LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 14, D’une femme à l’autre

 

Nous n’avions pas abandonné l’idée d’avoir un enfant et nous faisions tout ce que l’on pouvait ou ce qu’on nous conseillait.

C’était dès fois un peu bizarre, la Marie Anne ne devait pas me chevaucher car la semence ne remontait pas. Une amie de ma femme lui a conseillé de faire l’amour juste avant de se lever le matin et pour Marie Anne de rester au lit un peu plus longtemps pour que…… Enfin vous voyez.

Mais rien n’y fit.

Le 22 juin 1728 nous sommes allés au mariage du Jean Savariau le fils du Gabriel, notre neveu, il se mariait avec la fille d’un saunier que nous connaissions bien et qui lorsqu’il était encore de ce monde fréquentait mon père. Le Pierre Bossis nous avait de nombreuses fois rendu service et nous étions très contents ma mère et moi que sa fille Catherine entre dans notre famille.

Ce fut une belle noce et pendant deux jours nous avons bamboché, le premier soir j’avais un peu bu et Marie Anne aussi, elle était fort amoureuse et moi fort fatigué je me suis endormi. Le lendemain elle boudait, mais quelques rondes au son du violon lui redonnèrent le sourire.

La saison de sel passa puis les travaux d’automne et la fête de la nativité, avec les autres femmes elle allait évidement à la côte chercher du sart. Au vent, au froid, mouillée jusqu’à la taille, ces diablesses du travail se démenaient tant qu’elles pouvaient pour arracher cet engrais indispensable à nos maigres cultures. Un soir elle me dit mon homme je me sens pas bien, elle ne fit rien ce qui était contraire à ses habitudes et se coucha sans prendre de repas.

Elle eut une nuit agitée et dormit peu, une toux grasse survint avec de la fièvre. Ce fut l’affolement, je me rendis à Ars où nous connaissions une femme qui passait pour être une guérisseuse.

La vieille était crasseuse à souhait, dépenaillée gîtant dans un taudis à la pièce unique, sombre , humide et puante. On devait emprunter quelques marches qui semblaient vous faire descendre en enfer pour la consulter en son antre. Je lui décrivis les symptômes et elle me donna quelques herbes et décoction des marais. Cela me coûta un peu de sel et un couple d’anguilles.

L’état de Marie Anne devint inquiétant on s’en alla quérir le curé qui par précaution lui administra la prière des morts. Il avait raison le bougre, elle mourut le 12 février 1729 au matin.

Tout le long de cette nuit d’agonie elle me tint la main, parfois je m’assoupissais et ma tête tombait, cela me réveillait et je reprenais ma veille. Le jour commençait à naître lorsque je ne sentis plus de vie dans ses doigts enlacés, un léger sourire au coin de la bouche ses beaux yeux qui me regardaient fixement. Morte ma Marie Anne que j’aimais tant.

Après ce ne fut que bousculade, visite des proches, des amis, des connaissances, toilette mortuaire faite par les femmes de la venelle et par ma mère.

Rite de purification par l’eau avant le passage dans l’au-delà, les mégères déshabillèrent Marie Anne  entièrement et la lavèrent avec des chiffons de lin.

Moi avec son frère Gabriel et quelques autres nous allâmes au champs de repos pour creuser la fosse.

En fin d’après midi, ci gît la belle Marie Anne Savariau épouse Gautier.

Bon je me retrouvais au point de départ, sans enfant et sans femme.

Le problème était que ma mère n’en pouvait plus et que j’aurais beaucoup de mal à assurer toutes les tâches . Il fallait donc que j’envisage un remariage très rapidement.

Dans le village j’avais le choix, quelques pucelles que l’on me donnerait facilement car j’avais des marais à sauner, quelques veuves qui cherchaient une maison et un père pour leurs enfants et d autres veuves possédant terres et marais à qui il fallait un homme pour assumer le travail.

Je repoussais d’emblée la deuxième option mais je me tâtais pour les suivantes.

Évidemment dépuceler une jeune saunière fraîche et appétissante me tentait bien et augmentait mes chances d’avoir un fils.

Prendre une veuve avec des terres arrondirait mon bien, je deviendrais un saunier important et peut être que je pourrais prétendre à être fabriqueur.

Ensuite si je ne prenais  une veuve pas trop vieille peut être qu’elle pourrait me faire un petit.

Ma mère me fit remarquer que l’idéal serait d’en prendre une jeune avec quelques biens.

Pour sur elle avait raison mais comment trouver une telle perle.

Je n’eus guère à attendre longtemps car Jacques Poitevin le procureur des pauvres vint me trouver pour me proposer une affaire. Je prenais la Suzanne Allard et je saunais les divers marais qu’elle avait hérités ( le droit de sauner, pas les terres en elles mêmes ).

Non de dieu, fis je, la Suzanne mais elle est pas un peu usée. Jacques me rétorqua que les biens qu’elle possédait pouvait compenser son corps vieillissant.

Je ne donnais pas de réponse, il fallait réfléchir.

La Suzanne elle avait déjà usé deux hommes, le Nicolas Renaud et l’André Giraudeau. De plus elle amenait dans sa dote deux drôlesses âgées de 15 ans et de 14 ans. Vous parlez d’un changement dans ma vie et dans celui de ma mère.

Bon il faut aussi évoquer le physique de la prétendante. Petite et assez forte après ses neuf maternités, et la poitrine opulente tombant en cascade sur son nombril. Le visage autrefois joliet était maintenant fané par les années à la cote et le labeur incessant du marais. Les tâches ménagères et les maternités avaient achevé son peu de beauté naturelle. Un léger duvet ombrageait même sa lèvre supérieur et une disgracieuse verrue parachevait de détruire le sombre tableau d’une esthétique défaillante.

Autant vous dire que Jacques Poitevin ne suffit pas à me convaincre et il fallut que d’autres s’en mêlent.

Me retrouver accoquiné avec une saunière vieillissante, affublée de deux drôlesses bientôt à marier pour que je puisse arrondir les surfaces que j’aurai à sauner. Voila une belle engeance qui ne m’enchantait guère.

Et pourtant je finis par céder, le contrat devant notaire se devait d’être précis, les surfaces saunantes de Suzanne me revenaient de droit à moi puis à mes descendants. Bon ce n’était pas écrit comme cela mais chacun le comprenait ainsi.

Il fut aussi précisé que je m’établirais dans la maison de Suzanne et que ma mère resterait dans la mienne jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus rester seule.

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