LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 1, la tempête

 

Nous nous tenions en cette fin d’après midi d’hiver à proximité de la Redoute. Mon père aimait souvent  à musarder  face à l’océan, ces instants volés au labeur, le ravissaient chaque jour. Jamais au grand jamais il n’aurait manqué à ce rituel et quelque soit le temps il se plantait face à l’écume et méditait en silence.

Ce moment de recueillement il le partageait maintenant avec moi comme son père l’avait fait avec lui.

Mon père n’avait pas ce jour la sérénité qui d’habitude marque ses traits, une inquiétude sourde le taraudait.

A le voir ainsi je commençais moi aussi à pressentir quelques malheurs. Il restait muet face à l’immensité océane et je n’osais l’interroger.

Il faisait froid, le vent pénétrait ma veste et je frissonnais, la paille dans mes sabots protégeait imparfaitement mes pieds nus. Je soufflais dans mes mains pour tenter vainement de réchauffer mes doigts engourdis.

Mon père que l’on surnommait Grand Pierre au village restait quand à lui impavide face à la bise glaciale.

De noirs nuages montaient sur le pertuis Breton et les terres de Vendée habituellement visibles s’évanouissaient dans le lointain. La houle forcissait à vue d’œils et les vagues grossissantes venaient maintenant mourir avec force le long de la redoute fortifiée et sur les jetées qui protégeaient le village des Portes.

La mer n’étant encore point pleine il y avait lieu de s’inquiéter d’un éventuel renforcement du vent.

Les marées en ce début décembre étaient de fort coefficient et nous avions mon père et moi pêchés fort loin sur  l’estran

Le chapeau de mon père d’un coup de vent violent s’envola , heureusement après une courte course je pus lui ramener.

  • Tu vois Pierre avec cette grosse marée si le vent se renforce, il va y avoir du dégât
  • De mémoire je n’ai jamais vu de tels nuages et un aussi gros vent.
  • Rentrons voir si ta mère est à la maison
  • Je suis inquiet, dépêchons nous.

Le vent semblait venir de partout et s’est courbé en deux que nous puissions parcourir le court chemin qui nous menait à la maison.

Le moulin du gros jonc avait dévoilé et le meunier peinait à faire rentrer sa mule sous son têt de roseaux.

Sur le chemin tous les habitants qui avaient fini leur journée de labeur se pressaient de rentrer.

Nous n’avions pas encore fini de franchir les dernières toises qui nous séparaient de notre abri, qu’il se mit à tomber une pluie mêlée de neige. Si dense était ce déluge que notre vision s’en trouvait altérée, il faisait presque nuit.

Nous arrivâmes dans notre venelle et nous fumes un peu protégés du vent. On se jeta dans notre logis, enfin nous étions arrivés.

Ma mère était heureusement rentrée et s’activait près de l’âtre. Une soupe cuisait à petit feu et embaumait la pièce.

Nous étions trempés et ma mère me fit déshabiller pour mieux sécher mes uniques hardes. Je me retrouvais donc en chemise devant la cheminée. J’étais un homme maintenant et me retrouver comme cela même devant ma mère me gênait. Mon vieux se moqua de moi et maman avec un sourire taquin me passa une couverture de chanvre pour masquer ma semi nudité.

Le père déclara qu’il devait aller à l’aisine* pour voir si son cheval était bien à l’abri. Ma mère tenta de l’en dissuader mais il se devait de veiller à son outil de travail et ressortit malgré la tempête naissante.

Il revint rapidement, tout était en ordre et se sécha à son tour. La soirée s’éternisa, au dehors nous entendions gronder les éléments.

Mes parents étaient de plus en plus inquiets et ne se couchèrent pas. Moi je montais dans ma chambre et bientôt malgré le fracas je m’endormis du sommeil de la jeunesse.

La tempête gagna en intensité, le vent augmenta en puissance, au dehors tout ce qui était mal attaché s’envola, les tuiles s’arrachèrent des toits et les maisons encore couvertes de chaume ou de roseaux furent bientôt mises à nue.

Plusieurs habitants tentèrent une sortie mais ils ne purent aller bien loin.

Puis tout un coup passé minuit un bruit étourdissant retentit, suivit de près par une vague énorme qui emportait tout sur son passage.

L’eau entra dans la maison, ma mère hurla, le niveau montait rapidement, il fallait sortir. J’étais à l’étage mon père vint me chercher. J’eus simplement le temps d’attraper mon pantalon que je me retrouvais dehors, curieusement le vent était tombé, mais l’eau inexorablement continuait de s’élever. Il faisait un froid polaire à marcher dans l’eau, mes pieds nus me faisaient souffrir, les voisins affolés faisaient la même chose que nous, une pauvre femme semi nue portant un bébé au lange dans ses bras trébucha. Mon père se précipita et la releva, heureusement elle ne lâcha point son bébé. De misérables hordes arrivaient de toutes parts pour se réfugier dans l’église Saint Eutrope.

Les enfants apeurés se groupaient transits aux jupons de leur mère, des vieux hébétés se soutenaient péniblement. Les hommes se groupèrent autour du fabriqueur* et du curé, que faire à part attendre.

Le curé à la lueur blafarde de quelques cierges entonna un cantique, bientôt repris par l’ensemble du troupeau. Ces quelques chants redonnèrent du courage. Les hommes partirent dans la nuit afin de relever d’éventuelles victimes et constater les dégâts. Les femmes restèrent à s’occuper des enfants. Tout le monde étant mouillé la nuit s’avéra longue, je grelottais et aurait bien voulu verser quelques larmes de dépit. Mais j’avais onze ans et était presque un homme, de quoi aurais je eu l’air.

Tôt le matin les hommes revinrent, ils étaient pessimistes, l’eau avait sans doute fait beaucoup de dégâts.

 

Aisine : ensemble groupé de dépendances, non attenante à la maison, constituée d’une aire close de mur, des tets ( toits ) couverts de roseau ou de sarments qui servaient d ‘écurie ou d’étable. Un append  qui abritait le matériel. Les quelques animaux poules ou canards s’y ébattaient.

Fabriqueur . Habitant élu de la paroisse qui gérait les biens de cette dernière.

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