L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 15, LA MÈRE ÉPLORÉE

En cette fin d’après-midi, la chaleur est encore épouvantable, insoutenable, lourde. Pas de vent, mais même pas une brise légère qui viendrait apporter un ersatz de fraîcheur.

Les feuilles des marronniers sont immobiles, semblant retenir leur souffle. Cette haute canopée est comme une cathédrale de pierre, sculptée pour l’éternité dans une absence de mouvement éternel.

Certaines feuilles, en ce trente juin, ont déjà choisi une couleur automnale, abandonnant le vert luxuriant de ce début d’été pour se concentrer vers l’abandon des sèves. Il y en a même qui, lasses de souffrir de la chaleur écrasante, ont fait choix de choir. Elles forment déjà un amas crissant sous les pieds, retournant en terre en une myriade de minuscules confettis.

Au loin sur le chemin, après le gué, l’on aperçoit comme un nuage, comme une brume, comme une vapeur qui émanerait d’un fer à cheval rougi plongé par le maréchal-ferrant pour une trempe de dureté. Étrange phénomène, manifestation divine ou simple réaction au terrible feu qui dévore la terre, la végétation et les âmes.

Anne Guinodeau, drapée dans sa robe de serge noire, immobile comme les gisants des rois de Fontevraud, le regard fixe plongé dans les entrailles de la terre, attend.

Âgée de quarante-cinq ans, le temps qui s’écoule n’a pas de prise sur elle. Ses traits fins de vierge peinte suscitent envie et jalousie. Ses yeux bleus, de la brillance des émeraudes de châsses, miroitent comme des vitraux de cathédrale. Son nez de pharaonne, comme une sculpture de Michel-Ange, défie l’air qu’elle hume doucement. Sa bouche, merveilleux fruit aux couleurs roses, appelle aux baisers.

Son corps sanglé dans sa robe de deuil fait corps avec la terre du cimetière qui semble l’ensevelir. Si l’on ne percevait pas le lent mouvement de sa poitrine, on eût pu croire qu’elle fût de marbre. L’ensemble est troublant, une beauté somptuaire enveloppée dans une morgue attitude, inaccessible, intouchable. Aucune larme ne souille ses joues pleines, dorées par le soleil, désespoir et tristesse arides de pleurs.

La belle est veuve depuis des années, dix-huit ans d’un veuvage strict, des années de désert amoureux. Depuis que Gilles Boisson a cassé sa pipe, aucune main n’a parcouru les sillons doux des paradis de son jardin d’Éden. Aucun mot d’amour depuis n’a franchi le timbre de son ouïe et personne, tant sa stature de madone est impénétrable, n’a osé le faire. Aridité et sécheresse de désert que son corps abandonné, barrière infranchissable qu’elle a fermée une fois pour toutes.

À ses pieds, le trou s’agrandit, s’approfondit, elle semble s’y enfoncer. Les fossoyeurs ahanent, soufflent, tempêtent sous l’effort. La terre est dure comme de la pierre, les racines comme un lattis consolident ce sol qui refuse d’être creusé.

Aux côtés de la vierge noire se tiennent Marie-Thérèse, Jean et Gilles, ses enfants. Ils l’ont toujours connue dans cette posture de statue et ne se rappellent pas de leur père.

Elle a toujours été là pour eux, s’acharnant, creusant sa propre tombe en un labeur incessant. Elle a sacrifié sa vie pour eux et pour celui qui, forme blanche à ses pieds, attend qu’on veuille bien l’ensevelir à jamais.

La mort, ce matin, de son aîné l’a comme poignardée, comme crucifiée sans rédemption.

La journée, belle, blanche comme une neige d’hiver sous une brise légère, avait pourtant bien commencé. Ces trois fils, se répartissant les tâches, avaient en chantant commencé cette longue journée de labeur d’été.Mais un cri avait déchiré ce bel ordonnancement. Anne s’était précipitée vers l’étable. Pierre-Paul, son préféré, son amour, le successeur de son défunt, gisait sous les sabots d’un bœuf. La poitrine défoncée, plus aucun souffle n’en sortait, les yeux clos, la bouche fermée, mort.

On ne traîna point, elle ne voulut point de veillée. Elle effectua avec sa fille la toilette mortuaire et, dans un drap de lin, tailla un linceul.

Le curé Dénécheau accepta une cérémonie tardive, pensant à juste titre que la chaleur épouvantable qui s’abattait soudain ne favorisait en rien une longue attente.

Dans la charrette familiale, l’on brinquebala le corps, le curé marchant devant et le sacristain sonnant le glas.

Maintenant, statufiés, tous attendaient. Le curé, dans sa soutane noire, pestait en suant comme un serf derrière son araire. La famille piétinait dans l’impatience de perdre des heures de travail. Seule, isolée du monde, accompagnant son fils de vingt-deux ans dans sa descente vers un autre monde, elle restait impassible sous le soleil brûlant.

Enfin, l’on descendit la forme raidie et des pelletées de terre vinrent clore cette funeste journée. Gilles et Jean arrachèrent à grand-peine la forme déshumanisée du dessus de la fosse.

Demain, la vie doit reprendre. Le bœuf meurtrier doit être utilisé pour tracter la charrette, les vaches doivent être traites.

Anne Guinodeau, commencera un nouveau chemin de croix, chaque jour elle se lèvera la première, ranimera le feu, servira la soupe à ses fils qui iront ternir leurs jeunes années sur la mauvaise terre familiale. Elle s’occupera de leur trouver une femme convenable et alliera sa fille unique à une autre famille. Puis quand tout sera fini, elle rejoindra son mari et son défunt fils, dans la terre sacrée du champs clos.

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