LES LETTRES A NINI, 1914 les débuts de la guerre, épisode 1

Je peux enfin m’arrêter un moment pour t’écrire cette missive. Depuis le moment ou j’ai posé mes lèvres sur ta bouche une dernière fois je n’ai pu me soustraire quelques temps à notre folle épopée pour te donner de mes nouvelles et de dire tout l’amour que je te porte.

Tu n’es sûrement pas sans savoir que les choses ne se sont pas passées précisément comme nos autorités l’avait prévu, mais apparemment la situation serait sous contrôle. De Chailly en Brie je pense que tu as entendu le canon gronder, nous n’étions cher amour séparés que par quelques kilomètres de notre bonne terre. Ce fut dur de te sentir si près mais pourtant inaccessible.

Je ne connais pas exactement l’endroit où je me trouve, mais pour l’heure je me repose exténué dans une grange mise à notre disposition, je suis crasseux, les pieds en sang mais mon moral vient de rebondir car j’ai appris que j’allais rejoindre le 169ème régiment d’infanterie.

Le groupe spécial, assemblement ignominieux d’hommes ayant payé leur dette ne sera plus qu’un lointain souvenir. Un camarade m’a fait remarquer que nous les parias redevenions des soldats à part entière car les pertes sur les frontières et sur la Marne étaient considérables et que nos généraux avaient besoin de chair fraîche.

Il y a sûrement une part de vérité dans ce qu’il dit, il n’y a aucun doute sur le fait que j’agirais dans ma nouvelle unité comme dans celle que je viens de quitter, avec honneur et bravoure et que je reste convaincu que l’on va raccompagner les boches à coup de pieds au cul jusqu’à Berlin.

J’ai croisé mon neveu Fernand au hasard d’une gare, il se porte comme un charme et est toujours fanatiquement près à en découdre.

Je vais te laisser ma belle en te demandant d’embrasser pour moi nos trois enfants et de saluer mes frères. Je te serre dans mes bras ma douce Nini et ferait en sorte de te revenir au plus vite.

Je t’aime Ton Daniel

Novembre 1914, affectation 169ème régiment d’infanterie

Je suis enfin arrivé à destination, vous parlez d’un périple, avant d’aller rejoindre ceux avec qui j’allais partager quelques moments de pénible souffrance je dus passer au dépôt du régiment qui se trouvait à Montargis. Je fus incorporé avec des jeunes fous de la classe 14, je passais déjà pour un vieux con à leurs yeux. Vous pensez quand ils apprirent d’où je venais je fus auréolé d’une aura que je ne méritais sûrement pas. Si les tendres bleus-bites me regardaient avec admiration les gradés eut étaient plutôt suspicieux.

On ne connut notre destination quand y arrivant, vous vous doutez bien que sur ce vaste échiquier on se gardait bien d’informer les simples pions.

Après quelques jours de train d’un itinéraire bizarre où nous avions l’impression parfois de repartir en arrière nous arrivâmes en Moselle à proximité de Pont à Mousson . Notre maigre cantonnement se situait au village de Mamey. A peine le temps de goûter à la gamelle que nous fumes répartis dans les compagnies, moi m ‘échue la 1ère.

Un juteux nous fit une petite harangue pour nous expliquer que nous faisions partis d’une brigade mixte composée de deux bataillons des régiments de forteresses de Toul le 167ème , le 168ème et le 169ème aux ordres du colonel Riberpray.

Notre division était la 73ème d’infanterie commandée de main de maître par le général Lecocq.

Quand je suis arrivé, la brigade avait déjà beaucoup morflée et j’appris rapidement que le lieu où j’allais peut être devoir donner ma vie s’appelait » le bois le prêtre ». Je n’en demandais pas temps.

En attendant de sentir l’humus de ce majestueux massif forestier je me retrouvais les pieds dans la merde dans une tranchée face au village de Fey en Haye.

Ce fameux bois , objet de toutes les convoitises dominait de toute sa hauteur la Moselle et la Woevre. Depuis deux mois on s’y entre-tuait férocement et les membres de la brigade avaient déjà gagné le surnom flatteur des  » loups du bois le prêtre  ».

Ne croyez pas que l’on mourait juste en se trouvant sous les ombrages de ces fiers ramures, non, c’eut été trop réducteur. Chaque jour un coup de main, un coup de feux allongeaient dans la boue grasse l’allégresse d’un gamin.

Certes il fallait relativiser, la noria macabre tournait moins vite dans la vallée que sur la sinistre hauteur.

La vie s’égrena lentement, fini la folie des premiers mois où chacun se voyait servit par une teutonne aux seins lourds, ou couché dans les draps blancs d’une bourgeoise berlinoise. Le guerre de position succédait à celle de mouvement. J’étais certain maintenant de ne pas passer noël à Chailly en Brie.

A la guerre le paradis est souvent près de l’enfer, quelques jours aux tranchées puis cantonnement à Mamey.

Ne pensez pas que ce fut idyllique non plus, on se décrassait, on écrivait à la famille et on partait à la recherche d’un supplément de pinard ou de blanche. Les sardinés ne nous lâchaient pas non plus, ils combattaient l’oisiveté et l’ivresse avec férocité. Il convenait tout de même de bien tenir les bêtes à tuer que nous étions devenus.

Le 16 novembre je m’en souviens j’étais tranquille à rêvasser, un sergent m’enrôla dans une corvée de pose de barbelé, non de dieu je m’étais trouvé dans un endroit où je n’aurais pas du être, quel sale boulot d ‘installer ces foutus fils de fer, cent bonhommes pour la pose de jour et cinquante pour la pose de nuit. Moi je m’y suis retrouvé de jour, nous en avions des kilomètres à poser, pour sur les fridolins ne nous laissèrent guère tranquilles.

Mortiers, mitrailleuses et fusils entrèrent en action, nous tombions comme des mouches et certains copains restèrent accrochés à ces foutues ronces. La dangerosité de l’endroit fit que nous employâmes nos auxiliaires les grolles, pour faire disparaître ces charognes en pantalon garance.

On y mit toute l’ardeur dont nous étions capable pour terminer au plus vite cette redoutable mission.

Nous fumes récompensés par un quart supplémentaire de tord boyaux, sûrement récupéré sur la ration de ceux qui manquaient à l’appel.

Bon il faut dire que nous ne manquions pas d’hommes, des jeunes arrivaient et complétaient les rangs des compagnies. Moi j’avais décidé de ne m’attacher à personne comme cela la perte serait moindre.

En début d’année je me suis retrouvé dans les tranchée du  » bois le prêtre  » pour permettre à ceux du 168ème de se reposer un peu.

La tranchée était loin d’être confortable, l’humidité de la forêt faisait que nous étions en permanence frigorifiés, on pataugeait dans la boue . Nous redoublions de vigilance, tant les coups de main étaient fréquents, furieuses bagarres à la baïonnette ou bien même au couteau. Nous n’étions jamais tranquilles.

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