L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 13, MONSIEUR LE BRIGADIER

Je suis maintenant un homme installé, pas encore un notable ni un bourgeois, loin s’en faut, mais je suis de ceux qui, en ces temps, oscillent entre plusieurs conditions ou, du moins, qui aspirent à de nobles destinées.

Mon intelligence et ma capacité, pas si fréquente, à savoir lire, écrire et compter ont fait que les autorités de la Ferme m’ont nommé brigadier. Je suis, si l’on veut, une sorte d’agent des impôts, chargé de contrôler les mouvements du sel. Je suis agent de la Ferme générale. Le passage du gué sur le ruisseau de la Roulière est un poste stratégique de contrôle : on est obligé d’y passer pour commercer. Charrettes, troupeaux, hommes de bât, rien ne m’échappe. Je suis craint, respecté, mais à l’évidence guère aimé. Je n’ai guère de scrupules. Ma tonnellerie est prospère, car au village tout est vin, et je fréquente maintenant l’aristocratie des marchands d’eau-de-vie. Comme tout le monde, j’ai ma vigne, mais je n’ai pas la prétention d’en vouloir vivre. Ces quelques ceps sont plus gloriole que revenu.

Marie est enceinte. Je suis attaché à avoir un héritier ; sinon, à quoi bon se tuer au travail et courir à travers les bois et les marais pour chasser le contrevenant ?

Un jour que je traquais un contrevenant dans le bois de Rioux, je me suis rappelé ma jeunesse, quand je tentais de suivre son oncle Gilles dans les ronciers de l’abbaye. Ce n’est, après tout, pas si lointain. Mais ce qui me revient en particulier, c’est le meurtre des deux gamines et le serment que je me suis fait de retrouver l’assassin. Cela me fait sourire, mais aussi un peu frémir. Je n’aime pas ces constats d’échec et je me pose la question de savoir si je pourrais retrouver la robe qu’ils avaient enterrée. Bêtise d’enfant. Le sénéchal du comté aurait certainement pu y trouver des indices. Je m’imagine maintenant la trempe que je me serais prise par mon père s’il avait connu la vérité.

Le seize mars 1785, Marie-Anne entre en travail. Je suis un brin nerveux. J’aime ma femme et les risques encourus en couche sont grands. Autour des joyeusetés de la naissance traîne l’ombre sinistre des morts prématurées. La vieille sage-femme, crasseuse, indécise, ignorante, ne me rassure pas. Mais, en matrone habituée, elle attend patiemment que les choses se fassent. De temps en temps, elle quitte son ouvrage à l’aiguille, soulève le drap et se rassied satisfaite. L’on dit au village qu’elle a tué autant de femmes qu’elle en a sauvées et que cette proportion en fait une des meilleures du coin. Pourtant, je suis sûr qu’elle n’a jamais suivi les cours de madame du Coudray.

Bon, peu importe, elle a fait son office. Au bout d’une éternité, une fille s’est présentée ; je la prénomme Marie-Anne comme sa mère.

Après l’emmaillotement de la larve blanche qui s’agite, l’on prend le risque de sortir l’enfant malgré le froid pénétrant qui immobilise les eaux de la Roulière. Le terrible curé Dénéchaud ne badine pas avec les baptêmes : le jour même, on ne sait jamais.

Marie-Anne, trop faible et impure, reste à la maison. La marraine est Marie-Rose Dionet, une amie ; le parrain est François Gouvreau, choriste à l’abbaye de Benon. Je l’ai connu tout jeune ; maintenant, il chante matines, laudes et vêpres, et sa voix est de cristal. Pour un peu, le curé du Gué l’emprunterait au prieur pour remettre un peu de vitalité à sa messe. François n’est pas moine et ne sait pas encore s’il le deviendra, mais, comme moi, il a bénéficié de l’éducation soignée des moines. Avec lui, je discute âprement de la situation du royaume. Nous avons lu tous les deux Diderot, Rousseau et Voltaire. L’un des moines de l’abbaye, en cachette, nous laissait lire les brûlots des philosophes.

J’ai conscience de mon savoir au milieu de la crasse ignorance des paysans qui m’entourent. Je me place crânement au niveau du curé, à part en latin, évidemment.

Je ne vais plus guère à l’abbaye. Depuis que mon père s’est installé au Gué d’Alleré, rien ne m’y entraîne. Bien sûr, les terres de l’abbaye sont intimement imbriquées dans les importantes possessions du seigneur des lieux, Étienne de Gascq, ainsi que dans nos poussières de propriétés à nous, vils paysans. Je croise donc les métayers et les gens du prieur, mais l’intérêt que représentait pour moi ce lieu a décru.

Ma fonction de brigadier, je dois dire que je l’ai obtenue grâce à l’appui sans faille de ma parentèle. Sans elle, la garantie de probité dont je me targue n’aurait pas été suffisante pour me valoir le privilège d’exercer cette charge. De plus, un sou est un sou : les fruits de mes vignes, associés aux revenus de ma tonnellerie et à ma charge de brigadier, me placent dans la catégorie des gens à l’aise.

Mais je dois dire que j’étouffe un peu sous le carcan de la société actuelle, et une émancipation dont bénéficierions nous autres paysans ne serait pas de refus.

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 12, ON TOND BIEN LES MOUTONS

Pierre Boucherie a trente ans, il va convoler, c’est le bel âge pour le faire, bien que cela commence à être un peu tardif. Sa promise, que le 3 mai 1751 il va conduire à l’autel, se nomme Marie-Anne Charré. Mariage de raison plus que d’amour, elle possède quelques lopins de terre, quelques pieds de…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 10, LA GRÂCE-DIEU

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AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 8, LA DIME

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L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 7, VEILLÉE FUNÈBRE

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AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 6, LA FOLLE BLANCHE

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AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 5, L’ÉTRANGER DU BOURG D’A COTÉ

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L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 3, LE JOURNALIER

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