
C’est en groupe que l’on marche sur Courçon. La route est longue et Marie-Anne ne me reverra qu’à la nuit tombée. Il a beaucoup plu et le chemin est gras. L’on passe par la Moussauderie, puis par Linoizeau et la Roulière. Les gars Fleurisson suivent le mouvement et abandonnent à leurs aides les ailes de leurs moulins. On arrive à Benon, où l’on casse une croûte ; on est à peine à mi-chemin. Le curé Dénéchaud dépasse le groupe avec sa carriole ; lui aussi tient fermement à participer à ces élections.
Il y a maintenant du monde sur le chemin qui traverse la forêt. Les charbonniers, à la gueule hostile, voient passer ces paysans en souliers et les considèrent comme des nantis. On arrive enfin après plus de deux heures de marche et, à l’évidence, il faudra bien refaire le chemin à l’envers. Le maire de Courçon, monsieur Poulet, ouvre la séance. C’est un mélange de solennité et de désordre.
Je finis finalement par être nommé délégué secondaire ; je devrai aller à La Rochelle. Le pape n’est pas mon cousin. Quand je reviens au village, ma femme m’embrasse à bouche que veux-tu et mes proches me congratulent. Pour un peu, je me verrais partir pour l’assemblée parisienne et y côtoyer les Sieyès, Barnave et Mirabeau. Je suis vaniteusement heureux, mais je m’en fous. Je suis Jean Hillaireau et la notabilité va bientôt m’être accordée. Je ne suis plus fils de cuisinier. Les moines sont partis de l’abbaye et la végétation va s’emparer des lieux de ma vie antérieure .
J’y ai été heureux là-bas, mais la nostalgie de mon enfance ne prendra pas le pas sur mes convictions actuelles.
Pour l’instant, je retrouve les copeaux de mon atelier et porte mon attention à mon quatrième enfant, qui est né le 1er mars. C’est un beau garçon joufflu et rosé qu’on prénomme Pierre Noël. La marraine, servante du curé, est Marguerite Juteau et le parrain Pierre-Noël Boisson, un jeune cultivateur qui fréquente les veillées de la famille. Trois garçons vivants, c’est déjà une belle performance.
Au-delà de toute cette agitation révolutionnaire, je garde des liens très étroits avec le curé Denechaud. Bien qu’il me reproche de ne pas avoir fait mes Pâques pour cette année 1791 et de ne pas penser comme lui. C’est un sujet de discorde au foyer. Marie-Anne, dont la pratique religieuse reste intense, me reproche mon impiété et me fait remarquer que je vis dans le péché depuis 1789, date de ma dernière confession. Je lui rétorque que mon seul péché, c’est elle et que ses appâts féminins sont ma seule source de tourment. Elle sent bien qu’il y a mensonge et que je suis un renifleur de jupons.
Elle n’a pas forcément tort. J’entrevois une petite servante à Courçon, rien de bien sérieux, j’entends. Elle m’accorde quelques heures de son temps et, moi, ce jour-là, je dois passer sous les fourches caudines de ma femme. En femelle bien avertie, elle doit sentir que mon retard a une cause autre que politique.
À Paris, le roi fait mine d’accepter la Constitution de 1791, mais ce régime de monarchie constitutionnelle ne lui convient pas. Moi, je l’adopte facilement, ce système : un roi, des lois, une constitution. Pour moi, la Révolution est terminée.
Mais fin juin, la nouvelle traverse la France et provoque stupeur et indignation. Au Gué, c’est moi qui reçois la nouvelle en premier. Un messager qui répand la nouvelle s’est arrêté à l’auberge pour se désaltérer. Le roi est parti, le roi a fui. Je me dois à mon tour de propager l’information ; je cours chez le maire. Beaujean, le chantre présent, file sur l’instant à l’église et sonne le tocsin. Le village se précipite ; il y a plus de monde qu’à la grande messe. On se répète la nouvelle, on la commente. Les jours suivants, tous attendent des informations ; le temps est comme suspendu. Puis on apprend la suite et le dénouement. Le roi, reconnu par un maître de poste, a été arrêté à Varennes, un petit bourg de la Marne, et reconduit par une foule haineuse jusqu’à son palais. C’est une trahison, même si les autorités tentent de minimiser.
