
Pierre Boucherie a trente ans, il va convoler, c’est le bel âge pour le faire, bien que cela commence à être un peu tardif.
Sa promise, que le 3 mai 1751 il va conduire à l’autel, se nomme Marie-Anne Charré. Mariage de raison plus que d’amour, elle possède quelques lopins de terre, quelques pieds de vigne et des meubles. Ces biens qu’elle hérite de son premier mari sont à la fois peu, mais aussi beaucoup. Peu, car son défunt premier était cordonnier et non pas paysan, et ses terres constituaient une économie de complément. Mais beaucoup, car Marie-Anne, si jeune soit-elle, amenait dans sa dot deux chiards de neuf et sept ans. Tout bien considéré, l’affaire était bonne pour ce journalier qui ne possédait que sa chemise : des terres, une jeune femme et de jeunes bras qui bientôt seront au service de sa petite exploitation.
D’autant que Marie-Anne, dont il avait déjà goûté les chairs, n’était point détestable au physique. Le curé Dénécheau, qui lui avait pardonné en confession cette entorse, pourrait difficilement dire le contraire s’il avait été doté des yeux d’un véritable homme.
La date du mariage avait été repoussée plusieurs fois, faute d’espèces sonnantes et trébuchantes dans leur bas de laine. Noces de gueux, certes, remariage d’une veuve à l’évidence, mais un mariage était un mariage et, par-delà sa pauvreté, l’on devait tout de même montrer un minimum et surtout rendre la pareille à ses semblables.
Foutue taille, saloperie de prélèvement qui, chaque année, tuait plus sûrement que le mauvais temps. Oui, on en crevait de ce lourd impôt permanent que chaque roturier devait au roi, presque 20 pour cent de ce qu’on produisait. En nature et en espèces, le collecteur vous saignait comme un barbier ou une sangsue.
Cet impôt inique avait déjà fait pleurer des générations de paysans. Il avait été instauré par le roi Charles VII, le 2 novembre 1439. Pour reconquérir son royaume, celui que l’on nommait le roi de Bourges avait eu besoin d’une armée permanente et de la sainte Jeanne pour bouter les Anglais en dehors de ses terres.
Pierre Boucherie, comme les autres, détestait cet impôt qui, bien sûr, se rajoutait à de multiples autres. Le gros curé Dénécheau n’en payait pas, racheté sans doute par des prières, comme si ces dernières pouvaient combattre un ennemi. Les seigneurs du Gué d’Alleré, nobliaux de robe, en étaient exemptés comme toute la noblesse de France. Cette dernière, censée donner son sang, ne pouvait donc pas donner son argent.
Le mot taille définissait assez bien ce qu’elle était : après le passage du collecteur, vous étiez comme une vigne sans branches ou comme une tige de blé sans épis.
Mais, à l’évidence, cette taille mortelle n’était pas suffisante, et le roi Louis XIV, en son palais de marbre de Versailles, décida que, pour financer sa guerre de la Ligue d’Augsbourg, s’établirait un nouvel impôt. Novateur, car tout le monde devait payer, y compris les privilégiés. Appelée capitation (par tête), l’on créa 22 classes et 569 rangs. Merveilleux, il y en eut pour tout le monde. La guerre cessa, mais pas la capitation. On l’abrogea, mais les sommes récoltées manquèrent ; alors elle revint, pour finalement ne plus repartir.
Pierre Boucherie, comme les autres, avait beau retourner ses poches, elles étaient vides. Le passé était le passé, le grand roi Louis était mort, pourrissant depuis longtemps, la messe était dite.
Mais nos paysans penchés sur leurs sillons n’en avaient point fini avec les impôts royaux. L’arrière-petit-fils du précédent, nommé par certains le Bien-Aimé, estima les besoins de la royauté en argent impérieux. Il inventa le vingtième, enfin lui ou la Pompadour, à moins qu’un ministre obséquieux ne lui ait soufflé l’idée à l’oreille.
Un vingtième sur tous les revenus, c’est, à n’en point douter, tondre un œuf.
La misère était proche. Pierre Boucherie, aidé de son frère François, économisa sou à sou, travaillant le ventre vide, se chauffant peu. Marie-Anne Charré, elle aussi, sans restreindre ses enfants, se serra la ceinture. Elle y gagna en silhouette et, sans mourir de faim, glana quelques pièces.
L’on pourrait nocer, se sustenter copieusement et mettre en perce une bonne barrique. Le violoneux serait rétribué et le curé aurait son casuel. Quitte de tout et de tous, leur union pourrait démarrer sous les meilleurs auspices.
Tous se réunirent le lundi 3 mai. Une belle journée, une belle soirée et une belle nuit de noces : c’était le troisième mariage de l’année dans le village.
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