L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 16, UNE NOTABILITÉ NAISSANTE

C’est en groupe que l’on marche sur Courçon. La route est longue et Marie-Anne ne me reverra qu’à la nuit tombée. Il a beaucoup plu et le chemin est gras. L’on passe par la Moussauderie, puis par Linoizeau et la Roulière. Les gars Fleurisson suivent le mouvement et abandonnent à leurs aides les ailes de leurs moulins. On arrive à Benon, où l’on casse une croûte ; on est à peine à mi-chemin. Le curé Dénéchaud dépasse le groupe avec sa carriole ; lui aussi tient fermement à participer à ces élections.

Il y a maintenant du monde sur le chemin qui traverse la forêt. Les charbonniers, à la gueule hostile, voient passer ces paysans en souliers et les considèrent comme des nantis. On arrive enfin après plus de deux heures de marche et, à l’évidence, il faudra bien refaire le chemin à l’envers. Le maire de Courçon, monsieur Poulet, ouvre la séance. C’est un mélange de solennité et de désordre.

Je finis finalement par être nommé délégué secondaire ; je devrai aller à La Rochelle. Le pape n’est pas mon cousin. Quand je reviens au village, ma femme m’embrasse à bouche que veux-tu et mes proches me congratulent. Pour un peu, je me verrais partir pour l’assemblée parisienne et y côtoyer les Sieyès, Barnave et Mirabeau. Je suis vaniteusement heureux, mais je m’en fous. Je suis Jean Hillaireau et la notabilité va bientôt m’être accordée. Je ne suis plus fils de cuisinier. Les moines sont partis de l’abbaye et la végétation va s’emparer des lieux de ma vie antérieure .

J’y ai été heureux là-bas, mais la nostalgie de mon enfance ne prendra pas le pas sur mes convictions actuelles.

Pour l’instant, je retrouve les copeaux de mon atelier et porte mon attention à mon quatrième enfant, qui est né le 1er mars. C’est un beau garçon joufflu et rosé qu’on prénomme Pierre Noël. La marraine, servante du curé, est Marguerite Juteau et le parrain Pierre-Noël Boisson, un jeune cultivateur qui fréquente les veillées de la famille. Trois garçons vivants, c’est déjà une belle performance.

Au-delà de toute cette agitation révolutionnaire, je garde des liens très étroits avec le curé Denechaud. Bien qu’il me reproche de ne pas avoir fait mes Pâques pour cette année 1791 et de ne pas penser comme lui. C’est un sujet de discorde au foyer. Marie-Anne, dont la pratique religieuse reste intense, me reproche mon impiété et me fait remarquer que je vis dans le péché depuis 1789, date de ma dernière confession. Je lui rétorque que mon seul péché, c’est elle et que ses appâts féminins sont ma seule source de tourment. Elle sent bien qu’il y a mensonge et que je suis un renifleur de jupons.

Elle n’a pas forcément tort. J’entrevois une petite servante à Courçon, rien de bien sérieux, j’entends. Elle m’accorde quelques heures de son temps et, moi, ce jour-là, je dois passer sous les fourches caudines de ma femme. En femelle bien avertie, elle doit sentir que mon retard a une cause autre que politique.

À Paris, le roi fait mine d’accepter la Constitution de 1791, mais ce régime de monarchie constitutionnelle ne lui convient pas. Moi, je l’adopte facilement, ce système : un roi, des lois, une constitution. Pour moi, la Révolution est terminée.

Mais fin juin, la nouvelle traverse la France et provoque stupeur et indignation. Au Gué, c’est moi qui reçois la nouvelle en premier. Un messager qui répand la nouvelle s’est arrêté à l’auberge pour se désaltérer. Le roi est parti, le roi a fui. Je me dois à mon tour de propager l’information ; je cours chez le maire. Beaujean, le chantre présent, file sur l’instant à l’église et sonne le tocsin. Le village se précipite ; il y a plus de monde qu’à la grande messe. On se répète la nouvelle, on la commente. Les jours suivants, tous attendent des informations ; le temps est comme suspendu. Puis on apprend la suite et le dénouement. Le roi, reconnu par un maître de poste, a été arrêté à Varennes, un petit bourg de la Marne, et reconduit par une foule haineuse jusqu’à son palais. C’est une trahison, même si les autorités tentent de minimiser.