Le mouvement révolutionnaire, un instant suspendu, semble vouloir reprendre son élan. Le peuple et les radicaux veulent la déchéance du roi et une pétition est déposée au Champ-de-Mars, à Paris. Le chef de la Garde nationale, Lafayette, et le maire de Paris, Bailly, font tirer sur la foule. C’est une première rupture entre la révolution bourgeoise et la révolution populaire. Je pressens, de mon petit village, que la faille ne se refermera pas de si tôt.
Au Gué d’Alleré, l’on voit les choses au prisme de l’éloignement et de la moisson qui approche.
Le roi, on l’aime toujours, mais on aime encore plus sentir les jolis grains filer entre ses doigts.
Fin août, accompagné de Jean Beaujean et Pierre Petit, je pars pour La Rochelle accomplir mon vote. Nous avons discuté âprement entre nous et nous savons sur qui notre suffrage va se porter. Cette fois, il n’est plus question que Denechaud vote pour son ordre, pas plus que l’ancien châtelain de Gascq. Tout est devenu égalitaire, à part peut-être ce vote censitaire. Mais je pense que les très pauvres n’ont pas assez d’intelligence civique pour bien voter. Marie-Anne, qui a lu dans un journal que des femmes à Paris se lèvent pour obtenir une égalité de droits, pleurniche de ne rien voir venir des législateurs. Je me pose en rempart contre cette idiotie : pourquoi ne pas faire voter des enfants pendant que nous y sommes ?
Le chemin est long, même en carriole. Nous empruntons la route royale qui passe par Dompierre. À La Rochelle, nous pénétrons dans la forteresse par la porte Dauphine. Malgré que nous connaissions les lieux, nous sommes encore impressionnés par ces murs, la hauteur des maisons et par la foule qui arrive d’un peu partout. Les nombreux députés se pressent et se mélangent à la foule des journaliers et des marchands. C’est une tour de Babel de vêtements chamarrés : les députés en habits du dimanche, les autres en blouse, sabots et chapeau rond.
Nous prenons chambre rue du Minage. Les auberges y sont multiples et peu onéreuses, et surtout dotées d’écuries pour y laisser montures et attelages.
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 15, UN RÉVOLUTIONNAIRE DE VILLAGE
Les nouvelles qui viennent de Paris sont sporadiques. Le roi a réuni ses États le 5 mai 1789 dans la salle des Menus-Plaisirs. Les choses sérieuses vont pouvoir commencer. La grande question qui se pose est, à l’évidence, celle du vote par tête ou du vote par ordre. Les ordres privilégiés sont pour le second.…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 14, DE PAROISSIEN À CITOYEN
Comme le commun des mortels, j’ai mon lot de contrariétés. La petite Marie-Anne ne dépasse pas les vingt mois et je l’enterre dans la terre humide du cimetière de l’église. Mais ma femme est de nouveau prise ; c’est le balancier infernal entre la vie et la mort. La désolation n’est pas que chez nous,…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 13, MONSIEUR LE BRIGADIER
Je suis maintenant un homme installé, pas encore un notable ni un bourgeois, loin s’en faut, mais je suis de ceux qui, en ces temps, oscillent entre plusieurs conditions ou, du moins, qui aspirent à de nobles destinées. Mon intelligence et ma capacité, pas si fréquente, à savoir lire, écrire et compter ont fait que…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 12, LE MARIAGE
Finalement, le problème ne viendra pas de nos biens, mais de notre sang. Le curé Demaizay, à qui rien n’échappe, a établi que Marie-Anne et moi avions un double lien de consanguinité au quatrième degré. Cela peut paraître anodin, mais c’est des plus sérieux ; il nous faut donc une dispense de consanguinité, délivrée par…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 11, APPRENTI TONNELIER.
