AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 1, LE CURÉ DENÉCHEAU

Pierre François est assis face à sa cheminée. Un feu puissant, alimenté de bon bois sec, réchauffe la pièce principale de la cure.

Cela n’a pas été sans mal, car le froid qui règne sur la région a refroidi les vieux murs de la bâtisse, et sa sotte de servante a encore laissé mourir le feu.

D’ailleurs, où est-elle encore passée, cette maudite bonne femme ?

Nul ne saurait le dire. Cette souillon, qu’il n’a pas lui-même choisie, est un héritage de son prédécesseur, le curé Massé. Lorsque celui-ci lui a transmis sa cure, il lui a fait promettre de garder auprès de lui cette âme simple.

Cela fait maintenant six mois que François Pierre Dénéchaud est devenu curé du village du Gué-d’Alleré.

De ce village, situé à quelques lieues seulement de sa ville natale, La Rochelle, il n’avait jamais entendu parler. Mais les cures vacantes dans le diocèse de La Rochelle n’étant pas légion, il avait saisi l’occasion lorsque celle-ci s’était présentée.

Il n’avait pas passé sa jeunesse à étudier pour finir simple vicaire. À bientôt trente-deux ans, il aspirait à conduire son propre troupeau d’âmes, sans avoir à passer sous les fourches caudines d’un vieux curé grincheux qui percevrait à sa place les fruits de la prébende.

Ce village qu’il apprenait à connaître n’était finalement pas si éloigné de la capitale de l’Aunis. Sept lieues n’étaient rien, et il s’était promis d’aller bientôt rendre visite à sa famille.

Son père, aujourd’hui décédé, y avait exercé le métier de marchand, activité reprise depuis par son frère cadet, Augustin François. Parfois, il venait à regretter que les rôles ne se fussent pas inversés. Lui marchand, son frère curé. Mais la volonté paternelle, qui ne souffrait aucune contestation, en avait décidé autrement. Son parrain, également son oncle, curé de la paroisse Saint-Nicolas de La Rochelle, avait ensuite usé de toute son influence pour que son filleul lui succédât un jour. Pris dans les serres de cette double autorité, le garçon qu’il était alors n’avait pas résisté.

Avoir un curé dans sa parenté asseyait une certaine notoriété. En matière d’ascension sociale, ces marchands enrichis n’entendaient pas rester en marge de la bourgeoisie urbaine alors en plein essor.

À présent, il se sentait encore embarrassé. Lui qui n’avait jamais connu ni la chair, ni les tripots, ni l’ivresse, devait guider des paysans paillards et délurés. Les femmes qui venaient se confesser lui racontaient les pires horreurs, comme si toute l’activité démoniaque de Satan s’était concentrée sur celles et ceux dont il avait la charge spirituelle.

Il entendit frapper à l’huis de la vieille porte du presbytère. Espérant que Marie fût à l’office, il lui ordonna d’aller ouvrir.

Le bruit redoubla bientôt et se fit vacarme. Visiblement, la bougresse faisait tournoyer ses jupons ailleurs.

À regret, il quitta l’âtre protecteur et alla ouvrir. Décidément, il lui fallait tout faire lui-même dans ce damné village perdu.

Le visage rougi d’un paysan apparut. L’homme, une trentaine d’années, avait les cheveux embroussaillés, gras et luisants sous un chapeau raidi par le gel. Sa figure était hâve, son nez aquilin, sa bouche mauvaise, en partie édentée. Les bras ballants, il demeurait planté devant un curé furieux d’être ainsi dérangé.

Le père Dénécheau eut beau fouiller sa mémoire, le nom de ce paroissien ne lui revint pas. À sa décharge, son troupeau, réparti entre le bourg du Gué-d’Alleré et ses annexes de Rioux et Mille-Écus, comptait bien plus de trois cents âmes.

« Que veux-tu ?

— Olé, Marie-Anne vient de me faire une drôlesse.

