L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 1, SUR LES TERRES DES ABBÉS

Je marche péniblement, épuisé ; mes pieds me font souffrir et mes bras sont couverts de larges estafilades occasionnées par d’immenses ronciers.

Je ne dis rien, je souffre en silence et m’efforce de suivre les autres. C’est moi qui ai insisté pour venir, c’est moi qui ai ennuyé mon oncle pour qu’enfin il consente à m’emmener dans une de ses courses.

Les taillis du bois sont difficilement praticables : des trous, des ronces, des racines… Je trébuche à chaque pas, j’en pleurerais presque ; nous sillonnons cet endroit depuis des heures. Nous sommes à la recherche d’une horde de cochons qui, attirée par les cultures proches, font un massacre dans les blés qui pointent à peine du sol.

Mes muscles meurtris sont compagnons de douleur avec mon estomac qui crie famine ; si j’avais su, je serais resté dans l’enclos protecteur.

L’homme qui me précède est mon oncle, haut de taille, d’une force tranquille. Il promène un ventre proéminent de jouisseur. Malgré cet embonpoint, le gaillard progresse comme un jeune fauve parmi les jeunes arbres et la végétation qui les entoure. De temps à autre, il se retourne pour voir si la jeunesse le suit ; sa mine réjouie de nous voir épuisés nous énerve quelque peu. Nous n’osons rien dire, par peur mais aussi par respect. L’oncle a, je crois, une bonne cinquantaine d’années ; il n’est pas un vieillard, mais tout de même ses traits commencent à montrer une certaine lassitude. Son gros nez semble suinter le vin rouge de la Roulière ; de petits yeux enfoncés dans des orbites qui ressemblent à des cavernes miroitent comme ceux des chats. Sa bouche édentée lui creuse les joues comme un famélique, contrastant à l’évidence avec le reste de sa physionomie rondouillarde. Son teint ressemble à celui des briques du four. Il porte de hautes bottes de cuir qui le protègent, alors que nous peinons avec nos sabots.

Il s’appelle Gilles ; c’est le frère de mon père et il est garde des chasses et des bois de l’abbaye de la Grâce-Dieu. Quand je serai plus vieux, j’aimerais faire comme lui ; c’est aussi le souhait de mon cousin, celui qui me colle en permanence et qui a suivi son père uniquement parce qu’il m’avait invité à le suivre. C’est Charles ; il a un an de plus que moi. Cela se voit, car à côté de lui je ressemble à un avorton. Lui est homme et moi encore presque un enfant ; sous le nez, il arbore une moustache naissante, alors que moi j’en suis à écouter le conseil idiot de mon père, qui est de me mettre de la merde de pigeon sous le nez afin de faire pousser cet attribut de virilité. Le Charles se gausse en proclamant haut et fort qu’il a déjà basculé la servante du meunier Fleurisson dans le foin et que sa vaillance lui a permis de renouveler l’exploit un grand nombre de fois. Je ne le crois pas une seconde, mais ce qui est sûr, c’est que sous ses chausses s’agitent ce que je n’ai pas encore. Il se moque de moi devant les servantes de l’abbaye et les filles du métayer ; il dit que je ne suis qu’un puceau qui n’a rien dans sa chemise.

Bref, je l’exècre, mais malgré tout nous sommes liés comme les doigts de la main. Il est brun et a une crinière de loup ; moi, je suis blond et ma chevelure n’est que filasse. Il est aussi grand que son père, alors que moi j’ai la taille basse de la famille Fournat, celle de ma mère. Ses muscles sont déjà faits ; il est capable d’exploits que je n’oserais entreprendre.

Par contre, il est un domaine où, indéniablement, je lui suis supérieur : celui de l’apprentissage de l’écriture et du calcul. Le prêtre qui nous dispense son savoir entre ses offices s’arrache le peu qui lui reste de cheveux tant il est bête. Il n’y a rien à en tirer, alors que moi je maîtrise assez la plume.

Les bons pères disent que je pourrais faire un bon moine ; il n’en est pas question : mon univers ne se résumera pas au service de Dieu.

Nous avançons toujours. Sur notre droite, nous apercevons les ailes des moulins de la Roulière. Charles me pousse en me disant que, quand tu seras un homme, je te prêterai ma souillon. Tu verras, son conin fleuri est une merveille, au contraire de celui de la Marie, le torchon aux Moinard, qui ressemble à un abricot.

Je lui réponds par un « je t’emmerde » et je force le pas. Nous traversons la Varenne en empruntant le chemin ; à main gauche, il y a Malpoigne. Nous arrivons au ruisseau ; l’eau, gonflée des pluies des jours précédents, gronde et roule. Le petit pont est à moitié submergé et en fort mauvais état. Je manque de glisser ; je me rétablis, mais là, je jauge dans mes sabots : la paille est trempée. Bien sûr, on rigole de ma maladresse. Les murs de l’abbaye nous apparaissent, mais avant d’y entrer, l’oncle, pénétré de son importance, nous baragouine une énième fois que l’abbé possède 440 arpents de forêt, répartis sur le bois l’Abbé, le bois des Lignes, le bois du Fourneau, le petit bois, le bois de la Grange, le bois de Dardais, le bois au Prince de Tarente, les bois de la Garenne de Creuzé et de la Pincenelle. À part le bois l’Abbé, tous sont exploités, et les coupes se font de dix ans en dix ans.

Enfin, les murs protecteurs sont là, apportant une gangue réparatrice à ma fatigue. Depuis sept siècles, elle se dresse au milieu des bois. Je souris, car mon idiot de cousin, incapable de faire des calculs, n’a pas été foutu de retrancher la date de création de la vénérable de la date actuelle ; le père en mangeait la manche de sa bure. Bête comme une poule et dangereux comme un loup, le cousin lui aussi regarde avec satisfaction le bâtiment. Je pressens que le bougre n’a aucune considération particulière pour l’architecture divine, mais plutôt pour le réfectoire.

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