ne pouvais rien rétorquer. J’avais pleuré toutes les larmes de mon corps les partageant entre le petit corps sans vie et le petit que je voyais disparaître au bout du chemin.

Je ne connaissais que trop la vie qu’il allait mener, la rudesse des patrons, le dur labeur et les journées à rallonge. Elle redoutait aussi la promiscuité des enfants avec la lubricité de certains valets. Chaque jour elle tremblait pour lui,  même si elle savait que Joseph veillait de loin sur son fils.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 47, Une femme et des bêtes

Joseph Alexandre Napoléon Perrin

Commune de Gault département de la Marne

Année 1854

N’allez pas croire que la vie de berger fut si simple, elle ne consistait pas seulement à garder ses moutons, à contempler le ciel et lire les nuages. A se grâler les miches au soleil et manger des noix, adossé à la cabane roulante. Non les bêtes c’est plus compliquées que cela , il faut les comprendre, entendre ce qu’elles ont à dire. Elles souffrent et éprouvent du plaisir comme nous les humains il faut donc deviner tout cela, des signes multiples nous alertent.

Moi je m’y entends mieux à comprendre mes fèdes que la Clémentine, un jour elle veux, un jour elle veux pas , un jour elle rit, un autre jour elle chiale. Des semaines où elle n’arrête pas de me biser et d’autres où je suis un pestiféré. Le pire c’est quand elle a ses menstrues alors là plus rien à lui dire , je mange ma soupe et je rase les murs.

Mais bon assez parlé de ma fumelle parlons plutôt de mes bêtes. Elles n’aiment pas trop les orages et les pluie fortes, leur laine se gorge d’eau et elles peuvent en mourir , comme dit la comptine « voilà l’orage qui gronde rentre tes blancs moutons ».

Puis les agneaux marchent pas toujours bien il faut que je les porte, un sur l’épaule droite et un sur la gauche.

On vit ensemble, je les trais, je les tonds, je les soigne.

C’est tout un art, une accumulation de connaissances , ne fait pas cela qui veut.

Les portières normalement agnelaient seules mais parfois je les aidais et je devenais accoucheur. Dire que pour les femmes nous les hommes on nous foutait dehors, belle connerie, une brebis ou une femme c’est bien pareil.

Mais ce n’est pas tout, les agneaux qui sont infiniment plus doués que les bébés hommes marchent immédiatement mais parfois un tendon les empêche d’avoir la tête redressée c’est avoir les cordes, donc avec un couteau je coupe le tendon situé entre le cou et l’épaule, il faut pas se manquer. Je suis également spécialiste de l’œillade, c’est une peau blanche qui les rend aveugles, je perce avec une aiguille, puis je mets un bout de fil, ils s’agacent de cette gène et dès fois leur vision redevient correcte.

Mais ce n’est pas tout lorsqu’on arrive au pré, l’herbe nouvelle les fait gonfler, si tu veux pas les perdre il faut les faire saliver pour qu’ils digèrent. Tu leurs mets un bâillon de feuilles pour qu’ils gardent la gueule ouverte et tu lui pisses dedans, ils bavent , ils crachent, ils rotent  et ils sont t dégagés.

Mais mon dieu il n’y a pas que cela, ils s’enrhument et ont la morve aux naseaux alors faut pas hésiter à leurs torcher le nez puis leurs garnir les naseaux d’une pommade faite de suie et de saindoux.

On est un peu rebouteux car les bêtes peuvent se casser les pattes, je bloque donc le membre brisé entre deux planches, que j’entortille de tissus et que je recouvre de poix.

L’hiver il y a aussi le piétin, à force de patauger dans la paille humide cela leurs décolle les ongles. Alors patiemment on gratte avec un couteau on les badigeonne de vitriol bleu et on les fait marcher dans de la chaux.

Bien sûr on perd aussi des bêtes j’ai dès fois la larme qui me monte à les voir crever. Ce sont mes enfants.

