
François se meurt.
François l’étranger, François le paria va franchir le Styx. La nouvelle se propage, comme celle qui annonce toujours les départs.
Bien jeune encore, ce journalier. Oui, bien jeune, ce sans-famille, ce délaissé. Il est là, sur son grabat, qui agonise. Personne ne vient lui éponger le front, nulle main ne le redresse sur sa couche. Il s’est souillé. Quelle pestilence !
Qui prévenir, qui aller quérir ? On ne sait rien de lui, on ne sait rien de ce François Desroux. Costaud, agile, besoin de bras, alors on l’a embauché sans trop se poser de questions. Il paraît qu’il vient de la capitale de l’Aunis, la lointaine, mais pourtant si proche : La Rochelle, cette grande ville, ce port, cette avancée dans l’océan, ce débouché de tout que peu connaissent.
Quels déboires, quelles désillusions ont porté ses pas sur les pauvres terres du Gué-d’Alleré ? Six heures de marche, ce n’est rien, mais c’est tout. C’est un monde, c’est beaucoup de frontières, ce sont des paysages qui changent.
Le curé en sait quelque chose, car lui aussi est né là-bas. Rien n’est pourtant impossible, aucune frontière qui ne se franchisse. L’hermétisme entre pagi n’est point total. Par sauts de puce, certains arrivent d’ailleurs et font souche, se mêlent. Au bout du temps, ils sont d’ici et regardent ceux qui font ce qu’ils avaient fait d’un sale œil.
C’est immuable, obligé, comme une roue qui tourne et qui vous rapproche.
François n’a pas fait souche, n’a pas trouvé de cœur, n’a pas trouvé de ventre. Il se meurt là, dans sa crasse, dans sa merde.
Dénécheau le visite. C’est son rôle. Le bougre est chrétien, il a fait ses Pâques et a demandé pardon de ses fautes en confession. Étranger, mais de la famille du Christ, le prêtre rentre dans la mansarde où le mourant a été relégué. Pourtant, pas ziroù, il a un haut-le-cœur. Tout à l’heure, il parlera à la communauté, enverra du monde. Tout un chacun a droit à de la dignité pour le grand départ.
Faisant abstraction, le médecin des âmes se penche sur son sujet. François marmonne, prie peut-être, à moins qu’il ne demande à boire. Le curé écoute, puis appose ses mains. Il prie, pardonne à François, l’absout de ses péchés. François peut partir tranquille, serein. Le Christ est en lui, il pourra vivre une vie éternelle.
Le mourant attrape le bras du curé. Il ne veut pas qu’il parte. C’est son réconfort, son obole à Charron. Dénécheau n’est pas là pour une veillée, il lui a administré les derniers sacrements, tout est en règle. Déjà que l’indigence et l’absence de famille ne lui permettront pas de percevoir la moindre pièce, il ne tient donc pas à s’attarder.
En sortant, il donne ses ordres. Il n’a autorité sur personne, mais son ascendant fait qu’on lui obéit. Des femmes se relayeront, des femmes laveront le moribond. Pauvre, seul, étranger à la commune, il ne sera pas dit qu’un chrétien partira de la paroisse de Dénécheau dans sa merde et sa pisse.
Il est parti.
Le bedeau sonne le glas. Le son lent, lourd, s’évade du clocher. De la Moussauderie à Moulin-David, de Mille-Écus à Rioux, on entend l’annonce. Les chapeaux se soulèvent, les femmes se signent.
François Desroux est mort. Trente-six ans, sait-on. Il aurait finalement pu faire un bon mari, un bon père. De sa sueur, il aurait ensemencé les terres du jardin du roi ; de son sperme, il aurait ensemencé le ventre large d’une Gaquignolle, d’une Savary, d’une Petit ou d’une Moinet.
Six avril 1751.
Dans le cimetière, en présence de Pierre Savary, de Gilles Nérodeau, du curé, du bedeau et d’un enfant de chœur, l’on jette quelques pelletées de terre sur le pauvre linceul. Bientôt, l’oubli décomposera ce corps plus sûrement que la terre lourde qui le recouvre.
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