Une année passe sans qu’aucun crime ne soit commis dans le comté. Moi, je regrette qu’il ne se passe plus rien. Mon enquête est au point mort et je crois que les officiers du château en sont au même point. Je deviens un expert en tonnellerie. Enfin, entendons-nous : je maîtrise les tâches subalternes et…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 10, LA FONTAINE MIRACULEUSE
Un peu plus tôt dans l’année, nous avions appris la mort du roi Louis XV. Le prieur nous avait expliqué qu’il avait expié ses péchés en mourant dans d’atroces souffrances. Ma mère, très véhémente sur ce sujet, raconte qu’il est mort bien honteusement de la vérole, mais l’apothicaire de l’abbaye nous a précisé qu’il était…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 9, LE BOSSU
En attendant, moi, je suis complètement détraqué. Je dors mal, car dans mes rêves je vois successivement la noyée sur sa table, Anne nue dansant avec moi le jour de ses noces, et la bergère, la robe retroussée dans son fossé. Un vrai méli-mélo de mort et de désir. Je me vois prenant les trois…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 8, UNE DEUXIÈME MORTE
Comme en un dernier cadeau à sa nièce, Pierre Fleurisson a bien fait les choses, même si l’on comprend qu’après cela la protection qu’elle avait eue depuis la mort de son père ne s’étendrait pas à son couple. En ce magnifique jour, j’ai le temps de l’observer. C’est vrai qu’elle est belle. Son visage est…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 7, LA HANTISE
Il n’empêche, je suis celui qui va peut-être faire arrêter la bête fauve. André Fleurisson, quand il l’a appris, est venu me voir pour une mise au point. Ce dernier sait évidemment que je n’ai vu personne et que j’ai tout inventé ; il menace de tout dire à son père. Moi, je le menace…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 6, L’INTERROGATOIRE
Lorsque je rentre à l’abbaye, je suis pour le moins attendu. Mon père, les mains croisées, observe mon arrivée. Ce n’est pas bon signe et l’état de mes vêtements ne plaide pas en ma faveur. Je sais que cela va être orageux et que ma mère va s’en mêler lorsqu’elle verra la déchirure de ma…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 5, LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ
Si j’ai bien compris, demain les interrogatoires commencent à l’abbaye. Je ne suis pas certain d’être interrogé. Ma mère m’a dit : « Tu es trop jeune pour l’avoir tué. » Qu’en sait-elle, après tout ? J’ai bien assez de force et, depuis quelque temps, je crois comprendre, à quelques manifestations nocturnes incongrues, que je…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 4, L’ENTERREMENT
Le lendemain, je file aux nouvelles. Ce n’est pas dur d’en obtenir, tout le monde ne parle que de cela. Le prieur Gillet est en grande conversation avec le curé de Benon, le père Devazais. J’entends quelques bribes de conversation : on doit enterrer la gamine décemment ; elle ne peut rester plus longtemps allongée…
L’HOMME DE L’ABBAYE,Épisode 3, DANS LE SILENCE DE L’ÉGLISE
L’animation est à son comble : cet endroit calme par définition est agité par la stupeur. Des groupes se forment ; on parle, on s’agite, on s’énerve. Le prieur se fâche et renvoie les moines à leurs occupations. Marie Barreau, la jeune domestique, manque de se trouver mal en apprenant la mort de son amie.…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 2, LA MORTE DU RUISSEAU
Le prieur nous a conté l’histoire de l’abbaye : elle date de 1136. Pensez donc qu’elle est ancienne, même s’il faut bien avouer que peu de pierres des bâtiments d’origine subsistent. Moi, quand j’écoute cela, je trouve miraculeux qu’un duc d’Aquitaine appelé Guillaume X fît don de terres à Bernard de Clairvaux après avoir reçu…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 1, SUR LES TERRES DES ABBÉS
Je marche péniblement, épuisé ; mes pieds me font souffrir et mes bras sont couverts de larges estafilades occasionnées par d’immenses ronciers. Je ne dis rien, je souffre en silence et m’efforce de suivre les autres. C’est moi qui ai insisté pour venir, c’est moi qui ai ennuyé mon oncle pour qu’enfin il consente à…