UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 68, le dernier épisode

Thérèse Bonnot et Charles Perrin                                  Yvonne Perrin

  mes grands-parents                                                      ma mère

 

Jules Joseph Perrin

commune de Sablonnière ferme de la Belle Étoile

1918

A la ferme ce fut dur, guère de main d’œuvre, Louise se tuait au travail comme les autres femmes, on y arrivait péniblement, on s’aidait entre nous, même les permissionnaires tombaient leur vareuse pour quelques jours.

Chaque famille redoutait la venue du maire ou du garde champêtre, Louise ne vivait plus, nos grandes tablées joyeuses avaient laissé place à des face à face.

Bien sûr il nous restait le Gaston, mais celui ci avec ses airs supérieurs ne pensait qu’à étudier, nom de dieu on allait quand même pas en faire un rond de cuir ou un curé.

Pour lui faire mettre la main à la terre ou plus simplement les mains dans le fumier c’était tout un poème, il se débinait, mais que pouvais je dire, sa mère qui le chouchoutait lui servait de complice et s’échinait à sa place .

Bien sûr il y avait ce flandrin de Charles, mais sa ferme lui donnait à lui aussi beaucoup de travail, sa femme Thérèse était volontaire mais toujours avec le ventre gros.

Les noms de Verdun, la Somme, l’Artois, le mont Cornillet, Foch, Joffre, Pétain, Clemenceau résonnaient à nos oreilles, » allons enfants de la patrie ». L’espoir succédait au désespoir et le désespoir succédait à l’espoir, c’était selon, nous avions en fait toujours un général boucher sous la main. Le sang de notre jeunesse coulait entre les  doigts de ces galonnés sans scrupule, nous ne savions quand cela allait finir.

Des plus avisés que nous sans doute affirmaient que les Américains viendraient nous apporter de l’aide, que c’était éminent. Je n’y croyais pas trop mais ce fut pourtant ce qu’il advint.

Louise aimée Groizier

Femme de Jules Joseph Perrin

Commune de sablonnières, ferme de la belle étoile .

1917

J’étais grand-mère, le Charles il m’avait fait une petite qu’ils avaient prénommé Renée, bien sûr je ne compte pas la petite bâtarde que la Thérèse a amené dans la corbeille de mariage et qu’elle a imposée à mon nigaud de fils, enfin ce sont leurs affaires.

Depuis le début d’année je ne suis guère en forme, faible et toujours toussant, en fait je m’étiole petit peu par petit peu. Tout travail me pèse et pourtant il ne manque pas. Avec l’absence des fils le travail à doublé, Germaine se démène comme elle peut pour tenir le ménage pendant que moi avec mon mari nous faisons les gros travaux agricoles.

Le soir je m’endors comme une vieille chatte, pas moyen de résister à la moindre veillée. Jules n’est pas content et dit qu’il aurait mieux fait de se marier directement avec une bûche de bois.

Mon sommeil est tourmenté je ne dis rien, mais je me lève la nuit pour ne réveiller personne avec mes quintes de toux. L’autre soir j’ai craché du sang, cela m’est déjà arrivé et ne m’inquiète guère. Je n’ai plus mes règles, bizarre je n’ai pourtant pas le sentiment d’être enceinte, serais-je aux portex de la ménopause.

J’en parle à une amie qui m’explique que cela peu provenir d’une fatigue intense. Sans doute, l’hiver est long , très long, j’ai tout le temps froid. Jules s’inquiète un peu mais il travaille comme une bête de somme et n’a pas le temps de se préoccuper de mon état.

Pourtant il faut que je m’alite, il n’y a rien à faire, pire que la mère quand elle était sur sa fin.

Un midi une phase de toux me laisse exsangue, Germaine panique et va chercher son père sur une pièce de terre. Il revient comme un fou et décide d’autorité de faire quérir un médecin. Il n’y en a pas à Sablonnières et à dire vrai nous ne savons où en trouver un, car aucun n’a jamais franchi le seuil de la porte. Combien cela va-t-il nous coûter?

Il aurait mieux fait de rester à la ville, il nous déclare que j’ai la tuberculose, oui et alors.

C’est également contagieux, le docteur à peur pour Gaston et Germaine, il faudrait peut-être les éloigner.

Mon fils Charles les récupère, je suis maintenant seule à la maison,certes on vient me voir mais depuis la déclaration de la maladie, mes voisines ne passent que la tête dans l’encadrement de la porte.

Si cela continue je vais crever toute seule pendant que mon homme est au champs. Je n’ai guère de nouvelles de mes fils guerriers à part de temps à autres des cartes qui lues par la censure ne nous apprennent rien. Les reverrais- je, j’en doute de plus en plus.

La toux se fait de plus en plus forte, je me pisse dessus et je gaspille un nombre de mouchoirs incalculable. C’est Germaine qui va devoir les laver.

Bientôt je le pressens c’est la fin, j’ai assisté de nombreuses fois à des veillées comme celle ci. Le docteur, qui devise avec le mari, le curé qui s’approche, les voisines qui psalmodient des prières, ma fille qui pleure à ma tête de lit.

Seul Gaston, ma fierté ne dit rien, il est fort et semble par sa jeune présence me soutenir et se dire que peut-être un espoir subsiste.

Mais non, maintenant je les vois à peine et je les entends dans un lointain bourdonnement, je sens  un baiser, peut-être Jules ou Gaston ou Germaine, ou Pierre ou Charles ou Achille.

 

Louise est morte le 27 mars 1917, son mari Jules continua sa vie, qui elle s’avéra assez longue.

Il s’occupa comme il put de petit Pierre qui souffrait d’infantilisme. André se maria en 1922, Edmond en 1920, Gaston en 1926 et Jules en 1928.

Jules céda sa ferme de la Belle étoile à Edmond qui la conserva et la transmit à son fils Marcel.

Jules Perrin décéda en 1942 au hameau de Voultron.

Quand à Charles, c’est mon grand père, il eut une nombreuse famille et tous ses enfants naquirent à Sablonnières.

Pour une raison inconnue ils quittèrent ce village dans les années 1930 et se fixèrent à Rampillon, toujours en Seine et Marne.

Mon grand père Charles que je n’ai pas connu est mort en 1952 à Luisetaine à l’endroit  où il avait pris sa retraite.

Ma grand mère Thérese que j’ai bien connue est morte en 1982 à l’hôpital de Provins.

Ils ont eu une nombreuse descendance, mais de leurs enfants ne survit que ma mère Yvonne née en 1927 à Sablonnières.

Mais ceci est une autre histoire .

Fin

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 67, la grande guerre

 

Charles Perrin

fils de Jules Joseph et de Louise Aimée Groizier

commune de Sablonnières, ferme de la Belle Étoile

1913

Je n’avais pas l’âme d’un soldat et ce fut avec bonheur que je fus exempté de service militaire. Pour une fois que mes crises d’épilepsie me servaient à quelque chose.

Bloqué trois ans à faire le guignol une arme à la main, non vraiment très peu pour moi, mes deux frères aînés n’avaient pas non plus été retenus. Par contre mes frères qui venaient derrière nous, visiblement n’y couperaient pas.

J’avais d’autres préoccupations, la première c’était la mauvaise affaire dans laquelle je m’étais fourré. Au cours de l’une de mes sorties bien arrosées, sur un pari idiot j’ai baissé mon pantalon. Pensez donc, devant la maréchaussée cela n’avait guère été apprécié. Outrage à la pudeur qu’ils avaient dit, 100 francs d’amende. Ce n’était pas une bagatelle, en plus je ne voyais pas où se trouvait l’outrage il n’y avait même pas de femme.

Mais là n’était pas l’essentiel, j’avais au cours de l’une de mes virées rencontré une femme. Elle habitait La Chapelle Véronge avec sa mère, son beau frère et ses demi- frères.

