
Le curé se demandait bien comment ce grand escogriffe de Jacques Margat avait fait pour rencontrer une femme qui venait de si loin. Il faillit lui demander, mais avant, il convenait de convenir de l’heure du baptême du petit Pierre Jacques Urbain qui venait de naître.
Ceci fait, il le regarda partir en se posant toujours la même question. Lui était du village, à n’en point douter. Depuis plusieurs générations, les registres ne mentaient pas.
Magdeleine Guérin, la jeune épouse, la jeune mère, n’était pas du coin. Ce n’avait rien d’extraordinaire en soi, d’autres, hommes comme femmes, n’étaient pas originaires de la paroisse. Mais le curé, tout de même, constatait une cohésion géographique presque sans faille. Ceux de son annexe de Rioux traînaient leurs sabots du côté de Saint-Sauveur-de-Nuaillé et ceux de Mille-Écus prenaient souvent par la taille les moujhasses d’Anais et des Rivières. Les gens du Gué-d’Alleré faisaient de l’entre-soi et ne s’aventuraient guère à Benon, pourtant siège du comté. Rien d’écrit, rien de dicté, à moins qu’une ancienne rivalité oubliée ne traîne dans l’inconscient de ces paysans butés.
Bien sûr, certains prenaient quand même femme là-bas, dans l’ombre des ailes des moulins de la Roulière, où troussaient les jupons dans les queureux des charbonniers de la Grenouillère, au loin, en lisière de la forêt de Benon. Il arrivait même parfois que des téméraires grimpent jusqu’à la côte des Moindreaux, plongent leur regard vers la platitude des anciens marais et dégringolent vers le bourg de Saint-Jean-de-Liversay.
Ils étaient encore moins nombreux à aller fourrer leur nez dans les cotillons des filles de Ferrières et de Courçon. L’ombre de la sombre ligne forestière leur faisait-elle peur ?
En remontant vers le castrum de Surgères, la frontière semblait être le Gilan : peu de filles de Bouhet et encore moins de Vouhé. Le ruisseau était infranchissable aux amours, infranchissable aux contrats notariés.
Alors, quand le grand Margat se vanta d’aller prendre femme à Marans, l’on tomba du cul. Impossible ! Pourquoi si loin ? Rendez-vous compte : cinq bonnes heures de marche, si vous pouviez passer sans encombre le bief près de Saint-Jean-de-Liversay ou si les pluies n’avaient pas fait enfler démesurément les eaux des fanges marécageuses.
Le chemin qui menait là-bas était loin d’être d’une régularité absolue, empierré au mieux, boueux la plupart du temps. On y laissait ses sabots, on y laissait les roues de ses charrettes. Une partie de l’année, les ornières vous ensevelissaient, vous avalaient et vous faisaient perdre un temps fou. Folie, donc, d’aller compter fleurette à une belle de la Sèvre, folie que de vouloir pénétrer dans cette presque-île qui, même loin des côtes, sentait déjà les effluves de l’océan.
Ce chemin que l’on nommait parfois chemin de Charlemagne, tracé peut-être sur une ancienne voie primitive qui conduisait du fleuve Garonne au fin fond de l’ancien golfe des Pictons, faisait pourtant l’objet d’un entretien régulier. Bon nombre des corvées que l’on devait au seigneur du lieu nous menaient sur cette montée qui nous conduisait jusqu’à Saint-Sauveur-de-Nuaillé. Mais rien n’y faisait : folie, vous dis-je, que de se rendre dans ce foutu lieu.
Pourtant, le Margat l’avait fait et, au vrai, s’en portait à merveille. Le mélange des sangs apporterait peut-être une nouvelle pureté à celui qui coulait dans les veines des autochtones.
La Guérin, la Margate, la Marandaise était fille d’eau, fille des marais. Les mauvaises langues disaient qu’elle avait toujours le cul mouillé. On la disait pauvre fille de huttier, mangeuse d’anguilles, race perdue, crasseuse et dégénérée. Issue d’un naufrageur de la Sèvre et d’une grenouille, la jeune Maraîchine avait fait front devant les quolibets.
Un jour, elle avait même bravé un interdit fondamental en juchant sur son chef une coiffe marandaise, inusitée dans ce bourg d’arriérés qui faisaient fuir de leurs barriques un vin détestable. Ce jour-là, elle avait failli finir dans l’eau froide de la Roulière. Madame Poirel l’avait sauvée d’une baignade humiliante. L’étrangère n’avait rien cédé et l’on passa à autre chose.
On s’avisa que Marans était dans la province de l’Aunis, tout comme le Gué-d’Alleré. L’on s’avisa que cette ville, débouché des blés du Poitou, était le grenier de la province et que, par cet apport de grain, l’on pouvait ici s’enrichir avec la folle blanche.
Puis cette petiote fit une première drôlesse, qu’elle perdit, marquant de son sang la terre du cimetière ancestral et rejoignant ainsi la communauté des natifs.
Nous en étions au huitième baptême pour quatre sépultures, une bonne année en somme. Aucune épidémie, aucune catastrophe n’avait ouvert la voie à la Grande Faucheuse. Le curé Dénécheau, dans sa cure, appréciait cette douce accalmie.
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 20, LE SACRISTAIN SONNEUR DE GLAS
Jacques, malgré le vent, avance d’un bon pas. Il pleut d’abondance en ce 9 octobre 1751. Cette pluie d’automne, précoce par son intensité, détrempe déjà le paysage. De nombreuses flaques d’eau comblent traîtreusement les ornières du grand chemin. La Roulière, pisseux ruisseau au faible débit, se gonfle et ronfle comme après des mois de mauvais…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 19, LE CENS ET LA CORVÉE
La mort en ce 8 octobre 1751 semble vouloir se venger de la vie, trop de naissances, trop de vitalité concourent à un déséquilibre certain. Alors la grande faucheuse reprend la main. Il faut bien que les vieux partent, qu’un sang nouveau abreuve nos sillons. Au pas lent de la carriole qui portait feue la…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 18, POUR QUI SONNE LE GLAS
Nous sommes le 22 septembre 1751. Doucement, la cloche se met en branle, lentement, un bruit sourd qui s’élève au-dessus du clocher, qui prend son envol comme une folle nouvelle. Par-dessus les toits de chaume des maisons, volant au-dessus des champs grouillants de vendangeurs, épousant l’onde claire des eaux vives de la Roulière, le glas…
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Lorsqu’en cet après-midi du 21 septembre, Daniel Favreau traverse le village pour faire baptiser sa fille Marie Françoise, celui-ci semble abandonné. C’est aussi que la période n’est guère propice à une naissance. Pensez donc ! Faire perdre son temps précieux de vigneron au moment des vendanges relève d’une hérésie. Certes, Daniel n’est pas à proprement…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 16, JACQUES LE BRULEUR
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L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 14, LA MARANDAISE
Le curé se demandait bien comment ce grand escogriffe de Jacques Margat avait fait pour rencontrer une femme qui venait de si loin. Il faillit lui demander, mais avant, il convenait de convenir de l’heure du baptême du petit Pierre Jacques Urbain qui venait de naître. Ceci fait, il le regarda partir en se posant…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 13, LES ENFANTS QUI PASSENT.
Au domicile de Nicolas, l’on s’agite, on discute. La petite est passée dans la nuit. On s’y attendait, tellement chétive qu’elle était. La bonne âme qui lui donnait le sein en l’absence de sa mère l’a trouvée bien silencieuse, bien roide, sans couleur. Sans s’inquiéter, au départ, outre mesure, laissant la lumière succéder à l’obscurité…
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