L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 25, MONSIEUR L’INSTITUTEUR

Le roi, son conseil et toute la clique des revenants font tant et si bien que le Corse s’échappe de son île et  joue son dernier coup de dé. Les revoilà partis sur les chemins dans leurs carrosses dorés, fuyant, apeurés, et nous laissant dans les mains revanchardes d’un joueur d’échecs invétéré. Le roi podagre et sa nièce acariâtre, le duc d’Artois, vieux dauphin bigot, leur servant boiteux, ci-devant prince de Bénévent, oui, tous fuient à faire crever leurs chevaux.

Les nouvelles sont vagues, et Napoléon est déjà à Lyon lorsque, au Gué-d’Alleré, l’on apprend sa fuite. Personne, finalement, n’arrête celui qui incarne une certaine grandeur de la France. L’on en discute dans toutes les auberges et tous les foyers de France ; chacun a son avis, mais, le 20 mars 1815, il est à Paris. L’inquiétude concernant une reprise de la guerre est immédiate.

Le temps manque et les hommes aussi ; alors les édiles, en province, restent en place. Boutet, comme chaque matin, gagne sa mairie.

Moi, par contre, je change de métier. On m’enlève ma charge de percepteur et je deviens instituteur. Personne, sauf mon fils, ne commente cette nette régression dans l’échelle sociale. Mais je suis las de courir après l’argent des autres et je ne supportais plus les augmentations constantes des taxes. C’est injuste, car jamais je n’ai pris une position bien tranchée sur quoi que ce soit. Je m’imagine aisément qu’un revenant du vieil ordre avait un protégé à placer.

Même si ma position est modeste, je dois prêter serment à l’Empereur et avoir l’aval de mon maire et du préfet. Mon allégeance à Napoléon ne fait pas défaut et, bien sûr, Boutet, le maire, acquiesce sans broncher.

Pour sûr, le métier d’instituteur ne nourrit pas son homme, mais mon statut de propriétaire terrien, d’adjoint municipal et d’ancien percepteur en impose à la population. Je ne suis en rien débonnaire et les drôles du village me craignent immédiatement, mais l’on s’accorde aussitôt pour dire que je suis un bon maître.

Le trois mai 1815, je revêts mon plus bel habit, celui dans lequel je veux être enterré. Je rejoins mon compère de toujours, Nicolas Perotteau.

Nous faisons route ensemble car, en ce mercredi, nous allons accomplir une chose peu banale : être les témoins du mariage des futurs habitants du château.

Nous avons été sollicités, avec Antoine Louis Turgnier, le charpentier, et Pascal Nicolas Favreau, cultivateur, pour représenter les mariés.

Je ne connaissais en vérité absolument pas ce Balthazar Petit, ancien aspirant de marine et fils d’un greffier en chef du siège royal de la police à Rochefort. L’on sait juste que la famille descend d’un ancien greffier du comté de Benon. Schéma classique d’une petite bourgeoisie marchande et de fonctionnaires qui épouse, dans son intérêt, les rejetons de familles seigneuriales d’autrefois.

Marie-Félicité de La Porte est finalement moins moche qu’on ne l’aurait cru ; son visage est rayonnant. À près de trente-huit ans, elle devient châtelaine, propriétaire et enfin femme. Les notaires des familles ont joliment bouclé l’affaire. D’ailleurs, des membres de la famille, il n’y en a guère, et c’est entourés de paysans que ces deux-là se marient.

Il est décidé qu’ils habiteront dans la vieille maison au toit qui fuit et aux vitres de fenêtres cassées. Pierre Renaud, le fermier, fait un peu grise mine, car Balthazar semble vouloir se mêler de la gestion des terres.

Boutet, sans se départir de son sérieux, marie les deux propriétaires et le curé Ricard les bénit devant Dieu.

Le banquet de noces se tient au château et Marie-Rose, conviée avec son mari, pénètre dans les lieux pour la première fois. L’ancien châtelain, tout en nous côtoyant, tenait à conserver ses distances avec nous. Nous sommes plus près d’une aimable gêne que d’une confortable aisance ; à voir l’endroit, le luxe n’est plus de mise. D’ailleurs, ne dit-on pas que l’une des sœurs de Félicité est morte à Marsais, un petit village proche de Surgères, dans la misère en exerçant le métier de lingère ? Jean croit difficilement à cette fable, mais sait-on jamais.

Fin juin, visiblement, l’on est débarrassé de Napoléon. La bataille tragique de Waterloo a anéanti tous les espoirs de l’Empereur. C’est la consternation pour les uns et la joie pour les autres ; au village, l’on ne prend guère position. La Charente-Inférieure n’est pas politiquement très marquée.

