
Finalement, le problème ne viendra pas de nos biens, mais de notre sang. Le curé Demaizay, à qui rien n’échappe, a établi que Marie-Anne et moi avions un double lien de consanguinité au quatrième degré. Cela peut paraître anodin, mais c’est des plus sérieux ; il nous faut donc une dispense de consanguinité, délivrée par Monseigneur l’évêque de La Rochelle.
Ensemble, nous en avons discuté longtemps et nos parents ont fouillé dans leur mémoire. Comment le curé a-t-il déniché que nous avons des arrière-arrière-grands-parents communs ? Évidemment, le cas n’est pas rare. Dans nos villages, l’endogamie est assez forte : on se marie entre gens du même village, du même métier et de la même condition ; alors, forcément, des cousins éloignés sont amenés à se rencontrer.
Le saint curé à l’évidence n’aimait guère que les familles se mélangent ainsi. de plus et comme pour aggraver notre cas Il estimait malsain que mon oncle Gilles soit marié à la mère de Marie Anne. Ma belle mère devenant ainsi ma tante et ma femme devenant la nièce de mon père, Oui, un joli bouquet de parentés qui conduisait, selon lui, à une véritable damnation.
Nous avons eu notre dispense de consanguinité ; rien ne s’oppose à notre mariage.
Le 25 novembre 1783, dans la petite église de Benon, je m’unis avec Marie-Anne. J’aurais aimé me marier dans l’église de l’abbaye de la Grâce-Dieu, mais malheureusement cela n’a pas été possible. Je suis très fier que mes parents soient encore de ce monde pour me voir au bras de Marie. La famille est présente, ainsi que les amis. Ah oui, j’oublie de le préciser, mais c’est le curé du Gué-d’Alleré, François Denecheau, qui nous a mariés.
Père et mère sont mes témoins, Jeanne Bernardeau et son mari Gilles Hillaireau sont ceux de mon épouse, une affaire de famille vous dis-je.
Cela avait été toute une affaire de déterminer le jour du mariage. Nous nous sommes vus obligés de choisir le mardi ; entre les jours néfastes et les jours où l’Église prescrit l’abstinence, il n’y a finalement guère le choix.
Marie-Anne aussi était inquiète du temps, car s’il pleut toute la journée du mariage, la mariée recevra plus de coups que de caresses.
Superstition que tout cela, car je ne compte pas les hommes qui mettent des roustes à leur épouse alors que le soleil a magnifiquement éclairé leurs noces.
La noce se fera chez la mère de ma femme. Tout le monde a prêté la main et je n’imagine pas une seconde que cela ne sera pas une réussite.
Moi, ce que j’attends avec impatience, c’est la nuit de noces. Marie-Anne a résisté à la tentation et moi aussi, par la même occasion. Bien qu’élevé dans une abbaye, j’aurais bien jeté au feu cette prescription funeste. Tout bien considéré, cette abstinence empêche bien des malheurs, mais, mon Dieu, que ce fut dur de ranger son envie dans un bréviaire !
Sous les poutres vermoulues et noircies de la soupente qui sert de chambre à Marie depuis son enfance, nous sommes enlacés, nus comme au premier jour.
La chaleur de mon corps réchauffe le sien et la sienne le mien. Il ne nous reste que peu de temps avant que la noce ne nous trouve et nous déloge. J’ai encore envie d’elle et son corps semble ne pas contrarier mon approche audacieuse.
Mais au loin, un bruit sourd : une cavalcade, un charivari. Cela se rapproche. Avinée, la troupe pénètre dans le logis. Ils sont le peuple en joie, la jeunesse, l’avenir ; ils sont ivres, ils rient, ils chantent. Heureusement, nous couvrons notre nudité. On nous plaisante ; tout est gauloiserie. Une cousine finaude et saoule veut vérifier qu’il y a eu consommation, que j’ai bien défloré Marie -Anne. Elle cherche des traces sur les draps. C’est trivial, venu du fond des âges. Nous subissons en souriant, bien que Marie soit rouge comme une pivoine. Les convives avinés en concluent que ce grand sot de Jean, celui qui se croit seigneur en sa piètre tonnellerie, n’a pas l’aiguillette nouée, et Marie, celle que tout le monde prenait pour une couche-toi-là, n’était finalement qu’une vierge parmi d’autres.
La fête va continuer, les ripailles vont reprendre. Les têtes tournent un peu et les ventres sont tourmentés. Mais un mariage est un mariage et, même si l’on n’a rien, on doit montrer qu’on a tout. Les Hillaireau ne sont point pauvres et il serait mal venu de jouer les pingres.
Moi, dans l’effervescence des jours heureux qui s’écoulent, j’avoue que mon esprit n’est plus tourné vers les murs lézardés de l’abbaye, ni vers les deux drames qui ont ébranlé cet univers de grâce et de sainteté. La promesse que j’avais faite à mon compagnon Fleurisson est demeurée lettre morte.
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 27, ULTIME PROMENADE SUR LES TERRES DE L’ABBAYE
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