Pour être précis si son cœur était à prendre son pucelage ne l’était plus. Thérèse comme beaucoup d’autres, s’était laissée prendre aux jeux de l’amour ou laissée prendre tout court. Elle ne m’avait pas raconté les circonstances de la conception de Madeleine mais je présentais que cela avait du être un drame. Elle n’avait que dix sept ans. Lorsque je la rencontrais, elle était un peu plus âgée et ne demandait qu’a partir de chez elle. Je lui fis mes yeux de séducteur, je la fis rire et rapidement je l’amenais à ce que nous désirions tous. A nos jeux, nous accordâmes une grande prudence, il convenait de ne pas se retrouver grosse trop rapidement. Mais Thérèse avait acquis certaines connaissances et ne se fit pas piéger deux fois.

J’étais tellement fou amoureux d’elle que je lui aurais promis n’importe quoi. Elle en profita bien car à l’issue d’une joute amoureuse elle me fit promettre de reconnaître le petit fruit d’un autre.

Peu m’importait de prendre la responsabilité d’élever une enfant qui n’était pas de mon sang, peu m’importait de m’occuper d’un champ défriché par un autre, peu m’importait de m’enivrer de senteurs de plantes que je n’avais pas plantées. Je l’aimais, la désirais et voulais la marier.

J’annonçais cela au père et elle l’annonça à ses parents. Cela ne posa aucun problème, mes parents étaient plutôt contents, j’étais le premier de la famille à prendre femme. Certes ils furent un peu décontenancés quand je les prévins que je prenais à mon compte la petite Madeleine, que c’était moi le père et que nous n’avions rien dit parce qu’elle était trop jeune. Tout le monde fit semblant d’y croire , mais personne n’y crut.

La noce eut lieu à La Chapelle Véronge chez les Chanu. Ma belle mère était une très belle femme qui n’avait pas encore quarante ans, je me pris d’ailleurs de rêver mais bon arrêtons les divagations. Elle avait eu Thérèse à dix neuf ans dans des conditions un peu similaires que dix sept ans plus tard sa fille, et c’est pour cela que ma femme portait le nom de Bonnot comme nom de jeune fille.

Chez les Bonnot on était donc fille-mère de génération en génération.

Prendre femme n’était point difficile le plus dur était de nourrir ma nouvelle famille. J’eus la chance de trouver un fermage sur Sablonnières et je me mis à l’ouvrage. Mon père ne croyait pas que je puisse y arriver tant ma réputation de bon à rien n’était plus à faire. Eh bien je m’efforçais de lui prouver le contraire.

 

Jules Joseph Perrin

commune de Sablonnière ferme de la Belle Étoile

1914

Comme tout le monde on a suivi  les événements dans les journaux, ce n’était certes pas notre préoccupation majeure car nos travaux agricoles prenaient le pas sur tout mais tout de même l’inquiétude montait.

Nous autres on ne comprenait guère les liens de causes à effets entre l’assassinat de l’héritier Autrichien par un Serbe avec la Russie, l’Allemagne et les Français.

Quoi qu’il en soit quand le tocsin a sonné et que nous nous sommes précipités à lire l’ordre de mobilisation générale affichée sur les murs de la mairie on tomba du cul.

Pour les jeunes se fut le départ immédiat et pour nous autres les vieux la perspective de moissonner sans la force vive de la jeunesse.

Il faut bien dire que le départ se fit dans la liesse , les jeunes chantaient, riaient, se saoulaient de vin et de baisers de jeunes filles. Tous ces gosses se voyaient déjà à Berlin à boire la bière allemande, à se couler dans les reins des Gretchens et jouir de leur ventre gras. Même certains de plus cultivés et pouvant avoir un esprit critique plus acerbe se laissaient tromper par l’ambiance générale. Les instituteurs voulaient se repaître dans la patrie de Goethe et les curés se voyaient bien évangéliser ces terres protestantes.

Nos généraux, eux étaient confiants en notre belle machine de guerre, ils avaient étudié Napoléon et Clausewitz alors en avant sabres au clair. Pantalons rouges, képis sur la tête, à mon commandement, face aux mitrailleuses lourdes teutonnes, il fallut rapidement déchanter. Un mois après l’entrée en guerre, on entendait gronder le canon sur la Marne.

Ce fut une belle panique, nos belles troupes ramenées à cent kilomètres de Paris, allait-on rejouer la même partition qu’en 1870. Heureusement non, nos vaillants soldats bloquèrent les hordes impériales, mais cela en était fini de la guerre rapide. Nos hommes s’enterrèrent et moururent et moururent encore.

Chez nous à la Belle étoile, personnellement j’étais trop vieux, le Achille était exempté, il n’y a avait plus à y revenir, André ne fut pas confirmé dans son invalidité car vu le nombre de morts et d’éclopés,on avait besoin d’hommes. Il fit une belle guerre, pieds gelés à la côte du Poivre à Verdun puis blessé au bois des Caurières toujours à Verdun le 13 septembre 1917, pour un boiteux c’était généreux.

Le Charles, lui ne partit pas et m’aida pour les moissons c’était courageux car il avait aussi les siennes à faire, en mai 1917 toujours avec un besoin criant de chair à canon on le classa en service armée, deux mois plus tard il était de retour, vraiment rien à en tirer de notre épileptique.

Le René,  il eut moins de chance, sous les drapeau pour son service puis incorporé presque aussitôt pour cette foutue guerre. Au 154ème régiment d’infanterie qu’on l’envoya puis au 294ème jusqu’au mois de mai 1918. Après plus de nouvelles, on le présuma prisonnier puis mort et enterré dans les glaises de la Somme.

Pour Edmond cela avait bien commencé, réformé pour bronchite, c’était peu de chose en effet mais que faire d’un malade des bronches dans les eaux des tranchées. La réponse vint en 1915 car il fut incorporé, 106ème, 155ème, 154ème, puis 32ème d’artillerie. Une belle guerre avec un galon de caporal, plusieurs citations, croix de guerre avec étoile de bronze et d’argent, médaille militaire. Surtout il eut le bonheur de revenir entier, bien que les séquelles de ses blessures et bien sûr sa faiblesse de complexion pulmonaire lui gâchèrent un peu son retour.

Puis le dernier mobilisé Jules, belle campagne, médaille militaire comme son frère, blessé à la main avec amputation, encore un qui en ressortira pensionné..

Les Perrin globalement avaient donné de leur sang et de leur temps. ils en étaient revenus, sauf mon pauvre René. Il est vrai que la majorité des familles perdirent un enfant. 

Sale guerre , mais heureusement nos dirigeants nous affirmèrent qu’elle serait la dernière.

 

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 66, la vie à Sablonnières

Femme de Jules Joseph Perrin

Commune de sablonnières, ferme de la belle étoile .

1904

Papa était parti un beau matin alors que nous l’avions ramené à la maison pour lui apporter des soins. La veille au soir alors qu’on l’entendait râler dans la pièce voisine nous nous étions dit qu’il ne ferait plus de vieux os.

Alors que je tentais de lui faire avaler de la soupe il m’avait demandé comme une ultime grâce de l’inhumer à Verdelot. Pas de problème majeur à cela ce n’était pas si loin.

Comme il n’était pas bien je me décidais à le veiller, à l’ombre de ma chandelle j’ai vécu ses derniers instants, à quoi pensait-il, que ressentait-il ? Rien dans ses yeux ne me donnait de réponse. Bizarrement ma loupiote s’est éteinte, quand je l’ai rallumée,  il était mort.

Son âme avait-elle éteinte la lueur pâle de mon éclairage, j’en frissonnais et dans un cri je réveillais la maisonnée.

On l’enterra à Verdelot près de maman avec la famille réunie, Louis, Marie et Jules , on se promit de se revoir comme à chaque enterrement et comme dans chaque famille en sachant pertinemment qu’il n’en serait rien.

Il me tardait maintenant de rentrer pour récupérer Gaston mon dernier né que j’avais laissé en nourrice chez une connaissance.

Oui, comme je vous en avais parlé ce que je redoutais, était bien arrivé. Le Jules a qui il répugnait d’interrompre l’acte m’avait ensemencé une neuvième fois. Cette fois ci serait la dernière, tant pis il n’aurait qu’à aller en voir une ailleurs.

Mon fils aîné Achille avait- été exempté de service militaire, c’était tant mieux car le père avait besoin de lui. Dans les journaux, on parlait que le service militaire allait devenir obligatoire, plus de tirage au sort et plus d’exemption, c’était égalitaire, c’est sûr mais tous nos jeunes allaient devoir partir. J’espérais que la loi n’atteigne pas mon second fils André qui bientôt atteindrait ses vingt ans.

