
Il fait une chaleur épouvantable dans cette caisse et nous sommes serrés comme des sardines, encaqués, devrais-je dire.
Soudain, un jour, se fait. J’aperçois l’homme, un certain âge, un certain charme.
La pièce où je me trouvais, je la découvre : des poutres plus que centenaires, en chêne à peine équarri, comme autrefois au château.
Tout danse autour de moi, sûrement la lumière qui baigne abondamment l’endroit. Mais je me ravise : je devrais plutôt dire qu’elle le noie, tant la crudité de cette blancheur est vive. Je m’étais habitué à une certaine obscurité depuis le temps où, de sa morte main, j’avais chu.
Depuis combien d’années suis-je là, abandonné, sans qu’aucune personne ne vienne parcourir mes pages jaunies ? La question reste en suspens, assurément. Je possède pourtant un indice : ma dernière possesseuse s’appelait Radégonde Bion. Une sainte femme, au nom rappelant les anciennes reines, épouses des rois fainéants.
Je me souviens de ce jour néfaste du 5 juin 1891 où ma Radégonde, sur son lit de misère, m’a abandonné. Une main m’a placé sur une petite table, non loin de celle où gisait, dure, froide, reposée, celle qui, depuis des années, m’emmenait partout. Elle était belle, les mains jointes, dans sa robe sombre du dimanche. Une femme lui avait placé entre les doigts un chapelet de petites perles qui venait de Lourdes.
J’étais avec elle depuis des décennies, depuis sa communion, je crois. C’est sa mère qui m’ avait offert à elle . Après, je l’ai suivie. Elle m’a confié ses premières pensées. Puis elle m’a chuchoté ses premiers émois de jeune fille. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, muet comme les pages d’un bréviaire que je suis. Ces mots susurrés, pleins d’ingénuité et de candeur, étaient, par leur crudité, enrobés d’une beauté christique. Moi, je m’en délectais, de ces pensées coquines et de ces interrogations d’une poésie lamartinienne.
Puis ma Radégonde, sur les rives de la Gartempe, a épousé l’homme qui la convoitait. De l’autorité de son marchand de père, elle passa sous celle de Méleine Leclerc, un cultivateur vif et enjôleur. Le beau Méleine épousa la fille du marchand et épousa également la profession de son beau-père. Aisance, famille instruite, domesticité : j’étais bien tombé.
Mais il faut que je vous dise qu’avant Radégonde, j’avais déjà eu une longue vie.
Je suis né en 1703, ce qui me fait le bel âge de 323 ans. Mon contenu est la traduction de l’écrit d’un prêtre italien nommé Lorenzo Scupoli. Mais, excusez du peu, mon traducteur est le célèbre jésuite Jean de Brignon, beau pedigree pour un petit in-12 de poche comme moi. Une reliure en cuir de veau et de belles dorures, parfait pour un livre de prière discret.
Maintenant, je suis un peu fané, comme un vieillard parcheminé ou comme une momie du musée du Louvre. Mais mon allure est encore belle. Je suis vaillant, aucune page ne manque, sauf celle du titre. L’on me confie que je ne vaux rien, rédhibitoire, ce léger manque, qu’ils disent, les collectionneurs. Je m’en moque, après tout.
Radégonde m’aimait et le petit nouveau qui me possède semble éprouver la même chose. Oui, c’est certain. Il fait même des recherches sur moi, sur un écran plein de lumière, en bougonnant que l’IA, c’est drôlement bien malgré tout.
Comme je vous disais, ma belle Radégonde, dans les bras de Méleine, est devenue femme, puis mère.
La vie de château est venue après, car le Méleine Leclerc a fait son chemin. Un jour de veine, il a décroché une belle étoile. Régisseur qu’il est devenu, oui, vous entendez bien, régisseur d’un château. Ils sont légion, dans la Vienne, ces belles bâtisses.
Bien sûr, nous ne vivions pas dans les belles pièces lambrissées et parquetées, mais dans les dépendances. Cela en imposait quand même : j’étais dans les mains de madame Radégonde, la femme du régisseur du comte de Villars.
À la messe, où elle me tenait précieusement serré dans la poche de son jupon de dessous, je pouvais sentir les tressaillements de son corps. Toujours à la même place, sur les bancs de devant, elle toisait un peu les paysans qui travaillaient sous la coupe de son mari.
Oui, une belle vie de château. Radégonde me raconte tout. Mes pages d’ancien français absorbent comme un buvard les émois, les doutes, les envies et les malheurs. Parfois, si je n’étais pas un simple livre de piété, je rougirais des confessions qu’elle me livre.
Toujours à ses côtés, je la connais sous toutes ses facettes. Je suis sûr de mieux la connaître que Méleine. Ce bougre qui la pénètre dans son corps ne la pénètre pas comme moi dans son intimité.
Je râle aussi un peu quand elle glisse dans mes pages quelques images pieuses, quelques canivets du plus bel ouvrage. Je n’aime pas partager, mais finalement, j’accepte ses futilités, puisque ma Radégonde les aime.
Je l’ai vue vieillir, je l’ai vue se déliter. Ses enfants sont partis. Elle s’est faite plus pieuse, si l’on peut l’être. Mes pages n’arrêtaient pas d’être ouvertes, feuilletées, dévorées. Je n’étais plus seul sur la table de nuit : une Bible et un missel souvent me couvraient.
Un jour, il fallut se rendre à l’évidence : la fin était proche. Quelle joie, quel honneur que je sois le dernier livre qu’elle ait tenu en main.
Après, ma vie a été moins belle. J’aurais préféré la suivre dans sa dernière demeure. Oui, cent trente ans d’obscurité, d’étagères en tiroirs.
Mais finalement, je revis, racheté sur une brocante, sauvé d’une déchetterie. Le bonhomme écrit même sur moi. Enfin, une reconnaissance après 323 ans de vie.
Bien, il faut que je vous laisse. J’embrasse ma Radégonde et je me lie à ce Pascal un peu bizarre.
À bientôt.