LES LETTRES A NINI, la guerre s’enlise dans la boue des tranchées, épisode 4

Ma tendre femme

Quelques heures de répit pour te dire que je vais bien, nous avons participé à plusieurs assauts, mais je n’ai pas trop le droit de t’en parler, sache simplement que nous touchons l’inimaginable.

Je viens à peine d’arriver dans ce régiment que j’ai déjà l’impression d’être un ancien tant les visages disparaissent vite.

En fait je suis sale, désespéré, fatigué, nous sommes des bêtes de somme gorgées de pinard, forcées à la haine par les aboiements de nos gradés. J’en ai marre et je dois te le dire malgré les risques que cela comporte avec la censure.

Ce qui me fait tenir c’est la pensée de te revoir et de te serrer dans mes bras, il est sûrement paradoxal de songer au corps d’une femme lorsque la préoccupation première est de survivre. Mais ma Lucie tu es mon repaire, mon nid. Je ne sais rien d’une éventuelle permission ni d’un repos sur nos arrières, mais je te dis quand même à bientôt.

Sache que je n’ai pas reçu le colis que tu m’avais annoncé dans ta dernière lettre

Je t’aime mon amour, prend soin de toi et embrasse nos petits.

Ton Daniel qui t’aime

Même si nous ne montons pas à l’assaut l’angoisse reste vive, la vue du clairon me glace le sang et à chaque fois qu’un officier apparaissait je redoutais qu’il gueule à l’assaut. Nos nuits entrecoupées de gardes fuient le sommeil, chaque jours des mines font exploser nos positions. La mort survient sans qu’on la voit venir, insidieuse, traîtresse, en plus des corvées habituelles nous aidons les brancardiers à relever les morts et les blessés. Cela est rarement joli, les morts à la guerre sont sales et puants, boue, sang, tripes chaudes merdeuses et cervelles sanguinolentes.

Mon Dieu quand cela finira t ‘il, qu’elle est loin cette Allemagne que l’on miroitait il y a six mois.

Enfin, on vient de nous changer nos uniformes, nos guenilles rouges et bleues, délavées couvertes de boue et faisant de nous de belles cibles sont remplacées par une tenue bleue horizon. Nous aurons donc une capote  » Poiret  » des chaussures  » Godillot  » et un casque  » Adrian  ». Nos fusils sont soit Lebel soit Berthier. Nos politiques faces à l’hécatombe font enfin ce qui est nécessaire pour préserver le cheptel.

C’est pas le tout mais on crève de froid et de peur, la tuberculose c’est installée, dans ma cagnat, un pauvre bougre avec qui je jouais à la manille toussait et crachait comme un perdu, j’espère qu’il ne m’ a rien refilé .

Nous restons en place jusqu’au 15 juin, nous avons eu l’impression que c’était dans notre secteur que l’ennemi avait expérimenté toutes sortes de saloperies.

Je pense que sur l’ensemble des fronts tout le monde se dit la même chose.

Enfin l’arrière et bientôt la première permission, on se repose un peu sans risque cette fois, on se lave , on se dépouille et on désinfecte les habits.

Je n’ai plus que la peau sur les os, il me semble que j’ai vieilli prématurément. Pour mon corps je ne sais mais mon esprit à force de torture mentale c’est je pense ,modifié.

LES LETTRES A NINI, 1914 les débuts de la guerre, épisode 1

LES LETTRE A NINI, L’affectation au 4ème régiment d’infanterie, épisode 2

LES LETTRES A NINI, les combats de l’Argonne 1916, épisode 3

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