On avait mis mon fils Charles en apprentissage chez Métais le maréchal ferrant, car au grand désespoir de Jules il n’était pas capable de tuer un cheval.

Alors on fit l’opposé et il fut chargé d’apprendre à en prendre soin.

Mon mari disait qu’on en ferait pas grand-chose de ce gosse, toujours à traîner, toujours à courir derrière les filles et toujours à faire des crises. J’entendais bien les récriminations de mon bonhomme, mais quoi faire quand le ver est dans le fruit. On avait beau le talocher, le punir rien ni faisait, à l’école il était bon à rien, quoique l’instituteur lui reconnaisse une intelligence certaine.

René lui comme ses ancêtres s’activait comme petit valet dans les fermes du coin, lui au moins n’avait pas le vis rivé au corps.  Pour les autres ma foi ils allaient encore à l’école de monsieur Rayé.  Mais pour Jules cet élément de modernité n’allait pas sans répugnance. Germaine ma fille allait l’école des filles chez Léontine Nolin, celle là trouvait grâce aux yeux de Jules car elle était mignonne, je t’en foutrais moi une gamine qu’elle était.

Le village commençait à bien changer et nous avions à disposition des choses que seuls les habitants des villes pouvaient acheter. Avant, nous devions attendre le passage des colporteurs, maintenant chez Louis Laurent nous trouvions plein de babioles pour nous faire belles, on appelait cela des nouveautés, cela venait de Paris. Moi je n’avais pas de sous et pourquoi se faire belle pour se tremper les mains au bateau lavoir que la commune nous avait installé sur le Morin.

C’est bizarre mais j’aimais ce bateau alors que j’aurais facilement pu aller aux lavoirs de Vautron , de la Noue où du bois Frémy. Ils étaient aussi gratuits mais bon nous les femmes on se repartissait par affinité. Certaines n’hésitaient pas à trimbaler leur brouette pleine de linge sur plusieurs kilomètres pour se retrouver avec des connaissances qu’elles aimaient.

C’était mon cas, Jules disait que j’étais bavarde comme une pie et que je méritais bien une trempe de temps en temps pour cela. Cela me faisait rire j’étais tranquille de ce coté là, il était doux comme un agneau, au contraire de beaucoup d’autres qui ivres bâtaient leur femme comme plâtre. Moi du Jules j’en faisais ce que je voulais, je le menais par la braguette et par le bout du nez.

Jules Joseph Perrin

commune de Sablonnière ferme de la Belle Étoile

1911

J’étais maintenant bien installé à Sablonnières, il me semblait que j’avais toujours habité cet endroit.

J’avais arrêté de faire l’équarrisseur, ce métier ne me convenait pas vraiment et un retour à la terre s’imposait.

Mon fils Achille qui équarrissait avec moi s’était lassé lui aussi et il jouait maintenant le domestique de ferme chez mon ennemi Picot au hameau de la Noue. Pour sûr ce n’était pas une grosse perte, il mangeait plus qu’il ne me rapportait. André lui aussi avait joué les traitres en se sauvant de mon emprise. Là aussi pas une grosse perte car ce foutu andouille avait trouvé le moyen pendant son service militaire de se blesser et d’avoir une invalidité. En bref tout le monde l’appelait le boiteux , heureusement que ce maladroit n’avait été incorporé que dans un service auxiliaire.

En ce moment le Charles lui était en train de se promener , sûrement à renifler les effluves d’un jupon féminin. Nous avions reçu une lettre de lui nous indiquant qu’il avait été réformé à cause de son épilepsie. Sur mes trois premiers fils pas un n’étaient capables de tenir un fusil, des bons à rien voilà tout. René lui le quatrième était maintenant une recrue au 154ème d’infanterie, il devait rejoindre son corps au mois d’octobre. Il était un peu inquiet de partir dans la Meuse, lui qui n’avait vu que le clocher de son village et celui de Verdelot.

Edmond, le suivant me servait de charretier, il maîtrisait mieux que personne les attelages, je dois dire qu’il me surpassait largement. Je crois que si je devais donner ma ferme c’est à lui que je la léguerai.

Pierre mon garçon âgé de quatre ans présentait quand à lui un réel retard, on eut dit un bébé. Il ne sortait guère des jupes de sa mère et quand je gueulais, il tentait réellement de s’y réfugier.

A part cela tout marchait bien, les terres de la ferme rendaient bien, avec ma Louise on formait un couple heureux, indestructible, nos ébats n’étaient certes plus aussi fougueux ni aussi fréquents, mais au moins nous étions libérés de la crainte de l’enfantement.

Quand à mon dernier fils le Gaston et aux dires de l’instituteur on pourrait aisément lui faire passer son certificat d’étude, il avait une bonne caboche. Par contre pour aider sa mère à l’étable ou au bois nous ne pouvions rien en tirer. Il avait toujours à lire quelques choses. Il n’y avait pas de livre à la maison alors le bougre lisait le journal ou bien des livres prêtés par le curé Lelong. Je n’aimais guère qu’il lise la vie des saints ou d’autres conneries du même genre, mais Louise me disait l’essentiel c’est qu’il apprenne.

On verrait bien mais pour en faire un paysan, il ne fallait quand même pas ce qu’ils appelaient le baccalauréat.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 65, une triste déchéance

Félix Médéric Groizier

hameau de Pilfroid

Commune de Verdelot

1904

A pilfroid le monde avait bien changé, j’étais le dernier de la famille Groizier a habiter ici. Je savais que je n’y habiterais plus très longtemps, un vague pressentiment me tenaillait en permanence et je redoutais le soir de me coucher, je restais là à traîner dans le noir à me chauffer devant un restant de braises.

J’observais par ma petite fenêtre l’activité qui régnait chez mes voisins. Je me délectais de cette innocente marotte. Il y avait tout d’abord le Frédéric Delaitre et sa femme la Zoé, ils avaient le même age que moi et avaient vu les mêmes choses. Avec lui je parlotais toute la journée et nous allions au village boire une chopine. Moi quand je rentrais gris je n’avais plus personne pour m’engueuler mais lui la vieille Zoé qu’est-ce qu’elle lui passait. Cela me rappelait qu’un jour la mégère je l’avais collée d’un peu près et qu’elle ne m’avait pas repoussé.

Un acte sans importance , une impulsion animale, maintenant à la voir je vous garantis que je ne la serrerais plus, un vieux pied de vigne tout desséché et rabougri.

La zoé avait comme amie Alexandrine Dutillet, sur leur banc ces deux commères refaisaient le monde. Rien que des vieux à Pifroid, pas loin car Félicité Fusier avait dépassé les quatre vingt ans. Je le connaissais moins que Delaitre mais bon sa poire était bonne et il avait le vin gai.

Les plus intéressants, était la famille Hennequin, le père Alexandre était ouvrier agricole comme on disait maintenant, il était au chômage c’est à dire qu’il ne travaillait pas. Moi je vous garantis qu’à soixante ans, du boulot j’en avais, d’autant que son fils un bon rien celui là ne faisait rien de ses vingt ans.

Mais mes yeux n’allaient que vers la dernière maison celle d’un autre Hennequin, le Félix travaillait chez Verdier à l’Aulnoy pas cossard celui là. Sa femme Ernestine faisait quand à elle les délices de mes vieux jours. Mon dieu qu’elle était belle ou du moins c’était l’image que je m’en faisais, rien de ce qu’elle faisait dehors ne m’échappait. Je jouissais du spectacle lorsqu’elle remontait l’eau de son puits et que sa poitrine sous l’effort semblait sortir de son corsage. Je la voyais quand le matin elle jetais son pot, elle regardait à droite à gauche comme pour ne pas se faire voir. Moi je m’imaginais bien le spectacle. Cela me suffisait pour me rendre heureux. Les petits de cette nombreuse famille venaient jouer sous ma fenêtre, d’entendre des cris d’enfants animait le hameau qui sans cela serait une avant cour du cimetière de Verdelot.

