
Je suis maintenant un homme installé, pas encore un notable ni un bourgeois, loin s’en faut, mais je suis de ceux qui, en ces temps, oscillent entre plusieurs conditions ou, du moins, qui aspirent à de nobles destinées.
Mon intelligence et ma capacité, pas si fréquente, à savoir lire, écrire et compter ont fait que les autorités de la Ferme m’ont nommé brigadier. Je suis, si l’on veut, une sorte d’agent des impôts, chargé de contrôler les mouvements du sel. Je suis agent de la Ferme générale. Le passage du gué sur le ruisseau de la Roulière est un poste stratégique de contrôle : on est obligé d’y passer pour commercer. Charrettes, troupeaux, hommes de bât, rien ne m’échappe. Je suis craint, respecté, mais à l’évidence guère aimé. Je n’ai guère de scrupules. Ma tonnellerie est prospère, car au village tout est vin, et je fréquente maintenant l’aristocratie des marchands d’eau-de-vie. Comme tout le monde, j’ai ma vigne, mais je n’ai pas la prétention d’en vouloir vivre. Ces quelques ceps sont plus gloriole que revenu.
Marie est enceinte. Je suis attaché à avoir un héritier ; sinon, à quoi bon se tuer au travail et courir à travers les bois et les marais pour chasser le contrevenant ?
Un jour que je traquais un contrevenant dans le bois de Rioux, je me suis rappelé ma jeunesse, quand je tentais de suivre son oncle Gilles dans les ronciers de l’abbaye. Ce n’est, après tout, pas si lointain. Mais ce qui me revient en particulier, c’est le meurtre des deux gamines et le serment que je me suis fait de retrouver l’assassin. Cela me fait sourire, mais aussi un peu frémir. Je n’aime pas ces constats d’échec et je me pose la question de savoir si je pourrais retrouver la robe qu’ils avaient enterrée. Bêtise d’enfant. Le sénéchal du comté aurait certainement pu y trouver des indices. Je m’imagine maintenant la trempe que je me serais prise par mon père s’il avait connu la vérité.
Le seize mars 1785, Marie-Anne entre en travail. Je suis un brin nerveux. J’aime ma femme et les risques encourus en couche sont grands. Autour des joyeusetés de la naissance traîne l’ombre sinistre des morts prématurées. La vieille sage-femme, crasseuse, indécise, ignorante, ne me rassure pas. Mais, en matrone habituée, elle attend patiemment que les choses se fassent. De temps en temps, elle quitte son ouvrage à l’aiguille, soulève le drap et se rassied satisfaite. L’on dit au village qu’elle a tué autant de femmes qu’elle en a sauvées et que cette proportion en fait une des meilleures du coin. Pourtant, je suis sûr qu’elle n’a jamais suivi les cours de madame du Coudray.
Bon, peu importe, elle a fait son office. Au bout d’une éternité, une fille s’est présentée ; je la prénomme Marie-Anne comme sa mère.
Après l’emmaillotement de la larve blanche qui s’agite, l’on prend le risque de sortir l’enfant malgré le froid pénétrant qui immobilise les eaux de la Roulière. Le terrible curé Dénéchaud ne badine pas avec les baptêmes : le jour même, on ne sait jamais.
Marie-Anne, trop faible et impure, reste à la maison. La marraine est Marie-Rose Dionet, une amie ; le parrain est François Gouvreau, choriste à l’abbaye de Benon. Je l’ai connu tout jeune ; maintenant, il chante matines, laudes et vêpres, et sa voix est de cristal. Pour un peu, le curé du Gué l’emprunterait au prieur pour remettre un peu de vitalité à sa messe. François n’est pas moine et ne sait pas encore s’il le deviendra, mais, comme moi, il a bénéficié de l’éducation soignée des moines. Avec lui, je discute âprement de la situation du royaume. Nous avons lu tous les deux Diderot, Rousseau et Voltaire. L’un des moines de l’abbaye, en cachette, nous laissait lire les brûlots des philosophes.
J’ai conscience de mon savoir au milieu de la crasse ignorance des paysans qui m’entourent. Je me place crânement au niveau du curé, à part en latin, évidemment.
Je ne vais plus guère à l’abbaye. Depuis que mon père s’est installé au Gué d’Alleré, rien ne m’y entraîne. Bien sûr, les terres de l’abbaye sont intimement imbriquées dans les importantes possessions du seigneur des lieux, Étienne de Gascq, ainsi que dans nos poussières de propriétés à nous, vils paysans. Je croise donc les métayers et les gens du prieur, mais l’intérêt que représentait pour moi ce lieu a décru.
Ma fonction de brigadier, je dois dire que je l’ai obtenue grâce à l’appui sans faille de ma parentèle. Sans elle, la garantie de probité dont je me targue n’aurait pas été suffisante pour me valoir le privilège d’exercer cette charge. De plus, un sou est un sou : les fruits de mes vignes, associés aux revenus de ma tonnellerie et à ma charge de brigadier, me placent dans la catégorie des gens à l’aise.
