L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 9, LA MORT DE L’ÉTRANGER

François se meurt.

François l’étranger, François le paria va franchir le Styx. La nouvelle se propage, comme celle qui annonce toujours les départs.

Bien jeune encore, ce journalier. Oui, bien jeune, ce sans-famille, ce délaissé. Il est là, sur son grabat, qui agonise. Personne ne vient lui éponger le front, nulle main ne le redresse sur sa couche. Il s’est souillé. Quelle pestilence !

Qui prévenir, qui aller quérir ? On ne sait rien de lui, on ne sait rien de ce François Desroux. Costaud, agile, besoin de bras, alors on l’a embauché sans trop se poser de questions. Il paraît qu’il vient de la capitale de l’Aunis, la lointaine, mais pourtant si proche : La Rochelle, cette grande ville, ce port, cette avancée dans l’océan, ce débouché de tout que peu connaissent.

Quels déboires, quelles désillusions ont porté ses pas sur les pauvres terres du Gué-d’Alleré ? Six heures de marche, ce n’est rien, mais c’est tout. C’est un monde, c’est beaucoup de frontières, ce sont des paysages qui changent.

Le curé en sait quelque chose, car lui aussi est né là-bas. Rien n’est pourtant impossible, aucune frontière qui ne se franchisse. L’hermétisme entre pagi n’est point total. Par sauts de puce, certains arrivent d’ailleurs et font souche, se mêlent. Au bout du temps, ils sont d’ici et regardent ceux qui font ce qu’ils avaient fait d’un sale œil.

C’est immuable, obligé, comme une roue qui tourne et qui vous rapproche.

François n’a pas fait souche, n’a pas trouvé de cœur, n’a pas trouvé de ventre. Il se meurt là, dans sa crasse, dans sa merde.

Dénécheau le visite. C’est son rôle. Le bougre est chrétien, il a fait ses Pâques et a demandé pardon de ses fautes en confession. Étranger, mais de la famille du Christ, le prêtre rentre dans la mansarde où le mourant a été relégué. Pourtant, pas ziroù, il a un haut-le-cœur. Tout à l’heure, il parlera à la communauté, enverra du monde. Tout un chacun a droit à de la dignité pour le grand départ.

Faisant abstraction, le médecin des âmes se penche sur son sujet. François marmonne, prie peut-être, à moins qu’il ne demande à boire. Le curé écoute, puis appose ses mains. Il prie, pardonne à François, l’absout de ses péchés. François peut partir tranquille, serein. Le Christ est en lui, il pourra vivre une vie éternelle.

Le mourant attrape le bras du curé. Il ne veut pas qu’il parte. C’est son réconfort, son obole à Charron. Dénécheau n’est pas là pour une veillée, il lui a administré les derniers sacrements, tout est en règle. Déjà que l’indigence et l’absence de famille ne lui permettront pas de percevoir la moindre pièce, il ne tient donc pas à s’attarder.

En sortant, il donne ses ordres. Il n’a autorité sur personne, mais son ascendant fait qu’on lui obéit. Des femmes se relayeront, des femmes laveront le moribond. Pauvre, seul, étranger à la commune, il ne sera pas dit qu’un chrétien partira de la paroisse de Dénécheau dans sa merde et sa pisse.

Il est parti.

Le bedeau sonne le glas. Le son lent, lourd, s’évade du clocher. De la Moussauderie à Moulin-David, de Mille-Écus à Rioux, on entend l’annonce. Les chapeaux se soulèvent, les femmes se signent.

François Desroux est mort. Trente-six ans, sait-on. Il aurait finalement pu faire un bon mari, un bon père. De sa sueur, il aurait ensemencé les terres du jardin du roi ; de son sperme, il aurait ensemencé le ventre large d’une Gaquignolle, d’une Savary, d’une Petit ou d’une Moinet.

Six avril 1751.

Dans le cimetière, en présence de Pierre Savary, de Gilles Nérodeau, du curé, du bedeau et d’un enfant de chœur, l’on jette quelques pelletées de terre sur le pauvre linceul. Bientôt, l’oubli décomposera ce corps plus sûrement que la terre lourde qui le recouvre.

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 20, LE SACRISTAIN SONNEUR DE GLAS

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AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 19, LE CENS ET LA CORVÉE

La mort en ce 8 octobre 1751 semble vouloir se venger de la vie, trop de naissances, trop de vitalité concourent à un déséquilibre certain. Alors la grande faucheuse reprend la main. Il faut bien que les vieux partent, qu’un sang nouveau abreuve nos sillons. Au pas lent de la carriole qui portait feue la…

AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 18, POUR QUI SONNE LE GLAS

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L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 17, LA DISPUTE

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AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 16, JACQUES LE BRULEUR

Élisabeth, tristement, regardait la charrette qui, brancards levés, ne serait pas cette année attelée par Jacques. Presque neuve, caractéristique avec ses roues hautes, propre et soignée comme une bête, elle semblait attendre le retour de la période de distillation avec impatience. À côté gisait, comme une vache près de vêler, une grosse chaudière en cuivre.…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 15, LA MÈRE ÉPLORÉE

En cette fin d’après-midi, la chaleur est encore épouvantable, insoutenable, lourde. Pas de vent, mais même pas une brise légère qui viendrait apporter un ersatz de fraîcheur. Les feuilles des marronniers sont immobiles, semblant retenir leur souffle. Cette haute canopée est comme une cathédrale de pierre, sculptée pour l’éternité dans une absence de mouvement éternel.…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 14, LA MARANDAISE

Le curé se demandait bien comment ce grand escogriffe de Jacques Margat avait fait pour rencontrer une femme qui venait de si loin. Il faillit lui demander, mais avant, il convenait de convenir de l’heure du baptême du petit Pierre Jacques Urbain qui venait de naître. Ceci fait, il le regarda partir en se posant…

L’AUTOPSIE D’UNE ANNÉE, PARTIE 13, LES ENFANTS QUI PASSENT.

Au domicile de Nicolas, l’on s’agite, on discute. La petite est passée dans la nuit. On s’y attendait, tellement chétive qu’elle était. La bonne âme qui lui donnait le sein en l’absence de sa mère l’a trouvée bien silencieuse, bien roide, sans couleur. Sans s’inquiéter, au départ, outre mesure, laissant la lumière succéder à l’obscurité…