LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 24, La mort de la fileuse

 

Entre temps la colonie familiale du Havre de mon aîné Édouard s’augmentait . Ce dernier avait trouvé à s’employer dans un atelier de fabrication de pièces métalliques. Le travail de la terre était terminé pour lui comme de nombreux autres paysans pour qui les lumières de l’industrie miroitaient d’une trompeuse façon.

Au Havre il eut un petit garçon, il ne dérogea pas à la coutume et l’appela Édouard.

Osithe entre deux embarquements de son matelot c’était fait faire une drôlesse qu’elle nomma Suzanne.

Le Léon avait déjà eut le bonheur d’avoir 5 enfants mais aussi le malheur d’en perdre deux.

La petite Alphonsine était morte dans les bras de sa tante Léonie à Grainville Ymauville au mois d’août 1887, elle était de mauvaise complexion et avait été placée en nourrice chez ses oncles et tantes à la campagne.

Edmond avait une petite fille avec son épouse et vivaient au Havre, quand à Eugénie toujours à Contremoulins avait déjà trois marmots. Ma Léonie avait deux garçons que je voyais de temps en temps au village de Grainville Ymauville.

Après la naissance de mes enfants vint la naissance de mes petits enfants en faire le décompte me paraissait une gageure. Je ne les connaissais pas tous, quand aux prénoms j’avais déjà du mal avec les miens.

Tout ce que je pouvais dire et percevoir c’était que le monde changeait, que mes enfants étaient attirés par la ville qu’ils n’avaient pas considéré le métier de tisserand et de berger comme une perspective de vie.

Pour le métier de tissage ils avaient sans doute raison, l’industrialisation était en train de finir de tuer les métiers à domicile. Mais pour le métier de berger ils avaient tort, la liberté de humer la brise matinale de sentir le soleil vous caresser le visage ou boire les embruns salés des fines pluies de printemps étaient irremplaçables.

Mais à quoi bon lutter, maintenant il était temps de vieillir.

Ma Justine venait d’attraper froid, elle toussait et avait de la fièvre, aucune inquiétude c’était une gaillarde et elle poursuivait son labeur.

A la ferme où elle s’était gagée après avoir arrêtée le tissage, ils n’avaient jamais regretté le choix d’avoir pris une vieille de plus de 50 ans. Son activité était débordante, tôt le matin à la traite, puis nourrissant les gorets comme une petite souillon de 15 ans, prêtant la main pendant les métives et les emblavures, abattant aisément le travail d’un homme. Elle se trouvait en quelque sorte libérée des années où elle se trouvait river à son banc de labeur.

Mais malgré son entêtant courage, la force commençait à lui manquer, sa poitrine en se soulevant faisait un bruit de soufflet de forge, je trouvais même qu’elle perdait un peu de ses rondeurs.

La nuit au milieu de l’alcôve elle étouffait et devait se lever tellement la toux lui déchirait les entrailles. Seule dans la nuit elle s’asseyait près de l’âtre en son fauteuil cannelé. Une couverture sur elle le matin je la trouvais enfin endormie.

C’est ma fille Marie qui s’active maintenant à réchauffer la soupe, Justine qui de toute sa vie avait été la première tous les matins à se lever traînait maintenant à sortir de derrière ses courtils.

Mais malgré sa faiblesse chaque matin elle partait quand même.

En charge de beaucoup de tâches la lessive lui incombait ce n’était pas une mince affaire mais il fallait bien si coller. La patronne délicate, personne et plus apte au commandement qu’au travail lui même, ne mettait pas la main dans son linge sale.

Dans la souillarde derrière la cuisine dans un baquet le linge de plusieurs mois attendait. Justine et deux autres servantes durent faire le tri puis mettre à tremper le tout dans un baquet afin de décoller les premières crasses.

Ce premier travail fait en rigolant des différentes souillures des tenues de la patronne et du patron se passa à merveille, Justine n’avait point toussé depuis un moment.

Puis vint le temps d’aller à la rivière rincer à l’eau claire ce premier acte qu’on appelait essangeage.

Les femmes chargèrent chacune une brouette de linge mouillé, cela pesait très lourd d’autant qu’on y rajoutait la planche à laver et un battoir.

Justine peina sous son faix et dut faire plusieurs pauses dans son long calvaire qui les menait à la rivière. Les petites servantes étonnées de la voir elle si dure souffrir autant s’en inquiétèrent.

