AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 19, LE CENS ET LA CORVÉE

La mort en ce 8 octobre 1751 semble vouloir se venger de la vie, trop de naissances, trop de vitalité concourent à un déséquilibre certain. Alors la grande faucheuse reprend la main.

Il faut bien que les vieux partent, qu’un sang nouveau abreuve nos sillons.

Au pas lent de la carriole qui portait feue la mère Robin, le cortège arrivait au niveau de la Roulière.

La modeste rivière ou le frêle ruisseau, comme on l’entendra, nécessitait tout de même quelques précautions de passage. Le fait que le curé mouille sa soutane ou que quelques maladroits chutent dans le bouillonnant débit de l’eau serait assez cocasse et prêterait à rire. Toutefois, la dignité devait régner en maître et cette sépulture de chrétienne ne devait pas faire les gorges chaudes des blanchisseuses du lavoir.

La famille Robin était au complet, une entité, un rocher, tous liés par un indéfectible amour filial. Fiers comme des rois, orgueilleux comme des princes, ils avançaient comme les rois mages vers l’église dédiée à Saint André.

François, François, Simon, Étienne, Marie, Marie Anne, Jeanne et Pierre soutenaient le vieux Jacques. Les conjoints et conjointes, car ceux-ci tous mariés, formaient un joli chapelet.

Le curé, corbeau noir, regardait de temps en temps, en se retournant, cette cohorte de contestataires, cette compagnie de râleurs, cette famille de mauvais diables. Le Jacques, mauvais et triste sire, avait élevé sa trâlée de drôles dans une fièvre constante de contestation envers les institutions, en particulier celles qui touchaient au bas de laine.

Chaque année, cette troupe se transformait en fauteurs de trouble en contestant l’impôt que de temps immémorial se nommait le cens.

Pas moyen de s’y soustraire, il était dû au même titre que les autres impôts, il n’y avait pas à y revenir. Chaque morceau de terre tenu sous cens, qu’il soit possédé ou non par le paysan, était grevé d’un droit perçu par le seigneur du lieu. Toutes les terres n’en étaient pas chargées, à l’évidence, mais ce n’était pas la quantité qui en faisait l’iniquité, mais sa simple existence.

L’un des plus vieux droits du royaume, à n’en point douter, car l’on disait communément qu’il venait en droite ligne de l’empire romain et que le mot cens venait de recensement. Il n’était plus vraiment une charge réelle pour les foyers, car jamais réévalué, il n’était plus aussi lourd qu’autrefois. Non, le mal était ailleurs et bien plus profond. Le curé qui connaissait ses moutons savait que cet impôt était considéré comme vexatoire et inutile. Le seigneur du Gué et celui de Mille-Écus ne voyaient pas cela du même œil. Ces hobereaux aux dents longues, prétentieux jusqu’à la démesure, ne mesuraient pas l’iniquité de ces perceptions honnies.

Dénécheau savait en homme sage que les paroissiens avaient la même perception de la dîme due au clergé que de ce cens dû au seigneur. Mais le poids de la société, celui des coutumes, la peur d’une lourde répression faisaient encore que le paysan baissait les yeux en voyant les agents du roi, le percepteur du seigneur ou l’enveloppe charnelle du curé du lieu.

Seuls quelques énergumènes allumaient sporadiquement des feux contestataires. Les Robin en étaient et, tous les ans, énervés par les vapeurs délétères de l’eau-de-vie, ils s’exaltaient en de vaines récriminations. Sans la diplomatie de Louise Poirel, seigneur en partie du Gué d’Alleré, le grand François ramerait sûrement dans une des galères du roi et son puîné Simon croupirait à l’évidence dans une vilaine geôle.

Si cette famille de croquants répugnait à payer le cens, le ressentiment n’était pas moindre lorsqu’il était question d’une quelconque corvée. La corvée royale passait encore relativement bien, encore que ces énervés ne s’éreintaient guère lors des charrois de pierre pour entretenir le chemin qui menait à Saint-Sauveur-de-Nuaillé et au-delà et qu’ils y mettaient une notable mauvaise humeur.

Par contre, la chanson n’était plus la même lorsque les Poirel faisaient appel à eux pour curer un fossé, tailler une haie ou entretenir un simple chemin de communication. Cette corvée seigneuriale, tombée en désuétude et qui, au Gué d’Alleré, n’était plus que rarement appelée, était vouée aux gémonies et exécrée par la population.

