DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE : Épisode 1, Le conseil de famille

 

Maintenant tombé en désuétude le conseil de famille était autrefois largement rassemblé, réuni et présidé par un juge de paix il devait être composé d’un minimum de six membres. La famille était privilégiée mais quand ses membres n’étaient pas en nombre suffisant ou géographiquement trop éloigné on avait recours à des citoyens de la commune. Ces derniers étaient pris parmi ceux qui avaient eu des relations habituelles d’amitié avec la famille. En gros à défaut de famille on utilisait les amis. Le code civil de 1859 précise que la distance maximum pour convoquer la famille est de 2 myriamètres soit 20 km.

L’affaire était sérieuse et le juge de paix convoquait les intéressés par lettres, s’ ils ne se déplaçaient pas une convocation par huissier suivait, avec une amende en cas de non comparution.

Le conseil de famille était donc un acte officiel et nul ne pouvait s’y soustraire.

Anet, Eure et Loir, jeudi 3 janvier 1822

Le juge de paix du canton d’Anet Monsieur Charles Saint Hilaire Traullé, 37 ans a convoqué en son domicile sur réquisition de Dame Françoise Madeleine Leclerc, veuve Serais un conseil de famille. En compagnie de son greffier Jacques Collas, ils attendent les premiers arrivants.

Monsieur le juge n’est point inquiet tous les convoqués seront là , nous sommes entre gens du beau monde, et il ne sera pas nécessaire de requérir un huissier.

Le vieux Collas roide dans sa redingote un peu élimée se tient dans le corridor pour recevoir les futurs membres du conseil, il a 72 ans et va bientôt cesser ses fonctions, il n’y voit plus très clair malgré ses lorgnons et ses jambes flagellent quelque peu lors des longues stations debout. Son esprit est encore très limpide et son écriture d’une réelle beauté.

Le juge dans la force de l’age, pénétré de ses nobles fonctions est le fils d’un marchand cossu d’Abbeville,il est marié à une fille du pays, son travail est rigoureux. En attendant il devise avec la veuve Serais. C’est un homme plutôt fluet, long comme un jour sans pain, toujours vêtu avec recherche. Déjà ses cheveux se raréfient, son teint est couleur de craie, tranchant avec le teint halé des vignerons et des paysans de la région. Des mains longues et fines ressemblent à celle d’une jeune femme qui joue du piano.

Toute de noire vêtue, deuil oblige la jeune veuve de 41 ans est bien séduisante, la couleur sombre de ses vêtements tranche avec la pâleur de sa peau. Ses cheveux blonds coiffés en chignon porte une mantille noire, ses yeux bleus malgré la tristesse de son veuvage pétillent et semblent vous dire que la vie continue. Sa taille corsetée est fine comme celle d’une guêpe, à chaque respiration sa poitrine opulente paraît vouloir s’extirper de son chemisier. En bref elle est séduisante et rendrait heureux par ses grâces plus d’un veuf dans la région.

 

Elle n’est pas native de la région car née à Paris en 1781 où elle s’est marié avec le capitaine Jean Baptiste Serais, il ont eu ensemble un seul et unique enfant.

Ce dernier est d’ailleurs l’objet du conseil de famille qui va se réunir.

Après avoir un peu bourlingué avec le grand Napoléon le sieur Serais prit sa retraite le 31 octobre 1808, fatigué après la campagne d’Espagne, il obtint un poste aux eaux et forêt dans le canton d’Anet. Ce n’était pas une sinécure mais avec sa petite pension il joignait les deux bouts, d’autant plus que sa femme par nécessité et désœuvrement s’ était mise à faire classe en son domicile.

En attendant les comparants, une discutions très policée s’engage entre le juge et la veuve.

  • Encore une fois très chère je vous renouvelle mes sincères condoléances.
  • Votre mari nous a quitté depuis bientôt 2 mois n’est ce pas?
  • Oui il est parti le 9 novembre 1821.
  • Je vous remercie pour votre sollicitude.
  • Je vous en prie.
  • J’espère qu’il n’a point trop souffert.
  • Selon les dires du médecin, cette apoplexie foudroyante ne lui en a guère laissé le temps.
  • Vous m’en voyez soulagé.
  • Je crois que l’on n’a pas pu lui prodiguer des secours rapidement.
  • Oui malheureusement il est mort dans la plaine d’Ouline en promenant son chien, il n’y avait personne dans les environs au moment de son malaise.
  • Triste vraiment et votre fils Frédéric comment a t’ il réagi?
  • Après un moment d’abattement il a repris le dessus et vous savez la jeunesse.

La conversation cessa, et les membres du conseil arrivèrent.

Guillaume Lestevenon pénétra en premier dans le salon et fit un baise main à la veuve. Âgé de 72 ans il est propriétaire de nombreuses métairies et vit confortablement de ses rentes, grand les cheveux poudrés à l’ancienne mode il se croyait encore sous l’ancien régime. Ami très proche du capitaine Serais, il se verrait bien en protecteur de la jeune veuve.

Deux hommes d’âge mur à l’allure martiale pénétrèrent à la suite, Jean Marie Rivoire et Jean Baptiste Revey anciens lieutenants de gendarmerie. Bien qu’en habit de péquin ils se tenaient droits comme lors d’une revue. Rivoire garçon bonne pâte avait pris un peu de volume depuis la cessation de son activité militaire, une trop bonne chair lui provoquait de fréquente crise de goute. Revey était son contraire, maigre, ascétique et plein d’allant ils présentaient un contraste assez comique.