En parlant d’enfants Clémentine viens de lâcher un joli poupon de 3 kilogrammes, je l’ai appelé Louis Auguste Alexandre, une bouche de plus à nourrir.

Clémentine Amélie Patoux, femme Perrin

Gault département de la Marne

1856

Pour moi ce fut un drame, je n’en voulais plus, mais la nature il a pas à dire on peut pas lutter.

Le Joseph il fallait pas lui en promettre toujours à me tourner autour à me titiller, à réclamer, à prendre. Il y avait beau temps que je n’aimais plus qu’il pose ses grosses mains craquelées sur moi. Pourtant j’avais bien aimé ces gestes simples, ces instants magiques où on se livre ,ou on se donne on prend. Eh oui j’adorais l’entendre haleter sur moi, sentir son odeur forte de mouton, de paille et de sueur. Mais ces instants magiques avaient disparu tant la crainte de l’enfantement me tenaillait, j’avais souffert la fois précédente, je m’étais traînée à ne plus pouvoir rien faire lors de ma grossesse. Ma mère suppléait à tout en disant que nous les jeunes nous n’étions plus que des bonnes à rien, je n’arrivais plus à remonter l’eau du puits, mes jambes enflées ne supportaient plus la marche.

Mais tu n’as que trente ans me disait-elle, tu vas en avoir bien d’autres.

Je le savais bien pardi et c’était ce qui m’attristait.

Lorsque j’annonçais à mon homme que j’étais pleine curieusement il le prit bien.

Lui, qui lors de ma précédente grossesse me tournait autour comme un chien de chasse et qui comptait les jours avant de pouvoir de nouveau se satisfaire et bien là monsieur semblait content, c’était à ne plus rien comprendre.

Au village en cette année il y eut plusieurs drames, le Napoléon III qui valait pas mieux que le numéro I, avait envoyé nos enfants se faire tuer en Crimée. Décidément se battre contre les Russes était une habitude dans cette famille.

D’ailleurs le premier avait quand même le courage de diriger ses troupes lui même, il donnait de sa personne, tandis que celui là se pavanait aux Tuileries, à Fontainebleau où à Compiègne.

A la messe le curé nous faisait son prêchi-prêcha, il nous débitait les sornettes qui venaient de Paris , c’était pour la défense des lieux Saint, catholique contre orthodoxe.

Était-ce une raison pour que des milliers de gamins meurent du choléra ou du typhus, mettions nous au monde des enfants pour qu’ils soient tirés au sort et partent sous les armes. Misère de misère et moi qui était encore enceinte de mon diable de berger, j’espérais que jamais au grand jamais je ne verrais partir un de mes enfants avec son baluchon en direction d’une caserne.

Remarquez mon mari jugeait la chose bonne pour la grandeur de la France, que depuis Waterloo nous n’avions plus été grand. Mon père opposé à lui en toutes choses disait qu’à la dernière bataille de Napoléon nous avions été grands mais vaincus et que les Bourbons avaient fait une expédition en Espagne couronnée de succès et que nous avions conquis un pays de sauvages nommé Algérie.

De toutes façons ils ne s’entendront jamais, le père rêvait du comte de Chambord et le Joseph en tenait pour le Bonaparte. Il manquerait plus que mon aîné soit républicain et nous aurions eu un beau tohu-bohu à table.

Bon une dernière chose, le Joseph se mit à aimer mes rondeurs mais le savoir sur moi avec mon gros ventre m’embêtait beaucoup, je pris donc conseil au près d’autres femmes, elles rirent bien de moi en me disant si tu peux pas sur une face montre lui en une autre. Quelle horreur, je m’en ouvrais au curé en confession, il me tint à peu près se langage, ma fille l’église interdit beaucoup de choses, mais les tolèrent quand il le faut. Là Clémentine tu dois être soumise à ton homme sinon il ira voir ailleurs.

