L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 24, LES NOUVEAUX CHÂTELAINS

Reste que, maintenant, la paix va régner et le commerce maritime va reprendre. Je suis un peu inquiet pour ma charge de percepteur. Je ne me suis jamais senti bonapartiste, mais j’ai tout de même bénéficié de cette sinécure pendant son règne. On verra bien.

On enterre le vieux De Gascq, sans tambour ni trompette. L’ancien seigneur du Gué d’Alleré a eu la chance de voir revenir son roi. Il meurt sans descendance et tout le monde, autour de sa dépouille, se demande bien qui va récupérer le vieux manoir délabré et les terres qui l’environnent. Son ami, le notaire Michel Roux, du bourg de Saint-Sauveur, le sait, lui, à l’évidence. De toute façon, pour le village, voir disparaître ce vieux reître un peu bougon est presque aussi étrange que de voir disparaître l’Empire.

Ici, rien ne change. Aucune manifestation de joie ni d’adhésion à la monarchie sauce Talleyrand, ni de dépit à voir s’éclipser le Corse et toute sa clique. Rien ne compte que le rendement, le temps qu’il fait et l’aigreur de la piquette locale. Le nouveau pouvoir n’a rien à craindre de sa campagne de Charente-Inférieure.

La famille s’agrandit avec un petit Jean, en novembre. La dynastie Hillaireau semble bien en place.

Un matin de janvier 1815, une voiture entourée de cavaliers se presse au passage à Gué. La Roulière, ruisseau plutôt calme en temps normal a été gonflé  par les dernières grosses pluies. les chevaux regimbent au passage et s’énervent dangereusement. Le gars Renaud, métayer du château, s’efforce de leur faciliter la tâche. Le maire Boutet a mis son habit et piétine sur la place. Tout est en ordre et le conseil municipal, presque au garde-à-vous, n’ose émettre le moindre son.

Je suis là, moi aussi, comme les autres, mais plus contraint que volontaire. Je trouve déplacé qu’on fasse tout un tralala pour les héritiers de De Gascq qui viennent prendre possession de leur nouveau bien. Les privilèges n’ont-ils pas été supprimés en 1789 ?

Enfin, ils descendent. Les chapeaux sont ôtés et l’on salue bien bas. Je souris en voyant monsieur le maire Boutet courbé comme un laquais ; il va avoir du mal à se relever.

Louis Macrin de La Porte, habillé à l’ancienne mode comme s’il arrivait de Versailles, gros bourgeois de Saint-Saturnin-du-Bois à défaut d’être noble, contemple de loin la bicoque noble du Gué d’Alleré, vétuste à souhait mais qui respire encore un air de vieille noblesse. Face rougeaude, court sur pattes, le ventre d’un viveur.

Les gens de la métairie font cortège. Pierre Renaud espère la reconduction de son bail et a bichonné, avec un magnifique sens de l’ordonnancement, les animaux, les valets et les servantes. Le futur maître est accompagné de sa femme, Marie-Magdeleine Moisnier. Ce nom sonne pour moi comme une musique venue de mon enfance. La future habitante du château est née, comme moi, dans l’enceinte de l’abbaye de la Grâce-Dieu. Je me souviens d’elle comme si c’était hier : la fille du fermier, plus âgée que moi. Elle faisait fantasmer tous les garçons par ses aimables proportions. À l’époque, on la disait peu bégueule et, pour peu qu’on insistât, elle pouvait se montrer généreuse et dévoiler un peu de ses charmes. C’était sûrement forfanterie de puceaux, car je ne vis jamais le moindre bout de chair de la belle. Je pense que, finalement, l’univers un peu suranné qui nous servait d’horizon a favorisé nos envolées. Je ne marche plus en sabots et mes souliers de cuir attestent de ma réussite ; Marie-Magdeleine, elle, est passée des robes de serge aux robes de velours et de satin. Un instant, j’imagine une aventure galante avec cette belle châtelaine, comme si je pouvais enfin vivre l’un de ces rêves d’enfant que je croyais à jamais hors de portée.

Elle fit un beau mariage, à n’en point douter. Loup Macrin est le fils d’une Poirel du Gué et seigneur en titre du village. Marie-Magdeleine sentait encore bon son fumier et avait chaussé plus souvent des sabots que des souliers, mais elle accomplit cette improbable ascension.

Lorsqu’elle passe devant moi, elle marque un temps d’arrêt. Non, elle ne peut me reconnaître, mais elle sait sûrement que les Hillaireau de l’abbaye ont porté leurs malles ici, au village. Elle se tient encore droite malgré son âge. Belle posture, belle cambrure ; son visage, point marqué par les ans, respire le bonheur. On la sent fière de se trouver ici et de pénétrer sous la haute porte de la maison noble. Je la fixe et vois un éclair dans ses yeux clairs, puis un sourire se dessiner sur ses fines lèvres.

Courant presque à leur suite, Félicité, la fille, moche personne déjà presque vieille fille, et Balthazar Petit, son promis. Il se dit que ces deux-là vont se marier ici ; enfin, ce ne sont que confidences échappées de la bouche du curé.

Le maire les accompagne et pénètre avec eux dans l’antique demeure. Michel Roux, obséquieux comme un notaire, leur tourne autour comme une mouche autour de la queue d’une vache. Le conseil n’est point invité ; leur monde est trop vil. Moi, dont les affaires sont à peine moins prospères que celles de La Porte, je décide d’abandonner tous ces infatués pour aller vider une pinte chez Pierre Daunis avec mon copain Jean Beaujean.

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 24, LES NOUVEAUX CHÂTELAINS

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