L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 17, LA CHUTE DE LA ROYAUTÉ

Je profite, avec mes compagnons, d’un peu de temps pour me promener sur le port de La Rochelle. Tout nous intéresse : les couleurs chatoyantes des gréements, les navires qui dansent à la cadence des flots, la blancheur des pierres et les masses protectrices des vénérables tours.

Nous trois, Gué-d’Allériens, passerions bien notre temps à observer l’inhabituel ballet des dames tarifées qui accostent le marin, le militaire et le dévot bourgeois. Nous voyons aussi les tenues des femmes rochelaises qui contrastent avec celles, plus austères, de nos épouses, et je me promets d’acheter une belle robe à Marie-Anne.

La foule est bigarrée, à n’en point douter : bourgeois chapeautés et canne à la main ; officiers en bicorne et culotte de soie, blanchisseuses insolentes et vendeuses de sardines ordurières ; marins, cordiers, calfats, voiliers aux mains calleuses et aux teints hâlés. Je croise même un Noir avec son maître ; je suis si surpris que je manque de faire tomber ma pipe. C’est la première fois que je vois un homme de couleur.

C’est encore frémissant de tant de choses vues que nous nous glissons dans un grand lit partagé. La rue est encore bruyante, mais, comme à la campagne, la nuit reprend aussi ses droits. Dans un semi-sommeil, j’entends encore une patrouille de soldats qui, de leurs godillots ferrés, martèlent les pavés.

Le lendemain, alors qu’il fait à peine jour, les charrettes des boues et celles des maraîchers, qui prennent possession des lieux pour y commercer leurs récoltes, nous réveillent sans surprise tous les trois. Après nous être sustentés, nous nous rendons, en passant par la place Royale et la rue Chaudrier, au palais de justice.

Comme pour l’élection des députés aux États généraux, nous faisons notre devoir et élisons nos représentants.

Je ne connais personnellement aucun des députés qui viennent d’être élus, mais j’ai déjà croisé Pierre Ruamps, qui est natif de Saint-Saturnin-du-Bois, et Joseph Niou, maire de la ville de Rochefort.

Sans qu’il y paraisse dans notre ciel bleu dégagé de tous nuages,les périls menacent la France : guerre avec la Prusse et l’Autriche, augmentation des prix et gronde populaire contre la misère qu’on croyait voir disparaitre .

Au village, ce ne sont pas tant les événements parisiens qui fixent les esprits que le refus du curé Dénéchaud de prêter serment à la Constitution civile du clergé. L’acte est grave et le bon curé peut à tout moment être remplacé par un prêtre jureur.

La majeure partie de la population le soutient, y compris son vieil ennemi De Gascq. Pour l’instant, chacun fait comme si de rien n’était et Dénéchaud dit toujours sa messe.

En avril 1792, la situation se dégrade et le royaume entre en guerre. Je n’ai pas une vision très précise des conséquences, mais je redoute, comme tout un chacun, que des jeunes du village ne partent à la guerre. Nous, à la campagne, nos opinions sont plutôt tempérées et loin de toute l’agitation que connaissent les grandes villes.

La vie suit son cours, mais les nouvelles qui arrivent de Paris ne sont guère rassurantes. La foule a envahi les Tuileries et a obligé le roi à porter un couvre-chef ridicule ; les gazettes qui arrivent font bien rire, et le roi comme la reine sont tournés en ridicule. Mais je suis un homme d’ordre et je redoute ces excités débraillés, ivres d’alcool et de sang. Heureusement, ici, au Gué d’Alleré, l’ancien ordre des choses est représenté par le débonnaire De Gascq ; il n’a jamais été une menace et se coule plus volontiers dans des sabots que dans des bas de soie.

En juillet, l’ensemble du pouvoir communal est réuni à Rioux. Un homme a été retrouvé dans la Roulière. Il n’y a, de mémoire d’homme, jamais eu de noyé dans ce ruisseau au flux tranquille. Après une courte enquête, l’on reconnaît le farinier du Moulin-Neuf à Saint-Médard : Jean Salomon. Sa présence ici, loin de ses ailes de moulin, intrigue.