Il restait aussi au fond du quereux la famille Viet, le Clément lui aussi était au chômage, décidément à Pilfroid c’était un métier. Sa femme Joséphine était la petite fille de Nicolas Perrin et donc une petite cousine de ma défunte femme. On se saluait mais je ne les fréquentais pas en tant que famille.

Mon environnement était réduit mais je m’en satisfaisais, jamais je n’aurais été à Sablonnières chez ma fille ni à Bellot chez mon fils.

Mais dans la vie on ne fait pas toujours ce que l’on veut, un jour je fus pris d’un coup de faiblesse, plus rien n’allait , mes jambes ne me portaient plus, ma tête me tournait, je dus rester au lit. Ce fut Zoé qui ne m’apercevant pas sur le pas de ma porte entra chez moi et me trouva alité. Ils furent tous très gentils et l’on s’occupa de moi. Mais bientôt la solidarité des voisins ne fut plus suffisante et Hennequin envoya son jeune fils faire prévenir ma fille que j’étais au plus mal.

Avec Perrin elle vint me voir et fit venir un médecin. Le diagnostic fut sans appel, je me remettrais peut-être mais en attendant je ne pouvais rester seul. On me monta avec peine dans la charrette de mon gendre et on m’emmena à la Belle étoile la petite ferme où le Jules jouait les tueurs de chevaux en fin de vie.

Mon état ne s’améliora pas et ma fille fut contrainte de me donner la becquée et de me laver le cul, quelle déchéance et quelle humiliation. Au fond de moi j’avais décidé d’abandonner la partie, j’étais mort. Je n’espérais qu’une chose que l’on m’enterre à Verdelot avec ma Marie Louise et non pas dans le cimetière de Sablonnières qui m’était inconnu.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 64, la belle étoile

commune de Bellot hameau de Saincy

1899

Cela faisait quelques mois que nous avions enterré ma belle mère, elle était partie entourée de tous mais était-elle partie aimée de tous je n’en savais rien. Moi c’était ma tante et ma belle mère, cela ne me fit ni chaud ni froid, j’avais d’autres préoccupations, notamment l’achat d’une petite ferme à Sablonnières. Ma femme avait un peu de peine, le moment était difficile d’autant qu’elle avait beaucoup d’inquiétude pour notre dernier né, Pierre Paul, il avait une tête bizarre et nous paraissait pas bien vaillant.

J’étais en pleine discussion quand je vis le garde champêtre,le père Joyeux approcher, il vint à moi et se présenta. Immédiatement je sus ce qu’il allait me dire. Mon vieux avait cassé sa pipe, comme cela sans rien dire dans son sommeil, je trouvais que c’était une belle mort, mais tout de même quelle surprise, je l’avais vu la semaine précédente et c’est tout juste si il ne faisait pas de projet d’avenir. Il n’aura pas vu le nouveau siècle et Dieu sait si il le désirait, car toutes les nouvelles innovations le passionnaient.

Je pris la route avec mes aînés et je revis mes frères que ne n’avais pas vus depuis mon mariage.

C’est toujours aux enterrements qu’on se rencontre.

Lorsque je suis arrivé le père avait été préparé et reposait tranquille sur son lit.

On lui avait passé son beau costume lui qui en avait horreur. Ses mains était jointes et je voyais luire un chapelet de nacre. J’étais un peu interloqué car mon vieux berger de père avait en détestation toutes les bondieuseries. Mais le poids des traditions, nos coutumes chrétiennes après tout, rendaient comme une sorte d’hommage au défunt. On allait pas l’enterrer comme un chien, alors un peu de décorum et une belle messe ne feraient pas de mal.

Après l’inhumation on mangea un morceau et on évoqua les formalités pour hériter des biens du père.

Il fallait pas s’imaginer que nous aurions grand chose, mais finalement le bas de laine était assez fourni. Cela allait faire basculer mon destin. Enfin j’allais concrétiser mon rêve la ferme de la Belle étoile serait à moi.

L’affaire fut bientôt conclue et je devins propriétaire.

Ces quelques arpents de terre se trouvaient sur la commune de Sablonnières et l’on déménagea. Je dois le dire j’étais bien le seul à me réjouir, le restant de la famille qui avait pris ses aises sur Bellot était assez réticent.

Mon intention première était de cultiver les quelques arpents de mon petit domaine mais finalement je me fis équarrisseur.

Ce n’était pas que j’aimais tuer et dépecer des bêtes mais bon il fallait bien que quelqu’un le fasse et il y avait l’opportunité de gagner un peu d’argent. On nous les amenait ces haridelles finissantes, ces vieilles juments autrefois fières porteuses, ces chevaux de labours travailleurs, solides et obéissants qui d’un pas lourds sentaient qu’ils allaient mourir. Leurs yeux semblaient pleurer et imploraient la pitié,certains dans un hennissement pleurnichard faisait penser à des êtres humains qui souffraient et geignaient. Non je n’aimais pas cela mais il fallait s’endurcir. Le sang, les excréments et les boyaux devenaient mon quotidien. On m’amenait les bêtes mais évidemment je me déplaçais aussi lorsque la bête était morte sur place ou qu’elle ne pouvait plus arquer.

Je fis le travail seul puis mon fils Albert me donna la main tant il y avait du travail. Parfois les durs paysans pleuraient aussi de voir partir leur compagnon de labeur, on eut dit qu’ils perdaient un être proche.

Concernant le Achille il eut de la chance car il fut exempté de service militaire, cela m’arrangeait beaucoup à vrai dire. Le André lui commençait à travailler dans les fermes du coin, il était pas bien costaud avec sa petite taille mais comme le travail ne manquait pas il trouvait quand même à s’employer.

Louise aimée Groizier

Femme de Jules Joseph Perrin

Commune de sablonnières, ferme de la belle étoile .

1900

Nous étions dans un nouveau siècle et je dois dire qu’il se passait des choses bizarres, un jour on vit arriver au village un drôle d’engin qu’on appelait automobile, cela faisait un bruit effrayant, puait et pétaradait. Nous fumes intrigués et l’on se moqua du conducteur quand ce qu’on nommait un moteur arrêta de fonctionner, il n’avait plus d’essence et devant la population hilare il dut repartir dans une carriole tirée avec un bon canasson pour rechercher du précieux liquide à la ville.

Le Jules il était pas près d’avoir ce genre de chose, moi ce que j’aurais aimé dans la marche du progrès c’était que nous les femmes nous puissions ne plus avoir des trallés de gosses. Mais là le progrès n’était pas arrivé jusqu’à nos ventres. Il existait bien ce que les femmes les plus délurées du village nommaient des capotes . On en rigolait comme des folles et toutes ont imaginé nos maris avec ce bout de latex sur le sexe. Bien peu l’avait essayé mais celles qui avaient été domestiques à Paris disaient que c’était très employé et vendu dans les bureaux de tabac.

Tout cela pour dire que j’avais déjà huit enfants à trente huit ans et que je commençais à en avoir marre, du cycle gros ventre, accouchement, allaitement.

Je voulais maintenant en finir mais vous vous doutez bien que le Jules était des plus vigoureux et pas disposé à me laissé tranquille. Avouons tout de même que parfois j’éprouvais un peu de plaisir mais que de simplement l’évoquer cela me fait monter le rouge aux joues.

Si Achille n’était guère conséquent, André était malingre et Charles était épileptique il me semblait que mon dernier le petit Pierre n’aurait rien à leur envier en déficience. A trois ans il ne marchait toujours pas et semblait complètement attardé. Jules ne voulait pas en entendre parlé et moi je dois dire que j’en avais un peu honte. Un vieille du village me cracha même au village que ce n’était que le fruit de notre honteuse copulation entre cousins . J’ai préféré ne pas répondre, baissant la tête et poursuivant mon chemin. Heureusement René, Edmond, Jules étaient de beaux petits garçons et ma Germaine promettait d’être une bien jolie fille .

