LE TRÉSOR DES VENDÉENS, Épisode 11, le paradis

1835, l’Eratière; commune  d’Aubigny

Marie Anne Tessier

La journée du lendemain se nommait le paradis, si c’est cela moi je veux bien me damner.

Il faisait encore nuit quand ma mère me secoua, elle avait une drôle d’allure, les traits tirés, le cheveux défaits, mon père en mettant sa culotte sifflotait réjouit, il avala sa soupe et un coups de tue vers et s’en alla aux champs.

On retira le linge du cuvier avec une sorte de pince et on le mit à égoutter sur des tréteaux de bois. Tellement c’était lourd que j’avais l’impression de brasser une bûche de chêne.

Ensuite nous devions aller au lavoir du village, mon père nous avait attelé une charrette légère pour nous économiser quelques allers et retours avec une brouette.

Aujourd’hui il y avait affluence, il faut dire que chaque paysanne faisait sa grande buée à la même époque. Pire qu’au marché pour avoir une place et ça piaillait, ça rigolait, ça se chamaillait, on eut dit que chaque femme attendait ce moment avec impatience.

Moi je n’avais qu’une hâte c’était de rentrer, heureusement je retrouvais quelques copines avec qui je pouvais échanger. Il y avait la sœur à Charles Guerin, la Marie, elle me donna de ses nouvelles et cela égailla ma journée.

Ce diable de linge il fallait maintenant le battre pour le dégorger, à genoux dans des caisses de bois, le linge sur une planche les blanchisseuse frappaient en cœur et souvent en chantant. Il fallait avoir le coup de main et visiblement je ne l’avais guère. Je me fis disputer un couple de fois.

Ensuite rinçage à l’eau claire, non de dieu, l’eau était glacée et j’avais l’impression de perdre mes doigts. Après essorage, moi j’en étais dispensée ainsi que ma grand mère, pas assez de force, nous dit on. Ma mère et ma tante tordirent le linge dans tous les sens.

Mon oncle Jean nous ramena le linge à la maison, moi je montais dans la carriole où brinquebalée je faillis m’endormir.

La dernière opération était d’essarder le linge, l’étendre si vous préférez, encore un dernier effort pour clore cette journée que nous appelions le paradis.

Il y en avait tellement que nous en mimes un peu partout, sur les cordes dans la grange, sur la barrière et même sur les buissons.

Quelques draps furent même posés sur l’herbe du pré, ma mère attachait beaucoup d’importance à faire sécher ses propres draps comme cela, elle appelait cela la blancheur  » grand pré  ».

Purgatoire, enfer et paradis, les deux premiers noms sonnaient bien et correspondaient à la dure réalité, le troisième avec cette journée au lavoir puis l’étendage ne correspondait vraiment pas.

Pour vous dire la vérité si le fait d’être une femme consistait à avoir du sang visqueux qui vous descendait sur les cuisses et se faire des grandes buées, alors je préférais rester une drôlesse quitte à n’avoir jamais de galants.

D’ailleurs au sujet de ce sang qui avait dégouliné et qui venait de mon intimité, personne ne m’avait expliqué le pourquoi du comment.

Je décidais donc de partir à la chasse aux renseignements, ma mère me dit que cela arrivait régulièrement tous les mois, c’était bon signe me dit elle. Pourquoi c’était bon signe, elle ne voulut pas m’en dire plus. Bon j’avais fait la liaison moi même, pas de menstrues voulait dire qu’on était grosse.

Physiquement personne ne put m’expliquer pourquoi, c’était comme cela un point c’est tout.

Ce que j’arrivais point à comprendre c’est le pourquoi de notre impureté, certes c’était dégueulasse mais ma grand mère m’avait mis une gifle parce que j’avais touché au beurre,  » tu vas le gâter  »  dit elle. Ensuite je n’eus pas le droit d’aller faire la traite, le lait aurait pu tourner. Le comble,  ce fut que je n’aille pas à la messe, heureusement tante Sophie était aussi impure que moi et resta à la métairie avec moi.

Elle me confia entre femme que mon oncle ne pourrait la toucher à cause de cela. Devant mes yeux exorbités elle m’expliqua le sens qu’elle donnait au mot toucher.

J’en appris plus en quelques heures avec ma tante qu’avec tous les sermons de ma mère.

Elle me fit comprendre ma tante qu’il ne fallait pas se presser à prendre un amoureux car les enfants arriveraient et qu’il en serait fini de la tranquillité.

Pour sur t’es trop jeune, gare toi des mâles comme du choléra.

Peut être qu’elle avait raison mais moi j’étais toujours entichée du Charles Guerin.

Un jour juste avant les moisson je le vis arriver dans la cour de la ferme avec son père, je laissais mon panier d’œufs en plan et je me cachais comme une godiche.

Il était beau, grand,  musclé, le teint halé du soleil de printemps lui donnait un air de vieux loup de mer, comme les pécheurs des sables que l’on voyaient au marché vendre leur poisson. Ses yeux étaient d’un bleu translucide, peu commun chez nous. La grand mère disait qu’il avait les yeux du diable le Guerin. Moi je penchais plus tôt pour ceux d’un ange.

Que venaient faire les deux hommes chez nous, peut être encore discuter de ce fameux secret. Je ne savais, les trois hommes se mirent à table et ma mère leur servit la gnôle.  De peur que ces foutues femelles ne révèlent quoi que ce soit, mère et grand mère furent jetées dehors.

Complétement idiot, car mon père sur l’oreiller ne savait pas tenir sa langue et lui raconterait en détail l’ensemble de la conversation.

Les conspirateurs fixèrent quelque chose et les Guerin s’en retournèrent chez eux.

Bon dieu le soir dans ma couche j’ai repensé à cette apparition divine, pas moyen de m’endormir, j’étais torturée par une force invisible. Mon ventre me faisait mal et une curieuse sensation m’envahissait, non pas comme un lendemain de ventrée de choux mais quelque chose de plus doux, une chaleur qui m’irradiait et me faisait monter une suée. Entre mes jambes il se passa quelque chose de bizarre, j ‘y portais ma main, j’étais mouillée, ce fut instinctif je ne savais ce que je faisais, rien que ma paume immobile et ce fut une sorte d’apothéose.  Sous mes draps, je pleurais, je riais, je jouissais.

Peut être que cette journée fut pour moi le paradis, sans le purgatoire et sans l’enfer.

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