LES SAUNIERS DE L’ILE BLANCHE, Épisode 13, Les travaux de printemps et le maramage

Le 9 février 1728, la population des Portes fut conviée à rendre hommage à Messire Pierre Gaillard.

Il avait été curé de la paroisse, docteur à la faculté de Paris et frère de Mathieu Gaillard curé de Saint Martin. En bref une personnalité dont je me foutais comme de mon premier sabot.

Mais nous autres pauvres gueux nous devions être présents en signe de respect pour les grands de ce monde, même si cela nous faisait perdre le bénéfice d’une demie journée de travail.

Chapeaux bas, têtes inclinées, ci gît cet important personnage qui du haut de son importance jamais ne nous avait regardés.

Le 15 février du même mois, nouvelle élection des fabriqueurs, Jacques Regreny et Denis Favre laissaient leur place.

Le Jacques était Saulnier, tonnelier et un peu marchand, il était un peu des nôtres mais en un peu plus aisé et un peu plus cultivé, le Denis, il était maître chirurgien, cela en posait mais nous on avait recours à ses pratiques que fort rarement.

Ils furent remplacés par Mathieu Brizard et Gabriel Séjourné.

Notre nouveau fabriqueur est seigneur du Roc, capitaine de dragon, secrétaire du roi. Qu’on ne s’y trompe pas cette famille n’est qu’une lignée de marchands enrichis qui sent bon le sel, les sabots, le crottin et la roture. Son épouse est la Julie Baudin la fille du sieur du Martray, il faut la voir, la précieuse, marcher dans nos ruelles merdeuses, se pinçant le nez en relevant sa belle robe.

Comme si la merde de cette pimbêche enrichie sentait meilleur que celle de nous autres.

Le Gabriel était vraiment des nôtres, toujours à l’ouvrage, le premier à la réfection des digues et à l’entretien des chenaux.

Les mois passèrent, nous avions continué notre travail, Marie Anne suite à cet accouchement dramatique avait eu de fortes fièvres et une infection s’était déclarée, nous avions cru la perdre.

Puis elle reprit peu à peu des forces et surtout goût à la vie, les marais et le grand air lui manquaient.

Un jour sans prévenir elle vint nous rejoindre pour nous aider.

Lorsque la saunaison était terminée à l’automne les champs de marais étaient inondés pour protéger les pièces et les chemins en les immergeant.

Mais malgré tout, les fonds avaient tendance à se ramollir et des boues se déposaient.

Nous étions en mars les conditions s’y prêtaient, j’ai  donc mis mon marais à l’écours et toute l’eau est partie.

J’ai attendu quelques jours pour que cela soit bien sec et j’ai roulé les fagnes*. Vous parlez d’un travail j’étais fourbu, le rouable* me tombait des mains. Une fois les boues égouttées je les ai jetées sur le jette fagnes* Marie Anne m’a aidé nous avions chacun notre boguet*. Ma mère, elle était sur la bosse et réceptionnait le limon. Ces boues accumulées nous étaient bien utiles car elles amendaient un peu la bosse à blé.

Ces deux femmes l’une maintenant âgée, l’autre avec le cœur déchiré abattaient un travail surprenant.

Ce soir là ma mère s’effondra et s’endormit sur son siège, doucement Marie Anne l’a réveillée et l’a gentiment fait monter.

Nous étions tranquilles, Marie Anne qui traditionnellement gardait sa chemise se mit entièrement nue derrière les rideaux de notre lit. Moi tenant la rouzine j’admirais ce joli fruit, Marie Anne malgré son age et ses deux accouchements était encore fort appétissante. Ses épaules musclées par le travail tenait deux merveilleux seins, alourdis comme des fruits murs. Son ventre rondouillet à peine veiné par ses grosseses suscitait mon attention. J’étais fou d’elle, foi de saunier.

Nous eûmes un regain de tendresse l’un pour l’autre il me fallait un fils, il lui fallait un enfant.

Malgré la fatigue de notre labeur, nous étions constant chaque soir, renouvelant chaque fois avec le même amour l’acte qui nous permettrait la continuation de notre race.

Hélas rien ne vint et les mois passèrent, Marie Anne guettait avec inquiétude l’arrivée de ses foutues menstrues. Comme un rituel satanique ce mauvais sang réapparaissait encore et encore.

Désespoir du foyer vide alors que d’autres criaient famine face à des tablées pleines de drôles morveux et dépenaillés.

Bon ce n’était pas tout que d’aller à l’église ou de batifoler avec la Marie Anne nous avions une pièce à maramer.*

Ce travail était conséquent mes amis sauniers vinrent m’aider, avec comme obligation de leur rendre la pareille.

Les saunaisons successives modifiaient le niveau des champs de Marais, il fallait donc rétablir les niveaux correctement

Mon marais avait donc été mis à l’écours, mais il fallait encore l’essentiner* au moyen d’un baquet ou avec le rouable*.

Pour être plus clair nous écopions le restant d’eau, il nous fallait juste en laisser un tout petit peu.

Ensuite en cœur chacun avec sa ferrée* on laboura le fond sur environ 5 centimètres. Mais il fallait bien s’interrompre un peu et quelques coquillages mangés sur les bosses nous ragaillardirent.

J’allais oublié le petit coup d’eau vie pour faire passer la fatigue.

Nous retaillâmes ensuite les bords des chemins, rajoutant ici ou là du bri* pour compenser l’usure dut aux saunaisons.

Il était maintenant l’heure de rentrer au village, nous reprendrions demain.

Dès l’aube naissante les mêmes se retrouvèrent à mon champ de marais, je fis pénétrer de l’eau à fleur de terre pour juger des imperfections, au fur et à mesure , on rajoutait du bri que l’on prenait soit sur les bossis soit sur les muants. Ensuite aux pieds on égalisait le tout, je me rappelle qu’en j’étais enfant j’adorais patauger dans cette gadoue. Maintenant cela m’amusait moins, bien que de voir les femmes remonter leur robe jusqu’à mi cuisses nous comblait et nous faisait rire car les propos salaces fusaient.

Une fois ce foulage effectué on égalisait de nouveau les terres. Le travail tirait à sa fin, on laissait la pièce quelques jours tranquille, le temps que le bri se fendille.

Nous égalisions une dernière fois avec notre boguette et ajoutant un peu d’eau ce qui nous permettait de mettre à niveau.

Pour finir on laissait évaporer la fine couche d’eau et lorsque le tout était bien sec, nous marchions sur le bri, pour bien faire,  il ne fallait pas que notre poids laisse des empruntes. Puis avec notre amile* on enfonçait le bri sur 2 à 3 centimètres.

Heureusement c’était fini et nous ne maramions la pièce que tous les quinze ou vingt ans.

Nous avions fini le mien, mais dès le lendemain j’allais chez mon voisin pour refaire cette dure corvée. Les sauniers qui ne pouvaient compter sur les autres devaient embaucher des journaliers pour des journées de pallecure*

A la Saint Jean Baptiste nos marais devaient être près à la saunaison

Bri : terre des marais

Marais à l’écours : évacuer les eaux du marais

Maramer : établir un nouveau marais ou le refaire entièrement

Bossis : long rectangle de terre de bri qui sépare deux bassins de marais salant et qui est vouté au milieu pour évacuer les eaux de pluie

Boguette : Pelle de bois

Amile : Mail

Pallecure : curé à la pelle

Essentiner : Épuiser le trop plein d’un marais

Ferrée : Forte pelle pour trancher le bri

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s