Le mouvement révolutionnaire, un instant suspendu, semble vouloir reprendre son élan. Le peuple et les radicaux veulent la déchéance du roi et une pétition est déposée au Champ-de-Mars, à Paris. Le chef de la Garde nationale, Lafayette, et le maire de Paris, Bailly, font tirer sur la foule. C’est une première rupture entre la révolution bourgeoise et la révolution populaire. Je pressens, de mon petit village, que la faille ne se refermera pas de si tôt.

Au Gué d’Alleré, l’on voit les choses au prisme de l’éloignement et de la moisson qui approche.

Le roi, on l’aime toujours, mais on aime encore plus sentir les jolis grains filer entre ses doigts.

Fin août, accompagné de Jean Beaujean et Pierre Petit, je pars pour La Rochelle accomplir mon vote. Nous avons discuté âprement entre nous et nous savons sur qui notre suffrage va se porter. Cette fois, il n’est plus question que Denechaud vote pour son ordre, pas plus que l’ancien châtelain de Gascq. Tout est devenu égalitaire, à part peut-être ce vote censitaire. Mais je pense que les très pauvres n’ont pas assez d’intelligence civique pour bien voter. Marie-Anne, qui a lu dans un journal que des femmes à Paris se lèvent pour obtenir une égalité de droits, pleurniche de ne rien voir venir des législateurs. Je me pose en rempart contre cette idiotie : pourquoi ne pas faire voter des enfants pendant que nous y sommes ?

Le chemin est long, même en carriole. Nous empruntons la route royale qui passe par Dompierre. À La Rochelle, nous pénétrons dans la forteresse par la porte Dauphine. Malgré que nous connaissions les lieux, nous sommes encore impressionnés par ces murs, la hauteur des maisons et par la foule qui arrive d’un peu partout. Les nombreux députés se pressent et se mélangent à la foule des journaliers et des marchands. C’est une tour de Babel de vêtements chamarrés : les députés en habits du dimanche, les autres en blouse, sabots et chapeau rond.

Nous prenons chambre rue du Minage. Les auberges y sont multiples et peu onéreuses, et surtout dotées d’écuries pour y laisser montures et attelages.

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 13, LES ENFANTS QUI PASSENT.

Au domicile de Nicolas, l’on s’agite, on discute. La petite est passée dans la nuit. On s’y attendait, tellement chétive qu’elle était. La bonne âme qui lui donnait le sein en l’absence de sa mère l’a trouvée bien silencieuse, bien roide, sans couleur. Sans s’inquiéter, au départ, outre mesure, laissant la lumière succéder à l’obscurité…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 12, ON TOND BIEN LES MOUTONS

Pierre Boucherie a trente ans, il va convoler, c’est le bel âge pour le faire, bien que cela commence à être un peu tardif. Sa promise, que le 3 mai 1751 il va conduire à l’autel, se nomme Marie-Anne Charré. Mariage de raison plus que d’amour, elle possède quelques lopins de terre, quelques pieds de…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 10, LA GRÂCE-DIEU

Aujourd’hui, c’est le François Robin qui a fait le chemin depuis Rioux. Encore une naissance, s’arrêteront-ils un jour de forniquer ? La mère se nomme Marie Roux, une créature élevée à l’ombre des tonsurés de l’abbaye de la Grâce-Dieu de Benon. Lui est de l’annexe de Rioux. Leur rencontre n’est pas fortuite, car beaucoup de…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 9, LA MORT DE L’ÉTRANGER

François se meurt. François l’étranger, François le paria va franchir le Styx. La nouvelle se propage, comme celle qui annonce toujours les départs. Bien jeune encore, ce journalier. Oui, bien jeune, ce sans-famille, ce délaissé. Il est là, sur son grabat, qui agonise. Personne ne vient lui éponger le front, nulle main ne le redresse…

