UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, semaine 1, le 1er janvier

 

 

Le premier janvier

 

J’étais réveillée depuis un bon moment, le soleil n’avait pas encore point et l’obscurité qui régnait dans la pièce était encore totale. A coté de moi mon mari Stanislas dormait encore, laissant échapper de temps à autre un léger ronflement.

De l’autre coté de la cheminée où le feu qui allait se mourant, produisait dans un ultime sursaut quelques braises rougeoyantes, se trouvait le lit de mon père et de sa femme.

Je savais que cette dernière aussi était réveillée et que l’immobilité qu’elle voulait bien adopter n’était qu’un stratagème. Ce feint endormissement n’était que le début de la rivalité qui nous opposait et qui allait se poursuivre tout au long de la journée future.

Ma belle mère Marguerite, que mon père avait épousée pour remplacer ma mère, n’avait que trois ans de plus que moi. Elle s’était érigée en patronne et se comportait comme telle. Forte de sa jeunesse et il faut bien le dire de sa beauté, elle exerçait un contrôle sans égal sur mon père.

Ce dernier n’avait d’yeux que pour elle et lui cédait tous ses caprices. Sans être triviale elle le menait par le sexe et mon père qui n’était qu’un homme était fort demandeur de ses charmes. Si son activité de patronne ne s’était arrêtée qu’à écarter les cuisses le mal n’aurait pas été bien grand, mais la catin se mêlait de commander à tous, c’est à dire à mon mari, mes deux frères et moi même.

Elle était la métayère de la Gaborinière et en cela, elle imaginait péter plus haut que son cul. Hors donc, en bonne servante je me devais de me lever en premier pour que les autres membres de la famille puissent avoir une soupe chaude et un feu ravivé lorsqu’ils se lèveraient.

Je n’avais pas encore rompu cet accord tacite et je me décidais à me glisser en dehors de ma couche.

Le froid dans la pièce me saisit et un frisson me parcourut tout le corps. J’avais un peu de temps car aujourd’hui nous étions le premier janvier de l’année 1836 et le jour était chômé.

Ma fille Marie petite grelotte de six mois, dormait en faisant un bruit de succion, elle était repue car je l’avais faite téter un peu auparavant.

Mon rituel avant que de commencer mon ouvrage était de sortir dans la cour pour satisfaire à mes besoins naturels. J’aimais ce moment qui n’appartenait qu’à moi, la nuit était noire, le froid terrible de janvier semblait immobiliser la campagne dans un carcan de gel, le vent lui même n’osant plus souffler. Mon emplacement était toujours le même comme une chienne qui chaque jour marque son territoire. Puis je rentrais apaisée et je m’occupais de ce feu , première de mes tâches journalières.

Dans l’âtre je laissais le soir un fond de lait qui nectar délicieux et tiède me revigorait tous les matins. Nous avions un potager et je pris bientôt les braises qui étaient reparties pour les mettre dedans.

Au bout de quelques minutes la bonne odeur de recuit des légumes embaumait la grande pièce. Le jour apparaissait enfin et j’entendais une agitation dans la couche parentale, ils n’allaient quand même pas faire leur cochonnerie maintenant.

Non pas, la princesse se leva et dans une ultime provocation pissa devant moi dans son pot de chambre sachant que la souillon domestique que j’étais, irais le vider au fumier.

Le père se leva également, nullement gêné par le pet sonore qu’il lâcha et bien sûr cela fit rire la belle.

A peine levé il gueula que mon mari, et ses fils ne se soient pas encore levés. J’allais secouer mon bonhomme qui avec la cuite qu’il tenait la veille avait un peu de mal à émerger. Mes frères enfin arrivèrent et bientôt les hommes se mirent à table. En bout comme un seigneur, mon père Jacques Herbert dans la force de ses quarante quatre ans, puis mes deux frères Antoine vingt quatre ans et Augustin dix huit ans.

Stanislas sans considération qu’il fut mon mari était assis à coté des deux domestique Victor et Aimé deux adolescents âgés respectivement de dix sept ans et de seize ans dont d’ailleurs je me défiais énormément.

Ces deux valets dormaient dans un galetas aménagé dans l’étable, mes deux jeunes frères eux dormaient en un même lit dans un grenier que l’on ne pouvait atteindre qu’avec une échelle extérieure.