Tient le curé me recommandait la position animale pour la bonne cause alors qu’il la rejetait en temps normal, vraiment bizarre la vie.

Mais l’idée que mon bonhomme aille voir ailleurs faisait son chemin.

 

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 46, Une bien belle possession

Félix Narcisse Médéric Groizier, fils de Marie François Isidore et de feue Rosalie Joséphine Cré

Commune de Verdelot

1851

Mon dieu qu’elle était belle ma sauvageonne de Marie Louise, je l’avais obtenue de longue lutte.

Des années que nous nous étions tournés autour, à nous agacer, nous titiller. Je lui avais volé un baiser lorsque nous étions petits, elle m’avait vu tout nu lorsqu’elle m’épiait à la baignade. Je lui avais en cachette rendu la pareille en la mirant lorsqu’elle retroussait sa robe pour satisfaire quelques besoins naturels. Me satisfaisant d’un simple morceau de chair blanche j’en restais prostré dans une béate admiration. En vieillissant je l’avais fait danser à toutes les fêtes du village. Pour l’opinion nous étions fait l’un pour l’autre. Seulement voilà sa mère la veuve Perrin sans que je sache pourquoi se refusait à me donner la main de sa fille. La mienne n’était pas plus sale que celle d’un autre, mes callosités montraient que je n’étais point feignant au labeur. Mon père était respectable et puis nous habitions l’un près de l’autre depuis toujours.

Ma promise joua aussi quelques fois avec mes nerfs se refusant pendant de longs mois à seulement même me voir. Je fus patient et un jour cela se fit. Une grange abrita nos amours, elle était pucelle j’étais puceau. Nous n’étions donc guère dégourdis mais la nature et l’instinct nous guidèrent et maladroitement nous nous unîmes,ce fut pour moi un bonheur indicible.

Mais pour que cela dure, pour que nous n’ayons plus à nous cacher il fallait que la vieille accepte de me la laisser. Ce ne fut pas facile mais mon père s’arrangea avec elle, mon grand père Cré quand je lui parlais de cela, curieusement se muait dans un silence complet.

Lorsque mon père m’annonça que l’accord était conclu je dansais de joie, je pris dans mes bras ma belle mère et je lui déposais un baiser sonore sur les joues.

Elle qui n’avait guère eu droit à de tels épanchements de ma part en fut toute retournée. Notez bien que cette très chère femme qui effectivement ne nous avait pas donné le jour remplissait son rôle de mère adoptive avec constance, abnégation et il faut bien le dire avec amour.

C’était donc ma maman et il était vrai aussi que je n’avais plus mémoire de ma défunte mère car je n’avais que deux ans quand elle nous avait quittés.

La noce fut prévue le 8 décembre 1851, en attendant ,me dit ma cruelle, tu ne me toucheras point.

Immédiatement je l’avais soupçonnée de m’avoir offert son corps que pour mieux me marier , mais non c’était idiot.

Ce fut en vérité une bien belle noce respectueuse de toutes nos traditions briardes, toute la famille était là, on fit bombance. Ce fut le nouveau maire monsieur Édouard Gramagnac qui nous maria.

J’avais mis mes plus beaux habits et pour la circonstance je me fis faire des souliers.

Moi qui n’avais porté que des sabots j’eus toutes les peines du monde à marcher avec. Comme le voulait la loi on passait à la mairie avant l’église. Le curé n’était pas dans son assiette et il nous fit un serment sur l’inceste et les amours entre les membres d’une même famille. Nous étions outrés et surpris qu’il nous parle de telles choses un jour pareil, mais bon avec la calotte nous ne savions jamais à quoi nous en tenir.

Le soir pour la nuit de noces nous fîmes comme si nous ne nous étions jamais connus charnellement.

Ce fut un moment délicat car j’avais beaucoup bu et je n’étais pas au mieux de ma forme. Mais l’attrait des magnifiques courbes de Marie Louise me fit retrouver vigueur.

