LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 20, la mort de mon premier

 

Cela me fit bizarre de commencer une saison de saunaison avec une autre femme, je revoyais la Suzanne avec son sourvon, ses jambes blanches dévoilées et son franc parler qui retentissait dans tout le champs de marais, n’épargnant rien ni personne.

Marie Marguerite était tout aussi aguerrie, toutes les femmes des Portes étaient de rudes travailleuses et d’efficaces saunières.

L’été se passa comme un enchantement, nous faisions tout ensemble, nos repas frugaux de fruits de mer nous laissaient un goût de paradis, nous partagions même nos moments de plus frustre intimité et jamais même quand nous ne faisions pas l’amour nous nous tournions sans nous faire un long baiser . J’étais amoureux de ma blonde saunière.

En septembre le temps changea et le soleil ne fut plus de la partie, la récolte ne fut pas très grosse, nos bon messieurs les marchands allaient pouvoir spéculer sur notre sueur.

Comme je vous l’ai déjà dit nous ne mangions presque jamais de viande et notre quotidien était fait de poissons, de crustacés et de mollusques.

Il y avait abondance de tout et nous nous régalions, pour le poisson la pêche se faisait dans les vasais où bien dans les écluses à poisson.

Depuis les temps reculés les rétais pêchaient dans ces endroits, nos ancêtres ingénieux et pratiques avaient confectionné en pierre des sortes de anses recouvertes d’eau à marée haute, les poissons y pénétraient et y restaient piégés lorsque l’eau se retirait. Les pêches étaient miraculeuses.

Faits de pierre des bancs rocheux de la cote, montés sans chaux, l’enceinte faisait presque un kilomètre, percés de trous grillagés pour que l’eau puisse s’évacuer et que les poissons soient bloqués.

Les écluses très vastes étaient divisées en plusieurs zones par des murets qui correspondaient par des pas fermés de grille.

Les prises nous suffisaient pour manger plusieurs jours, mais que de travail d’entretien, les pierres des murs étaient emportées par les marées et les tempêtes, les vases s’accumulaient ainsi que les algues. Prendre le poisson était en somme la partie la plus agréable.

Marie chantait toujours, et sans relâche je l’observais, bon dieu ce qu’elle était belle, je lui aurait fait l’amour à tous moments. Elle maniait son éperon avec dextérité et chaque geste était emprunt de grâce.

Sole, anguilles, tacauds, chinchards, raies, bar, mulets et crevettes grises étaient notre lot, moi j’avais un faible pour les crevettes et je m’en mettais des pleines plâtrées.

Pour la communauté ces écluses étaient source d’une lutte permanente contre les possesseurs de la seigneurie et de la baronnie de l’Île de ré ainsi que des autorités royales. Tous voulaient percevoir des droits et nous évidemment nous faisions de la résistances.

L’obtention de liberté n’était jamais acquise totalement, nous notre écluse était celle de la Chiouse mais bien sur comme je vous l’ai déjà dit nous étions plusieurs familles à pêcher dedans.

La vie de saunier était vraiment une vie communautaire, aucun gros travaux ne pouvaient se faire seul. De plus le travail se faisait aussi en couple, cela avait des avantages quand on aimait sa femme par contre dans le cas contraire je vous dis pas . Les engueulades étaient mémorables et nous nous en amusions bêtement. Le saunier le plus proche de mes aires saunantes battait sa femme pour la moindre peccadille, il fallait s’interposer car il l’aurait tuée. Certes c’était sa femme il avait des droits dessus, mais bon quand même elle nous faisait pitié cette pauvre déguenillée avec ses horions.

Nous à la maison l’idylle continuait, malgré notre fatigue nous faisions l’amour tous les jours, et heureusement les menstrues de Marie disparurent et je crois qu’elle promenait.

Sa grossesse se passa bien, elle continua son travail jusqu’au bout, certes avec peine mais jusqu’au bout, j’avais besoin d’elle.

Elle accoucha dans la nuit du 02 avril 1734 la sage femme était présente ainsi que les sœurs de Marie, ce fut très long, moi j’attendais dans la ruelle et j’entendais les hurlements.

Les périodes de silence étaient aussi stressantes que celle ou ma femme criait. Puis un son venu de nul part sembla faire trembler les Portes. Pierre Nicolas venait d’être expulsé des entrailles de sa mère, aucun souffle ne sortait de cette faible poitrine, bleu recouvert de sang et de matière il faisait penser à un jeune chiot crevé.

La matrone le suspendit par les pieds et lui tapota le dos, Pierre expulsa quelques glaires et jeta comme on jette un râle un faible cri.

Il vivait mais l’interrogation de savoir combien de temps nous turlupinait. La sage femme n’était pas trop enthousiaste, elle avait de l’expérience. Ma femme exténuée avait fait une hémorragie que ses sœurs tentaient de juguler avec de l’étoupe et des onguents. Ce moment merveilleux se noyait dans le sang la merde et l’urine. Le bébé très faible était entre les mains de Dieu. La matrone conservant un faible espoir ne l’ondoya pas mais nous prescrit de le faire baptiser au plus vite.

Le lendemain matin le jour à peine levé je me précipitais à la cure pour lever le curé, il n’aimait guère être dérangé dès potron minet mais il nous reçut pour baptiser le petit. Nicolas Rayton le parrain et Jeanne Guilbaud la tante et marraine m’accompagnant nous suivîmes le prêtre jusqu’au baptistère. L’onction ne réveilla guère la petite larve moribonde.

Le bon curé pragmatique me souffla au moins si il passe vous n’aurez pas à le jeter comme un chaton sur le fumier , il aura terre consacrée. Le sens de la formulation de notre guide spirituel me choqua un peu mais bon il croyait quand employant notre vocabulaire et malgré ses mains blanches il ferait parti de notre dur monde.

En rentrant ma foi, je le posais dans le berceau d’osier à coté de notre lit. Marie faible dormait d’un sommeil troublé d’inquiétants cauchemars.

Jeanne s’assit près d’elle pour la veiller et moi avec le parrain je me buvais un coup de blanche.

Bien j’avais du labeur et je retournais au marais du Roc pour entretenir une amissaunée qui ne s’écoulait plus guère. Bouchée elle n’assumait plus son rôle d’alimentation en eau de mon champs de marais. Le lendemain il faudrait que je vérifie le gros mât qui alimentait mes métières.

Le soir dans la maison aucun bruit, tout le monde était parti, Marie dans son lit échevelé, en sueur, les traits tirés tenait le petit Pierre contre sa poitrine. Un sein sorti de sa chemise ouverte semblait offrir la tétée de son mamelon craquelé, suintait une perle du lait dispensateur de vie. Mais le petit corps n’en n’avait cure, dur et froid, il avait échappé à la vie. Ravagés les yeux mi clos de Marie laissaient échapper des grosses larmes.

Je lui pris le petit, elle ne le retint que quelques secondes, vain combat contre la mort et qu’elle avait perdu elle et son petit.

Dans son berceau immobile, Pierre Nicolas était serein, jamais aucune peine ne l’avait affecté, bien heureux ange.

Je m’en fus prévenir la famille et  revint ainsi que le curé, peu à peu la maison s’emplit d’une foule compatissante. La veillée commença et les femme en une antique coutume héritée des pleureuses se relayèrent au gisant de l’enfant.

Moi je pris quelques heures de repos chez mon beau père.

Le lendemain accompagné de la famille et du curé je me rendis au cimetière en tenant mon bébé dans les bras. Un trou peu profond attendait mon premier né, décidément à qui mes salines allaient elle revenir. Bon dieu étais je maudit

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