Moi qui fus marqué dans mon enfance par l’assassinat des deux drôlesses de Benon, j’aimerais élucider cette mort incongrue. Je m’empresse d’interroger les habitants du hameau, mais rien ne ressort de concret. Il y a fort à parier que cette mort restera mystérieuse.

Nous sommes en juillet et le mort est intransportable pour une simple raison de salubrité. Dénéchaud officie en son église du Gué d’Alleré en présence de l’épouse, Marie Gerbier, et de la sœur, Marie Thibaud.

Le maire Joseph Rouault, le procureur Pierre Collardeau, le greffier Jean Beaujean, Jean Chaboury et Pierre Petit, officiers, signent à côté de moi, premier officier et deuxième dans la hiérarchie du village.

Après que le fossoyeur l’a recouvert, notre groupe, à l’ombre des arbres du cimetière, discute longuement de la situation parisienne.

Il fait épouvantablement chaud lorsqu’un courrier arrive de La Rochelle, tout épuisé, haletant, couvert d’une poussière acre il nous apprend. Le château des Tuileries a une nouvelle fois été envahi. Un vrai massacre. Les gardes suisses et de jeunes nobles endiablés ont tenté de résister à la foule. Une haine des grands jours ; des femmes bien mises dansant sur les cadavres dénudés des derniers défenseurs de la monarchie ; une boucherie sanglante.

La famille royale s’est réfugiée à l’Assemblée sans qu’elle fût physiquement outragée.

La suite me stupéfait, jamais je n’aurais cru possible un tel évènement. J’apprends en même temps que le maire que la royauté n’est plus. On sonne le tocsin ; le village doit être prévenu. Au loin, l’on entend les cloches de Benon, de Saint-Sauveur et d’Anais.

Joseph, de sa voix de stentor, lit le communiqué. Le silence est total. Une femme pleure ; un vieux, la tête basse, crache sa prise. Ici, le roi, on l’aime bien. Quelques réformes sur les impôts et l’on aurait pu se le garder. Que va-t-il se passer maintenant ?

Le lendemain, l’ancien seigneur et sa dame préfèrent partir dans leur appartement rochelais. Craignent-ils un geste de violence de leurs paysans ?

Le château reste à la garde des domestiques et du métayer ; ils assureront une continuité jusqu’au retour des maîtres.

A la maison le cœur n’est pas à la fête, Marie-Anne pleure sa sainte royauté tout en clamant des grossièretés à l’encontre de la reine Marie-Antoinette qu’elle juge responsable de tout.

Les nouvelles arrivant parcimonieusement sont d’autant plus inquiétantes : le pouvoir est aux mains de la Commune insurrectionnelle de Paris et de l’Assemblée. Le maire ne sait plus quoi faire et, précautionneusement, l’on décide d’adopter une prudente neutralité . De toute façon, l’on est en pleine moisson et en plein battage. Les esprits, ici, sont plus au grain qu’à Danton et Brissot.

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 16, UNE NOTABILITÉ NAISSANTE

C’est en groupe que l’on marche sur Courçon. La route est longue et Marie-Anne ne me reverra qu’à la nuit tombée. Il a beaucoup plu et le chemin est gras. L’on passe par la Moussauderie, puis par Linoizeau et la Roulière. Les gars Fleurisson suivent le mouvement et abandonnent à leurs aides les ailes de…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 15, UN RÉVOLUTIONNAIRE DE VILLAGE

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L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 14, DE PAROISSIEN À CITOYEN

Comme le commun des mortels, j’ai mon lot de contrariétés. La petite Marie-Anne ne dépasse pas les vingt mois et je l’enterre dans la terre humide du cimetière de l’église. Mais ma femme est de nouveau prise ; c’est le balancier infernal entre la vie et la mort. La désolation n’est pas que chez nous,…

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