Les hommes ne prêtèrent aucune attention quand ma petite brailla pour avoir le sein et je me mis un peu à l’écart de tous pour sortir ma mamelle nourricière. Marguerite me gratifia d’un  »goulue comme sa mère ». Je me gardais bien de répondre ne voulant pas commencer trop tôt les hostilités.

Seule ma petite sœur âgée de quatre ans et qui venait de quitter le petit lit qu’elle occupait à coté de celui de ses parents s’intéressa à la tété de sa nièce. Vous l’aurez compris, Rose n’était que ma demie sœur. Je ne savais d’ailleurs pas trop comment la considérer , ma sœur, ma fille, mon nourrisson.

Comme nous étions un jour férié les valets avaient leur journée et devaient partir donner leurs vœux à leur famille. Mes deux frères devraient aller avec mes parents rendre hommage à la parentelle.

Moi et mon mari irions dans la famille de ce dernier pour faire la même chose.

En attendant chômé ou pas les vaches n’attendaient pas pour la traite et pour le coup cela faisait aussi partie de mes attributions. En temps normal Marguerite ma belle mère me prêtait la main, ,mais comme elle était enceinte jusqu’aux yeux il avait été décidé qu’elle en serait exemptée.

Je sortis de la pièce commune pour entrer dans l’étable, j’aimais cet endroit plus que tout, la chaleur, l’odeur, le regard parfois affectueux des bêtes. Je pris un seau et mon tabouret et je fis gicler un premier pis, chaud, gras, odorant le bon lait coulait à flot des mamelles généreuses de nos vaches.

Parfois Stanislas venait me rejoindre, n’allez pas croire que ce fut pour m’aider, non les vaches ne l’intéressaient guère. C’était toujours le même rituel, il me tournait autour, me soufflait dans le cou, me disait des bêtises.

J’aimais ce moment, notre moment, loin des autres. Je le faisais maouner augmentant son excitation et aussi la mienne. Nous on aimait varier, parfois il me versait dans la paille, d’autres fois il me basculait sans plus de façon le long d’une petite barrière faisant fi des recommandations du curé Gautier qui nous interdisait cette position.

Bref j’étais dans le péché mais j’aimais cela. L’affaire faite, je rabibochais mon jupon me toilettais d’une brassée de paille et reprenais ma traite. Personne n’était évidemment dupe de l’aide que m’apportait Stanislas. Nous vivions en communauté et chacun savait attribuer aux autres l’intimité strictement nécessaire.

La veille au soir, nous nous étions tous embrassés sous le gui en nous souhaitant la bonne année. Pour être férié, ce jour n’était pas fêté religieusement et nous n’avions donc aucune obligation.

Comme les parents de Stanislas étaient décédés tous les deux, nous avions pris coutume de nous rendre à Saint Hilaire du Talmont chez l’un de ses frères. Nous y mangerions un ragoût de lapin puis nous nous promènerions en discutant de nos vies respectives.

J’emmaillotais ma fille le plus possible il ne s’agissait pas de lui faire prendre froid, bon nombre d’enfants de cet age passait sans qu’on n’y puisse faire grand chose.

Comme cette année le premier tombait un vendredi nous continuâmes le dimanche à souhaiter de bons vœux à nos connaissances .

Après la messe on alla toute la maisonnée chez notre maître, le propriétaire de la Gaborinière. Il habitait au château de la Guignadière dans notre commune d’Avrillé. Monsieur Jules Luce de Trémont possédait de nombreuses métairies dans la commune, il nous reçut dans la cuisine des communs. Mon père tête basse, chapeau à la main lui aurait bien léché les bottes pour quelques arpents de plus. Il nous souhaita à tous une bonne année en nous rappelant à tous que la Gaborinière devrait rendre un peu plus. On voyait bien que ce n’était pas lui qui se crevait sur ses médiocres terres.

 

 

5 réflexions au sujet de « UNE ANNÉE DE LA VIE D’UNE FEMME, semaine 1, le 1er janvier »

  1. des recits passionnants qui nous font decouvrir des vies ordinaires de gens ordinaires et nous en apprennent beaucoup sur les conditions de vie de nos ancetres
    c’est ecrit comme un roman,bravo pour ces textes et merci

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