AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 20, LE SACRISTAIN SONNEUR DE GLAS

Jacques, malgré le vent, avance d’un bon pas. Il pleut d’abondance en ce 9 octobre 1751.

Cette pluie d’automne, précoce par son intensité, détrempe déjà le paysage. De nombreuses flaques d’eau comblent traîtreusement les ornières du grand chemin.

La Roulière, pisseux ruisseau au faible débit, se gonfle et ronfle comme après des mois de mauvais temps. Au loin, hors du village, les fossés sont déjà pleins et menacent de déborder. Les arbres, dépouillés de leurs feuilles, tremblent, se penchent et se soumettent aux caprices du temps.

À peine sorti de chez lui, son chapeau aux larges bords ne le protège déjà plus. Il sent, comme une mauvaise farce, l’eau indomptée se faufiler jusqu’à lui. S’il n’accélère pas encore un peu, aucune partie de son corps ne sera à l’abri de cette désagréable sensation d’humidité. Il craint aussi d’abîmer ses vêtements du dimanche et regrette de s’être chaussé de ses souliers de cuir. Ses sabots, qu’il porte habituellement, l’auraient mieux protégé.

Il sait, comme tout un chacun, que ces beaux atours, ceux-là mêmes qu’il portait le jour de son mariage, lui serviront pour son dernier voyage. Il faut donc les préserver.

Mais la chose qu’il s’apprête à faire requiert une certaine solennité dans l’habillement.

Enfin, il est arrivé. Il respire à nouveau et se surprend même à sourire. Certes, il a fui ignominieusement, abandonnant sa femme, Magdeleine, à ses terribles tourments.

Il n’est pourtant pas lâche, bien au contraire, il est même courageux. Mais il est des circonstances où l’esprit vous commande autre chose que la résistance.

Ici, c’est son deuxième chez-lui, à moins que ce ne soit exactement l’inverse. Il pousse la porte, vétuste et vermoulue, qui chante sur ses gonds. Il n’y a personne. Monsieur n’est pas là.

Ses pas grincent, jouent un air, soufflent un vent d’orgue. Il se surprend à éviter certaines dalles, dont il sait qu’elles abritent les restes de quelques habitants illustres du village. C’est son église, son repère, sa maison. Ici, il se sent fort, imprégné par un je-ne-sais-quoi. Il n’a aucun rôle à jouer ni à surjouer. Il est protégé de la domination de son épouse, de sa mère et de ses sœurs. Les présences féminines le terrifient, et la scène qu’il vient de fuir en était pleine.

Dans ce lieu, il n’est de femme que la Vierge Marie. Elle est rassurante, avec son sourire immuable et ses yeux pleins d’amour.

Un instant, il s’assied et ferme les yeux. Ces quelques minutes de prière sont un instant de grâce. Ce grand bonhomme, rugueux d’apparence, n’est plus qu’une silhouette de petit enfant lorsqu’il s’adresse à Dieu. Il marmonne des paroles inaudibles que le commun des mortels ne saurait saisir, mais que le Père éternel entendra.

Il se lève. Il a un travail à effectuer, une tâche essentielle à accomplir. Ils vont bientôt arriver, et alors son rôle changera. Il n’aime pas ce terme et ferait tout pour que l’instant se prolonge.

Mais rien n’interrompt la marche du temps, pas même Dieu.

Dans quelques minutes, il ne sera plus sacristain, mais redeviendra père, redeviendra époux.

Il s’approche de la corde, lève la tête vers le ciel, vers le clocher-mur, vers la cloche.

Il est maintenant pénétré d’un bien-être indéfinissable, qui l’affranchit de tout, exorcise son désespoir et chasse sa tristesse.

Cet exercice, qu’il a accompli de multiples fois pour les autres, il va le faire pour lui. Enfin, pas exactement pour lui, car cela ne se peut.

Le curé Dénécheau a tenté de le dissuader. Tous les membres de la fabrique l’ont exhorté à ne pas le faire. Magdeleine l’a supplié, elle a pleuré, elle s’est jetée à ses genoux pour l’en empêcher. En cet instant, il sent encore sur ses joues la trace de ses larmes. Il perçoit toujours ses cris, lorsqu’elle l’a poursuivi sur le chemin. Elle le maudit, elle le déteste sans doute, mais il fait fi de tout cela.

Il saisit la longue corde et, doucement, harmonieusement, sonne la cloche. Lui seul en connaît la véritable magie, la véritable sonorité. Il est sonneur et, jamais depuis que cette tâche lui a été confiée par le curé Massé, il n’a manqué à son devoir.

Le son fait vibrer les vénérables murs. Il sait que cette onde va porter une nouvelle. Il sait que tous lèveront la tête et attendront la suite du signal.

Il s’élance de nouveau pour un deuxième envol. La puissance est savamment dosée. C’est une chanson, une mélopée qui raconte une histoire.

Une histoire bien triste, un texte à faire pleurer, des notes faites pour haïr son créateur.

Au troisième coup, des larmes coulent sur ses joues, se jouant de ses rides et venant mourir dans les plis de sa bouche. Le sel de son corps se mêle maintenant au sang du Christ, qui a expié les fautes de l’humanité sur sa vilaine croix du Golgotha.

Jacques Margat, le sacristain, puise maintenant dans ses dernières ressources pour finir son travail, pour achever ce glas des anges. Son mouvement prend de la vitesse. Le son de la cloche, dans cette volée, s’élève et s’affirme.

De Saint-Sauveur-de-Nuaillé à Rioux, de Rioux à Mille-Écus, de Mille-Écus à Anais, et d’Anais à Bouhet, on sait.

On sait que le petit Pierre Urbain Jacques Margat, le fils du sacristain du Gué-d’Alleré, est mort.

Le son se perd maintenant. Le silence envahit de nouveau l’église Saint-André. Jacques se laisse choir au milieu du transept.

Il n’est plus sacristain, il n’est plus sonneur. Il est de nouveau père, de nouveau dévoré par l’injustice de la mort de son petit.

Au loin, sur les pavés de la rue principale, une charrette cahote. Un cheval hennit. Ils approchent.

Bientôt, il entend la voix du curé qui chante, ainsi que celles des enfants de chœur qui lui répondent.

Ils sont là.

La porte grince.

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 19, LE CENS ET LA CORVÉE

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AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 18, POUR QUI SONNE LE GLAS

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