LES LETTRES A NINI, le ballon d’Alsace, épisode 11

Ma tendre Lucie

Le cadre idyliquement trompeur de notre cantonnement ne cache pas le manque cruel de ton corps, cette dernière permission qui nous a permis de renouer avec les joies de l’amour a eu tous les atours d’un séjour enchanteur.

La joie de tes caresses, le bonheur de voir mes petits et aussi de sentir un peu l’odeur de la terre Seine et Marnaise m’ont redonné un peu goût à la vie.

La visite d’Ismérie et de Blanche m’a fait bien de la peine, mon cher frère va bien nous manquer.

J’ai vu aussi que le travail ne vous manquait pas et que la vaillance des femmes française faisait merveille . Je suis fier de toi et je t’aime

Je t’embrasse tendrement

A bientôt ma Lucie

Ton Daniel

Le 19 août sous une chaleur suffocante nous laçons nos godillots et nous partons pour Sewen afin d’entretenir la route qui mène au Ballon d’Alsace.

La route est longue et l’étape du soir bien venue, de la paille fraîche un canon de pinard et une nuit de sommeil raffermissant. Le lendemain nous arrivons et nous nous installons.

Le travail est dur, il fait chaud mais du moins nous ne mourons pas, c’est un avantage indéniable, pendant un moment j’ai cru que j’allais pouvoir avec d’autres aller exercer mes talents de botteleur mais malheureusement le décret ministériel ne portait pas sur ma classe.

De vrais bagnards, nous cassons et transportons des cailloux toute la sainte journée. Quand je suis exténué j’en viens à me dire que je serais mieux  à jouer à la manille dans une tranchée, mais c’est des conneries et chaque fois que je me lève je remercie le ciel de me permettre de vivre un jour de plus.

Le 19 septembre ma 6ème compagnie change d’endroit, nous allons à Alsfeld, l’endroit est idyllique, sombre forêt qui se miroite dans des eaux limpides , on pourrait croire que nous sommes à mille lieux de la guerre, c’est indéfinissable.

En attendant il faut bien travailler, les mois passent et on a le sentiment qu’on nous a oublié dans la montagne , les jours se raccourcissent et les stations prolongées pendant les gardes commencent à être pénibles à cause du froid, d’autant qu’on a un peu l’impression de garder les arbres.

Le capitaine Larrue nous rappelle à l’ordre en nous expliquant que la guerre n’est pas finie loin de là et que les boches ne sont pas loin.

On le sait le Auguste Rainvillé , il a trouvé le moyen de se prendre un coup de fusil, il en est mort.

Je croyais finir ma guerre avec ma pioche et ma pelle, j’étais devenu un bûcheron chevronné. La bouffe était bonne, le pinard d’Alsace nous changeait ma foi de l’affreux picrate du Roussillon.

Il en fut autrement, le lieutenant me fit venir, pour m’annoncer une permission, ma joie fut de courte durée quand il me dit que je ne reviendrais pas au 140ème territorial mais que je rejoindrais le 115ème régiment d’infanterie.

Nom de dieu fallait qu’ils aient rudement besoin d’hommes pour piocher dans les pépères .

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