LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 25, La mort du berger

 

La vie bien sur dut reprendre et moi je retrouvais mes moutons. Eh oui mon patron avait finalement gardé quelques bêtes, certes je n’avais plus le troupeau d’autrefois et mon salaire en était réduit, mais comme j’étais un vieux bonhomme sans besoin cela n’avait plus d’importance. De plus en plus contemplatif je n’étais heureux qu’au milieu d’ eux à regarder mes nuages.

Ma petite fille Marie Gabrielle toute petiote m’accompagnait souvent, elle se blottissait le long de ma peau de bouc et babillait, moi je lui faisais découvrir les subtilités d’un ciel changeant, la forme des nuages, et par l’attitude des bêtes lui expliquait les variations du temps.

J’étais heureux quand elle était là.

Quelques mois plus tard j’appris par courrier que ma fille Osithe était décédée après une courte maladie , elle laissait un petit bâtard à Bec de Mortagne chez son frère et trois petits avec son marin pécheur qui s’empressa de repartir en mer pour ne plus revenir. Mes trois petits enfants furent élevés par la veuve Maillard la belle mère de Osithe.

A la maison c’est ma fille Marie qui dirigeait le ménage, Osithe Baudry devenait doucement le patron de la chaumière. Non pas qu’il fut méchant, inconvenant avec moi, mais j’avais l’impression de gêner parfois. Vieux fagot de bois desséché je me calais près du feu et les observais tous.

Respectant la tradition Marguerite ma dernière fille me présenta un brave garçon qui me demanda sentencieusement sa main, encore un domestique.

Ils firent les choses bien et le 23 février 1895 cette belle noce réunit une dernière fois l’ensemble de mes enfants, vous parlez d’une tablée, des enfants qui couraient partout, les parents amoureux de leur belle qui dansaient, vraiment une merveilleuse journée.

Ils repartirent le surlendemain sur le Havre, ma Marguerite était femme de chambre et lui domestique dans la même maison. J’avais oublié de vous dire la Marguerite respectant la tradition familiale de ses sœurs avait eut une fille qu’elle prénommait Marthe, la petite avait déjà trois ans lorsque j’apprenais son existence.

Je vieillissais et les temps changeaient je n’étais plus le chef de famille mais l’avais je été ? Ma fille avait tout de fois respecté la tradition du mariage au lieu de naissance de la mariée.

Puis ce fut à Arsène de se marier, lui la noce se passerait au Havre, je fus invité par courrier.

Pendant des jours je me suis demandé si je devais y aller, j’étais fatigué. Puis devant le bonheur de revoir mes enfants je me décidais à faire le voyage.

Accompagné de Séverin, Paul et Louis nous fîmes le voyage, les conditions de transport étaient les mêmes mais les gens changeaient, moi je m’étais habillé en dimanche mais malgré cela je sentais mon paysan à cent lieux et j’avais l’impression qu’on se moquait de nous.

Ce n’était que pure conjoncture de ma part la société était encore suffisamment rurale pour que des valets de ferme ne se sentent pas trop dépaysés dans une grande ville.

Après être arrivés sans embarras on se logea chez Justine. Cette dernière avait un homme et je crois bien qu’elle ne tarderait pas à l’épouser.

Mon fils Arsène avait complètement tourné le dos à la terre il était garçon brasseur chez un débitants d’alcool de la ville.

Il était ambitieux et clamait qu’il serait bientôt son propre patron, le développement des estaminets poussait à de nouvelles installations.

La mariée n’était pas domestique, mais travaillait comme vendeuse dans une boutique, elle était élégante, couverte d’une espèce de poudre sur le visage, portait un corset qui lui serrait la taille et de plus sentait la cocotte.

Tout le contraire des vrais senteurs de femme, bon de toute façon moi pour ce que j’en disais.

La noce fut belle et on banqueta dans une auberge sur le grand quai. Je n’étais pas très en forme et la soirée me parut longue.

Le lendemain je pressais mes fils de repartir, mais un malaise me vint et on dut m’aliter. Bien sur on mit cela sur le compte de la fatigue du voyage précédent et de la fête, moi j’avais la prescience d’un autre problème.

L’intuition que ma fin était proche de me gênait guère, mais seulement je voulais mourir chez moi et être enterré avec Justine. Le problème et que je ne me levais guère et qu’aucune amélioration n’apparaissait, je restais de longues heures sur ma paillasse, je voyais que j’emmerdais tout le monde.

La Justine me le faisait sentir mais j’étais coincé sur mon lit de douleur.

Le 5 mars 1896, je délivrais enfin mes enfants de mon fardeau, seul dans une chambre sans fenêtre moi qui avait passé ma vie au grand air je partis rejoindre l’âme de Justine sans savoir ce que ma progéniture ferait de mon enveloppe charnelle.

Le berger et la fileuse ne sont plus, laissant une nombreuse descendance, vie remplie de labeur et de bonheur simple.

Une nombreuse progéniture placée aux grés des besoins, peu de décès et de nombreux mariages.

Une vie de tisserande rivée à son métier qui redevient sur le tard une paysanne, vie presque exclusivement consacrée aux grossesses et aux maternités, abnégation totale ou fatalisme.

Une vie pour lui de pastoralisme, au grand air avec ses moutons et ses chiens mais enfance difficile, bâtard puis orphelin, l’esprit toujours empêtré dans les difficultés matérielles, avec comme  leitmotive de nourrir et soigner sa couvée .

Une vie de couple de français de province à la frontière d’un changement d’époque que vivrons leurs enfants.

Laissons maintenant dormir Édouard Borromée Orange et Justine Arsène Gréaume dans leur ultime sommeil.

FIN

9 réflexions au sujet de « LE BERGER ET LA FILEUSE, Épisode 25, La mort du berger »

  1. Je vous ai lu du début à la fin avec plaisir et impatience. Une histoure très « vivante » que j’ai aimé et qui m’a permis de me plonger dans « une tranche de vie historienne » que je connaissais mal. Merci à vous.

  2. Monsieur, comme je vous l’ai déjà dit, j’adore votre écriture. Vos billets rassemblés ferait un très beau rmman de terroir. Merci. Hâte de retrouver d’autres histoires.

  3. Quel bonheur que de vous lire ! J’ai partagé avec vous cette histoire qui en rappelle tant d’autres au fur et à mesure de nos découvertes généalogiques… Issue d’une famille rurale du pays d’auge (pas très loin du pays de Caux) je me suis prise à imaginer la vie des mes aïeux dans leurs champs de lin ou occupés à le travailler pour fabriquer les voiles des bateaux… Une bien belle écriture que la vôtre alors continuez à nous raconter ces tranches de vie dans laquelle chacun peut se retrouver. Merci

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