LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 11, Péril de mort.

 

Mes deux femmes donc se partageaient les tâches, Marie Anne allait chercher l’eau au puits qui se trouvait au bout de la ruelle et ma mère allait à l’aisine prendre le bois de chauffe ou le petit bois pour cuisiner.

Quand je rentrais ma mère était penchée sur le chaudron accroché à une crémaillère dans l’âtre, je la revois tournant la soupe, ma Marie Anne assise sur son coffre cousait, filait, épluchait, jamais inactive. Nous avions un coffre de bois blanc avec un dressoir dessus, c’est un héritage de feue ses parents, ce bois nous venait du nord par bateau. Ces pays de brume qui n’avaient d’ensoleillement suffisant pour faire naître le sel nous l’achetaient et en retour nous fournissaient en bois de sapin.

Autant vous dire que miséreux comme nous étions, les meubles n’étaient pas changés très souvent et nous les réparions comme nous pouvions avec les moyens du bord.

Marie Anne se tenait toujours à coté de ce buffet comme si elle le surveillait, objet de mémoire lui rappelant sans doute ses parents.

Sur le dressoir nous avions quelques assiettes d’étain, des tasses, des chopines et quelques cuillères.

Nous n’avions  qu’une fourchette, vous savez ce pic à plusieurs branches, je le laissais à ma femme moi je préférais manger à la cuillère ou avec mes doigts. Ma mère mangeait seule après nous, pour pas déranger, puis elle sortait dans la nuit se rendait à l’aisine saluait notre cheval et faisait ses besoins, ensuite elle rentrait prenait une chandelle de rouzine et montait au galetas pour dormir. Nous nous profitions un peu mais  ne tardions guère, les journées étaient longues et le sommeil nous venait rapidement.

Nous attendions aussi que ma mère s’endorme et un léger ronflement venant de l’étage nous indiquait que je pouvais soulever le jupon de Marie. Mais silence n’allons pas la réveiller.

A la fin de l’année 1724, après une année de vie commune et de nombreux ébats, ma femme s’inquiéta de ne plus avoir ses menstrues.  Quand je posais une question sur le sujet ma mère offusquée et ma femme honteuse me répondaient invariablement que cela ne me concernait pas. Vous parlez que cela ne me concernait pas, la Marie Anne pendant cette période elle voulait pas et était d’une humeur de chien. De plus elle s’essuyait avec un bouchon de paille comme pour les chevaux.

Enfin bref ne plus en avoir signifiait qu’elle était grosse, tout le monde était fou de joie, moi quand on m’expliqua que le drôle allait naître en pleine saunaison je rigolais  moins.

Bon, grosse ou pas le labeur n’attendait pas, les femmes continuaient jusqu’à la délivrance leurs activités.

Marie Anne prit énormément de poids et se traîna lamentablement les derniers mois. Le 3 août 1725, il faisait une température à faire échauder le marais, nous étions avec Marie Anne sur la vissoule quand elle sentit couler quelques choses entre ses cuisses. Elle se mit à hurler, ma mère et d’autres femmes arrivèrent en courant.

Toutes savaient à quoi s’en tenir, elles entraînèrent ma femme hors du marais et la reconduisirent à la maison. L’accouchement était commencé. On me signifia que je ne servirais à rien et que je reste au sel. Ce que je fis volontiers. De toutes les façons sans ma récolte de sel ce petit on pourrait pas le nourrir alors……..

Le soir quand je rentrais, les inquiétudes se lisaient sur tous les visages, l’enfant n’arrivait pas. Marie Relet la sage femme en sueur, les cheveux défaits s’activait de tout son savoir. Puis au prix d’un effort intense la tête apparue, ma femme était exsangue et hurlait ses dernière forces.

Ensuite rien le bébé était coincé, la matrone qui en avait vu d’autres sut que l’enfant étant ainsi , que la mère était en péril de mort.

En vertu des pouvoirs que lui avait conférés le curé, elle pratiqua le petit baptême ou l’ondoiement de l’enfant alors qu’il était encore dans le ventre de sa mère coincé comme un pantin ridicule.

L’âme de Pierre fut sauvée par ces quelques paroles mais sa vie était encore en suspend. Marie Relet tira de toutes ses forces sur la tête du bébé pendant que Marie Anne en une dernière poussée tentait d’expulser son fils récalcitrant. En un dernier effort, Pierre, noyé dans le sang, l’urine et la merde se retrouva dans les bras de la sage femme.

Petite chose rouge et frêle, il lâcha un faible braillement. La grand mère s’en occupa le frotta avec du vin puis comme il ne donnait guère de signe de vie elle lui en mit quelques gouttes dans la bouche. Elle l’emmaillota ensuite soigneusement dans des langes.

L’enfant était  prêt à vivre, enfin presque ……

Pour Marie Anne ce fut un long calvaire, elle était déchirée , sale et épuisée. La sage femme la lava comme elle put avec du vin chaud et lui fit une sorte de pansement avec du tissu.

Elle resta dans un état léthargique quelques jours, quand à Pierre je l’avais déposé moi même dans la terre sablonneuse du cimetière de l’église. Pour une première fois le traumatisme était grand mais bon il avait été baptisé et n’était après tout qu’un enfant de trois jours.

Le parrain Mathieu Mounier le meunier et la marraine Genevive Valleau m’accompagnèrent en sa dernière demeure.

De perdre un enfant n’était pas une affaire en soit, cela arrivait à de nombreuses femmes. Ma mère par exemple n’avait eut que moi de viable ce qui faisait peu pour assurer une descendance en notre temps d’extrême dureté. Non le problème c’est que Marie Anne pouvait se retrouver abimée et n’être plus en mesure d’en faire d’autres. Bon nous n’en n’étions pas là, il fallait qu’elle se rétablisse vite, pour deux raisons, l’une économique car nous avions besoin de sa force de travail et l’autre plus terre à terre si vous voyez ce que je veux dire.

Mais bon ce n’était  pas tout j’avais  du sel à faire.

Comme je vous l’ai déjà dit la solidarité villageoise jouait à plein, pendant que j’étais au chevet de ma femme et que j’enterrais mon petit Pierre mes voisins avaient fait mon sel.

De magnifiques coubes* rosés s’égouttaient sur le chemin. J’allais remercier mon entourage, c’était à charge de revanche, les ennuis étaient comme un balancier qui chaque fois revenait de façon immuable.

Vissoule : chemin situé dans les aires saunantes

Coube : Tas de sel placés sur le chemin

Aisine : endroit regroupant les communs et les animaux

Rouzine : résine, chandelle faite avec de la résine

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