LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 25, la mort du saunier

 

Mon fils avait franchi les écueils des premiers mois, rien n’était gagné sur le combat de la vie, le temps  s’écoulait immuable, dans notre petit village isolé des Portes. Dans les impasses et les ruelles les familles naissaient, grandissaient et mouraient au rythme lent du travail des marais et des flux et reflux de la mer océane.

Marie eut l’ espérance d’avoir un autre enfant, elle en était très heureuse et finalement moi aussi même si mon enthousiasme pour une nouvelle paternité s’était évanouie avec la naissance de mon fils Pierre.

Comme de juste ce fut une fille qu’on nomma Marie Marguerite comme sa mère, beau bébé bien potelé et surtout bien portant.

Deux enfants vivants seulement, cela ne faisait pas une grosse famille. Pour sur c’était plus facile à nourrir qu’une famille nombreuse, il n’empêche que pour certains travaux je devais embaucher des journaliers, alors que les enfants étaient de la main d’œuvre gratuite.

J’en prends pour preuve quand nous devions effectuer les travaux de la terre. Car il faut que je vous explique, nous autres les sauniers le travail comme de juste il était un peu saisonnier, nous ne saunions que l’ été. Certes nous avions des travaux d’entretien mais il fallait quand même se nourrir. Je vous l’ai expliqué nous avions recours aux fruits de la mer. La pêche et le ramassage des mollusques nous occupaient et nous nourrissaient sainement, mais il nous fallait quand même des céréales pour faire du pain.

A la fin de l’automne nous commencions la blérie *, Marie et moi avec un journalier nous commencions par extirper les herbes salées sur les bords du bossis. Nous avions du mal ce chiendent nous blessait les mains et pour l’enlever nous devions rompre à coup de marre * le bri durci.

Quel travail de fou , courbé sur notre ouvrage nous devions former des billons* transversaux au bossi pour que l’eau de pluie s’évacue dans les bassins .

Nous formions des nouveaux sillons en prenant ceux de l’année d’avant, du sart avait été enfoui pour fertiliser la terre, cette culture sur billons avait pour avantage de limiter les effets de la pluie.

La billons étaient en sorte une petite butte, nous y plantions de l’orge.

La moisson se faisait fin juin mais entre temps les femmes avaient débarrassé les blés des chardons. Nous coupions notre récolte à la faucille, foutu travail qui mobilisait toutes les forces vives. Nous faisions des gerbes qui étaient attachées avec de la paille de seigle.

Rien ne devait resté sur place car les rats et les moineaux étaient des concurrents sérieux.

Tant qu’on est dans le travail de la terre , j’avais aussi quelques pieds de vigne, je faisais du très mauvais vin mais bon cela rafraîchissait pendant les métives et le saunage. Marie elle s’occupait d’une petite bande de terre sableuse qu’on appelait sablin, elle y faisait pousser des oignons, des choux, des raves et aussi un peu de seigle . Ça nous apportait un appoint alimentaire mais nous demandait aussi un travail supplémentaire. Marie emmenait Pierre au sablin, quand il grandirait je le formerais au rude métier de saunier.

Du lever du soleil à son coucher nous étions au labeur, les femmes comme les hommes sinon plus car elles avaient la charge des tâches ménagères et trimaient souvent avec le ventre bien rond.

Au fait je n’avais plus de maîtresse, la Catherine qui n’avait rien à espérer de moi se lassa de nos rencontres furtives et épousa en seconde noces un pilotin qui naviguait dans le pertuis breton.

C’est sur cela me manqua un peu et ma vie sexuelle manquait de piment d’autant que Marie qui estimait qu’elle avait assez œuvré ne voulait plus d’autres enfants me refusait souvent ses grâces.

En 1745 ma mère s’en alla au paradis des saunières, elle était octogénaire ce qui était un joli record pour notre contrée, décharnée, parcheminée elle participait encore aux travaux de la maison, quand on rentrait la soupe embaumait la pièce. Mais il faut aussi le dire elle nous surveillait le petit Pierre et Marie Marguerite. En général les enfants étaient soit livrés à eux mêmes ou au travail avec les parents. La dureté de la vie faisait souvent que les petits enfants ne connaissaient guère leurs grands parents.

Les nôtres eurent cette chance et furent très tristes d’avoir à veiller la triste momie qui s’en était allée.

On gagna un peu de place et on retrouva notre intimité perdue, quoi qu’à ce sujet comme les enfants grandiraient nous la reperdrions rapidement.

Bien des années plus tard.

Pierre Gautier dit le vieux avait les yeux fixés sur le rivage, immobile il semblait rêver.

Au loin se découpaient les côtes vendéenne, le vent doucement forcissait et des tourbillons de sable s’élevaient au dessus du banc des bûcherons. De lourds nuages menaçaient.

Pierre Gautier dit le jeune observait le visage de son père, il ne l’avait jamais vu aussi soucieux et absorbé par la tempête qui semblait monter.

Il vénérait se père qui était souvent bourru mais qui savait être tendre, il lui avait tout appris et se sentait capable maintenant de tenir les marais.

Prétention d’adolescent sans doute mais son père n’avait il pas en son temps réussit à les tenir ?

Mais chassons cela et rentrons retrouver Marie, le chemin était long de la pointe du Fier au village.

Nous étions maintenant courbés en deux et nous cheminions péniblement, arrivés au village nous décidâmes de passer au marais, nous étions inquiet de ce coup de vent tardif qui coucherait et mouillerait notre récolte d’orge . Contre les éléments nous ne pouvions lutter et notre présence servirait à rien. La pluie s’abattit soudain, forte, intense , froide et formant un rideau impénétrable.

Nous étions au niveau du vieux port sur le pont qui enjambait le chenal. Mon père s’arrêta soudain et porta sa main sur sa poitrine, il me regarda, me sourit et s’écroula.

Étendu le long du parapet de pierre, trempé par l’averse qui ne faiblissait pas, il me regardait d’un regard fixe. Un léger sourire aux lèvres, je n’étais plus Pierre Gautier le jeune.

Pierre fut enterré le 17 juin 1756 dans le vieux cimetière du village reposant auprès de son père Pierre et de ses ancêtres les sauniers.

 

Fin

4 réflexions au sujet de « LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 25, la mort du saunier »

  1. Bonsoir; c est toujours triste d’être à le fin….fin d’une saison, find’un metier;fin d »une generatoon, fin d’une histoire; ..fin d’une vie……j aime pas les fins;
    j’attendais nos rendez vous c’était tellement bien; tellement vivant. Merci

  2. Bonjour,
    Pour en avoir lu quelques extraits, l’histoire que vous relatez m’intéresse beaucoup.
    J’aimerais pouvoir la lire entièrement…
    Je garde sous le coude !
    Merci 😊 bonne fête de fin d’année 🎅

  3. J’ai adoré ce récit. J’attends avec impatience janvier pour me plonger à nouveau dans une nouvelle histoire. Merci à vous, c’était passionnant !

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