
Une année passe sans qu’aucun crime ne soit commis dans le comté. Moi, je regrette qu’il ne se passe plus rien. Mon enquête est au point mort et je crois que les officiers du château en sont au même point.
Je deviens un expert en tonnellerie. Enfin, entendons-nous : je maîtrise les tâches subalternes et mon patron me fait entrer les rudiments du métier à coups de pied au cul. Je suis endurant à la douleur tant qu’on ne me remet pas entre les mains de mon père à la cuisine des moines.
Mon père m’a donné, en quelque sorte, à Jacques Izambar le tonnelier. C’est un maître en la matière et il est reconnu dans toute la paroisse. Moi, j’aurais bien voulu rester chez le tonnelier de l’abbaye, mais l’autorité parentale n’est point encore contestable à mon âge.
La femme du patron vient d’accoucher. Elle s’appelle Anne Tétu ; je pense qu’elle porte bien son nom. Je me demande bien comment une femme si menue a pu porter un enfant. Pourtant, c’est un garçon qui a été appelé Joseph et que mon maître présente au baptême au père Delamotte. Nous autres apprentis ne sommes pas conviés, mais Izambar, bien heureux, nous a offert une pinte de son meilleur vin. Je n’ai pas l’habitude de boire et la tête me tourne.
Le patron, d’ailleurs, n’est pas peu fier. Messire Jacques-Christophe Prou de Monroy, chevalier et seigneur de la Vallerie, chevau-léger de la garde du roi, lui a fait l’honneur d’être le parrain de l’enfant. Du coup, la marraine est aussi une belle demoiselle, fille d’un conseiller du roi : Anne-Pélagie Macault. Il n’est pas rare qu’un personnage important accepte d’être parrain, mais tout de même, le spectacle a son importance dans notre village. Le tonnelier, un instant, se croit seigneur et sa femme de gueuse au cul sale, devient comtesse des lieux.
Moi, je les regarde passer et j’avoue que Rosalie, Pélagie, Judith et Françoise Macault me font oublier mes rêveries nocturnes. Je me délecterais bien de ces donzelles enrubannées de soie.
Je n’ai plus guère le temps de gambader dans ma campagne ; le travail à la tonnellerie est rude. Mais il faut aussi dire que je me suis rapproché de mon amour de toujours. Marie-Anne ne m’a encore rien accordé de bien concret, mais évidemment je ne désespère absolument pas. D’ailleurs, nous nous sommes un peu fâchés car madame m’a dit un jour que je devrais attendre le mariage. Elle en a de bonnes ! Je la connais depuis toujours, je l’ai vue grandir, je l’ai vue se transformer. Elle m’a vu tout nu lorsque, avec les Fleurisson, on se jetait dans le ruisseau.
Je souffre d’un désavantage car, depuis qu’elle est femme, je n’ai que peu vu sa chair. Sachant que lorsque nous étions petits, aucune des filles ne se dénudait pour se baigner avec nous au milieu des roseaux. Elles restaient sur le bord à jacasser comme des pies et à s’esclaffer lorsqu’elles voyaient nos affûtiaux de petits garçons.
J’ai bien tenté de négocier afin que nous soyons au moins à égalité, mais jamais elle n’a soulevé sa robe.
Alors moi, comme les autres, j’ai tenté ma chance auprès de celles dont la réputation était plus généreuse. Je n’ai guère eu de chance et finalement, un soir après la taverne, j’ai besogné une ribaude à soldats que tout le monde, à Benon, avait possédée. Elle a vidé mon gousset, m’a refilé une cochonnerie et je n’en ai pas éprouvé un bonheur immense. Mais j’étais un homme et bientôt je volerais de mes propres ailes comme tonnelier.
Mon père a quitté l’abbaye et a fait l’acquisition d’une minuscule vigne au village de Rioux, une annexe de la paroisse du Gué-d’Alleré. C’est son rêve, pas le mien ; la tentation de la propriété ne m’est pas encore venue.
Pour l’instant, j’en suis à mes tonneaux, digne héritier des Hillaireau, tonneliers de l’abbaye.
Mon mariage avec Marie-Anne devint une évidence lors d’une noce où nous avions été invités tous les deux. Je me suis retrouvé cavalier de Marie-Anne et j’ai dansé et virevolté pendant des heures avec elle. Je me suis grisé pour éloigner la tentation qui me possédait dans ses bras. J’étais comme damné.
Mais rien n’y fit. Son regard m’avait de nouveau envoûté ; je m’étais saoulé de son odeur et la vision de sa poitrine tressautant dans son corsage m’avait retourné l’esprit. Sans que je sache comment, une meule de foin avait abrité le renouveau de nos baisers. Dès le lendemain, avec Marie-Anne, la chose était décidée.
Maintenant, je dois demander l’autorisation à mon père pour mon futur mariage. Je suis encore mineur et Marie-Anne doit avoir le consentement de sa mère car son père est mort. L’affaire peut être entendue en toute évidence, mais chez les Hillaireau, on ne badine pas avec le consentement. L’âge nubile est de quatorze ans chez les garçons et de douze ans chez les filles ; je ne vous explique pas pourquoi, vous en devinez bien la cause.
Ensuite, il y a l’âge légal où l’on est juridiquement responsable ; l’on peut contracter et aller en justice. Il est de vingt-cinq ans chez les hommes et de vingt et un ans chez les femmes.
Ensuite, il y a l’âge matrimonial où l’on peut enfin se passer de consentement mais il est de trente ans pour les hommes et de vingt-cinq ans pour les femmes. Moi, je n’ai que vingt-quatre ans ; alors je dois passer sous les fourches caudines du père et Marie-Anne doit convaincre sa famille.
N’allez pas croire à une simple formalité parce que nous sommes vils de condition. Tout sera discuté et chaque morceau de chiffon ou balle de grain sera compté et disputé. De plus, la mort d’un parent ne vous délivre en rien de l’obligation d’obtenir cette acceptation : il y a les tuteurs et les conseils de famille, ce qui, vous pouvez en être sûrs, ne facilite en rien les négociations.
Donc, vous dis-je, je caresse et j’embrasse Marie-Anne à satiété, mais elle me résiste et je dois demander l’autorisation au père qui ensuite entrera en tractation avec Jeanne Bernardeau, la mère de Marie-Anne.
Des comtes et des rois n’agiraient pas de façon différente.
Le père fait un peu la grimace. Ma prétendante n’est que fille de laboureur à bras, c’est-à-dire qu’elle n’a pas grand-chose à apporter en dot. Le pauvre espérait mieux : un petit bout de terre labourable, une maigre vigne ou un petit bâti. C’est ainsi que se constitue un patrimoine ; il faut être patient mais, avec le temps et un peu de chance, l’on peut grimper dans la société. Bon nombre de nobles sont issus de mercantis ou de scribouillards.
J’apprends toutefois que Marie-Anne n’est pas aussi démunie que cela et qu’avec mon petit pécule nous pourrons nous établir.