Les deux hommes qui suivaient, avaient des liens familiaux entre eux. Jean Michel Etienne Lemarquant propriétaire également mais ancien garde manteaux des eaux et forets de la principauté d’Anet, âgé de 73 ans il avait connu le défunt duc de Penthievre ancien propriétaire du château, le suivant était son gendre et se nommait Lesault Dancreville François Pierre, marié à la fille de Lemarquant il était horloger bijoutier. Ce petit bonhomme replet faisant largement ses 31 ans n’était point un simple ouvrier au tablier de cuir mais un négociant artiste qui créateur de belles pièces fréquentait la classe aisée du département.

Le dernier, un peu emprunté de se trouver en si bonne compagnie balbutia un timide bonjour et rougit en passant devant la belle veuve. Si il était le plus modeste d’extraction, il était aussi le plus jeune, 27 ans à peine et limonadier restaurateur de son état à l’hôtel de Diane.

Chacun prit position autour de la grande table . Seul Colas le greffier se mit en retrait pour prendre notes des discutions.

  • Messieurs vous savez tous pourquoi je vous ai réunis.
  • La dame Leclerc veuve de notre regretté Jean Baptiste Serais désire émanciper son fils Frédéric Edouard Serais, afin qu’il puisse jouir des biens meubles et des immeubles tenus en héritage de feu son père.
  • Elle croit son fils âgé de 17 ans capable d’une telle jouissance.
  • Son comportement et son attitude ne contre dise nullement les allégations de sa mère.
  • L’article 477 du code civil lui donnant le droit d’agir en conséquence.

L’émancipation d’un mineur pouvait avoir lieu dans trois cas.

1er cas, l’émancipation par mariage.

2ème cas, par une déclaration de volonté manifestée par celui du père ou de la mère légitime ou naturel qui exerce l’autorité paternelle ( autorité paternelle même lorsque c’est la mère ).

3ème cas, en l’absence de mère et de père par une décision du conseil de famille.

Dans le 2ème cas l’age de l’émancipation est de 15 ans dans le 3ème de 18 ans, différence de trois ans car le législateur considère qu’entouré soit de sa mère ou de son père il en prendra conseil.

Après son émancipation le mineur est assisté par un curateur choisi par le conseil de famille.

Le mineur émancipé peut procéder aux actes d’administration en excluant les actions en partage ou en revendication d’immeuble ou y défendre, et recevoir un capital mobilier.

En gros les actes simples d’administration avec une étroite surveillance du curateur qui contrôle en outre le bon usage et la bonne gestions des biens reçus.

Un mineur émancipé sauf en cas de mariage peut se voir retirer son émancipation par les mêmes voies que celles qui lui ont donnée.

  • Bien Monsieur, commençons les discutions afin de déterminer qui de vous sera le curateur.
  • Monsieur le juge, intervint le nommé Lesault.
  • J’ai déjà discuté de la chose avec mon beau père et avec monsieur Rivoire et Rivey et nous pensons que Monsieur Lestevenon si il en est d’accord serait le mieux placé pour assurer cette curatelle.
  • Monsieur Morée quel est votre sentiment ?
  • Je pense que si Monsieur Lestevenon acquiesce, il assisterait efficacement le fils de notre amie.
  • Messieurs déclare avec emphase Lestevenon, je suis très honoré de la confiance que vous me faites et si Mme l’accepte j’aiderai volontiers Monsieur son fils.

Ainsi il en fut et Frédéric bénéficia des conseils de l’ami de son père jusqu’à sa majorité qui était de 21 ans.

Guillaume Lestevenon fut élu à l’unanimité et prêta serment, l’acte fut rédigé par Monsieur le greffier Collas

Frédéric Édouard Serais devint menuisier et se maria en 1829 avec une lingère de ses connaissances, sa mère demeura avec lui et ne prit point de nouveau mari .

Elle mourut à l’age respectable de 88 ans en 1869 en sa commune d’Anet.

Le 6 février 1822 un inventaire des biens fut fait en présence de Frédéric Édouard, de sa mère et de son curateur, amis ceci est une autre histoire qui fera l’objet de quelques posts.

5 réflexions au sujet de « DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE : Épisode 1, Le conseil de famille »

  1. Bonjour,
    Bien que le sujet soit lié à un triste moment le récit qui est donné nous fait découvrir des pratiques pas toujours connues. Je me demande si elles étaient les mêmes pour les gens « du commun » (ce terme n’étant absolument pas péjoratif mais utilisé plus pour désigner des gens qui n’avaient pas de biens).

  2. Ping : DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE : Épisode 2, promenade dans un inventaire | Arbre de vie

  3. Ping : DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE, Épisode 3, un intérieur bourgeois | Arbre de vie

  4. Ping : DANS L’INTIMITÉ D’UNE BOURGEOISE, Épisode 4, Le lieu de l’amour et du repos | Arbre de vie

  5. Ping : DANS L’INTIMITÉ D’UNE JEUNE VEUVE, Épisode 5, Les lieux de vie . | Arbre de vie

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s