LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 5, mon installation après la mort de mon père

 

Donc comme je vous l’ai déjà dit la famille était en possession de sauner, de façon héréditaire, nous gouvernions notre portion de marais et les terres attenantes. C’était un droit coutumier et presque jamais écrit, nul ne dérogeait à ce système et les maîtres du marais devaient si conformer.

Nous appelions cela le colonage, c’était une sorte de bail ou celui qui effectuait le travail partageait avec le propriétaire du terrain.

La notion de propriété était bien entrée dans nos mœurs, nous n’étions point possédant mais nous disions notre marais et notre sel.

L’endroit où se récoltait le sel s’appelait un marais ou une prise. C’était de toute façon une terre prise sur la mer par un endiguement et toujours sous le niveau le plus haut des marées.

Nous nous possédions 3 livres de marais situées au marais du Roc, vous voyez j’ai dit on possède…

Une livre c’est notre unité de surface, je sais simplement que dans chacune d’elle il y a un maximum de 20 aires , cela comporte aussi les terres environnantes destinées à la métive * et à l’emblavure* ainsi que les levées et les chemins d’accès.

Cela nous faisait beaucoup de travail et il ne fallait rien négliger. Le marais pouvait être parfait, mais si vous négligiez une levée, votre travail pouvait être réduit à néant.

Parlons un peu de moi, je me retrouvais donc à même pas treize ans orphelin de père, devant exploiter des marais salants avec ma mère. De toutes façons j’étais dédié à cela, saunier on naît, saunier on vit, saunier on meurt. Certes avec mon père je n’avais qu’à me laisser commander et croyez moi il savait le faire, maintenant je ne dis pas que je suis le patron cela serait faire fi de ma mère et de mon jeune age mais je suis obligé de réfléchir plus qu’avant.

Au physique je ne suis pas non plus un homme, disons que je le deviens doucement, j’ai à peine quelques poils au menton et je suis plutôt petit. Je commence à vrai dire à regarder les filles avec des yeux autres que ceux d’un enfant. Le matin j’ai souvent une vigueur toute masculine et j’ai déjà poissé ma chemise au cours d’un rêve. Ça ce n’est pas une chose dont je vais me vanter à confesse.

Enfin bref vous l’aurez compris je suis un homme en devenir, presque un enfant qui doit assumer sa part de responsabilité, fini l’insouciance.

Tous les matins nous partions à l’aube après avoir avalé notre tue ver*, c’était un petit srepas fait des restes du soir avec évidemment un petit verre d’eau de vie. Mon père m’en donnait depuis mon plus jeune age, tu travailles comme un homme alors tu as le droit d’en boire toi aussi me disait il.

Immanquablement je faisais la grimace, cela me brûlait le gosier et me réchauffait momentanément, même en vieillissant je n’appréciais guère ce breuvage mais la tradition était la tradition et puis cela venait des vignes de mon père.

Nous partions tous les trois, ma mère, Louis et moi, sauf que cette dernière allait à la côte ramasser du sart*.

Nous ne badions pas aux mouches, le travail était dur il fallait avancer ,vers 10 heures du matin nous faisions une bouvette * en se lichant un petit coup de vin de l’île. Ce petit repas nous permettait de tenir jusqu’au dîner, vers deux de relevés.

Alors là c’était autre chose, moi je me jetais sur les sourdons * et je m’en envoyais des pleines ventrées, j’adorais ces coques que nous trouvions à profusion. Ces cardiums* étaient  en quelque sorte le pain des pauvres, mais croyez moi jamais je n’échangerais cette nourriture contre du pain fut il blanc. Nous avions le choix, les lavagnons pullulaient ainsi que les moules grosses et charnues qui nous régalaient.

Quand nous avions un peu plus de temps les sauniers se réunissaient et faisaient un feu de brandes.

Nous y faisions cuire les anguilles que nous avions piégées dans le vasais.

Ma mère n’aimait guère mais moi je m’en délectais avec gourmandise. Je vous laisse imaginer le langage imagé et châtié devant les femmes lorsque les hommes se saisissaient de ce serpentin gluant.

Un jour j’ai voulu faire le malin en parlant comme les hommes faits, deux trois saunières m’ont attrapé et m’ont mis une petite anguille dans la culotte. J’étais mort de honte, et la compagnie morte de rire.

Cela m’a valu le surnom d’anguille au cul pendant quelque temps, vous parlez d’un poids pour conquérir le cœur des filles .

Les années passèrent, Louis avait trouvé un cœur à prendre et allait nous quitter pour convoler. Je fus infiniment triste et ma mère à ma grande surprise complètement déprimée. Cet homme grand jeune et fort avait il consolé cette veuve, avait il fait succomber cette femme qui jamais n’avait eu d’autre amant que mon défunt père je ne le saurais jamais. Au fond de moi je l’espérais car un peu d’amour ne pouvait nuire mais également cela me rebutait de penser que celle qui m’avait mis au monde puisse encore prétendre à un age avancé à une relation sexuelle.

Bref je me retrouvais à faire l’ouvrage seul, d’un coté je me sentais capable de le faire mais de l’autre je n’en menais pas large.

J’avais en ces quelques années pris ma taille d’homme, et ma musculature avec ce travail dur et pénible avait belle allure. Les femmes du marais me regardaient d’un drôle d’air et au grand jamais plus aucune d’elles ne s’aviseraient de jouer à me mettre une anguille dans les chausses.

En mai 1716, il y eut une affaire retentissante aux Portes, je me trouvais au marais à l’entretien d’un chemin, j’avais mon Jean à la longe lorsque nous vîmes arriver deux soldats escortant un homme poussant une charrette à bras. Nous étions fort intrigués.

Dans la carriole au gré des cahots se ballottait le corps d’un homme, c’était le Nicolas Bannière un saunier des  » Fenasses  ». Le soldat nous expliqua qu’il avait été assassiné sur le chemin d’Ars près de la virée aux bœufs. Nous accompagnâmes la charrette funèbre, le convoi grossissait alors que nous arrivions au domicile de l’infortuné. La rumeur de la foule grondait en une sourde interrogation.L’affluence était considérable et un soldat dut ouvrir la foule pour livrer passage à la pauvre veuve Marie Aujard. Jamais nous ne sûmes pourquoi ni comment le Nicolas avait été tué, mais l’inquiétude nous saisissait lorsque nous effectuions des charrois en direction d’Ars.

 

Métive : Moisson

Emblavure : terre ensemencée en blé

Lavagnon : Petit coquillage

Cardium : Coques

Sourdon : Coquillage

Sart : Varech

Bouvette : Collation

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