L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 10, LA FONTAINE MIRACULEUSE

Un peu plus tôt dans l’année, nous avions appris la mort du roi Louis XV. Le prieur nous avait expliqué qu’il avait expié ses péchés en mourant dans d’atroces souffrances. Ma mère, très véhémente sur ce sujet, raconte qu’il est mort bien honteusement de la vérole, mais l’apothicaire de l’abbaye nous a précisé qu’il était mort de la petite vérole. Moi, je ne sais pas la différence entre les deux, mais apparemment l’une est honteuse et l’autre non.

Je remarque tout de même que mon cousin a eu la petite vérole et qu’il en garde le visage tout marqué, sans que ma mère ne crie à la maladie honteuse. Bref, je crois comprendre que c’est l’un de ses petits-fils qui lui succède sous le nom de Louis XVI. Le comte de Benon, notre seigneur, reste ministre, bien qu’il ne soit plus autant en faveur qu’au temps du défunt roi. Le jour de l’annonce de la mort du roi, les cloches ont sonné à Benon et, bien évidemment, le prieur a répété ce signal de campanile avec celles de l’église de l’abbaye.

Finalement, on relâche le mendiant qui, sans rancune, s’installe au village. On a besoin de bras pour les cultures. Bien qu’une année soit passée et que les deux filles soient enterrées, la population le regarde encore de travers. Puisqu’il n’y a pas, judiciairement, de coupable, il en faut bien un pour l’opinion publique. André, Marie-Anne Fleury et moi décidons de surveiller le bonhomme afin qu’il ne recommence pas. Notre surveillance reste assez lâche, car nos occupations ne nous permettent pas de le suivre constamment.

Moi, je ne serai ni cuisinier comme mon père, ni garde comme mon oncle : je vais être tonnelier. J’apprends mon métier sans joie, mais sans peine non plus. Le travail est dur, certes, mais moins pénible que la lente agonie d’un travailleur de la terre. J’ai quelques espérances avec la petite Marie-Anne, si vous voyez ce que je veux dire. Tout pourrait aller très vite et je pense profiter du pèlerinage à la fontaine sacrée pour tenter de l’embrasser. Sa silhouette élancée n’a certes pas encore remplacé dans mes rêves le corps nu de Marie, la petite assassinée.

À l’abbaye, c’est l’effervescence. Mon père a recruté des aides pour le repas ; de nombreux pèlerins se restaureront au réfectoire. Ma mère est réquisitionnée, ainsi que ma tante. Théoriquement, je le suis aussi, mais j’arrive à me couler dans la colonne de ceux qui se rendent à la fontaine. Cela me vaudra une paire de gifles, mais je m’en moque, car depuis quelque temps ma mère ne se permet plus d’attenter à mon honneur.

Nous avons la chance d’avoir, sur le domaine de l’abbaye, une fontaine miraculeuse. Cela remonte au temps du fondateur de l’abbaye, saint Bernard. Son domestique étant malade, il l’aurait envoyé se laver dans cette fontaine, et il en aurait été guéri. Depuis, de nombreux miracles se seraient produits. De mémoire de mon père et de mon grand-père, il ne s’en est pourtant produit aucun depuis fort longtemps, voire jamais. D’autres sont d’un avis contraire, et André m’a raconté que sa mère s’y était rendue pour devenir grosse. Cela m’a fait rire et je lui ai répondu qu’il existait un autre moyen de tomber enceinte. À la suite de cela, nous avons bien failli nous battre, mais comme c’était finalement vrai, il a ri lui aussi.

De toute façon, le mieux est d’y croire et, comme un bain ou des ablutions ne font jamais de mal, pourquoi ne pas tenter sa chance ?

Puis il y a les finauds qui croient voir, à minuit, se remplir un timbre de pierre situé sous la fontaine ; l’eau qui en déborde se répand dans une sorte de crique. Moi, je peux vous dire qu’il n’y a pas de timbre là-dessous, encore une foutue légende qui se raconte aux veillées. Ce n’est pas la seule qui circule sur la fontaine, car il se dit que des hommes ont tenté de retirer le timbre. Les beaux parleurs précisent même que, chaque fois que cette foutue pierre a été retirée à grand-peine au moyen de bœufs, elle est revenue miraculeusement à sa place.

Alors là, c’est à se pisser dessus ! Marie-Anne rigole trop fort et les pèlerins nous enjoignent de nous taire.

Il fait une chaleur accablante en ce quinze août 1775. Il m’est d’avis qu’il n’y aura pas de miracle ; le ruisseau est presque à sec et la fontaine miraculeuse n’échappe pas à la sécheresse. Un mince filet d’eau sourd, et cela fait le bonheur de la foule. Moi, je ne suis pas là pour cela, mais pour enlever Marie-Anne. Au milieu de l’anonymat, je me risque à lui prendre la main. Elle ne me repousse pas et, maintenant, je la presse contre moi. Elle reste muette et immobile, comme recueillie en écoutant le prieur, mais je sais que son corps tend à vouloir ce bien timide rapprochement.

Puis j’arrive à l’enlever à sa dévotion ; nous courons presque pour nous mettre hors de la vue des regards. André ne nous a pas vus partir, mais Anne, oui. Je la conduis au bois des Fourneaux.

Nous sommes enfin tranquilles, mais j’ai peur, car mon expérience auprès des femmes est nulle.
Finalement c’est elle qui fait le premier pas et qui me pose un baisser sur les lèvres. C’est une révélation, comme une naissance, la fièvre s’empare de moi et je lui rends son baisser en me faufilant dans la douce tiédeur de sa bouche. Comme si le geste était en nous, inné, dans nos gènes, nos langues de joignent et dansent un balais de cour. Mon corps veut aller plus loin mais celui de Marie Anne s’y refuse.

Soudain, nous entendons un bruit, comme des branches qui se brisent, comme un animal dans un taillis. Marie-Anne a peur et, moi, je n’en mène pas large. Mais ce n’est pas le fruit d’une hallucination : un homme et une femme s’éloignent puis disparaissent à notre vue. Des amoureux, un couple illégitime… Nous rigolons, et Marie-Anne devient encore plus belle en rougissant.

J’ai envie d’elle, mais, pour que son absence ne devienne pas source d’inquiétude, nous regagnons l’abbaye.

Mon escapade m’a effectivement coûté une paire de claques et une privation de soupe, mais j’ai embrassé une fille pour la première fois.

Le lendemain, dans un grondement d’orage, on apprend qu’une jeune fille a été agressée pendant la procession de la fontaine miraculeuse.

Elle n’a pas été tuée comme les deux autres, mais simplement violentée. Il se dit qu’elle a vu ses agresseurs. Partout, on parle de cela ; à la tonnellerie, l’ouvrage prend du retard.

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