Penchées le long de la rive elles effectuèrent leur rinçage, Justine était pâle comme la mort et toussait désespérément.

Heureusement au retour, un valet eut pitié et aida ma femme à porter sa charge.

A la ferme la buée attendait, vaste baquet de bois percée en son milieu et recouvert d’un drap de chanvre appelé charrier.

On boucha avec de la paille le trou du baquet afin que la lessi s’écoule doucement puis on fit chauffer de l’eau à la cheminée au moyen de grandes marmites.

Justine présidait le tout en temps qu’ancienne.

Le linge fut déposé dans le charrier, ma femme entre chaque couche de vêtements ou de draps mettait des lamelles de savon.

Puis les femmes rajoutèrent la cendre , une bonne couche de bois de châtaignier. Justine qui aimait ce moment prit une marmite d’eau chaude et la versa dans le cuvier, la vapeur dégagée, l’odeur forte du linge sale tout concourait en elle à une sorte de plaisir.

Ce coulage était le moment qu’elle préférait, hélas elle ne put porter le second récipient ses forces l’abandonnèrent . Les petites prirent le relais, le charrier était enfin recouvert et la lessi put doucement s’écouler par la coulotte.

Habillement l’eau récupérée était de nouveau réchauffée puis de nouveau versée. La journée était enfin terminée et on ferma le cuvier avec un couvercle de paille de sigle pour garder la chaleur.

Demain serait un autre jour et viendrait le rinçage de l’ensemble de la lessive. Justine eut de la peine à rentrer chez elle ses jambes ne la portaient plus.

A la maison épuisée elle se coucha, elle toussa toute la nuit, je m’aperçus à la lueur de la chandelle que son mouchoir était teinté de son sang.

Après une nuit horrible elle se leva quand même pour se rendre à la ferme, nous fîmes unanime pour l’en dissuader, mais tête de bois n’écoute pas conseil.

Le linge fut sortit du baquet, il faisait un poids énorme, on essora le tout au dessus de la cuve.

Justine s’acquitta de son travail sans broncher mais quand vint le temps de retourner à la rivière pour rincer une dernière fois les hardes des patrons elle ne put soulever la brouette.

Un jeune domestique qui fréquentait notre Paul se chargea avec peine du fardeau aidé de temps en temps par Justine qui prenait le relais sur quelques mètres. A la rivière Justine installa sa planche et commença son labeur. Un petit cri, elle s’affala la tête dans l’eau, toutes se précipitèrent et sortirent ma femme de l’eau, elle était inconsciente, que faire ?

Un colporteur qui passait avec sa carriole au même moment s’arrêta pour porter secours. On mit Justine dans la voiture et on la conduisit à la maison. On envoya me chercher et dans le même temps Marie ma fille fut prévenue.

On nous la déposa sur sa couche, pauvre paquet de linge sale. Un léger râle sortait péniblement de sa gorge, les yeux toujours clos. Elle était trempée, il fallut qu’on la déshabille entièrement et qu’on lui remette une nouvelle chemise. Les fils aidèrent malgré cette atteinte à la pudeur de leur mère.

Louis s’élança pour quérir le docteur, j’avais peur qu’il n’arrive à temps. Nous attendîmes plusieurs heures avant que le beau monsieur n’examine ma Justine.

Il hocha la tête et m’avertit qu’elle ne passerait pas la nuit. Je fus anéanti et l’attente commença. Ce ne fut pas très long, Marie coucha ses petits, Osithe le beau fils mangea un bout de pain trempé dans une soupe au lard et moi assis prostré je pris la main de ma Justine. Je sentais à travers sa peau diaphane un léger battement.

Ce fut court, à peine quelques rosaires, le cœur de ma belle cessa de battre, adieu.

Marie arrêta la pendule et jeta toute l’eau qui se trouvait dans la maison. On organisa une veillée, tout le voisinage se relaya malgré l’heure très tardive.

Nous étions le 29 octobre 1890, la fin d’une époque, la fin de mon époque.

Elle eut une belle cérémonie, hélas ses enfants demeurant au Havre ne purent être prévenus à temps.

C’est entouré de Paul, Louis, Séverin, Marie, Marguerite, Arsène et Léonie que j’accompagnais mon épouse pour son ultime voyage.

Une réflexion au sujet de « LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 24, La mort de la fileuse »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s