Certains veulent aller voir l’Empereur déchu à Rochefort avant qu’il ne s’embarque pour les Amériques. Le maire Boutet fait tout son possible pour qu’aucun jeune ne se risque à cela. Il a raison et, de toute façon, l’Empereur se livre aux Anglais.

La France est de nouveau sous le joug des armées étrangères. L’occupant s’installe comme chez lui ; il pille, viole et vole.

La main qui s’abat sur la France est plus lourde que lors de la précédente Restauration. La Terreur blanche s’installe et des massacres se perpétuent. Heureusement, ici, aucune occupation et aucune représailles n’émaillent la tranquillité de la région. Toujours très calmes, les gens du village, courbés sur leurs charrues, se contentent de subir.

Boutet est toujours aux commandes, inamovible et disant oui à tout.

Marie-Rose ne se sent pas bien ; elle s’alite, se relève. La toux qu’elle a de persistante semble gagner du terrain ; elle maigrit. Bientôt diaphane, elle sent sa fin. Je me jette à corps perdu dans l’éducation de mes élèves pour tenter d’oublier un instant ce que je vais retrouver chez moi en rentrant. Le docteur est sûr de lui : jamais Marie-Rose ne guérira.

Le dix avril 1816, elle entre en agonie et, le onze, à dix heures du jour, elle décède.

J’enterre ma deuxième épouse, accompagné par l’ensemble du village. Les enfants que j’instruis ont la gentillesse de former comme une haie d’honneur.

Je me sens vieux et fatigué, une triste silhouette, en vérité. Je vivais avec Marie-Rose depuis si longtemps.

Seul, je n’aime pas l’être ; alors je fréquente l’auberge de Pierre Daunis plus que je ne le devrais. Je bois énormément et reste assis, sans but, de longues heures.

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 4, UNE HIDEUSE PROMISCUITÉ

Madeleine, pour la énième fois, allait puiser dans un grand tonneau le vin qui désaltérait ses convives. Comme des puits sans fond, ces travailleurs de la terre, habituellement sobres, s’enivraient d’abondance. Ç’eût été un affront pour sa famille et pour la famille qu’elle venait d’adopter que cette source de puissant nectar ne se tarît. Tous…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 3, LE JOURNALIER

La condition de journalier ne signifie pas à tout coup la misère, mais elle conditionne, en revanche, une abnégation de chaque jour dans l’exécution d’un travail épuisant. Cela, Louis Barbateau le sait bien en cette journée du 16 janvier 1751, où une obligation familiale va l’obliger à interrompre la coupe de bois qu’il effectue pour…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 2, ANDRÉ

André ne comprenait pas pourquoi, du haut de ses sept ans, il devait s’occuper de sa mère alitée. Lui qui, déjà, malgré son jeune âge, ne rechignait jamais au travail, estimait que cette garde était affaire de femmes. Jamais il ne rechignait à nourrir les volailles du poulailler, malgré sa peur du gros coq noir.…

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, ÉPISODE 1, LE CURÉ DENÉCHEAU

Pierre François est assis face à sa cheminée. Un feu puissant, alimenté de bon bois sec, réchauffe la pièce principale de la cure. Cela n’a pas été sans mal, car le froid qui règne sur la région a refroidi les vieux murs de la bâtisse, et sa sotte de servante a encore laissé mourir le…

LE BRÉVIAIRE DE RADÉGONDE

Il fait une chaleur épouvantable dans cette caisse et nous sommes serrés comme des sardines, encaqués, devrais-je dire. Soudain, un jour, se fait. J’aperçois l’homme, un certain âge, un certain charme. La pièce où je me trouvais, je la découvre : des poutres plus que centenaires, en chêne à peine équarri, comme autrefois au château.…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 26, UNE DERNIÈRE FOLIE

Ici, si l’on n’est pas trop regardant sur les journées d’absence dues aux travaux agricoles, les enfants suivent globalement les cours. Je conserve un important capital de sympathie et je suis respecté par les parents comme par leurs drôles. Je sais pourtant que je suis étroitement surveillé par le curé et par le maire. Après…

L’HOMME DE L’ABBAYE, ÉPISODE 24, LES NOUVEAUX CHÂTELAINS

Reste que, maintenant, la paix va régner et le commerce maritime va reprendre. Je suis un peu inquiet pour ma charge de percepteur. Je ne me suis jamais senti bonapartiste, mais j’ai tout de même bénéficié de cette sinécure pendant son règne. On verra bien. On enterre le vieux De Gascq, sans tambour ni trompette.…

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