
Joseph François Peyrot n’est pas de La Rochelle c’est un fils d’ailleurs, un roulier qui est venu poser sa giberne sur la côte. Il parle un drôle de langage, celui des montagnards d’Auvergne, mais s’évertue en permanence à cacher ce patois d’autre part. Il se veut intégré, il se veut Rochelais, il veut se fondre dans cette capitale de l’Aunis où ports et commerces obligent, les habitants à former une Babel cosmopolite.
Il a prit femme ici, mélangeant ses racines à celle d’Élisabeth Vigneau une douce native dont la famille ne l’était pas. Le père Vigneau mort depuis longtemps était l’un de ceux des îles lointaines qui étaient revenus à la source après que nos mauvais amis les Anglais nous aient volé nos possessions. Un doux vent de saint Pierre et Miquelon soufflait donc dans les cheveux de sa dulcinée. Il lui en avait fallu de la patience et des balades au bastion Saint Nicolas pour que lui enfant de la pierre puisse sculpter les reins d’une fille de la mer. Le vieux calfat en maounant avait enfin consenti et François se souvient avec émoi la première fois où le vieux, un fer à calfat et une herminette à la main l’avait éconduit de la cale sèche où il jointait des vieille planches pourries d’un navire mourant.
Depuis, le temps avait fait son chemin, son intelligence de la pierre l’avait fait progresser, il était appareilleur et les jeunes architectes aux cols propres s’en remettaient souvent à son expérience.
IL était amoureux de ses pierres comme il aurait pu l’être d’une femme. L’ amour du travail bien fait le possédait, il vivait son travail en religion et Elisabeth n’avait donc aucune crainte de le voir chercher ailleurs.Son mari, elle le savait lié aux poussières calcaires comme elle le savait lié à sa famille.
Le travail ne manquait guère dans la ville blanche, des vieilles pierres, des hôtels qui s’élevaient, des églises, des quais et des jetées lui fournissaient un labeur incessant.
Il regagnait son chez lui le soir, sans se préoccuper des gens. Il ne se commettait pas à boire avec les ouvriers ses voisins, jamais il ne rentrait saoul comme le Louis Lacoste Testard. C’est une merveille de mari, la probité et la fidélité fait homme .
Lorsqu’il rentrait Élisabeth avait déplié pour lui la dernière édition du » phare de la Rochelle » c’était un rituel de délassement. Il prenait aussi des nouvelles de ses filles s’interrogeait sur leur activités. Marie Lise Julia dite Julie était la plus vieille c’était une beauté froide à la longue crinière rousse et au visage grêlé de taches de rousseur, sérieuse comme un pape, elle défiait du regard tous les jeunes hommes qui osaient lui compter fleurette, Lise Rosalie de deux ans plus jeune était comme son contraire, brune comme son père, avec une absence caractérisée de beauté. Tout au plus disait on qu’elle était jolie, ce qui ne l’empêchait pas de faire tourner la tête à tous les garçons du quartier. Elle aussi curieusement était prénommée Julie, ce n’était pas d’un pratique mais les filles s’en amusaient et en jouaient. Les deux étaient surveillées comme le lait sur le feu par leur mère Élisabeth qui plus d’une fois devait les remettre à leur place.
L’immeuble où ils habitaient ne manquait pas d’attrait, des latrines en fond de cours ce qui n’était pas encore le cas pour tout le monde et surtout une pompe à eau dans la cave qui permettait de se passer de la corvée d’eau à la fontaine de Navarre. Certes l’eau n’y était pas de bonne qualité et parfois elle était même saumâtre. Alors dans ce cas les femmes devaient faire comme tout le monde et faire la corvée d’eau. Ils étaient privilégiés à ce sujet car la fontaine se trouvait près du temple protestant anciennement église des récollets, c’était à une centaine de mètres. Tous les jours il y avait un bel embarras, on s’y salissait les bas de robe tant il y avait de la boue. L’hiver l’endroit était gelé, les enfants s’y amusaient de voir les porteurs d’eau glisser et chuter avec leurs seaux. Joseph se plaisait à penser qu’un jour un système permettrait que l’eau arrive dans chaque appartement, la chose était à l’étude parait-il?
Lui qui n’était jamais à la maison ne se posait d’ailleurs guère de questions sur la foultitude de choses qu’avait à régler son épouse, l’eau, le bois de chauffage, la lessive, les aliments à conserver, c’était une lutte de tous les instants.
Il rêvait d’ailleurs un jour d’avoir une domestique pour lui éviter les buées, en attendant il employait de temps à autre une blanchisseuse, tout du moins pour les grandes lessives. Pour l’instant il n’en était pas question, l’urgence allait être de caser les filles avec la réalisation d’un beau mariage. Joseph pensait que pour ses filles rien n’était trop beau et qu’un architecte, un arpenteur ou un maître d’ouvrage serait le gage d’une belle ascension sociale. Encore faudrait-il que les deux Julie restent sages et n’aillent perdre leur virginité avec un quelconque besogneux qui traînaient en bande comme des loups en leur meute. Lui qui simple traînard des montagnes avait porté sa besace ici, savait pertinemment pour l’avoir éprouvé ce que ressent un homme en voyant ses tourterelles innocentes »rignocher » en passant devant un chantier. Lui même autrefois avait sifflé le cul des filles et leur avait chanté des gauloiseries du haut de son échafaudage. Il estimait que ses filles, belles prunelles à ses yeux valaient beaucoup mieux. Lui trimait, s’instruisait, avalait parfois des couleuvres pour que les deux merveilles puissent geindre d’amour dans de la soie et non pas s’échauffer les reins sur quelques mauvais draps de lin fussent-ils avec des monogrammes.