Les Robin, pour si peu, brandiraient les fourches et ficheraient à l’eau les Poirel, les De Gacq et les De La Porte.

Enfin franchie sans encombre, la Roulière continue imperturbablement son cheminement tandis que la famille se regroupe frileusement sous les arbres qui, de leurs quelques feuilles automnales restantes, forment voûte. Il convient de faire vite, assez palabré, la pluie arrive et de lourds nuages venus de l’au-delà des îles océanes obscurcissent le champ de repos.

Dénécheau baragouine en latin les prières en usage, personne n’y comprend goutte et c’est peut-être mieux ainsi. Marie Giraud est expédiée en terre, la vie se poursuit et seul le vieux Jacques bougonnera ce soir dans son lit froid.

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 18, POUR QUI SONNE LE GLAS

Nous sommes le 22 septembre 1751. Doucement, la cloche se met en branle, lentement, un bruit sourd qui s’élève au-dessus du clocher, qui prend son envol comme une folle nouvelle. Par-dessus les toits de chaume des maisons, volant au-dessus des champs grouillants de vendangeurs, épousant l’onde claire des eaux vives de la Roulière, le glas…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 17, LA DISPUTE

Lorsqu’en cet après-midi du 21 septembre, Daniel Favreau traverse le village pour faire baptiser sa fille Marie Françoise, celui-ci semble abandonné. C’est aussi que la période n’est guère propice à une naissance. Pensez donc ! Faire perdre son temps précieux de vigneron au moment des vendanges relève d’une hérésie. Certes, Daniel n’est pas à proprement…

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 16, JACQUES LE BRULEUR

Élisabeth, tristement, regardait la charrette qui, brancards levés, ne serait pas cette année attelée par Jacques. Presque neuve, caractéristique avec ses roues hautes, propre et soignée comme une bête, elle semblait attendre le retour de la période de distillation avec impatience. À côté gisait, comme une vache près de vêler, une grosse chaudière en cuivre.…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 15, LA MÈRE ÉPLORÉE

En cette fin d’après-midi, la chaleur est encore épouvantable, insoutenable, lourde. Pas de vent, mais même pas une brise légère qui viendrait apporter un ersatz de fraîcheur. Les feuilles des marronniers sont immobiles, semblant retenir leur souffle. Cette haute canopée est comme une cathédrale de pierre, sculptée pour l’éternité dans une absence de mouvement éternel.…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 14, LA MARANDAISE

Le curé se demandait bien comment ce grand escogriffe de Jacques Margat avait fait pour rencontrer une femme qui venait de si loin. Il faillit lui demander, mais avant, il convenait de convenir de l’heure du baptême du petit Pierre Jacques Urbain qui venait de naître. Ceci fait, il le regarda partir en se posant…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 13, LES ENFANTS QUI PASSENT.

Au domicile de Nicolas, l’on s’agite, on discute. La petite est passée dans la nuit. On s’y attendait, tellement chétive qu’elle était. La bonne âme qui lui donnait le sein en l’absence de sa mère l’a trouvée bien silencieuse, bien roide, sans couleur. Sans s’inquiéter, au départ, outre mesure, laissant la lumière succéder à l’obscurité…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 12, ON TOND BIEN LES MOUTONS

Pierre Boucherie a trente ans, il va convoler, c’est le bel âge pour le faire, bien que cela commence à être un peu tardif. Sa promise, que le 3 mai 1751 il va conduire à l’autel, se nomme Marie-Anne Charré. Mariage de raison plus que d’amour, elle possède quelques lopins de terre, quelques pieds de…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 10, LA GRÂCE-DIEU

Aujourd’hui, c’est le François Robin qui a fait le chemin depuis Rioux. Encore une naissance, s’arrêteront-ils un jour de forniquer ? La mère se nomme Marie Roux, une créature élevée à l’ombre des tonsurés de l’abbaye de la Grâce-Dieu de Benon. Lui est de l’annexe de Rioux. Leur rencontre n’est pas fortuite, car beaucoup de…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 9, LA MORT DE L’ÉTRANGER

François se meurt. François l’étranger, François le paria va franchir le Styx. La nouvelle se propage, comme celle qui annonce toujours les départs. Bien jeune encore, ce journalier. Oui, bien jeune, ce sans-famille, ce délaissé. Il est là, sur son grabat, qui agonise. Personne ne vient lui éponger le front, nulle main ne le redresse…

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