
Aujourd’hui, c’est le François Robin qui a fait le chemin depuis Rioux. Encore une naissance, s’arrêteront-ils un jour de forniquer ?
La mère se nomme Marie Roux, une créature élevée à l’ombre des tonsurés de l’abbaye de la Grâce-Dieu de Benon.
Lui est de l’annexe de Rioux. Leur rencontre n’est pas fortuite, car beaucoup de terres de ce lieu appartiennent depuis des temps immémoriaux aux abbés. Le lieu-dit Port-Bertrand est même le point de départ des fruits de l’abbaye vers la Sèvre Niortaise, par l’intermédiaire du Curé et des ruisseaux qui l’alimentent.
Par là-bas, dans les marais, tout est eau, tout est mouvance. On y roule des charrettes avec difficulté, mais toutefois, des terres de l’abbaye affluent du vin, des blés et du bois en quantité. Jean Roux, le grand-père de l’enfant à baptiser, s’échine à la métairie de la Grange-du-Bois, en lisière de la grande forêt, derrière l’abbaye. Alors Marie, depuis sa prime jeunesse, suit son père dans les ornières qui mènent à cette ouverture vers le lointain. Ce lieu entre vignes et blés est une tour de Babel de sensation, un gouffre de nature changeante, il est passage d’un monde à un autre.
Un soir d’été, elle y rencontre François Robin, qui vigneronne sur les coteaux de Rioux. Ils tombent amoureux, se voient, s’aiment et se donnent l’un à l’autre dans l’inconscience du désir des corps. Par chance, par hasard, par bonheur, rien de fâcheux n’entrave leurs accordailles. D’une plume sèche le notaire de Benon scelle le contrat qui les lie et c’est Joseph Blondeau, le prieur de l’abbaye, qui les unie devant dieu dans la petite église de la Grâce-Dieu.
Les voila enchainés par contrat, par dieu et par leur corps, indissoluble ils seront et ne feront qu’un pour toujours.
La petite Marie, selon l’usage, est venue s’établir chez François, enfin, à pot commun avec les parents. C’est ainsi : on s’accommode de la promiscuité, des conflits, mais l’on se transmet aussi, après avoir accompagné ses vieux dans la mort.
L’abbaye de la Grâce-Dieu de Benon est le centre de tout ici. Elle a, par le travail de ses moines, façonné le paysage. La forêt a reculé, les marais ont été assainis, une richesse s’est créée.
Depuis l’année 1135, elle est là, terrible, grande, refuge, recueil, servant d’amer. Elle est de l’ordre de Clairvaux et devient la plus grande abbaye cistercienne de l’Aunis. Les premières terres ont été données à saint Bernard de Clairvaux par le duc d’Aquitaine Guillaume X. Depuis, les dons affluent : moulins, métairies, terres, vignes, bois, prés, droits sur les eaux. Le domaine spirituel devient foncier, les riches abbés non résidents se succèdent, un prieur les représente.
La munificence des premiers temps a certes régressé. Les guerres de Cent Ans, les guerres de Religion l’ont affaiblie, mais elle reste de loin le plus gros possédant des environs.
Rioux, avec ses terres noyées l’hiver et prolifiques l’été, est presque entièrement à elle.
Port-Bertrand, lieu de rencontre entre François et Marie, est le lieu de passage pour se rendre à La Rochelle. On y franchit cette passe marécageuse avec un bac à la mauvaise saison et à gué aux jours meilleurs.
Là-bas, à l’abri des haies vives, enchantés par le chant des oiseaux qui nidifient et envoûtés par les fleurs sauvages, ils ont construit le départ de leur belle relation.
Ils y ont été tranquilles malgré le passage incessant des marchandises, jouant un jeu de cache-cache amoureux avec les importuns qui troublaient leurs divins baisers.
Maintenant, Marie, à genoux sur les carrés de la vieille église boiteuse de Rioux, prie aux côtés d’une autre Marie. Elles sont légion. Sa belle-mère, née Giraud, est bien malade, et le but des prières des deux femmes est que la plus jeune accouche avant que l’autre ne se meure.
C’est le donnant-donnant de la vie, un départ et une arrivée.