— Tu viens donc pour que je la baptise ?

— Bin ouais.

— As-tu fait tes Pâques ? Viens-tu à la messe ?

— Ouais, m’sieu le curé.

— Va m’attendre dans l’église. »

Enfin, il trouva Marie. Il la houspillerait plus tard et l’envoya sur-le-champ chercher le sacristain.

À la porte du saint lieu, Marie-Anne Pinet, une drôlière de seize ans, portait l’enfant. Malgré son jeune âge, elle avait été choisie comme marraine. Petite de taille, mais nullement fluette, elle laissait déjà deviner, sous ses traits de gamine, la robuste paysanne qu’elle deviendrait.

La petite, emmitouflée dans un vieux manteau, vagissait rageusement. Laide, toute plissée, avec une face de gargouille, le curé se dit qu’elle ne passerait sans doute pas l’hiver et qu’on lui jetterait bientôt quelques pelletées de terre du cimetière.

« Quel prénom voulez-vous lui donner ? » demanda-t-il.

« Marie », répondit François, le parrain.

La moitié des filles du village portant déjà ce prénom, Dénécheau ne fut guère surpris.

La mère, impure selon les prescriptions de l’Église, était restée à la maison, se morfondant à l’idée d’avoir dû faire sortir son nouveau-né par un froid aussi mordant. Mais il en allait du salut de son âme. La mort accompagnant si souvent les naissances, il fallait assurer au plus vite son entrée dans le royaume de Dieu.

S’il n’avait pas reconnu le visage de Michel, le nom de son épouse lui remit aussitôt la famille en mémoire. Elle était la fille de Mathurin Juzeau, un gras laboureur à bœufs, et de Marie-Anne Simoneau. Ces derniers étaient de bons chrétiens, du moins si l’on en jugeait par leur assiduité aux offices.

Le prêtre revêtit son étole blanche et traça une croix sur le front de Marie. Il prononça ensuite les prières rituelles, naturellement en latin, langue parfaitement incompréhensible pour son auditoire.

Ces rustres parmi les rustres ne comprenaient la religion que par son apparat. De l’or, des chandelles, de la pierre, du marbre et de la peur : voilà ce qui tenait sous le joug ces foutus descendants de coliberts.

Enfin, le petit cortège s’avança jusqu’au baptistère. Le curé était pressé de regagner la chaleur de son foyer et bouscula Michel, qui ne découvrait pas assez vite le visage de son enfant.

Par trois fois, il versa l’eau salvatrice sur son front.

« Je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. »

Marie était désormais enfant de Dieu.

Elle pouvait vivre. Elle pouvait mourir. L’avenir en déciderait.

Le curé inscrivit le baptême sur le registre paroissial. L’affaire fut vite réglée. Aucun de ceux qui grelottaient dans l’humide église ne savait signer.

Il se dit qu’au-delà du catéchisme, il pourrait apprendre aux moins sots quelques rudiments de lecture et d’écriture. Il en parlerait au seigneur du lieu.

Michel Bertonnière repartit avec son chiard . Le froid n’avait rien perdu de sa férocité et une pluie fine les surprit alors qu’ils devaient franchir le passage de la Roulière.

Le ruisseau était haut et le gué dangereux. Plus d’un s’y était retrouvé le cul dans l’eau et un sabot emporté par le courant.

Le sacristain sonna les cloches. Deux coups pour cette nouvelle moujhasse. La communauté était prévenue.

Le prêtre retrouva enfin sa servante sous la main. Il la menaça des pires calamités si elle ne faisait pas mieux son service.

Elle n’en fut guère impressionnée.

« Monsieur jappe, mais ne mord pas. »

Un verre de vin de la Roulière à la main, le curé en vint à penser que l’année 1751 serait bonne puisqu’elle commençait par une naissance.

Il se laissa glisser dans une douce somnolence qui le porterait jusqu’aux vêpres.

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