UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, Semaine 4 , la fausse alerte


La fausse alerte

Nous entrions dans la dernière semaine de Janvier, le temps ne s’était pas arrangé et les périodes de froid succédaient à celles pluvieuses. Notre cour était un immense cloaque, les eaux sales du tas de fumier se confondaient avec celles des flaques de pluie. Nous avancions dans l’aire de battage à nos risques et périls, risquant de nous étaler à tous moments dans la boue. L’humidité était partout et même les vaches semblaient en souffrir.

Lorsque je pénétrais dans l’étable pour les traire, je les trouvais dans un halo de vapeur. L’odeur n’en était que plus exacerbée, piquante, elle vous enveloppait et couvrait votre corps d’une flagrance que vous gardiez toute la journée.

Au demeurant Stanislas il l’aimait cette odeur, c’était sa drogue et il ne manquait pas de me renifler à tout moment comme pour prendre un remontant.

Avec ce temps Marguerite ne sortait plus et attendait en maugréant sa délivrance prochaine, mon bébé allait maintenant mieux, mais comme nous le redoutions ce fut ma petite sœur qui prit le relais en la maladie, mêmes symptômes, mêmes risques. Là aussi je fis mise à contribution pour la garde.

 

Sa mère qui redoutait pour le fruit qu’elle portait ne voulait pas s’en approcher. Mais cela ne l’empêcha pas de me tracasser à tous moments. Ce fut long et pénible, la drôlesse avait beaucoup de fièvre et délirait en tenant des propos incohérents.

Je n’avais plus un moment à moi, tout m’incombait, les travaux ménagers, les tétés, la surveillance de la petite que l’on tenait maintenant pour moribonde. Les hommes bloqués en leurs travaux par les conditions exécrables du temps étaient plus souvent à la maison.

Avoir ces bons à rien dans mes jambes à longueur du jour m’énervait au plus haut point. Mon père qui fuyait sa duègne s’arrangeait quand même pour se trouver des menus travaux d’entretien à effectuer.

Le Stanislas lui me tournait autour comme une maladie sur un corps faible, si je ne l’avais pas repoussé il m’aurait bien lutiné à tout bout de champs . Je n’en avais pas l’envie ni le temps, mais les hommes sont les hommes et je fus parfois obligée de m’écarter un peu avec lui. Il en ressortait fier et content, comme un conquérant, ma foi si cela le satisfaisait en son physique et en son amour propre.

Moi je ne faisais cela que de façon mécanique, comme une autre tâche, ni bon ni mauvais, un devoir, comme la traite, le linge et la nourriture aux gorets.

Marguerite était pour tout dire vraiment fatiguée et je me demandais comment elle allait être capable d’engendrer, je redoutais ce moment. Je voyais le pire et ce qui m’embêtait c’est que j’étais bien la seule à m’inquiéter. Mes jeunes frères n’étaient pas du tout concernés par l’accouchement de leur belle mère. Avant qu’elle ne fut pleine, les deux la voyaient plutôt comme une femme que comme une mère. On eut dit deux chiens de chasse à l’arrêt devant du gibier. Il faut bien avouer que cette femme était belle et qu’avec des yeux d’homme le désir pouvait surgir de mirer de telles grâces.

Maintenant qu’elle s’était transformée en une outre pleine, ils s’en désintéressaient comme de la bûche dans l’âtre.

Mon père lui fuyait et fuyait encore, sa fille qui se mourait et sa femme qui geignait toute la journée c’en était trop pour lui.

Non tout reposait donc sur moi, charge écrasante que seule une femme pouvait porter.

Puis tout de même la vie nous apporta une éclaircie, le ciel changea de couleur et la pluie cessa. Les hommes purent enfin nous ficher la paix et battre la campagne.

Il se passerait du temps avant que la terre ne boive toute l’eau et notre maison malgré un feux d’enfer était aussi humide qu’une cave. L’eau suintait le long des murs, la paille de nos châlits sentait une odeur de moisie. La terre battue du sol pourtant piétinée par des générations et des générations se faisait molle et presque boueuse. Un beau carrelage de pierre comme au château ne serait pas du luxe.

Mais ce que je ne supportais plus c’était le mauvais tirage de la cheminée elle nous rabattait la fumée dans la pièce que c’en était à suffoquer. Malgré le froid nous étions souvent obligé d’ouvrir notre porte. Alors il nous fallait maintenant lutter contre les poules qui sans cesse revenaient se mettre à l’abri et picorer nos restes.

Un faible soleil était donc revenu et ma petite sœur cessa presque de tousser, sa fièvre commença à diminuer.

J’avais prié pour qu’elle ne passe pas, la vierge Marie m’avait-elle entendu ?

Un matin elle se plaignit d’avoir faim, je lui fis tremper du pain dans du lait tiède et lui donnait la becquée. Ce n’était que bonheur de voir enfin son joli sourire. Elle avait un peu maigri et son visage était encore un peu rouge. Mais bientôt elle voulut se lever pour assister sa mère. C’était encore un peu tôt elle n’avait que quatre ans.

Justement sa mère parlons en, elle crut avoir des contractions, hurla, tempêta, alerta le ban et l’arrière ban du village.

Des voisines vinrent se proposer pour l’aider on eut dit l’arrivée d’un enfant de roi qui se devait d’arriver en public.

La matrone vint enfin, pour Marguerite c’était la venu du Messie. La vieille en habituée, souleva le drap et d’un doigt expert qui enleva un cri examina l’intimité de ma belle mère. Le diagnostic fut sans appel ce n’était pas pour maintenant.

J’en fus soulagée car je voulais aller à l’office pour remercier Dieu de nous avoir laissé ma petit sœur en vie. Pour l’heure je dus faire pression sur Stanislas pour qu’il m’accompagne, le curé n’acceptait guère que toute une famille s’absente de son office et je ne voulais pas subir ses foudres.

La semaine prochaine nous allons fêter la chandeleur, j’aime bien cette fête et j’avais bien hâte de mettre un peu de joyeuseté à la Gaborinière.

 

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, Semaine 3, la rougeole

UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, Semaine 3, la cocue

 

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