La demande des deux femmes a été exaucée. Il ne sera pas nécessaire d’aller dévotement et païennement se tremper à la fontaine miraculeuse de l’abbaye. Marie, l’aînée, exsangue, assiste à la délivrance de la plus jeune. Une fille pour son fils. Elle aurait préféré un garçon, mais à quoi bon ? Le Seigneur a tout de même été bon.
Bien que le curé répugne à se déplacer dans les églises de ses annexes, le 17 avril 1751 il baptise Marie- Anne dans la petite église du prieuré de Rioux, le parrain est Francois Bonnet et la marraine Marie Anne Gaudin.
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 20, LE SACRISTAIN SONNEUR DE GLAS
Jacques, malgré le vent, avance d’un bon pas. Il pleut d’abondance en ce 9 octobre 1751. Cette pluie d’automne, précoce par son intensité, détrempe déjà le paysage. De nombreuses flaques d’eau comblent traîtreusement les ornières du grand chemin. La Roulière, pisseux ruisseau au faible débit, se gonfle et ronfle comme après des mois de mauvais…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 19, LE CENS ET LA CORVÉE
La mort en ce 8 octobre 1751 semble vouloir se venger de la vie, trop de naissances, trop de vitalité concourent à un déséquilibre certain. Alors la grande faucheuse reprend la main. Il faut bien que les vieux partent, qu’un sang nouveau abreuve nos sillons. Au pas lent de la carriole qui portait feue la…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 18, POUR QUI SONNE LE GLAS
Nous sommes le 22 septembre 1751. Doucement, la cloche se met en branle, lentement, un bruit sourd qui s’élève au-dessus du clocher, qui prend son envol comme une folle nouvelle. Par-dessus les toits de chaume des maisons, volant au-dessus des champs grouillants de vendangeurs, épousant l’onde claire des eaux vives de la Roulière, le glas…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 17, LA DISPUTE
Lorsqu’en cet après-midi du 21 septembre, Daniel Favreau traverse le village pour faire baptiser sa fille Marie Françoise, celui-ci semble abandonné. C’est aussi que la période n’est guère propice à une naissance. Pensez donc ! Faire perdre son temps précieux de vigneron au moment des vendanges relève d’une hérésie. Certes, Daniel n’est pas à proprement…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 16, JACQUES LE BRULEUR
Élisabeth, tristement, regardait la charrette qui, brancards levés, ne serait pas cette année attelée par Jacques. Presque neuve, caractéristique avec ses roues hautes, propre et soignée comme une bête, elle semblait attendre le retour de la période de distillation avec impatience. À côté gisait, comme une vache près de vêler, une grosse chaudière en cuivre.…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 15, LA MÈRE ÉPLORÉE
En cette fin d’après-midi, la chaleur est encore épouvantable, insoutenable, lourde. Pas de vent, mais même pas une brise légère qui viendrait apporter un ersatz de fraîcheur. Les feuilles des marronniers sont immobiles, semblant retenir leur souffle. Cette haute canopée est comme une cathédrale de pierre, sculptée pour l’éternité dans une absence de mouvement éternel.…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 14, LA MARANDAISE
Le curé se demandait bien comment ce grand escogriffe de Jacques Margat avait fait pour rencontrer une femme qui venait de si loin. Il faillit lui demander, mais avant, il convenait de convenir de l’heure du baptême du petit Pierre Jacques Urbain qui venait de naître. Ceci fait, il le regarda partir en se posant…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 13, LES ENFANTS QUI PASSENT.
Au domicile de Nicolas, l’on s’agite, on discute. La petite est passée dans la nuit. On s’y attendait, tellement chétive qu’elle était. La bonne âme qui lui donnait le sein en l’absence de sa mère l’a trouvée bien silencieuse, bien roide, sans couleur. Sans s’inquiéter, au départ, outre mesure, laissant la lumière succéder à l’obscurité…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 12, ON TOND BIEN LES MOUTONS
Pierre Boucherie a trente ans, il va convoler, c’est le bel âge pour le faire, bien que cela commence à être un peu tardif. Sa promise, que le 3 mai 1751 il va conduire à l’autel, se nomme Marie-Anne Charré. Mariage de raison plus que d’amour, elle possède quelques lopins de terre, quelques pieds de…