LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 2, les dégâts de la tempête

Église saint Eutrope Les Portes en Ré ( photo M Tramaux )

 

L’eau se retira comme elle était venue et aux premières lueurs du jour chacun, après cette nuit dantesque put s’en retourner constater les effets de cette brusque montée des eaux.

De fait, dans notre venelle l’eau s’était retirée, seul un trait marquait sur les murs blancs chaulés la limite extrême de la vague dévastatrice. Dans les endroits les plus bas du village l’eau était bien présente et le  » fié  » d’Ars se confondait avec le pertuis Breton et le pertuis d’Antioche.

Nous apprîmes quelques heures plus tard que nous étions coupés du reste de l’île de Ré. La mer avait repris ses droits et Ars et Loix étaient de nouveau des îlots perdus au milieu des éléments.

Dans notre maison nous constatâmes les dégâts, de la boue, de la vase, de la merde et du varech jonchaient le sol de terre battue. Notre pauvre mobilier se trouvait sans dessus dessous, la vaisselle était en partie brisée. La couche de mes parents se trouvait détrempée et la paillasse irrémédiablement fichue. Il en était de même pour toutes les maisons du village et au hameau du roc on disait que c’était bien pire.

Si l’état de la maison était un réel problème il n’était en fait que mineur par rapport à la détérioration du lieu de travail de la majeure partie de la population des Portes en Ré.

Si l’eau s’était retirée des rues du village, il n’en était pas de même un peu plus bas, là où s’étendait les marais.

Une vaste mer s’ouvrait en lieu et place de ce qui avait été les marais salants du petit bourg, le fier d’Ars comme on l’appelait avait débordé et repris sa place originelle.

Les digues de protection avaient été submergées, les chenaux ne faisaient qu’un avec l’océan, les levées étaient écroulées, plus rien n’était visible du vasais, de la métière, de la vissoule et des champs doubles. A peine si on distinguait quelques bosses à blé.

Mon père accompagné de Pierre Bouriaud et de ses fils assistaient impuissants à un triste spectacle.

Partout c’était désolation, Fabien Sejourné, Jean et Sébastien ses fils ainsi que Nicolas Bannière tous comme mon père saulnier se morfondaient en voyant leurs prises sous les eaux et leur récolte de sel noyée et retournée en son élément.

Mon père Pierre Gautier avait presque 50 ans, des années de labeur dans les marais l’avait profondément usé, son visage buriné par le vent, le soleil et le sel ressemblait à un vieux parchemin et des rides comme de vastes chenaux parcouraient son visage maintenant emprunt de tristesse.

Légèrement voûté, il conservait toutefois la fière allure de sa jeunesse et rien ne pouvait laisser supposer le moindre affaiblissement de sa forme physique et partant de sa capacité à fournir un dur travail. Sous son chapeau de feutre noir, une calvitie marquait les années et ses cheveux noirs maintenant clairsemés étaient teintés de gris. L’absence de ses dents amaigrissait son profil et pourtant malgré cela il conservait un brin de beauté indéfinissable qui autrefois faisait retourner les Portingalaises*.

Je vis dans ses yeux en ce moment dramatique se former un nuage et quelques gouttes de larmes salées tomber dans les sillons de son visage ravagé.

Le travail de plusieurs années anéanti en une nuit, signifiait pour tous la misère.

Dépités et ne pouvant agir tous regagnèrent le village, l’eau devrait se retirer par elle même avant que d’évaluer les dégâts réels.

Tous les hommes se réunirent à l’église, les nouvelles n’étaient pas bonnes, l’eau avait rompu les digues du Martray, du Boutillon sur la commune d’Ars et les levées des portes en Ré étaient également écroulées.

On ne déplorait pas de mort chez les habitants mais ne nombreux chevaux furent emportés par les eaux.

Toute la communauté se mit au travail, les représentants des marchands et des négociants prirent la direction des opérations et ils firent le bilan des pertes en sel.

Le curé Lemasson fut particulièrement actif et commença à collecter des fonds pour subvenir à la future détresse de ses paroissiens.

Particulièrement marquée par les événement il s’appliqua à noter ce qui c’était passé dans le registre paroissial qui servait normalement à noter les baptêmes , les sépultures et les mariages.

 » La nuit du mercredi 9 au 10 décembre 1711, il commença sur la minuit un si grand houragan au commencement de la lune qui dura jusques à neuf heures, enfla tellement la mer qu’elle monta au dessus de touttes ses limites, les abattit et vint jusque à trois toises de cette église, ce qui donna occasion aux habitants de cette paroisse de faire une nouvelle digue dans le chemin de la redoute depuis la muraille de madame Baudin jusques au Pontereau et à la vieille levée.

Touttes les digues du marois des Isleaux, des Richards et du vieux port estant détruites, les marois furent noyés et les sels perdus et les habitants d’Ars ont reconstruit une nouvelle levée depuis la maisonnette du Martray jusques au moulin brulé toutes les vieilles digues ayant été renversées. Il ya eu en cette paroisse vingt sept cent de cent de sel de perdu et pour neuf mille livres de réparation aux levées  »

Tout fut mis en œuvre pour réparer les dégâts, on vit même l’ingénieur du roi Claude Masse venir en urgence de La Rochelle pour mesurer, les levées endommagées ou bien détruite.

J’étais avec mon père quand j’ai vu son équipage, il a fait paraît il le tour du Fier.

Lorsqu’il est question d’argent les choses bougent rapidement, les marchands, les négociants, les propriétaires s’activèrent à faire remettre les choses dans l’ordre.

Les soldats en garnison dans l’île vinrent même prêter main forte pour relever les levées qui empêchaient la mer d’envahir les parties basses où se trouvaient les prises.

Toutefois même avec des renforts en hommes il faudrait beaucoup de temps et bien de la peine, le sel demandait de la sueur et des larmes ainsi que son lot de malheur

Mais malgré toutes ces mesures, les dégâts ne furent pas réparés d’un coup de baguette magique et il nous fallut plusieurs années pour que tout redevienne normal.

Nous aurons par ailleurs à subir d’autres vimers* qui par la fragilisation des digues commirent aussi des dommages.

Vimer : Raz de marée, inondation marine

Vasais : Réserve d’eau alimentant les métières

Métière : Bassin de concentration et de décantation, réservoir entre le vasais et le champ de marais

Vissoule : Voie  à l’intérieur du champ de marais

Portingalaise : Habitante des Portes en Ré

Si vous avez manqué le premier épisode

LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 1, la tempête

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