LE BERGER ET LA FILEUSE , Épisode 1 , des souvenirs malheureux

En ce samedi 27 mai 1848,moi  Édouard je me dandinais d’un pied sur l’autre devant la maison de ma promise. J’étais inquiet et angoissé à l’idée d’être le héros de la fête. En vingt cinq ans de vie cela ne m’ était pas arrivé souvent et à vrai dire peut être jamais.

En ce jour de noces en attendant que Justine ma belle soit parée de ses plus beaux atours et que le cortège se forme pour nous conduire à la mairie puis à l ‘église, je me remémorais mes  années passées.

Le début de mon existence ne fut pas un long fleuve tranquille, depuis ma naissance un quart de siècle plus tôt, j’ étais marqué par le sceau de l’infamie, j’avais eu beau grandir , vieillir, j’ étais resté le bâtard à la Marie Marguerite.

Comme une tache originelle dont je n’avais pu me laver, le fait de naître sans père en ce pays de Caux ne m’ avait pas facilité la vie.

Ma mère l’infortunée fileuse de Saint Clair sur les Monts avait donc commis la faute originelle.

Le père, mon père, un marin du Havre qui n’avait point posé son sac l’avait séduite puis abandonnée selon l’adage d’une femme dans chaque port.

Marie Marguerite avait bien dut avouer son forfait car ses formes la trahissaient. Son père Nicolas Orange joua de la ceinture mais finalement ne la chassa pas de son foyer. Chacun baissa la tête, mais après tout, la petite larve qui chiait et pleurait dans ses langes ferait peut être un bon toilier. Marie Marguerite n’était pas la première à succomber au mâle et elle ne serait pas la dernière à ne pas pouvoir résister à la tentation du plaisir.

Bref je fus accepté par la famille mais je restais le bâtard pour la communauté villageoise impitoyable avec les entorses à la normalité.

Mes premières années se passèrent dans les jupes de ma mère qui filait comme toute ses consœurs à domicile.

Tout le village travaillait dans le textile, laine et coton, pour une industrie en pleine expansion.

Mon grand père Nicolas se prit d’affection pour moi et me protégeait des moqueries.

Ma mère ne retrouva pas d’homme sa réputation étant trop entachée.

Ce fut moi qui en profitais et à l’age ou tous avaient lâché les mamelles familiales moi je tétais encore goulûment la douce poitrine maternelle.

Il fallut que le curé crie à l’indécence pour faire cesser ces doux moments. Cet univers féminin me convenait parfaitement et le soir dans la maison pleine de mes oncles et tantes et de mon grand père je me coulais dans le lit de ma mère avec délectation.

Nicolas hurlait qu’on allait faire de moi une vraie femelle et qu’il était temps de me faire quitter les plis de la robe de ma mère.

J y gagnais en indépendance, explorais le moindre endroit du village et me colletais avec les petits moqueurs qui eux avaient un père.

Comme les autres j’aidais au filage et aux menus travaux agricoles. Tous les tisserands, fileurs, toiliers ou trameurs avaient un poulailler voir une vache ou un goret pour améliorer l’ordinaire.

Comme il y avait aussi les corvées de bois et d’eau, le travail infantile ne manquait pas et le soir personne  ne faisait de vieux os.

De l’école, du curé il n’en fut pas question et je ne m’en portais pas plus mal.

Chaque soir ma mère me contait la vie, et en journée mon grand père et mon oncle Nicolas me formaient déjà aux dures réalités de l’existence.

La voix mélodieuse de maman résonnait dans la chaumière, je me berçais en ces doux chants d’une vie heureuse.

Un soir que je rentrais, j’avais 8 ans, d’une exploration merveilleuse, je trouvais ma mère fatiguée et prise de quintes de toux à répétition.

Ce soir là elle resta muette et je ne dormis point.

Insouciance de l’enfance les journées se succédèrent, ma mère lâcha son ouvrage et en sa paillasse se coucha. Le soir il me fut interdit de la rejoindre et en la froide couche d’un cousin j’allais m’étendre. Au loin ma mère respirait avec peine troublée par de redoutables quintes, lorsque tout fut calme j’allais la rejoindre.

Je pris sa main fiévreuse et rassuré je m’endormis.

Le lendemain, la main maternelle me sembla bien froide, à la lueur de l’aube naissante. Je me mis sur mon séant et doucement pour ne pas la réveiller je lui caressais les cheveux.

Elle ne bougea point, mon intuition d’enfant me fit craindre un drame et je tentais de la réveiller.

Rien, immobile, sans souffle, le corps raide, froide comme une bise de janvier, sourire aux lèvres, yeux clos ma mère était partie au paradis.

Je ne savais pas qu’allait poindre l’enfer.

Sans père ni mère, je passais de bâtard à orphelin, condition peu enviable mais supportable , il me restait mon grand père Nicolas.

Ce dernier vivait avec mon oncle Nicolas et ma tante Marie

Je l’aimais comme on aime une statue d’église, un mélange de respect et de crainte.

Hélas ce socle que je croyais indestructible, un an après s’en alla. Le chef de la famille devenait Nicolas qu’allais je devenir ?

Mon oncle en cette époque n’était point marié et le ménage était tenu par ma tante Marie Anne qui se sacrifiait quelque peu à sa famille en ne se mariant pas. J’aurais très bien pu à mon sens rester avec eux. Mais il en fut décidé autrement et je me retrouvais chez mon autre tante Julitte.

Elle était mariée avec Pierre Hardouin, un tisserand assez âgé qui me faisait un peu peur. Bon d’accord il habitait juste à coté mais j’étais un peu dépaysé quand même. Je me demandais pourquoi ma tante s’était mariée avec un vieux monsieur, j’avais bien demandé une fois mais une calotte fut la seule réponse.

Bon le vieux Hardouin cassa sa pipe rapidement, je ne le pleurais pas mais j’aurais peut être dû car les temps furent difficiles pour ma tante . Je me souviens elle filait à longueur de journée, l’aube n’était point levée que déjà à la lueur d’une maigre chandelle, elle commençait son ouvrage, le soir nous nous couchions qu’elle travaillait encore. Elle se faisait un devoir d’élever ou pour le moins de nourrir convenablement son fils et son neveu. Elle refusa quelques propositions de mariage pour pouvoir subvenir à nos besoins. Bon d’accord elle ne voulait peut être pas d’autres enfants.

A ce rythme elle s’usa rapidement, ses yeux la faisaient souffrir le martyr et ses mains se déformaient à force d’un travail répétitif.

Le 25 mai 1835 elle s’éteignit après une courte maladie. Cela me fit très mal et je revois encore ce corps vieilli allongé sur son lit, j’avais 12 ans et les deux femmes que j’avais aimées le plus au monde , étaient mortes sous mes yeux

Pour moi c’était la fin de l’enfance, mon oncle Nicolas qui venait de se marier, ne voulait pas d’un inutile chez lui. Comme il était mon tuteur, il trouva à me placer dans une ferme de sa connaissance.

 

3 réflexions au sujet de « LE BERGER ET LA FILEUSE , Épisode 1 , des souvenirs malheureux »

  1. Bonjour; votre récit, écrit comme une Nouvelle est très agréable à lire; j espère qu’il y aura bientôt une suite. Merci et à bientôt ; je l espère.
    Cordialement
    Marie-Pierre

  2. Comme toujours c’est passionnant. J’attends la suite avec impatience. Merci pou le plaisir que vous nous donnez à lire vos histoires

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