LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 16, la saunaison

 

Enfin la saison démarrait, nous allions sauner, le temps était au beau depuis une bonne quinzaine et les températures montaient de jour en jour.

Le ciel lavé de tout nuage resplendissait d’un bleu éclatant, le soleil au levant nous chauffait déjà.

Une légère brise, parfaite pour l’évaporation s’était levée, des mouettes et des goélands se moquaient de nous en poussant leur chant strident.

Mon vasais avait été rempli lors d’une maline* ainsi que les métières. L’eau était arrivée à l’amissunée j’ai donc réglé le débit pour alimenter mes champs de marais.

Tout un art, fait d’expérience et d’apprentissage. Il fallait savoir faire vivre son marais, l’aimer le cajoler comme sa femme pour pouvoir le prendre et en tirer toute sa quintessence.

En fin de course l’aire saunante ne devait avoir que 2 cm d’eau en son milieu. Cette introduction d’eau s’appelait une amission. Je pris mon simoussi* et dans l’angle de l’aire j’affleurais la surface, un beau rème se forma et traversa en une vaguelette le carreau. L’amission était parfaite j’étais content de mes réglages.

Nous étions tous là, la Suzanne, pieds et jambes nus avait mis sa culotte des marais et une chemise dont elle avait retroussé les manches, sa poitrine affaissée tendait le tissu, elle n’avait rien d’attirante en ce lieu ma bonne femme.

Par contre je dois dire que ses deux filles qui pourtant portaient les mêmes affûtiaux emportaient tous les regards. La Catherine se trémoussait et jouait du derrière en poussant des petits cris, sa sœur elle jouait à se donner des airs de grande dame en disant qu’elle n’aimait pas les marais.

Sa mère lui hurlait dessus en lui disant tu te mariera avec un saunier et tu perdras ta dame de devant avec un saunier c’est comme ça et pas autrement dans la famille.

Anne rêvait plutôt d’uniforme et d’une maison cossue à La Rochelle.

Nous avions également engagé un journalier car avec mes marais et ceux de Suzanne nous ne pouvions plus  fournir.

Je tenais mon simoussi comme à la prunelle de mes yeux c’était celui de mon père, lors des premiers jours nous savions que la formation des cristaux serait lente car les fonds encore un peu frais, mais bon il fallait bien commencer.

Mais malgré cela les aires amises commencèrent à rosir puis le viau se forma. Je recueillais un peu de ce voile blanc pour notre consommation personnelle. Le sel que nous vendions n’était pas celui là, avec ma planche j’abattais le viau en poussant une vaguelette pour immerger ce premier voile.

Quel plaisir indéfinissable, avec le journalier nous repartîmes les menus cristaux qui se formaient en une trémie que nous déplacions et disposions en bande pour accélérer leur croissance. Nous mouvions le viau pour que celui ci se forme plus vite.

Ensuite nous approchions le sel près du chemin et nous le poussions au foué*

Bon tout cela nous prit un peu de temps et les femmes avaient préparé un repas substantiel fait d’anguilles et de poissons .

Que j’aimais m’asseoir en tailleur au milieu de mon marais en dégustant ces poissons grillés, cela nous récompensait de notre travail. Les plaisanteries fusaient ainsi que les allusions graveleuses.

Les jeunes filles rougissaient ce qui faisait partir d’un rire gras bon nombre de sauniers. Les mères protectrices rigolaient un peu moins mais nous n’étions point des saints et chacun était passé sous les fourches caudines de ces plaisanteries.

Le reste du travail seraient fait par les femmes moi j’avais d’autres aires à amiser.

Le soir de cette première journée nous étions épuisés et mêmes les filles firent silence.

Suzanne et Catherine munies d’un sourvon* tirèrent le sel sur le chemin, cet outil avec son manche de 2 mètres et une petite planchette trapézoidale percée de trous pour que l’eau s’échappe planté à 60 degrés en son extrémité était très pratique . Elles formèrent ensuite sur le ballon une petite pyramide que l’on appelle coube. Suzanne en vieille saunière aguerrie sourvaillait à merveille, Catherine avait un peu moins le coup de main mais elle apprenait vite et ferait une bonne saunière. Anne quand à elle baillait à se décrocher la mâchoire et s’arrêtait plus souvent qu’à son tour. Je l’aurais bien foutu à l’eau de le vasais pour lui faire passer sa préciosité.

Dès que le sel était sur le chemin on recommençait l’opération pour que l’eau cristallise de nouveau.

C’était un éternel recommencement. Le lendemain avec le Mathieu Relet le journalier on amena les coubes sur le tasselier du bossis. Ces tas de sel rose exhalait une odeur divine, pour tout l’or du monde je n’aurais échangé ce métier.

Pour porter le sel sur le tasselier il fallait pas être feignant pour sur. A l’aide de ses sauvoirs* Suzanne mettait le sel dans la bazenne*. Puis avec le Mathieu en un mouvement uniforme et synchronisé nous le déposions sur le pochon bourré d’herbes sèches qui nous protégeait la tête. Le panier plein faisait bien 40 kilos et à la fin de la journée nous étions courbés et tassés comme des vieillards.

Le sel sur le pilot il fallait encore le modeler avec le rouable* pour lui donner une forme bombée afin que l’eau n’y pénètre pas .

Pour moi pochonner le sel était bien le plus dur, nous y laissions de l’énergie.

En général nous laissions nos outils dans la loge, c’était une petite cabane montée en pierre et recouverte de roseaux il n’y avait pas de vol, chacun respectait le labeur d’autrui.

Un soir que je mettais un peu d’ordre dans le fatras laissé par les filles, j’ai senti une présence, la Catherine était derrière moi à minauder, elle posa sa main sur mon bras avec un sourire et s’en retourna.

Au vrai j’en fus comme foudroyé, pourquoi cette foutue fumelle venait t’ elle me provoquer.

Le soir à la maison ce ne fut que sourires, les deux filles firent ce que leur mère demanda ce qui avouons le n’était pas si fréquent. Que mijotaient ces deux sacrées bougresses

Notre journalier le Mathieu avait aussi ses marais, mais comme ils étaient bien petits il devait se louer en plus . Ils étaient nombreux à devoir faire cela pour nourrir leur famille.

Moi pour l’instant le problème ne se posait pas et je n’avais pas recours aux distributions du procureur des pauvres.

La saison avait été bonne, l’ensoleillement parfait et le vent toujours favorable, les pilots étaient hauts et nombreux, pourvu que les ventes se fassent rapidement.

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