Mais je dois dire que j’étouffe un peu sous le carcan de la société actuelle, et une émancipation dont bénéficierions nous autres paysans ne serait pas de refus.
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 5, L’ÉTRANGER DU BOURG D’A COTÉ
Le curé, à genoux, priait comme chaque matin pour la félicité de ses paroissiens, un petit cérémonial convenu entre lui et son grand Christ de bois qui, la tête penchée, en un rictus de souffrance et d’acceptation, le regardait. Prière efficace, car aucune sépulture en ce début d’année n’avait chamboulé l’ordonnancement du cimetière. Il se…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 4, UNE HIDEUSE PROMISCUITÉ
Madeleine, pour la énième fois, allait puiser dans un grand tonneau le vin qui désaltérait ses convives. Comme des puits sans fond, ces travailleurs de la terre, habituellement sobres, s’enivraient d’abondance. Ç’eût été un affront pour sa famille et pour la famille qu’elle venait d’adopter que cette source de puissant nectar ne se tarît. Tous…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 3, LE JOURNALIER
La condition de journalier ne signifie pas à tout coup la misère, mais elle conditionne, en revanche, une abnégation de chaque jour dans l’exécution d’un travail épuisant. Cela, Louis Barbateau le sait bien en cette journée du 16 janvier 1751, où une obligation familiale va l’obliger à interrompre la coupe de bois qu’il effectue pour…
L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 2, ANDRÉ
André ne comprenait pas pourquoi, du haut de ses sept ans, il devait s’occuper de sa mère alitée. Lui qui, déjà, malgré son jeune âge, ne rechignait jamais au travail, estimait que cette garde était affaire de femmes. Jamais il ne rechignait à nourrir les volailles du poulailler, malgré sa peur du gros coq noir.…
AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 1, LE CURÉ DENÉCHEAU
Pierre François est assis face à sa cheminée. Un feu puissant, alimenté de bon bois sec, réchauffe la pièce principale de la cure. Cela n’a pas été sans mal, car le froid qui règne sur la région a refroidi les vieux murs de la bâtisse, et sa sotte de servante a encore laissé mourir le…
LE BRÉVIAIRE DE RADÉGONDE
Il fait une chaleur épouvantable dans cette caisse et nous sommes serrés comme des sardines, encaqués, devrais-je dire. Soudain, un jour, se fait. J’aperçois l’homme, un certain âge, un certain charme. La pièce où je me trouvais, je la découvre : des poutres plus que centenaires, en chêne à peine équarri, comme autrefois au château.…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 27, ULTIME PROMENADE SUR LES TERRES DE L’ABBAYE
La nuit de noces est magique pour moi et, j’espère, pour Élisabeth aussi. J’ai fait les choses sans précipitation, amenant ma timide compagne jusqu’à une extatique jouissance. Elle se laisse guider à la lueur d’une chandelle dansante ; je la dévêts comme on effeuille une marguerite. Je ne me rappelle pas avoir été aussi doux…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 26, UNE DERNIÈRE FOLIE
Ici, si l’on n’est pas trop regardant sur les journées d’absence dues aux travaux agricoles, les enfants suivent globalement les cours. Je conserve un important capital de sympathie et je suis respecté par les parents comme par leurs drôles. Je sais pourtant que je suis étroitement surveillé par le curé et par le maire. Après…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 25, MONSIEUR L’INSTITUTEUR
Le roi, son conseil et toute la clique des revenants font tant et si bien que le Corse s’échappe de son île et joue son dernier coup de dé. Les revoilà partis sur les chemins dans leurs carrosses dorés, fuyant, apeurés, et nous laissant dans les mains revanchardes d’un joueur d’échecs invétéré. Le roi podagre…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 24, LES NOUVEAUX CHÂTELAINS
Reste que, maintenant, la paix va régner et le commerce maritime va reprendre. Je suis un peu inquiet pour ma charge de percepteur. Je ne me suis jamais senti bonapartiste, mais j’ai tout de même bénéficié de cette sinécure pendant son règne. On verra bien. On enterre le vieux De Gascq, sans tambour ni trompette.…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 23, L’EMPIRE QUI VACILLE ET LE TEMPS QUI FILE
Le douze novembre 1812, alors que la France impériale se meurt dans les neiges russes, Pierre Noël Aubin Hillaireau, vingt et un ans, épouse mademoiselle Louise Gaudin, dix-neuf ans. C’est Pierre Petit, l’adjoint, qui marie les deux jeunes gens. Je suis vexé que ce ne soit pas le maire Boutet. Après tout, je suis quand…
L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 22, A LA RECHERCHE D’UNE BELLE FILLE.
La vie se déroule maintenant comme un rêve. Les paysans lèvent leur chapeau à mon passage et ma femme peut marcher la tête haute pour aller à la messe. Les églises sont d’ailleurs toutes rouvertes. Ce Bonaparte, on peut en penser ce qu’on veut, mais il y a du bon. Je suis reçu, avec Marie-Rose,…