Je retournais bien vite à mes travaux agricoles nous étions aux labours d’hiver et comme j’étais charretier de labour, l’ouvrage ne me manquait pas.

Louis Alexandre Patoux

commune de Gault département de la Marne

Année 1852

Que de changement dans notre vie, nous avions quitté Chatillon sur Morin pour revenir à Gault notre village, j’avais réussi à acheter une petite maison avec quelques arpents , rien de bien grand mais cela constituerait un petit héritage pour les enfants. D’ailleurs ces derniers étaient tous partis de la maison.

Mon aînée était maintenant veuve, son idiot de mari avait eu l’indécence de mourir, nous gardions leur petit car Henriette était redevenue une domestique et ses patrons ne voulaient pas qu’elle soit à charge de famille.

Mon garçon était aubergiste à Fontaine sous Montguillon, j’étais fier de sa réussite, la Julie habitait à Chatillon sur morin avec son mari et elle avait eu le malheur de perdre sa petite de onze ans l’année dernière. Perdre un enfant de cet age là est bien plus dur que les perdre la première année, on les croit tirés d’affaire mais la moindre maladie vous les fait ensevelir.

Clémentine vivait dans la maison à coté de chez moi, ce n’était pas que j’aimais beaucoup le berger qui lui servait de mari mais bon je ne vivais pas avec. Ma fille était sur le point d’accoucher de son troisième.

Ma dernière fille Zoé s’était mariée l’année dernière et avait mis au monde une fille il y a quelques mois. Elle vivait avec son homme à Mécringes mais avait pour projet de revenir à Gault.

Le village en ce moment était assez agité comme d’ailleurs l’ensemble du territoire. Le Bonaparte venait de tordre le cou à la deuxième république et s’était fait empereur. Les uns disaient que c’était une pâle copie de son oncle, peut être mais en attendant le pouvoir c’était lui qui l’avait.

Notre fils de roi avait réussi le tour de force de se faire élire premier président de la république Française en 1848 et cela au suffrage universel, moi à l’occasion c’était la première fois que je votais. Pour cette première j’avais choisi Cavaignac sans d’ailleurs savoir réellement pourquoi.

Seulement voilà le Bonaparte il était gêné aux entournures par l’assemblée constituante qui apparemment votait les lois. Là j’étais, je dois le dire un peu perdu, mon gendre vint à mon secours en m’expliquant que c’était un peu comme dans un couple il fallait que les deux avancent dans la même direction.

C’était une assemblé un peu curaillonne, conservatrice disait Joseph, qui fit voter la loi Falloux. C’était une loi sur l’école avec obligation d’avoir une école de garçons pour les villages de 500 habitants et une école de filles pour ceux de plus de 800 habitants. C’était plutôt bien mais les esprits contestataires disaient que l’église avait repris le pouvoir sur l’enseignement. Là aussi c’était flou pour nous autres dans les campagnes.

Cette assemblée conservatrice avait limité aussi le suffrage universel, il faudrait savoir. Le problème ne se situait pas là, le Louis Napoléon voulait faire un deuxième mandat mais la constitution ne le permettait pas. Malgré tous ses efforts, il ne parvint pas à faire réviser cette partie gênante pour lui. Alors pourquoi s’embêter lui et son demi frère bâtard avec quelques affidés, ils firent leur coup. Ce ne fut l’affaire que de quelques milliers de morts, absolument rien. On en emprisonna quelques milliers d’autres, certains s’exilèrent et le tour fut joué. On vota le 21 décembre et comme presque tout le monde je votais oui. Vive l’empereur et vive l’empereur, je lançais mon chapeau en l’air, alors que mes gendres tiraient la gueule, sauf le Joseph qui avec son prénom de Napoléon aurait bien refait Austerlitz.

Ce fut le jour du vote que la Clémentine nous lâcha son petit, on fit une belle fête, un empereur et une pisseuse qu’on nomma Joséphine.