LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 4, l’enterrement de papa et nos premières dispositions sans lui

 

Bientôt la ruelle où nous demeurions fut une vraie ruche et chacun se précipita dans la maison. Tous nos voisins s’agglutinèrent près du mort.

Comme réglé par un ordonnancement chacun sut ce qu’il devait faire. Christophe Lagord se précipita chez le curé Le Massonnet, puis se rendit chez le fossoyeur avec qui il creusa un trou au cimetière .

Sa femme Jeanne Rayton et Françoise Allard l’épouse au Jean Aujard pratiquèrent la toilette mortuaire.

Pierre fut déshabillé de la tête au pied et à l’aide d’un chiffon fut purifié par l’eau, les femmes eurent le plus grand mal à le mettre nu puis à le revêtir de nouveau, car la rigidité du corps était à son amplitude maximum. Mon père pauvre parmi les pauvres n’avait guère d’habits et ceux qu’ils portaient le dimanche ou au mariage ne pouvaient aller pourrir dans la terre sablonneuse de l’église Saint Eutrope, elles lui passèrent simplement un petit foulard rouge qu’il affectionnait autour du cou puis sortirent de son coffre un grand drap de lin.

Avec l’aide des hommes ma mère souleva son mari et l’entoura de cette ultime parure.

Le prêtre était arrivé avec un enfant de cœur, après qu’il eut béni mon père on plaça se dernier sur notre charrette attelée à Jean notre petit cheval.

Le convoi se mit en route, le prêtre, l’enfant de cœur et sa croix, ma mère et moi. Derrière la communauté des sauniers nous suivait, Christophe Lagord, Jean Aujard, Jean Vrit, Pierre et Nicolas Bossis et bien sur leur épouse, Jeanne Rayton, Françoise Allard, Anne Bonnevin, Anne Rayton et Elisabeth Babeuf. Nous n’avions aucune famille présente, nos lointains cousins n’avaient pas été prévenus quand à nos proches par une étrange combinaison de phénomènes ils étaient tous présents au cimetière, mais déjà enterrés.

Mon père eut une belle cérémonie, hier vivant , aujourd’hui enseveli, nous rentrâmes avec maman et quand la porte se referma assise sur son lit elle se mit à pleurer. Je ne savais que faire, peu habituer à voir un adulte exprimer ses sentiments. Je m’assis à coté d’elle et je lui pris la main.

La principale question qui se posait généralement lors du décès d’un saunier ou d’un journalier était le devenir des proches.

Mon père n’était évidemment pas propriétaire des terres qu’il saunait comme d’ailleurs l’ensemble de ses congénères. Ma mère travaillait avec mon père et moi malgré mon jeune age avec eux. Nous étions proches de l’indigence, mais comme nous n’avions jamais connu une autre situation cela ne nous préoccupait guère. La moitié de notre nourriture nous venait de la mer, chaque saunier était un peu pécheur.

Mon père avait une sorte de bail avec un propriétaire, je vous en expliquerai le principe plus tard.

Évidemment moi trop jeune et ma mère une simple femme il nous serait impossible de tenir sur une prise aussi étendue, nous n’avions aucune aide à attendre d’un membre de la famille alors,il ne nous restait guère que deux solutions soit résilier le bail soit prendre un journalier en attendant que je sois en mesure d’assurer ma part de travail comme un homme.

Nous les Gautier nous avions cette prise depuis des décennies et c’était un crève cœur que de l’abandonner. De plus comme la plus part des prises se transmettaient de père en fils c’était comme un héritage même si les terres de nous appartenaient pas. Nous décidâmes de tenter de la garder en sachant pertinemment que de payer un journalier nous mangerait la quasi totalité de nos revenus.

Le temps des vaches maigres apparaissaient.

Il y avait aussi une autre solution que bon nombre de femmes avait l’obligation d’adopter.

Reprendre un mari pour s’assurer d’une force de travail, les veuves étaient généralement assez prisées ma mère avait tout de même 47 ans, ce n’était plus une jeunette d’autant que le travail à la mer et aux marais ne rendait point les femmes très belles. Elle était d’une taille assez petite comme toutes les rétaises, son visage était tanné par les années passées au grand air salin, de profondes rides le sillonnaient. Ses cheveux n’étaient plus noirs depuis longtemps mais gris, sa bouche édentée n’était plus éclairée que par de rares sourires. Sa poitrine était forte et tombait sur son ventre redondant.

Ses mains étaient celles d’un homme, musclées, veinées, tailladées de coupures. Ses pieds couverts d’une couche de corne digne d’un sabot étaient noirs et sales des marches qu’elle effectuait pieds nus par tous les temps. Dure au mal, avare de caresses et de mots telle était ma mère.

Elle ne voulait pas d’autres hommes dans sa couche, nous allions tenter de nous débrouiller et la bagatelle ne l’intéressait pas.

Christophe Lagord nous dégota la perle rare, il n’était point facile de trouver un bon saunier en cette saison où les bras étaient déjà loués.

Il s’appelait Louis, avait une trentaine d’ années et venait de la grande voisine l’île d’Oléron. A en croire le père Lagord il n’y avait pas mieux.

Il restait un problème de taille comment loger cet homme. Ma mère n’en voulait point à la maison mais il fallut transiger et en passer par là. L’inconnu pris ma place à l’étage parmi les grains et on me confectionna une paillasse face au lit de ma mère.

Pour sur cet accommodement fit jaser, un jeune journalier logeant chez une veuve, voilà qui alimenta les conversations. Le curé s’en inquiéta et Catherine ma mère lui répondit qu’elle n’avait pas cœur à fourrer dans son lit un jeune coq mais qu’il lui fallait bien assurer l’avenir de son fils.

La cohabitation se passa sans encombre, Louis était discret, avalait sa soupe sans broncher n’était point difficile et de plus faisait tout son possible pour ne pas surprendre ma mère dans son intimité.

Oui il y eut bien quelques petits faits comme le jour ou Louis est redescendu de son galetas alors que ma mère était au pot de chambre. Mais bon elle n’était pas bégueule et ils en rirent tous les deux.

Un autre fois il rentra alors que ma mère faisait toilette, le pauvre il n’eut pas de chance car c’était vraiment rare, elle hurla au milieu de l’unique pièce la poitrine à l’air. Louis ressortit en courant et m’expliqua les faits. Nous fumes pris d’un fou rire et tous les jours au marais où aux digues il me contait sa mésaventure et à chaque fois nous imaginions ma pauvre mère les seins à l’air au milieu de sa chambre et qui hurlait à s’en décrocher les poumons.

Au vrai je devenais vite un complice de cet homme à la force tranquille, il devint presque mon frère.

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