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 8, LA DIME

Le curé Dénécheau n’aime guère être dérangé, tout le monde sait cela dans le village, mais la fureur qui le gagne se mue en stupéfaction lorsqu’il voit Jean Jouinot toquer à la cure. Il connaît parfaitement celui qui se présente devant lui, car il a déjà baptisé l’un de ces drôles. Il ne répugne jamais…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 7, VEILLÉE FUNÈBRE

Le curé Dénécheau, avant qu’on ne le prévienne que la Françoise Gambaud avait rendu l’âme, se demandait si ses paroissiens n’étaient pas touchés par un quelconque phénomène d’immortalité. Nous étions presque au printemps et aucun mort n’était à déplorer. Pas d’épidémie, pas de morte en couches, pas de vieux usés jusqu’à la trame et dont…

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 6, LA FOLLE BLANCHE

Ici, tout est vignes, ici, tout est ceps, ici, tout est raisins, ici, tout est vin. Le curé, lorsqu’il monte là-haut dans son clocher, il les voit, ses minuscules parcelles. C’est un nuancier de couleurs, une palette de peintre. Les vignes sont identiques, pourtant, une ombre, une ondulation, une haie transforme cette uniformité en une…

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 5, L’ÉTRANGER DU BOURG D’A COTÉ

Le curé, à genoux, priait comme chaque matin pour la félicité de ses paroissiens, un petit cérémonial convenu entre lui et son grand Christ de bois qui, la tête penchée, en un rictus de souffrance et d’acceptation, le regardait. Prière efficace, car aucune sépulture en ce début d’année n’avait chamboulé l’ordonnancement du cimetière. Il se…

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 4, UNE HIDEUSE PROMISCUITÉ

Madeleine, pour la énième fois, allait puiser dans un grand tonneau le vin qui désaltérait ses convives. Comme des puits sans fond, ces travailleurs de la terre, habituellement sobres, s’enivraient d’abondance. Ç’eût été un affront pour sa famille et pour la famille qu’elle venait d’adopter que cette source de puissant nectar ne se tarît. Tous…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 3, LE JOURNALIER

La condition de journalier ne signifie pas à tout coup la misère, mais elle conditionne, en revanche, une abnégation de chaque jour dans l’exécution d’un travail épuisant. Cela, Louis Barbateau le sait bien en cette journée du 16 janvier 1751, où une obligation familiale va l’obliger à interrompre la coupe de bois qu’il effectue pour…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 2, ANDRÉ

André ne comprenait pas pourquoi, du haut de ses sept ans, il devait s’occuper de sa mère alitée. Lui qui, déjà, malgré son jeune âge, ne rechignait jamais au travail, estimait que cette garde était affaire de femmes. Jamais il ne rechignait à nourrir les volailles du poulailler, malgré sa peur du gros coq noir.…

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 1, LE CURÉ DENÉCHEAU

Pierre François est assis face à sa cheminée. Un feu puissant, alimenté de bon bois sec, réchauffe la pièce principale de la cure. Cela n’a pas été sans mal, car le froid qui règne sur la région a refroidi les vieux murs de la bâtisse, et sa sotte de servante a encore laissé mourir le…

LE BRÉVIAIRE DE RADÉGONDE

Il fait une chaleur épouvantable dans cette caisse et nous sommes serrés comme des sardines, encaqués, devrais-je dire. Soudain, un jour, se fait. J’aperçois l’homme, un certain âge, un certain charme. La pièce où je me trouvais, je la découvre : des poutres plus que centenaires, en chêne à peine équarri, comme autrefois au château.…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 26, UNE DERNIÈRE FOLIE

Ici, si l’on n’est pas trop regardant sur les journées d’absence dues aux travaux agricoles, les enfants suivent globalement les cours. Je conserve un important capital de sympathie et je suis respecté par les parents comme par leurs drôles. Je sais pourtant que je suis étroitement surveillé par le curé et par le maire. Après…

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