Lorsque le temps le permettait j’allais rendre visite à mon père à Pilfroid, le pauvre commençait à dépérir, il avait dépassé les soixante dix ans et toutes ces années à travailler dur l’avaient complètement miné de l’intérieur. Je ne savais si nos visites lui faisaient plaisir tant il était renfrogné. Il n’y avait guère que la Germaine qui le faisait sourire. Elle lui montait dessus lui tortillait la moustache, mettait sa casquette et lui faisait des bises dans le cou, toutes ses choses qu’il n’aurait pas supportées en son jeune age avec nous. Sa petite fille en faisait ce qu’elle voulait, cela s’égaillait et c’était le principal. Un jour je lui ai demandé si il voulait venir chez nous, il a refusé, heureusement car je n’en avais pas parlé à Jules. Il voulait crever à Pilfroid là où il avait toujours vécu, bien c’était son choix, mais il arrivait bien un moment où il ne pourrait plus rester seul.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 63, encore un départ

Jules Joseph Perrin fils de Joseph Alexandre Napoléon

commune de Bellot hameau de Saincy

1896

Officiellement nous avions changé de commune mais de notre nouvelle maison on voyait l’ancienne, j’avais trouvé où nous loger au Saincy un hameau de Bellot, la frontière entre les deux communes se nommait le ru de ville, mince filet d’eau qui courait près du bois de Corbier. Donc même bois, même champs, même terre lourde et grasse, seule la maison était plus grande. Il le fallait car Louise avait bien œuvré, Albert, André, Charles, René, Edmond Jules, Germaine.

Albert à treize ans était déjà un beau petit valet, apprécié par tous, pour sûr on ne lui donnait pas de gros gages, c’était déjà beau qu’il fusse payé.

André et Charles allaient encore un peu à l’école mais forcément à la belle saison ils faisaient comme tous, ils désertaient les bancs d’étude pour aller étudier la vraie vie.

Charles nous inquiétait un peu, car souvent il faisait des crises, cela lui prenait subitement, il avait des convulsions, ses yeux tournaient dans tous les sens, ses bras se raidissaient et il était pris d’une forte fièvre. Nous étions complètement démunis, cela lui prenait n’importe où.

Une fois il fit une crise à l’école et l’instituteur ne voulut plus le reprendre.

Le docteur disait qu’il n’y pouvait rien, c’était bien la peine de faire des études pour dire des conneries pareilles. Il avait aussi quelques absences ce qui faisait dire à mon beau père que si je n’avais pas culbuté sa fille nous n’aurions pas d’idiot dans la famille. Cela me mettait hors de moi vivement que ce vieux con tire sa révérence.

Nous approchions doucement de la fin du siècle, il y avait pas à dire cela faisait bizarre de se le dire.

Nous allions participer à quelque chose d’unique.

Depuis mon enfance il y avait eu beaucoup d’améliorations dans nos campagnes, les bêtes étaient sélectionnées et les grains aussi, les rendements étaient ainsi meilleurs. D’autres parts le vignoble Seine et Marnais avait été dévasté par le phylloxéra. On avait pas replanté avec les croisements américains, à quoi bon le vin était mauvais.

Moi je s’yeutais une terre à acheter, les prix avaient tendance à baisser.

Avec tous ces enfants autour de nous la Louise faisait souvent sa mijaurée, j’avais connu cela quand le père était à la maison. Madame était bloquée, c’était vraiment n’importe quoi faire l’amour, pisser, étaient des choses bien naturelles. Alors moi quand j’avais des envies c’était pire qu’une bataille, c’était la guerre entière qu’il fallait que je livre. Pas de bruit, attendre que les enfants dorment, comme si mes lascars ne savaient pas ce que nous faisions.

Je vous dis pas comme je me suis fais engueuler un soir en rentrant, madame ne le savait plus alors nous savions que le huitième était en route, la soupe à la grimace, le cul tourné.

J’oubliais un drôle de type passait dans les villages pour prendre des photos, ma femme aurait bien été tenté mais pour quoi faire, pourquoi dépenser nos sous pour des peccadilles. Non l’argent c’était de la terre et uniquement de la terre

Marie Louise Augustine Perrin femme Groizier

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1898

Mon corps ne répondait plus guère, perclus de douleurs du matin au soir. Je marchais penchée, mon dos se refusant à se relever. J’avais pris beaucoup de poids ces dernières années, je ne ressemblais plus à la belle femme d’autrefois. Le Médéric toujours plein de gentillesse disait que je ressemblais à une grosse cocotte en fonte. Il pouvait bien se moquer, lui n’avait plus un cheveu sur le caillou, sa bouche ne portait que chicots noirs et puants et son sexe flasque manquait d’une saine vigueur. Heureusement sa vigueur qui s’éloignait me laissait enfin tranquille, j’avais quand même plus l’age de lever ma chemise.

Tous les enfants étaient mariés maintenant, Louis avec la cousine Berthe Hardy, Louise avec le cousin Jules Perrin, Marie avec Alphonse Lafolie et Jules avec Louise Spément.

Jules était le seul qui habitait Pilfroid, il travaillait encore quelques fois avec son père mais son rêve était de devenir cocher. Sa petite femme était pleine de prévenance pour moi. Elle portait mes charges lourdes me gâtait parfois de petites friandises car elle faisait souvent des bons gâteaux.

D’ailleurs le fils lui avait acheté une cuisinière en fonte, il y a pas à dire c’est bien plus pratique que le foyer de la cheminée.

Je voyais souvent mes petits enfants du coté de Jules, je peux dire que je les avais souvent dans les pattes, c’était réconfortant. Le Médéric y travaillait plus guère, des petits travaux qu’on lui donnait comme une aumône c’est dur de ce dire qu’on a plus que la force d’un enfant alors qu’avant vous abattiez le labeur d’un bœuf. La vie s’écoulait lentement, mais inexorablement, on passait le plus clair de notre temps à se regarder dans le blanc des yeux le cul dans la cheminée, j’avais tout le temps froid.

Médéric qui ne tenait plus la barrique s’endormait au bout de quelques canons, j’avais la paix. Je savais que ma vie désormais serait courte, alors je méditais et ressassais mes souvenirs.

Je n’étais jamais partie de Verdelot et de Pilfroid mon horizon se restreignait à ces quelques collines et aux rives enchanteresses du petit Morin.

Puis vint la dernière épreuve, celle la plus redoutée, celle du départ. On en connaît pas la destination finale ni la durée. Mon éducation me portait à croire à une vie après la vie, un paradis disait le curé. Je ne pensais pas avoir mérité un enfer quelconque mais plus j’avançais en age plus je me faisais la réflexion que mon âme pourrirait bien comme le reste de mon corps dans le cimetière communal.

Je me doutais aussi que je n’y serais guère visitée, que la terre recouvrirait la terre que l’herbe recouvrirait cette terre et que de l’inconnu je retournais à l’inconnu. Un néant d’existence, mes enfants dirait ma mère, mes petits enfants dirait la vieille et les suivants ne diront rien car je serai disparue à jamais et physiquement et dans la mémoire de tous. C’était ainsi, un jour je pris froid, trois fois rien, une petite toux, une petite fièvre. Puis la toux se fit plus dure, plus tenace, je tremblais de fièvre sous ma couette de duvet d’oie dont j’étais très fière.

Le vieux s’inquiéta, il s’affola, appela les enfants à l’aide. Je pensais intimement que c’était inutile

Je n’étais plus la vie partait comme du sable dans une main.

Cela me parut durer une éternité, tout le monde s’agitait autour de moi, le prêtre que je reconnaissais à sa soutane et à son charabia, puis je crois que je reconnaissais Louise et au fond son mari.

Fils, filles, gendres,nièces , neveux, amis, le curé le maire tous dansaient autour de moi. Je ne voyais plus mon mari, mon homme, mon compagnon mon amant, mais je savais que c’était lui qui me tenait la main et pleurait en silence à ma tête de lit.

Je ne savais plus quel jour on était, lundi ou jeudi peu m’importait, je ne souffrais pas, des lumières, un halo de blancheur puis plus rien.

 

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 62, la noce régulatrice

Marie Louise Augustine Perrin femme Groizier

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1885

Enfin tout s’éclaircissait, la situation compliquée de ma fille et de notre famille allait s’arranger. Dans quelques heures ma fille serait unie à son séducteur.

Je la regardais là en train de faire téter son petit bâtard. Bientôt il ne le serait plus et porterait le nom de son père. Mon cœur se pinçait, car enfin ce petit Achille je l’avais un peu élevé, alors le voir partir me serrait la poitrine.

Mon frère Joseph était venu de La Saulsotte le village qu’il habitait dans l’aube, lui aussi avait eu rude à faire avec sa dernière fille Joséphine qui je crois s’était mise dans le même cas que Louise.

Il était prématurément vieilli ce berger, est-ce ses turpitudes avec l’une de mes nièces que l’on m’avait contées.

Il y avait aussi mes neveux que sûrement je n’aurais pas reconnus. Les noces c’est comme les enterrements, on revoit tout le monde. On se fait  la promesse de se revoir, mais jamais on ne tient parole.

Le Jules, il était là à parader je le savais qu’il voyait encore ma fille en cachette, comment en aurait-il pu être autrement. Heureusement le fait d’allaiter à permis qu’elle ne retombe pas enceinte. Le fait d’être de la même famille réduisait le coût de la noce et comme nous n’étions pas particulièrement fiers nous n’avons pas invité le ban et l’arrière ban de nos familles.

La noce fut vive et gaie rien ne nous empêchait de nous amuser après tout. Ma fille était mariée, le gosse avait un père, ils n’avaient plus qu’à s’installer.

Il nous restait encore le problème de ma deuxième fille, Marie pour tout dire avait le feu au cul, après son avortement de justesse elle n’arrêta pas ses libéralités. Est-ce avec le même garçon ou bien avec un autre, elle retomba enceinte et la garce encore une fois s’était bien gardée de me le dire.

Comme cette fois je ne m’en étais pas aperçue, la période passa et bientôt le bruit se répandit qu’une fille Groizier avait ouvert ses cuisses. Elle accoucha au mois de mars et c’est pour cela qu’il y a un braillard au fond de la pièce. Là aussi le père nous est connu et une régularisation se ferra quand les finances de celui ci pourront pourvoir à la noce.

De mon temps quand il n’y avait rien dans le bas de laine on gardait nos fesses au chaud. Maintenant tout va trop vite, les jeunes veulent tout, l’amour, des terres, et des machines du diable pour faire la besogne à leur place.

Heureusement mes garçons étaient plus sage, l’aîné avait une fiancé et les noces étaient prévues pour l’année prochaine. Le plus jeune ma foi, parait-il qu’avec sa gueule d’enfant, il faisait les yeux doux à une gamine du village nommée Louise Spément.  Je connaissais les parents et des accordailles seraient sûrement possible si les deux petits poursuivaient dans le même chemin.

La vie de parents n’était guère facile, comme notre vie en général d’ailleurs, bien que l’on commençait à voir une amélioration. Plus personne ne mourait de faim, les épidémies s’éloignaient et il y avait du travail pour tout le monde, enfin pour ceux qu’étaient pas feignants.

Louise Aimée Groizier

Femme de Jules Joseph Perrin

Commune de Verdelot, hameau de Pilfroid.

1886

Dans les premier temps de notre mariage il fut convenu que nous garderions mon beau père, celui si ne semblait pas vouloir retourner dans l’Aube. Il faut convenir toutefois que le vieux avait cumulé quelques biens et qu’il nous aida beaucoup.

Mon mari voulait devenir patron et posséder quelques terres. J’étais sûr qu’à force d’opiniâtreté il réussirait dans son entreprise.

J’étais un ventre terriblement fertile et quelques mois après mon mariage j’étais de nouveau enceinte, cela ne me déplaisais pas et à Jules non plus, il naquit le 14 août 1886 et on le nomma André c’était un beau bébé qui était venu sans problème.

Le vieux partit un peu après, je respirais et j’allais pouvoir vivre normalement. Je me sentais épiée avec lui et d’ailleurs le vieux cochon ne se gênait pas pour me reluquer. Cela me coinçait dans la satisfaction de mes besoins naturels, je ne faisais que lorsqu’il partait boire sa chopine au village. C’était pareil lorsque nous faisions l’amour, je le savais tapis dans l’ombre à nous entendre , le Jules cela ne lui faisait rien mais moi le lendemain je devinais à son air goguenard qu’il avait tout entendu.

Certes cela nous fit une rentrée d’argent en moins mais tant pis. Pour pouvoir travailler je donnais mes enfants à garder à ma mère. Je m’arrangeais pour donner le sein au dernier, nous les femmes nous étions bien coincées avec cela. Comment obtenir un bon travail avec nos absences, nous ne pouvions qu’être de la main d’œuvre de seconde main. Il paraît qu’un inventeur à créé une espèce de bouteille en verre avec une tétine qu’on appelle biberon , cela se nomme des Robert du nom du bonhomme. Quand j’ai parlé de cela à ma mère elle m’a regardé comme si j’étais une sorcière ou une mauvaise mère.

Mon frère s’est marié à Meaux le 8 mars 1886 avec Berthe Hardy, là aussi cétait un mariage entre cousins, c’est assez compliqué c’est le méli-mélo du hameau de Pilfroid. Nous y sommes tous allés, j’ai apprécié de sortir un peu de chez moi, c’est une grande ville où nous n’allons guère .

J’ai quand même attendu un peu avant d’avoir mon troisième, trois ans c’est long, nous pensions que nous n’en aurions pas d’autres.

L’accouchement fut difficile cette fois, j’avais calculé qu’il viendrait juste après Noël mais en fait il ne vint que le 6 janvier 1889, on le nomma Charles c’était un enfant un peu malingre et nous pensions qu’il allait passer, Jules lui fit couler de l’eau de vie de poires sur ses lèvres, il a hurlé et moi aussi. Les hommes peuvent parfois être complètement idiots.

Il paraît qu’à Paris on a construit une tour en fer, on a vu des photographies dans le journal,. C’est pour l’exposition universelle de Paris et ils vont la détruire juste après , quand on pense que certains n’ont pas à manger. Plusieurs personnes du village ont fait le déplacement, il faut dire que Paris s’est rapproché de chez nous avec le chemin de fer. Certains disent qu’on pourra bientôt aller partout en France. Je me demande bien pour quoi faire, qui va soigner  nos bêtes si l’on va je ne sais où. C’est encore une affaire pour ceux qui n’ont rien à s’occuper.

On nous rétorque que nous sommes des illettrés, des attardés et des bouseux mais en attendant c’est bien grâce à notre sueur que ces messieurs et dames de Paris se gobergent.

Pour nous les innovation des journaux c’est bien lointain, je me casse toujours les reins à tirer de l’eau, je m’épuise au lavoir et derrière le cul des vaches. Mon mari revient lui le dos brisé d’avoir fait les labours, d’avoir coupé du bois ou faucher un champs. Le soir nous n’avions pas cette fée électricité qu’on venait d’inventer, nous nous couchions dans le noir et nous nous levions de même. C’était des histoires de gens des villes, nous les paysans sans le sou on continuerait pour longtemps m’est d’avis, à vivre de la même façon.

Mais Jules disait que j’étais une femelle idiote et que je n’y comprenais rien.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 61, le cousin et la cousine

commune de Verdelot hameau de Pilfroid

1883-1885

Je le savais, nous le savions que cela n’était pas raisonnable, mais voyez vous depuis tout petit nous grandissions ensemble, elle chez ses parents moi chez mes tantes.

Nous étions complices, amis, on a tout fait en commun, les bêtises, les découvertes. Lorsque je repartais dans l’Aube chez mon père c’était à elle qu’étaient dédiés mes rêves.

Je la connaissais par cœur, nous n’avions aucun secret l’un pour l’autre. Je connaissais même son corps et elle connaissait le mien, on jouait au couple, au père et à la mère alors dès fois nous franchissions les limites que les adultes imposent aux enfants. Mais peu nous importait, je fus le témoin de sa poitrine naissante. Elle aussi me surprit en mes transformations. Mais ce n’était plus l’innocence, la petite fille que je m’amusais à embrasser partout maintenant me troublait . Elle maintenant était devenue pudique, ne voulait plus rien me montrer, sa chair blanche avait disparu sous ses cotillons. Il ne me restait plus que son parfum , un rien indéfinissable, flagrance de femme désirée. Agacé par sa répugnance à me livrer ce qu’elle me livrait autrefois je fus quelques temps à moins la voir, certes je la croisais nous étions de la même famille, mais je feignais l’indifférence. Mes songes étaient encore peuplés de sa silhouette.

Lors des fêtes au village je m’activais au près des autres filles et un soir je ne fus pas très loin d’enlever une citadelle vertueuse. Cela ne se fit pas mais Louise présente au bal vit mes tentatives de séduction. J’avais évidemment envie de faire l’amour à cette villageoise mais ce n’était après tout que tactique pour la rendre jalouse.

Cela réussit au-delà de mes espérances, car le lendemain les deux femmes se croisèrent sur un chemin isolé et se mirent une volée. Ce fut un beau combat qui enchanta le village entier. On eut dit deux folles, griffures, horions, touffes de cheveux arrachées. Louise eut son corsage arraché . Chacune de mes jalouses voulut humilier l’autre en voulant la fesser. Les spectateurs s’en mirent plein les yeux de ces culs blancs. Épuisées, honteuses, elles finirent chacune par abandonner la lutte et repartirent chez elle.

A la maison il fallut que Louise affronte sa mère et la main de cette dernière fut leste, le soir le père qui avait appris comme tout le village que sa fille s’était conduite honteusement voulut la punir encore. Ma tante de toute son autorité s’y opposa.

Le dimanche suivant je la raccompagnais après la messe, personne n’y voyait à mal nous étions cousins. Mais notre attirance avait atteint une fulgurance que rien n’arrête. Dans l’émergence d’un hallier elle m’offrit son corps je lui fis don du mien. Un baisser long et langoureux, des caresses, une mousse épaisse et duveteuse, l’odeur des arbres en fleurs firent que, elle me laissa soulever sa large jupe de laine. Je fus maladroit c’était la première fois, mais malgré notre embarras le moment fut charmant et en appela d’autres.

Mais ces instants de pur bonheur furent cachés par le résultat de notre amoureuse imprévoyance. Louise était pleine, aussi pleine de mon amour que pleine de mon enfant.

Je vécus là des moments bien délicats, avec Louise on ne savait pas quoi faire, tout a été examiné, le faire passer, l’abandonner, nous marier en catastrophe.

Moi courageusement le jour où Louise dut l’annoncer à ses parents je partis voir mon père dans l’Aube. C’était un peu lâche je l’avoue.

La réaction chez ma tante fut terrible, une fille mère engrossée par son cousin, le tableau n’était pas idyllique mais que faire. Après la volée de bois vert, il fallut bien faire quelque chose.

Ma tante qui avait des convictions, ne voulut pas entendre parler de jeter à la rue sa fille comme le préconisait mon oncle, alors le choix était forcément limité, élevé le bâtard seule ou bien se marier avec le salopard qui avait forcé la belle.

On garda l’option mariage,mais voilà je n’avais pas un sou, alors vous pensez que s’établir. On décida de nous marier à mon retour et quand j’aurai la bourse un peu plus pleine. J’acquiesçais à tout et devenais comme le fiancé officiel. La situation était bancale, devait-on continuer à nous voir intimement. Comme elle était grosse la nature nous freina un peu.

Albert Achille Groizier vit le jour le 9 octobre 1883. Je vis peu ce petit car mon métier de berger m’accaparait et de plus je n’étais guère le bien venu, mais en tous les cas, j’avais promis et je me devais de tenir parole.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 60, une liaison dérangeante

Louise Aimée, fille de Médéric et Marie Louise Augustine Perrin

Commune de Verdelot, hameau de Pilfroid.

1883

Moi de toujours j’étais la petite fille idéale, aucun mot plus haut que l’autre, fille soumise à maman, fille obéissante à papa. Je travaillais là où on me disait de travailler, j’avais été à l’école apprendre quelques rudiments de savoir. J’étais très liée à ma petite sœur, elle avait deux ans de moins que moi mais elle me dépassait en maturité . D’ailleurs elle devint femme en même temps que moi, nous dormions ensemble et nous partagions nos secrets. Le grossissement de nos seins fut pour nous un jeu délicieux au parfum d’interdit. Dans le silence de notre couche nous comparions notre pilosité au moyen de caresses innocentes et nous comparions la grosseur prometteuse de nos seins. Nous étions complètement différentes, elle était brune, charnue, à la poitrine forte, sa toison était riche dense et d’un noir de jais. Moi j’étais blonde comme les blés, mes seins ressemblaient à deux petites poires quand à mes poils ils ne formaient qu’un mince parterre à l’herbe rare. Je l’enviais et je la jalousais mais je l’aimais aussi d’un amour fou et inconditionnel.

Je m’étais donc dit que comme j’étais la plus vieille je devais me marier avant elle. Je me pris donc d’amitié pour un compagnon tuilier de l’Aulnoy Renault. Il était beau, grand, le sourire enjôleur, aucune fille n’avait d’indifférence pour lui. Mais c’est moi qui fut l’élue il me promit le mariage mais voulait afin qu’il n’y ai pas tromperie goutter un peu du fruit qu’il posséderait légalement.

Il faut bien être niaise, je l’étais assurément.

Un soir de janvier on se donna rendez vous, le temps nous était compté, on s’embrassa avec délectation.

Ce moment fut d’une intense complexité, j’avais comme de la fièvre, mes yeux mi clos ne voyaient que voyage. Mon ventre était noué mais je sentais sourdre en mes reins comme une source d’eau vive. L’atmosphère était comme ouatée, irréelle.

Pourtant la réalité me rattrapa quand mon amoureux me bascula dans la paille, j’étais sans défense mon corps le voulait même si mon instinct me disait non. Nous fîmes cela sans façon.

Je n’eus plus de nouvelle du garçon car le lendemain il était parti sur Paris. Il fallut bien que je me console. De toute façon ce fut une bonne chose que cet homme parte car j’étais évidemment amoureuse de mon berger . Je lui fis d’ailleurs savoir en me battant comme une blanchisseuse avec une rivale. Maman disait que j’étais la honte de la famille. Peut-être pas car ma sœur fit aussi des siennes

Mes pauvres parents furent dépités lorsqu’ils apprirent que ma sœur s’était aussi donnée à un homme et que sa jeunesse à la fertilité démoniaque avait fait qu’elle tomba enceinte. Mais Marie avait eu de chance la matrone avait interrompu la grossesse, mon père n’en avait rien su et ma sœur n’avait eu qu’à déplorer une bonne trempe mise par maman.

Moi j’attendais un geste de mon cousin voisin et confusément je savais qu’il arriverait mais que forcément comme nous étions liés par le même sang il y aurait encore des problèmes.

Joseph Alexandre Napoléon Perrin

Commune de la Saulsotte département de l’Aube

Année 1883

Ma liaison avec ma nièce n’était pas du goût de tout le monde, le maire du village me fit tout un problème et finit par enregistrer Louise comme étant ma femme, si cela lui faisait plaisir.

Moi je goûtais un sacré menu, la Louise avait quatorze ans de moins que moi, en d’autres époque cela nous eut valu  charivari. Les autres hommes étaient bien jaloux, leur femme ne pouvait tenir la comparaison. Ce que j’ai pu en entendre de commentaires.

Heureusement mes moutons ne parlaient pas et plus que jamais je les aimais, avec eux je n’étais jamais déçu.

Ma fille Joséphine lasse de supporter ma liaison était partie comme domestique à Provins. Enfin finalement elle était devenue ce que toutes les jeunes filles devenaient, une domestique de ferme, une servante, une pauvresse offerte à la concupiscence patronale et à l’avidité sexuelle de la valetaille. Je sais de quoi je parle , j’ai été l’un de ces ouvriers agricoles.

Par contre ce que je n’ai pas su tout de suite c’était que ma fille avait gardé des liens avec le fils du belge. Quand je dis des liens je suis assez modéré, le Victor Hacgeman il avait lutiné la Joséphine avant qu’elle parte et ma foi je ne sais comment il s’y prenait mais la relation avait duré. Comme de juste une relation qui s’éternise entre un homme et une femme finit toujours par une grossesse . Couillonne comme jamais ,ma fille accoucha à l’hôtel dieu de Provins d’un garçon qu’elle nomma Théophile. Quand vous arriviez pour accoucher sans père je vous dis que les sœurs ne vous faisaient pas de cadeau, une moins que rien, une trainée à la cuisse bien légère.

Le Victor je lui aurais bien casser la gueule mais il promit de régulariser. Mes fils, qui en ce moment se trouvaient à la maison, étaient fous de rage aussi , Joseph, Louis et Jules voulaient le tuer, mais à quoi bon risquer le bagne ou le rasoir national pour une fille perdue.

Elle me fit d’ailleurs remarquer que vue ma situation je n’avais rien à lui dire, une paire de gifles clôtura la conversation.

Le petit bâtard se fit malgré tout une place dans la vie, il n’y était pour rien et on va voir que finalement son père tint parole.

Mais bizarrerie de la vie , c’est aussi à cette époque que Louise ma nièce, maîtresse , femme vint à me quitter pour s’installer à Resson le hameau juste à coté du Courtiou. Est ce pour m’emmerder je ne sais pas mais ma fille Joséphine vint s’installer chez elle , moi qui les croyait fâchées. Décidément les femmes et leurs mystères. Donc ma maîtresse éleva mon petit fils bâtard et abrita les amours de ma fille avec le fils du belge. Il n’y avait aucune moralité à tout cela et  je retournais à mes moutons.

Mais comme un malheur n’arrive jamais seul j’appris que mon fils Jules avait engrossé une gamine de Verdelot, foutu maladroit et foutu idiot.

Mais enfin c’était son problème et pas le mien. Par contre lorsque je connus l’identité de la tentatrice je vis rouge. Ce n’était que la Louise la fille de ma sœur Marie Louise , ma nièce, sa cousine germaine. La honte je vous dis, ces deux idiots allaient nous faire des enfants tarés.

Il paraît que ma sœur était couverte de honte. Mon beau frère voulait embrocher mon fils la situation était tendue.

UNE VIE PAYSANNE, ÉPISODE 59, une vie honteuse

Commune de Verdelot, département de Seine et Marne

Année 1883

La mort du vieux n’était plus qu’un lointain souvenir, je n’avais plus mes parents et  mon mari n’avait plus les siens.

C’était libérateur car nous n’avions plus à nous préoccuper de ce qu’il fallait bien appeler une charge mais aussi inquiétant car nous aussi on avançait en âge et notre tour approchait.

D’autant j’en étais sûre, nos propres enfants penseraient exactement ce qu’on avait pensé. J’en avais à vrai dire un peu froid dans le dos.

Je n’avais aucun enfant de marié mais ils étaient tous partis de la maison, enfin pas très loin tout de même. Cela faisait une drôle d’impression de se retrouver seuls. Le soir mon homme tardait souvent à rentrer. Je savais ce qu’il en était, lui n’aimait pas les maisons vides alors il prolongeait sa vie en extérieur, cela aurait pu me convenir mais souvent  il revenait saoul.

Ce n’était qu’une question de quantité, il pouvait être gentil, mais aussi très méchant. Quand il était simplement éméché il avait l’amour gai. Je l’entendais arriver en chantant, puis souvent il me disait des bêtises, me susurrait des cochonneries. Il me prenait par la taille me pinçait, ce n’était qu’un jeu , une joute amoureuse. Je savais comment cela se terminerait, inévitablement. Satisfait il me laissait là pantelante, la plupart du temps j’étais heureuse de cette brièveté mais quelques fois le plaisir me venait et là je n’étais qu’insatisfaction et frustration.

Parfois monsieur était ivre mort, j’avais de la chance quand il s’endormait dans son assiette, sinon il devenait violent. Tous les prétextes étaient bons, la soupe était froide il me la jetait au visage, un objet n’était pas à sa place et c’était la crise. Il me prenait par les cheveux, me giflait.

Parfois il défaisait sa ceinture et je savais alors que j’aurais des traces pendant plusieurs jours.

Il n’était plus question d’amour, il me forçait comme un soldat une putain. J’avais mal mais que faire nous subissions. Le lendemain il avait oublié, était gentil alors je lui pardonnais. Puis il recommençait, c’était cela ma vie. Heureusement le temps des grossesses était passé pour moi, alors les ardeurs sexuelles de mon ivrogne de mari étaient moins graves.

Un jour il fut bien malade et comme il ne tenait plus debout il fallut bien qu’il se couche. Il se retrouva dépendant de moi pour tout, c’était du travail en plus pour moi mais j’avais ma petite vengeance. J’ai quand même bien cru le perdre et là je me suis dit que ce gros rustaud au visage bouffi pourrait sacrément me manquer.

Mais  la maladie de Médéric  nous laissa sans le sou, car sans travail évidemment nous n’avions pas d’argent. Heureusement la solidarité villageoise nous sauva quelque peu. L’un nous donnait des légumes, l’autre du pain et encore un autre des noix. On puisa dans nos réserves de viande de cochon salé et l’on put faire la jonction. Je ne sais si c’est le travail ou le vin qui avait manqué le plus à mon mari, toujours est-il,  qu’il recommença ses périples éthyliques.

On fut aussi confrontés à la honte.

J’avais deux filles Louise Aimée l’aînée et Marie Clarisse. La première plus âgée voyait un de nos voisins. Je ne savais pas encore lequel mais je finirais bien par l’apprendre. La diablesse avait le feu où je pense et je craignais pour sa réputation. Mais à surveiller l’une on néglige l’autre. C’était un dimanche et nous faisions toilette, les garçons avaient-été conviés à sortir et nous nous retrouvions entre femme. J’ai bien vu qu’il y avait un problème Marie n’était pas comme d’habitude. Chaque semaine la toilette était pour mes filles un jeu, elles s’aspergeaient, se jetaient les serviettes, exposaient leur jeune nudité. Elles étaient souvent indécentes et il fallait que je me fâche pour qu’elles ne se mettent pas toutes nues. Ma mère m’avait appris à me laver morceau par morceau et jamais je ne quittais ma robe, la relever suffisait bien nous n’étions pas des catins.

Mais ce jour là ma fille faisait la mijaurée, se cachait de moi et de mes yeux de femme, Louise qui savait tenta de me masquer la vérité, mais ces deux là n’étaient pas très douées. Le ventre de Marie portait j’en étais sûr un fruit, d’ailleurs ses jolies seins s’étaient alourdis foi de femme, la diablerie était pleine.

Je lui mis une belle paire de claques qui l’a surprise autant que moi, elle restait devant moi ébahie la poitrine à l’air.

Je ne sus que dire et je ne sus quoi faire. Nous pouvions encore à ce moment ne rien dire aux hommes et agir entre nous.

Secret de femmes en quelque sorte, je tentais de lui faire avouer la vérité, qui était le père

A Verdelot une femme était spécialiste et je lui conduisis ma fille. Dans une chambre la matrone experte fit ce qu’il fallait et délivra ma petite, la réputation de la famille était sauve.

Mais en fait j’avais été leurré de belle manière car quelques jours après mon aînée vint me trouver en pleurant, elle aussi était enceinte. J’en restais les bras ballant, les salopes, les trainées, me faire cela.

Louise comme sa sœur ne voulut rien dire, j’espérais que ce ne fut pas le même homme qui avait défloré ces deux grandes niaises. Nous retournâmes voir la faiseuse d’ange, mais cette fois son œil acéré et ses mains crasseuses mirent un autre diagnostique. C’était trop tard.

Il fallut l’annoncer au père et croyez moi ce fut une belle empoignade. Il lui mit d’abord une sacrée correction, les coups volèrent, il voulut la jeter dehors toute nue pour l’humilier et tenta de lui arracher ses vêtements. Il serait sûrement arrivé à ses fins si le jeune Jules alerté par les cris et le vacarme n’avait franchi d’autorité le seuil de notre porte.

Mon mari se calma et nous fîmes face à la honte. Certes cela arrivait souvent et beaucoup de ceux qui rigolaient derrière notre dos avaient des misères de mêmes .

La garce mit son bâtard au monde le 9 octobre 1883, croyez vous que le vilain chiard soit mort, non il était bien vivant et gueulait pour réclamer sa pitance laiteuse.

Mes deux filles n’étaient plus pucelles et l’une était chargée d’un marmot, pour sûr elles allaient restées vieilles filles.